ANTILOPES NOIRES
pour s'ouvrir uu chemin. Avec beaucoup de patience, de peine et d'écorchures, j'arrivai à tuer quelques femelles sitoutoungas, mais c'est le mâle qui m'intéressait.
Un jour, je faillis me rencontrer dans ces jungles épaisses avec un éléphant femelle accompagnée de son petit; nous l'entendîmes distinctement, un de mes hommes et moi. Ce noir, chararé le lendemain par uu rhinocéros, ne dut son salut qu'à un arbre sur lequel il monta... bravement. L'arbre était couvert d'épines énormes, courtes, aigïies et recourbées. Le malheureux, dès que le danger fut passé, ne pouvant descendre, se laissa tomber sur un buisson aussi épineux que l'arbre : il nous fallut tout un jour pour extraire les pointes restées dans sa chair; son corps n'était qu'une plaie. Mais tout cela ne se passa qu'un an après et je ramène le lecteur en 1892, au moment où, fatigué des plaines, je chassais sous bois l'antilope noire.
Jamais je ne vis animal plus méfiant et plus difficile à approcher. Toujours sur le qui-vive, restant sous des couverts jonchés de feuilles sèches où le moindre pas est facilement perceptible, le harrisbuck nous gardait à distance. Néanmoins, en faisant avec mille précautions un pas environ toutes les minutes, je finis par arriver à portée. Je ne voyais que la croupe d'un des animaux, un des plus petits, et, ayant remarqué le chef du troupeau qui avait une paire de cornes magnifiques que je désirais m'approprier, j'attendis immobile pendant plus d'une demi-heure. Les antilopes étaient également aux écoutes, mais, comme rien ne remuait plus, elles durent penser que nous avions abandonné la partie. Le vieux mâle se montra enfin, explorant les environs et m'offrant un coup magnifique dont je profitai immédiatement : la balle le frappa avec fracas et il roula à terre, l'épine dorsale brisée. Ses cornes mesuraient l'",23 de longueur, sa taille l'",59. Rodzani qui était allé pour l'achever avec le sabre d'abattis avait failli être atteint d'un furieux coup de ces cornes.
CUASSES DANS L'AFKlylE CEMIIALE. 23
C'était aussi un précieux auxiliaire pour moi, ce llodzani. 11 était du pays des Magandjas, à l'est de Makanga, et avait pour la chasse une passion encore plus prononcée que celle de Msiambiri. Il s'attacha à mon service beaucoup plus pour avoir le plaisir de m'accompagner à la poursuite des animaux que pour le payement qu'il recevait. Sa ténacité à la marche et surtout à rechercher les indices, quelquefois presque invisibles, d'animaux blessés, était extraordinaire. A peu près du môme âge que Msiambiri, il avait de commun avec lui un appétit fabuleux en cas d'abondance; il faut ajouter que nul mieux qu'eux ne savait jeûner à l'occasion, tout en marchant sans trêve ni repos du matin au soir.
Maonda, un autre passionné, se joignit à ma petite troupe. Originaire de Tchipéta, au nord-est d'Oundi, il avait longtemps habité Makanga qu'il avait fini par quitter à cause des persécutions du roi, pour le compte duquel il avait longtemps chassé. Il ne demandait d'autre payement qu'un peu de viande.
Jamais personne ne l'avait vu sans son fusil et un sabre d'abattis que je lui avais donné, et qu'il astiquait toujours avec sollicitude. Il en entretenait le fil avec tant de soin qu'il égorgeait une antilope avec cette arme comme il eût fait avec un rasoir. Aussi le tchissinga (sabre) de Maonda était-il proverbial au camp; pour le mettre hors de lui, on n'avait qu'à faire semblant de prendre son sabre par erreur pour aller couper du bois : cela réussissait toujours.
Installé au dépeçage d'un animal, barbouillé de sang des pieds à la tête, coupant, taillant sans relâche avec son cher sabre , Maonda était dans son élément et n'eût pas cédé sa place, l'eût-on nommé roi des Magandjas.
Rodzani et Maonda n'étaient que chasseurs, ou, ce qui est plus exact, limiers ; car ce ne fut que dans les grandes circonstances que je les autorisai à faire usage de mes fusils.
RODZAM, MAONDA, TAMBAUIKA ET TCIIIGALLO. 105
Mais Msiambiri occupait un poste plus important en ajoutant à ses fonctions celles de valet de chambre.
Vers le milieu de 1892, mon état-major compta deux nouveaux personnages : Tambarika et Tchigallo , jeunes indigènes Magandjas, tous ilcux bons chasseurs. Le premier surtout avait mérité son nom par son adresse au fusil, qualité très rare chez les noirs.
