UNE PAGE DE MON CARNET DE CHASSE
qui, seul, projetait un peu donibre autour de lui. — En y arrivant trouvé l'éland; — il était venu à l'ombre pour se reposer, avait rendu énormément de sang- et était mort sur place, — très p^rande femelle, — C. T. B. (cornes très belles) garrot 1"',57. — Deux heures de repos. — Dépeçage et déjeuner à 100 mètres plus loin, à Tombre maigre de quelques arbres rabougris. — Retour à 1*'. — Aperçu vieille piste rhinocéros. — Point de buffle. — Tchigallo resté en arrière avec viande, Maonda allé chercher porteurs près de Mféfé; retour avec les autres par S. de Mféfé. — A 2'' 1/2 la Bou(|ua, ruisseau direction N.-E; arrivé Mféfé 5'' 1/2, Phapa () heures. — Viande arrivée G'' 1/2. — Traversé en sortant forêt Mféfé N. petit massif de /bw/^s (amandiers sauvages). — Bauhinias rabougris sur tout le parcours à cause terrain rocailleux. — Trois cartouches (cartouches brûlées).
10 Mai. — Parti avant l'aube, etc., etc.
Pendant mes trois ans de pérégrinations, j'ai collectionné une trentaine de ces carnets contenant les chasses, les notes de voyage, le journal, les dépenses, les observations astronomiques, les noms du personnel, etc., etc.
Je variais de mon mieux le genre des chasses, soit en fréquentant des endroits spéciaux à une espèce, soit en ne poursuivant qu'une seule variété parmi les autres ; mais ce dernier moyen était rarement couronné de succès ; il me suffisait de désirer des élands pour ne rencontrer que des bubales ou des kobs. Parfois, l'occasion étant trop bonne, je ne la laissais pas échapper. D'autres fois, au contraire, les élands cherchés étant proches, je m'abstenais de tirer sur les autres animaux, qui toujours, dans ce cas, m'offraient des coups de fusil admirables. C'est l'histoire des gens qui lèvent des lièvres et des perdreaux lorsqu'ils sortent avec leur canne et qui, revenus le lendemain avec un fusil, rentrent le soir à la maison sans avoir rencontré le moindre gibier. Un jour que j'avais des élands en vue, une troupe de bubales resta à nous regarder de si près qu'on eût pu les atteindre avec une pierre; mes hommes se désolaient : « Tirez, Monsieur, mais tirez donc! voyez comme ils sont près! » et je refusai à voix basse. J'eus
raison duilleiirs, car ce jour-là je fis une chasse à l'éland qui est unique dans mes souvenirs. Je la raconterai en son temps.
Il est donc très difficile de s'appliquer uniquement à la poursuite d'une espèce spéciale et de réussir à la rencontrer, à moins qu'elle n'ait une région favorite. C'est le cas du giiib, surnommé antilope harnachée , à cause des raies blanches qui partent de son épine dorsale en descendant sur les flancs et la croupe, et qui, avec des points blancs sur les fesses, lui donnent vaguement l'air d'être couvert d'un harnais blanc.
Les indigènes l'appellent Mbaouala; dans certaines régions, ils attachent à son nom une légère idée de superstition, parce qu'il habite les endroits sombres et toufl'us dont ils font leurs cimetières. En réalité, le guib recherche tout particulièrement les endroits très abrités (1) : on le trouve partout où il y a des fourrés épais et de l'ombre. Or, les cimetières offrent toutes ces conditions, parce que les usages s'opposent à ce que le feu y pénètre jamais; les végétaux y acquièrent par conséquent un grand développement.
Auprès d'un des villages où nous campions, mes hommes signalèrent à plusieurs reprises des guibs dans les environs. Ils se tenaient dans un grand bois épais et sombre, où les hyènes faisaient rage dès que la nuit était tombée. Dans la partie la plus proche des habitations reposaient les morts du village, et leurs sépultures n'occupaient qu'un coin. Je pouvais donc parcourir les autres parties du bois sans froisser les usages indigènes qui permettent à ceux seuls qui vont enterrer un mort de passer dans un cimetière et de piétiner les tombes. Un léger tertre et des débris d'ustensiles de ménage indiquent l'emplacement de celles-ci.
Le guib mâle a la réputation de charger son agresseur tout comme un buffle, quand il est blessé; quoique je n'aie ja-
(1) Les Anglais l'ont d'ailleurs nommé 5«sA6«<eA- (antilope de broussailles).