AL" MILIEU DES CAÏMANS
de caïmans nombreux, sans embarcation ni cordes. Chacun de chercher dans son esprit un stratagème quelconque. J'essayai tout d'abord d'envoyer à l'aide d'un arc une sagaie portant une longue ficelle ; mais la sagaie n'entra pas dans la peau, l'arc n'ayant pas assez de force. Puis ce fut une pierre lancée au bout de la ficelle et destinée à passer de l'autre côté de l'animal, moyeu qui ne réussit pas davantage. J'eus bien l'idée de charger mon calibre 8 avec une sagaie, mais je n'osai tenter une pareille expérience dont le résultat eût pu être fâcheux pour mon arme. Restait la ressource de construire un radeau ou une embarcation, mais ces deux opérations demandaient plusieurs heures, et, le soleil montant rapidement dans le ciel, les hippopotames n'auraient pas tardé à se gâter.
J'eus recours aux moyens extrêmes : « Un homme, dis-je, va aller à la nage attacher la cordelette au pied des hippopotames. » A ces mots, tout le monde recula d'épouvante : « Au milieu des caïmans! » s'écria-t-on en chœur.
J'expliquai alors que le caïman est très lâche et que, s'il entend beaucoup de bruit, il a peur et s'éloigne. Dès que l'homme se mettrait à l'eau, nous pousserions des cris, nous jetterions des pierres et tous les caïmans fuiraient aussitôt à l'extrémité opposée de la mare.
Les hommes savaient que je ne mentais jamais; ils eurent confiance. Un d'eux me dit : « Je suis prêt quand tu voudras. » Aussitôt j'envoyai tout le monde ramasser de grosses pierres, avec ordre de les lancer en avant et tout autour de l'homme, de façon à faire des poufs nombreux et du bruit. Le noir se mit à l'eau, nageant vigoureusement, ayant entre les dents un nœud coulant tout préparé; aussitôt une clameur assourdissante, des cris, les hurlements de deux cents hommes réunis allèrent troubler les reptiles au fond de l'eau et glacèrent davantage, si c'est possible, le sang dans leurs veines; jamais ils n'avaient dû entendre pareil vacarme.
L'homme arriva en quelques brasses vigoureuses auprès d'une des masses flottantes, s'y cramponna d'un bras et attacha son nœud coulant autour d'une jambe d'hippopotame. 11 revint ensuite sans encombre, suivi de près par le cadavre que nous tirions à terre de toutes nos forces. Ce succès enhardit des camarades; la même manœuvre fut répétée quatre fois, et, au bout d'un quart d'heure, les hippopotames étaient tous accostés au rivage, comme des vaisseaux de haut bord le long d'un quai. Jamais la forêt vierge n'avait dû retentir d'un pareil concert de voix humaines, ni pareille quantité de viande réunie frapper les yeux des indigènes (1). Des sacs de sel que j'avais avec moi allaient m'aider à préparer un beltong convenable, et, avec de l'économie , nous serions à l'abri de la disette de janvier.
L'opération subséquente consistait à rouler les hippopotames à terre, ce qui était laborieux, étant donné leur grand poids, et l'eau ne nous aidant plus. Cela fait, le dépeçage commença.
Vingt hommes environ furent mis après chaque bête, trente à faire des lanières, dix envoyés au camp pour les recevoir, les saler et les mettre à sécher; le reste transporta la viande de la plage au camp.
Quoiqu'on les surveille, quand ils dépècent un animal, les noirs ont toujours la manie de faire de petits tas de débris à leur usage personnel, destinés aux brochettes dont j'ai parlé; je n'ai jamais rien dit quand ces provisions étaient faites ostensiblement, mais chaque fois qu'on a essayé de me les cacher, soit dans les branches d'un arbre, soit sous une pierre ou ailleurs, j'en ai régulièrement privé le prétendu propriétaire.
Pendant qu'on travaillait, ce jour-là, je vis un noir, qui s'é-
(1) J'estime la moyenne du poids brut de ces animaux à 1.500 kilos chacun c'était donc sei)t tonnes et demie de viande.