L'ESPOIR RENAIT
De joie les hommes sautèrent en l'air, la fatigue fut oubliée, la gaîté apparut sur tous les visages et, de mou côté, il me sembla que le veut de Tiusuccès avait cessé de souffler; la forêt dont j'étais las me parut riante, mon vêtement sec (il pleuvait), mon estomac parfaitement garni, la chasse une bien Ix^lle chose. Par une coïncidence inexplicable, les nuages s'cntr'ouvrirent en ce moment, et Phébus vint nous caresser, comme pour en"acer de ses rayons les traces du passé et ouvrir l'ère nouvelle. En tous cas, me disais-je , cette brave araignée nous aura toujours procuré un peu d'agrément ; nous en avons eu pour notre argent, ce qui n'est pas le cas, diton, à la foire an pain d'épices.
On se coucha ce soir-là aussi bredouille que d'habitude, avec quarante kilomètres de plus sur la conscience; mais les hommes étaient tout à fait enchantés. Dieu me pardonne! ils devisaient déjà sur la confection du beltong, sur la succulence de telle ou telle partie de l'éléphant! Les uns tenaient pour la langue, d'autres pour les rognons; on se serait cru au camp de l'abondance. La foi est une belle chose, et, si contagieux sont certains sentiments entre les hommes, que je m'étendis ce soir-là dans mon hamac, en me demandant moimême : « Maintenant que le premier éléphant est tué, où et quand rencontrerai-je le deuxième ? »
Et pourtant, il ne faut pas se moquer de l'oracle; la bonne araignée avait raison. Deux jours après, à sept heures du matin, nous tombâmes en arrêt devant des empreintes d'éléphants datant d'un instant à peine. Il y en avait trois : deux mâles, dont un très gros, et une femelle. Ils allaient doucement, mangeant en chemin, comme en témoignaient les débris d'écorce, de branches et de feuilles fraîches trouvés sur la piste, et, au dire des hommes, nous devions certainement les voir.
Vous connaissez ces énormes rouleaux compresseurs que des
machines })romèncnt sur les routes pour écraser le ballast. Figurez-vous qu'un de ces C3lindres ait passé dans la foret vierge : des herbes couchées pour toujours, des branches énormes brisées, des arbres déracinés, des arbustes jonchant le sol, une traînée de près de deux mètres de large où vous marchez aussi à Taise que sur une route départementale , telle est la piste d'un troupeau d'éléphants. En évitant les ornières que les pieds de ces animaux creusent dans le sol, on peut donc avancer fort commodément dans leur sillage, et, naturellement, on y fait trois fois plus de chemin qu'en se frayant un passage dans la jungle. Le vent était bon, nous allions très bon train. Vers une heure, nous vîmes des fumées que mes hommes, en les tâtant du pied, trouvèrent encore chaudes. A notre droite et à notre gauche, la jungle était excessivement dense. Un certain fruit, particulier à ces régions, que les indigènes appellent matondo, semblait particulièrement abondant; comme l'éléphant en est friand, nous pensâmes que les animaux y faisaient une halte , et le bruit que nous entendîmes vint justifier cette hypothèse.
L'éléphant qui mange fait beaucoup de bruit; il brise des branches énormes dont les craquements se répercutent loin dans la forêt : pour rapprocher les fruits qui sont hors de sa portée, il casse leur support, car, n'a^^ant qu'un organe de préhension, il ne pourrait, comme nous, tenir la branche courbée et en même temps manger les fruits.
Dès que nous entendîmes le bruit, je laissai derrière moi les quelques porteurs et m'avançai avec mes chasseurs. Je pris mon calibre 8 et Msiambiri fut chargé de se tenir immédiatement derrière moi; dès que j'étendrais la main, il devait me passer mon 12 à pointe d'acier.
En entrant dans la forêt, les éléphants s'étaient séparés et avaient décrit trois pistes à peu près parallèles, à quelque distance l'une de l'autre. Nous suivîmes le plus gros et nous
CHASSE A LELEPHANT. 263
pùmos le voir (luelqiies minutes après à cinquante mètres environ, nous tournant prescjur le dos. Le vent nous força à passer à sa droite. Le second se montrait un peu plus loin et à gauche : je ne savais pas où était le troisième.
