LES HEHBES EN FET
en commençant auvent. Bientôt erimmcnses llammes illuminèrent le ciel et Thorizon; les craquements des parties vertes qui éclataient dans le feu se succédèrent avec un bruit de fusillade ; le ciel incandescent se refléta dans Fonde, et je crus assister à quelque apothéose de féerie. 11 faisait si clair que la lune en était ternie et que les hippopotames durent pouvoir lire leur journal au fond de Feau. L'un d'eux devait plutôt y écrire son testament ; car, en allant voir avec des torches l'endroit où j'avais tiré sur lui, nous y vîmes du sang et les marques d'une chute. 11 avait dû tomber, se relever aussitôt et retourner brusquement dans la mare.
Plus rien à faire jusqu'au matin. Mes hommes devant veiller à tour de rôle et entretenir les feux, je m'endormis sur une botte de paille, pendant que le bruit des flammes s'éloignait vers le Nord et que leur lueur rougissait encore l'horizon.
Aucun événement ne vint troubler le calme ; les feux durent tenir tous les animaux à distance. Quant aux hippopotames, on les entendait souffler, mais on ne les distinguait pas : ils ne mettaient probablement que le nez dehors.
J'étais éveillé avant le point du jour, voulant terminer cette chasse et sécher mon beltong dans la journée. J'envoyai les hommes installer des séchoirs et préparer des liens ; il fallait que nous pussions terminer dans la matinée, ou tout au moins au commencement de l'après-midi. Nous n'étions que cinq et je ne voulais tuer qu'un seul hippopotame ce jour-là. Je me demandais comment nous ferions pour tirer l'animal ou tout au moins l'amener à terre.
Aux premières lueurs de l'aube, nous vîmes un des hippopotames flottant à la surface , ce qui indiquait que le blessé était mort dans la nuit, peut-être aussitôt son retour dans l'eau (l).
(1) I^a première balle s'était enfoncée un peu au-dessous de l'épine dorsale et de la jointure des omoplates, faisant dans le foie un trou énorme; quelques centimètres plus haut, l'animal fût toml)é sur place. Le deuxième projectile
CHASSES DANS l/AFIilQLE CE.NTllAl.E. 31
A l'aide d'une longue branche, il fut pouss».- légèrement vers la rive, et enfin amené près du bord le moins escarpé. Nous dûmes renoncer à lui faire faire plus d'un tour : il fallait donc le dépecer à moitié plongé dans l'eau, ce qui avait l'inconvénient de rendre celle-ci imbuvable. Aussi tînmes-nous conseil.
Tambarika émit une idée fort juste qui fut adoptée : l'animal étant couché sur le côté, le dos au quart plongé dans l'eau et les pieds à sec, on enlèverait les membres du dessus, ce qui le rendrait plus léger et nous permettrait de le rapprocher davantage, Nous boucherions les artères avec de l'argile mouillée afin d'empêcher l'hémorragie et pour éviter aussi de corrompre le contenu de la mare.
A cinq que nous étions, l'opération fut longue et laborieuse; les membres énormes furent enfin détachés et les boyaux sortis de l'abdomen; il fallut des soins infinis pour éviter de les crever et d'en répandre le contenu. La carcasse de 1 hippopotame offrait alors la forme et les dimensions d'une embarcation où quatre personnes se fussent assises à l'aise ; nous n'eûmes pas grand peine à la tirer à terre, et à trois heures toute la viande était sur les séchoirs, tandis que nous prenions notre repas à l'ombre d'un gros arbre.
Nous n'avions plus qu'à nous reposer; dans un ou deux jours il serait temps d aller parcourir les endroits nettoyés par le feu. A peine la terre s'est-elle refroidie que, de la racine même des herbes brûlées, de petits brins d'herbe verts se montrent : en une semaine, ils atteignent quelques centimètres de longueur. Tous les animaux herbivores en sont particulièrement friands, et, s'il y en a dans la région, on est sûr de les trouver sur les tapis de cendres broutant ces jeunes pousses l'une après l'autre.
