‹ Mes heures perduesChapitre 6 sur 97 · POESIES · texte numérisé non relu

POESIES

LE POETE

LE POETE

Qui peut empêcher l'hirondelle, Quand vient la saison des frimas, D'aller chercher à tire d'aile D'autres cieux et d'autres climats ?

Qui peut, lorsque l'hem-e est venueT Empêcher au sein de la nue Le jour éteint de s'arrêter Sur les derniers monts qu'il colore?

L'amant d'aimer, la ileur d'éclore, Et le poète de chanter?

Le transport d'un pieux délire

A lui d'abord s'est révélé,

Et des sons lointains d'une lyre

Son premier rêve fut troublé :

Tel que Janus aux deux visages

Dont l'œil plongeait sur tous les âges,

Le ciel ici-bas l'a placé

Comme un enseignement austère.

Comme un prophète sur la terre

De l'avenir et du passé.

Mais hélas! pour qu'il accomplisse

Sa tâche au terrestre séjour,

Il faudra qu'un nouveau supplice

Vienne l'éprouver chaque jour;

Que des choses de cette vie

Et de tous ces biens qu'on envie

Il ne connaisse que les pleurs;

Que brûlé d'une ardeur secrète

11 soit au fond de sa retraite

Visité par tous les malheurs.

11 faut que les chants qu'il apporte Soient repoussés par le mépris ; Qu'il frappe, et qu'on ferme la porte ; Qu'il parle, et ne soit point compris : Que nul de lui ne se souvienne, Que jamais un ami ne vienne Guider la nuit ses pas errans ; Qu'il épuise la coupe amère, Qu'il soit renié de sa mère, Et méconnu de ses parens.

Il faut qu'il sache le martyre ; Il faut qu'il sente le couteau Levé sur sa tête, et qu'on tire Au sort les parts de son manteau ; Il faut qu'il sache le naufrage.

Le poète est beau dans l'orage, Le poète est beau dans les fers ; Et sa voix est bien plus touchante Lorsqu'elle est plaintive, et ne chante Que les malheurs qu'il a soufferts.

LE POÈTE 17

il faut qu'il aime, qu'il connaisse Tout ce qu'on éprouve en aimant, Et tour à tour meure et renaisse Dans un étroit embrassement; Qu'en ses bras, naïve et sans crainte, Aux charmes d'une douce étreinte Une vierge au cœur innocent, Silencieuse, s'abandonne, Belle du bonheur qu'elle donne Et du bonheur qu'elle ressent.

Et que bientôt la vierge oublie Ces transports et ces doux instans ; Que, d'une autre image remplie, Elle vive heureuse et long-temps ; Que, si cette amour effacée, Quelque jour s'offre à sa pensée, Ce soit comme un hôte imprévu, Comme un rayon pendant l'orage, Comme un ami du premier âge Qu'on se ressouvient d'avoir vu.

Eprouvé par la destinée,

11 entrevoit des temps meilleurs,

Et sait qu'il doit de sa journée

Recevoir le salaire ailleurs;

Car loin de tous les yeux profanes,

Un ange aux ailes diaphanes

Vint au milieu de ses ennuis

Lui révéler que cette vie

Doit finir, pour être suivie

De jours qui n'auront pas de nuits.

Qu'un autre, épris d'une ardeur sainte,

Les yeux tournés vers l'avenir,

S'élance pour franchir l'enceinte

Qui ne peut plus le contenir:

Qu'il poursuive une renommée

Qui par tout l'univers semée

Retentisse chez nos neveux ;

Mêlée aux tempêtes civiles,

Qu'au seuil des grands, au sein des ville1

Sa voix résonne: moi, je veux

Dans le silence et le mystère, Loin du monde, loin des méchans, Que l'on m'ignore, et que la terre Ne sache de moi que mes chants :

A l'œil curieux de l'envie Soigneux de dérober ma vie Et la trace de tous mes pas.

Je me sauverai de l'orage ; Comme ces oiseaux sous l'ombrage, Qu'on entend et qu'on ne voit pas.

A M. VICTOR HUGO

A M. VICTOR HUGO '

D'illusions fantastiques Quel doux esprit t'a bercé ?

Qui t'a dit ces airs antiques, Ces contes du temps passé?

Que j'aime quand tu nous chantes Ces complaintes si touchantes, Ces cantiques de la foi, Que m'avait chantés mon père, Et que chanteront, j'espère, Ceux qui viendront après moi.

1 L'explication de cette pièce est dans sa date. A l'époque où elle fut écrite, M. Hugo n'avait encore publié que ses trois premiers volumes de poésies et deux romans sans nom d'auteur. Si j'insiste sur ceci, c'est que je tiens à justifier le point de vue restreint sous lequel j'envisage le talent de M. Hugo, et ne veux point paraître vanter le siège de Toulon après la bataille d'Austerlitz. (Note de V auteur).

