A LA RECHERCHE DES ELEPHANTS
Aussi, en arrivunl chez .Mûiianu-Maroiuigo, m'apprètais-jc à la réponse habituelle, quand, à mon grand étonnenient, le roi me répondit : « Rencontrer des éléphants? Oui... peut-être, en allant près de Tchipembéré (un chef voisin), patchipeta (l) ici niatopé », ajouta-t-il (dans la vase et les ajoncs), voulant désigner de grandes plaines qui se rencontrent dans les vallées au sud de son pays, et qui constituent, pendant les pluies, de véritables marécages. Nous nous rendîmes aussitôt chez Tchipembéré, Theureux voisin des éléphants, et nous arpentâmes son pays et les plaines en question. Quoiqu'elles fussent presque desséchées à cette époque de Tannée, on y enfonçait encore fort bien et il n'était pas difficile de reconnaître notre passage : quelqu'un qui aurait eu la constance de nous suivre aurait certainement trouvé que nous avions beaucoup trop marché.
Les empreintes d'éléphants étaient loin de manquer, mais il n'y avait pas de piste fraîche, c'est-à-dire datant de la demijournée ou tout au moins du matin.
Une troupe d'éléphants avait en effet fréquenté l'endroit à plusieurs reprises : leurs traces se retrouvaient bien à des dates différentes, mais, pour le moment, après quatre jours de promenade, nous n'avions rien appris de plus satisfaisant. Décidément, ^louana-Maroungo et Tchipembéré étaient des fumistes.
Nous nous étions beaucoup éloignés, fatigués et privés pour rien. J'avais eu avec d'autres animaux plusieurs occasions magnifiques dont je n'avais pas voulu profiter de peur de faire du bruit et d'efTrayer les éléphants qui devaient se trouver dans le voisinage, et que je ne trouvais pas.
Le 19 mai au soir, comme il n'y avait point d'eau à la ronde, sauf un trou au milieu du marécage, nous nous décidâmes à
(1) On appeHe Ichipcla ou tséré/ia de grosses herbes très épaisses et dures qui résistent aux flammes et qui continuent à hérisser le sol après que le feu a passé.
camper ù une ciiKjiianlaine de mètres de là, dans un endroit un j)eu moins humide. Les rosées étant très abondantes, je fis dresser un toit détente au milieu du marécage, tandis qu'il faisait encore jour, afin que les moustiques me trouvassent préparé à les recevoir avec une bonne moustiquaire bien fermée.
Au moment où Fou achevait ces préparatifs et où les hommes allaient partir pour trouver du combustible, ce qui constituait un voyage de plus de deux heures, je contemplais vers l'ouest le soleil qui allait disparaître derrière les collines de Thorizou, envoyant ses reflets rougeàtres sur l'immense plaine où nous nous trouvions. J'avais le vent de dos, une petite brise dont j'augurais bien si elle durait, car elle nous chasserait les moustiques. Je regardais le vague, l'éloignement, plongé dans je ne sais plus quelles pensées, quand, tout à coup, j'entendis derrière moi une exclamation qui m'arrêta le cœur et la respiration, un seul mot qui me fit une impression prodigieuse : Ndjovo! ncljovo! (l'éléphant! l'éléphant!) cria liodzani, un de mes chasseurs, et tout le monde suivit la direction de son doigt Entre nous et les collines dont je viens de parler, sept colosses, sept énormes masses grises, à plus de quinze cents mètres de nous, marchaient lentement à la file indienne allant du nord au sud.
Je sautai sur mon casque, sur mon fusil, mais Msiambiri me dit tristement : « Mzoungo (Monsieur) que voulez-vous faire? la nuit arrive, il n'y a pas de lune et ces éléphants vont nous sentir dans un instant ; nous n'avons pas même le temps de nous enfuir pour leur enlever notre vent. »
Msiambiri avait raison!.. En tête marchait un gros mâle qui levait sa trompe à chaque instant. A l'aide de ma lorgnette, j'apercevais ses grandes oreilles qu'il balançait d'avant en arrière. Le jour baissait de plus en plus; mais je vis tout à coup les éléphants s'arrêter brusquement, faire face à notre direction, lever leurs trompes au dessus de leurs têtes et avancer leurs
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oreilles puis, ils firent volte-face, le dernier devint le premier et, au pas de course, ils s'éloignèrent rapidement disparaissant dans le crépuscule : ils nous avaient sentis.