Nous quittâmes la piste, nous dissimulant derrière la végétation, ce qui n'était nullement diriicile. A quarante mètres, je m'arrêtai, mais mes hommes me dirent que je pouvais approcher encore, ce que je fis; à quinze mètres à peine de la bète, je vis pour la première fois Féléphant distinctement : sa taille paraissait considérable, ses immenses oreilles étaient en mouvement, et il avançait lentement, mangeant quelque chose qui se trouvait à hauteur de sa tète : sa trompe s'étendait en avant toute droite, puis se roulait de nouveau et portait dans sa bouche des poignées de feuillage. Deux grosses défenses blanches tranchaient sur la couleur sombre de la tète.
Je le voyais de côté, mais un arbre était entre nous, et j'eus à changer de place. Ce déplacement me permit de voir le troisième éléphant, un peu à notre droite, immobile derrière un massif, à trente mètres à peine. Je décidai que je donnerais le premier coup au plus gros et que je tâcherais ensuite d'atteindre l'autre, pendant que mes hommes achèveraient le premier. Msiambiri viendrait avec moi.
Après quelques secondes de réflexion, je lâchai mon énorme projectile sur la bète qui était devant moi, en visant soi<i-neusement au cœur; en même temps, je me précipitai dans la direction de l'autre qui était déjà en mouvement, mais ne s'était pas encore mis en route : il s'arrêtait, hésitant, attendant sans doute le vieux; il me présenta son flanc et, de mon calibre 8 déjà rechargé, un second coup partit à vingt-cinq mètres environ ; je fls quelques pas de retraite, mis le pied dans une ornière, m'étendis de tout mon long, me relevai d'un bond, vis que l'éléphant était encore à portée, visai et tirai encore un coup sur lui, tandis qu'une véritable fusillade éclatait à côté de moi
et que des exclamations m'ap[)reiiaieiit que le premier était par terre. Quant au second, il marchait lentement, s'arrctant un instant pour repartir encore; je courais parallèlement à lui à quinze ou vingt mètres, cherchant une éclaircie d'où pouvoir tirer encore ; elle se présenta enfin et je lui envoyai un troisième projectile : il s'arrêta net, secoua ses oreilles, leva la trompe en Tair et, s'ailaissant d'abord du derrière, tomba enfin sur le côté avec un fracas de branches et d'arbustes brisés : il était mort.
Le premier que j'avais tiré avait fait à peine quelques pas lentement et s'était affaissé au moment où, pour hâter sa lin, mes chasseurs lui avaient envoyé à sept ou huit mètres une décharge générale. Ma balle avait traversé le C(ï3ur de part en part. Le deuxième avait reçu deux balles sur trois ; le premier projectile était entré dans le milieu des poumons, le troisième avait touché les poumons et le cœur. Quant au second coup, j'avais dû manquer! Cela paraît diiïicile, et je vois le lecteur sourire à l'idée que l'on peut manquer un éléphant à vingt-cinq mètres ; mais, dans l'agglomération, l'enchevêtrement des végétaux, sous l'empire d'une agitation comme celle que cette chasse donne à l'homme le plus calme, rien n'est, au contraire, plus aisé. On porte un fusil excessivement lourd (1), on parcourt au pas de course un terrain accidenté, on se contorsionne pour éviter dans sa course les branches, les lianes et les épines, et on a ce sentiment continuel (qu'il faut avoir garde d'oublier) qu'on est exposé à un péril imminent; car, je l'expliquerai tout à l'heure, je tiens la chasse à l'éléphant pour la plus dangereuse qui soit au monde, et c'est l'avis de M. Selous.
J'avais tué le vieux mâle et la femelle. Tels furent les résultats de ma première chasse à l'éléphant, chasse qui ne dura que quelques heures après vingt jours de marche sous la pluie.
