‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 92 sur 113 · PAS DE CHANCE · texte numérisé non relu

PAS DE CHANCE

couper au couteau!! Quel guignou, ([uelle déveine dans mes tentatives C3'ncgétiques! ^lo voici réduit, ayant des armes et des munitions, di'voré d'une passion qui tenait de la rage et avivée encore par un premier succès, me voici, dis-je, réduit à contempler ou pliit()t à entendre dans tous leurs détails, ce (pii revient au même, les ébats d'une troupe d'éléphants à la distance d'un jet de pierre ! ! Vraiment la fortune était bien dure à mon égard.

Il ne m'eût fallu que quatre heures de retard de la part des éléphants, quatre heures seulement, et ma chasse eût été terminée ce jour-là. Ouatre heures ! et deux ou trois de ces géants des forets seraient restés pour toujours dans le voisinage du canqi! Quatre heures! et la poursuite qui s'ensuivit m'eût été épargnée, une poursuite qui dura dix-sept jours!...

Les éléphants rentrèrent dans la mare avec de gros poufs retentissants et des éclaboussures. Après avoir bu, ils firent sans doute leurs ablutions , à en juger par la quantité d'eau qui retombait en cascade (1). Vn d'eux, dans un accès de joie, sans doute, fit résonner les échos de son retentissant organe qui peut être comparé à une forte et grosse trompette. Mais les autres ne l'imitèrent pas et il ne recommença plus. Ils restèrent près d'une demi-heure dans l'eau , parcourant la mare en tous sens , pendant que quarante hommes, réduits à l'impuissance, poussaient de sourdes exclamations de regret, de rage et de désespoir, dans une cachette toute voisine, trépignant sur place et déplorant ce malheureux concours de circonstances.

Que n'eussé-je donné pour un peu de soleil, pour un rayon de lune, même pour un jet de lumière, en ce moment-là!

Enfin la troupe de géants s'éloigna vers le sud-ouest, pas-

(1) Pour se rafraîchir, les éléphants remplissent d"eau leur trompe, qu'ils renversent ensuite, en levant la tête, pour s'arroser le dos et les fl;incs.

CHASSES DANS I/aFIUiiIF, CEXTIIAI.K. 30

saut à droite du campeniciit. A ce moment, je proposai de les suivre dans Tobscurité, d'essayer de nous tenir près d'eux. Nos petits paquets de provisions nV'tant pas défaits, en quelques ïninute.s nous pouvions être en route. Oui, mais où aller dans ces ténèbres? se buter aux arbres, se déchirer aux épines, trébucher contre les mille obstacles amoncelés sur le sol? Il fallait y renoncer. Deux hommes sortirent : Maonda qui, d'ordinaire, y voyait mieux que les autres la nuit et le vieux Spulieta; mais ils revinrent bientôt : impossible de marcher autrement qu'à tâtons. Je regrettai à ce moment de ne pas avoir emporté ma lanterne : elle était restée à Makanga. Peut-être, à l'aide de cette lumière, eussions-nous pu trouver la piste et la suivre ; mais cette dernière chance ne pouvait même être tentée (1).

Le jour finit par poindre, impatiemment attendu, comme l'on pense ; le ciel s'éclaircit et se distingua de la terre ; les nuages commencèrent à fdtrer un demi-jour opaque à travers leurs flocons gris chargés de pluie. Par une pluie fine, alors que la végétation se détachait encore en noir autour de nous, mais sur un fond moins sombre, la petite troupe que le lecteur a si souvent suivie dans ses aventures était déjà en marche. Nous allions encore en aveugles dans la direction que les éléphants avaient prise quelques heures auparavant, avec l'espoir de trouver la piste dès que le jour poindrait; en attendant, nous faisions du chemin; c'était autant de gagné.

Dès qu'on vit la terre, on se déploya en tirailleurs, marchant tous isolément et explorant le terrain à droite et à gauche sur un front de deux cents mètres. Rodzani siffla deux fois : il tenait la piste, à peine à cent pas de nous. On se reforma aussitôt, et en avant!

Comme pour nous escorter, le ciel ouvrit ses cataractes et

(1) Depuis, je n'ai jamais été sans lanterne. Mais il était trop tard!

