pièces 4 minutes
4^ coup. — 36 pièces de caprice, 18 de chaque, composées de 96 autres caprices contenant 5098 cartouches de divers diamètres et une pièce de milieu en forme de rosette de 15 à 18 pieds de diamètre, sans l'effet du feu 4 minutes
5^ coup. — 700 douzaines de marquises de différents calibres et 1000 gros pots à feu 12 minutes
Total 27 minutes
6e coup. — Décoration de brillants en nappes et cascade contenant ensemble 2176 grands pots de différents calibres, 760 jets plats contenant 172 soleils à 4 jets, 134 autres à 8 jets et 2000 bougies romaines, 24 grosses bombes, armes et chiffres.
7^ coup. — Grand girau ou bouquet de 20.000 fusées de 3000 pots à feu les plus considérables qui aient jamais été tirés.
Le même jour, sur le soir, Gilbert de Montmorin de St-Hérem, évêque de Langres, duc et pair de France, commandeur des ordres du Roi et doyen des évêques, meurt à Paris, aux Missions Etrangères, rue du Bac, faubourg St-Germain, âgé de 79 ans. Son corps est présenté l'un des jours suivants en l'église de St-Sulpice, sa paroisse, et de là transporté dans la chapelle du Séminaire pour y être inhumé à côté de son frère, qui était mort évêque d'Aire, ainsi qu'il l'avait demandé par son testament.
Ce prélat s'était distingué pendant toute sa vie par un grand zèle pour la Bulle Unigenitus, et par un grand amour pour la société des ci-devant soi-disant Jésuites. On disait qu'avant de mourir il avait adressé aux Dames de France une lettre par laquelle il les priait instamment d'employer leur crédit auprès du Roi à l'effet de lui procurer pour successeur ou l'évêque de Soissons (de Bourdeille) ou celui de Mâcon (Moreau). On disait aussi que l'évêque d'OrKans sollicitait cet évêché par l'ambition sans doute de devenir pair de France. On ajoute que ce prélat avait essuyé un refus de la part du Roi. Quoiqu'il en soit, S. M. a nommé à ce siège l'abbé de La Lu'erne, petit-fils de l'ancien chancelier de France (Lamoignon de Blancmesnil et l'un des deux anciens agents généraux du clergé.
24 mai. — [Mort de l'abbé Hubert Frcsncau, curé de St-Jean-en- Grève, remplacé par l'abbé Royer, curé des Saints- Innocents.]
25 mai. — [Assemblée des Chambres du Parlement, requête présentée par MM. de La Chalotais ; arrêté pris sur cette requête. — Plainte rendue par le Procureur général contre le C" de Longonet.]
26 mai- — [Assemblée des Chambres du Parlement, les Princes et Pairs y séant. Parti pris sur la requête de MM. de La Chalotais. Arrêt qui condamne au feu un extrait imprimé des informations faites en Bretagne. Distribution d'un mémoire en faveur du duc d'Aiguillon. L'abbé Cosette, curé de St-Germain-le- Vieil, résigne à un prêtre de la Madeleine de la Ville-l'Evêque, l'abbé Cordier, qui éprouve des difficultés 9p la part de M. l'archevêque.]
28 mai- — [Assemblée des Chambres du Parlement, les Princes et Pairs y séant ; réponse du Roi relative à l'affaire du duc d'Aiguillon et de MM. de La Clialotais. Bruits d'une nouvelle négociation pour arranger cette affaire.]
29 mai. — L'abbé de Bellegarde, ancien C^e de Lyon, et Me de Lalanne, avocat au Parlement, exécuteurs du testament de vénérable et scientifique personne, messire Jean-Baptiste Lesesne de Menillesd'Ettemare, prêtre et théologien célèbre du parti connu vulgairement sous le nom de Janséniste, décédé à Utrecht le 29 mars précédent, âgé d'environ 84 ans, font célébrer en l'église paroissiale de St-Gervais,pour le repos de son âme un service solennel et auquel plus de 800 personnes avaient été invitées par billets imprimés, de la part de M. le marquis de Ménilles, de l'abbé des Autieux, du marquis de Rully, du Ct<^ de Ballore et de l'abbé de Montessu, ses neveux à la mode de Bretagne. Le curé de la susdite paroisse (le sieur Bouillerot, docteur de Sorbonne) s'était prêté de la meilleure grâce du monde à rendre ce dernier devoir à un homme dont la mémoire était précieuse, ce que le plus grand nombre de ses confrères eussent très probablement refusé de faire.
30 mai. — Ce jour, à 9 heures du soir, on tire dans la place de Louis XV le feu d'artifice de la composition du sieur Ruggieri qui d'abord avait été annoncé pour le lendemain 31. Les boutique s sont fermées toute la journée, on fait le soir des illuminations dans toute la ville, et l'on distribue au peuple des viandes et du vin dans les différents quartiers. Ce jour doit être la clôture des réjouissances du mariage de M. le Dauphin pour Paris. On n'est pas fort content de l'exécution du feu qui manque en partie, la portion la plus intéressante ayant été consumée par les flammes ; on est encore dans le cas de gémir des accidents de toute espèce qui arrivent à cette fête. Il s'y
rend une si prodigieuse quantité d'équipages, que la multitude en est extrêmement maltraitée. On ramasse des corps morts de quoi en remplir onze voitures et on les fait d'abord transporter au cimetière de la paroisse de la Madeleine, faubourg St- Honoré, pour les exposer ensuite dans la rue, afin qu'on pût les reconnaître. Indépendamment des morts, un très grand nombre de personnes sont aussi dangereusement blessées. On payait ce jour-là les carrosses de place 18 livres pour la soirée, encore n'en trouvait-on point pour son argent.
31 mai. — Toutes les Chambres du Parlement s'étant assemblées, un de Messieurs dénonce le désordre arrivé la veille, dans la rue Royale, près de la place de Louis XV, par un défaut de police des plus répréhensibles. La matière mise en délibération, il est arrêté qu'il serait fait une information sur les causes de ce désordre, dont les gens du Roi rendraient compte le vendredi 22 juin à l'assemblée. M. le Procureur général annonce qu'il y avait 134 personnes de mortes, parmi lesquelles on remarque 3 chevaliers de St-Louis et quelques ecclésiastiques ou religieux et nombre de femmes enceintes. Un aussi cruel événement plonge tout le monde dans la consternation, d'un jour de joie fait un jour de deuil. M. le lieutenant de police, avec plusieurs commissaires et les principaux magistrats du Châtelet et du Parlement s'étaient transportés dès le matin sur le lieu où l'on avait exposé les cadavres aux regards du public, afin que chacun pût reconnaître plus facilement ceux qui pouvaient lui appartenir, et l'on avait remis les corps de tous ceux qui avaient été reconnus aux personnes qui les avaient redemandés ; le surplus est inhumé le lendemain dans le cimetière de la paroisse de la Madeleine-de-la-Ville-1'Evêque aux frais du curé (le sieur Cathelin) qui non seulement refuse de rien recevoir pour les honoraires, mais même pousse la générosité jusqu'à faire expédier gratis des extraits mortuaires à tous ceux qui se trouvent dans le cas d'en avoir besoin. Depuis que le roj^aume de France existe et depuis que Paiis est la capitale de ce royaume, on n'y avait pas encore vu un événement de cette espèce dans de semblables circonstances.
3 juin. — On apprend que M. le Dauphin, touché de compassion du triste sort des pauvres malheureux qui avaient péri au milieu du désordre de la fête donnée à Paris le 30 mai, à l'occasion de son mariage, avait écrit à M, le lieutenant de police
pour lui témoigner combien il était sensible à un événement de cette nature en lui envoyant les 6.000 livres qu'on a coutume de lui donner tous les mois pour ses menus plaisirs, afin de contribuer par cette aumône au soulagement des pau\Tes qui pouvaient n'être que blessés ou de ceux dont les parents étaient déjà morts, et que M™e la Dauphine en avait fait autant en disant qu'elle était désolée de n'avoir pas eu la première cette idée.
Lettre de M. le Dauphin à M. de Sartine, lieutenant de police, écrite de sa propre main :
« J'ai appris le malheur arrivé à mon occasion ; j'en suis « pénétré. On m'apporte ce que le Roi m'envoie tous les mois « pour mes menus plaisirs, je ne puis disposer que de cela, je « vous l'envoie pour secourir les plus malheureux »,
« J'ai, Monsieur, beaucoup d'estime pour vous, Signé : « Louis-Auguste, Dauphin.
N.-B. — Le page porteur de cette lettre l'était également des 6.000 livres qu'il remit à M. de Sartine.
Ce même jour, fête de la Pentecôte, me trouvant en campagne, à St-Cloud, où je passais l'été depuis plusieurs années, j'assiste au souper de M. le duc de Chartres, qui s'y trouvait pour lors. On se met à table à 10 heures du soir au nombre de 25 personnes parmi lesquelles on remarquait INI. le duc de Penthièvre, père de M"ie la duchesse de Chartres, M™^ la Comtesse de Lamarche, princesse du sang et M. le M^^ de Poyanne, chevalier des ordres du Roi. J'y fus ravi et enchanté de l'air uni, sans façon et presque bourgeois de M"^^ la duchesse de Chartres qui faisait paraître la même bonté, la même douceur et la même affabilité qui distinguaient si fort M. le duc de Penthiè\Te, son père, et qui lui avait gagné tous les cœurs.
4 juin. — On lit avec étonnement dans la Gazette de France de ce jour, l'article concernant les réjouissances faites à Paris, le 30 mai, à la suite duquel on avait jugé à propos d'insérer un récit assez infidèle du malheur qu'elles avaient occasionnées, malheur, y disait-on, qu'il n'avait pas été possible de prévoir, ni d'éviter. Et ce qu'on n'avait soi-disant pu ni éviter, ni prévoir, c'était : 1° de petits fossés qu'on avait négligé de combler, et qui cependant auraient dû l'être ; 2^ une garde qui aurait pu être plus nombreuse et mieux commandée, car le sieur Labou- Teur, préposé pour cela, jouait au vingt-et-un dans une maison
voisine plutôt que de remplir son devoir dans une circonstance aussi intéressante pour la sûreté publique ; 3° des équipages de toute espèce et en très grand nombre, auxquels il eut été facile de prescrire des limites et dont on s'était malheureusement dispensé de diriger la route. On y articulait le nombre de 132 morts, dont 49 tant hommes que garçons ; 23 femmes ou filles et de 26 blessés, ce qui paraissait d'autant plus surprenant qu'un particulier paraissait avoir vu sur la poitrine d'un de ces infortunés le n° 134, et que le public avait eu communication d'un bulletin qui était à la police et à l'hôtel du prince de Condé suivant lequel on faisait monter le nombre des morts à 367 ; que, d'ailleurs, il passait presque pour certain qu'il périrait de$ suites de cet accident au moins 300 personnes en rassemblant tous ceux qui viendraient à mourir par la suite ou des coups qu'ils pourraient avoir reçus ou de l'efîroi et de la douleiir d'avoir perdu des personnes qui leur étaient chères. On distribua à peu près vers le même temps dans le public un bulletin que je transcris ici. Quelque apocryphe qu'il paraisse on en pourra toujours tirer quelques déductions : Moines 5 ; abbés 2 ; personnes distinguées 22 ; bourgeois 155 ; menu peuple 424; noyés 80 ; ce qui faisait en tout 688, non compris ceux qui ont été reportés chez eux.
5 juin. — Un coup de vent très considérable à la suite d'un orage renverse en entier l'édifice de la décoration du feu d'artifice tiré dans la place de Louis XV, le jeudi précédent 30 mai et qui avait été suivi d'événements si funestes. Cet édifice représentait le temple de l'Hymen et l'on avait pris si peu de précautions dans la construction de la charpente qui en formait la base, qu'il eut pu en résulter encore un grand malheur si la sentinelle qui le gardait et qui avait déjà entendu craquer quelque chose, n'avait eu l'attention de renvoyer nombre de personnes qui s'étaient placées dessous, pour s'y mettre à couvert de la pluie l'instant d'avant sa chute.
8 juin- — [Clôture du chapître général des Feuillants, convoqué par ordre du Roi.]
9 juin. — Il se répand dans le public que le résultat des ordres donnés par M. le Procureur général et M. le lieutenant de police de concert, à tous les curés de la ville et faubourgs de Paris, d'être attentifs à donner la note de toutes les personnes qui
viendraient à décéder des suites des funestes événements du 30 mai, ainsi qu'à tous les chirurgiens de le faire chez tous les commissaires de chaque quartier, dès qu'ils seraient appelés pour panser ou traiter quelqu'un qui pourrait avoir reçu quelque blessure dans la même circonstance, était d'avoir procuré une liste de morts qui montait en ce moment au nombre de 1.200 personnes. On débite en même temps que le Prévôt des marchands et Echevins étaient mandés au parlement pour la rentrée d'après les fêtes, et que la police des boulevards venait d'être accordée provisoirement au lieutenant de police, afin qu'il pût être en état d'établir le bon ordre pour la fête que l'ambassadeur d'Espagne se proposait de donner le lendemain dans la salle du sieur Torré, où il devait y avoir grand repas, feu d'artifice et bal masqué. Le public reprochait trois choses au Prévôt des marchands. (M. Jérôme Bignon, conseiller d'Etat, garde de la Bibliothèque du Roi et prévôt-maître des cérémonies de l'ordre du Saint-Esprit) : la première, d'avoir refusé de donner la somme de 1.500 livres que le colonel du régiment des gardes françaises demandait pour 1.200 hommes qu'il aurait fournis et qui aurait pu maintenir l'ordre dans la place ; la seconde, d'avoir révoqué sur les représentations d'une personne qualifiée les défenses faites aux gardes de laisser entrer dans la rue Royale aucun des équipages qui avaient pris place aux colonnades ; et la troisième, d'avoir eu l'indécence de se montrer à l'Opéra le vendredi d'après, dans un temps où il eût du paraître au moins, s'il ne l'était réellement, pénétré de la plus vive douleur. ; ce qui excitait contre lui l'indignation des citoyens, au point de faire courir le bruit qu'il pouvait bien être destitué de sa place et perdre les bonnes grâces du Roi. Différents particuliers, poussés par leur zèle,leurcharitéetl»ur commisération, faisaient remettre journellement à M. le lieutenant de police des sommes proportionnées à leurs facultés pour contribuer au soulagement des familles les plus malheureuses ; un de ces particuliers avait donné 3.000 livies et un autre 1,200 livres.
13 juin. — Ce jour on célèbre dans l'église Ste-Marie-Madeleine-de-la-Ville-l'Evêque, avec la plus grande pompe, un service général pour le repos des âmes des 132 personnes qui avaient péri dans la rue Royale la nuit du 30 au 31 mai précédent et qui avaient été inhumées les jours suivants dans le cimetière de la susdite paroisse en exécution de l'ordonnance
du lieutenant criminel rendue sur les conclusions du procureur du Roi au Châtclet. On dit aussi des messes basses dans la même église le même jour depuis 8 heurees jusqu'à midi. Les magistrats de la Ville et ceux du Châtelet, un grand nombre de personnes de distinction et les parents des morts assistent à ce service, pour lequel les jurés crieurs avaient répandu dans le public 1800 billets d'invitation imprimés, sans qu'on sut aux frais de qui. A peu près vers ce même temps l'assemblée du clergé, qui se tenait aux Grands-Augustins avait fait remettre à M. de Sartine, lieutenant de police, une somme de 10.000 livres. M. l'archevêque de Paris avait aussi contribué ainsi que les fermiers généraux et nombre de particuliers qui ne voulaient pas être connus, en envoyant des sommes au même magistrat, pour être employées au soulagement des familles des pauvres défunts. Le lieutenant criminel rend aussi le même, jour sur les conclusions du procureur du roi, une ordonnance pour la remise des vêtements et effets de personnes qui avaient eu le malheur de périr le 30 mai et de ceux qui pouvaient être représentées par la suite. Tous ces effets réunis avaient été mis sous les scellés du commissaire Sirebeau et déposés dans une salle dépendante de l'hôtel du sieur C*'' de Graville, rue de la Ville-L'Evêque. Le réquisitoire du procuielir du Roi, ainsi que l'ordonnance, étaient faits fort sagement, la tournure et les expressions en étaient touchantes et pathétiques, mais on trouvait que l'encens qu'on y donnait aux préposés de la police portait un peu trop à la tête.
22 juin. — Ce jour, M. le lieutenant de police adressa à MM. les curés de la ville et des faubourgs de Paris la lettre suivante.
