‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 71 sur 113 · SUR LES BORDS DU KAPOTCIIU · texte numérisé non relu

SUR LES BORDS DU KAPOTCIIU

rien qu'en le regardant droit dans les yeux, sans avoir besoin d'employer la violence. Mes chasseurs m'étaient aussi dévoués ({ue peut l'èlre un noir de ces pa)s : comme on le verra plus tard, leur dévouement n'allait pouiiaiit pas jusqu'à leur donner de l'intrépidité au moment du danger.

Nous avions donc à ce voyage-là un personnel assez difficile à mener, et je recommandai aux Arabes de montrer de la patience pendant la route. J'eus bien raison, comme on ne tardera pas à le voir.

Les premiers jours après le départ de Tchiouta se passèrent sans incident notable. Nous arrivâmes bientôt sur les bords du Kapotché avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance : c'est ce grand fleuve que nous avions passé à pied sec en allant à Oundi et dont les flots grossis outre mesure nous avaient gardés prisonniers dans ce pays déshérité de la nature.

Cette fois nous étions à quelques kilomètres en amont de notre passage précédent : le lit du Kapotché était presque totalement à sec, et je m'étais promis formellement de ne pas rester plus de quelques jours sur la rive droite. Quoique la saison des pluies fût encore fort loin, je ne pouvais m'empêcher de frémir en pensant à ces mois passés de l'autre côté l'année précédente.

Le lit du fleuve ofTrait un coup d'œil saisissant : une centaine de mètres de large , des bords escarpés et partout d'énormes cailloux arrondis, des masses gigantesques jonchant le sable blanc et fln du fond. Ces masses granitiques étaient luisantes et polies par les eaux. Je me souviens qu'elles étaient brûlantes et que la main et même les pieds des noirs ne pouvaient en supporter la chaleur. Aussi la réflexion de ces blocs , la blancheur du sable dans leurs interstices et un soleil de midi rendaient-ils le lit du Kapotché fort peu agréable. Je pensais avec délices, en le traversant, à la joie des expéditions polaires, à la douce fraîcheur si nécessaire aux ours blancs, à ces blocs de

glace qu'il faut scier pour trouver de l'eau! Toutes réflexions que doivent faire les hôtes de Pluton dévorés par les flammes !

Mon thermomètre marquait 77° centigrades au milieu de ce vaste entonnoir de sept ou huit mètres de profondeur! Aussi avions-nous tellement hâte d'en sortir que nous prîmes le pas de course pour arriver sur la rive gauche où nous trouvâmes — ô soulagement ! — une brise délicieuse qui semblait glacée , l'ombre de grands arbres et de l'eau fraîche. Nous avions été obligés de traverser, parce qu'il n'y avait pas sur la rive gauche d'endroit propice à un campement.

Le moment de bien-être éprouvé dans ce bois fut bien vite oublié; jamais je n'avais vu autour de nous pareils essaims de tsétsés; on ne pouvait rester assis, c'était un vrai supplice. Les maudits insectes semblaient s'acharner particulièrement à nous, et chacun des deux cents hommes en avait sa large part.

Il me fut impossible de déjeuner; on était piqué aux bras, aux jambes, au cou, en vingt endroits différents à la fois. J'avais avec moi un bouc apprivoisé qui était très amusant; je l'avais pris quelques mois auparavant et l'avais habitué à me suivre, avenir s'asseoir à côté de moi, à me tenir compagnie. Il faisait mieux : il marchait devant moi dans les bois, et, lorsque j'étais trop loin, il m'attendait; les coups de fusil, qui le faisaient fuir au début, lui étaient devenus totalement indifférents; il comprenait fort bien la plaisanterie, et un noir n'avait qu'à se mettre à quatre pattes pour que mon bouc prît la position de combat.

La pauvre bête mourut sous un essaim de tsétsés, dans l'espace d'une heure : folle de piqûres, elle avait commencé par se rouler à terre, puis l'écume lui était venue aux lèvres, son ventre s'était enflé, et, quand je m'aperçus de ce qui se passait, elle était mourante.

