‹ Mes heures perduesChapitre 4 sur 97 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

A II ON LIVRE

0 toi ! mon premier né, qu'une amour maternelle

A nourri de son lait et couvé de son aile,

Qui grandis sans effort, enfanté librement

A mes heures de calme et de recueillement ;

Avant de te livrer, pauvre enfant, aux orages

De cette mer houleuse et féconde en naufrages,

Et de t'abandonner à la grâce de Dieu,

Que je te parle encor, que je te dise adieu !

Hélas! je ne sais pas à quelles destinées

Dieu réserve la part qu'il m'a faite d'années,

Et s'il ne voulut pas, aux flancs qui t'ont porté,

Accorder la puissance et la fécondité.

Quoi qu'il puisse advenir, dût-il sur cette terre

Te laisser cheminer obscur et solitaire,

Ou, comme au vieux Jacob, daignât-il m'envoyer

Douze fils grands et beaux s'ébattre à mon foyer,

C'est sur toi que je veux, sur toi, tête chérie,

Verser tous les trésors de mon idolâtrie !

4 PRi.i'.w.i;

Dieu pourra m'en donner qui seront plus parfaits, Mais, nous autres parons, nous sommes ainsi faits ; Nou3 avons par momens d'étranges préférences : C'est sur toi que j'ai mis toutes mes espérances, Comme ces vieux barons, prévenus en secret Pour un coquin de fils, pilier de cabaret, Pâture d'usuriers et coureur de Julies, Qui trouvaient une excuse à toutes ses folies, Sans pouvoir de cela donner d'autre raison Sinon que c'était lui l'aîné de sa maison.

Et cependant voilà que pour une fumée,

Pour l'éclair d'un instant qu'on nomme renommée,

Pour vouloir follement attaclier à mes pas

Un misérable bruit que l'on n'entendra pas,

J'ai troublé le repos de ta douce retraite,

J'ai découvert à tous ta nudité secrète,

Et déebiré le voile où tu t'étais cacbé,

Comme une belle esclave au milieu d'un marché.

Au moins, pauvre petit, avant que je t'envoie,

Ainsi que ces enfans de la vieille Savoie,

Faire ton tour du monde, et que jusqu'au chemin

J'aille te reconduire en te donnant la main,

N'as-tu rien oublié de ton petit bagage ?

Perdu dans cette foule, ignorant son langage,

Le début sera rude, et je dois t'avertir

Que bien long-temps peut-être il te faudra pâtir ;

Mais contre leur mépris et leur indifférence

Sois homme de courage et de persévérance,

Crains toujours le bon Dieu, reste honnête garçon,

Et suis toujours ta route en chantant ta chanson.

Il en passera bien qui n'y prendront pas garde,

Mais il n'en faut qu'un seul qui s'arrête et regarde,

A MON LIVRE

Pour que tous aussitôt s'en viennent se presser Pour entendre ta vielle et pour te voir danser. C'est le commencement de plus d'une fortune ; Enfin, l'on ne sait pas ! peut-être il en est une Qui t'attends toute prête, et que tu trouveras Un beau jour à ta porte et t'ouvraut ses deux bras.

Hélas! hélas! que dis-je? illusion d'un père Qui croit ce qu'il désire, et voit ce qu'il espère ! Mon fils, nous sommes nés dans un siècle maudit^ Où l'amour de la forme a perdu son crédit ; Une morte-saison d'art et de poésie, Où le désir de l'or, avide frénésie, Au fond du cœur de l'homme est venu comprimer Tous les nobles penchans qui voudraient y germer. Notre âge est une ville aux murs de cent coudées, Les fossés sont pleins d'eau, les portes bien gardées, Et l'art, pauvre proscrit, n'y peut, comme Sinon, Pénétrer que par ruse et sous un autre nom. Jusqu'au moment peut-être où Dieu fera descendre Des monts de Thessalie un nouvel Alexandre, Un de ces hommes forts qu'il a, dès le berceau, Marqués lui-même au front et scellés de son sceau; Qui, repoussant du pied toute ruse vulgaire, Viendra contre ces murs pousser son char de guerre, Et sur ces hauts remparts fondra comme un vautour, Dans son ardente serre étreignant chaque tour ; Si bien que sous ses coups les antiques murailles Se sentent tressaillir au fond de leurs entrailles, Et que l'art, par la brèche, entre dans la cité Sur le char du vainqueur, debout à son côté !

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