‹ Mes heures perduesChapitre 5 sur 97 · I) PRÉFACE · texte numérisé non relu

I) PRÉFACE

C'est un garçon d'esprit qui savait son affaire. Celui qui, tout imberbe encor, venant de faire Un livre, premier fruit de son jeune talent, Qui va, suivant sa route, et s'accroît en allant, Sentit que, dans un siècle aussi peu poétique, Pour fixer les regards de ce monde apathique. Il fallait arborer au coin de son chapeau Quelque chose d'étrange en guise de drapeau. Attacha d'un seul mot et d'un seul trait de plume Une aigrette bizarre au front de son volume, Et, pour sauver son nom de cette mer d'oubli, Un beau jour inventa le fameux point sur l'i ! On s'est fort récrié : toutes les coteries Ont assommé l'auteur de mille espiègleries ; Mais toujours gagna-t-il ce qu'il avait voulu : Si beaucoup ont raillé, c'est que beaucoup ont lu; Et dans tous ces lecteurs, plus d'une sympathie Pour l'auteur et ses vers fut bientôt ressentie; Le livre s'est fait jour, et pas un n'a pensé Qu'il donnait dans un piège habilement dressé. Et que le jeune auteur qui s'ouvrait la carrière, Laissant crier la foule, était là par derrière, En voyant ce que c'est que les pauvres humains, A rire des rieurs et se frotter les mains !

Encor, lorsqu'il parut, il faut le reconnaître,

Le temps était moins rude et plus propice à naître :

De poésie et d'art les hautes questions

Avaient dans plus d'un cœur trouvé des passions :

La dispute chauffait, et la littérature

Revenait au beau temps de monsieur de Voiture,

Où quinze jours entiers Paris s'entretenait

De l'apparition d'un conte ou d'un sonnet.

A MON LIVRE

Tout allait à ravir : les lettrés du parterre

Se gourmaient chaque soir pour ou contre Voltaire ;

On s'injuriait fort : nous étions galamment

Hués, siffles, honnis; enfin c'était charmant !

On prenait garde à nous, et cette polémique

Redonnait quelque souffle au spectre académique ;

En cet heureux état Juillet nous a trouvés,

Juillet qui tua l'art sous un tas de pavés.

Ce nouvel âge d'or, temps où chaque querelle

Avait de chauds amis prêts à lutter pour elle,

Où messieurs de l'empire et tous les beaux esprits

Nous jetaient à l'envi la boue et le mépris,

Hélas ! il est passé, sans espoir qu'il renaisse

— Et comme, en rappelant les jours de sa jeunesse,

Sophie Arnould parfois disait h quarante ans :

« J'étais bien malheureuse ! ah, c'était le bon temps'

Quand l'aigle impérial du feu de sa prunelle Fascinait l'univers qui tremblait sous son aile, Quiconque au seul aspect de toutes ces splendeurs Sentait bondir en soi quelques nobles ardeurs, Suivait, comme un fanal, l'auréole éclatante Qsi rayonnait au front du géant sous la tente ; Chaque cœur de jeune homme en secret tourmente Par quelque soif de gloire et de célébrité, S'en venait rafraîchir le feu de son haleine A ces flots épanchés de sa main toujours pleine, Ainsi qu'un fleuve antique, au milieu des roseaux, Verse éternellement le trésor de ses eaux ; Chacun parmi les morts, sur les champs de bataille, Finissait par trouver une armure à sa taille ; Et le grand chef avait dans chaque nation Un trône tout dressé pour chaque ambition.

8 PBÉPACE

Aujourd'hui plus d'essor : toute jeune pensée,

Dans un réseau fangeux tristement enlacée,

Veut inutilement demander à nos monts

L'air libre et pur du ciel qui manque à ses poumons.

La seule issue ouverte, étroite et méphitique,

Conduit tout droit son homme à l'antre politique,

Atmosphère pesante, où les ambitions

Luttent dans un bourbier de sales passions.

Dieu n'a pas dans mon cœur mis assez d'énergie

Pour affronter l'odeur de cette tabagie,

Et je rends un mépris bien franc et bien profond

Pour tout le pauvre bruit que ces gens-là nous font.

C'est parce qu'à leur œuvre étrange et bigarrée

Je crois que Dieu surtout refusa la durée,

Et suis un de ces gens prêts à vous soutenir

Qu'un chant de Lamartine a bien plus d'avenir,

Et même, à tout bien prendre, est cent fois plus utile

Que tout le bavardage impuissant et futile

De ces nains rabougris, passereaux d'un moment,

QuL, dans l'illusion de leur enivrement,

S 'égalant à l'oiseau du maître du tonnerre,

Se font un méchant nid qu'ils prennent pour une aire ;

Parce qu'en moins d'un jour ces hommes passeront,

Et que pas un d'eux tous n'a son étoile au front.

L'heure ne saurait donc être plus mal choisie Pour risquer au grand jour ta jeune poésie, Et déjà je te vois, isolé, pauvre et nu, Végéter dans la foule et mourir inconnu. Je sens ce que le siècle, en son indifférence, A mon ambition doit laisser d'espérance, Et j'ai su prudemment, dans mes prévisions,

A MON LIVRE

Rabattre ce qu'il faut de mes prétentions.

Je sais ce que je vaux, et je me rends justice ;

Aussi je n'attends pas que ton nom retentisse,

Ni que dès ton début, à tes accens vainqueurs,

Un écho se réveille au fond de tous les coeurs ;

Je n'ai point espéré qu'un boisseau de semence

Produirait dans l'annéeTine récolte immense,

J'ai mis mes vœux moins haut : pourvu que le bon grain

Puisse de temps en temps trouver le bon terrain ;

Pourvu qu'avec amour ma pai-ole arrosée

Germe dans l'angle obscur de quelqu'humble croisée,

C'est là tout mon espoir, c'est le plus beau loyer

Dont ma peine et mes soins se puissent voir payer.

Ainsi va, mon enfant : — Que les frères d'Hélène, Que les tièdes zéphirs, de leur humide haleine, Te guident, ô vaisseau! toi qui portes ici La moitié de mon âme et mon Virgile aussi ! Puissent-ils te frayer une route facile A travers les écueils de la mer de Sicile, Afin que, te sachant sain et sauf, et comment Ils t'ont fait dans Ostie aborder mollement, J'appende à ton retour, comme une mère antique, Une offrande votive au foyer domestique, Et porte sur l'autel qui reçut nos adieux Une génisse blanche en sacrifice aux dieux !

Avril 1833.

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