‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 95 sur 113 · LA PLIS DANGEREUSE DES CHASSES. AU · texte numérisé non relu

LA PLIS DANGEREUSE DES CHASSES. AU

rapidité incroyable, le poursuit, pour peu que ce dernier se soit laissé sentir, et, s'il s'empare de lui, il le foule aux pieds et l'écrase en commençant souvent par se donner le plaisir de le coller contre un arbre et de le labourer de ses diUenses. Par une circonstance tellement exceptionnelle qu'elle tient du prodige, M. Selous a pu se sauver d'entre les jandjes d'un éléphant qui voulait le piétiner ainsi.

(hiand on pense à la force de l'éb'phant, à sa masse puissante, quand ou le voit arracher ou briser net, tout en marciiaut et comme pour se faire... la main, des arbres gros comme la cuisse ; quand on songe qu'il n'est pour lui ni épines ni obstacles, qu'il s'élance en forêt comme en plaine, on calcule aisément combien peu de chances de salut reste à riiomme, être faible et délicat que le moindre buisson oblige à un détour, que le plus petit obstacle suffit à arrêter!

Aussi est-ce là la chasse la plus dangereuse qui soit au monde. Que sont les grizly, les lions, les tigres, qu'une balle arrête et anéantit, à côté de cette masse énorme qui vous court dessus, de cette avalanche animée d'une vitesse de cinquante kilomètres à l'heure, de ce cyclone dévastateur qui vous pulvérise s'il vous atteint?

Si l'éléphant commence sa charge d'assez loin pour vous donner le temps d'épauler et qu'une balle l'atteigne à ce moment , il rebrousse généralement chemin : c'est ce qui m'arriva un peu plus tard, le terrain étant découvert et la béte à plus de soixante mètre& de moi. Mais quel est l'homme qui, à quinze mètres, au moment de la bousculade du coup tiré, aura le sang-froid de se retourner, de faire face à l'éléphant qui charge et de viser encore? Avant qu'il n'ait le fusil à l'épaule, l'animal sera sur lui! Et il existe bien des gens, des chasseurs, qui m'ont demandé, lorsque je leur ai raconté cette aventure, pourquoi je n'avais pas tiré de nouveau !

Ah! « La critique est aisée, et l'art est difTicile! » Proverbe

encore plus vrai eu uuitièrc de chasse que pour toute autre chose. En lisant, en entendant et même en racontant, plus tard, de pareils moments de danger, on ne se rend pas compte de la quantité d'impressions qui traversent l'esprit surexcité de rhomme, lorsque malgré tout son sang-froid il sent que sa vie n'est plus entre ses mains, qu'elle dépend de quelque chose qu il ignore, qui va probablement se produire, qui ne se produira peut-être pas. Il voit la mort venir, l'esprit clair, mais traversé par des sentiments multiples et divers : regrets de ceux qu'il va laisser sur la terre, repentir d'avoir tenté le sort, rage contre l'ennemi qui le poursuit, puis, venant toujours entrecouper ces idées, espérance vague que tout n'est pas fini, que peut-être il y a encore moyen de s'en tirer, etc., quesais-je! une foule d'autres idées encore , de celles que la pensée peut évoquer en une seconde et effacer de môme, pendant que la partie matérielle de l'être humain, pendant que la « bête » lutte désespérément pour la vie...

Il me reste fort peu à dire sur les mœurs de l'éléphant. Il est le vrai roi des animaux par la force, par l'intelligence, par la douceur; il est supérieur aussi aux autres par les organes, puisqu'il possède ce sens du toucher, si délicat, si merveilleux; enfin, il peut être utile à l'homme et l'aider de sa force et de son intelligence. Quel animal réunit plus de titres à la primauté?

Dans les pays où l'homme et surtout le chasseur ne pénètrent pas , l'éléphant vit à demeure ; dans les autres , et ceux que j'ai parcourus sont du nombre, il ne fait que voyager à la hâte, en quête de nourriture, pressé de partir, car partout il y a danger pour lui.

Eu route, ces grandes bêtes marchent à la lile indienne; nxais, pour chercher de la nourriture, elles sont toutes sur un rang de front , décrivant des pistes parallèles (1). Le pied du

(1) Pendant la marclie. l'éléphant tàte souvent de la trompe les endroits où il pose le pied.

