‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 41 sur 113 · UNE PREMIERE RENCONTRE AVEC DES LIONS · texte numérisé non relu

UNE PREMIERE RENCONTRE AVEC DES LIONS

lors par les broussailles circule librement, ou voit et entend de loin; c'est pourquoi on ne peut chasser ou voyager avec plaisir que du mois d'août au mois de novembre.

Maintenant que le lecteur se fait une idée plus exacte du terrain sur lequel nous marchions, il doit comprendre pourquoi notre présence n'était pas trahie par le plus petit bruit, bien que nous fussions quatre.

Comme nous longions un escarpement de terrain haut d'environ deux mètres, au-dessus duquel nous ne pouvions regarder, j'eus l'idée de jeter un coup d'œil sur le plateau qui le surmontait et qui devait s'étendre fort loin. Je me détournai donc de ma route, et, montant avec précaution sur le tapis de cendres, j'arrivai jusqu'au sommet, fouillant les broussailles d'un œil distrait, lorsqu'un spectacle inattendu me cloua sur place : j'avais cinq lions en face de moi, à une proximité effrayante.

Un vieux lion à environ trente mètres se promenait lentement sous un arbre, allant et venant à l'ombre : c'était le plus éloigné; une lionne dans la position du sphinx me tournait le dos à quinze mètres, regardant le chef de famille, tandis que deux autres lions et un lionceau étaient couchés dans des postures diverses Je ne chercherai pas à expliquer mes sentiments à ce moment - là : mon cœur cessa de battre, mon souffle s'arrêta; je restai vissé à ma place, immobile, ma carabine entre les mains, cloué par la stupeur et par la surprise : , j'avais peur.

Après une évolution considérable de pensées diverses en quelques secondes, je levai mon fusil comme pour tirer; mais je réfléchis que j'allais peut-être manquer. Qu'est-ce qui adviendrait alors de moi?... et j'abaissai ma carabine. Msiambiri d'ailleurs avait mis la main sur mon fusil pour m'empêcher de faire feu et, au fond, je n'étais pas fâché qu'il me donnât un prétexte vis-à-vis de moi-même. Avant que nous

ne nous retirions, il apostropha les lions à haute voix, selon l'usage des indigènes : « Chef, nous allons passer « ; et, d'un seul bond , les fauves furent sur pied ; ils nous regardèrent fixement quelques secondes et s'en allèrent à un pas souple, majestueux s'il en fut, s'arrêtant de temps en temps pour se retourner et continuer leur chemin; nous suivîmes longtemps la troupe de fauves dans l'éloignement, jusqu'au moment où elle disparut.

Quand on ne les a pas vus, on ne peut se faire une idée de la beauté de ces animaux chez eux; le vieux avait hérissé un instant sa crinière brune, au moment où il avait entendu la voix humaine, puis il l'avait laissé retomber sur son cou où on la distinguait à peine ainsi ; toute la famille était d'un fauve très clair presque blanc, n'ayant de noir que le bout de la queue.

Longtemps je me reprochai ce moment de poltronnerie; mais il était dû en partie à l'incertitude de mon tir; je n'avais pas encore confiance dans mon coup de fusil; d'un autre côté c'était la première fois que je me trouvais, sans barreaux entre nous, face à face avec le lion,... que dis-je? face à face avec un groupe de cinq de ces animaux dangereux.

Je fis plus tard d'autres rencontres du même genre, mais elles ne me produisirent plus le même effet.

Quelques minutes après le départ des lions, je me consolai de mes remords en blessant mortellement un éland mâle de forte taille; quoique dangereusement atteint, il suivit encore sa troupe près de dix minutes et s'affaissa enfin; une femelle resta à quelque distance de lui m'offrant un coup admirable : je la manquai. Je n'entendis pas la balle porter, et les recherches ne firent découvrir aucune trace de sang. La bête n'avait d'ailleurs fait aucun de ces mouvements que l'on remarque chez un animal frappé par un projectile (i).

(1) Les uns se cabrent ou se soulèvent seulement du devant; d'autres pirouettent sur eux-naêmes, sont jetés à terre culbutés ou perdent un instant

LE BELTONG ET LA VL\NDE BOUCANEE. 125

L'éland était trop gros pour être transporté entier; il fallut le découper comme je Tai indiqué afin de le transporter au camp.

.le manquai, vers deux heures, un kob. Décidément la chance avait tourné : au tir, comme au billard, on a ses jours.