Après avoir mangé à la hâte quelques bouchées, je fis lever le camp et tout le monde fut très heureux de déguerpir. Jamais

ESSAIMS DE TSKTSES. 221

je n'avais vu tant de tsétsés ensemble dans le même endroit. Ce devait être leur village , comme disait Maonda. Nous y laissâmes le cadavre de mon bouc, dont j'avais terminé les souffrances d'un coup de couteau.

Pourtant ce nombre extraordinaire de mouches me fit réfléchir : il indiquait la présence de grand gibier dans les environs; aussi pris-je la résolution de passer un jour dans ce district, après avoir toutefois cherché un endroit moins désagréable pour camper. Je le trouvai à un kilomètre plus loin.

Tout le long du lit du Kapotçhé, protégés par l'ombre et la végétation qui s'y développait, il y avait des trous contenant un peu d'eau et quantité de poissons : aussi mes hommes faisaient-ils des pêches merveilleuses. Sachant que nous passerions par des lits de rivières presque desséchées, ils se munissaient toujours en cette saison de filets en forme de poche , avec lesquels ils attrapaient jusqu'au dernier les malheureux poissons réfugiés dans ces trous.

Le diamètre de ceux-ci ne dépassait pas quatre ou cinq mètres et leur profondeur soixante centimètres. Pourtant, vers trois heures , mes hommes en découvrirent un — c'était plutôt un petit golfe du fleuve, resté plein d'eau, — où il y avait des hippopotames. Il était à 7 ou 800 mètres du camp.

On vint m'avertir en toute hâte. Laissant l'express qui ne pouvait m'être utile, je pris le calibre 8 et le calibre 12 et j'envoyai dire à tous les hommes qui se dirigeaient vers la mare de se retirer ou bien de se cacher tous.

L'endroit en question avait environ 100 mètres de large sur un peu plus de longueur ; de grands arbres et des rochers surplombaient les rives et un sable fin traçait tout autour un liseré blanc ; l'eau paraissait très profonde ; on apercevait bien le fond sur les bords, mais au milieu il devait y avoir plusieurs mètres.

Je comptai dans la mare sept hippopotames; on ne voyait que le bout de leur nez par instants, et c'était tout. Les hommes

les avaient ciïrayés avecleurs cris. Mais maintenant, sauf nous, OR ne voyait plus personne aux abords de la mare et nous disparûmes dans la végétation ; un nouvel arrivant eût cru les environs de ce petit lac complètement déserts : pas un bruit, pas une voix; des oiseaux qui chantaient dans cette oasis (I) (M aient seuls désormais à en troubler le profond silence.

Pourtant tout mon monde était caché et je suis certain qu'il n'y avait plus personne au camp. Mes deux cents hommes étaient venus assister à une chasse qui promettait d'être, sinon difficile, du moins couronnée d'un succès certain. A quoi bon garderie camp? N'étions-nous pas seuls peut-être à cent kilomètres à la ronde ! Il n'y avait pas un village avant trois jours et demi de marche.

J'étais installé sur un rocher à moitié couvert de végétation, avec des branches tout autour de moi, mais rien devant. J'embrassais d'un coup d'œil toute la mare. Je préparai mes cartouches à portée de ma main, Msiambiri tint mon 8 prêt, et nous attendîmes.

Au bout de quelques minutes, les animaux reprirent sans doute confiance; un crocodile vint à la surface, à quatre mètres de moi, puis un autre; ils nageaient lentement, le bout de leur nez, leurs yeux et les écailles droites de la queue seuls visibles au dessus de l'eau ; puis un hippopotame se risqua à regarder dehors, prêt à plonger; mais, tout paraissant absolument désert, il fit un assez long séjour sur l'eau; après quoi il alla sans doute annoncer aux autres que l'ennemi était parti, car je les vis aussitôt paraître à la surface tous les sept, et s'assurer que personne n'était là pour les troubler.

Je n'étais nullement pressé, j'attendais que les plus gros se montrassent favorablement afin de commencer par eux.

