‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 93 sur 113 · DIX-SEPT JOURS DE POURSUITE · texte numérisé non relu

DIX-SEPT JOURS DE POURSUITE

seau. Pour Tuliliser, ou preuait uu polit uiorccau de bois bieu sec, daus lequel ou taillait sur le bord uuc écliaucrure avec uuc petite rigole ; on mettait le bout de la baguette avec un peu de sable sec daus réchancrure, eu plaçant daus la rigole un morceau d'amadou ou de vieille étolFe imbibée au préalable d'eau ot de poudre, puis séchée, et le « briquet » était prêt à fonctionner.

Le morceau de bois et Fétoffe étant ainsi maintenus fixes par uu homme, uu autre imprimait à la baguelte, en la roulant entre la paume des mains, un mouvement de rotation vif et surtout continu à droite et à gauche, jusqu'à ce qu'un peu de fimiée sortant de la rigole annonçât que l'amadou avait pris feu. On mettait cet auuidou sur uu peu de paille, on soufllait dessus, et le feu était allumé.

Mais les vivres tardaient à arriver, et nous allions ne plus avoir besoin de mettre eu pratique ce moyen de faire du feu, n'ayant })lus rien à faire cuire. Heureusement le septième jour, à l'aube, au moment où nous nous apprêtions à partir, nous vîmes arriver cinq hommes! Ils n'avaient eu à marcher que quatre jours pour nous rattraper, parce que, sans nous en douter, ou du moins sans y attacher d'importance , nous revenions sur nos pas depuis deux jours. Les éléphants décrivaient dans le pays un immense circuit, nous entraînant à leur suite. Les hommes qui nous cherchaient avaient eu l'idée de couper à travers le pays daus la direction où nous étions partis. Ils s'étaient égarés et avaient perdu une journée, puis étaient tombés, comme par hasard, sur la piste des éléphants et sur la nôtre (reconnaissable à ma chaussure), et, quoique la direction fût totalement différente, ils avaient compris que, au lieu de les égarer, le hasard leur avait en réalité fait gagner sur nous deux ou trois jours.

J'abrégerai le récit de cette longue suite de fatigues. Le onzième jour, alors que notre retard n'était plus que de huit heures, les hommes refusèrent démarcher; ils déclarèrent en avoir assez.

Je parle, bien entendu, des volontaires qui nous avaient accompagnés, car mes chasseurs, quelque piteuse que fût leur mine, n'osaient rien dire ; on voyait néanmoins qu'ils étaient profondément découragés. Quant à moi, c'était plus que delà colère, c'était le dépit qui me faisait marcher. La pluie nous tenait encore compagnie plusieurs heures par jour, mais nous avions des éclaircies de soleil pour nous sécher. J'avais dit que ceux qui voudraient rester étaient libres, mais que, moi, je continuerais. Les hommes décidèrent de marcher encore deux jours et nous finîmes par ne plus laisser aux éléphants que quatre heures d'avance. Le quinzième jour, nouvelle révolte; discussion à laquelle je coupe court : cinq hommes nous abandonnent, quatre restent avec nous. Le soir, nous nous apercevons que les éléphants étaient allés fort doucement et qu'ils avaient passé évidemment assez longtemps à l'ombre d'une forêt de grands arbres où ils avaient tout ravagé. J'avais la conviction que la partie était désormais gagnée, mais j'étais à bout de forces. Le seizième jour, au soir, nous entendîmes distinctement à deux reprises la trompette des éléphants à deux ou trois kilomètres ; ils prenaient leurs ébats au bord de l'eau.

Electrisés par ce bruit, oubliant leurs deux semaines de déboires, blanc et noirs, au lieu de se reposer, repartent de plus belle sur la piste. La nuit assez claire permet d'en distinguer vaguement la traînée à travers la végétation ; la pluie a cessé. Nous avançons ainsi près d'une heure, sans hâte, et nous faisons halte à une distance des éléphants qui ne doit pas dépasser cinq cents mètres. On n'allume point de feu de peur d'éveiller leurs soupçons, on mange un peu de beltong et on se prépare à prendre quelques heures de repos.