Je tuai pourtant un sanglier et un guib qui terminèrent cette journée que j'ai marquée d'une croix d'or : un bubale, trois zèbres, un éland, un sanglier et un guib, total sept pièces, dont cinq grandes, le tout de six heures du matin à trois heures de l'après-midi. Rare aubaine!

Je rentrai au camp pour surveiller le dépeçage qui marchait activement depuis le matin ; pour que toute cette viande ne fût pas perdue, il fallait la sécher, et la journée du lendemain était nécessaire. Je fis donc monter les tentes afin d'y mettre la viande pour la nuit.

Pour conserver la viande, on la sale d'abord et on la fait ensuite sécher au soleil ; à la rigueur, à défaut de sel, la dernière opération peut suffire. La viande ainsi préparée est dite boucanée. Les Anglais lui donnent le nom de beltong, ce qui est plus approprié au mode de préparation, le boucanage consistant à la fumer.

Si nous avions du soleil, nous faisions du beltong; en cas de pluie, afin que la viande ne fût pas perdue, on la boucanait à l'aide de grands feux.

Pour la première opération, on découpe la chair en lanières ayant à peu près quatre centimètres d'épaisseur et une longueur d'environ 1",50. On prend ensuite du sel et on en passe la main légèrement enduite sur toutes les faces des lanières ; il n'est pas nécessaire d'en mettre beaucoup. Le sel a pour

l'équilibre. Les animaux qui ont le cœur traversé partent sous^ent le nez en Tair sans voir où ils vont; d'autres, au contraire, mettent la tète entre les jambes, à un galop saccadé, précipité. D'autres fois, les animaux s'arrêtent à chaque instant, baissant la tête comme pour rendre : ils sont généralement atteints aux intestins, au foie et à l'estomac, ce qui provoque des vomissements; etc., etc.

but de faire sortir les parties aqueuses de la chair, qui se dessèche par conséqueut plus vite, et aussi d'éloigner les mouches {calliphora vomitaria). Ces insectes qui abondent dès que l'odeur du sang les attire ne déposent jamais leurs œufs sur les viandes salées. On dispose ensuite, en les orientant nord-sud , de façon qu'elles soient bien face au soleil, pendant toute la journée, des branches placées horizontalement sur deux piquets à fourche où les lanières sont posées par le milieu, les deux moitiés pendant de chaque côté de la branche. Un de ces séchoirs porte habituellement de vingt-cinq à trente lanières.

Au bout d'une heure , il se forme sur la partie exposée au soleil, une pellicule lisse plus foncée. On retourne les bandes de viande tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, afin que le séchage soit bien complet, et, après une journée de bon soleil, la viande est prête à être mise de côté. Si l'on n'a pas fait usage de sel, il faut généralement 24 heures de plus.

Si, au contraire, le temps est pluvieux ou couvert et que la viande soit exposée à se gâter, on a recours à un autre mode de préparation. On va récolter dans la forêt des quantités de bois sec; on construit, avec des branches vertes, des grils horizontaux soutenus par quelques fourches, à deux pieds du sol (c'est ce qu'on appelle des boucans) et on allume dessous de grands feux. Les lanières de viande sont étendues sur ces grils, et une nuit de bon feu remplace le soleil absent. La viande ainsi boucanée, salée ou non, est moins agréable que le beltong, sans doute à cause du goût que lui communique la fumée.

Les bandes de viande séchées sont ensuite attachées par paquets; les premiers jours, on les porte exposées au soleil afin qu'elles ne conservent aucune humidité, puis elles sont enfermées dans des sacs.

Le beltong bien préparé est fort agréable à manger; pour les marches, j'avais l'habitude d'en mettre dans ma poche quel-

PREPARATION DU BELTONG. 127

qiies morceaux que je mâchais. C'est uuc nourriture très substantielle sous peu de volume. Cuit, le beltong peut faire de fort bons plats : il ne s'agit que de savoir le préparer convenablement.

Tous les débris de viande qui restent après le découpage sont la propriété des découpeurs; ils prennent une baguette de bois, la fendent jusqu'aux deux tiers, glissent les rognures de chair dans la fente et referment celle-ci en la liant avec une fibre. Ils taillent ensuite en pointe la partie opposée de la baguette et plantent en terre, inclinées vers le foyer, ces brochettes personnelles; on en voit généralement à tous les feux; le même individu en a souvent plusieurs.

