‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 64 sur 113 · MON PREMIER LION · texte numérisé non relu

MON PREMIER LION

pressai la détente... un rugissement épouvantable me répondit, tandis que je sautais hors de ma fumée.

Je vis l'un des lions à terre, couché sur le côté droit, remuant la tête, les membres postérieurs et la queue; quanta l'autre, il avait disparu.

Nous fîmes lentement le tour du bouquet d'arbres, l'œil fixé sur le grand fauve qui se débattait plus mollement, poussant des plaintes sourdes et rendant par la bouche des glaires et du sang. Je compris que ses instants étaient comptés et je lui épargnai le coup de grâce que je m'étais avancé pour lui donner; je n'étais plus qu'à dix })as de lui; j'avais en face de moi son large crâne : je le voyais de dos, couché sur le flanc, les pattes du côté opposé à moi.

Il ne bougeait presque plus, ses griffes sortaient et rentraient lentement, son flanc haletait, se gonflant par intervalles; ses membres s'allongeaient, prêts à prendre la raideur cadavérique. Seul, le bouquet de poils noirs de sa grosse queue remuait encore, faisant de petits sauts à droite et à gauche... Enfin son flanc s'arrêta, sa paupière cessa de battre, son œil fixe regarda le vide et il mourut, s'étirant dans un long et dernier murmure à peine perceptible.

11 mesurait, du bout du nez à celui de la queue, 2'",71; de la terre au garrot, 0™,81. Son empreinte du pied de devant avait 0™,165 de diamètre. Sa robe était d'un fauve clair entremêlé de poils gris. Chose curieuse, le lion qui avait fui, avait une légère crinière un peu plus foncée que le reste du corps ; celuici n'en avait pas la moindre trace au cou. En revanche, le tour de ses grosses oreilles rondes, son menton, les bords de sa mâchoire inférieure étaient garnis de longs poils jaunâtres.

La balle avait brisé l'omoplate gauche , puis éclaté , en perforant le cœur et les poumons et en hachant littéralement l'omoplate opposée. C'est le coup unique pour mettre un de ces terribles animaux hors de combat. Dès qu'il a les omoplates bri-

sées, il ne peut plus se servir des membres antérieurs; le cœur et les poumons se trouvant dans cette région sont atteints du même coup. Mais ce coup est difiicile, et on est en grand danger si on le manque (1).

Quand je contemplai Tanimal énorme qui était devant moi, ses muscles puissants, son avant-bras aussi gros et vigoureux que la cuisse d'un homme, je compris ce qu'une pareille bétc pouvait faire; un seul coup d'une de ces grosses pattes eût suffi pour vous ouvrir la poitrine, pour vous mettre en pièces; songez qu'une morsure de ces mâchoires brise la colonne vertébrale d'un buffle, laquelle a au moins cinq centimètres de diamètre! et qu'elle lui coupe les muscles du cou, pendant que les griffes déchirent ses épaules !

Combien nous sommes faibles et frêles à côté d'animaux pareils ! Et pourtant, avec un instrument que nous avons inventé et que nous nommons carabine, avec un peu de poudre et un morceau de plomb, il suffît d'un seul coup pour enlever au grand fauve son énergie, sa force et sa vie!...

A propos du lion, au sujet de son espèce et de ses mœurs, je signalerai encore une divergence d'opinions.

Les uns croient qu'il existe en Afrique plusieurs espèces de lions qu'ils classent selon leur couleur, la présence ou l'absence de crinière, etc. D'autres assurent qu'il n'y en a qu'une seule espèce, mais que son poil et sa couleur changent selon les milieux habités, les conditions de nourriture, le climat, etc.

Tel est l'avis de M. Selous, qui peut être cité comme une autorité dans la matière, car il a tué autant de lions à lui seul que tous les Jules Gérard de l'Afrique du Sud et du Nord réu-

(1) Je l'avais appris dans les livres de M. Selous. Le coup à l'œil, dont on parle toujours, peut trouver place dans le roman , mais il n'est pas possible dans la réalité, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles et de très près. Le front fuyant, absent même, du lion lorsqu'il vous regarde de face, rend cette tentative on ne peut plus difficile et très risquée.

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