« Lorscjuc j'ai eu. Monsieur, l'honneur de vous écrire et à tous « Messieurs vos confrères, pour me procurer l'état des personnes « qui pouvaient être mortes des suites du malheuieux événe- « ment de la rue Royale, j'ai cru devoir vous observer que les « listes répandues dans le public étaient absolument fausses. « Les réponses que je viens de recevoir de tous INIessieurs les « curés de Paris et de la banlieue, n'ont fait que confirmer mon « assertion à cet égard. Je puis certifier, d'après ces réponses, « que le nombre des morts est de 132 enterrés à la INIadeleinc et « de 4 enterrés savoir : deux sur la paroisse St-Nicolas-des- « Champs, un sur Bonne-Nouvelle, et un sur St-Roch ; il
« n^y a pas eu un seul noyé. Des 36 personnes portées tant à « l'Hôtel-Dieu qu'à la Charité, il n'en est mort aucune.
« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien faire usage de ma « lettre lorsque vous en trouverez l'occasion. S'il m'est impossible « de diminuer la douleur générale, au moins doit-on chercher « à détruire l'impression qu'ont occasionnée ces listes, et je vous « serai très obligé, Moniseur, de vouloir bien y contribuer. La « nécessité de réunir tous les éclaircissements que j'ai demandés « pour faire une distribution générale du dépôt qui m'a été « confié ne m'a permis de secourir jusqu'à présent que quelques- « uns des plus malheureux. Je compte être incessamment en « état de faire une juste répartition du tout d après vos certi- « ficats et ceux de Messieurs vos confrères.
« Je suis avec respect, Monsieur, etc.
Signé : « de Sarttne. ».
N.-B, — La Gazette de France du même jour, qui revenait encore sure et article, avouait, conformément à la lettre ci-dessus, le nombre de 136 morts et de 32 blessés dont aucun n'était mort, quoique dans le public on soutint persévéremment le nombre au moins de 688, dont on avait parlé précédemment. Dans l'impossibilité absolue de discerner le vrai au milieu d'une semblable contradiction, il valait beaucoup mieux, pour adoucir l'amertume de son affliction, s'en tenir à moins qu'à plus.
23 juin. — Ce jour on ne tire point de feu d'artifice dans la place de Grève, en face de l'Hôtel-de- Ville, comme il était d'usage de le faire toutes les années la veille de la fête de St-Jean, à cause de l'affligeante catastrophe du 30 mai ; on se borne à allumer simplement un feu de fagots. Le lieutenant de police n'avait pas laissé que de rendre la veille, à tout événement, une ordonnance pour défendre à qui que ce soit de construire aucun échafaud, usant du droit de police qui lui était attribué provisoirement et qu'on disait devoir être enlevé pour toujours au Bureau de la Ville qui prétendait, à ce qu'on assurait, devoir en jouir les jours de fêtes publiques.
25 juin. — Ce jour on commence à mettre les marteaux dans la nef et les deux bas-côtés de l'église royale et paroissiale de St-Barthélemy, près le Palais, qui venaient d'être interdits à cause des bruits qui couraient depuis longtemps les paroissiens de se voir écraser sous les ruines. On en restreint l'étendue à
l'emplacement du chœur que l'on supprime pour en faire une espèce de nef avec ses deux bas-côtés, cette partie de l'église étant bonne, et l'on dispose la chapelle de la Vierge pour y célébrer à l'avenir le service divin. L'entrée de l'enceinte destinée pour le chœur se trouvant aux lieu et place de l'ancien maître-autel, on conserve en outre la chapelle de la communion en construisant une espèce de tambour pour en procurer la communication ; on agrandit la petite porte qui donnait dans la rue de la Pelleterie, en abattant une vieille masure pour élargir le passage et en faire désormais l'entrée principale^ la petite porte donnant dans le cul-de-sac St-Pierre servant toujours de seconde issue. On projetait, disait-on, de reconstruire cette église dans le goût gothique, en continuant l'architecture du chœur, et d'employer le terrain des vieilles maisons donnant sur le côté droit de la rue de la Pelleterie, qui appartenait à la fabrique, à amplifier cet édifice. Une entreprise de cette importance paraissait être de fort longue haleine et personne ne se flattait d'en pouvoir jamais voir la pleine et entière exécution.
26 juin. — [Assemblée des Chambres du Parlement, les Princes et Pairs y séant, pour l'affaire du Prévôt des marchands et celle du duc d'Aiguillon ; lit de justice à Versailles indiqué ; mémoire pour le duc d'Aiguillon répandu. — L'abbé Verse, desservant de St-Cloud, est fait chanoine de l'église collégiale du dit lieu.]
27 juin. — Ce jour, le Parlement part du Palais pour se rendre à Versailles, conformément aux ordres du Roi, en robes rouges et en corps de Cour, avec les registres, vers 8 heures du matin. Je le vois passer à 9 heures précises formant un cortège de près de 150 carrosses, et il y repasse à une heure et demie après-midi pour retourner à Paris.
La séance étant formée de la manière qui suit, savoir ; 1° M. le Dauphin, M. le C'^ de Provence et M. le C^^ d'Artois qui n'avaient encore assisté à aucune cérémonie de cette espèce ; 2° tous les princes du sang ; 3° 21 ducs et pairs laïques et 2 pairs ecclésiastiques, l'archevêque de Reims et l'évêque de Noyon ; 4° 2 maréchaux de France ; 5» 6 présidents à mortier, 10 présidents des enquêtes et requêtes, 30 conseillers de la Grand'Chambre ; 6° 12 conseillers d'Etat ; 7° 6 maîtres des requêtes ; 8° 4 chevaliers de l'ordre et 3 lieutenants généraux des provinces ; 9» 100 conseillers des enquêtes et requêtes du Parlement. Le Roi reçut avec toutes les formalités usitées en
pareil cas, ayant pris sa place, assis et couvert a dit : « Messieurs, mon Chancelier va vous expliquer mes intentions », après quoi M. le Chancelier a commencé son discours.
2 juillet. — Toutes les Chambres du Parlement s'étant assemblées pour continuer la délibération commencée le jeudi précédent 2(S juin relativement au lit de justice tenu au château de Versailles pour l'affaire du duc d'Aiguillon, il intervient arrêt sur les conclusions des gens du Roi tendant à déclarer le dit duc d'Aiguillon privé des droits, privilèges et prérogatives de la pairie, jusqu'à ce qu'il se fût purgé des soupçons qui entachaient son honneur. Cet arrêt conçu dans les termes les plus énergiques est signifié sur l'heure au duc d'Aiguillon, en son hôtel, rue de Bourbon, faubourg St-Germain, parlant à son suisse, par M" Regnault, huissier du Parlement. On assura que ce seigneur était alors chez lui, mais il ne se montra point.
3 juillet- — [Arrêt du Conseil rendu au château de St-Hubert en faveur du duc d'Aiguillon].
5 juillet- — [Le curé de l'île St-Denis est rétabli dans sa cure.]
10 juiliet. — Ce jour, la grande députation du Parlement composée de 40 magistrats, s'étant rendue à Versailles, y fait au Roi les représentations arrêtées le 4 du même mois. Ces représentations durent un quart d'heure et sont prononcées de mémoire et avec force par messire de Lamoignon, troisième président à mortier, qui se trouvait à la tête de la députation ; le Premier président (d'Aligre) et les présidents Lefèvre et Bochard ayant été écartés comme parents du duc d'Aiguillon.
10 juillet- — [Réponse de S. M. — Ducs et Pairs attachés au parti du duc d'Aiguillon. — Le mémoire de l'avocat Linguet en faveur de ce duc dénoncé au parlement de Bretagne.]
12 juillet- — [Le parlement de Bretagne adresse une lettre au Chancelier.]
14 juillet- — Ce jour, vers les 6 heures du soir, plusieurs pages des écuries du Roi qui, par partie de promenade, s'étaient rendus de Versailles aux étangs de la Ville d'Avray, s'étant mis à se baigner dans ces étangs, l'un d'entre eux, aîné de famille et neveu de la C^^^ d'Iliers, propriétaire d'une belle maison de campagne située à St-Cloud, rue du Calvaire, s'y noie, sans qu'on puisse lui procurer aucun secours ; il est inhumé le lendemain dans l'église paroissiale du dit lieu.
14 juillet. — [Prix du pain dans les marchés.]
15 juillet. — [Le tonnerre tombe au village de Boulogne, près Paris, effets qu'il produit.]
17 juillet. — Ce jour, le Roi qui s'était rendu la veille au château de Bellevue, vers 6 heures du soir, avec la C^se du Barry, comptant en partir le lendemain pour Compiègne, retourne à Versailles entre 1 heure et 2 heures après midi sur les nouvelles que M. le Dauphin, qui avait été attaqué d'un crachement de sang, était dans le cas qu'on lui fit une saignée, ce qu'on ne voulait point entreprendre sans le consentement de S. M. Le Roi retourna le même soir souper et coucher au château de Bellevue et il diffère de quelques jours son départ pour Compiègne. On apprend vers le même temps que la C^se de Gramont et deux autres dames de la Cour étaient exilées dans leurs terres pour avoir refusé de faire place à la C««e du Barry qui se présentait pour entrer dans leur loge à l'Opéra de Versailles et l'avoir traitée avec une sorte de mépris.
Le même jour on est informé qu'il y avait eu en différents endroits des émotions populaires relativement à la cherté du pain. On nommait entre autres, Caudebec, Toulouse et Reims.
18 juillet. — [Publication d'un arrêt du Conseil concernant le commerce des grains.]
20 juillet. — Ce jour, à 1 heure et demi après midi, M. le Dauphin se trouvant beaucoup mieux, le Roi part du château de Bellevue pour se rendre à Compiègne, suivi de la C^se du Barry. Mesdames passent à Sèvres, un quart d'heure après, étant parties de Versailles pour se rendre à St-Denis et y joindre le Roi qui devait en passant voir Madame Louise, qui était toujours dans le couvent de Carmélites de cette ville.
Le même jour, toutes les Chambres du Parlement s'étant assemblées pour continuer la délibération relative à l'affaire du duc d'Aiguillon, conformément à l'arrêté pris le 11 du même mois sur la réponse du Roi aux représentations faites à l'occasion du lit de justice tenu à Versailles le 27 juin, on recula cette délibération au lundi 30 du même mois.
21 juillet On est informé que le sieur abbé Terray, ministre
d'Etat et contrôleur général des fmances, se trouvait décoré
du cordon bleu, au moyen de l'acquisition qu'il venait de faire,
avec l'agrément du Roi, de la charge de secrétaire de l'ordre
Mes Loisirs, Tome I. 14
du St-Esprit dont était revêtu le marquis de Marigny, frère de la marquise de Pompadour, et que cette même charge, passant auparavant, du consentement de S. M., sur la tête du sieur d'Aligre, premier président du parlement de Paris, décorait également ce magistrat du cordon bleu, ce qu'on appelait par allusion dans le public, jouer à l'as qui court. La même chose venait de se faire depuis peu à l'égard du chancelier de Maupeou et de l'archevêque de Bourges relativement à la charge de surintendant des finances de l'ordre dont était revêtu le C*^ de Saint-Florentin, devenu duc de La Vrilliére.
Le même jour on apprend que le sieur Secousse, curé de la paroisse de St-Eustache depuis l'année 1729 et doyen des curés de Paris, venait de résigner en faveur du sieur Poupart, ci-devant prêtre de l'Oratoire et curé de la paroisse de St-Martin, faubourg St-Marcel, sous la réserve d'une pension de 6000 livres. Quelques personnes prétendaient que cette résignation ne s'était faite que de l'aveu et du consentement de M. l'archevêque de Paris et d'autres soutenaient le contraire.
23 juillet. — Ce jour, vers les 6 heures du soir, M^e la Dauphine vient de Versailles à St-Cloud. Elle se promène à pied dans le parc, étant descendue de carrosse à la grille de Sèvres et se rend au château par l'allée du grand jet d'eau. Après avoir vu tous les appartements, elle passe dans l'Orangerie où elle se promène encore, après quoi elle remonte en carrosse et retourne à Versailles par le chemin ferré. Tous ceux qui l'y voient sont à portée de se convaincre par eux-mêmes de la vérité des louanges qu'on lui donnait et de tout le bien qu'on entendait dire d'elle, et de remarquer surtout sa douceur, son afïabilité, son air aisé, simple et naturel. On voit avec la plus grande satisfaction cette princesse se faire un plaisir d'aller surprendre par derrière une des dames de sa suite, assise dans un fauteuil sur le grand balcon qui est au bout de la magnifique galerie peinte par Mignard, et lui frappant légèrement sur l'épaule d'un air d'amitié, partager avec elle familièrement ce même fauteuil.
1" août- — [Deux jeunes gens mis au carcan, fouettés et marqués sur la place du pont de St-Cloud pour vols de boucles d'argent et autres effets.]
3 août. — Un particulier qui allait de Sèvres à Paris à pied par la route des Invalides, passant près du lieu dit les Mouli-
neaux est témoin d'un marché conclu entre trois autres particuliers d'assez mauvaise mine, quoique portant épée, et un fermier de campagne qui conduisait à Paris plusieurs voitures de grains qui prirent en conséquence un autre chemin, ce qui, joint à beaucoup d'autres indices, annonçait un nouveau monopole sur les blés. Le pain de 4 livres continuait toujours de se vendre à Paris dans les marchés sur le pied de 14 sols, quoiqu'on dut avoir lieu de concevoir les plus grandes espérances sur la récolte de cette année. On assurait que le Parlement venait de faire au Roi des représentations à ce sujet et relativement à plusieurs révoltes que la cherté du pain avait occasionnées en différents endroits.
6 août- — Le P. Martinien, pénitent de Nazareth, interdit par l'arclievêque. — Nouvelles particulilères de St-Domingue.]
1 1 août. — [Sentence rendue au Châtelet contre les fermiers des Postes, relativement à l'affaire Billiard.J
12 août. — On apprend que les sieurs Gauguery et Segaud libraires privilégiés, du nombre des 12 reçus en vertu de l'arrêt du conseil d'Etat du 4 octobre 1767, venaient d'être arrêtés et mis au secret pour avoir fait imprimer le nouvel ouvrage qui traitait du pouvoir du Roi sur les biens ecclésiastiques, dont on avait saisi nombre d'exemplaires. On n'en était pas moins persuadé pour cela que le ministère favorisait cet ouvrage et y avait peut-être bonne part ; mais on pensait qu'on n'avait pu refuser cette satisfaction aux vives clameurs et aux pressantes sollicitations des députés de rassemblée générale du clergé qui se tenait encore aux Grands-Augustins et qu'on annonçait devoir bientôt se séparer.
15 août- — [Effets volés dans l'église de Suresnes trouvés près les murs de l'enclos de M. de Chalus, à St-Cloud.]
16 août. — Il se répand que le Parlement de Bretagne venait de faire briàler, par la main du bourreau, le mémoire du duc d'Aiguillon et de décréter de prise de corps l'avocat Linguet qui en était l'auteur; que 18 membres de ce Parlement ayant été mandés en Cour par des lettres de cachet relativement à l'envoi de différentes pièces fait à tous les Parlements du royaume au mépris des lettres patentes qui avaient défendu cet envoi, avaient arrêté de renvoyer au ministère dans un même paquet toutes ces lettres de cachet, et de s'y rendre,
non en vertu des dites lettres, mais comme étant informés d'ailleurs des intentions du Roi ; et qu'on faisait liler des troupes dans cette province pour y assurer la tranquillité pendant la tenue prochaine des Etats. Il se répand aussi que le duc de Richelieu, gouverneur de la province de Guyenne, venait de partir en poste pour Bordeaux, muni de différents ordres du Roi tendant à faire faire sur les registres du Parlement quelques enregistrements forcés et quelques radiations. Il se répand en outre que M. le duc de Choiscul, ministre et secrétaire d'Etat, avait eu à Compiègne, avec M. le chancelier, une prise des plus violentes, que depuis ils ne se parlaient ni ne se regardaient plus et qu'ils passaient l'un devant l'autre sans se saluer. On disait aussi cjue la G^^e (j^ Barry venait d'être nommée dame d'atours de la future C^^e ^q Provence.
27 août. — Ce jour, l'abbé de Cicé, l'un des deux anciens agents généraux du clergé, nommé par le Roi à l'évêché de Rodez, et l'abbé de Guerne, ci-devant grand vicaire d'Auxerre, nommé à l'évêché d'Aleria, dans l'île de Corse, sont sacrés en l'église des Grands-Augustins par l'archevêque, duc de Reims, grand aumônier de France et président de l'assemblée du clergé qui durait encore (de La Roche Aymon), assisté des évêques d'Auxerre et d'Autun (de Cicé et de Marbeuf). Tous les députés du premier et du second ordre assistent à cette cérémonie, ainsi que plusieurs des autres prélats qui se trouvaient pour lors à Paris et un grand nombre de personnes de distinction. L'abbé de La Luzerne, autre ancien agent du clergé, nommé par le Roi à l'évêché de Langres, ne peut être sacré ce même jour comme il l'avait projeté d'abord, l'expédition de ses bulles ayant éprouvé à Rome un retard par la prétention qu'il avait formée de les obtenir gratis pour raison qu'il alléguait que, ayant fait autrefois le voyage d'Italie, il avait été arrêté par accommodement qu'il ne paierait que 18.000 livres au lieu de 80.000 livres.
