I06 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
M""* George Sand, dînait avec nous. Il avait son costume de garde national, et nous riions de sa tournure, de celle des hommes de son bataillon, le 19% où la plupart des peintres célèbres, des écrivains, des sculpteurs, sont entrés. Nous nous racontions à ce propos les mille histoires des troupiers de Maurice Sand.
Eugène Lambert nous dit que l'un de ses grands chagrins était la perte d'un album dessiné par Maurice Sand, à la plume, où tous les événements de l'Empire avaient été prédits, en décembre i848, avec une lucidité effrayante. Sauf les Prussiens, qui étaient des Cosaques dans l'album, la prophétie se trouvait réalisée de point en point, événement par événement : la présidence, le coup d'Etat, l'Empire, les plébiscites, les paysans courant aux urnes pour voter oui et croyant que « l'Empire c'est la paix » ; puis la guerre, l'invasion, Paris assiégé, mourant de faim, la lâcheté de Napoléon III et Napoléon I" versant des larmes du haut de l'Empyrée; enfin, dit notre ami, deux derniers dessins qui, je l'espère, ne deviendront pas une vérité, représentant le pétard élastique, c'est-àdire Paris se faisant sauter, et les nobles faubourgs, c'est-à-dire trois ouvriers montant la garde auprès d'un canon sur les ruines de Paris.
— Jamais pareille vision n'a été plus com-
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plète dans l'esprit d'un artiste, répéta Eugène Lambert; quel malheur que cela ait été brûlé en i852 1
— Cet album existe, s'écria Adam ; je le connais, je l'ai vu. Mon ami Charles Thomas, l'ancien directeur du National, le possède, avec ses légendes, et il en cherche l'auteur depuis vingt ans!
Maurice Sand en avait-il envoyé une copie au National?
Aujourd'hui, manifestation des partisans de Blanqui en faveur de la Commune. On dit partout que les espions prussiens se mêlent aux blanquistes et se font leurs agents provocateurs. Voilà l'occasion pour Jules Favre de prononcer un beau discours, pour M. ïrochu de parader, d'apaiser les effervescences patriotiques, et de retarder les sorties de quinze jours.
On n'a pas encore de nouvelles certaines de Gambetta; nous sommes désolés.
9 octobre.
Adam est allé à l'Hôtel de ville. Rochefort lui a dit : « Je suis entre le zist et le zest; Ernest Picard est plus réactionnaire qu'Ollivier. » Adam a bien répété à nos amis du gouvernement — il y allait pour cela — qu'il faut à tout prix, coûte que coûte, entrer dans la voie de
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l'action, que l'opinion est surexcitée, fiévreuse, et que la manifestation de Blanqui étant vaincue , si l'on tient à légitimer aux yeux des Parisiens cette victoire sur des gens qui veulent l'action à outrance, il n'y a qu'un moyen : agir, agir, agir I
lo et II octobre.
Gambetta est arrivé à Monldidier ; son ballon , en se dégonflant, l'a jeté au milieu des tirailleurs prussiens; il a échappé par miracle à toutes les poursuites, à tous les dangers. Vois-tu, ma chère Alice, ce ministre de l'intérieur lancé comme une balle élastique par-dessus les murs de Paris assiégé.^ Quel tableau I Tout est étrange autour de nous. Nos marins défendent les forts avec des canons de vaisseau; les maraîchers vont, l'arme au bras, cultiver les champs: des bataillons se forment pour pêcher le poisson dans la Seine. Un propriétaire va visiter sa maison, aux environs de Paris, y trouve des Prussiens et leur fait une si belle description de nos joies, qu'il en ramène deux avec lui.
Les soldats prussiens croient cependant qu'à Paris on fusille les prisonniers ; on le leur dit, on l'imprime dans des journaux qui leur sont distribués tous les huit jours.
Eugène Pelletan vient, à trois heures, de-
mander Adam pour une communication importante du gouvernement. Je réponds qu'à cette heure, d'ordinaire, il est à l'Avenir national. Que veut-on de lui? Est-ce qu'on va me le faire partir en ballon? Il est sept heures, et il n'est pas encore revenu.