Je laisse à penser Timpression que j'éprouvai en face de cette mauvaise chance qui s'aclianiait après moi. Après quatre jours de marches fatigantes, les éléphants m'apparaissaient à la nuit tombante, par un temps mi-couvert, et, qui plus est, j'étais placé de façon à leur laisser prendre mon vent immédiatement! Quel beau résultat ! Cela valait-il la peine de m'être privé de chasser depuis quatre jours, d'avoir à peine dormi, à peine mangé ^
Dès que les gigantesques pachydermes eurent disparu, la brise cessa comme par enchantement. Cette ignoble brise ! Elle voulait bien mettre les éléphants en fuite, mais continuer en même temps à nous débarrasser des moustiques eût été une trop grande faveur. Et les moustiques arrivèrent par centaines, par milliers, par nuages épais! Personne ne dormit au camp; les hommes ne purent rester en place qu'en s'entourant de grands feux de paille qui demandaient des allées et venues continuelles et tout le monde pour les alimenter. Autour de ma moustiquaire, il y avait une telle quantité d'insectes que leurs bourdonnements à l'unisson donnaient l'illusion de lointaines fanfares de chasse.
J'avais vu beaucoup de moustiques dans ma vie. Je me rappelle surtout, entre autres, une nuit terrible passée autrefois sur le ^\^hémé (1), où mes compagnons et moi, sans fermer l'œil, passâmes la nuit debout, nous promenant à grands pas et nous donnant sur le corps des claques retentissantes. Mais c'était à peine comparable à ce que nous souffrîmes au milieu de ces marécages ; malgré les feux, les hommes ne purent bientôt plus résister aux terribles insectes ; ils firent des torches de paille et
(1) Fleuve de la côte occidentale d'Afrique formant la limite ouest duDahomoy.
CHASSES DANS l.'AFr.lfJLF. CF.N"TriAI.F,. 2'é
allèrent se baigner au trou d'eau voisin à la lueur des llambeaux, afin de soulager la douleur causée par ces milliers de piqûres.
(Humt à moi, je m'endormis vers le matin et me réveillai peu après la figure et le front boursouflés. Par des petits trous imperceptibles échappés par mégarde à un raccommodage soigneux, des quantités de moustiques étaient entrés dans ma moustiquaire; mais, gonflés de mon sang, ils ne pouvaient sortir ou ne retrouvaient pas les ouvertures par lesquelles ils avaient pénétré; j'attendis le jour et les tuai jusqu'au dernier. (Hiand j'eus fini, à voir mes mains pleines de sang, on eût dit que je venais d'égorger une antilope.
Mais le dicton « à la guerre comme à la guerre » peut s'appliquer à la chasse; tous ces petits tracas, ces vicissitudes sont inséparables de l'existence du chasseur : c'est le complément inévitable de la vie dans les bois. Je ne m'en plains pas.
Aujourd'hui, je considère la. rencontre de l'animal cherché comme dépendant de circonstances en dehors de votre volonté, ce qui peut également s'appeler chance ou hasard ; il faut néanmoins aider à ce hasard de toutes ses forces, être patient, calme, et surtout infatigable. Mais, à cette époque, j'étais beaucoup moins blasé sur ces émotions et je considérais comme un malheur irréparable ma rencontre manquée avec des éléphants : je ne cessai, pendant des journées, des semaines, de me répéter que j'étais excessivement malheureux et que la déveine s'acharnait après moi.
Pour me consoler de cette mésaventure, je me mis à poursuivre sans relâche une harde d'impalas que j'avais aperçue plusieurs fois et je me servis du stratagème que j'ai déjà décrit, qui consiste à les affoler par une poursuite acharnée.
L'impala est l'antilope dont le poil est le plus doux et la couleur la plus délicate; elle a le ventre blanc et le reste du corps d'une couleur qui tient entre le fauve clair et le café au lait.