29 août' — [Assemblée des chambres du Parlement, arrêt rendu par rapport à la cherté du pain.]
2 septembre. — Ce jour, les députés du premier et du second ordre composant l'assemblée générale du clergé, qui se tenait aux Grands-Augustins depuis le 14 mars précédent, sont admis à l'audience du Roi, à Versailles, avec tous les honneurs qu'a coutume de recevoir le clergé en corps. L'archevêque d'Arles
(de Jumilhac) porte la parole et il présente à S. M. les cahiers de l'assemblée qui se trouvait dissoute.
3 septembre. — Ce jour à 9 heures et un quart du matin, le Roi part du château de Versailles ayant dans son carrosse le duc de Villeroi, capitaine de ses gardes, le duc de Fleury, pair de France et un autre duc et pair. S. M. qui était en manteau ducal prend des relais à la grille de Sèvres où elle arrive en moins d'une demi-heure, les chevaux étant tout couverts d'écume. Elle se rend en aussi peu de temps à Paris au Palais où elle arrive accompagnée des gens d'armes de la garde, des mousquetaires et des chevau-légers, au milieu de deux haies formées à droite et à gauche par le régiment des gardes françaises et celui des gardes suisses, depuis la porte de la Conférence jusqu'au bas de l'escalier de la Ste-Chapelle. Les gardes du corps du Roi s'étaient saisis dès le matin de l'intérieur du Palais et des portes de la Grand' Chambre.
La séance se trouvant composée de la manière qui suit, savoir : 1° le Premier président (d'Aligre) et les présidents Lefèvre d'Ormesson, Bochart, de Lamoignon, de Gourgues, Le Peletier et Joly, présidents à mortier.
2° MM. Fermé, Gaultier, Pasquier, Mayneaud, Bretignières, Brochant, Degars, Rolland, Lemée, Dupont, Chavannes, Dubois, Noblet, Laguillaumyc, Boucher, Boula, Poitevin, Goislard, Robert, Rolland, Pommyer, Lenoir, de Sahuguet, Pourcheresse, Regnault, Farjonel, Leprestre, Roussel, Borry, Sauveur, de Bèze, Nigon et Goujon, conseillers de Grand'Chambre, formant en tout le nombre de 33.
3° M. le Chancelier accompagné de 4 maîtres des requêtes seulement : M^s Bertier, Meulan, Dufour et de Bonnaire.
4° Le Roi étant entré, précédé de M. le duc d'Orléans, de M, le duc de Chartres, de M. le prince de Condé, de M. le C'^ de Clermont, et de M. le O^ de la Marche, princes du sang, et ayant pris sa place, se sont aussi placés : les ducs de Luynes, de Brissac, de Fronsac, de Villeroy, de Tresme, d'Aumont, Charost, de St-Cloud, archevêque de Paris, Rohan-Rohan, Villars-Brancas, de Valentinois, de Nevers, de Biron, de La Valliére, de Fleury, de Duras, de La Vauguyon, de Praslin, pairs de France, et, à main gauche du Roi, l'archevêque duc de Reims, seul des pairs ecclésiastiques.
5o Le Roi ayant ordonne que l'on allât aux Chambres et que
l'on envoyât aux requêtes du Palais, sont entrés successivement et se sont assis et placés en leurs places ordinaires, les présidents et conseillers des Enquêtes et Requêtes, au nombre de 99 ei\ tout, en robes noires. Après quoi le Roi ayant déclaré que son chancelier allait expliquer ses intentions, M. le Chancelier a dit :
« Messieurs,
« Le Roi, après vous avoir fait connaître par une loi enregis- « trée en sa présence, qu'il importait au secret et à l'exercice « de son administration, ainsi qu'à la tranquillité de la province « de Bretagne, que l'afîaire intentée contre M. le duc d'Aiguillon, « honoré de sa confiance et chargé de ses ordres, demeurât « ensevelie dans l'oubli, devait penser que, soumis à ses volontés, « vous cesseriez de vous occuper de cette affaire.
« Néanmoins, dès le 2 juillet dernier, sur une information « anéantie, vous avez rendu un arrêt par lequel, sans autre e instruction préalable, sans preuves acquises, et au mépris « des règles et formes judiciaires, vous avez tenté de priver des « principales prérogatives de son état un pair du royaume dont « la conduite a été déclarée irréprochable par S. M. elle-même.
« Cet arrêt que S. M. a cassé par celui de son Conseil du « 3 juillet, qui vous a été signifié en la personne de votre greffier « en chef, de l'ordre exprès de S. M., a été suivi de vos « arrêtés des 11 juillet et l^r août par lesquels vous avez persisté « dans l'arrêt du 2 juillet.
« Le Roi a écouté vos représentations, il y a reconnu l'esprit « de chaleur et d'animosité qui les a dictées.
« Vous avez depuis multiplié les actes contraires aux volontés « de S. M.
« Votre exemple a été le principe et la cause d'actes encore « plus irréguliers, émanés de quelques autres Parlements.
R S. M. veut enfin vous raupeler à l'obéissance qui lui est due.
« Elle vient vous faire connaître ses intentions et vous impo- « ser le silence le plus absolu.
« Elle veut bien effacer jusqu'aux traces de votre conduite « passée et vous ôter les moyens de lui désobéir à l'avenir.
« Le Roi ordonne que :
« Les pièces envoyées au parlement de Paris, en conséquence « des arrêts du parlement de Bretagne des 21, 28 mars et 26 « juillet derniers ; — la minute et les grosses de l'arrêt du 7
« avril qui déclarent nulles les informations faites en Bretagne ; « — la plainte rendue par le procureur général du parlement de « Paris ; — celles rendues par M. le duc d'Aiguillon, MM. de la « Chalotais et le nommé Audouard ; — la minute et les grosses « de l'information faite à Paris ; — les conclusions du Procureur a général ; — les arrêts des 9, 26 mai, 26 et 28 juin ; — les deux « arrêts du 2 juillet ; — l'arrêt du dit jour ; — la signification « qui en a été faite à M. le duc d'Aiguillon ; — les représenta- « tions arrêtées le dit jour ; — les arrêtés des 11 et 31 juillet ; — • « les deux arrêtés du l^r août ; — ceux des 3, 8, 9 et 21 août « dernier, lui soient remis par les greffiers et ceux qui en sont « les dépositaires ».
Sur quoi, M. le Chancelier ayant appelé successivement Ysabeau, Dufranc, Fremin et Le Ber, ils se sont approches et ont remis les pièces ci-dessus mentionnées.
Ensuite, M. le Chancelier a dit :
« Le Roi ordonne que les dits actes et procédures, arrêts et « arrêtés soient supprimés de vos registres.
« S. M. vous fait défense de tenter de les rétablir en votre « greffe par copies ou expéditions, si aucunes existent des dits « actes, pièces et procédures, ou par procès-verbaux de rémi- « niscence du contenu des dits actes, pièces ou procédures, ou « par telle autre manière ou forme que ce puisse être.
« S. M. ordonne sous peine de désobéissance à son Premier « président ou à tout autre président ou officier qui présiderait • en son absence, de rompre toute assemblée où il pourrait « être question de rétablir, en tout ou partie les actes, pièces ou « procédures supprimés.
« Elle leur défend sous les mêmes peines, d'assister aux « délibérations que vous pourriez tenter de prendre malgré « eux à ce sujet, et d'en signer les procès- verbaux.
« A l'égard de vos représentations, S. M. a vu avec étonne- « ment que vous tentiez d'établir des rapports avec les évène- « ments de son règne et des événements malheureux qui de- « vraient être effacés du souvenir de tout bon Français, et aux- « quels son Parlement ne prit alors que trop de part. Elle veut « croire qu'il n'y a que de l'imprudence dans vos expressions. « [On assurait qu'à cet endroit le Chancelier avait ajouté la « phrase suivante : « Quoiqu'elle soit bien persuadée que s'il
a existe aujourd'hui des troubles dans le royaume, c'est vous a seuls qui les avez causés. »]
« S. M. persiste dans sa réponse au sujet des défenses qu'elle « a faites aux princes et aux pairs, et quoique ce qui se passe en « Bretagne vous soit étranger, elle veut bien vous dire qu'elle « ne souffrira jamais qu'on renouvelle une procédure que des « vues de sagesse et de bien public lui ont fait une loi d'éteindre ; « que les deux magistrats n'ont été arrêtés que parce qu'elle a « été offensée de leur conduite, et elle vous avertit que ceux « qui se conduiront comme eux ressentiront les effets de son a indignation.
« S. iVI. vous défend, sous peine de désobéissance toutes déli- « bérations sur cet objet.
« Elle vous défend pareillement de vous occuper de tout ce « qui n'intéresse pas votre ressort.
« Elle vous prévient qu'elle regardera toute correspondance « avec les autres Parlements comme une confédération crimi- « nelle contre son autorité et contre sa personne.
« Elle donne ordre à son Premier président et à tout autre « président et officier de son Parlement qui présiderait en son « absence de rompre toute assemblée où il serait fait aucune « proposition tendante à délibérer sur les objets sur lesquels « elle vous a imposé silence, ainsi que sur tout envoi qui vous « serait fait par les autres Parlements.
M. le Chancelier après avoir parlé au Roi a ajouté :
« Le Roi ordonne aux présidents et conseillers des enquêtes « et requêtes de se retirer dans leurs chambres pour y vaquer « à l'expédition des affaires des particuliers ».
Sur quoi ils se sont retirés et le Roi qui était entré à 10 heures et demi est sorti du Palais à 11 heures un quart pour se rendre au château de la Muette, devant chasser ensuite dans la plaine de Nanterre, et aller à Luciennes chez la C^^^ du Barry qui y occupait la maison qui appartenait ci-devant à la O^^ de Toulouse. On remarqua que le prince de Conti, le duc de Choiseul, ministre et secrétaire d'Etat et le président Pinon, président à mortier, ne s'étaient point trouvés à cette séance. Le Conseil dans laquelle elle avait été déterminée n'avait fini la veille qu'à plus de 10 heures du soir, et les ordres n'avaient été expédiés qu'à minuit pour les troupes, tant à Versailles qu'à Paris. Le
détail en parut dès le lendemain imprimé à l'imprimerie royale en une feuille in-4o et l'on eut soin de le répandre avec une sorte de profusion. Les chambres des enquêtes et requêtes s'assemblent séparément l'après-midi du même jour; il y a nombre de voix dans chaque Chambre pour décréter le Chancelier. A minuit elles envoient demander l'assemblée générale au Président qui fait réponse qu'il était couché et que ce serait pour le lendemain aussi matin qu'on le jugerait à propos. Effectivement l'assemblée commence le lendemain à 7 heures du matin, ne finit qu'à 2 heures après midi, et est continuée aux mercredi et jeudi suivants, nonobstant les défenses du Roi. Toutes les pièces et procédures enlevées d'une manière si surprenante avaient été mises dans le carrosse du Chancelier où elles furent vues de tout le monde lors de son départ du Palais.
7 septembre. — [Arrêt du Conseil d'Etat qui casse de maîtrise deux libraires non jurés, enregistré en la chambre syndicale. — Procès entre l'archevêque et la prieure perpétuelle de Bon-Secours, jugé en la Grand- Chambre à l'avantage du prélat.]
10 septembre. — Ce jour, le nonce du pape (Giraud) qui avait communiqué la veille au Roi, à Versailles, un bref du pape par lequel Sa Sainteté le commettait pour faire en son nom la cérémonie de la prise d'habit et donner le voile de religieuse carmélite à Madame Louise-Marie de France, se rend en la ville de St-Denis, en ses carrosses de cérémonie, accompagné de tout son cortège romain. Arrivé à la porte de cette ville, descendu de carrosse, revêtu des habits pontificaux, il en part monté sur une mule, au milieu de toute sa suite, pour aller à l'église des religieuses carmélites, donnant à droite et à gauche des bénédictions au peuple. Madame la Dauphine y était arrivée avant lui du château de Versailles, seule et sans autre personne de sa Cour. Cette princesse présente le voile au nonce qui en revêtit Madame Louise. Le discours est prononcé par Messire Mathias Poncet de la Rivière, ancien évêque de Troyes, abbé de deux abbayes commandataires et doyen du chapitre de St-Marcel, à Paris. 24 prélats, tant archevêques qu'évêques assistent h cette cérémonie à laquelle il se trouve d'ailleurs peu de monde, l'église étant fort petite. Il avait été distribué d'avance à Paris des imprimés, faits chez Didot, imprimeur, qui annonçaient qu'il avait été construit une tribune dans laquelle on trouvera des places au moyen de billets que l'imprimeur délivrerait aux
personnes qui lui compteraient la somme de 120 livres pour chaque billet. Il y était dit aussi que les dames ne porteraient point de paniers. Cet arrangement assez bizarre n'eut point lieu et l'on fit des reproches au lieutenant de police d'avoir permis l'impression de l'avis qui en avait instruit le public.
! 1 septembre. — il se répand que l'on affichait dans Paris de nouveaux placards séditieux ; que plusieurs commissaires en avaient levé dans différents quartiers, que l'un de ces placards portait en substance : « Si l'on ne diminue le pain et si l'on ne met ordre aux affaires de l'Etat, nous saurons bien prendre notre parti ». On parlait néanmoins plutôt d'augmenter le pain que de le diminuer. On avait aussi accroché à un des arbres du jardin du Palais-Royal le portrait de la C^^^ du Barry, au-dessous duquel on avait placé une poignée de verges et la lettre V.
14 septembre. — On apprend que la lettre de cachet qui retenait le sieur Rivot, curé de Gentilly, à 10 lieues de sa cure,venalt d'êtie révoquée, que ce curé avait repris l'exercice de ces fonctions, et que néanmoins, il se proposait de suivre les procédures commencées en la Chambre de la Tournelle du Parlement contre les dénonciateurs.
Le même jour on apprend que le Parlement de Bretagne avait fait, en se séparant pour prendre vacances, un arrêté des plus forts qui chargeait spécialement la Chambre des vacations de veiller aux intérêts de la Compagnie et de la province entière, et que cet arrêté, ainsi que celui du Parlement de Bordeaux du 13 août qui avait été si fort accueilli du public, se trouvaient imprimés dans la Gazette d' Utrecht ; que le duc de Choiseul, décidé contre le Chancelier, avait favorisé cette impression. On parlait toujours de la division qui régnait entre le chef de la magistrature et ce ministre qui dressaient réciproquement des batteries pour se contrecarrer et tâcher de se culbuter l'un ou l'autre.
14 septembre- — [Mort de l'archevêque d'Aix [de Brancas.]
15 septembre. — On continue de parler beaucoup d'augmentation sur le prix du pain et l'on apprend que pour favoriser cette augmentation on continuait d'enlever les pauvres ; que les archers connus vulgairement sous le nom d'archers de Vécuellt venaient d'être supprimés, qu'il était permis à toute
espèce d'archers indistinctement de les arrêter, chacun devant être payé pour capture ; que les officiers de maréchaussée dans toute l'étendue du royaume avaient reçu des ordres d'observer dans les marchés la conduite et les discours de tous les officiers de police relativement à la cherté du blé et à l'exécution du dernier arrêt du Parlement de Paris ; d'en dresser des procés-verbaux qu'ils enverraient en Cour ; que le nommé Malisset qui tenait toujours des magasins de grains à Corbeil enlevait toutes les avoines dont le prix se trouvait par ce moyen augmenté du double et qu'on en manquait sur les ports : qu'il était prudent de garder le plus profond silence sur tous ces malheurs, parce qu'une seule parole indiscrète était suffisante pour entraîner la privation de la liberté. La réunion de tant de circonstances fâcheuses faisait appréhender avec fondement un hiver des plus durs et en même temps des plus orageux.
18 septembre On apprend que le sieur Dulion de Boissi,
notaire, demeurant rue Coquillière, avait été arrêté par ordre du Roi et conduit à Charenton chez les Religieux de la Charité pour avoir donné un mémoire qu'on disait être fort de choses contre le Chancelier, M. le Contrôleur général (Terray), le sieur de Boullongne, intendant des finances et Amelin, son premier commis ; que sa charge était vendue et qu'il pourrait bien rester enfermé pour le reste de ses jours. Comme il avait déjà fait plusieurs autres extravagances, on avait sans doute jugé à propos de le traiter plutôt comme un insensé que comme un criminel d'Etat, quoique l'on eût apposé les scellés sur tous ses papiers en l'arrêtant.