Le lendemain, nous avions le deuxième hippopotame à découper : j'avais Tintent ion de le tuer le soir même afin qu'il flottât
avait pénétré dans le cou et manqué la colonne vertébrale, le traversant presque de part en part. C'étaient deux bonnes balles pour un tir de nuit.
SUITE I-:T fin des hippopotames. 243
(lès cinq hciirosdii matin. Vers quatre heures, pendanl (juo j'attendais le moment opportun pour donner le coup de grâce à la pauvre bète, nu^s chasseurs faisant la chaîne passaient à leurs camarades sur un arhre loulela viande des séchoirs : il eût ('té dangereux de la laisser exposée; nous étions eu petit nombre et nous l'tions sûrs d'attirer tous les fauves carnassiers qui se trouvaient à la ronde. Rien que les os et la carcasse nous vaudraient certainement de nombreuses visites.
Les lions, les léopards, les hyènes et les chats-tigres jugent fort bien de la quantité dliommes qui gardent un camp. Ouand on est nombreux, ils se tiennent à distance; mais, dans le cas contraire, ils sont fort ennuyeux : ils vous donnent des concerts à une proximité effrayante et rôdent tout autour de vous poussés par la faim, encouragés, rendus audacieux par leur supériorité numérique.
Le dernier survivant d'une famille éteinte reçut le coup mortel avant la tombée de la nuit : une balle à pointe d'acier lui traversa le crâne de part en part. Comme je Fai dit, il m'en coûtait de massacrer ainsi des animaux, mais les provisions d'hiver étaient chose trop importante; la leçon de l'année précédente m'avait profité et je pensai que, lorsque les grosses pluies et les hautes herbes auraient rendu toute chasse impossible, je serais bien heureux d'avoir quelque chose à me mettre sous la dent. A Oundi, j'avais un peu trop ressemblé à la cigale ; cette fois, je ferais comme la fourmi. Rien, d'ailleurs, dans ces onze mille kilogrammes de viande fraîche ne fut gaspillé; le séchage m'en enleva déjà une bonne partie, le reste était précieux et fut conservé comme tel.
Dès le coucher du soleil, les cris éloignés des hyènes vinrent justifier mes soupçons : les restes de l'hippopotame attiraient déjà des amateurs. Je lis aussitôt amonceler tous les ossements à 2.") mètres du camp sous un arbre, dans lequel je montai moi-même, espérant que quelque hôte digne de mon fusil
daii^uorait venir au rendez-vous. Mes hommes s'étaient tous mis autour d'un grand feu, près de Farbre qui portait la viande, et loin do me gêner, la clarté qui était presque derrière moi m'aidait au contraire à distinguer les objets.
Ma canardière sur mes genoux, j'attendais la lune qui ne se levait qu'un peu plus tard. Des rugissements éloignés de lions parvenant à mon oreille m'apprirent que ceux-ci n'avaient pas faim. Le lion ne rugit pas quand il est affamé : il se tait. Et c'est d'ailleurs facile à comprendre : lorsqu'il tonne de sa voix puissante, quel animal resterait aux alentours? Il ferait le vide autour de lui et mourrait faute de nourriture. Quand il est repu, au contraire, il se plaît à faire retentir les échos : il entonne un chant de victoire. Il en est de même de tous les animaux chasseurs. Avez-vous jamais entendu un chat miauler quand il guette une souris ? La hyène, au contraire, qui en temps ordinaire ne se nourrit que d'os et de charognes, annonce son approche par ses gémissements et ses ricanements lugubres.
Il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais sur l'arbre, et déjà deux ou trois d'entre elles avaient commencé à déjeuner, ce qui prouve qu'elles devaient mourir de faim; car, d'ordinaire, elles font de nombreuses allées et venues avant de se décider à s'approcher. Je ne voyais absolument rien. En revanche, j'entendais distinctement le cra({uement des os, le bruit des mâchoires, le glissement des griffes sur les os, la chute de ceux-ci tombant du tas et roulant à terre, puis des bruits plus éloignés m'indiquant que les animaux les emportaient.
