‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 74 sur 113 · A LA RECHERCHE DES PURTEIRS · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE DES PURTEIRS

croyais qu'ils reviendraient, mais je les alteudis imi vain. Le motif réel était, je crois, que nous marchions depuis huit jours, que le voyage menaçait d'en durer autant et qu'ils en avaient assez : ils étaient payés d'avance pour le trajet entier, ils avaient de la viande pour le voyage et même au-delà : voihi p(»iii(|uoi ils nous avaient quittés à l'anglaise.

J'envoyai à leur poursuite, mais inutilement, et je me trouvai ainsi au milieu des bois avec mes cinq chasseurs, un cuisinier, deux domestiques et cinq arabes, plus cent quatre-vingtdouze charges diverses et vingt-neuf séchoirs pleins de viande.

Cela aurait pu en désespérer d'autres, mais cela m'était parfaitement égal, rien au monde ne me forçant à me hâter. Nous avions du temps, avec des vivres à foison, de l'eau, de l'ombre et du gibier aux environs : que pouvais-je désirer de plus ? Néanmoins, comme il fallait sortir de là un jour ou l'autre, je décidai que le lendemain deux Arabes, un de mes domestiques et Maonda, partiraient à la recherche du village de Tchidoundou dont je ne connaissais pas la position exacte, mais qui devait se trouver au N.-N.-E. de notre camp, entre le Kapotché et la Louyia. Kangourou, le chef de ce village, nous fournirait peut-être des hommes moyennant un cadeau. Je lui faisais dire également que je tenais à sa disposition une jambe d'hippopotame (1), et que je comptais me rendre chez lui dès que j'aurais des porteurs. Je remis à mes émissaires un cadeau pour Kangourou, du calicot pour s'acheter à eux-mêmes de la nourriture, dans le cas où ils auraient à prolonger leur séjour, et des vivres pour quatre jours. Jamais les Arabes ne quittaient en marche leur yatagan et leur carabine Martini.

De mon côté, je calculais que j'avais devant moi cinq ou six jours de chasse, en admettant que mes envoyés ne missent

(1) C'est la (lime usitée pour l'éléphant : on donne une jambe de derrière au chef du pays dans lequel un de ces animaux a été tué.

que deux jours pour aller, quarante-huit heures pour rassembler les hommes et autant pour revenir, ce qui était à peine suffisant.

Les trois autres Arabes garderaient le camp avec le cuisinier et surveilleraient le séchage pendant que mes quatre chasseurs et moi nous irions faire le tour des environs, en quête de grosses bêtes. Tous les bagages avaient été empilés au milieu des tentes et cinq hommes sufiisaient largement pour en prendre soin.

Le lendemain, dès l'aube, tandis que mes émissaires s'éloignaient vers le Nord, je prenais avec mes hommes la direction opposée, avec l'intention d'aller visiter l'endroit où les tsétsés nous avaient si fort incommodés trois jours auparavant. Nous y trouvâmes des traces innombrables de buffles, vieilles d'environ trois jours, et les mêmes essaims d'insectes nous y harcelèrent.

Je cherchai en vain la cause de leur présence en cet endroit; la jungle ne présentait rien de particulier, les plantes étaient celles que nous voyions partout : j'en examinai soigneusement les feuilles dessus et dessous; le terrain était celui de toute la forêt environnante ; bref, je partis sans me rendre compte de la raison pour laquelle il y avait là plus de tsétsés qu'ailleurs.

Je constatai en revanche que jamais région n'avait plus abondé en buffles (ce qui attirait sans doute les tsétsés), et, pendant plusieurs heures, nous foulâmes un sol littéralement labouré par le passage d'immenses troupeaux de ces animaux. Vers midi, je tuai deux oréotragues, antilope d'une espèce que je n'ai pas encore décrite au lecteur et qui affectionne les rochers et les endroits pierreux. C'est le chamois africain (l). Il

{!) Nanotragns oreolragus. Les Hollandais l'ont surnommée A7î"/?.s;/>/'î«^er (sauteur de rochers).

