‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 46 sur 113 · MON PREMIER RHINOCEROS · texte numérisé non relu

MON PREMIER RHINOCEROS

avec un sourire, pleine de promesses; aussi, malgré mon jeûne forcé, pris-je gaîment mes fusils et j'emmenai mes hommes dans les bois tenter encore la chance rebelle.

Vu. beau temps qui succède à la pluie suggère je ne sais quelles idées riantes: je voyais déjà les rivières guéables, notre départ prochain, et, pour ce jour-là, presque la certitude de trouver du gibier.

Jusqu'à neuf heures pourtant, nous ne fîmes que patauger dans une boue grasse, dont chacun de nos pieds emportait des paquets, ce qui gênait considérablement notre marche. Nous venions de nous asseoir sur un tronc renversé afin de nous décrotter pour la dixième fois, lorsqu'un des hommes, en cherchant un morceau de bois, vit une piste fraîche de rhinocéros; l'animal avait passé il n'y avait que quelques minutes, à en juger par les empreintes, et, sans perdre un instant, nous fûmes sur ses traces.

Un grand quart d'heure après, au milieu d'une clairière ombragée, nous aperçûmes le rhinocéros de dos, nous montrant son énorme croupe et occupé à fouiller le sol auprès d'un buisson. Nous approcher sans bruit et le tourner pour voir son épaule fut l'affaire de quelques minutes; arrivé à trente mètres, bien dissimulé, je pris mon calibre 8 et m'arc-boutant sur mes jambes, afm de résister à son recul violent, je visai longuement, cherchant de l'œil le cœur, sur la position duquel j'étais incertain; enfin, prenant mon parti, je pressai doucement la détente Une détonation formidable, un soufflet accentué, une

main meurtrie, furent mes premières impressions, tandis que je faisais un bond de côté afin de sortir de ma fumée, ce qu'il ne faut jamais négliger de faire avec les animaux dangereux (1).

'I) L'animal charge généralement l'endroit où il voit la fumée : celle-ci met quelquefois longtemps à se dissiper en forêt et dérobe au chasseur la vue de son ennemi. Aussitôt le coup tiré, sans perdre une seconde, comme si le choc vous faisait pirouetter, il faut chantrer de place et faire quelques mètres à droite ou

Le rhinocéros était à terre, mais il vivait encore, il se débattait et allait se remettre sur pied (juand, prenant mon calibre 1"2. je lui envoyai au même endroit deux balles dont Tune le traversa de part en part et s'arrêta sous la peau du côté opposé. 11 retomba, ses membres se raidirent, il entr'ouvrit la bouche, leva la queue, puis reprit une pose naturelle et ne bougea plus.

Je laisse à penser ma triple joie : trouver à manger, avoir fait une belle chasse et tué mon premier rhinocéros! Celui-ci était très vieux et énorme; son garrot atteignait r",71, sa longueur 3™, 32 du nez à la naissance de la queue; son volume était en proportion. On sait que, après Féléphant, ce pachyderme est le plus gros qui existe. Ses cornes mesuraient, la première 0™,6)J et la seconde 0°", 41 (1). J'estime son poids à 2,000 kilogrammes.

Je trouvai le rhinocéros fort laid, plus encore que l'hippopotame, ce qui n'est pas peu dire : sa tête est difforme, son front petit et fuyant, ses oreilles pendantes; sa peau épaisse est glabre, dépourvue de plis, couverte de verrues et de boue à moitié desséchée. Son œil petit a l'air fort méchant; sa lèvre supérieure, avançant en pointe, peut saisir facilement des herbes et des racines, il aime à se vautrer dans la vase et ne sort que la nuit ou le matin de très bonne heure ; il craint le soleil et se retire, pendant les heures chaudes de la journée, dans des broussailles impénétrables à tout autre que lui. Sa vue est faible, son ouïe aussi, mais son odorat est d'une finesse extrême.

Il est le seul animal qui attaque l'homme sans y être provoqué; l'odeur humaine, qui met tous les animaux en fuite, depuis la petite antilope jusqu'à Féléphant, fait au contraire accourir le rhinocéros aussi vite que ses jambes peuvent le porter; il

à gauche, toujours sous le vent. Ce qui précède est d'une grande importance : avec l'éléphant, une seconde de retard peut vous coûter la vie.

(1) Le rhinocéros africain a deux cornes sur le nez {Rhinocéros bicornis). On ne rencontre Vunicornis qu'en Asie.

LE DEPEÇAGE. 149

faut se tenir sur ses gardes et s'arranger de façon à ne plus être senti; il s'en retourne alors comme il était venu. Sa taille, la rapidité de sa course, sa méchanceté et sa stupidité en font un animal on ne |)('ut plus dangereux à rencontrer.

