L".\ LEOPAHD POUR UN' LION
ses chevrotines; mon canon était parfaitement visible, mais le point de mire m'échappait. Néanmoins, comme il n y avait pas de temps à perdre, je visai lentement, avec soin, et je pressai
la détente Un grondement sourd, des rugissements étouffés
se firent entendre, tandis que l'animal se traînait le nez contre terre. Je lui envoyai immédiatement un second coup de peur qu'il ne m'échappât et il resta cette fois sans mouvement. Au bout d'une demi-heure, voyant qu'il était insensible aux projectiles de toutes sortes, pierres, branches, que nous lui lancions, je m'aventurai hors de mon affût et je constatai que je n'avais pas tué un lion, comme je l'avais espéré, mais bien une panthère ou léopard. Le premier coup lui avait brisé la poitrine et les pattes de devant, le deuxième, tiré par derrière, avait cassé l'épine dorsale et troué le crâne. L'effet de ma canardière à quelques mètres était décidément foudroyant.
Quoique désappointé, je considérai que ma nuit n'était pas perdue et j'allai me reposer de mes exploits, après avoir posté deux hommes pour empêcher l'approche de la mare.
Le lendemain, j'appris que le coup de fusil que j'avais entendu pendant la nuit, à l'autre abreuvoir, avait été tiré sur un éléphant! .Je faillis me frapper la tête contre un arbre de désespoir ! Je m'arrachai les cheveux! Oui, un éléphant était venu boire, et mes hommes l'avaient manqué, ou, tout au moins, l'avaient laissé partir. J'allai voir ses traces : hélas! ce fut ma seule consolation; il était inutile de le suivre; effrayé parle coup de feu, atteint peut-être, il avait dû faire pendant la nuit une cinquantaine de kilomètres. Je n'attendais que la rencontre d'une piste fraîche pour me mettre à chasser l'éléphant, mais ce jour-là il eût été fou de tenter de le rejoindre.
Depuis deux jours que nous les empêchions de boire, les animaux commençaient à avoir très soif; aussi, dès le matin, remarquai-je dans notre rayon un mouvement inaccoutumé et je courus me poster à l'endroit même où j'avais passé la nuit, en
ajoutant à cet abri des branchages et des feuilles afin de me dissimuler complètement.
Cela n'eut aucun succès ; quelques singes seuls m'honorèrent de leur visite et me firent passer un moment amusant. 11 y avait là plusieurs familles de cynocéphales babouins. Un couple surtout, dont l'enfant faisait le récalcitrant, était particulièrement comique ; la mère, à plusieurs reprises, avait repoussé son rejeton qui voulait se cramponner à elle; le père intervint, se jeta sur son fils et le mordit tellement fort que le petit cria plus d'un quart d'heure et alla se tapir tout penaud à quelques mètres. Après avoir bu, la bande resta à l'ombre tout près de l'eau, ayant ses vigies sur les arbres. Tous me voyaient fort bien ce jour-là, mais ils comprirent sans doute que ce n'était pas à eux que j'en voulais. Une femelle de guib arriva sur ces entrefaites, au petit pas, regardant et écoutant autour d'elle de ses grands yeux et de ses grandes oreilles. Les singes ne se dérangèrent pas; elle n'eut pas peur d'eux non plus.
Tout à coup la troupe déguerpit. L'antilope, après être restée seule une minute, sentit ce quelque chose que les quadrumanes avaient sans doute vu, et s'esquiva rapide et légère. C'était deux de mes hommes qui m'apportaient une capture qu'ils venaient de faire : deux jeunes cynocéphales (jui semblaient n'avoir que quelques mois, à en juger par leur taille, et qu'ils avaient attrapés à la course.
11 faut que j'enlève ici quelques illusions à ceux qui croient que, chez certains animaux, l'amour maternel l'emporte sur l'instinct de la conservation, .l'en prendrai un exemple chez l'espèce de singes dont je viens de parler. La femelle porte son petit sur la poitrine, où celui-ci se fixe seul en mettant ses mains et ses pieds autour de la taille de sa mère ; la guenon a donc toute sa liberté de mouvements. En plaine ou dans des endroits où les arbres sont clairsemés et peu élevés, le singe ne peut pas lutter de vitesse avec un homme agile. La guenon ((ui y est
GAETA.N ET FANCHONNETTE. 161
poursuivie fuit un instant avec son rejeton ; mais, dès qu'elle perd du terrain et est serrée de près, elle s'empresse de s'en débarrasser pour fuir plus à Taise; le petit, jeté ainsi, se sauve sur un arbre où il est facile de s'en rendre maître.