22 MBS HEURES PERD1

friand le soir, à la chaumière, La lampe unit tristement La pâleur de sa lumière Au vif éclat du sarment, Assis dans le coin de l'âtre, Sans doute tu vis le pâtre Rappeler des anciens jours, Récits d'amour, de constance, Et redire à l'assistance Ces airs qu'on retient toujours.

11 a de vieilles ballades, Il a de joyeux refrains; Et pour les brebis malades Des remèdes souverains :

Il connaît les noirs présages ; Perçant le voile des Tiges Son œil lit dans l'avenir, Il donne des amulettes, Et prédit aux bachelettes Quand l'amour doit leur venir.

Il t'a montré la relique Et la croix qu'un pénitent A la sainte basilique A fait bénir en partant.

11 t'a dit les eaux fangeuses Où dans les nuits orageuses Errent de pâles lueur, Puis sur l'autel de la Vierge Il t'a fait brûler un cierge A la mère des douleurs.

A M. VICTOR HUGO 23

Il a deviné ta peine, Et t'a conseillé parfois D'aller faire une neuvaine A Notre-Dame-des-Bois; De partir pour la Galice ; Ou, vêtu du noir ciliée D'aller, pieux voyageur, Déposer ton humble hommage Au pied de la vieille image De Saint-Jacques-le-Majeur,

Dans une chapelle basse, Devers la Saint-Jean d'été, Il t'a fait baiser la châsse Dont l'antique saimeté Donne à la foi populaire Le précieux scapulaire Qui du malin nous défend, Et sans travail, ni souffrance, Abrège la délivrance Des femmes en mal d'enfant.

Il t'a fait dans les bruyères Voir, de loin, les lieux maudits Où Ton dit que les sorcières S^issemblent les samedis ; Où pour d'impurs sortilèges A leurs festins sacrilèges S'asseoit l'archange déchu ; Où le voyageur qui passe S'enfuit en voyant la trace Qu'y grava sou pied fourchu.

24 MBS HEURES PBRD1 :

Mais à l'angle de deux routes

Il te recommande à Dieu :

Il part; et toi tu l'écoutés

Après qu'il t'a dit adieu.

Puis tu reviens et nous chantes

Ces complaintes si touchantes,

Ces cantiques de la foi

Que m'avait chantés mon père,

Et que chanteront, j'espère,

Ceux qui viendront après moi.

Janvier 1828

LA PREMIERE PASSION

LA .PREMIERE PASSION

a Minuit! ma mère dort : je me suis relevée :

Je craignais de laisser ma lettre inachevée;

J'ai voulu me hâter, car peut-être ma main

Ne sera-t-elle plus assez forte demain !

Tu connais mon malheur; je t'ai dit que mon père

A voulu me dicter un choix, et qu'il espère

Sans doute me trouver trop faible pour oser

Refuser cet époux qu'il prétend m'imposer.

0 toi qui m'appartiens! ô toi qui me fis naître

Au bonheur, à l'amour, que tu m'as fait connaître ;

Toi qui sus le premier deviner le secret

Et trouver le chemin d'un cœur qui s'ignorait,

Crois-tu qu'à d'autres lois, ton amante enchaînée

Méconnaisse jamais la foi qu'elle a donnée;

Qu'elle puisse oublier ces rapides momens

Où nos voix ont ensemble échangé leurs sermens,

28 MES HEURES PEBDU]

Où sa tremblante'main a frémi flans la tienne,

Et qu'à d'autre qu'à toi jamais elle appartienne?

Tu veux fuir, m'as-tu dit : fuis; mais n'espère ;

M'empêchcr de te suivre attachée à tes pas !

Qu'importe où nous soyons si nous sommes ensemble ;

Est-il donc un désert si triste, qui ne semble .

Plus riant qu'un palais, quand il est animé

Par l'aspect du bonheur et de l'objet aimé?

Et que me font à moi tous ces biens qui m'attendent V

Lorsqu'on s'est dit : je t'aime! et que les cœurs s'entendent,

Que sont tous les trésors, qu'est l'univers pour eux,

Et que demandent-ils de plus pour être heureux ?

Mais comment fuir? comment tromper la vigilance

D'un père soupçonneux qui m'épie en silence V

Je m'abusais ! Eh bien, écoute le serment

Que te jure ma bouche en cet affreux moment :

Puisqu'on l'a résolu, puisqu'on me sacrifie,

Puisqu'on veut mon malheur, eh bien ! je les défie :

Ils ne m'auront que moi'te, et je n'aurai laissé

Pour traîner à l'autel qu'un cadavre glacé ! »

Lorsque je l'ai revue, elle était mariée Depuis cinq ans passés : « Ah ! s'est-elle écriée, C'est vous ! Lien vous a pris d'être venu nous voir: Mais où donc étiez- vous? Et ne peut-on savoir Pourquoi, depuis un siècle éloigné de la France, Vous nous avez ainsi laissés dans l'ignorance ? Quant à nous, tout va bien : le sort nous a souri . — J'ai parlé bien souvent de vous à mon mari;

Page 1