Msiambiri portait généralement mon calibre 12; Hodzani et Maonda se relayaient pour le transport de mon calibre 8 ; mais Maonda, Tambarika et Tchigallo avaient toujours leur appareil indigène, c'est-à-dire le fusil à baguette (1), la poire à poudre, la cartouchière à balles, plus le sac à capsules, ce qui ne les empochait pas de se distribuer les petits colis que nous prenions avec nous : nourriture, gourdes, mkombo (calebasse à boire), haches, etc.
Pendant que nous chassions, l'expédition avançait toujours, et, en racontant mes chasses, je ne fais que le récit de ce qui se passait soit sur les flancs soit en avant de la colonne , à une distance plus ou moins grande du centre d'opérations.
Je partais toujours en avant, emmenant avec moi des guides, tandis que les Arabes ou Hanner, quand il ne chassait pas, se rendaient à l'étape convenue; je rejoignais mes gens le soir, ou bien j'envoyais à temps prévenir soit de m'attendre là, soit de continuer sur un point indiqué. Lorsque le pays n'offrait aucune ressource en gibier, je ne m'éloignais pas de la colonne. Hanner chassait aussi, mais d'une façon beaucoup moins suivie que moi; il tuait néanmoins une bonne quantité de gibier, ce qui fait que nos hommes avaient toujours un peu de viande à ajouter à leur ordinaire, tandis que nous pouvions nous délasser, nous, des éternelles conserves ou du fade et antipathique koukou (poulet africain).
(Il D'anciens fusils de munition à capsules vendus par les Portugais pour la chasse à l'éléphant.
Je dressais lentement mes itinéraires, consacrant au moins une heure par jour aux observations barométriques et astronomiques, et je n'ai jamais omis, en relatant une de mes chasses, d'y ajouter des notes propres à augmenter ma connaissance du pays. Chaque journée a été consignée ainsi sur des carnets qui ne me quittaient jamais et dont je tire aujourd'hui tous ces souvenirs. Voici une journée prise au hasard dans mes notes, et qui donnera une idée de ma façon de procéder; cela pourra intéresser ceux qui sont désireux de chasser en pays inconnu.
CHASSE. — CARNET X" 8. — 8-9 Mai 1892. — Parti 8 heures 3/4, après la pluie, temps couvert, humide, avec sept hommes. Direction S.E.-S. —Passé bois Mféfé 10" 1/2. Piste éléphant de trois jours. O.-E. Chasse au buffle. Campement à Phapa (Magandja). Arrivé au pied Salambidoua (montagne). Détour S. -S. 0.0. — 3'' 1/2 de marche. — Empreintes kobs et bubales du matin. — Traversé le Mitarara, petite rivière à sec (sa direction N.E.-S.O). — Buprestes et hyménoptères, bouteille bleue. Sable rouge. Direction S. O. — Collines de Mféfé N. E, à peine visibles. — 2** : vu un koudou de loin, cornes seulement, sous un arbre. — Rampant, arrivé 80 mètres, impossible tirer à cause des branches : dit à Tambarika de faire détour et jeter pierre. — Koudou débusqué à la course à travers les broussailles, tiré mais probablement manqué. — Campé le soir O. de la montagne. — Trou d'eau O. exact du pic supérieur à une demi-heure de marche. — Attaché hamac, pluie fine. — Lion rugit pendant la nuit. — Passé sans doute près de nous : entendu son ronflement. — Piste invisible sur la pierre, — rosée abondante. — Parti avant le lever du soleil, direction O. — Gisements granit, schiste ardoisier abondant, mica en paillettes sable d'un petit ruisseau N.-S., affluent Mitarara, nom inconnu. — 7'' 1/2 : vu antilope noire lisière forêt basse, à travers arbustes, mis balle en plein poitrail, roulée par terre, repartie à la course, point de jambe cassée, pourrait mener fort loin, abandonnée. — Cherchons piste de buffle. — Vers 10'', aperçu deux élands très loin : ont fui aussitôt. Suivi la piste plus d'une demi-heure, : trois femelles.
— Sortant d'une petite ravine, levé la tête avec précaution et aperçu une d'elles à environ 100 mètres. — B-B (bonne balle), — perforation poumons, — sang projeté naseaux comme arrosoir, — suivi rougeurs,
— animal est à nous; — marché gros quart d'heure. — A certain endroit sur le ilanc dune petite colline, éland fait l)rus(]ue détour vers un arbre