DIX-SEPT JOURS DE POURSUITE. 28:i

Is pluie commença, torrentielle, sans interruption, avec cette violence particulière aux régions tropicales. Ruisselants, la tète basse, nous allions, suivant toujours la piste, entourés de ce rideau liquide cpii nous dérobait l'horizon, nos fusils inclinés vers la t(Mre, transformés en véritables fontaines ambulantes qui coulaient par le bout du canon, des doigts et du menton. Le temps se calma vers le milieu de l'après-midi, mais les éléphants étaient toujours devant. Ils étaient quatre dont un vieux mâle et une femelle fort grande, à en juger par les empreintes. Ils mangeaient en marchant , mais on voyait qu'ils étaient e voyage à travers le pays, et non en promenade. Leur ligne de direction était presque droite, sans zigzags inutiles.

Le soir, nous n'en pouvions plus, car Fespoir de rattraper notre gibier nous avait tellement aiguillonnés que nous avions gardé toute la journée une allure très vive, presque le pas gymnastique. J'estimai la marche de cette mémorable journée à un minimum de 45 milles, soit à environ 81 kilomètres. Les éléphants se reposeraient certainement, ce qui nous donnerait le temps d'en faire autant. On ne put allumer du feu, on mâcha un peu de beltonget on s'étendit immédiatement pour quelques heures. Le lendemain, la course recommença; nous vîmes distinctement vers 11 heures Tendroit où les éléphants s'étaient reposés ; ils avaient environ cinq heures d'avance sur nous.

La cause de la grande course de la veille avait sans doute été la pluie ; l'éléphant fait beaucoup de chemin par les temps couverts et frais, tandis que, les jours de soleil, aux heures les plus chaudes de la journée, il ralentit son allure et s'arrête le plus souvent à l'ombre pour se reposer. On est sûr de rencontrer de l'eau en le suivant, car son instinct merveilleux, son flair ou peut-être sa connaissance des lieux le trompent rarement. Le voyage d'un éléphant se compose généralement d'itinéraires reliant entre eux de nombreux abreuvoirs. Il se peut naturellement que les distances entre ces abreuvoirs soient fort grandes

(j'en ai trouvé qui dépassaient 120 kilomètres), mais Teau ne fait jamais défaut sur une piste fraîche d'éléphant.

Dès le deuxième jour, j'avais fait retourner des gens au camp afin qu'on nous envoyât des vivres coûte que coûte : « Que Ton marche jour et nuit, mais qu'on nous rattrape, » avais-je dit, promettant une forte gratification à celui ou à ceux qui nous rejoindraient. Quatre hommes étaient partis, et la poursuite durait depuis cinq jours, que ni vivres ni éléphants n'étaient signalés. Le troisième jour, nous avions passé plusieurs hc^ires à chercher un paquet de cartouches (mon unique paquet, malheureusement) qui avait été perdu en route et qui fut retrouvé à plus de dix kilomètres en arrière.

Le vent avait tourné plusieurs fois et nous craignions d'avoir été sentis; mais rien ne vint confirmer nos appréhensions. Pour une foule de causes indépendantes de ma volonté, nous avions considérablement perdu sur la distance qui nous séparait du troupeau. Nous ne trouvions plus que le lendemain au soir les traces du gîte de la nuit, ce qui indiquait un retard de douze heures.

Les hommes, qui espéraient d'abord que nous rattraperions les éléphants, commençaient à perdre courage, et, comme la persévérance n'est pas la vertu dominante du noir, ils parlaient d'abandonner la partie. Les deux ou trois jours de vivres que nous avions pris nous avaient sufil pour le double du temps, peut-être parce que nous étions trop harassés le soir pour avoir faim. Notre repas consistait, quand on pouvait allumer du feu, en un peu de riz bouilli, un morceau de beltong grillé et un peu de sel.

Il faut que j'indique en passant comment nous obtenions du feu à la façon indigène : les hommes portaient toujours avec eux les baguettes à feu, faites d'un bois spécial, léger et dur, et bien droites, dont on protégeait le bout contre l'humidité, en l'enfonçant avec force dans un morceau de bambou ou de ro-

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