MOEURS DE EA FAUNE AFRICAINE
De juillet à novembre, les mùlcs et les femelles vivent ensemble ; ils se séparent ensuite et restent en bardes du mCMue sexe où le plus âgé prend la direction; souvent il est fait exception à cette règle en faveur de Texpérience et de Tinstinct. Si un animal de la bande a été blessé et s'est guéri, c'est lui qui la dirige, quels que soient son sexe et son âge : les autres lui reconnaissent un savoir qu'ils ne possèdent pas, et, en effet, il est fort diiïicile d'approcber d'une troupe conduite par un ancien blessé. A défaut de ce dernier, s'il y a une femelle avec son faon, le commandement lui revient, sa sollicitude pour son petit étant la meilleure des sauvegardes.
Les faons naissent généralement de février à mars, ils tettent quatre ou cinq mois.
Dès qu'un animal est blessé, il quitte aussitôt la barde, pour ces deux raisons, je pense : 1° sa blessure le met en état d'infériorité et il ne pourrait suivre ses camarades dans leur fuite; 2" ceux-ci le chassent eux-mêmes parce que le sang qu'il perd attire l'homme et le lion sur leurs traces. La preuve que l'animal se sait facile à suivre n'est -elle pas dans les mille tours et détours qu'il fait lorsqu'il perd du sang, espérant ainsi dépister ceux qui le cherchent?
Il faudrait dix volumes pour décrire les mœurs de tous les animaux qui peuplent les forêts, depuis la petite gerboise jusqu'à l'éléphant, le seul et véritable roi des animaux.
Chaque espèce a ses habitudes, sa nourriture et son gîte préférés ; elle a un faible ou un défaut dont le chasseur doit tirer parti, et c'est ce que vous enseigne peu à peu une vie continuelle dans les bois. On en a vu un exemple dans la façon d'attraper des singes vivants. En voici un autre.
Une fois que nous allions nous asseoir au pied d'un arbre creux, un chat-tigre bondit hors de l'excavation et s'enfuit; mes hommes s'écrièrent : « Dépêchons-nous de le suivre, et il est à nous. » — Pourquoi? — Parce que le chat-tigre n'a
pas de rapidité à la course, qu'on le force facilement, et que, s'il ne trouve pas de trou à portée, il monte sur un arbre. C'est ce qui arriva. Nous étions deux ou trois qui courions fort bien; le chat-tigre nous eut bientôt sur les talons malgré ses détours et ses sauts à travers les taillis; il grimpa alors à un arbre où je le tuai facilement. J'avais appris ce jour-là quelque chose de plus.
Quand on a étudié de près et qu'on connaît bien la façon d'agir de chaque animal, on arrive à trouver la manière de le capturer. J'ai inventé deux ou trois pièges, qui, tout rudimentaires qu'ils fussent, ont fait de fort bonne besogne ; j'en reparlerai plus loin.
Le métier de chasseur consiste à détruire des animaux, j'en conviens, mais il n'exclut pas l'admiration que l'on éprouve en étudiant leurs mœurs; il m'est arrivé quelquefois même de les épargner pour cette raison. Ainsi, un matin, à l'affût, je vis arriver près de l'eau une famille de bluebucks; on eût dit des élands vus par le gros bout d'une lorgnette. On se souvient que cette antilope, la plus mignonne de toutes, ne mesure que 0'",26 de hauteur et pèse à peine quatre kilos; elle est admirablement proportionnée et laisse une petite empreinte qui est, en miniature, celle du kob. Elle a une petite paire de cornes droites longues de 6 centimètres au plus, et sa couleur est celle du reedbuck.
Or, ce jour-là, je vis arriver le mâle, la biche et le faon dont on se figurera aisément la taille d'après celle du père; il eût tenu à l'aise sur la main ouverte.