Si je ramène maintenant le lecteur au camp, il y verra une agitation extraordinaire. Tandis que les uns apportent du bois, d'autres installent, avec les Arabes, de nouveaux séchoirs; d'autres encore, assis par terre, découpent avec activité l'éland que l'on vient d'apporter. Un boucan est déjà préparé pour les parties qui ne se conservent que quelques heures, telles que les foies et les cœurs, ainsi que pour la chair du sanglier qui ne vaut rien en beltong; on m'en prépare deux cuissots que l'on rôtit lentement et qui , gardés dans du sel , me nourriront plusieurs jours. Le cuisinier épluche quelques oignons achetés à Tète, réservés aux grandes circonstances ; je vais lui montrer pour la dixième fois à faire de la cervelle au beurre noir; celle de l'éland que j'ai fait mettre de côté et qui est particulièrement appétissante, le foie du sanglier, les rognons du guib, composeront mon dîner de ce soir. Les Arabes, qui, au début, avaient refusé de manger du gibier, défendu par leur religion, ont fini par comprendre que, en persistant, ils risquaient fort de ne rien manger du tout et ils en prennent leur large part; aussi leur cuisinier est-il également au travail.

De mon côté, j'assiste en fumant à une opération très importante que Msiambiri fait tous les soirs sous mes yeux : le

graissage de mes armes, soigneusement essuyées d'abord, et recouvertes d'une couverture afin que l'humidité de la nuit ne les atteigne pas; ma canardière couche avec moi.

A ces occupations multiples de chacun des individus, ajoutez les allées et venues des gens qui reviennent de la mare avec des marmites et des calebasses d'eau, qui apportent des brassées de feuillage pour se coucher, qui font cuire de Vinciina ou qui la mangent avec des morceaux pris aux brochettes dont j'ai parlé. Enfin tous remuant, s'agitant, causant, gais, paraissent heureux dans notre gîte improvisé de la forêt vierge. Je suis moi-même encore plus content et plus satisfait que les autres.

Quand nous étions assez nombreux pour entretenir des feux tout autour des séchoirs, je laissais la viande y passer la nuit, mais ce soir-là c'était impossible; il y avait plus de quinze séchoirs, et nous avions six feux à peine; aussi fis-je déposer la viande dans une tente, sur une toile à voile formant tapis et nous nous installâmes autour de ce dépôt de vivres.

Si nous avions mis la chair en lieu sûr, les os, en revanche, jonchaient le campement, ce qui nous valut, la nuit, un beau concert d'hyènes attirées par les émanations qui s'en dégageaient. Affamées et impatientes, elles n'osaient s'approcher, restant en dehors du rayon des feux. Elles ricanaient, sanglotaient, gémissaient ou semblaient tout à coup éclater d'un rire qui vous déchirait l'oreille, un de ces rires de folle, bas, saccadé, méchant à la fois. Quelques-unes des leurs, plus loin, répondaient par les mêmes cris lugubres, et on eût dit l'écho de ces voix sinistres qui résonnait dans la nuit.

L'hyène, selon son sexe, sa taille, son âge, a une voix d un ton différent; elle change aussi son cri selon les sentiments qui l'agitent, ce qui fait qu'il y en a une grande variété. Quand elle a faim et qu'elle cherche, elle pousse en marchant, à des intervalles réo-uliers de dix à douze secondes, un cri semblable

IIIKNES AFFAMliES. 129

à un sanglot; on la suit parfaitement à l'oreille dans Tobseurité. Le vieux niàle a une voix plus profonde avec quelques notes comme un rugissement. On pourrait multiplier cette énumération de particularités. Ce vilain animal ne sort qu'au milieu de la nuit. Sa réputation de lâcheté n'est pas méritée : il attaque fort bien Fliomme, et le nombre est considérable des noirs qui s'étant endormis hors de leurs cases pendant les nuits chaudes sont attaqués et défigurés par des hyènes; ce Carnivore nocturne prend aussi des chèvres et j'ai moi-même été victime d'un vol de ce genre.

La taille d'un très grand chien, un dos en pente sur des membres postérieurs ramassés, de grosses oreilles droites, une mâchoire d'une vigueur inouïe, un nez d'une finesse telle qu'il sent un os à un kilomètre, une grande force, une robe rayée avec une crinière ou tachetée brun sur fauve sans crinière, la tête presque noire, au poil ras, une odeur repoussante, une chair qui sent mauvais, tel est le portrait des hyènes d'Afrique (//. capensis et H. vulgaris).