Le gouvernement de la défense nationale, nos amis, ont fait d'Adam un préfet de police I M. Trochu lui a dit : (( Monsieur Adam, aideznous à sauver notre République. » Emmanuel Arago l'a embrassé ; Pelletan était venu le chercher; Garnier-Pagès, content, revoyait un homme de 18/^8; Jules Simon ne demandait pas mieux. Rochefort a pris un air solennel pour dire : « Mon cher Adam, je serai un supérieur pas trop méchant, je vous le jure. » Tous ont insisté, même Ernest Picard. Adam a répondu : (( Vous croyez qu'il y a des périls à courir, du dévouement à montrer; je ne réiléchis pas, j'accepte. »
Et moi, moi qu'il n'a pas même consultée, moi qui m'écriais il y a huit jours, en allant voir M™' de Kéralry : a L'aflieusc prison! » moi, qui me sentais si forte, sans responsabilité dans mon cher colombier du boulevard Poissonnière, jamais je n'aurai le courage d'entrer dans la maison de M. Piétril
i4 octobre.
Chère Alice, ma fille, je n'avais plus la force d'écrire. Cependant j'ai bien pensé à toi, ces derniers longs trois jours; que n'es-tu là! J'habite aujourd'hui l'hôtel de la Préfecture de police! Adam m'a écrit une lettre irrésistible. J'espérais qu'il pourrait continuer d'habiter notre appartement; on m'a fait comprendre que c'était impossible, et je suis venue ici. Les salons de la Préfecture de police suent la richesse officielle. Si encore j'avais ma fille pour égayer ces tristes lieux !
Adam est très occupé. Quelle existence va être la sienne! Il faut avoir, dans ce poste, toujours l'œil, l'oreille, l'intelligence aux aguets. Un préfet de police qui fait très bien est toléré ; si les événements le servent mal, s'il ne fait qu'à moitié bien, c'est le dernier des mouchards. Adam, préfet de police! Voilà l'occasion d'utiliser ses facultés de Normand dont je me suis tant moquée ; mais ce que j 'estime le plus en lui, son beau courage personnel, ne va servir à rien dans cet emploi aux attributions souterraines.
Adam espérait arrêter cette nuit un personnage important du monde bonapartiste, qui a pénétré dans Paris avant-hier. Il a fait venir
des agents secrets. Tous sont dévoués à l'ex- Empire. Comment s'y prendre? Adam aurait donné vingt mille francs de sa poche pour cette capture. Mais, parmi les agents capables de suivre une affaire aussi délicate, les uns jouent franc jeu et répondent qu'ils ne peuvent s'en charger; les autres, plus corrompus ou plus audacieux, disent : « Quelle que soit la somme qu'on nous donnera pour livrer le personnage, nous sommes certains d'en avoir le double si nous ne le trahissons pas. »
A la séance du gouvernement, ce soir, on a parlé des propositions que vient faire M. Burnside, le général américain, au nom de M. de Bismarck. Toujours la cession de l'Alsace et de la Lorraine! M. Trochu aurait dit mot pour mot, devant Adam : « Nous avons envoyé M. de Bismarck se promener, l'autre jour, dans de plus mauvaises conditions ; pourquoi hésiter aujourd'hui? Sauvons l'honneur et risquons la partie. »
Je n'en peux croire mes oreilles, et je réponds tranquillement que jamais M, Trochu n'a prononcé de telles paroles. Adam m'affirme que le gouverneur de Paris n'est pas pour la capitulation, qu'il lutte à cet égard de toutes ses forces contre M. Ernest Picard, et que cela seul explique pourquoi Rochefort soutient le général avec tant de résolution.
i5 octobre.
La Vérité publie en grosses lettres un numéro à sensation, pour dire que la République rouge est proclamée à Lyon, que Crémieux l'accepte, que l'amiral Fourichon a donné sa démission, que Bazaine a capitulé, que nous avons été défaits à Orléans et en Normandie. L'émotion est terrible, la consternation générale; il me semble que j'ai reçu un coup de casse-tête dans la maison Piétri.
On ne veut pas supprimer le journal, mais on ordonne au préfet de police d'arrêter le journaliste. Adam demande à Jules Favre de vouloir bien viser la loi qui lui semble autoriser une arrestation de ce genre. C'est une loi sur les affichages 1
M. Portalis est arrêté. Je regrette cet acte, que je trouve arbitraire.
Les mauvaises nouvelles publiées par la Vérité sont fausses , me dit Adam . Les nouvelles reçues par le gouvernement seraient bonnes. Garibaldi est arrivé à Marseille, et il soulèverait les populations du Midi sur son passage ; l'engagement qui a eu lieu près d'Orléans nous aurait été favorable ; Cambriels est à Belfort et cherche à ravitailler Metz, à couper les vivres aux Prussiens.
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Adam est encore ce soir a la séance du gouvernement; on lui a demandé d'y assister tous les jours.
i6 octobre.