Mes hommes avaient opéré de la sorte. Ils s'étaient mis quatre à la poursuite de deux femelles, et les petits avaient été capturés sans peine ; c'est d'ailleurs de cette façon que l'on se procure presque tous les singes vivants.
Les deux jeunes captifs furent attachés au pied de ma tente et ne cessèrent d'attirer par leurs cris tous les singes des environs, au nombre desquels devaient se trouver leurs mères. Ce fut un concert de cris aigus ou rauques selon l'âge, d'aboiements et d'imprécations à notre adresse dans la langue simiesque ; on dut tirer des coups de fusil pour s'en débarrasser.
Nos deux nouveaux pensionnaires furent baptisés des noms de Gaétan et Fanchonnette ; le premier se traduisait parGaetano en portugais, mais le second fut toujours prononcé Tchoneti par mes hommes.
Ils furent gâtés par tout le monde; on faisait des gorges chaudes de leurs moindres gestes ; loin de les taquiner, on leur donnait plutôt trop à manger. Huit jours après, Gaétan se mettait debout et buvait à un gobelet en le tenant de ses deux mains , tandis que Fanchonnette fumait la pipe, en éteignait le foyer et mangeait le tabac. Les noirs leur avaient taillé des vêtements comme ceux que portent les mulâtres portugais et ne leur donnaient plus que les titres de mzoungo et de doua (monsieur et madame)...
Ces deux singes ayant été pris très jeunes furent très vite apprivoisés; au bout de trois mois, on ne les attachait plus et ils nous suivaient dans nos marches, courant autour de nous comme des chiens et grimpant sur les épaules des porteurs lorsqu'ils étaient fatigués...
Mais revenons au jour de leur capture. Un de mes hommes,
CUASSES DANS I.'aFUKjLE CEXTliALE, 21
nommé Gavetta, prit également deux petits phacochères vivants. Lui seul, à ma connaissance, était capable cVun pareil tour de force, caries phacochères, petits ou gros, courent avec une grande rapidité. Ce garçon était d'une telle légèreté et d'une telle vitesse à la course qu'il m'attrapa même plus tard de jeunes antilopes.
Après le départ des singes, je restai plusieurs heures à l'affût; mon buisson était-il trop près de l'eau ou les animaux m'avaient-ils vu? C'est ce que je ne saurais dire. Je changeai de cachette et allai me poster à quarante mètres environ de la mare, dans un endroit qui me parut plus favorable. Heureuse inspiration, car, à peine installé, je pus voir arriver en face de moi une harde d'élands précédée du plus gros mâle que j'aie jamais aperçu. Je gardai l'immobilité d'un rocher, tandis que leurs yeux perçants exploraient les environs.
Ils s'avancèrent bientôt vers la mare et le vieil éland se plaça tellement mal que je ne pus tirer, le voyant de face.
J'attendis donc qu'il eût fini de boire, certain qu'il ne sortirait pas à reculons, mais bien en tournant à droite ou à gauche, et se montrerait ainsi de côté; en effet, il tourna lentement et je visai au cœur, aussi sûr de mon coup que si je l'avais déjà tué. Tout en l'ajustant, je choisissais, du coin de l'œil, une femelle bien placée pour recevoir mon second coup ; et, lorsque les deux détonations se suivirent, à deux secondes d'intervalle , je pus voir mes deux élands quitter la harde et s'en aller au petit trot, indice certain d'une grave blessure. Je rechargeai aussitôt et, les ayant fdés (1) un instant à travers les arbres, je leur envoyai encore à chacun un projectile dont la répercussion m'apprit qu'il avait atteint le but.
J'ai déjà décrit les symptômes de la blessure au cœur; ils se re-
(1) Filer, terme de chasse à tir : suivre une pièce en la visant pendant qu'elle s'éloigne.