Une carcasse avait été jetée à une quinzaine de mètres de nous, et toute la nuit ses os craquèrent sous les dents puissantes de ces hideux animaux. Comme un d'eux était entré dans le cercle de lumière pour prendre un fémur d'élandqui lui semblait sans doute préférable, je lui envoyai une volée de chevrotines qui fit balle et lui fracassa le crâne sans qu'il lâchât prise. 11 resta là toute la nuit, et, le 'lendemain, personne ne voulut le toucher pour l'enlever, tant est grand le dégoût qu'il inspire; je fus presque obligé de me fâcher pour forcer les hommes à le traîner jusque dans la plaine où la veille les zèbres étaient tombés. Je fis mettre le cadavre bien à découvert afin d'appeler l'attention des vautours; en effet, le soir il ne restait plus que quelques os nettoyés et blancs.

Le lendemain, un de mes porte-fusils me dit que, si je voulais lui prêter ma canardière avec une cartouche , il m'appor-

i:iIA>SES DANS I-'AFniQLE CEMIi.U.F,. 1"

terait une pintade; nous en avions vu en elVet de nonil)reiises traces autour de la mare; nous avions entendu les cris nasillards qu'elles poussent soir et matin; mais je ne voulais pas de coups de fusil dans la journée. Je lui promis de le satisfaire le soir.

.l\dlai visiter Tendroit où, la veille, j'avais vu les lions, bien décidé cette fois à tenter un coup hardi; mais on conçoit aisément que j'en fus pour mes peines et que de semblables aubaines ne se rencontrent pas tous les jours. Je tirai un reedbuck [cei^vicapra arundinaceci) et deux kobs pendant la journée, après avoir passé deux heures sur la piste de buflles A^oisins mais invisibles.

Le séchage des viandes étant achevé, à l'exception d'un des kobs, je me préparai à lever le camp le lendemain matin à l'aube. Les hommes étaient venus me dire qu'il y avait du poisson dans la mare et qu'ils voulaient le prendre pour le fumer avant de partir; comme cette opération remue la vase et rend l'eau imbuvable, je renvoyai la pêche au soir, après le repas, lorsque tout le monde aurait fait sa provision d'eau pour le lendemain matin.

A la tombée de la nuit, une détonation formidable nous apprit que le chasseur de pintades venait de juger le moment opportun soit pour se suicider, soit pour foudroyer un de ces volatiles. Quel ne fut pas mon étonnement, quelques instants après, en le voyant rentrer au camp tellement chargé d'oiseaux qu'il pliait sous le faix. Un coup de ma canardière calibre 8, avec une charge de sept onces et demie de 4, en avait abattu vingttrois; le vol était, parait-il, de plus d'une centaine. Les noirs étaient émerveillés de ce que l'on pouvait faire avec les fusils des blancs, étant donné qu'ils ignorent l'usage du plomb de chasse.

Aussitôt après l'achèvement des préparatifs — emballage du beltong, roulage des tentes, etc., — nous allâmes procéder à la pêche de nuit. Les indigènes opèrent de la façon suivante pour

Un joli coup <Ie ciinardiére.

une pièce d'eau où le fond n'est pas à plus de cinquante centimètres avec une largeur de sept ou huit mètres : à certains arbres qui restent verts toute Tannée, ils coupent des branches feuillues, les amoncellent sur le bord en faisant devant eux, et dans toute la largeur, un rempart de feuillage.

Un nombre d'hommes proportionné à cette largeur se met derrière la haie improvisée et tous la poussent lentement devant eux perpendiculairement à la longueur, en ayant soin que Teau n'arrive pas au faîte, ni que des espaces soient laissés au milieu ou sur les bords. Ce tamis improvisé qui glisse sur la vase laisse passer Teau tout en chassant devant lui tout le poisson. Celui-ci est bientôt enfermé dans un coin où on le prend sans peine à la main ou au filet (1).

La pêche eut lieu, comme je viens de le dire, à la lueur de foyers allumés sur les bords, et les malheureux poissons allèrent finir sur le boucan chauffé par un feu vif la nuit qu'ils avaient si bien commencée. Quelques silures dépassaient quatre ou cinq kilos; ce dernier genre, à mon avis, est le meilleur des aliments fournis par les rivières; sa chair, ferme et blanche, ne contient presque pas d'arêtes.