Ces bijoux de la nature, ces gracieux petits êtres, prenaient pour s'approcher de l'eau les mêmes précautions que les grandes antilopes; il faut dire que, s'ils n'ont pas à craindre le lion, ils ont aussi des ennemis de taille proportionnée. Je les vis boire et les admirai pendant longtemps, mais je ne tirai pas, comme bien l'on pense ; non que je les aie jugés trop petits
MŒURS DE LA F.MNF Al- HICAIXE.
r.lLielnuk {cephalophus monlicola.)
pour dépenser une cartouche; mais parce que, à mon avis, ces jolis animaux n'ont pas été faits pour nourrir riiomme ; ils sont comme ces fleurs délicates qu'on admire sans y toucher.
Le bluebuck {cephalophus pi/gmeus) habite les fourrés très épais, les taillis sombres; les indigènes lui attribuent la faculté de sauter dans les arbres
et de s y accrocher par les cornes, mais je n'ai jamais pu vérifier cette assertion. Je n'en ai d'ailleurs aperçu qu'à deux reprises : à l'affût près de l'eau, le jour dont je viens de parler, et une autre fois pendant que je me traînais à plat ventre dans la boue et les feuilles trempées, cherchant à m'approcher de la retraite d'un rhinocéros. Je me reposais un instant, quand un bluebuck passa tout à côté de moi sans soupçonner ma présence.
En dehors des félins, il est des animaux qui se voient rarement de jour et qui peuplent les bois dès que la nuit est tombée. De ce nombre sont le fourmilier, quelques espèces de civettes, le blaireau, la loutre sur le bord des rivières, etc. Les serpents, les crapauds, que gênent le soleil et la lumière, choisissent également ce moment pour faire leurs promenades; on voit par leurs traces, le matin, qu'ils ont étendu leurs excursions fort loin. Les feux de campement ont le grand avantage de tenir tout ce monde nocturne à distance respectueuse : les crapauds forcent pourtant la consigne, à la poursuite des insectes nombreux que la lumière attire dans son rayon; ils payent de leur vie cette imprudence.
Je n'ai vu qu'une fois, de jour, sur les bords de la rivière Revougoué, où j'étais à surveiller des hippopotames, les ébats d'un couple de loutres dont on entendait le soir les hou-hou
monotones; j'en tuai une, mais Tautre ne reparut plus. Le poil de Fespèce africaine est moins long, plus rude et plus gris que celui de la loutre d'Europe.
Je ne pourrais citer sans en oublier, quoique je les aie entendus continuellement, tous les bruits qui frappent l'oreille du chasseur dans le silence des nuits, alors que, immobile dans lobscurité, il attend le fauve méfiant qui ne vient pas. 11 y a le grillon dont le cri strident résonne plus ou moins loin, et, par intervalles, le cadzidzi, gros hibou qui vient toujours vous faire visite et auquel les indigènes, ressemblant en cela aux gens de nos campagnes, attribuent le don de porter malheur. Je ne l'ai jamais aperçu ou plutôt je ne l'ai aperou que fort mal, lorsque, perché sur une branche nue , sa silhouette se détachait sur le ciel ; il pousse des notes saccadées : hù hù hi-hihi. Sa curiosité satisfaite, il s'en va d'un vol lourd. 11 y a des grenouilles au coassement européen, et dont les têtards, encore dépourvus de voix, sifflent comme des grillons; des loutres qui font hou-hou; un grand oiseau de proie (1) au chant diurne et nocturne à la fois, qui chante avec sa femelle le duo que voici. Madame roucoule : « Diti diti ». Monsieur répond dans le lointain, d'une voix basse : « Doutou doutou », et cela dure pendant des heures. Ces oiseaux ne se nourrissent que de colimaçons énormes qui sont particuliers au pa3's. L'emplacement de leur nid est trahi par les coquilles nombreuses que l'on trouve au pied des arbres.
Des chauves-souris au vol capricieux et invisible , mais qui se devinent par leur petit cri aigu, tournent autour de vous. Parfois, des hérons ou des canards en voyage passent dans le ciel, poussant dans l'éloignement une note rauquc ou un cri nasillard ; la tourterelle chante aussi par intervalles , mais sans régularité, quoiqu'on lui fasse la réputation d'indiquer
(1) Les indigènes l'appellent Nyangomba.