[Arrêt du Parlement du 30 août, confirmant une sentence de mort du bailliage d'Aurillac, prononcée le 10 août précédent, contre un voleur nommé Jean MalapeyreJ.
25 septembre. — Dans la nuit de ce jour au mercredi suivant on vole, avec effraction, dans l'intérieur des bâtiments de l'Hôtel des Monnaies, trois sacs de 1.200 livres d'espèces nouvellement fabriquées, et peu s'en faut que l'on emporte aussi avec plusieurs lingots. On trouve le crochet dont on s'était servi, brisé dans les serrures. Plus d'un mois après on n'avait pu découvrir les auteurs de ce vol.
26 septembre. — Ce jour, le pain est porté à Paris dans tous les marchés à 15 sols et demi au lieu de 15 sols les 4 livres ; on
assurait qu'il serait porté jusqu'à 5 sols la livre pendant l'hiver et l'on appréhendait beaucoup les suites d'une augmentation aussi préjudiciable que déplacée, attendu l'abondance de la récolte de cette année. Il se répandait des bruits de révolte dans différentes provinces, entre autres à Lyon.
27 septembre. — On apprend que l'un des jours précédents fort avant dans la nuit, un particulier, sans doute pris de vin, qui passait dans la rue St- Julien le Pauvre, quartier de la place Maubert, s'y était échappé en propos fort indiscrets et en murmures contre le Roi, lui reprochant entre autres choses de faire mourir son peuple de faim, tandis qu'il venait de donner à la Csse du Barry, sa maîtresse, un carrosse qu'on disait avoir coûté 60.000 livres. (Tout Paris avait vu ce superbe équipage place du Carrousel, chez le sellier de S. M. ; il portait dans les armes pour devise : Boutez en avant). Sur ce qu'on lui représentait que si la patrouille du guet passait il serait arrêté, et qu'il fallait qu'il fût ivre pour tenir un pareil discours, il avait répondu qu'on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait, qu'il n'était point ivre, qu'il n'avait bu que pour un sol d'eau-devie ce qui le soutenait pendant 24 heures, n'ayant pas le moyen de mettre 4 sols à une livre de pain. Un autre particulier du village de Boulogne, près Paris, s'était également échappé à peu près vers le même temps, en plein jour et au beau milieu de la rue et devant tout le monde, en discours beaucoup plus indiscrets encore et même de nature à ne pouvoir être transcrits ; le tout relativement à la cherté du pain qui excitait dans tout le royaume un cri si général et si puissant fondé sur l'abondance de la récolte, qu'on croyait pouvoir espérer que le gouvernement serait forcé de baisser enfin le prix du pain, ce que tout le monde désirait avec ardeur.
30 septembre- — [L'évêque de Langres [de La Luzerne] sacré par l'archevêque de Paris.]
4 octobre. — [La procession du recteur de l'Université va à l'abbaye St-Antoine. — Sermon, contre l'irréligion fait par l'abbé Millon, de Saint-Sulpice, aux Cordeliers du Grand Couvent, avec l'assentiment de l'archevêque.]
5 octobre. — Ce jour dans l'après-midi, le nommé Jacques Jeule, gagne-denier, est pendu en place de Grève, comme ayant été déclaré dûment atteint et convaincu du meurtre par lui
commis à coup de couteau sur la personne de Pierre-François Briard.
6 octobre. — Le pain de 4 livres est porté dans les marchés de 15 sols et demi à 16 sols ; on continuait d'assurer qu'il irait jusqu'à 20 sols.
1 1 octobre. — [Deux voleurs de grand chemin rompus à l'entrée du bois de Vincennes.]
12 octobre- — [Le curé de Gentilly commence à poursuivre ses calomniateurs.]
14 octobre. — Ce jour, dans l'après-midi, on retire des étangs du village de Ville d'Avray, prés St-Cloud, le cadavre du nommé Charles, ci-devant pêcheur à St-Cloud, et demeurant actuellement à Suresnes. On lui trouva le visage entièrement couvert de son bonnet de laine qu'il avait eu la précaution d'enfoncer jusqu'au dessous du menton. On disait qu'il s'était noyé de désespoir de ce que 2 de ses enfants, dont un établi aubergiste à Sèvres, lui avaient tous deux successivement refusé de lui vendre pour un sol de pain en lui disant qu'il était trop cher pour qu'il fût possible de lui en donner à ce prix-là.
Le même jour, on apprend que l'un des jours précédents, sur la dénonciation qui avait été faite par un de Messieurs à la Chambre des Vacations du Parlement de Paris, de différentes manœuvres par rapport au blé, il avait été prononcé des décrets de prise de corps contie deux particuliers accusés de faire des accaparements ; que l'un de ces deux particuliers avait été arrêté à Mantes d'où il était, mais qu'on n'avait pas encore arrêté le second.
15 octobre. — [Un brocanteur pendu en place de Grève.]
16 octobre. — [Détail sur le chapitre général tenu par ordre du Roi en l'abbaye de Prémontré.]
17 octobre. — Ce jour, on ne me fait payer au marché le pain de 4 livres que 15 sols. Il se répand qu'il s'était tenu à Fontainebleau, un Conseil dans lequel il avait été question de la cherté du pain et que sur le partage des ministres dont quelques-uns soutenaient fortement les prétendus avantages qui résultaient de cette cherté pour les cultivateurs et propriétaires de fonds de terre, le Roi avait dit qu'on n'avait qu'à faire comme on jugerait à propos, mais qu'il prétendait qu'avant le 1er janvier le prix du pain fût remis à son ancien taux.
18 octobre. — Ce jour, il se répand que le duc d'Aiguillon et ceux qui avec lui avaient eu part aux troubles excités dans la province de Bretagne étaient parvenus à faire adresser aux Etats une déclaration du Roi, portant établissement du droit de gabelle dans cette province, ce qui excitait une nouvelle fermentation ; que les Etats avaient accordé le don gratuit et arrêté en même temps de faire au Roi de très humbles représentations pour demander le rappel des deux procureurs généraux du Parlement et la liberté des deux magistrats arrêtés en dernier lieu.
18 octobre. — [Le curé de St-Martin éprouve des difficultés de la part de l'archevêque par rapport à la résignation de la cure de St-Eustache.]
22 octobre. — Le sieur Regnault, huissier du Parlement, qui avait été envoyé à la poursuite des monopoliseurs du blé, dans le district de Mantes par la Chambre des Vacations, fait conduire à la Conciergerie un prisonnier, qu'on disait être d'une grande importance. C'était, à ce qu'on assurait, un fermier qui, dans un marché, avait augmenté tout d'un coup le blé de 4 livres par septier, et avait fait fermer les sacs, disant qu'il prenait tout. On en amena encore un autre quelques jours après dans cette même prison, ce qui excitait l'attention du public sur le parti que prendrait le Parlement à sa rentrée.
25 octobre. — [L'abbé Grisel subit interrogatoire à la Bastille, relativement au nouvel incident de l'affaire Billiard.]
27 octobre. — a peu près vers ce temps, les réverbères dont on avait commencé à faire usage en 1767 pour éclairer quelques endroits de la ville de Paris, se trouvaient répandus généralement partout, et l'on ne voyait plus nulle part les anciennes lanternes, ce dont tout le monde était fort content, en ce qu'il en résultait un avantage sensible par rapport à la sûreté publique. Il n'y avait que les filles de joie, tout au plus, qui puissent s'en plaindre, parce que leur petit commerce se trouvait gêné considérablement et qu'il leur devenait un peu plus difficile d'aller en emplette.
27 octobre. — [Vol fait nuitamment chez un notaire, cloître Ste-Opportune.)
31 octobre. — Une fille âgée de 24 ans, de la plus petite stature, puisqu'elle n'avait que 41 pouces de hauteur, contrefaite
de tout son corps, autant qu'il soit possible de l'être et de manière à fixer l'attention des personnes qui, par état, étudient et font des recherches sur les bizarreries de la nature, demeurant rue Montagne et près de la fontaine Ste-Geneviève, maison d'un perruquier, laquelle avait eu le malheur de se livrer par faiblesse à un homme marié du même quartier, des œuvres duquel elle était devenue enceinte, après avoir porté comme les autres femmes pendant neuf mois, accouche enfin par l'opération césarienne (la manière dont elle était conformée ne laissant à l'art chirurgical d'autre moyen à employer pour sa délivrance) et met au monde une fille de 21 pouces, suivant les uns, et selon d'autres, seulement de 14 pouces. Cette opération est faite très habilement par le sieur Cosme, chirurgien-accoucheur, demeurant rue des Poulies, en présence des accoucheurs les plus célèbres et de plusieurs autres chirurgiens au nombre de 40, Elle est soignée jour et nuit par 4 chirurgiens qui se relayaient et ne la quittaient point et qui fournissaient même aux frais du traitement, regardant comme une espèce de triomphe pour leur art, s'ils pouvaient la retirer de cette couche; mais elle meurt au septième jour, dans de grands sentiments de religion, munie des sacrements de l'Eglise, et après avoir édifié les personnes qui s'étaient trouvées auprès d'elle par sa résignation et sa patience dans ses souffrances qu'elle avait eu la force et la constance d'offrir à Dieu en expiation de ses péchés. Les chirurgiens demandent son corps, qui ne leur est point refusé, afin d'en faire l'anatomie et de le conserver comme quelque chose d'extraordinaire. Les chirurgiens qui avaient contribué à l'opération donnent chacun un écu de 3 livres pour contribuer aux frais de l'inhumation et au paiement du premier mois de la nourriture de l'enfant qui est mis en nourrice au Puits-Certain. Le père, qui était connu, devant être contraint, suivant ce que l'on assurait, de payer les autres mois et d'avoir soin de cet enfant tant qu'il plairait à Dieu de le conserver.
5 novembre. — [Bruits affligeants qui se répandent dans le public concernant le Parlement.]
11 novembre- — [L'archevêque de Narbonne renonce à sa place de commissaire pour la réforme des ordres religieux ; il est remplacé par l'évaque de Meaux [de Caussade.]
12 novembre- — [Messe de la rentrée du Parlement.]
14 novembre. — Ce jour, on ne me fait payer au marché le pain de 4 livres que sur le pied de 14 sols ; les exempts de police couraient les marchés pour empêcher qu'il ne fût vendu plus cher. On publiait qu'il diminuerait de 2 liards par chaque jour de marché, jusqu'à ce qu'il fût parvenu au prix de 12 sols, qui était celui auquel on se proposait de le fixer pour toujours.
16 novembre. — On publie un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, donné à Fontainebleau le 13 du même mois, qui ordonnait qu'il serait fait chaque année, par forme de loterie, à commencer au mois de février 1771, un remboursement de 3.600.000 livres, des billets des fermes dont le paiement avait été suspendu au commencement de cette année d'une manière indéterminée, jusqu'à l'entier acquittement des dits billets. On doutait fort <jue le Contrôleur général parvint à remplir son objet qui paraissait être de faire remonter un peu le crédit des fermiers généraux et de commencer à rétablir un peu de confiance publique. On imaginait que cet arrêt pouvait avoir pour principe les vifs reproches que le duc de Choiseul lui avait, disait-on, faits en plein Conseil, d'avoir ruiné le crédit du Roi et d'avoir serré les cordons des bourses au point qu'il n'était plus possible de les délier, ce qui devenait très préjudiciable dans les circonstances d'une guerre peut-être prochaine et à quoi il était important de remédier avec la plus grande célérité. On disait assez hautement que si le Contrôleur général ne trouvait pas le moyen de faire ce qu'on exigeait de lui, sa disgrâce était résolue. On désignait même déjà son successeur qui était, selon le bruit public, le sieur Foullon, homme de fortune, fils d'un ancien lieutenant criminel de Saumur et secrétaire greffier honoraire de l'ordre royal et militaire de St-Louis.
17 novembre. — [Le sieur Lebreton, greffier de la Tournelle du Parlement, meurt du chagrin que lui avait causé l'enlèvement des minutes du p.ocès d'Aiguillon, La Chalonais. — Lit de justice tenu à la Chambre des Comptes par ]\L le duc d'Orléans.]
25 novembre. — Ce jour, sur le soir, Charles- Jean- François Hénault, surintendant de la maison deM^'^la Dauphine, l'un des Quarante de l'Académie Française, honoraire de celle des inscriptions et belles-lettres, écrivain illustre et auteur de l'ouvrage immortel, connu sous le titre d'Abrégé chronologique de l'histoire de France, dont il avait déjà paru nombre d'éditions, décédé la veille en sa maison rue St-Honoré, près les Jacobins, âgé de
85 ans, est inhumé avec beaucoup de pompe, en l'église St-Roch, sa paroisse. Quantité de personnes distinguées par leur noblesse et par leur talent assistent à ses funérailles. Le nommé Piron, l'un des beaux et prétendus esprits forts du siècle, malheureusement trop connu pour son impiété, comme par l'obscénité de ses ouvrages était aussi mort, disait-on, depuis quelques jours (1). Il avait composé lui-même de son vivant son épitaphe qui était courte et que l'on pouvait très bien prendre au pied de la lettre. Elle était conçue en ces termes : Ci-git Piron qui ne fut rien, pas même académicien.
27 novembre. — Ce jour, traversant l'église de Notre-Dame, — et curieux de voir la décoration que M. l'archevêque de Paris, faisait faire de la chapelle qui lui avait été concédée depuis quelques années par le chapitre pour la sépulture de sa famille, près la porte des enfants de choeur, — sur ce qu'on m'avait dit que dans le fonds de l'autel, au lieu d'un tableau peint en huile suivant l'usage assez ordinaire, on avait représenté ce prélat qui était fort ressemblant, sur un panneau de boiserie sculptée (prosterné au pied d'une grande croix, un livre étant au bas d'un côté et de l'autre les attributs de l'épiscopat), je me trouve dans le cas d'observer qu'on avait enlevé à coups de ciseau toute cette sculpture, à l'exception de la croix, sans qu'on sût comment, ni pourquoi les choses s'étaient passées ainsi, ce qui donna lieu à quelqu'un de dire en plaisantant, qu'il fallait que l'on eût fait remarquer à M. l'archevêque qu'on avait représenté l'abbé Paris, diacre mort sur la paroisse de St-Médard, en odeur de sainteté, dans cette même attitude, ce qui sans doute avait été plus que suffisant pour l'empêcher de l'adopter pour lui-même.
30 novembre. — La Seine qui en 2 jours avait seulement augmenté tout d'un coup de plus de 6 pieds, diminue heureusement d'un pied. Quoique la diminution continuât les jours suivants, on ne laissait pas que d'appréhender pour cotte année une grande inondation d'après ce qu'on apprenait être arrivé dans différentes provinces.
\" décembre. — Ce jour, on ne me fait payer au marché le pain de 4 livres que 13 sols, au lieu de 13 sols et demi, et néan-
(1) Alexis Piron n'est mort que le 21 janvier 1773.
Mes Loisirs, Tome L 15
moins on ne regardait pas cette diminution comme quelque chose de durable et de permanent.
Le même jour, on apprend que M. Dupaty, avocat général du parlement de Bordeaux, auteur du célèbre arrêté du 13 d'août précédent, était heureusement sorti du château de Pierre-en-Cize, mais qu'en même temps il avait été exilé à Roanne, ville du Bas-Forez, qui lui était donnée pour prison. M™e Dupaty, fille du sieur Fréteau, maître des comptes et sœur du sieur Fréteau, conseiller au parlement de Paris, n'avait obtenu ce changement de captivité qu'en se jetant aux pieds de la C^^^ du Barry, M[aîtresse] d[u] R[oi], et la conjurant de bien vouloir employer son crédit auprès de S. M. Quelque basse que dût paraître une démarche de cette espèce dans l'afîaire d'un magistrat qui ne souflrait que pour avoir montré trop d'attachement à son état et à ses devoirs, elle était cependant bien pardonnable à la vive tendiesse d'une épouse qui avait tout à craindre pour les jours de son époux, attendu la délicatesse de sa complexion.
1" décembre- — ■ [Ordres du Roi signifiés aux religieuses hospitalières de la rue MoulTetard, par M. le lieutenant de police.]
3 décembre. — On apprend qu'une inondation occasionnée par la rupture des digues et le débordement d'un étang appartenant aux Bénédictins avaient fait un dégât considérable à Nemours, petite ville du Gâtinais, à 4 lieues de Fontainebleau; que depuis 7 heures et demi du matin jusqu'à 10 heures et demi, c'est-à-dire en 3 heures de temps, il s'était trouvé 7 pieds 1/2 d'eau, dans les parties les plus basses de cette ville et 3 pieds 1/2 dans les parties les plus hautes ; que plusieurs maisons avaient été emportées par les eaux ; mais qu'heureusement il n'avait péri qu'un jeune homme de 14 ans, sous les ruines d'une de ces maisons ; qu'on évaluait d'ailleurs la perte des denrées ou des effets à plus de 500.000 livres, et qu'il était aussi arrivé à Vendôme des accidents occasionnés par une inondation.