Deux jours après notre départ de la Louïya, nous entrions dans la région montagneuse de la Maravie, après avoir encore un peu chassé sur le parcours. Ces pa3^s avaient pour moi un attrait peu commun : pas un sentier ne les sillonnait; pas une carte, même ancienne, ne donnait signe de leur existence; et ils étaient là, ignorés de l'homme, développant librement leur végétation luxuriante, coulant leurs ondes limpides et donnant asile à la grande faune que le chasseur n'avait pas encore inquiétée. Tantôt c'étaient des ravines et des précipices, des torrents qui bondissaient sur un lit rocailleux couvert de mousse, tantôt des pelouses ondulées au pied de collines et couvertes

(1) Les indigènes font dos filets en fibre de bouazi 'plante indigène) ayant la forme de nos filets à papillons.

i;.\ MAiiAVii:.

comme elles d'un pelage fauve et ras; ou bien la broussaille l)asse cédait la place à des bouquets de grands arbres aux frais ombrages : çà et là. quelques fleurs des montagnes, mi-cachées dans riierbe jaunie, rappelaient les bluets et les boulons d'or dans nos moissons d'auloinne.

Calehasse à Ijoire, haclios du pays, lances, baguettes à faire du feu.

CIIAPITRi: VII.

Voyage d"Oun(li. — Arrivée au mont Mbazi. — Combat contre les indigènes. — Les Mafsitis — Pluies diluviennes. — Les rivii'-res cliangées en torrents. — Prisonniers dans le pays. — Après l'abondance, pénurie absolue. — Famine.

— Iguanes, rats, porcs-épics, lézards, termites, chenilles et miel. — Le petit oiseau « Guide à miel ». — Les abeilles sauvages et leurs habitations. — Triste fin d'année. — Mon premier rhinocéros. — Découverte d'un cadavre dans les broussailles. — Deux recdbucks d'un seul couj), — La famine reprend.

— Passage de rivières sur un morceau d'écorcc. — Souffrances et retour à Tchiouta.

C'était une bien jnaiivaise inspiration que j'avais eue de me rendre dans la Maravie à cette époque, et je conserverai toujours un triste souvenir de ce pays.. Je faillis y mourir de faim, et, ce qui est encore pire, je fus en danger constant d'y être égorgé. Commencé sous de mauvais auspices, notre séjour dans cette région ne fut qu'une suite de misères. Dès le jour de notre arrivée, nous tombâmes au milieu de deux partis aux prises, et chacun d'eux s'imagina que nous venions porter secours à l'autre. Les uns nous gratifièrent d'une grêle de sagaies, de flèches et de casse-têtes, et les autres nous envoyèrent une volée de balles. Après avoir essayé en vain de parlementer, nous ripostâmes et le sang coula de part et d'autre ; il y eut de mon coté un Arabe tué et plusieurs blessés, et de l'autre dix-sept hommes tués ou blessés.

A la suite de cette escarmouche, on s'expliqua; mais si, par la suite, on nous laissa de côté ou si, du moins, on en eut l'air, les partis ennemis continuèrent à s'entretuer. Oundi, le chef du

LES MAFSITIS. 135

pays, était eu lutte avec sou voisiu ÎNIpézéui. Toutes les uiiits ou éffortyeait des femmes et des eufauts sur la moutao"ue où uous étious campés : à ceut mètres à peiue au dessus de nous, nous entendions des cris déchirants, des exclamations, des coups de fusil, et nous ne pouvions rien pour les malheureuses victimes. Sortir de notre neutralité eut été la mort certaine, car nous n'étions (pie quatorze, une partie des hommes étant retournés à Ttliiouta (I), et c'est par centaines que Ton comptait les assaillants.

Une nuit môme, c'est à nous qu'on en voulut, et l'attaque ne fut différée que grâce à notre attitude décidée. Les Angonis (gens de Mpézéni) n'avaient d'autre but en nous attaquant que de s'emparer des quelques marchandises et des armes que nous avions. Ces gens-là, en effet, vivent de rapines et de vols, ce qui leur a fait donner par les peuplades environnantes le surnom de Mafsitis (démons).

Nous étions constamment sur le qui-vive , menant une existence très pénible, lorsque, vers le milieu d'octobre, avant que j'eusse terminé mon exploration du pays, commencèrent des pluies abondantes, torrentielles; si on ajoute à cela des discussions journalières avec le chef Oundi, la difficulté de trouver des vivres et les Mafsitis, on se fera une idée de notre situation.

Le seul village où il y eût quelques cultures était sur le mont Mbazi, où nous avions campé à dessein. Les vivres de réserve ne pouvaient qu'aider à l'alimentation, et il fallait chaque jour du maïs, des patates, du sorgho, pour la nourriture des Arabes et des indigènes : on ne pouvait transporter des provisions de ce genre pour longtemps. Mais partout où il y a des villages, on peut acheter facilement quelque chose à manger, à moins de disette complète , ce qui fut le cas à quelque temps de là.