MOEURS DK LKLKl'lIANT. 2'.>3

mâle est ovale, eelui de la feiuclle plus roinl. L'un et F autre sont munis sur \r bord de cinq onyles, mais ces ongles ne font j)as de manjues sur le sol : ils se confondent dans la ligne extérieure du pied (1). La peau est épaisse d'environ trois à quatre centimètres , avec quelques poils rares et irréguliers sous la Irvre inférieure, Téchine, le ventre, les flancs, et une touffe au bout de la queue.

L'oreille, immense, couvre, lorsqu'elle est à plat, le cou et la plus grande partie de l'omoplate : son extrémité inférieure aflleure la pointe de l'épaule ; l'animal ne cesse de la faire mouvoir en avant et en arrière, ce qui paraît, lorsqu'il est de face, doubler la largeur de sa tète. Ses défenses, partant de la mâchoire supérieure, représentent, comme on sait, les incisives.

S'il se sent en danger, l'éléphant même accablé de fatigue ne se couche pas : il reste debout, appuyé à un arbre, il repose quelquefois sa tête en appuyant ses défenses de la même façon sur une branche transversale. Quand il est en pays tranquille, exempt d'inquiétude, il se couche à terre, mais, à ma connaissance, jamais sur un terrain horizontal; il s'adosse, il s'appuie à un remblai quelconque, à une éminence, étant, par le fait, moitié couché moitié debout. Continuellement il lève la trompe en Fair et analyse les émanations, surtout s'il est chef de troupe. Ceux qu'il mène sont moins méfiants.

Un chasseur adroit peut s'approcher à sept ou huit mètres d'un éléphant sous bois ; en plaine, si le vent lui permet de venir de derrière ou de côté, il peut arriver à trente mètres de lui ; de face, à soixante. Mais, une fois que la bête a senti le chasseur, elle part en courant ; plusieurs heures de voyage sont alors nécessaires pour calmer sa frayeur. L'allure habituelle d'un troupeau d'éléphants en voyage est le pas ordinaire à

(1) On taille dans ces ongles des bracelets que les chasseurs déléphants appellent ddn porte-honheur; les Françaises n"ont donc pas été seules à employer ce mot.

Tamble qui équivaut au pas accéléré d'un homme. Elfrayés, ils vont à un trot qui équivaut au galop cVun cheval; quant à la charge, je Tai décrite plus haut.

Le meilleur endroit à atteindre pour tuer un éléphant est le cœur. Son emplacement est assez difficile à indiquer théoriquement; néanmoins, je puis dire qu'il correspond au coin supérieur droit d'un carré dont les trois autres sommets seraient : le bout de l'oreille, le coude et un point sur la ligne extérieure de la poitrine pris à la mémo distance du coude que le bout de l'oreille. A une dizaine de centimètres au dessus, en droite ligne, se trouvent l'aorte ou veine principale et les poumons. Frappé au cœur ou à la veine qui le soutient, l'éléphant chancelle et s'affaisse sur place, ou bien fait encore quelques mètres si la blessure n'est pas exactement au centre de l'organe ; mais il est hors de combat : sa mort est l'affaire de quelques minutes, après une très courte agonie. Si, au contraire, ce sont les poumons qui sont atteints plus ou moins grièvement, le géant reste encore sur pied quelquefois une demi-heure avant de succomber; il se réfugie dans des massifs où la nature lui permet de se dissimuler aussi bien, malgré sa taille, que le moindre écureuil. Ce n'est pas qu'il veuille y attendre l'homme, comme le buffle : il cherche à y mourir en paix. A bout de forces, souffrant le martyre, il charge presque toujours celui qui vient le déranger à ce moment. D'autres fois, ayant les poumons perforés, — ce qui se distingue au sang rejeté par la trompe et au bruit rauque de la respiration, lorsqu'on est près de lui, — il parcourt encore de longues distances et finit par tomber épuisé. Naturellement si l'on peut toucher l'éléphant derrière l'oreille ou entre l'œil et l'oreille, il s'affaissera raide mort; mais ce coup se présente rarement, la balle peut faire ricochet au lieu d'atteindre la cervelle, tandis que l'animal offre presque toujours son flanc, ce qui rend aisé le coup au cœur.