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Eclairé (.rune certaine façon, sou poil soyeux a des reflets rougeàtres.
Le mâle, seul a des cornes qui sout d'uue forme très élégaule. Sauf ([u'elleala tète un peu forte par rapport au corps, l'impala est plutôt élancée et gracieuse.
Chez elle, comme chez toutes les antilopes, j'ai constaté une force de vitalité extraordinaire. Un jour, une de mes balles atteignit le ventre d'une d'elles; le projectile, en éclatant, ouvrit complètement l'abdomen et les intestins s'en échappèrent avec beaucoup de sang. Pendant plusieurs heures, nous ne suivîmes que des rougeurs, puis, nous trouvâmes, accrochés aux branches et aux épines, des débris de lioyaux sanguinolents que l'animal s'était arrachés dans sa fuite.
Mes hommes les ramassaient au fur et à rnesure et, après les avoir vidés, les roulaient, Msiambiri disant avec raison que, si nous perdions Tanimal, nous aurions au moins un plat de tripes. La pauvre béte devait soutfrir atrocement, mais elle ne tomba pas; malgré ses blessures, elle continua à fuir, le ventre vidé, les veines à sec : elle finit par s'arrêter près de trois heures et demie après avoir été blessée. N'ayant plus la force de marcher, elle se cacha en se mettant contre une branche grosse et basse qui partait presque horizontalement de terre ; elle était si bien dissimulée qu'on ne lui voyait que les quatre pieds à mie vingtaine de mètres sous bois; j eus un grand détour à faire pour pouvoir Tachever.
Je pourrais citer des centaines de ces exemples de vitalité, surtout chez les petites antilopes. Horriblement mutilées par un projectile qui tue raide les plus gros animaux, elles trouvent souvent la force de vous échappe r ou de vous forcer à des poursuites dont elles ne valent pas la peine. Une bête de grande taille est presque hors de combat lorsqu'elle a une jambe cassée; dans ces conditions, un éland, un buffle, sont perdus. Les petites ont Tair de n'en courir que mieux : j ai vu une
188 MES GRANDES CHASSES DANS LAKh'U.tl E CENTRALE.
femelle de giiib avec un membre de devant cassé, fuir avec une telle rapidité que je crus l'avoir manquée; mais au bout de cinquante mètres, elle tomba, fit plusieurs tours sur elle-même emportée par 1 impulsion, se releva et partit de plus belle pour retomber encore.
Les antilopes survivent souvent à leurs blessures; j'ai vu dans des districts où je n'étais jamais venu, des animaux blessés par d'autres chasseurs et qui conduisaient une harde. On les reconnaissait généralement à leur air méfiant, à leur démarche différente des autres, à une légère boiterie, à une empreinte déformée, etc., etc. Pendant une de mes chasses à raffut, je blessai un jour à la jambe un kob qui s'enfuit avec les autres et ne laissa pas de traces de sang. Deux ou trois jours après, je vis arriver le kob, boitant péniblement, ayant le membre enflé et douloureux et ne pouvant avancer qu'avec la plus grande difficulté; j'envoyai aussitôt des hommes qui n'eurent pas de peine à le capturer et je le fis transporter au camp. On le coucha sur l'herbe, je pansai sa jambe malade qui pouvait encore guérir et je le laissai à distance, attaché à un arbre. Tel fut son effroi de voir des hommes autour de lui, de sentir leur odeur si redoutée, qu'il était couvert de sueur et qu'il mourut deux heures après. Les animaux adultes s'habituent rarement à l'homme, tandis que, pris jeunes, ils s'apprivoisent avec la plus grande facilité. J'ai eu pendant plus d'un mois un jeune bluebuck, auquel une femme d'un village voisin venait donner à teter deux fois par jour, moyennant un salaire très élevé. Il commençait à connaître tout le monde, à venir quand on l'appelait. .J'avais un grand feutre que je mettais dès que le soleil était descendu et qui restait sur une petite caisse dans un coin de ma tente; il sautait sur la cassette et se couchait dans le chapeau. Il haïssait évidemment Gaétan et Fanchonnette et les évitait avec le plus grand soin. L'ayant laissé dans un village, pendant une absence, j'appris
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à mon retour qu'il étail mort; les enfants avaient dû s'en amuser.