Le même jour, à 11 heures du matin, messire Jean-Rémy Vatry, licencié en théologie, curé de St-Philippe-du-Roule depuis 1738, décédé la veille en son presbytère, âgé d'environ 70 ans, est inhumé dans son église avec les cérémonies accoutumées, M. l'archevêque de Paris, collateur de cette cure dont l'érection n'est que de l'an 1699 et qui auparavant était unie à celle de Clichy-la-Garenne,lui donne pour successeur le nommé
7 décembre. — Ce jour, le Parlement s'étant assemblé au Palais à 6 heures du matin en part à 7 heures pour se rendre au château de Versailles et y assister au lit de justice indiqué la veille. Arrivé à Versailles dans la salle des gardes du corps disposée exprès, Messieurs ayant pris leurs places ont fait les députations ordinaires pour aller, suivant l'usage, au devant du Chancelier et ensuite au devant du Roi qui y est entré accompagné de M. le Dauphin, de M. le C*** de Provence et de M. le C'e d'Artois, du duc d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de Condé, du duc de Bourbon, du C^^ de Clermont, du prince de Conty, du C*® de la Marche, princes du sang. La séance se trouvant composée de la manière qui suit, savoir : 1° un seul pair ecclésiastique, l'évêque comte de Noyon ; 2° 3 maréchaux de France ; 3° 26 pairs laïques, parmi lesquels on remarqua le duc d'Aiguillon, qui n'avait pas encore pris séance depuis l'arrêt du Parlement rendu contre lui, et l'archevêque de Paris ; 4° 7 présidents à mortier ; 5» 5 présidents des enquêtes et requêtes ; 6° 21 conseillers de la Grand'Chambre ; 7° 12 conseillers d'Etat ; 8° 6 maîtres des requêtes ; 00 5 chevaliers de l'ordre, 3 gouverneurs des provinces, 8 lieutenants généraux des provinces ; 10° 65 conseillers des enquêtes et requêtes.
A peu près vers le même temps et à la même époque, il me tombe entre les mains 2 petites pièces satyriques, production ordinaires de l'imagination des Parisiens qui, heureusement, ne savent plus emploj^er pour se venger ou satisfaire leur mécontentement que les seules armes de l'esprit. L'une de ces pièces est l'épitaphe de M. Phélipcaux de St-Florentin, oncle du duc d'Aiguillon, devenu depuis peu duc de la Vrillièrc, avant sa mort ; et l'autre contre M. le duc d'Aiguillon et l'avocat Linguet son défenseur. On parlait aussi beaucoup des galons d'une nouvelle fabrique, faux et qui ne rougissaient pas. Il plaisait au public d'appeler ces galons, galons à la Chanceliïre, par allusion au caractère vrai ou supposé du Chancelier dont Dieu seul devait être le juge.
Epitaphe de M. Phélipeaiix de Saint-Florentin, duc de la Vrillière, ministre et secrétaire d'Etat, faite de son vivant.
cl-git, malgré son rang; un homme très commun, Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.
(Il n'avait que des enfants naturels et point de légitimes).
Vers contre M. le duc d'Aiguillon, pair de France, et M^ LingueV avocat au Parlement, auteur de son Mémoire.
Lorsqu'aux abois, le pacha d'Aiguillon Eut de Linguet découvert le repaire, Il l'y surprit travaillant au factum Qu'il a produit en faveur de Tibère.
« Hors ça, l'ami, dit le tyran breton, Tu sais mon cas, fais mon apologie.
— C'est, reprit l'autre, arriver à propos, Vous me voyez en haleine et dispos ; Je pelottais en attendant partie ».
Le même jour, le Parlement qui était arrivé de Versailles sur les 2 heures après midi, se rassemble au Palais vers les 7 heures du soir et, sur ce que, dans cette séance, il s'ouvre différents avis, entre autres celui de cesser absolument tout service, quelques-uns des magistrats jugent à propos de représenter à la Compagnie qu'il paraissait plus avantageux de remettre l'assemblée au lundi suivant 10 du même mois, 7 heures du matin, afin d'avoir le temps de se mieux concerter, et cet avis est unanimement adopté.
Le même jour, il éclate 3 banqueroutes considérables dans le corps des marchands drapiers de Paris, savoir de la part des sieurs Laignel, demeurant rue du Petit-Pont, près le petit Châtelet, à l'enseigne du Grand Monarque ; Cagniard, demeurant rue St-Denis, près la rue de la Tableterie, et Rollin, demeurant rue des Bourdonnais. Le premier des trois allait être nommé consul au mois de janvier suivant et était désigné pour passer dans quelques années dans l'Echevinage, comme notable bourgeois. On assurait que sa banqueroute, ainsi que celle du sieur Cagniard, montait à la somme de 800.000 livres, et qu'ils étaient entraînés tous trois par le nommé Durant, gros fabricant de drap de la ville de Louviers, qui, de son côté, faisait aussi une banqueroute très considérable.
1 1 décembre. — Ce jour, 8 heures du matin, M. le Premier président ayant rendu compte au Parlement, toutes les Chambres assemblées, de son voyage de la veille, qui n'avait pas eu grand succès, car s'étant rendu à Versailles aussitôt après l'assemblée de la veille pour faire part au Roi de l'arrêté de la Compagnie, sur ce qu'il lui avait été dit, quoique S. M. fût encore à Versailles, qu'elle en était partie pour aller à la chasse et qu'elle coucherait au château de la Muette, il avait jugé à
propos de se transporter le même jour au dit château, ou, après avoir attendu fort longtemps sans pouvoir parvenir à parler au Roi, il s'était enfin adressé à M. le prince de Soubise, pour le prier de vouloir bien avertir S. M. qu'il désirait avoir l'honneur de lui parler; que ce jirince étant venu deux différentes fois lui annoncer que le Roi ne voulait point le voir et n'avait rien à lui dire, sur ses instances réitérées et sur les représentations du susdit prince de Soubise, le Roi s'était enfin déterminé à écrire avec son crayon sur une carte (il jouait pour lors au jeu de whist) la réponse suivante : Le Premier président se trouvera mercredi prochain à Versailles à 7 heures du soir, où je lui ferai réponse. J'ordonne à mon Parlement de reprendre ses fonctions, il est arrêté qu'il serait fait registre de la première phrase de la réponse qui avait indiqué au Premier président l'audience pour le lendemain 7 heures du soir, et sur le surplus la délibération continuée au jeudi suivant 9 heures du matin, les Chambres demeurant toujours assemblées, ce qui commençait à faire éprouver à toutes les personnes de pratique l'effet cruel d'une vacance, puisqu'il ne paraissait au Palais aucun procureur, ni aucun avocat en robe, et qu'au Châtelet même les avocats avaient cessé tout service.
13 décembre. — On désirerait pouvoir effacer jusqu'au sou venir de l'horrible attentat qui suivit l'événement des démissions du Parlement. Un fanatique insensé de la lie du peuple, laquais de profession, nommé Robert-François Damions, attenta à la vie du Roi et le blessa d'un coup de couteau au côté droit, ent^ft les côtes, dans la cour du Château de Versailles, sur les 5 heures 3/4 du soir, le 5 janvier 1757, S. M. étant prête à monter en carrosse pour aller souper et coucher à Trianon. Ce scélérat est arrêté sur le champ, jugé le 26 mars par la Grand'Chambre assistée des princes et des pairs, et exécuté le 28 à la satisfaction de toute la nation indignée. Il avoue avoir eu le dessein d'exécuter son crime le jour même du lit de justice, 13 décembre 1756, dans la cour du Palais, et l'on tente les moyens de lui faire inculper plusieurs magistrats du Parlement dans ses déclarations (1).
19 décembre- — [L'abbc d'Imbercourt, vicaire général du diocèse d'Orléans trouvé mort dans sa chambre, inhumé à St-Séverin.]
(1) Ge paragraphe n'est poin% comme on pourrait être tenté de le croire, une interpolation, mais une réminiscence inspirée à raiitciir par la crl.sc que subissait alors le régime parlementaire.
230 JOURNAL DE HARDV [1770]
22 décembre. — Ce jour on me fait payer au marché le pain de 4 livres 13 sols et demi au lieu de 13 sols, mais on le remet à 13 sols le jour de marché suivant.
Le même jour, il me tombe entre les mains un anagramme assez singulier fait sur les noms de baptême et de famille de M, le Chancelier qui s'appelait René-Nicolas-Charles-Augustin de Maupeou.
Anagra-!vime.
René, Nicolas,
Char les, Aug u st in,
D eMa u pe ou.
Nous chancelier mauvais, né pour le dégât.
24 décembre. — Ce jour, vers la fin de la matinée, M. le duc de LaVrilliére, secrétaire d'Etat, ayant le département de Paris, se transporte chez le duc de Choiseul, ministre et secrétaire d'Etat, ayant le département de la guerre, et celui des affaires étrangères, il lui demande de la part du Roi la démission de ces places et de la surintendance des postes et lui notifie des ordres de S. M. de se retirer à sa terre de Chanteloup dans 24 heures. Il va ensuite chez le duc de Praslin, ministre et secrétaire d'Etat au département de la marine, lui demande également la démission de ses places et lui notifie des ordres de se retirer à sa terre de Praslin, dont l'exécution est suspendue à quelques jours, attendu sa mauvaise santé. Le duc de Choiseul se rend le même jour de Versailles à Paris pour se disposer à son départ. Il quitte son hôtel de la rue de Richelieu le lendemain à midi moins 5 minutes, pour se rendre à sa terre de Chanteloup, autrement dit Amboise, dans la Touraine, environ à 47 lieues de Paris. Ce seigneur qui avait été appelé au ministère des affaires étrangères en 1759, lors de la disgrâce du cardinal de Bernis qui en était chargé, s'était acquitté depuis ce temps de tout ce qui y avait rapport de manière à lui concilier l'estime et la considération de toutes les Cours. Deux préposés de la police ne quittèrent la porte de son hôtel que lorsqu'ils eurent été témoins que son départ s'exécutait dans les 24 heures. Il est visité pendant ce temps par un très grand nombre de per-
sonnes de la première distinction, qui se font inscrire chez lui, attendu qu'il ne recevait personne. Les ambassadeurs des Cours étrangères parurent touchés de sa disgrâce à laquelle M^ie la Dauphine témoigna aussi de son côté être fort sensible. On disait de lui que, comme beaucoup d'autres, il avait eu des ennemis étant en place, mais que comme nul autre déplacé, il avait eu des amis. Le prince de Conti qui ne l'aimait pas, à ce qu'on assurait, le regardait comme l'homme le plus haut, le plus ingénieux et le plus nécessaire à la Cour. Il donne ordre avant de partir que l'on vende tous ses équipages, ce qui commence à s'exécuter dès le samedi suivant ; un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes s'empressent de se trouver sur la route de son exil pour le saluer, ce qui faisait dire à bien des gens que sa retraite était glorieuse, tandis que d'autres cherchaient à le noircir en lui imputant les malversations les plus répréhensibles. Les personnes les plus raisonnables se contentaient de dire que ses successeurs dans les différentes parties du ministère dont il avait été chargé, deviendraient ses apologistes ou ses accusateurs. Ces deux exils font une grande sensation, à la Cour comme à la Ville, et chacun en raisonnait selon qu'il en était affecté ; on les regardait comme l'ouvrage de la C^^^ du Barry, du Chancelier et de sa cabale, on prétendait même que le prince de Condé y avait beaucoup de part. On assurait que le duc de Choiseul avait dit que ce qui le consolait de sa retraite, c'était d'être parvenu auparavant à cimenter la paix entre les Cours de France, d'Espagne et d'Angleterre. Ce qui étonnait beaucoup tout Je monde, c'était de voir, contre les règles ordinaires, disgracier deux ministres sans qu'on eût prévu auparavant qui serait en état de les remplacer.
26 décembre- — [Placard levé par un commissaire rue de Bièvre.J
31 décembre. — Ce jour, les chambres du Parlement s'étant assemblées, conformément à l'arrêté du samedi précédent, et n'ayant reçu aucune réponse de la Cour, arrêtent de demeurer toujours dans le même état, et s'ajournent au vendredi suivant 4 janvier 1771. Il court un bruit que l'on négociait un arrangement et que le Roi suspendrait purement et simplement l'exécution de son édit.
Le même jour, on apprend que MM. de Loyac et Lanoué, conseillers du parlement de Bretagne, qui avaient été arrêtés à Compiègne au mois d'août précédent et enfermés au château de Vin-
cennes, en étaient sortis depuis peu et avaient eu ordre de retourner à Rennes sans passer ni par Paris, ni par Versailles, et que M^ Dupaty, avocat général du parlement de Bordeaux, qui d'abord, au sortir du château de Pierre-en-Cize, avait eu la ville de Roanne pour prison, avait eu la permission de retourner à Bordeaux, adoucissement bien léger que la Cour jugeait sans doute à propos d'apporter à la vive douleur dont tous les magistrats devaient être pénétrés à la vue des cruelles entreprises formées contre eux.
7 janvier. — On est assuré par la Gazette de France que le Roi venait de nommer secrétaire d'Etat au département de la guerre qu'avait ci-devant le duc de Choiseul, le marquis de Monteynard, lieutenant général de ses armées et commandeur de l'ordre royal et militaire de St-Louis. Ce seigneur a fait son noviciat chez les ci-devant soi-disant jésuites, pourquoi on l'appelait, disait-on à la Cour, en plaisantant, le père Monteynard. On parlait du cardinal de Bernis, notre ambassadeur à Rome, pour les affaires étrangères (que quelques personnes donnaient aussi au duc d'Aiguillon) et de l'abbé Terray, contrôleur général, pour la marine ; au moins était-il certain qu'il faisait toutes les affaires relatives au département, comme par intérim, et que le duc de La Vrillière, secrétaire d'Etat donnait les signatures. M^ Bertin, secrétaire d'Etat était chargé, à ce qu'on disait, du portefeuille des Affaires étrangères, dont le Roi se proposait de s'occuper avec l'abbé de La Ville.
15 janvier. — Ce jour, les Chambres du Parlement s'étant assemblées conformément à l'arrêté du vendredi précédent pour recevoir la réponse faite par le Roi le dimanche précédent sur l'arrêté du 7 du même mois, et la demande des lettres patentes sur le commerce des grains ; cette réponse portait sur ce qui suit :
« Mon Parlement, en reprenant son service ordinaire,est « rentré dans son devoir dont il n'aurait jamais dû s'écarter. « Son arrêté contient des maximes contraires aux principes éta- « blis dans mon édit dont je maintiendrai l'exécution ».
« J'envoie à mon Parlement des lettres patentes sur le com- « merce des grains ».
Arrêté du Parlement.
« La Cour, toutes les Chambres assemblées, délibérant sur la réponse du Roi et persistant dans les principes et protestations contenues dans son arrêté, arrête que les Chambres demeureront assemblées pour ne s'occuper que des affaires intéressant le public et notamment de l'affaire des grains ».
« Arrête en outre, que les commissaires nommés par l'arrêté du présent mois s'assembleront ce soir pour travailler au remontrances portées audit arrêt ».
Les 58 membres du Parlement qui avaient opiné pour la reprise du service ont occasion de reconnaître par la susdite réponse du Roi qu'ils avaient été les dupes d'une fausse négociation , ce qui les détermine à se ranger à l'avis des autres membres et leur inspire encore plus d'ardeur qu'ils n'en avaient auparavant, et la prédiction du public qui avait dit en plaisantant sur cette reprise du service que ce n'était qu'un faux dégel, par allusion au froid qu'il faisait alors, se trouve vérifiée. On débitait que le prince de Condé, qui avait paru s'entremettre dans le prétendu accommodement, ne l'avait fait que pour accélérer le jugement du procès de la princesse de Monaco qui plaidait en séparation contre son mari, et qui effectivement avait été terminé dans l'intervalle de la réponse et de la nouvelle cessation. Cette princesse, avantageusement partagée des dons de la nature, était destinée, suivant les bruits publics, à supplanter la Ctesse du Barry.
17 janvier. — il court un bruit dans le public que le prince de Condé s'était retiré à Chantilly par ordre du Roi ; que le Chancelier était parvenu à persuader S. M, que ce prince l'avait compromise dans l'arrangement qu'il avait voulu ménager en faveur du Parlement. On disait aussi que l'abbé Terray, Contrôleur général qui tenait au prince de Condé pourrait bien éprouver une disgrâce, attendu que le Chancelier qui était uni au duc Aiguillon, cherchait à le renverser pour affaiblir le parti qui lui était contraire et affermir le sien.