Hier a paru, dans le Journal Officiel, une lettre de M. Jules Favre donnant quelques explications sur le but des voyages de M. Burnside à Paris. Cette lettre, surmontée d'un entête dont on avait mal dissimulé la soudure, semble répondre aux articles de la Vérité. Je voudrais que le gouvernement s'émût davantage de l'opinion générale qui, en ce moment, lui demande de grandes actions, et se préoccupât moins de racontages que les faits du lendemain viennent démentir.
Le gouvernement use ses forces dans des combats indignes de lui.
Non, la République rouge n'est pas proclamée à Lyon et à Marseille; non, un prince d'Orléans ne marche point sur Paris; nous n'avons pas eu un échec à Orléans, puisque notre armée de province est pourvue, formée, qu'elle est en position derrière la Loire.
Les journaux sont tous d'accord pour blâmer l'arrestation du directeur de la Vérité.
J'ai enfin revu Peyrat. Nos meilleurs amis nous abandonnent: ils ont exigé d'Adam qu'il
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acceptât la préfecture de police, et ils refusent de venir me visiter dans cet antre. Peyrat compatit à ma souffrance et à mon isolement. Il me dit qu'Adam rendra de grands services, qu'il calmera bien des irritations, que son parti pris de ne pas faire de profession de foi, de proclamations et d'arrêtés signés de son nom, est très apprécié des gens de goût. A propos de goût, il rit fort des lettres de Jules Favre et de M. Trochu. Peyrat, qui est un écrivain, un artiste, ne peut se faire à l'idée que M*" Ducloux, d'une part, et V Electeur libre, de l'autre, appartiennent désormais à l'histoire. Le fait est que ces deux célébrités du jour feront une plate figure devant la postérité.
J'ai remis à Jourdan ma souscription pour les canons du Siècle. Il m'a raconté, à propos de cette souscription, des traits qui m'ont remué l'âme. Un savetier apporte une paire de souliers qu'il a mis trois dimanches à faire, et qu'il déclare très solides ; il demande le directeur du journal et le supplie de vendre ces souliers le plus cher possible. Les pauvres gens offrent six sous, douze sous, quinze sous. Tous disent, comme les femmes dans la queue des fourneaux où l'on distribue de la soupe et un peu de cheval : « Il ne faut pas céder; Paris n'a plus que des Parisiens et des Parisiennes; on verra ce que c'est 1 »
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Des canons! cette idée trotte par la tête de toutes les femmes comme elle trotte dans la mienne, chère Alice. Je déteste les mitrailleuses, inventées à demi par Napoléon III; elles sont pour beaucoup dans cette guerre stupide, faite sans approvisionnements, sans troupes, sans organisation. Les mitrailleuses n'allaient pas laisser un Prussien debout! Aux premières rencontres, ne disait-on pas que les soldats de Guillaume tombaient comme des cupucins de cartes. ►^ « Les mitrailleuses fauchent les rangs ennemis qui tombent comme des épis de blé, )) nous écrivait-on. Hélas! les Prussiens se couchaient par terre. Les mitrailleuses exigent de l'ennemi toute sa complaisance, il faut qu'il se place à portée; tandis que les canons intelligents allongent, raccourcissent leur tir.
Louis Jourdan me charge de dire au préfet de police qu'il approuve son calme; que personne, dans aucun emploi, ne peut si aisément ajouter à la surexcitation générale, qu'Adam fait depuis quelques jours du bien aux nerfs de Paris.
L'opinion de nos amis est précieuse. Nous ne pouvons juger des choses que par eux, puisqu'ils ont la même tournure d'idées que nous. Le péril, ici, avec un milieu impossible à remanier en quelques jours, est de se laisser
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impressionner par lui ; on tâterait à l'envers le pouls de l'opinion.
Adam ne s'inquiète pas de ceci ou de cela, de tel ou tel fait. « Le danger, dit-il, est dans les régions oii se forment les grands orages ; je ne crains pas un pétard quand je crains la foudre. Ma grande peur, nous répète-t-il sans cesse, ce n'est pas qu'on fabrique ici une bombe, qu'on fasse une manifestation là, c'est de voir un jour l'explosion du patriotisme refoulé, de la combativité rentrée. Une telle explosion pourrait être la ruine de Paris. »
17 octobre.
M. Ulysse Parent, qui a donné sa démission d'adjoint du IX' arrondissement à cause de M. Ghaudey, est venu faire ses adieux aux ambulances ; on le regrette ; il remplissait avec dévouement la fonction difficile d'administrer le IX% qui lui était confiée depuis le départ de M. Ranc.