La fracture d'une jambe le met hors de combat sans le tuer :

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je crois avoir déjà fait remarquer que, plus les animaux sont gros, moins ils peuvent se passer d'un de leurs mendjres. Sur trois jambes la petite antilope fait des kilomètres, tandis que Téland se traîne à grand'peine, et que le buflle ne va plus que ]>iir petits sauts. L'éléphant, lui, est complètement immobilisé, i^orsqu'il a la jamjje cassée, vous pouvez aller déjeuner, vous reposer, faire une autre chasse, vous le retrouverez à votre retour, à peu près au même endroit. En revanche, sa colère, sa fureur sont sans égales, tout ce que sa trompe peut atteindre est arraché, brisé; il pousse des cris et des coups de trompette, comme pour proclamer au loin son désespoir d'être réduit à l'impuissance ; il est charitable de ne pas prolonger ce supplice moral et physique. Bien entendu, ce n'est jamais à dessein que l'on casse une jambe à un éléphant; c'est généralement par un coup maladroit qui a eu pour but le cœur et qui a dévié accidentellement. Quel que soit l'endroit où l'os est brisé, — coude, radius, cubitus, cheville ou doigts, — l'animal est immobilisé. La quantité de nourriture nécessaire à un éléphant, en vingtquatre heures, est considérable. On sait qu'il est exclusivement herbivore, mais il convient d'ajouter qu'il choisit ses aliments avec grand soin, qu'il tâte les fruits avant de les cueillir et qu'il laisse ceux qui sont verts ou piqués. Les feuilles tendres, les herbes fraîches, ainsi que l'écorce de certains arbres, entrent dans son alimentation. Il casse de petites branches et les épluche délicatement, tout en marchant. Ses fumées, à part leur grande taille, ressemblent à celles du cheval, du zèl)re, de l'hippopotame et du sanglier (1), mais il ne digère pas les fruits qu'il avale sans les mâcher : on les retrouve intacts dans les fumées, et le chasseur, s'il connaît l)ien sa foret, discerne si l'éléphant y a

(1) C'est un des caractères (jui distinguaient le genre d'animaux que les anciens naturalistes apiiclaient les pachydermes et qui aujourd'liui forment trois ordres particuliers : les Proboscidiens (éléphants), les Porcins (hippopotames, rhinocéros, sangliers) et les Jumentés ou SoUpriles (cheval, zéhre, âne).

fait ou non son repas do la veille, car les fruits indigènes ont leur région respective, bien marquée selon la nature du terrain, le voisinage ou Tabsence des cours d'eau, etc.

L'éléphant nage fort l)icn et traverse les fleuves avec la plus grande facilité ; il aime beaucoup l'eau.

D'après les renseignements que m'ont donnés les indigènes, la femelle porte environ quatorze mois (seize lunes). A sa naissance, le jeune éléphant a la trompe presque rudimentaire, c'est-à-dire excessivement courte en proportion de celle de ses parents ; il tette sa mère avec le coin de sa bouche en déplaçant sa trompe et en penchant la tête de côté. Il n'a pas plus de trois pieds lorsqu'il vient au monde et se promène à l'aise sous le ventre de sa mère qui le met ainsi à l'ombre pendant qu'elle marche. Elle n'a que deux mamelles pectorales.

Telles sont en quelques mots les observations que j'ai faites l)endant mon existence dans les bois. L'éléphant est de tous les animaux celui qui m'intéresse le plus : j'éprouve pour l'énorme béte un mélange d'admiration et de curiosité; il m'impose par son intelligence, sa force, ses mœurs étranges : introuvable, invisible malgré sa taille, il apparaît tout à coup au chasseur dans le majestueux décor que lui a préparé la nature ; il n'est nulle part et partout, il court quatre-vingts milles en une nuit, surgit pour disparaître encore, et souvent sa trace est seule à raconter son histoire.

Quant à la chasse à l'éléphant, je la tiens pour la plus fatigante, la plus dangereuse qui existe. Il meurt chaque année, dans la région fréquentée par les chasseurs de Tête, un certain nondjre d'entre eux, tués, blessés ou piétines par des éléphants. Trois Européens, à ma connaissance, rien que dans \o. bassin du Zambèze, ont trouvé une fin tragique dans une lutte avec un éléphant furieux. Aussi est-ce le })lus beau coup de fusil <lii lin vrai chasseur puisse trouver sur celte terre, mais en revanche il joue sa vie sur un coup de gâchette...

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