(1) Mon calibre 8 diargé pèse 18 livres et demie.
l-eli:phant a le coeur tendre. sgô
Los doux botes gisaient au inilioii dos bois, et pas le moiiidro village à proximité. Pourtant, ooninie Tun dos porteurs disait en oonnaître un à cinquante kilomètres environ, je lui confiai un fusil à baguette et Tenvoyai, accompagné d'un de ses camarades, chercher du monde, car je ne voulais pas que cette viande lut perdue. En attendant, suivant les conseils du célèbre chasseur anglais, je fis ouvrir la poitrine, opération qui ne fut pas courte, et je relirai les cœurs des énormes pachydermes. Jy goûtai dès que nous eûmes réussi à allumer du feu, ce qui demanda plus d'une heure de recherches dans les troncs creux, interstices et autres cavités où quelques débris végétaux étaient restés à l'abri de la pluie.
Dès que les deux géants avaient été à terre, les hommes leur avaient coupé la queue, puis ils en avaient arraché les poils qu'ils mirent autour de mon poignet et à la poignée du fusil qui avait tué les animaux. Je n'ai pas eu occasion jusqu'ici de mentionner l'usage de couper la queue des animaux aussitôt après qu'ils sont abattus. Cet usage est général pour tous. Chaque fois que je tuais des antilopes, nous rentrions au camp avec leurs queues que les chasseurs se mettaient à la ceinture : comme elles dilïerent toutes, aussi bien que les animaux dont elles proviennent, il suffisait de nous voir pour savoir exactemont ce que nous avions tué. Mais c'est pour l'éléphant seul que l'on garde un poil en souvenir de cette victoire (l). Ces poils ont l'apparence et la raideur d'une petite baleine.
Le jour où notre peine fut couronnée de succès, la pluie ne discontinuait pas depuis le matin; nous étions fort embarrassés ; dix hommes étaient tout à fait insuffisants. Je les mis néanmoins à dépecer une jambe d'éléphant, à chercher du bois mort, à préparer des boucans, à construire des abris pour la pluie. Je lis ouvrir le ventre de la femelle et sortir les intestins ahii que
(I) J'ai toujours depuis ces bracelets, qui me rappellent les plus beaux moments de mon existence de chasseur.
CHASSES DANS l'aFRIQUE CENTRALE. 3i
la viaiule ne se gâtât pas trop vite et durât jusqu'à Farrivée des hommes. Mais, comme les deux cadavres étaient à près de cent mètres Tun de Tautre, je décidai que nous nous partagerions en deux campements afin de protéger la viande contre les hyènes et les lions, jusqu'au lendemain.
On arriva tant bien que mal à allumer deux maigres foyers, qu'il fallut garantir de la pluie à l'aide de boucans couverts d'herbes. J'avais placé un appentis de même nature au dessus de mon hamac, mais je dormis dans l'eau, bercé par l'un des plus beaux concerts de hyènes que j'aie entendus, à en juger par le nombre des exécutants. Personne ne put dormir, la pluie était trop abondante. D'ordinaire nous établissions nos campements sous de grands végétaux ou bouquets de végétaux, nous y construisions une toiture bien faite et nous nous mettions ainsi complètement à l'abri. Mais, ce jour-là, les hasards de la chasse nous obligeaient à dormir pour ainsi dire en plein air, dans une végétation épaisse mais basse, sans un arbre touffu, et sans que nous eussions eu le temps de nous élever un abri sérieux.
Le lendemain, dans l'après-midi, juste après vingt-quatre heures d'attente, tous les habitants du village arrivèrent, le chef en tête, ce dernier réclamant sa jambe et sa dent, o dente da terra, comme disent les Portugais.
Les usages indigènes veulent que, lorsqu'un chasseur noir tue un éléphant, il donne au chef du territoire sur lequel il l'a abattu, la défense qui touche terre, c'est-à-dire celle du côté de laquelle l'éléphant est tombé.
Je répondis au chef que j'étais blanc et non indigène, que je consentais bien à lui donner une jambe, mais que, en ce qui concernait la dent, l'usage des blancs était de les garder toutes. Il demanda alors, au lieu de cette défense, un peu de calicot. Je lui promis de lui en donner dès mon retour, s'il voulait l'envoyer prendre, ce qui fut entendu.