Tout alla encore jusqu'au jour où mes vivres de réserve fu-

(1) J'avais envoyé à Tcliiouta deux Arabes avec ees liommcsme cherclier du renfort.

rent épuisés; il fallut alors songer à rebrousser chemin. Les pluies ne discontinuaient pas ; il n'y avait pas un animal sur les montagnes et, pour chasser, il fallait aller fort loin. Je ne pouvais quitter le camp pendant la nuit, de peur des pillards qui auraient profité de mon absence, et il m'était impossible d'emmener tout mon monde dans les bois sans moyens d'alimentation. Je résolus donc de m'en retourner immédiatement à Tchiouta.

Nous nous mîmes en marche vers le fleuve Kapotché, tous très contents de quitter ce pays, quoique les indigènes nous eussent dit que nous ne pourrions pas passer de cours d'eau à gué en cette saison.

Quel ne fut pas en effet mon douloureux étonnement lorsque, arrivant sur les bords du Kapotché, au lieu du lit que nous avions passé à pied sec deux mois auparavant, je trouvai un torrent impétueux, aux rives agrandies, étendues, méconnaissables, d'une largeur de plus de cent mètres et profond de deux ou trois!

Comment passer sans embarcation avec des gens qui ne savaient pas nager, ou qui, de toute façon, auraient à abandonner tous mes objets précieux? Et puis, eussions-nous réussi à passer le Kapotché, il y avait encore la Louïya, la Luangoué et le Tchiritsé î Quatre grandes rivières!

Il ne restait qu'un parti à prendre : comme les eaux baissent notablement dès que les pluies diminuent, attendre un autre moment plus propice. Que faire jusque-là? Retourner à Oundi? C'était le plus raisonnable. Le renfort et les provisions que j'avais envoyé chercher allaient nous manquer aussi, puisque le même obstacle arrêterait ceux qui viendraient vers nous : nous avions bien à Tchiouta un petit bateau en toile à voile, mais il n'eût pas résisté une minute avec un courant de cette violence, et je doutais qu'on put avoir l'idée de l'employer.

Alors commença une existence de misère. Je courais les bois du matin au soir, nourrissant mon monde de ce que je

PRISONNIER DANS Li: PAYS. 137

pouvais liier. Le seul Arabe tjui me restai i^-ardait le camp. J'avais bien essayé de donner des fusils aux hommes et de les euv(^ver à la chasse de leur cn[{'. mais ils me brûlaient des muuilious iiiulilfinciil et, eu cas (ratta(|ue, je tenais à garder (pu'hpies cartouches .Martini, -l'étais donc seul et je continuai à chasser ainsi. Le soir, au lieu de me reposer, je montais la garde, car les Mafsitis poursuivaient leurs sanglantes opérations, et chaque nuit il y avait mort d'homme.

Telles furent les conditions dans lesquelles, d'amateur, je devins chasseur par nécessité; les jours où je ne tuais rien, on se couchait sans manger. J'avais quatorze personnes à nourrir, moi compris. Aussi tous les stratagèmes me furent-ils bons : avec Msiambiri, je posai tous les matins des lacets à pintades faits avec des fibres d'une espèce d'aloès; je fis des pièges pour les petits animaux; je garnis des branches de glu; je fabriquai des filets et des nasses pour pécher dans un petit ruisseau qui coulait près du camp et je construisis des ratières indigènes qui fournirent leur part à notre ordinaire. Je dressai les hommes à attraper des gn^nouilles qu'il y avait dans une mare unique, et je les mangeai jusqu'à la dernière. A défaut de grand gibier, je tuais tout ce que je voyais; j'apportais au camp des tourterelles, des pigeons sauvages, des perdrix, des pintades, des petits oiseaux, des agoutis, des hérissons, des porcs-épics, au hasard de la rencontre. Il semblerait que tous les mo3'ens que j'ai employés dussent donner beaucoup, et pourtant, si je n'abattais pas de grosse pièce, on faisait des repas excessivement maio-res.

Parmi les antilopes que je tuai à cette époque (je passerai sous silence celles que le lecteur connaît : ('dands, kobs, koudous, guibs, etc.), je rencontrai une nouvelle variété rouanne, ayant les cornes rondes, recourbées en arrière, la taille d'un fort kob, le garrot très élevé, le devant de la tête taché de blanc. C'est la /-oa/i antilope des Anglais {liippotragus leucopheas).

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