LES OREOTRAGUES. 233

se distingue par un front très large, de petites cornes droites beaucoup plus espacées que celles du duiker, un poil raide et épais qui ressemble plutôt à des piquants et qui s'arraclie très aisément.

Aux heures chaudes de la journée, oii aperçoit les oréotragues étendus à Tombre, toujours Sur des rochers et dans la position du sphynx. Ils sont assez paresseux à ce moment-là et vous laissent approcher sans trop de peine à une centaine de mètres avant de se déranger. Le matin et le soir, au contraire, on les voit rarement, car ils fuient et disparaissent au moindre bruit.

Voyant qu'en dehors des buiiles, il n'y avait guère autre chose, je retournai au camp, la chaleur étant, pour je ne sais quelle cause, si intolérable ce jour-là qu'on ne pouvait respirer; le canon de nos fusils nous brûlait les doigts sous les ardeurs du soleil et mes hommes se plaignaient que le sol en faisait autant à leurs pieds, dans les endroits découverts. Aussi le séchage marchait-il admirablement : le beltong allait être prêt le soir même à être empaqueté.

Dès mon arrivée, je vis revenir de la mare mon cuisinier, Vatel, qui nous raconta que, étant allé pour se baigner dans un des trous voisins, il avait aperçu, en s'approchant du rivage, quantité de caïmans qui s'arrachaient les derniers lambeaux de chair restant sur les carcasses d'hippopotames laissées la veille. Comme je n'avais rien de mieux à faire, je pris mon express, quelque chose à manger, ma gourde, ma pipe, du tabac, et j'allai m'installer sur les bords de la mare, à l'ombre d'un arbre, à vingt mètres de l'eau, caché, en partie, par de la végétation.

En arrivant, j'avais aperçu une dizaine de caïmans, et notamment un ou deux très grands. Tous ces reptiles avaient glissé à l'eau aussitôt mon approche, ce qui prouve qu'ils y voient de fort loin, et, après être restés à fleur d'eau pour me voir venir,

CHASSES DAXS L'AFniQLE CF.STIIAI-F. 30

ils avaient fini par disparaître. J'en profitai pour me cacher, et quand l'un d'eux risqua de nouveau un œil à la surface, les environs paraissaient aussi déserts et aussi tranquilles qu'avant mon arrivée.

Bientôt tous les hideux reptiles émergèrent de nouveau, nageant lentement en tous sens, mais se rapprochant insensiblement de la rive. J'avais reconnu les deux à la taille supérieure et je les surveillai avec soin, tout en mangeant sans bruit ; Lun d'eux, encouragé par un jeune caïman qui était déjà hors de l'eau, finit par atterrir avec les mouvements lents et hypocrites qui caractérisent ces vilains animaux. Un autre le suivit de près et ils montèrent sur la berge à l'assaut des carcasses nauséabondes. Arrivés tout près, ils se montrèrent à moi de profil, m'offrant deux coups admirables.

Le grand ouvrit la bouche pour saisir je ne sais quoi : une balle au cou le cloua raide mort ; son compagnon perdit deux secondes à tourner pour se jeter à l'eau et eut le crâne fracassé; tous les autres disparurent de nouveau. Je courus sur la rive, je pris par la patte l'un des morts qui eût pu glisser dans la mare, je le tirai un peu plus haut, le plaçant bien de profil dans la position du sommeil, et je repris ma cachette. Personne n'avait bougé au camp. Quand j'étais à l'affût, on avait ordre d'attendre mon coup de sifflet pour se montrer.

Une demi-heure s'écoula pendant laquelle je terminai mon repas et allumai ma pipe. Les caïmans apparurent de nouveau, et vo3\ant deux de leurs camarades qui semblaient déjà à la besogne, sortirent de l'eau presque en même temps au nombre de sept ou huit. Je choisis encore deux victimes: l'un fut tué raide au cou; l'autre, tiré à la volée, eut l'épine dorsale cassée près des membres postérieurs, coup très heureux qui me permit de recharger et de l'achever, tandis qu'il se traînait péniblement en se tortillant et ayant l'air d'esquisser la danse du ventre.