18 janvier Le froid qui était très cuisant depuis environ 10
jours cesse enfin, il commence à dégeler et la grande quantité
de neige qui était tombée rend les rues de Paris fort mauvaises et désagréables pour les gens de pied.
19 janvier. — [Assemblée des chambres du Parlement contre les monopoleurs sur les grains continuée au lundi suivant. — Lettre de cachet de oui et de non portée nuitamment chez tous les magistrats du Parlement.]
20 janvier. — Ce jour, dans la matinée, tous les magistrats du Parlement s'étant rendus chez M. le Premier président pour lui faire part des lettres de cachet qui leur avaient été signifiées dans la nuit, conviennent, de son consentement, de s'assembler à la Grand'chambre le même jour à 4 heures après-midi ; mais M. le Premier président et tous MM. les présidents à mortier ayant reçu dans l'intervalle des lettres de cachet qui leur défendaient de se trouver à cette assemblée ; MM. des Enquêtes et Requêtes, ainsi que MM. les conseillers de la Grand'Chambre, présidés par M. Fermé, doyen du Parlement, rendent compte de la conduite qu'ils avaient tenue dans la nuit précédente lors qu'on leur avait apporté les lettres de cachet, ils font tous la déclaration suivante.
« Nous déclarons unanimement à M. le Premier président, par la bouche de M. Fermé, notre doyen, qui a présidé à la compagnie, que notre intention a été et sera toujours de continuer notre service dans le Parlement conformément aux divers arrêtés de la Compagnie et notamment à celui du 18 de ce mois qui lie tellement tous ses membres qu'aucun ne peut sans violer son serment s'écarter des principes qui ont déterminé les dits arrêtés. Déclarons ultérieurement que ce sont les vrais et sincères sentiments qui nous ont animés et dans lesquels nous persévérons inviolablement. »
Entre 9 et 10 heures du soir, l'assemblée étant terminée, les portes de la Grand'Chambre s'ouvrent et l'on en voit sortir d'abord les huissiers frappant de la baguette devant le doyen, comme ils ont coutume de faire devant le Premier président ; ensuite le doyen, (M. Fermé, âgé de 82 ans,) s'appuyant sur un secrétaire de la Cour, et tenant dans ses mains tremblantes la déclaration ci-dessus transcrite, puis tous les présidents et conseillers des Enquêtes et Requêtes, en ordre de Cour et marchant très posément deux à deux, éclairés par des flambeaux que portaient les domestiques, lesquels se rendent en l'hôtel de M. le Premier président, où se trouvent pour lors les présidents à
mortier et remettent la déclaration susdite à ce magistrat qui leur fait l'accueil le plus distingué. Les personnes qui furent les témoins de cette cérémonie, triste et fort ressemblante à des funérailles ne purent s'empêcher d'être attendries jusqu'aux larmes. On était pénétré de la plus vive douleur de voir l'affreuse inquisition que la Chancellerie s'efforçait d'établir et l'on était singulièrement frappé de l'horreur du tableau d'événements funestes qui se présentaient comme dans un lointain, et dont ils ne paraissait pas possible de se garantir, à moins d'un miracle de la toute puissance de Dieu.
Dans la nuit de ce jour au lundi suivant les mousquetaires des deux compagnies distribuent à plus de 130 magistrats du Parlement et à tous les présidents à mortier, le Premier président excepté, des lettres de cachet qui les exilaient et les dispersaient dans différents endroits du royaume. Ces lettres étaient conçues à peu prés en ces termes : « Monsieur....
ayez à vous rendre dans le jour, sans voir personne à (lieu
de l'exil) ; sur ce je prie Dieu, etc.. Ce qu'il y avait de plus frappant et de plus remarquable dans les dispositions de cet exil, c'était l'affectation de séparer par un éloignement considérable le père de son fils et le fils de son père, de placer Içs magistrats les plus distingués soit par leur naissance, soit par les qualités personnelles, dans des villages où ils trouveraient à peine de quoi se loger et se nourrir ; d'en placer d'autres dans des endroits fort écartés et dont l'air ne pouvait être que préjudiciable à leur santé et à leur complexion délicate, affectation que l'on ne pouvait regarder que comme la suite d'une délibération prise avec la méchanceté la plus noire et la plus réfléchie. Un huissier de la chaîne avait aussi signifié à tous ces magistrats un arrêt du conseil qui les déclarait, chacun en particulier, privé de son office, confisqué au profit du Roi et mis aux parties casuelles, leur défendait de jamais prendre la qualité de conseiller ou de président du Parlement, les déclarait incapables, eux et leurs enfants, de jamais posséder aucune charge de judicature etc. Il n'était pas difficile de reconnaître que cet arrêt avait été dicté par la passion.
28 janvier. — Les nouveaux juges de la juridiction consulaire n'ayant pu prêter le serment accoutumé devant le Parlement exilé et dissous, et le Chancelier ne croyant pas apparemment pouvoir exiger d'eux qu'ils le prêtassent devant la cour inter-
médiairc, surnommée le Sénat parisien, les anciens sont continués jusqu'à nouvel ordre par lettre de cachet ; la même chose était arrivée en 1757.
Les Comédiens français ordinaires du Roi ayant donné sur le grand théâtre de la salle du château des Tuileries où ils ont été transférés l'année dernière, les Plaideurs, comédie de Racine en trois actes, à l'endroit de cette pièce où il est dit : Comment plaiderions-nous ? Nous n'avons point d'avocats, le parterre applaudit à l'unanimité, des pieds et des mains, avec tant de fracas et si longtemps que l'acteur crut ne pouvoir jamais achever son rôle. C'était une forte allusion à la situation actuelle de l'ordre des avocats, par rapport à l'exil du Parlement, dont les antiparlementaires ne devaient pas être satisfaits. On imagine bien qu'on ne remettra pas de sitôt cette pièce au théâtre.
29 janvier. — On est informé que les princes du sang avaient tous reçu un mémoire anonyme sur les malheureux troubles dont le public était agité et qui étaient la suite du parti violent pris contre le Parlement exilé ; que ce Mémoire qu'on disait être parfaitement bien fait et qui paraissait venir de bonne main, portait entre autres choses que, s'ils ne venaient au secours de la nation et s'ils continuaient de demeurer dans l'indifférence et l'inaction sur tout ce qui se passait, ils devaient s'attendre aux événements les plus funestes ; qu'on était disposé à ne leur laisser ni repos ni tranquillité qu'ils n'eussent manifesté en public les démarches qu'ils avaient faites auprès du Roi ; que ce mémoire avait donné lieu à plusieurs assemblées et à plusieurs conférences qui avaient eu pour objet d'aviser au moyen de parler au Roi et de lui faire connaître la vérité. On prétendait que les princes étaient divisés: trois, savoir : le duc d'Orléans, le duc de Chartres et le prince de Conti se trouvent de l'avis de parler au Roi ; et les trois autres, savoir : le prince de Condé, le C** de Clermont, le C'^ de La Marche, se trouvant de l'avis contraire. On débitait que le prince de Condé était parvenu à parer le coup d'une lettre de cachet que le Chancelier avait surprise au Roi contre lui, le vendredi précédent en se rendant promptement à Marly sur le soir du même jour et en se procurant un entretien particulier avec S. M. qui l'avait retenu à souper et qu'il n'avait quittée qu'à 2 heures du matin. On parlait aussi d'un placard trouvé dans le Palais-Royal qui n'avait pas laissé que de causer de l'inquiétude à M. le duc d'Orléans. Ce placard était soi-disant
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conçu en ces termes : Montrez-vous, grand prince, et nous vous mettrons la couronne sur la tête. Un placard de cette espèce et tous ceux précédemment trouvés dans différents endroits de Paris prouvaient à quel point était poussée la fermentation et combien il en était à désirer que quelque ange de lumière et de paix pût venir désiller les yeux de notre Monarque en lui faisant connaître la profondeur du précipice où il était sur le point de se jeter sans le savoir, tandis qu'il croyait augmenter son autorité, et en lui dévoilant le noir tissu des intrigues diaboliques à la faveur desquelles on cherchait les moyens de l'y plonger sans ressources.
!«■ février. — il se répand que le Roi avait témoigné au duc d'Orléans, premier prince du sang, son mécontentement des assemblées particulières et des conférences qu'il avait tenues sans sa permission avec les autres princes, relativement au Mémoire anonyme qui leur avait été adressé ; mais que, quelque mécontent qu'il parût, il n'avait pas laissé que d'écouter tout ce que le prince avait cru lui dire pendant une conversation qu'on disait avoir duré 20 minutes. On assurait que, lorsqu'ils s'étaient séparés, on avait entendu le Roi dire : « Adieu, duc d'Orléans, sans rancune ».
jef février. — • [Révolte à la Salpêtrière et à Bicêtre. — Les recteurs et suppôts de l'Université portent, suivant l'usage, les cierges de la Chandeleur.]
5 février. — Ce jour, le commissaire Désormeau, de la place Maubert, arrête et fait conduire dans les prisons du Grand Châtelet, après avoir dressé un long procès-verbal pour constater le délit suivant l'usage ordinaire, une jeune fille, repasseuse de linge chez les blanchisseuses, pour avoir entrepris d'empoisonner sa mère, qui était déjà incommodée, en mettant du vertde-gris dans sa tisane. Cette jeune fille qu'on disait être assez jolie et n'être âgée que de 19 ans avait été arrêtée d'après la déclaration du sieur Henry, maître en chirurgie, lequel avait été appelé pour traiter cette femme qui heureusement ne meurt point de cet accident, n'ayant avalé qu'une demi-tasse de sa tisane. On se proposait bien au Châtelet d'instruire le procès de cette jeune fille très lentement, afin de ne pas se trouver dans le cas de l'envoyer par appel au Sénat parisien qui n'opérait guère mieux dans le criminel que dans le civil.
8 février. — On fait courir le bruit que le crédit de la C^e du Barry auprès du Roi commençait à diminuer ; que S. M. lui avait refusé bien décidément de faire le duc d'Aiguillon ministre, lui déclarant très positivement qu'il ne le serait jamais ; qu'on cherchait à la supplanter et à lui substituer une autre maîtresse qui portait le nom de Juliette Smith, qu'on disait fort jeune et extrêmement belle ; on parlait toujours aussi de la princesse de Monaco, et d'une troisième qu'on ne nommait point. On publiait aussi que les conseillers d'Etat et les maîtres des requêtes avaient annoncé au Chancelier qu'ils ne viendraient plus au Palais, passé le samedi 16 du même mois, étant las et rebutés de se donner journellement en spectacle pour ne rien faire. Un maître des requêtes avait dit à quelqu'un que l'on verrait dans peu du nouveau, mais était-ce en bien ou en mal ? C'est sûr que l'on n'osait point hasarder de conjectures. Quelques personnes soutenaient que le Chancelier était fort tranquille, tandis que d'autres assuraient au contraire qu'il était très inquiet et qu'il ne prenait de repos ni jour ni nuit, et qui n'empêchait pas qu'il continuât de vexer les magistrats du Parlement exilés, à mesure que les occasions s'en présentaient. Tl venait de refuser la permission de venir à Paris au président Gaultier de Bésigny, président honoraire de la deuxième Chambre des Requêtes, qui avait eu le malheur de perdre, depuis son exil, un fils unique âgé de 22 ans et qui donnait les plus grandes espérances, en la personne d'Adrien- Joachim- Jules de Bésigny, marquis de Bellegarde, conseiller au Châtelet depuis 18 mois, mort subitement en l'hôtel du C*^ d'Ons en Bray, son oncle, chez lequel il était allé dîner, rue de Bourbon (faubourg St-Germain) présenté en l'église paroissiale de St-Sulpice et transporté ensuite en celle des religieuses Bernardines de l'abbaye de Panthcmont, rue de Grenelle, le 31 janvier précédent, où il avait été inhumé, Madame sa mère, qui y était en couvent, l'ayant désiré ainsi. Ce n'était aussi qu'avec la plus grande peine qu'il avait consenti que le jeune président à mortier (Le Peletier de Rozambeau) vint pour les couches de son épouse, avec injonction de repartir aussitôt que les couches seraient faites. Quelques personnes qui ne consultaient que les sentiments de leur cœur annonçaient comme chose certaine que le Parlement serait rappelé dans peu ; mais le plus grand nombre était de ceux qui avaient beaucoup de peine à se le persuader, ne paraissant presque pas possible que le Parlement fut rétabli sans que le
Chancelier fut écarté, opération d'une exécution très difficile^ attendu le crédit dont il jouissait toujours, et la souplesse de son génie à la faveur duquel il savait présenter au Roi les plus grands maux comme devant tourner au plus grand bien de l'Etat, ce qui avait donné lieu à ce mauvais jeu de mots sur son nom : k Que de maux pour un pou 1 Sire, que ne l'écrasczvous ? » On prétendait aussi que le Roi n'oubliait point le duc de Choiseul, que son nom était souvent dans sa bouche, et l'on inférait, peut-être assez mal à propos, de ce qu'il ne nommait point aux places de ce ministre, qu'il pourrait bien revenir, les Cours étrangères ayant témoigné tous leurs regrets de ce qu'il n'était plus en place en le comblant d'éloges.
13 février. — Ce jour, le Roi, informé que les princes et les pairs se disposaient à lui présenter des représentations en forme de Mémoire sur l'exil du Parlement, adresse au duc d'Orléans,^ premier prince du sang, la lettre suivante :
« Mon cousin,
« Il m'est encore revenu que les princes de mon sang avaient « des projets d'assemblées et de mémoires. Je suis bien aise de « les prévenir que tous projets dans ce moment, et notamment « à l'occasion de l'arrêté de Rouen, me seraient souverainement « désagréables et que je ne veux que leur marquer mes bontés....
« Sur ce, je prie Dieu )>
On assurait que les représentations projetées étaient signées de cinq princes, savoir : du duc d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de Conti, du prince de Condé et du C'« de Clermont ; le C*« de la Marche qui avait pris, on ne pouvait trop concevoir pourquoi ni comment, un travers singulier sur les affaires du Parlement, avait, disait-on, refusé de les signer, et de 12 ducs et de pairs parmi lesquels on nommait les ducs de Noailles, capitaine des gardes de quartier, de Duras, premier gentilhomme de la chambre du Roi de service, de Brissac, de Nivernais, de Fronsac, fils du duc de Richelieu, le duc d'Uzès et l'évêque de Langres (de la Luzerne), seul des pairs ecclésiastiques. On disait que d'après la réception de la lettre ci-dessus, le duc d'Orléans s'était déterminé, de concert avec les princes et pairs, à écrire une lettre au Roi en réponse dans laquelle il avait inséré finement les principaux articles des susdites représentations ; une pareille démarche de la part de ce prince, si elle était vraie, n'annonçait rien moins que de l'indifférence sur la
situation actuelle des affaires de la magistrature entière qui se trouvait exposée à la plus cruelle situation suscitée par un homme élevé et nourri dans son sein.
14 février- — [Mort de l'épouse du sieur Billiard, ci-devant caissier de la ferme générale des Postes, prisonnier au château de la Bastille.]
15 février. — [Messe annuelle pour le Roi et la famille royale célébrée par les chanoines réguliers de l'abbaye de St- Victor. — Lettres adressées par les princes du sang au Parlement de Rouen.]
20 février. — [Visite générale faite dans toutes les imprimeries de Paris par le sieur d'Hémery.]
22 février. — On est informé que M. l'archevêque de Parisqui s'était trouvé incommodé sur le soir du jour de la Chande, leur, de colique néphrétique dont il avait déjà ressenti quelques atteintes vers la fin de décembre 1770, et pour laquelle les sieurs Cochu, son médecin, et Moreau, premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, avaient jugé à propos de le faire saigner trois fois et de lui faire prendre des bains, venait, par les conseils de ces mêmes médecins, qui lui avaient déclaré que le travail lui était absolument contraire et empêchait l'efficacité des remèdes, de nommer quatre grands vicaires (il n'en avait point depuis plusieurs années, craignant de les compromettre avec le Parlement) et ces quatre grands vicaires étaient : 1° l'évêque de Cydon in pariibus (Hachette Desportes) ; 2° l'abbé Thierry, chanoine et chancelier de l'Université ; 3° l'abbé Morin Dumarais, chanoine ; 4o l'abbé Desplasses, aussi chanoine. L'état de ce prélat, suivant quelques personnes, devenait de jour en jour plus inquiétant, il se plaignait continuellement d'une grande chaleur d'entrailles, et les médecins, à le bien prendre, ne connaissaient, disait-on, rien à sa maladie. Malgré tous ces bruits, d'autres personnes soutenaient qu'il était très bien et tout à fait hors de danger.
Le Roi, qui s'était trouvé, à ce qu'on disait, indisposé, garde la chambre toute la journée pour prendre des eaux et on lui dit la messe dans son appartement.