(1) J"ai déjà expliqué que, même pendant la sécheresse, les abords des cours d'eau restaient toujours verts.

CHASSE A LIIIPPOPOTAME. 2^3

Enfin, ù la deuxième ou troisième fois qu'il remonta, celui qui paraissait être le chef de la famille se présenta admirablement à quatres mètres environ et regardant dans le même sens que moi, c'est-à-dire me montrant sa nuque et la base de son cou.

Je visai avec soin et plaçai avec uiie touchante sollicitude ma balle à pointe d'acier juste à l'endroit où le crâne se joint à la colonne vertébrale. Ce coup est excellent quand on en trouve \c placement et je le recommande aux chasseurs. L'hippopotame plongea, montra deux pattes énormes dans un tlot d'écume et ne reparut plus. Il reposait mort, au fond.

Au bout d'un quart d'heure d'immobilité, les autres se montrèrent de nouveau, mais restant fort peu de temps et m'obligeant à tirer presque sans viser, ce qui me fit perdre plusieurs balles.

Le deuxième que je touchai sembla perdre la raison: il ne put parvenir à disparaître sous l'eau, il continua à se débattre à la surface et au moment où il passait à quinze mètres de moi, je lui envoyai une balle calibre 8 qui lui entra derrière l'épaule, traversa le corps et resta sous la peau du cou du côté opposé ; il coula instantanément, comme un petit navire qu'un boulet énorme atteindrait à la flottaison. C'était la quatrième balle qu'il recevait.

Un des jeunes, qui sans doute ne voulait pas écouter les conseils sous-marins de ses parents, montra la tête d'un air provocateur et eut le crâne traversé. Il fit un saut périlleux, nous montrant tour à tour, dans un tourbillon, son cou, son dos, ses pattes et son ventre, et il alla se coucher au fond de la mare, à côté des autres, sur le lit de sable fin.

Les hippopotames ne mirent plus que le bout du nez à la surface de l'eau et du côté tout à fait opposé au nôtre. Je m'empressai donc de faire le tour de la mare et d'aller me poster en cet endroit qui surplombait le lac, attendant que les

énormes animaux se laissassent deviner à la surface de l'eau. L'un d'eux s'étant présenté tout à fait de face, je crus lui envoyer un projectile dans les narines, mais la balle entra dans le chanfrein et traversa le palais et la langue, tout en donnant une forte commotion au cerveau; comme la tète se retournait dans l'eau, au lieu de plonger, je lui envoyai ma seconde balle dans le cou ou l'épaule, je crois.

Alors commença une scène des plus intéressantes , vu ma parfaite sécurité : Thippopotame ivre de fureur, bondissant à moitié hors de l'eau avec des mugissements terribles, ses formidables crocs à découvert, cherchant de l'œil un ennemi, une barque, un objet sur lequel se ruer, se précipitant dans sa colère sur ses camarades auxquels il donnait la chasse sous l'eau. Le petit lac, tout à l'heure si tranquille, était agité par des vagues qui couraient jusque sur ses bords ; à son centre, le théâtre de la lutte : des tourbillons, des remous, causés par le déplacement rapide de ces masses dans leurs luttes sousmarines, creusaient des gouffres aussitôt refermés. La bête blessée remuait à la surface, perdant son sang en abondance par l'ouverture béante de sa tête, teignant les eaux autour d'elle, effrayante à voir de colère et d'exaspération. Si une malheureuse pirogue se fût trouvée sur la petite pièce d'eau, elle eût été brisée, et ses hommes mordus, massacrés en quelques secondes.

J'étais dans l'impossibilité de tirer juste à cause des mouvements rapides et irréguliers de l'hippopotame; je n'avais fait que le blesser encore plus grièvement, malgré le désir où j'étais de terminer ses souffrances; je pris le calibre 8 avec une cartouche à éléphant. J'avais jusqu'alors usé de demicartouches (i) par égard pour ma joue, ma clavicule et ma

(1) Cartoucliesdontje me servais ])ouraclicver des buffles blessés ctfaites pour être tirées de près. J'en avais toujours ti'ois ou quatre.