Je passe la fin de cette nuit debout : impossible de fermer l'œil ni de tenir en place; j'attends l'aube avec impatience, et elle n'a pas encore paru que j'ai réveillé et préparé tout mon monde. De nouveau, nous sommes sur la piste, avançant pas

INK CHARGE DKSESPKRKE. 287

à pas, prêtant roroille; le jour se lève enliii, nous montrant, à huit cents mètres à peine, la gigantesque échine de nos quatre éléphants qui traversent une plaine herbeuse.

Ils vont Icnlemciil, sans méfiance; nous nous dissimulons, attendant pour traverser la, plaine qu'ils soient rentrés sous bois : aussitôt nous sommes sur leurs talons, et, à l'aide d'un détour, je me trouve à trente mètres à peine du vieux mule qui est en tète. Il a de belles défenses, mais la vieille femelle derrière lui n'en a point : gare à nous! C'est là qu'est le danger. En troisième vient un jeune mâle. Mon parti est vite pris. J'épaule, je fais feu sur les deux mâles et mes deux balles portent à merveille. Le vieux reste immobile aussitôt hurlant tant qu'il peut : il a la jambe cassée. Le jeune tourne sur luimême, chancelle et s'éloigne à pas lents. Je recharge... mes hommes s'élancent — crient — Aussitôt un coup de trompette

retentissant se fait entendre : nous sommes chargés !!!!!!

une masse gigantesque, une avalanche noire court à travers la forêt... les gros arbres plient — les petits se brisent... avec des craquements, des éclats... des feuilles se froissent... le sol

tremble... c'est une trombe qui arrive Que Dieu nous

ait en sa sainte garde ! . . . chacun pour soi en ce moment suprême... une fuite folle, échevelée... des fusils, désormais inutiles, jetés au hasard... des hommes qui jouent leur vie sur un faux pas

Enfin, ce bruit épouvantable cesse. Je m'arrête. Je regarde en arrière. L'éléphant s'en va au grand trot, déjà loin. Je respire, et, de mon cœur soulagé, s'échappe une action de grâce. De mes vêtements, il ne reste plus guère que des lambeaux; mon casque est perdu; je suis couvert de sang; j'ai les mains, les bras, les jambes, tailladés par les épines, mais je suis sauf : j'ai encore échappé à une mort certaine. Un homme se montre à quelques pas de moi, c'est Msiambiri, le visage tout gris

(c'est la façon pour les noirs d'être pâles), le pagne déchiré, sans fnsil, sans rien, sendjlant sortir d'un mauvais rêve. Un peu plus loin, c'est Rodzani; i)uis Maonda... Ions bouleversés, pour eux et pour moi , car si l'éléphant n'avait pas changé d'idée, c'est moi qu'il visait, paraît-il, dans sa fureur, et tous mes hommes me croyaient perdu. « Vous aviez trop poursuivi le mauvais esprit, disent-ils, il se vengeait. »

Je demande des nouvelles des éléphants blessés. Personne n'en a. Il faut aller voir; pour cela, nous ramassons d'abord les fusils, les cartouchières, les haches qui ont été jetés pendant la fuite. Rien n'a été perdu. Puis nous nous avançons avec précaution jusqu'à l'endroit où j'ai tiré. Le vieux mâle est toujours là, immobile, brisant, arrachant, dévastant tout ce qui est à sa portée; il est accroupi à la manière de ses congénères domestiques lorsqu'on veut monter sur leur dos; les autres ont disparu. Nous suivons la piste de l'autre blessé que nous apercevons bientôt cent mètres plus loin. Nous nous approchons. La pauvre bête est à l'agonie rendant du sang par la trompe ; son énorme flanc se gonfle avec peine. Je lui tire une balle calibre 12 derrière l'oreille : elle s'afl'aisse raide morte. Quant à l'autre, je décide de la laisser vivre jusqu'à l'arrivée des hommes que j'ai envoyé chercher.

Voici ce qui avait dû se passer :

Au moment de mes deux coups de fusil, tandis que je sortais de ma fumée à la hâte et cherchais à voir ce qui se passait, les deux éléphants non atteints s'étaient mis à courir sans but marqué, ne sachant au juste de quel côté fuir. La vieille femelle nous avait tout à coup sentis, et les cris de mes hommes avaient achevé de mettre le comble à sa colère. Elle était venue sur nous, semblable à une locomotive lancée à toute vapeur, la trompe soulevée, les oreilles couchées à plat, ivre de fureur. D'un coup d'œil j'avais vu que, sauf un miracle, l'un de nous était perdu , car trente mètres seulement nous

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