‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 68 sur 113 · LA LEGENDE ET LA REALITE · texte numérisé non relu

LA LEGENDE ET LA REALITE

Non : le lion ne peut traîner ou porter que des animaux de bien moins grande taille; la preuve en est que, dans les endroits où les lionnes gardent leurs petits et leur apportent à manger, on ne trouve que des os de petites antilopes ou de phacochères; encore la lionne ne porte-t-elle que la moitié de ranimai, car Farrière-train traîne par terre. La hyène et le léopard traînent entre leurs jambes ou sur le côté. Très contestable aussi la faculté que le lion aurait de sauter, môme sans fardeau : le lion ne parvient pas à sortir des pièges indigènes qui sont à parois verticales de deux mètres de haut à peine.

Les lions adultes de l'Afrique Centrale et Australe sont aussi grands et aussi forts que ceux d'Algérie. Pendant son dernier voyage, M. Selous en a tué un qui dépassait douze pieds du bout du nez à celui de la queue , soit une longueur de plus de deux mètres pour le corps seulement , la queue équivalant à peu près au tiers de la longueur totale. Le plus gros qui soit tombé sous ma carabine mesurait 2"", 7'i jusqu'au bout de la queue, soit 1™,82 jusqu'à sa naissance. Sa hauteur atteignait près de 0™,90 au garrot.

Nous sommes loin, comme on voit, des chétifs spécimens des jardins d'acclimatation, qui ont mal grandi, privés de liberté et d'exercice, et qui, tout imposants qu'ils paraissent, ne donnent qu'une idée imparfaite de la noblesse, de la beauté et de la puissance du lion chez lui, dans son pays sauvage, où la nature elle-même s'est faite belle pour lui servir de cadre. Qu'il soit en Algérie ou dans l'Afrique Centrale, c'est bien toujours le même redoutable animal, celui à la chasse duquel l'homme court le plus grand danger. Aussi ne doit-on s'y aventurer que lorsqu'on est sur de soi-même, c'est-à-dire de ses nerfs, de son coup d'œil et de son fusil.

Mais n'exagérons rien, et ne le grandissons pas; il n'en a pas besoin. Restons sincères, étudions ses mœurs telles qu'elles sont et non telles qu'elles devraient être pour faire du chas-

seiir un héros, et du fauve un animal fabuleux, tendance que je reproche à tous ceux (|ui écrivaient autrefois leurs chasses à Tusage des profanes, ils tenaient à les rendre palpitantes, à augmenter le mérite de leurs exploits, ce qui était inutile, et cela au détriment de la vérité. C'était fort bien à cette époque , mais aujourd'hui il se trouve des gens qui ont fait des chasses aussi valeureuses, si valeur il y a, et qui ne peuvent s'empêcher de relever dans leurs récits ces inexactitudes.

Non, messieurs, le lion ne saute pas, et, à plus forte raison, avec 400 kilogrammes entre les dents, pas plus qu'il ne se couche quand vous l'ajustez, pas plus qu'il ne vient droit sur vous si vous marchez droit à lui, à moins d'être provoqué par une blessure préalable ou d'avoir à défendre ses petits. Si le lion d'Algérie fait cela, c'est qu'il appartient sûrement à une espèce tout à fait extraordinaire.

De même, si, par le clair de lune, vous voyez votre guidon, votre point de mire et l'œil du lion, vous pouvez vous vanter d'appartenir à une race d'hommes tout à fait spéciale a^^ant le don de percevoir les objets invisibles.

Deux de mes carabines ont le guidon et le point de mire en diamant taillé à facettes : par le plus beau clair de lune, alors que je pouvais lire un aisément journal, il m'a été impossible d'ajuster un objet quelconque à distance : l'angle de réflexion des diamants n'étant pas le même, le deuxième était dans l'ombre, lorsque le premier brillait, et vice versa. On voit encore moins une mire simple , et à plus forte raison l'œil d'un animal à distance (1).

Je ne pouvais utiliser mes mires en diamant qu'étant assis le dos à un grand feu dont la flamme dépassait mon épaule ou bien avec une torche de paille allumée tenue derrière moi un

(1) L'œil des félins no briTe que dans robscurité complète et vu seulement sous un certain angle où on a rarement la cliance de se trouver. De plus, l'animal remue les yeux et la tête en tous sens.

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