CHASSE A :, HIPPOrOTAME.

THOP DE HECLL.

Défenses d'Hippopolame.

main droite; mais il n'en restait plus. Enfin, après quelques minutes d'attente , Thippopotame nagea pendant quelques secondes droit devant lui ; j'épaulai mon énorme fusil et je

fis feu. Le choc fut terrible

pour moi , comme pour l'animal : pendant qu'il coulait à pic, je roulais en arrière les jambes en l'air. J'étais mal assis sur le bord d'un tertre et j'avais oublié le recul violent de la longue cartouche. JMa main droite saignait un peu ; je trouvai néanmoins cet intermède fort divertissant, et le soir, à la veillée, je vis Msiambiri raconter mon aventure en roulant lui-même par terre, une branche à la main , pour faire comprendre aux camarades comment cela s'était passé.

Sauf deux hippopotames que je blessai légèrement, les autres étaient morts. Au nombre de cinq, ils étaient descendus au fond de l'eau, en attendant que la dilatation des intestins les fît remonter à la surface.

La nuit tombait, il fallut rentrer au camp.

Je pensai bien à laisser des hommes en sentinelle sur les bords du lac, mais je réfléchis que c'était inutile et que les hippopotames se retrouveraient le lendemain matin. J'eus tort, car les deux blessés profitèrent de l'obscurité pour sortir et ils s'en allèrent de leur pied léger (?) à la recherche d'un site plus hospitalier. D'après les empreintes relevées le matin, ils avaient dû partir dès la nuit tombante et étaient à cette heure fort loin. Leur instinct les avait menés à un autre endroit où il v avait de l'eau. 11 eût été facile de les suivre et de les

CHASSES DANS l'afkiqii: centisalt.

retrouver, mais nous avions assez de besogne comme cela.

Le lecteur trouvera peut-être qu'il n'était guère généreux (le massacrer de pauvres animaux dans une mare dont ils ne pouvaient sortir : mais une fois n'est pas coutume, et mon gibier me coûtait assez de peine à obtenir en temps ordinaire pour que je ne profitasse pas de cette aubaine. J'avais d'ailleurs besoin de m'approvisionner debeltong, comme je l'ai dit plus haut, et rien ne pouvait tomber plus à propos. Je décidai que nous camperions, jusqu'à nouvel ordre, en cet endroit, en nous rapprochant toutefois un peu de la rivière.

En conséquence, nous transportâmes tous nos bagages sur la lisière d'une forêt, à cent cinquante mètres du lac, de façon à avoir à la fois de l'ombre pour nous et du soleil pour sécher la viande. Une équipe de vingt hommes sous la conduite d'un Arabe fut chargée d'installer les séchoirs dès le lendemain matin. Quant aux boucans, ce soir-là déjà presque tous les feux en étaient surmontés, et il y avait plus de cinquante feux.

Avant l'aube, nous étions sur pieds cherchant à apercevoir sur les eaux du lac les cadavres attendus. J'eus grand'peine à empêcher les hommes de descendre sur le bord : les nombreux crocodiles que j'avais vus la veille en auraient happé quelquesuns, grâce à l'obscurité complète qui régnait encore.

Enfin le soleil se leva, nous montrant éclairées de ses premiers rayons cinq bosses rougeàtres qui émergeaient à la surface. C'étaient les hippopotames couchés sur le côté et dont on voyait le flanc à l'extérieur; le reste du corps était sous l'eau. Autour d'eux, des caïmans au nombre de plus de cinquante, allaient et venaient, cherchant, mais en vain, à avoir leur part du festin. Le corps de l'hippopotame était sans doute trop dur pour eux, mais, comme nous le constatâmes ensuite, ils n'avaient rien laissé des oreilles ni des queues.

En attendant, nous voilà sur le rivage, à trente mètres de l'hippopotame le plus rapproché, en eau profonde et agrémentée

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