‹ Mes loisirs [microforme]Chapitre 3 sur 46 · LA POESIE · texte numérisé non relu

LA POESIE

A M. OOTAVE CRÉMAZIE,

Fée aux voiles de soies, Qui, rêveuse, déploies Tes blondes ailes d’or,

Et t’élances mi-nue,

Pour suivre dans la nue

L’audacieux condor !

Divine poésie, O coupe d’ambroisie,

De nectar et de miel!

Voix pleine de mystère, N’es-tu pas sur la terre L’écho des chants du ciel ?

N'es-tu pas, sous tes voiles, O fille des étoiles,

Le cadeau précieux

Qu’'une bonté profonde Daigna donner au monde

En souvenir des cieux ?

Quand ta voix solennelle

Résonne, et que ton aile Vient le toucher au front, L’homme devient un ange Et dans son vol étrange, Il s’élance plus prompt

Que l'éclair qui serpente Et gronde sur la pente De l'antique Sina, Tandis que son délire Prête une âme à la ly-e

Que ta main lui donna.

Les accents du poëte Dominent la tempête, Fille des fiers Autans, Et son audace achève Le plus sublime rêve

Des orgueilleux Titans.

Mais, loin des lieux immondes, Sur la route des mondes

Que l'Éternel traça,

Quand il franchit l’espace Jamais sa maïn n’entasse

Pélion sur Ossa.

Sa course solennelle,

D’un seul coup de son aile, Le porte aux cieux ravis; Son luth divin résonne,

Et sa voix d’ange étonne

Les célestes parvis.

Dans des flots de lumière, O poëte

Enfant :

A lire t Quand :

Par ses

Secouant la poussière

De ce monde pervers,

I1 plane sur la foule.

Et sous lui se déroule

Un nouvel univers.

Et là-haut son génie

Dérobe l'harmonie, : Avec tc Aux chœurs de Gabriel, Où le v Et, nouveau Prométhée, | 5 Mourai

Sous la voûte enchantée, | Avec tc

Ravit le feu du ciel.

pers

Ô poëte, j'aimais, aux jours de mon enfance,

Enfant aux blonds cheveux, au cœur plein d'espérance, À lire tes récits ou navrants ou joyeux ;

Quand ton génie épris de notre jeune histoire,

Par ses mâles accents, d’un frais bandeau de gloire

Ceignait le front de nos aïeux!

Avec toi je pleurai sur le champ de bataille Où le vieux Canadien qu'épargna la mitraille Mouraïit enveloppé de son vieux drapeau blanc ; Avec toi je rôvai sous le vert sycomore

Où le farouche Sagamore

Scalpait son ennemi sanglant !

Avec toi j’admirai les bords sacrés du Gange,

Et les riants pays où se cueille l’oratiÿe ;

Puis, quittant l’ancien monde et ses coupoles d’or, Je revins avec toi sur nos plages fertiles,

Ecouter ce que dit aux roses des Mille-Iles

Le flot palpitant qui s’endort!

Je te suivis partout, des rives du Bosphore, Où ta muse chantait le drapean tricolore, Jusqu’aux sables brûlants de l’île de Java ; Puis je vis dans ta strophe harmonieuse et fière, Derrière le trône de Pierre, Briller le front de Jéhova!

Et je voulus aussi, cédant à mon délire, Animer sous mes doigts les cordes d’une lyre, Et, quoique faible encor, ma muse de vingt ans Peut te dire aujourd’hui de sa voix enfantine, Comme autrefois Reboul au divin Lamartine:

“ Mes chants naquirent de tes chants!”

Janvier 1861.

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