Comme ces cadavres encombraient la rive, gênant le pas-

CHASSE AU caïman. '235

sage des autres s'ils revenaient, ou me les cachant en partie, je n'en laissai qu'un et empilai les autres en un tas à quelques mètres plus loin.

Mais les bons reptiles étaient devenus plus méfiants ; il fallut plus de deux heures pour que l'un d'eux, affamé, et négligeant sans doute les précautions nécessaires, montât à moitié corps sur la berge pour se rendre compte de la situation. Encore eut-il presque aussitôt des remords, car il fit un mouvement pour rebrousser chemin; mais, hélas! la halle de l'express plus rapide que la pensée... même d'un caïman, vint lui dire un mot derrière l'oreille, et — il resta avec les camarades.

N'importe : mon petit stratagème commençait à être usé ; aussi quittai-je la place avec la consolation d'avoir passé mon temps à détruire des bêtes tout aussi malfaisantes, sinon plus, que les fauves des forêts. Je choisis le plus gros caïman, dont je désirais garder la peau et le crâne; il mesurait 3™, 20. Je sifflai mes hommes; ils l'attachèrent par la queue et le traînèrent jusqu'au camp au pas gjninastique. Jamais de son vivant le charmant animal n'avait tant couru, surtout à reculons.

Le jour après, une reconnaissance aux environs n'ayant amené aucune découverte notable, je pensai à ces deux hippopotames qui avaient abandonné sans égards leur malheureuse famille et avaient fui vers des régions moins dangereuses. Notre beltong étant parfaitement réussi, je désirais le garder pour mon usage et celui de Hanner, et je songeai que l'on pouvait en trouver d'autre en cherchant quelque peu du côté où les deux gros fuyards avaient dirigé leurs pas. Seulement, comme, en cas de réussite, nous aurions à camper sur place, je laissai mon camp actuel à la garde des Arabes et du cuisinier, ne prenant avec moi (pie les chasseurs ainsi qu'un petit bagage et quelques provisions.

Comme il faudrait être aveugle pour ne pas suivre la piste d'un hippopotame, nous n'eûmes aucune peine à nous assurer

non seulement du chemin parcouru, mais encore de Tendroit exact où les animaux étaient descendus, dans une mare longue, étroite et ombragée. Nous n'y arrivâmes que vers deux heures du soir, après un parcours que j'estime à 28 ou 30 kilomètres. Comme les rives portaient des traces de sorties appartenant aux mêmes animaux et datant seulement de deux jours à peine, il était certain qu'il n'y avait que nos deux hippopotames en cet endroit. Restait à savoir si c'étaient des sorties définitives ou les excursions nocturnes habituelles à ces pachydermes. Cette dernière supposition se trouva confirmée par des empreintes retournant à l'eau et datant du jour même au matin. Les animaux étaient là.

Comme pour nous prouver que nous étions dans le vrai, la tête de l'un d'eux émergea tout à coup de l'eau et souffla bruyamment. Ne soupçonnant pas notre présence, il resta plusieurs minutes à la surface ; nous étions cachés par de la végétation et nos conversations étaient faites, comme de coutume, à voix très basse, presque en chuchotant.

Le camarade ne tarda pas à se montrer aussi. Msiambiri af- ILi'ma qu'il le reconnaissait pour un de ceux que nous avions blessés auparavant, assertion que je trouvai tant soit peu risquée, car, pour l'homme, rien ne ressemble autant à un hippopotame qu'un autre hippopotame. Au lieu de les tuer dans l'eau, ce qui était«d'autant plus aisé que nous étions à peine à dix mètres d'eux, je décidai do les attendre le soir à leur sortie, car j'avais remarqué qu'ils avaient jusqu'alors toujours suivi le même chemin pour aller pâturer, La lune était dans son plein et je voulus essayer ce sport d'un nouveau genre. Je ne pouvais guère compter tirer sur les deux, et, il était probable, que s'ils étaient ensemble, le second retournerait à l'eau, où je pourrais le tuer le lendemain, à condition de faire bonne garde la nuit pour l'empêcher de partir.

Mes chasseurs ne comprenaient pas mon refus de profiter

Page 1