23 février. — Ce jour, vers 10 heures du matin, M. le Chancelier se rend au Palais, pour ainsi dire, les armes à la main, et avec le même appareil dont il avait déjà fait montre le 24 janvier ; il était accompagné du duc de La Vrillière,secrétaire d'Etat, de l'abbé Terray, contrôleur général et du marquis de Mon-
teynard, secrétaire d'Etat et ministre de la guerre. On n'avait point interdit au public l'entrée des cours, mais on avait eu le soin de tenir fermées toutes les portes à l'exception de celle de la Ste-Chapelle, ce qui n'empêchait pas qu'il se fut introduit un assez bon nombre de particuliers dans la Grande Salle> mais aucun dans la Grand'Chambre, comme la fois précédente. L'intérieur du Palais était presque aussi bien gardé que pouvait l'être une citadelle.
23 février. — Mort de l'abbesse de Malnouë, ci-devant prieure perpétuelle du prieuré de Notre-Dame de Bon-Secours, rue de Charonne
M"e Rossignol).]
24 février. — [Présidents des nouveaux conseils supérieurs établis dans le ressort du Parlement de Paris présentés au Roi. — Un diacre de l'église paroissiale de St-Louis en l'île arrêté pour un motif inconnu.J
26 février. — Ce jour, on trouve affiché à une maison de la rue des Fossés-St- Victor, vis-à-vis les Prêtres de la Doctrine chrétienne, un fort grand placard qui déjà avait été vu dans différents quartiers de Paris, contenant les lettres patentes enregistrées le 24 janvier précédent portant établissement d'un nouveau Parlement, à la tête desquelles on avait mis ces mots grossiers" On s'en f... et on s'en f...ral Va toujours», la liste tes magistrats qui le composaient avec une épithète infamante de caractéristique pour chacun d'eux. A côté du nom du sieur abbé Terray, contrôleur général, on lisait ce mot : Monopoleur. A côté de celui de M. Joly de Fleury, 3^ avocat général, ceux-ci M.... de sa femme, perdu d'honneur et banqueroutier public. Il contenait aussi des choses très injurieuses contre le Roi luimême et il était terminé par cette phrase : « Que si le Roi ne renvoyait les J...f... qui l'environnaient, il perdrait le nom de Louis-le-Bien-Aimé. » Tout ce qui était écrit à la main dans ce placard (car on y avait encadré les lettres patentes et la liste des magistrats de l'impression du Louvre) l'était de la manière la plus lisible. On trouve le même placard affiché à une maison neuve de la rue Bordet occupée par un perruquier ; ces deux placards sont levés par un soldat du guet qu'on supposait avoir été averti par les facteurs de la petite poste et qui sans doute les déposa chez le commissaire de police du quartier. Ce même placard est encore vu le même jour Grande Rue du Faubourg St- Jacques, près la fontaine des Carmélites, et dans les enviroii» du parvis et du cloître Notre-Dame.
Mes Loisirs. Tome I. 16
27 février. — il me tombe entre les mains 4 pièces en vers dont deux très mordantes contre le Chancelier, qui néanmoins ne paraissait point découragé par les brocards sans nombre que le public ne cessait de lancer contre lui et qui tous, à ce qu'on assurait, étaient remis entre les mains du Roi même.
Vers contre M. le Chancelier.
Comme autrefois le fameux Enguerrand [de Marigny]
Tout le premier se vit conduire
Au gibet que lui-même il avait fait construire ;
Et que traître et voleur sont mis au même rang,
Par une oraison très dévote,
Prions le ciel que notre Chancelier,
Aux dépens de sa tête, éprouve le premier
Tout ce que peut un Roi qu'il érige en despote.
Epigramme contre M. le Chancelier.
L'autre jour, avant son soupe.
Le Maupeou, d'une voix plaintive,
Criait : « je suis empoisonné ! «
Il avait pour tout mets avalé sa salive.
28 février. — Ce jour on fait courir le bruit que la Grand'Chambre du Parlement allait être rappelée à Pontoise et les autres membres de cette Compagnie à une distance de Paris convenable, pour qu'on pût négocier une espèce d'accommodement ; mais ce bruit qui n'était pas absolument destitué de tout fondement est presque aussitôt détruit que répandu, le Chancelier, par son intrigue, étant parvenu à renverser le plan qui y avait donné lieu.
l^"" mars. — Le bruit se répand que l'état de M. l'archevêque de Paris devenait de jour en jour plus critique et qu'il s'était fait rapporter la veille de son château de Conflans dans son palais à Paris pour y être plus à portée des secours et des remèdes, ce qui était vrai, mais le samedi suivant, se trouvant mieux, il retourne à Conflans, pour y demeurer, disait-on, jusqu'à la Semaine sainte. On assurait aussi que ce prélat qui, malgré la force de ses préjugés, avait apparemment senti comme tant d'autres toutes les conséquences de la conduite actuelle du Chancelier envers la magistrature, s'était uni aux princes et aux pairs qui réclamaient en faveur des droits de la nation et qu'il avait défendu à son procureur au Parlement (M. Noleau) de porter pour lui aucune affaire au Sénat Parisien, et tout le monde lui savait gré d'une pareille conduite.
3 mars. — Ce jour les gens du Roi de la Cour des Aides s'étant rendus à Versailles, conformément à l'ordre qu'ils en avaient reçu de S. M. elle-même le dimanche précédent, pour savoir le lieu, le jour et l'heure où Elle jugerait à propos de recevoir les remontrances de cette Cour, relativement à l'exil du Parlement de Paris qui s'étaient répandues dans le public par la faute du procureur général Terray, frère du contrôleur général qui avait eu ses raisons pour le faire, reçoivent la réponse suivante :
Réponse du Roi au Procureur général et aux avocats généraux de la Cour des Aides, du dimanche 3 mars.
« Je ne recevrai point les remontrances de ma Cour des Aides « quand elles concerneront des affaires qui ne lui sont point « propres et moins encore quand, avant de me les présenter, « on leur aura laissé acquérir une publicité qu'elles ne doivent « jamais avoir. »
La Cour des Aides, qui s'assemble le lendemain lundi, nomme des commissaires pour aviser au parti qu'il conviendrait de prendre relativement à cette réponse et charger les commissaires de faire leur rapport à l'assemblée qui se tiendrait le mercredi suivant 6 du même mois, à 11 heures du matin.
4 mars- ^ A la séance de l'Académie française qui avait pour objet l'installation de l'évêque de Senlis (de Roquelaure), conseiller d'Etat et, en cette qualité, membre du Sénat parisien, au lieu et place du feu sieur de Moncrif, lecteur des Dames de France, le sieur abbé de Voisenon, académicien, répond au discours de ce prélat, qui n'avait pas été absolument goûté des auditeurs, par un autre discours qui pouvait passer pour le persifflage le plus piquant, en ce qu'il louait avec l'affectation la plus marquée précisément toutes les qualités les moins reconnues dans le prélat ; mais ce qui frappa d'avantage, ce fut l'endroit ou il insista sur ce que dans la circonstance d'un événement qui serait inscrit dans lés fastes de la Monarchie, il se montrait Evêque, Magistrat et Juge tout ensemble, en s'appliquant avec assiduité à rendre la Justice et à débrouiller les affaires les plus difficiles ; ce qu'il y avait de plus mortifiant pour le récipiendaire, c'est que l'assemblée, qui était très nombreuse, applaudissait par des battements de mains multipliés à la fin de chaque pé-
riode de ce malin discours, d'une manière à contrister le pauvre Sénateur au point qu'on lui trouvait l'air humilié d'un enfant qui recevait le fouet au milieu d'une école, après y avoir été vivement gourmande.
6 mars. — Les Conseillers d'Etat et maîtres des Requêtes qui composaient le Sénat Parisien, tenant à l'ordinaire leurs séances en la Grand'Chambre, on appelle une cause entre M. le duc d'Orléans et M. le C^^ d'Eu ; mais le procureur adressant la parole à ces juges postiches, leur dit : « La Cour saura que M. le duc d'Orléans m'a retiré toutes ses pièces ». Après ce dire, il règne un profond sUence et on fait sur le champ retirer l'audience.
1 1 mars. — je suis appelé en la Chambre royale et syndicale de la communauté des Libraires, à l'effet d'y assister à une assemblée composée des Anciens et d'un certain nombre de Modernes, dans laquelle on devait s'occuper du projet aussi insensé qu'impraticable adopté par M. l'abbé Terray, contrôleur général, de faire payer un droit de timbre pour tous les livres, tant en feuilles que reliés qui existaient actuellement ou qui seraient imprimés dans la suite. Le sieur Jean-Thomas Hérissant, syndic, fait d'abord lecture dans cette assemblée, à laquelle nous étions au nombre de 40, de l'extrait de l'édit déjà présenté au Sénat Parisien et qui, s'il pouvait jamais avoir quelque exécution, opérerait immanquablement la ruine non seulement de tous les libraires et imprimeurs, mais entraînerait en même temps celle des lettres ; ensuite, de deux autres Mémoires, dont on attribuait le premier au sieur Boullanger, marchand de papier ; quant au second, il était du sieur Marin, censeur royal et secrétaire général de la librairie de France, et il fut goûté de tout le monde. Le sieur Boudet, libraire-imprimeur, lit aussi un troisième mémoire de sa composition qui contenait plus de phrases et d'esprit que de bonnes raisons. Le résultat de cette assemblée est de charger les syndics et adjoints de faire toutes les démarches convenables dans une telle circonstance, de tâcher même d'engager l'Université, le Clergé et les Académies à venir comme parties intéressées au secours de la librairie, et de refondre les trois mémoires communiqués en un seul plus court et le plus précis que faire se pourrait, ce dont le sieur Marin serait par eux prié de vouloir bien se donner la peine. Le Mémoire fait est présenté le mercredi suivant par les syndic et
adjoints à M. le Chancelier et à M. le Contrôleur général qui leur dit qu'ils prenaient l'alarme mal à propos, attendu qu'il n'y avait encore rien de décidé à cet égard. A l'occasion de cet édit du timbre, il s'était répandu dans le public une petite pièce de vers contre l'abbé contrôleur des finances, qu'on assurait être père d'un grand nombre d'enfants naturels.
Vers contre AL l'abbé Terraij, contrôleur général.
Il est donc vrai, sage et digne Terré, Que tu veux voir Anacréon timbré ? — Oui, je le veux, livres, tant faits qu'à faire. Le seront tous, il me faut de l'argent. — Nous le savons, le cas est très urgent : Mais, mon ami, quelque taxe légère Sur le papier qui serait nécessaire A chansonner tes projets, ton rabat, Toi, tes cahiers et ton beau ministère. Aurait fait face aux besoins de l'Etat.
12 mars. — Ce jour, le bruit se répand dans tout Paris que le Chancelier était disgracié. Cette nouvelle, si intéressante pour le bien public, produit sur le champ la plus singulière sensation, et excite la joie dans le cœur du plus grand nombre des citoyens ; cette joie s'annonçait même d'une manière que si le Chancelier en fut instruit, il ne dut pas être infiniment flatté ; mais malheureusement le jour qui avait vu naître ce bruit, le voit se détruire, et il n'était fondé que sur ce que le Roi, qui s'était rendu de Versailles au château de la Muette le dimanche précédent, avait dit au Chancelier avant d'en partir : « Monsieur le Chancelier, je vous conseille d'aller passer à Paris trois ou quatre jours, attendu que vous y avez beaucoup d'affaires et que votre besogne n'avance pas beaucoup. Je suis bien aise de me tranquilliser aussi pendant ce temps-là ». Le Chancelier ne laissa pas de tenir le sceau le lendemain mercredi et de retourner à Versailles dans l'après-midi du même jour. On assura qu'il en était revenu le soir même et quelques personnes soutenaient que c'était là des avant-coureurs de sa chute prochaine, et qu'il n'était pas possible qu'il se soutint encore longtemps. Tout le monde disait unanimement au fond de son cœur : Ainsi soit-il !
13 mars. — ll se répand que le duc d'Orléans qui avait fait partir, le jeudi précédent, toute sa maison pour le château du Raincy, où il avait annoncé qu'il passerait 15 à 18 jours, avait
été mandé par le Roi à Versailles le samedi 9 du mois, qu'il était venu coucher au Palais-Royal ; que le dimanche 10, il était encore allé à Versailles et en était revenu coucher encore au Palais-Royal ; que le lundi 11, il s'était rendu au château de la Muette, où était le Roi, qu'il y avait dîné avec S. M., ainsi que le duc de Nivernais qui n'avait coutume de manger avec le Roi que les dimanches, d'où l'on inférait dans le public que ce prince était enfin parvenu à pouvoir se faire écouter du Roi, ce qui donnait lieu de concevoir quelque espérance par rapport à l'arrangement de l'affaire du Parlement. On disait aussi que la Csse dii Barry qu'on assurait tenir toujours beaucoup au Chancelier s'était donné des airs de maltraiter vivement de paroles M. le duc d'Orléans, qui avait paru prendre le tout en plaisantant.
15 mars- — [Extrait de la Gazette de France du même jour concernant le conseil supérieur de Clermont-Ferrand. — Annonce d'un ouvrage nouveau sur les affaires actuelles.]
16 mars. — [Continuation de la plaidoirie de la cause du sieur Leblanc à la Grand-Chambre tenue par les gens du Conseil.]
17 mars- — [Procès de l'arrêt du Parlement de Toulouse relatif à l'établissement des Conseils supérieurs dans le ressort du Parlement de Paris. — Arrêté de la Cour des Monnaies de Paris sur l'exil du Parlement.]
18 mars- — Extrait de la Gazette de France du même jour concernant l'établissement du Conseil supérieur de Châlons-sur-Marne. — Arrêtés du Parlement de Dijon sur l'établissement des Conseils supérieurs dans le ressort du Parlement de Paris et du Parlement de Toulouse.]
20 mars. — M. le duc de La Vrillière se transporte vers 3 heures après midi chez l'évêque d'Orléans, Louis-Sextius de Jarente de la Rruyère, qui était pour lors à Versailles, prélat commandeur des ordres du Roi, abbé commandataire des abbayes de St-Wandrille, ordre de St-Benoît, diocèse de Rouen et de St- Vincent, même ordre, diocèse et ville du Mans, directeur des économats, pourvu de la feuille des bénéfices depuis la mort du cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Bourges, arrivée en 1757. Ne le trouvant point chez lui, attendu qu'il dînait chez M^^ la C^^e de Brionne, il lui fait dire par un de ses gens qu'il avait un travail à faire avec lui sur les 4 heures, et ce travail était de lui retirer tous les papiers qui avaient rapport au ministère de la nomination des bénéfices et de lui notifier des ordres du Roi qui l'exilaient, non dans son diocèse, comme il eût paru assez naturel de le faire, mais dans un petit
prieuré à quelques lieues de la ville du ]\Ians, le dit prieuré dépendant de son abbaye de St- Vincent de la même ville qu'on n'avait pas même voulu lui laisser la consolation d'avoir pour retraite. Il demande aussi en vain de se retirer dans sa famille à Marseille et auprès de sa mère qui vivait encore. L'abbé du Foi, son homme de confiance, est enlevé en même temps par ordre du Roi et conduit dans une chartreuse du Gévaudan. On assurait que la cause de sa disgrâce ne venait que de ce que, se trouvant chez Madame Victoire et cette princesse le pressant très fortement de lui dire tout naturellement s'il connaissait quelque moyen d'arranger la malheureuse affaire qui agitait la Cour, la Ville et toute la magistrature du royaume, il avait répondu qu'il n'en connaissait point d'autre que celui de rappeler le Parlement à Paris, discours qui avait été rapporté au Roi sur le champ. On imputait cet exil et cette disgrâce au Chancelier et à la C^^^ ^u Barry, qu'on regardait comme les principaux mobiles de tout ce qui se passait à la Cour. Le public désignait nombre de personnes pour la feuille des bénéfices, telles que l'ancien évêque de Limoges, précepteur des enfants de France, (Coëtlosquet), l'évêque de Vannes, frère de M. Bertin, ministre, ou l'abbé Bertin, conseiller d'Etat, son autre frère, très assidu aux audiences de parade, l'évêque de Senlis (de Roquelaure), conseiller d'Etat, non moins assidu aux sus-dites audiences que l'abbé Bertin. Enfin quelques personnes croyaient pouvoir assurer que M. le duc de la Vrillière que le Roi avait mis en possession de cette feuille la garderait, d'abord le plus longtemps qu'il pourrait et ne négligerait rien pour la faire passer ensuite à l'archevêque de Bourges, son neveu. Quelques membres du clergé appréhendaient, au contraire, qu'attendu les besoins de l'Etat et le dérangement des finances, on ne nommât point de ministre de la feuille, afin de pouvoir mettre aux économats tous les bénéfices qui viendraient à vaquer à l'exception des évêchés et s'aider du produit de leurs revenus dans les circonstances critiques où l'on se trouvait. On lit dans la Gazette de France du vendredi 29" du même mois, à l'article de Versailles, l'annonce de la disgrâce de l'évêque d'Orléans, présentée assez singulièrement ainsi qu'il suit : « Le Roi ayant jugé à propos de retirer à l'évêque d'Orléans la feuille des bénéfices et la direction générale des économats, ce prélat s'est retiré dans son abbaye de St- Vincent du Mans ».
