UN MUTIN
tait fait remarquer pendant la route par une paresse et une mauvaise volonté rares, cacher de la viande dans un trou creusé dans le sable sous un morceau de peau d'hippopotame. Chaque fois (ju'il regardait de mon côté, j'avais Tair occupé ailleurs, ce qui fait qu'il crut pouvoir continuer son manège ; vers la fin de l'opération, quand je jugeai la cachette suffisamment garnie, j'allai droit à la peau d'hippopotame que je soulevai, et j'en sortis une dizaine de livres de viande ([ue je distribuai aux camarades. Ce procédé et la colère de s'être vu joué firent sortir cet homme de la dissimulation habituelle à ses pareils, et il s'emporta jusqu'à me menacer; il n'avait pas plus tôt lâché le mot que, d'un seul coup du plat de la main en pleine figure, je rétendis sur le sable. Je ne lui donnai cette correction que sous le premier élan qui me porta à me précipiter sur lui; puis, la réflexion et le sang-froid me revenant, je le laissai relever sans avoir l'intention de le frapper davantage. Pâle de rage, — car le noir pâlit comme nous, mais à sa manière, — il se leva, courut vers l'endroit où lui et ses camarades avaient déposé des arcs et des flèches empoisonnées, se baissa et prit un arc avec une poignée de flèches.
En moins de temps qu'il ne mit à ramasser ses armes, je compris ses intentions, je fis un saut jusqu'à un arbre voisin où pendait mon calibre 8 encore chargé, et, quand il se releva me faisant face, il me vit en garde, le regardant fixement, certain de l'impression que j'allais lui faire; il agita le bras comme pour lever Tare, j'armai lentement un des chiens en lui disant : « Si tu ne laisses pas ton arc et tes flèches, que le Dieu des blancs me foudroie si je ne te tue pas instantanément. » J'avais Fair décidé, il se sentait sans aucun abri immédiat et il n'était guère probable que je le manquerais à 15 mètres; telles furent les réflexions qui sans doute traversèrent son esprit, car il ouvrit les doigts, laissant l'arc et les flèches tomber sur le sable. Je relevai aussitôt mon canon, je fermai les chiens et, laissant mon fusil ,
je lui montrai du doigt ses camarades à la besogne : « Allons, au travail, dis-je, un peu radouci : quand on travaille, je donne de la viande, mais je ne veux pas qu'on la vole, ni qu'on me menace. » Il se remit au dépeçage sans mot dire et reprit sa gaîté au bout d'un quart d'heure. Rentré au camp, il chercha même à se rendre utile, regrettant un peu ce qu'il avait fait; je savais par expérience que le noir est rarement rancunier.
Telle fut une des rares occasions où j'eus à intervenir moimême; en général, tout marchait bien au camp.
Mais, cette fois-là, il était dit que nous n'aurions pas la paix avec les hommes : le soir, une véritable bagarre éclata entre eux, à propos de l'inégalité des morceaux de viande que leur avaient donnés en partage ceux d'entre eux que j'avais chargés de la répartition; je leur avais abandonné un hippopotame entier en plus des intestins, foies et cœurs de tous les autres. Les boucans étaient surchargés, et malgré cela il y avait un désordre considérable auquel je ne voulus pas me mêler, restant à fumer ma pipe avec calme au coin de mon feu pendant qu'on se jetait de tous côtés des morceaux à la tête avec des interpellations dans le genre de celles-ci, agrémentées pourtant de gros mots que j'oublie : « Tiens, regarde, espèce de...; regarde le morceau que j'ai, moi : c'est un os, il n'y a rien à manger, et toi tu as pris le meilleur ». — « Voyez, disait un autre, son boucan est chargé de bonne viande ; nous, nous n'avons que de la peau et des doigts de pied. Tiens les voilà, tu peux les reprendre... » Et les injures de pleuvoir, et les morceaux de voler dans l'espace.
En certains endroits du camp on n'en restait pas aux paroles : quelques-uns échangeaient des coups de poing, et les autres les séparaient. Cela dura une partie de la nuit et recommença le lendemain; les mécontents s'en prirent aux Arabes, n'osant s'adresser à moi, et, sous ce mauvais prétexte, bien ou mal partagés, tous les porteurs quittèrent le camp en masse. Je