Les antilopes ne pouveni vivre que si on ne les touche pas; rien ne leur est plus désagréable que (Tèlre prises, d'être })alpées, d'ètn^ liixM's par une jambe, d'être manipulées sans soin, et cela a pour eilet de les faire dépérir. Plus tard, quand elles sont grandes, une légère caresse de la main sur la tète ou sur le dos sulïit. C'est ce qui explique l'état généralement prospère des animaux ([m- l'on garde dans les jardins d'acclimatation : ils sont en dehors de la portée des passants.
Quant aux singes, Gaétan m'ayant mordu un jour violemment à la cuisse, il fallut la prière de mes hommes pour m'empècher de lui faire lier connaissance avec ma carabine; je le poursuivis néanmoins à coups de pierres sur l'arbre où il s'était réfugié et je n'eus de repos que je ne l'en eusse fait tomber. .J'en lis ensuite don à Hanner qui fut mordu également et se vengea à coups de pied. S'il y avait eu disette, je les aurais mangés, mais je me contentai d'en faire cadeau au chef du village de Mtchèna, où ils sont encore. Je les ai revus peu de temps avant mon départ et j'ai eu de la peine à les reconnaître, tellement leur taille avait augmenté; eux m'ont paru, au contraire, fort bien me reconnaître, et Gaétan en me voyant s'est mis à crier comme si on l'écorchait vif.
Ma garde-robe commençait à devenir très succincte au moment où je chassais les impalas; aussi essayai-je de mettre à profit leur joli pelage pour me confectionner une veste solide.
Je fis d'abord assouplir et tanner leur cuir à la façon indigène, je décousis ensuite un vieux gilet qui me servit de patron, j'ajoutai des manches en toile à voile et j'eus- une veste tellement solide que je n'ai jamais pu l'user; je la possède encore.
Après avoir poursuivi les impalas pendant quelques jours et en avoir mangé une quinzaine, je quittai les plaines pour ren-
trer sous bois; jV rencontrai des traces nombreuses crantilopes noires. L'antilope noire (1) dont j'ai déjà donné une idée en parlant des mœurs des animaux, est une espèce tout à fait distincte des autres et avec laquelle la rouanne dont j'ai parlé (hippotragus leucopheus) est la seule qui ait quelque res,semblance comme formes.
Celle dont il s'agit ici n'est noire que lorsqu'elle arrive au terme de sa croissance et de son développement. A vrai dire, son poil est plutôt brun très foncé. Elle a des taches blanches au ventre et sur le chanfrein, et ses cornes, posées presque sur les yeux, se recourbent gracieusement en arrière. Elles touchent le dos pour peu que la bête soit vieille, lorsqu'elle lève la tête. Avant Tàge mur, elle est d'un brun d'autant plus clairqu'elle est plus jeune : c'est pour cela qu'il y a des harrisbucks de toutes les teintes, depuis le rouge bai jusqu'au noir presque parfait.
Les cornes poussent d'abord droites : elles ne se recourbent en arrière qu'à partir de trente centimètres environ.
L'antilope noire affectionne tout particulièrement les bois sombres; elle ne se montre à découvert que le soir après le coucher du soleil, ou le matin avant son lever. Ses fumées sont plus allongées que celles des autres ruminants de son espèce et ses pinces plus écartées. La taille d'un mâle adulte, supérieure à celle d'un kob ou d'un bubale, se rapproche de celle du koudou. Ses membres antérieurs semblent plus longs que les autres à cause de l'élévation extrême du cou et du garrot qui sont bordés d'une crinière et donnent à l'échiné une pente marquée vers la croupe.
A propos des diversités de couleur du pelage chez les animaux de même espèce, j'ai entendu bien des discussions tendant à faire supposer qu'il en existait plusieurs variétés. Or, l'expérience et une observation continuelle m'ont appris
(1) Hippotrarjus itirjer. Les Anglais la nomment « harrisl^uck ».