J'avais eu la chance d'avoir le vent en ma faveur et de frapper au bon endroit, sans quoi j'étais presque certain d'être chargé; j'y avais écliappé ce jour-là; mais, comme on verra plus loin, une fois n'est pas coutume.

Aussitôt que le rhinocéros eut cessé de vivre, je dépêchai un homme au camp afin d'amener tout le monde sur place.

Pendant ce temps, Msiambiri cherchait quelques feuilles sèches et un peu de paille pour allumer du feu , ce qui était fort difficile à trouver. Enfin, un arbre creux, dans les anfractuosités duquel la pluie n'avait pu pénétrer, nous offrit quelques feuilles mortes. Un feu vif brilla bientôt, pendant que j'essayais en vain avec mon couteau de tailler un morceau de viande sur là bête. N'en pouvant venir à bout, je cherchai à ouvrir la bouche du rhinocéros pour couper la langue, mais la raideur cadavérique rendit cette opération difficile. Enfin, à l'aide d'une grosse branche servant de levier, j'entr'ouvris les mâchoires que je maintins ouvertes au moyen d'un bâton transversal. Dans cette posture, le rhinocéros avait l'air de crier ou de vouloir dévorer quelqu'un. Je saisis la langue, la tranchai, la grattai un peu, car l'animal avait la bouche pleine de morceaux de racines, et la jetai sur la braise où elle ne tarda pas à cuire; mais je n'eus pas la force d'attendre la fin : j'avais trop besoin de nourriture. Je coupai autant de parts qu'il y avait d'hommes (nous étions trois), et cet à-compte sur notre repas ne fut pas long à disparaître. Mais les compagnons ne s'étaient pas fait prier pour venir; au bout de deux heures, nous les apercevions déjà au loin sur le versant d'une colline : les pauvres diables faisaient de grandes enjambées, ayant l'air très pressés de nous rejoindre.

Dès qu'ils arrivèrent, ils jetèrent leurs charges sur le sol et

s'élancèrent à Tassant du rhinocéros ; le dépeçage commença rapide, sans un mot, comme fait par des gens qui n'ont pas un instant à perdre. En même temps, des feux s'allumaient et chacun mit son morceau sur le gril. Je rôtissais de mon côté de volumineuses tranches du cœur, seule partie qui soit mangeable chez les animaux de chair coriace.

Pour profiter du soleil , on établit des séchoirs sur lesquels du beltong s'étala bientôt, sans sel, il est vrai, mais néanmoins précieux.

Les gens du village vinrent bientôt mendier de la nourriture ; mais mes hommes faillirent leur faire un mauvais parti ; de mon côté, la colère m'emporta jusqu'à les menacer de faire feu s'ils revenaient nous ennuyer. Nous leur en voulions de leurs refus continuels de nous vendre ou de nous prêter des vivres. Les pauvres gens étaient pourtant aussi à plaindre que nous : pris de pitié, je décidai que le lendemain matin je leur distribuerais un peu de la peau du rhinocéros, ce dont ils parurent enchantés.

Vous croyez peut-être que je voulais leur faire une mauvaise plaisanterie en leur octroyant du cuir épais de quatre centimètres, dont 20 centimètres carrés pesaient 1 kilogramme. D(''trompez-vous. Cuit pendant quelques jours, cet aliment est parfaitement mangeable; aussi mes hommes ne voulurent-ils pas m'en laisser donner trop, craignant le retour des jours de famine, où nous serions peut-être bien heureux d'en posséder (1).

On fit donc sécher une partie du cuir comme la viande, et nous mîmes en réserve une quinzaine de charges de beltong, soit environ 300 kilogrammes , le séchage enlevant à peu près les deux tiers du poids. Le reste, dont il faut retrancher les os, avait été ou mangé ou donné.

Comme on voit, il n'y en eut pas pour longtemps. -Je tuai

(1) Presque tous les indigènes munirent la peau des animaux, surtout lorsqu'elle est glabre ou à poil très ras, telle que eelle de riiippopotame, du rhinocéros, du zèbre, du buffle, etc.

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encore de temps en temps quelques pièces, mais le gibier était fort loin et on s'exposait en rentrant la nuit à des rencontres avec les pillards qui rôdaient aux environs, se préparant ainsi de tout près à leurs attaques de nuit.

Les Mafsitis se faisaient encore plus audacieux depuis que nous avions abandonné la montagne pour aller vivre dans les bois. Ils se jetaient en plein jour sur les gens d'Oundi qui cultivaient leurs champs, les tuant ou les faisant prisonniers, ou subissant un sort analogue suivant les résultats de la lutte. Ils se poursuivaient mutuellement dans les bois, se battant, se blessant ou se tuant partout où ils se rencontraient. J'avais donc à craindre, soit de les rencontrer moi-même en grand nombre pendant mes promenades, soit d'apprendre à mon retour qu'ils avaient pillé mon camp.