M""' A. Cochut m'a raconté les détails du départ en ballon de M. de Kératry.
Il avait cru prudent de laisser ignorer son projet à sa femme. Elle était dans son douzième jour de couche; elle a eu le délire, la fièvre; elle veut absolument partir avec sa petite fille
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et la nourrice pour rejoindre son mari. Jules Favre lui a écrit une très belle lettre; il a cette note-là, il sait gémir et s'affliger. Mais rien ne peut la calmer; son désespoir lui donne des mots superbes. On n'a pas encore de nouvelles de M. de Kératry, ce soir.
Je suis tout émue de la belle conférence de M. Coquerel. Nous avons lu celte conférence dans le salon oii M""* Piétri recevait le jeudi.
Y a-t-il rien de plus extravagant que ma présence ici, ma chère Alice .►^ Imagine qu'on nous l'ait prédite il y a six mois ! Les murs me regardent avec un air stupide ; jamais je n'ai vu de murs si bêles. M. Piétri leur a bouché les oreilles ; il ne comprennent et n'entendent rien. Les fauteuils étalent des bras effarés lorsqu'ils reçoivent nos amis. Cette maison est comme en révolte contre moi; les choses ont leur humeur, et l'humeur de l'hôtel Piélri, c'est d'avoir l'air de me dire sans cesse, sur le ton des Framboisy de l'Empire : « Corbleu! madame, que faites-vous ici.»^ w
i8 octobre.
L'affaire Portalis continue d'irriter les journaux.
Le Journal Officiel de ce matin est moins incolore, moins insignifiant qu'à l'ordinaire.
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Il contient une lettre de Jules Favre très haute de sentiment, le rapport si ferme, si honnête, si simple de Dorian sur les travaux faits pour la défense, puis un extrait de la belle conférence de M. Coqucrel.
A l'avenue d'Italie, j'ai un fourneau, à moi seule, dans lequel je fais donner un bon repas, tous les jours, à cent cinquante enfants. Mes chers petits engraissent à vue d'œil. Je leur ai promis des vêtements de flanelle, qu'ils attendent avec impatience.
Quel courage et quelle résolution partout! (( Qu'on sauve Paris, et nous endurerons tous la faim, le froid; nous nous ferons casser la tête tant qu'on voudra pour la France! )) Mes oreilles sont pleines de ces mots, de ces cris-là!
Je vois l'autre jour un garde national ivre dans une mansarde où couchent six personnes, le père, la mère, quatre enfants. Je fais des reproches; la femme excuse son mari et me répond doucement : a II mange si peu qu'un verre de vin le grise, madame. Vos hommes, qui mangent à leur faim, se grisent moins vite que les nôtres. On boit pour se soutenir. )) Je lui dis un mot qui la fait rire : « Il ne se soutient pas du tout. )) L'homme s'était levé, s'appuyant au mur : « Non, m'écriai-je, je ne peux pas voir ça, un citoyen ivre, sous la République ! » Il se redressa, et son émotion fut telle
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que son œil hébété redevint subitement intelligent; il répéta plusieurs fois : « Sous la République... un citoyen... je ne me griserai plus! »
J'ai porté du café noir tout préparé dans des litres aux deux cents blessés de l'asile Vandrezanne. Comme j'ai été remerciée! J'ai demandé qu'on fît chauffer mon café, et je l'ai distribué, à chaque lit, en le sucrant bien, dans les gobelets à tisane. Le café est excellent pour les blessés, les médecins l'ordonnent. Je suis allée dans les salles des fiévreux, dans celles des petites véroles. J'ai peur de la petite vérole, c'est ma seule crainte; mon cœur battait, je devais être pâle, car les sœurs, avec traîtrise, me retenaient là plus qu'ailleurs; mais ce qu'elles font avec leurs croyances religieuses, je puis le faire aussi bien avec mes croyances philosophiques.
J'ai eu Uochefort et son fils à dîner. Rien n'est plus étonnant qu'Octave Rochcfort, surnommé Bibi; il pense, il parle comme un homme de quarante ans; il est, à huit ans, beaucoup plus âgé que son père; il le moralise, lui conseille de ne pas trop se fier à la popularité, raconte qu'il a entendu dire à des ouvriers : « Ce Rochefort, qu'est-ce qui aurait cru ça de lui.î^ )) Et Bibi ajoute : (c Vous leur auriez demandé pourquoi ils disaient : ce Rochefort ! ils n'en savent rien. R faudrait toujours être en