ARRIVÉE DE NOUVEAUX PORTEURS
Comment le leur indiquer? Je n'eus qu'à suivre leurs traces jusqu'à un certain endroit. Là, je semai des feuilles sur la terre; je mis une branche en travers et une marque coupant leur sentier; cela voulait dire : « Arrêtez-vous ici ». Puis je coupai à travers le pays nouvellement brûlé en traînant les pieds pendant les cent premiers pas. Ces marques signifiaient, en langage des bois : « ^'enez par ici ». Je retournai ensuite au camp, certain de les voir arriver d'un moment à l'autre.
Ces sortes d'indications sont fort en usage parmi les chasseurs ou les indigènes; c'est ainsi que ceux qui sont en avant montrent aux retardataires par où ils sont passés, au croisement de deux sentiers ou même en pleine forêt. Lorsque le sol est trop accidenté, on casse de petites branches de loin en loin toujours de la même façon, et cela indique le chemin à un œil exercé, aussi bien que les serpentins d'un rallye-paper.
Le soir même, vers quatre heures, mon domestique envoyé en avant par les Arabes arriva avec vingt hommes de Tchidoundou, annonçant le reste des porteurs pour le lendemain soir. De leur coté, mes chasseurs rentraient avec la viande de buflle. Je fis faire des charges de beltong le soir même et rentrai au grand camp le lendemain, ayant fait effacer le signal pour que ceux qui arriveraient vinssent directement par la route primitive. Dès le soir nous avions 265 porteurs prêts à marcher. Seulement ils demandaient un jour pour se reposer, ce que j'accordai.
Ayant donc encore vingt-quatre heures à passer dans ces lieux, je décidai que cinquante hommes, sous la direction d'un Arabe, retourneraient à Tchiouta pour y apporter mon beltong et le mettre en lieu sûr, dans ma maisonnette. Je trouvais inutile de le trimbaler avec moi tout le long du voyage.
Mon camp avait repris l'aspect qu'il avait la veille de la fuite des porteurs. Vers le milieu de la nuit, j'entendis dans le lointain un fracas qui dura plusieurs heures : c'était un immense troupeau de buffles qui passait, s'approchant sensiblement. Le
bruit que fait une troupe cVélépliants entendue de très loin ressemble ù celui des buflles entendus de près; aussi met-on un moment à discerner à qui on a affaire.
Mes nouveaux porteurs s'excitaient outre mesure : ils me demandaient de leur tuer des buffles, car le morceau de viande que je leur avais fait donner à leur arrivée était le premier qu'ils eussent vu de longtemps. Ils ne tenaient pas en place. Je leur promis que, dès qu'ilferait jour, je ferais mon possible pour leur procurer de la viande.
Quand je voulus me mettre en route, avec mes compagnons habituels, plusieurs des nouveaux venus voulurent se joindre à nous, mais je trouvai cela inutile et je refusai. Néanmoins, Fun d'eux nommé Tchissamba insista tant, déclarant qu'il était chasseur aussi, qu'il serait content de nous suivre, etc., etc., que je consentis à l'emmener avec deux de ses camarades, me disant qu'après tout ils serviraient peut-être à quelque chose.
Cet homme qui avait tant insisté pour venir, qui se faisait un plaisir de nous accompagner, qui s'était pour ainsi dire imposé à nous, devait mourir misérablement le soir même, au camp, des suites d'un accident terrible. Que l'on nie, après cela, les arrêts de la destinée !
La chasse se passa comme celles que j'ai décrites : nous suivîmes les buffles plus de trois heures. Lorsque la chaleur se fit sentir, ils s'arrêtèrent à l'ombre : nous avions devant nous une troupe de près de quarante tètes, qui s'était détachée de l'immense troupeau que nous avions entendu défiler pendant la nuit. Lo premier buffle que je tirai fut tué raide d'un coup maladroit, car je le visais au garrot et c'est derrière l'oreille que la balle entra : il faut dire cju'il était de trois quarts, la croupe vers moi. Le deuxième, un gros mâle qui dépassait ses camarades de près de vingt centimètres, s'éloigna tout seul perdant beaucoup de sang.
Nous étions partis au pas gymnastique derrière le troupeau et