La lune une fois levée, j'aperçus très bien des masses gris noirâtres qui se mouvaient ; mais, sans leurs gémissements que j'entendais, j'eusse été fort embarrassé de dire si c'étaient des hyènes, des lions ou des brebis. Je compris que j'allais encore perdre mon temps, et, après deux heures d'attente, j'y renonçai; mes hommes là-bas n'étaient pas endormis, je les voyais éclairés par les flammes. Comme il y avait bien une quinzaine de hyènes
LES HYENES.
autour de moi, je songeai uu instant à descendre simplement de Tarbre et à les... épater; mais je réfléchis que des chiens, fort doux à l'ordinaire, sont de très mauvaise humeur lorsqu'ils mangent, et il se pouvait que la hyène fût de même. J'essayai alors d'allumer une allumette sur mon arbre et de les faire fuir, mais, sauf deux ou trois que la clarté frappa de face et qui s'en allèrent un peu plus loin, aucune ne bougea.
Hvèiie tachetée.
A la faible lueur de l'allumette, en mettant une branche entre la flamme et ma vue, j'avais fort bien distingué, pendant quelques secondes, les animaux qui mangeaient. Mettant ce renseignement à profit, j'épaulai ma canardière d'une main, le canon appuyé sur ma jambe. Je frottai une allumette de la main gauche et, lorsque la lueur fut dans son plein, je logeai mes six onces de chevrotines dans la tête d'une hyène de grande taille. Cette fois tous les animaux disparurent et je pus descendre de mon arbre en paix. La bète que j'avais tirée était énorme : seulement, au lieu de l'atteindre à la tête, comme je croyais, je l'avais frappée au garrot, à trois mètres à peine ; la charge ayant fait balle avait
complètement brisé l'épine dorsale, on criblant le cou et les épaules. C'était une hvène tachetée (1).
La nuit se passa sans autre incident; le matin, je fis traîner le cadavre vers un lieu découvert alln d'en être débarrassé par les vautours, ce qui ne demande que fort peu de temps.
Ces oiseaux de proie, excessivement communs dans ces régions, appartiennent à l'espèce dite buzard-dindon, à cause de leur ressemblance avec ce dernier volatile : même taille et même nudité du cou et de la tête qui sont d'une teinte rose ou rouge. Doués d'une vue extraordinaire, ils parcourent continuellement le pays, se tenant à de grandes hauteurs, presque imperceptibles pour Fœil humain. Dès qu'ils aperçoivent un animal mort, ils commencent, dans les airs et au dessus de l'endroit où ils le voient, à décrire, quelquefois pendant plusieurs heures, un grand cercle où de nombreux camarades ne tardent pas à les joindre; ils descendent ainsi peu à peu et finalement se posent à quelques pas du cadavre (jamais sur lui) ou sur des arbres voisins. Après un autre moment d'attente, ils s'en approchent et commencent généralement par dévorer les parties molles, la langue, les yeux, etc. Quand ils sont tous à la besogne, une bête de la grosseur d'un cheval, est consommée en une heure vu leur nombre. Ils se retirent ne laissant que des os bien nettoyés que les hyènes finissent ou dispersent la nuit suivante .
Souvent, pendant la famine, les vautours indiquent ainsi au chasseur l'endroit où gît un animal et, en s'y rendant, il peut trouver encore de la chair mangeable. D'autres fois (et plusieurs cas s'en sont produits en ce qui me concerne) ils vous font découvrir une bête que vous aviez blessée, puis perdue et qui a fini par succombera ses blessures, alors que vous aviez renoncé à la chercher davantage. En revanche, à diverses reprises, ils
(1) J"ai rapporté son crâne que j'ai donné au Muséum de Paris.