Un matin, sur la piste d'un kob, j'aperçus des traces de sang qui m'étonnèrent : je n'avais ni vu ni, par conséquent, blessé l'animal ; en regardant de plus près je vis une empreinte humaine se dessinant sous celle delà bête; elle était donc antérieure à son passage, et pourtant ce sang n'avait été répandu que depuis une demi-heure à peine. Cette énigme me fut expliquée quelques minutes après : en passant le long d'un fourré, je vis un homme étendu la figure contre terre, une profonde blessure au côté, dans une mare de sang; il était encore chaud, mais déjà mort. Je le soulevai pour voir sa figure; c'était un homme d'Oundi; frappé d'un coup mortel avec une sagaie, il s'était enfui et était tombé en cet endroit. Le kob avait passé au pas le long du cadavre et avait pris la fuite dès qu'il l'avait senti.

J'envoyai un homme dire au roi qu'un de ses sujets gisait dans la brousse, mais il me fit répondre que cela lui était bien égal. Afin d'èmpôcher les vautours de toucher au corps, je l'avais fait couvrir de feuillage le matin, et je repassai le soir afin de le faire enterrer : il n'avait, paraît-il, pas de famille.

Nos provisions diminuaient rapidement et l'homme que j'en-

DRUX Rr-F-DBUCKS DTN SEUL COUP.

Tcte (le Klipspringer {on'otraQus sallator.)

voyais réo'iilièrement constater à la ri-

vière Tétat des eaux me répondait invariablement qu'elles n'avaient pas baissé, ou tout au moins d'une quantité a})préciablo. Les pluies continuaient, plu§ légères le jour, très fortes le soir.

Je fis, à cette époque, un coup double... unique dans mes souvenirs: deux reedbucks d'une seule balle. Les ayant aperçus de loin qui se dirigeaient vers une nappe d'eau ou marécage bordé de grandes herbes et , d'un côté seulement,

par une petite forêt assez touffue, je m'étais dissimulé derrière les herbes, avec des précautions infinies; j'avais traversé le bois en diagonale et m'étais approché à portée sans qu'ils eussent soupçon de ma présence. N'étant pas pressé, je repris haleine pendant que l'un d'eux buvait ; au moment où je l'ajustais, je vis l'autre qui s'avançait dans l'eau également et je pensai que

peut-être le même projectile pourrait leur servir à tous deux. J'attendis qu'ils fussent bien de niveau et alignés. Je pressai alors la détente. La balle passa à travers le premier, éclata en sortant, entra chez l'autre , et le tua également ; ils ne firent pas un pas.

Le reedbuck est une antilope de la taille d'un âne à peu près , mais beaucoup plus mince et étroite de corps. Voilà ce qu'on appelle, je crois, ne Tèie de reedbuck. pas gaspiller des munitions :

CHASSES DANS l'aFKKjLE CENTriALE. 20

je dois dire que j'ai en la chance de ne jamais être à court de cartouches.

Malgré tous mes efforts, je ne réussis pas à écarter la faim de notre camp; elle se montra encore vers la fin de janvier au moment où nous espérions pouvoir passer la rivière à gué. Les pièges, les stratagèmes étaient toujours insuffisants, et il faut en avoir fait Fexpérience pour savoir ce que quinze bouches peuvent consommer d'aliments en une journée. Je n'ai jamais vu de gens affligés d'un appétit pareil : apportais-je un klipspringer ou oréotrague (1) de la taille d'un chevreau, il y en avait juste pour un repas.

J'abrégerai ce récit de nos misères, en disant que nous continuâmes à vivre ainsi jusqu'au jour où, las de cette existence, je me souvins qu'autrefois, sur la côte occidentale d'Afrique, sur les bords du Volta, j'avais vu les indigènes construire des pirogues d'un seul morceau d'écorce. Je voulus essayer d'en faire autant et tentai de fabriquer deux embarcations de ce genre. J'y réussis, et nous pûmes enfin traverser les rivières; sans vivres, n'ayant pour subsister dans les bois que des cryptogames, du miel, ou, à l'occasion, du gibier, nous mîmes presque vingt jours pour revenir. En entrant dans la région montagneuse de Tchiouta, le gibier manquait, et, quand Hanner nous revit, il y avait soixante-dix heures que nous n'avions rien mangé, marchant toujours dans l'eau jusqu'aux chevilles, sous une pluie battante, après trois mois de famine, de dangers et de privations (2) .

(1) Nanoiragus oreolragus. {Orcoiragus saltalor.)

(2) Nous avions disputé aux vautours, en route, les débris complètement pourris d'un éléphant. Malgré mes exhortations trois hommes ne purent résister au désir de manger de cette charogne. L'un d'eux mourut en cliemin, les autres en arrivant à Tchiouta ; tous montrèrent les mêmes sympômes d'emi)oisonnement.

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