ISKllTS .NOCTURNES. 177
exactement les heures; elle ne peut malheureusement pas remplacer le coucou, ce qui serait pourtaiU liien commode pour les chasseurs sans montre. Kiiliii . le venl aussi pousse dans le feuillao-e des bruissements irréouliers.
Si j'ajoute à tous ces bruits, les aboiements des chacals et des loups, les cris des recdbucks et des guibs, les ricanements ou les sanglots de l'hyène, les rugissements du léopard et du lion, qui s'y mêlent de temps en temps, on aura une idée de cette musique des bois. Vn vrai concert! Des animaux que je viens de citer, il est rare que plusieurs ne se fassent entendre à la fois : le silence n'est jamais tout à fait complet. Au canq^, on a de plus les ronflements des dormeurs sur divers tons, un pétillement subit du feu, et, comme complément, la musique à la fois délicate et terrible des moustiques.
Mais au moment où l'aube jette sa première lueur dans le ciel, tout rentre dans le calme. Les petits oiseaux commencent leurs gazouillements. Dans les endroits habités, la voix du coq s'entend aussi à de grandes distances. Les bois reprennent leur aspect habituel, c'est-à-dire qu'ils semblent déserts, tandis qu'une tourterelle isolée chante encore, désormais seule à troubler la tranquillité...
Revenons-en maintenant à la chasse. Pendant l'année 1892, avant l'achèvement de la saison des pluies, c'est-à-dire avril, je passai encore plusieurs semaines à la poursuite des buffles. J'étais dans une région assez peu peuplée et tellement boisée qu'on avançait avec peine en se frayant un passage à travers un inextricable réseau de branches, d'arbustes et de lianes. Des buffles avaient établi leurs quartiers dans le pays et, chaque jour, connaissant leurs habitudes , je les retrouvais dans les retraites qu'ils affectionnent, aux heures chaudes de la journée.
J'en tuai ainsi une vingtaine en un mois; pendant ce laps de temps, je fus chargé plusieurs fois et risquai d'être éventré en chacune de ces occurrences. Comme j'ai déjà raconté au lec-
CIIASSES DANS l'aFRIQLE CENTRALE. 2.3
teur une do ces aventures, et qu'elles se ressemblent tontes, je lui en épargnerai le récit. C'est toujours au milieu d'une végétation épaisse, où vous l'avez suivi aux rougeurs, que l'animal vous attend, immobile et très bien dissimulé. 11 se précipite sur vous à l'improviste, et il faut avoir tout son sang-froid et sa présence d'esprit pour le regarder venir.
Pour prouver que le buflle est parfaitement vulnérable au front à travers la masse cornne qui lui couvre une partie de la tête, je citerai ici un coup que j'essayai en pareille occasion. Le buffle blessé était allé se réfugier dans un fourre placé perpendiculairement au chemin qu'il venait de parcourir. Je 1 entendis tout à coup renifler à quelques mètres ; je m'arrêtai immobile et fis monter Msiambiri sur un arbre, afin que d'en haut il essayât d'apercevoir notre ennemi.
En efl'et, à peine était-il au sommet, qu'il me fit signe qu'il le voyait; avec cette adresse et ce sentiment inné de l'orientation et deladirection qui caractérisent les chasseurs indigènes, il remarqua l'animal un instant, prit des points de repère, descendit et, à l'aide d'un petit détour, me mena près d'un gros arbre d'où on devait l'apercevoir. Je risquai un œil. Juste en face de moi était l.e buffle qui m'attendait. Sa piste passait entre nous, et il supposait que j'allais venir en suivant les traces de son sang. Il était immobile, prêtant l'oreille, la tête placée naturellement. D'où j'étais, je ne voyais que son vaste front couvert par les cornes, son œil noir brillant, ses oreilles et quelques centimètres de son échine , à une distance de dix mètres; le reste du corps était caché par la végétation ainsi que le mufle et l'extrémité des cornes.
Je n'avais donc pas le choix; je pris mon calibre 12 à pointe d'acier et je tirai au front, sortant de ma fumée avec une précipitation facile. à comprendre; mais, aucun bruit ne suivant celui de ma carabine, je revins à mon poste d'observation et constatai que le buffle n'y était plus; sur le sol, sa masse