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Pour le moment, je lui expliquai que je désirais qu'on transportât le camp à cent cinquante mèlres plus loin, sous un bouquet de grands arbres où nous installerions des séchoirs : lui et ses hommes me couperaient tout mon beltong, et, quand nous aurions pris ce que nous voulions, ils seraient maîtres du reste et pourraient l'emporter chez eux.
Le dépeçage commença aussitôt et, au bout de trois heures, comme les hommes étaient plus de soixante, les énormes carcasses étaient à moitié déchiquetées. La nuit fut meilleure, quoique les hyènes soient encore venues nous faire visite, et, le lendemain, il ne restait plus des deux éléphants que des fragments de squelettes, les côtes nettoyées, semblables à de grandes grilles roses, et quelques os épars.
11 fallut ensuite enlever les défenses, opération longue et délicate qui consiste à découper d'abord à la hache toute la partie de la mâchoire qui enchâsse la dent : celle-ci détachée, on la débarrasse, à petits coups, en ayant soin de ne pas entamer l'ivoire, de toute la partie osseuse qui y adhère.
Les défenses du mâle pesaient 22'', 700 et 23'', 850; celles de la femelle, 6'', 800 et 6'', 100. Le premier mesurait 3™, 59 du sol à l'échiné et une de ses oreilles étendue à terre suffisait pour cacher un homme. La femelle, plus vieille, n'avait (Jue 3"^, 05.
Je pris pour moi un paquet de beltong, mes hommes en firent autant ; le reste fut donné aux gens du village qui partirent le lendemain. La viande de l'éléphant est très coriace ; sauf le cœur, qui était fort tendre, je n'ai rien trouvé de mangeable; le pied et la trompe sont tout muscles, et, par conséquent, donnent, lorsqu'ils sont cuits, une gélatine qui a quelque analogie avec le pied de bœuf, mais il faut une moyenne de trente heures de cuisson avant que la dent humaine en ait raison.
Après le départ des habitants du village, nous restâmes tranquillement au campement. Nous avions pour cela trois raisons : la viande n'était pas sèche malgré les boucans entretc-
mis jour et nuit ; il pleuvait à torrents et nous avions besoin (le quel(jues jours de repos ; enfin le chef qui nous avait rendu visite m'avait engagé à venir chez lui, me promettant de me faire tuer des éléphants dans une région qu'il connaissait. J'avais décidé d'y aller après une semaine de repos. Il m'avait offert des hommes pour aller chercher le calicot que je lui avais promis, et j'avais accepté, voulant profiter de cette occasion pour faire demander à Hanner quelque chose à manger et des effets, car mes deux paires de souliers étaient dans un état pitoyable et mes vêtements avaient en grande partie disparu ; mon casque seul était encore solide quoique tout éraflé par les épines. Comme il devait falloir au moins dix ou douze jours de voyage pour aller trouver Hanner et revenir, nous attendîmes sur place le retour de mes messagers qui devaient ramener avec eux un Arabe et des hommes de Makanga, pour m'apporter des vivres et me débarrasser de Fivoirc dont je ne savais que faire.
Néanmoins, quoiqu'au repos, nous faisions notre petite promenade quotidienne , afin de nous assurer si dans les environs aucune piste fraîche n'avait apparu depuis la veille. Dans cette saison, on aperçoit très rarement les animaux dans la jungle; il faut ajouter que la vue n'y porte en général qu'à quelques mètres, que l'on fait du bruit, que le vent change continuellement et souflle successivement des quatre points cardinaux pendant la même journée. La seule chose que je vis, trois ou quatre jours après le départ de nos envoyés, fut la piste fraîche d'un lion qui rôdait autour du camp, affamé sans doute et attiré par l'odeur des débris de viande. J'attendis le fauve la nuit suivante, mais il ne vint pas ou du moins il échappa à mon attention. Il est excessivement difficile, pendant la saison des pluies et dans les grandes herbes fraîches, de distinguer la date de l'empreinte d'un animal comparativement léger. Le jour après, quoique j'eusse d'abord décidé de ne pas tirer de coup