20 mars. — [Jugement des gens du Conseil tenant le Parlement en la Chambre de la Tournelle en faveur d'un gentilhomme. — Lettre écrite au nom de la noblesse à chacun des princes du sang royal. — Arrêté du Parlement de Douai sur l'exil du Parlement de Paris. — Diminution de 2 liards sur le prix du pain de 4 li\Tes dans les marchés.]
21 mars. — a la séance publique que tient l'Académie française pour la réception de M. le prince de Beauvau et de M. Gaillard, avocat, aux lieu et place de M. le président Hénault et du sieur de Mairan, le sieur Duclos, l'un des académiciens, ayant fait lecture de plusieurs morceaux de l'Abrégé de l'histoire de l'Académie depuis 1700, dont il s'occupait et parmi lesquels se trouvait précisément l'éloge d'un Lamoignon, grand-père de M. de Lamoignon de Malesherbes, premier président de la Cour des Aides, connu pour être l'auteur des excellentes remontrances et des arrêtés de cette Cour, ce qui lui donna lieu de dire que l'éloquence était comme héréditaire dans cette maison, excita de la part du public de nouveaux applaudissements pour ce magistrat qui assistait à la séance. Ces applaudissements furent même si bruyants et si multipliés à trois reprises qu'on croyait n'en jamais voir la fin. Plusieurs personnes de la première distinction, telles que M^^ la C^^^ de Brionne, la princesse de Beauvau, le prince de Tingry et autres qui étaient placées derrière les fauteuils des académiciens, joignirent aussi leurs applaudissements à ceux du public. Le même magistrat avait reçu le même jour pour la première fois dans la matinée au Palais en sortant de la Cour des Aides, des applaudissements du même genre de la part du public qui s'y trouvait.
21 mars. — [Bruits publics concernant la création d'un nouveau Parlement.]
22 mars. — Ce jour auquel on a coutume de célébrer annuellement la fête de la réduction de Paris sous l'obéissance de l'immortel roi Henri IV, par une procession que fait à l'église du couvent des Grands-Augustins le chapitre de Notre-Dame, accompagnée des religieux mendiants et de ses quatre filles, les chapitres de St-Etienne-des-Grès, de St-Benoît, de St-Médéric et du Sépulcre, et à laquelle doivent assister le corps de ville, le Parlement, la Chambre des Comptes et la Cour des Aides, les gens du Conseil qui composaient le Parlement, surnommé le Sénat Parisien, s'étant rendus, disait-on, en vertu d'ordres précis du Roi, vers 10 heures du matin, à la susdite église des^
Grands-Augustins, et y ayant pris, dans les hautes chaires du chœur, la place ordinaire du Parlement, la Chambre des Comptes y étant arrivée environ une demi-heure après eux, après s'être arrêtée un instant à la hauteur du lutrin, et avoir jeté à main droite, sur les juges de parade, un regard méprisant et dédaigneux, défile gravement et traverse le chœur sans saluer pour ressortir et se retirer par la porte collatérale du sanctuaire à main gauche. Le public s'empresse de leur faire place et disait tout haut sur leur passage : « Voilà qui est bien. Messieurs, vous vous montrez citoyens .>. Au bas de l'église on applaudit à leur généreuse fermeté par des battements de mains. La Cour des Aides qui succède assez rapidement à la Chambre des Comptes, s'étant également arrêtée à hauteur du lutrin, après s'être assurée en se retournant que les derniers de ses membres étaient entrés dans le chœur, se replie alors majestueusement sur elle-même et ressort du chœur par la porte par laquelle elle était entrée sans regarder ni saluer les juges de parade qui pour cela n'en paraissaient pas plus confus. Ils étaient présidés par M. de Blair de Boismont, conseiller d'Etat, intendant de Strasbourg. Ces deux Cours retirées, on pose un garde du corps pour garder les places qui leur avaient été destinées et empêcher que personne ne les occupât pendant la cérémonie. Les officiers des gardes du corps, et ceux de la compagnie des Cent Suisses de la Garde du Roi, qui assistent toujours par détachement à cette cérémonie, semblaient s'être donné le mot pour faire entrer dans le chœur tous les particuliers mis décemment en noir et les faire placer dans le sanctuaire, afin qu'il y eut un plus grand nombre de témoins d'un événement qui devait trouver sa place dans l'histoire de la nation. Quelques-unes de ces personnes qui plaisantent de tout s'égayèrent à l'occasion d'un cierge aux armes de la Ville renversé avec son chandelier par un enfant de chœur d'une des filles du chapitre qui, portant la croix, distrait et regardant de côté et d'autre, la laisse tomber par terre, brise ce cierge et presque la croix ; les cloches sonnant pour l'arrivée de la procession, ce qui leur donne lieu de dire que s'il n'y avait point d'excommunication de droit contre les magistrats de parade, au moins semblait-il y en avoir une de fait par cet incident singulier qui réunissait une partie des cérémonies qui s'observent pour la fulmination d'une excommunication, savoir : le son des cloches, un cierge brisé et la croix renversée. La grande messe est célébrée par l'abbé Corgne
Delaunay, chanoine et premier archidiacre de l'église de Paris, et au lever Dieu de cette messe, on est obligé de faire sortir plus de cent personnes qui occupaient la tribune au-dessus de la porte du choeur, attendu que de cette tribune on avait eu l'insolence de jeter des ordures et de cracher sur les gens du Conseil tenant la place du Parlement. Les principaux magistrats des Cours et les officiers du bureau de la Ville, ne vont point dîner aux Chartreux, suivant l'usage ordinaire, M. le prévôt des marchands (Jérôme Bignon) ayant prévenu d'avance le père prieur que ce dîner n'aurait point lieu. On assurait même qu'il avait été mandé dans l'après-midi chez le Chancelier qui lui avait fait à ce sujet les plus vifs reproches, comme aussi sur ce qu'il avait souffert que les gardes de la Ville accompagnassent les Cours dans leur retraite. La Chambre des Comptes et la Cour des Aides, de retour au Palais, s'y étaient assemblées et ne se séparèrent qu'à près de midi et demi au milieu des applaudissements de la multitude qui sy était rendue. Au bas de l'escalier de la Cour des Aides on battait des pieds et des mains à chaque conseiller qui se descendait en robe ou sans robe €t quand M. de Lamoignon de Malesherbes, premier président, se retira, tout le monde se mit à crier : Vivat ! en battant des mains.
22 mars- — Arrêté de la Chambre des Comptes. Arrêté et arrêt de la Cour des Aides à cette occasion. — Extrait de la Gazette de France concernant le Conseil supérieur de Poitiers. — Visite des prisons faite par les gens du Conseil tenant le Parlement. — Mémoire présenté au Roi de la part des princes du sang par le duc de Duras.]
24 mars- — [Bénédiction des palmes faite en l'église de Ste-Geneviève par l'archevêque de Paris.]
25 mars. — [Assemblée des officiers du Châtelet relativement à la séance des prisonniers.]
26 mars. — Ce jour, MM. les officiers du Châtelet se trouvant tous assemblés et réunis en la Chambre du Conseil ainsi qu'ils l'avaient arrêté la veille, MM. les lieutenants civil, criminel, de police et le procureur du Roi reçoivent à 11 heures du matin, au moment où ils allaient se retirer ainsi qu'il avait été convenu, chacun une lettre de cachet conçue dans les termes qui suivent : (Je transcris ici celle de M. le lieutenant civil ; il n'y avait aux autres que le nom à changer).
« M. Dufour de Villeneuve, je vous fais cette lettre pour vous
« enjoindre de vous trouver mardi à l'iieure et en la manière « accoutumée en l'audience du Parc civil du Châtelet pour la « séance et de n'en désemparer que quand elle sera finie, à « peine de désobéissance.
« Sur ce, je prie Dieu, M. Dufour de Villeneuve, qu'il vous « ait en sa sainte et digne garde.
« A Versailles, le 24 mars 1771, signé : Louis et plus bas : « Phélipeaux ».
La Compagnie assemblée délibérant à l'occasion de la susdite lettre de cachet et s'occupant de tracer aux lieutenants civil, de police, criminel et procureur du Roi la conduite qu'ils devaient tenir vu la circonstance, arrêtent qu'ils paraîtraient à la séance chacun dans leur main la susdite lettre de cachet, qu'ils y occuperaient leur place ordinaire et que M. le lieutenant civil adresserait la parole à celui qui présiderait les gens du Conseil en ces termes : « Ce n'est que par l'efïet d'une entière obéissance et de notre profond respect pour les ordres du Roi qui viennent de nous être remis que nous nous trouvons ici, étant chargés par les arrêtés de la Compagnie de protester contre notre propre présence et tout ce qui sera fait )i.
Entre midi et une heure, les gens du Conseil tenant le Parlement surnommé le Sénat Parisien, se rendent à l'auditoire du Châtelet, autrement dit au Parc civil, pour y tenir la séance ordinaire ; ils y sont reçus, comme il est d'usage, par le lieutenant civil, le lieutenant de police, le lieutenant criminel et le Procureur du Roi, tenant en main chacun la lettre de cachet qu'ils avaient reçue, ainsi qu'il avait été convenu, et M. le lieutenant civil fait au Président (M. de La Michaudiére, conseiller d'Etat et futur prévôt des marchands), le petit discours ci-dessus transcrit portant protestation auquel le public applaudit par des battements de mains ; M. Pierron, doyen des substituts de M. le Procureur Général, a beaucoup de peine à se faire entendre, attendu le tumulte qu'excitait le public mécontent pendant son réquisitoire. On ne se souvenait pas d'avoir jamais tant vu de monde au Grand Châtelet ; les salles, la cour, les escaliers et les rues depuis le Palais étaient remplis de curieux ; on avait triplé et quadruplé la garde ordinaire pour cette cérémonie. On remarque dans le Châtelet un particulier âgé d'environ 50 ans, vêtu d'une redingote blanchâtre à l'anglaise galonnée en or, lequel paraissait être dans la plus
grande agitation, allant et venant du Parc Civil à l'escalier et s'entretenant avec les officiers de la compagnie de robe courte, à l'un desquels on l'entend dire tout bas dans l'oreille au moment que la protestation faite par le lieutenant civil avait donné lieu aux applaudissement du public, d'un air furieux et courroucé : Je saurai bien empêcher tous ces battemens de mains-là. Il avait une croix de St-Louis cachée sous sa redingote et l'on eut lieu de présumer par les informations qui furent faites que ce pouvait être le chevalier de Maupeou, proche parent du chancelier. Les juges de la juridiction consulaire qui ont toujours coutume de se rendre, quand ils y sont obligés, dans une des boutiques du Pont-au-Change où ils y prennent leurs robes et se joignent au Parlement à son passage pour assister avec lui à la séance, ne s'y trouvent pas, ayant eu l'adresse d'éviter la notification des ordres du Roi, parce que le Grand Juge (le S"^ Lebreton), ancien syndic de la communauté des libraires et imprimeurs, qui avait prévu le cas, était parti pour la campagne quelques jours avant, et les quatre consuls qui n'avaient pas jugé à propos d'enfreindre l'ancien usage de cette juridiction qui est qu'aucun paquet ou lettre-close ne peut être ouvert et décacheté que par le Grand Juge, ayant convoqué une assemblée des anciens qui approuve leur résolution et déclare que le paquet ne pouvait être ouvert que le mercredi, jour du retour du Grand Juge ; ce qui les met dans le cas de prétendre cause d'ignorance des ordres du Roi et, par conséquent, de ne pas y obtempérer. La séance finie, les Gens du conseil, après s'être vus exposés à des huées et à des sifflements qui annonçaient le mécontentement général, se retirent comme ils étaient venus, ayant un air morne et confus. Eux retirés, les officiers du Châtelet qui étaient demeurés assemblés à la chambre du Conseil pour y entendre le récit que devait leur faire le lieutenant civil de la manière dont les choses se seraient passées, prennent l'arrêté suivant :
« Arrêté qu'il sera fait registre du récit fait par M. le Lieutenant civil, et que la compagnie, persistant dans ses arrêtés du jour d'hier et d'aujourd'hui avant les services ordinaires, proteste de nouveau contre tout ce qui a été fait et ce qui vient de se passer à l'audience du Parc Civil de la part de Messieurs du Conseil, sauf à la compagnie à délibérer plus amplement sur le tout, au premier jour ».
26 mars- — [Le Premier Président de la Cour des Aides mandé par le Roi. — Le sieur Dufranc, greffier du Parlement, également mandé. — Annonce de deux ouvrages nouveaux sur les affaires du Parlement. — Bruit d'une réponse du Roi au Mémoire des princes et d'une réplique des princes à cette réponse. — Remontrances du Parlement de Rouen sur les affaires du Parlement de Paris.]
27 mars. — Ail heures du soir, le nommé de Veugny, ci-devant avocat au Parlement, qu'on disait âgé de 74 ans, homme vif, frondeur de caractère et trop libre dans ses discours sur le gouvernement, est arrêté par deux exempts et un commissaire qui fait l'examen de ses papiers ; deux escouades de guet gardaient les avenues de la maison à lui appartenant et dans laquelle il demeurait rue Copeau, faubourg St-Marcel, paroisse St-Etienne-du-Mont. Le bruit public était qu'on l'avait conduit au château de Bicêtre. Quelques personnes assuraient même qu'il avait été enfermé dans les cabanons, lieux destinés aux plus grands criminels, ce qui paraissait aussi cruel que contraire à la liberté de tout citoyen domicilié. On débitait que c'était pour avoir parlé la veille indiscrètement au Châtelet, lors de la séance des gens du Conseil représentant le Parlement. On lui attribuait aussi un propos très inconsidéré tenu dans le jardin du Luxembourg, où il s'entretenait, en se promenant avec quelques amis, de l'exil et de la disgrâce de l'évêque d'Orléans; il s'était échappé au point de s'exprimer en ces termes: « Le Roi aimait l'évêque d'Orléans, mais ce prélat s'est rendu désagréable au Chancelier qui a demandé qu'il fut écarté et le benêt [parlant de son souverain], qui n'a pas la force de lui résister, y a consenti ». On assurait que depuis la malheureuse affaire de l'exil du Parlement, il avait déjà été averti une fois, de la part de M. le lieutenant de police, d'être plus circonspect.
Ce jour, il me tombe entre les mains une de ces pièces qni caractérisent si bien le génie de la nation française qui pousse la frivolité jusqu'au point de s'amuser à de ridicules plaisanteries dans les circonstances les plus désastreuses. Ce qui avait donné lieu à cette pièce, c'était le bruit qui avait couru vers le milieu du mois de mars que le chancelier s'occupait d'un édit portant suppression de la Cour des Aides.
Remontrances de M^es les Présidentes et Conseillères AU Parlement de Paris exilé [du 15 mars 1771]
Sire, dans le désastre où la France est réduite,
Il est temps de vous rendre à ses gémissements ;
Seriez-vous inflexible aux cris de vos enfants,
Quand l'amour le plus tendre a réglé leur conduite ?
De leurs cœurs alarmés les vœux vous sont offerts ;
Ils réclament leurs droits et respectent les vôtres ;
Languiront-ils encor dans le fond des déserts ?
Vous V03TZ à vos pieds leurs femmes éplorées
Par leurs ennuis secrets nuit et jour dévorées,
Des Ministres des lois implorer le retour ;
Devez- vous traverser un légitime amour ?
O ! vous, dont le grand cœur fut aux plaisirs sensible,
Daignez nous protéger dans ce moment terrible ;
Un pouvoir étranger nous ôtant nos époux.
Vous devez nous les rendre, ou les remplacer tous ;
Mais si contre nos maux il n'est point de remèdes,
Poiu- nous faire oublier la rigueur de vos coups,
Sire, laissez-nous donc au moins la Cour des Aides.
1" avril- — [Nouvelles de Toulouse.]
4 avril. • — [Bruits d'un lit de justice que le Roi devait, disait-on venir tenir à Paris. — Amionce de deux nouveaux écrits relatifs aux circonstances.]
5 avril. — Ce jour, on fait courir le bruit que les princes du sang se donnaient plus de mouvements que jamais pour faire parvenir au Roi la vérité ; Ils s'étaient tous éloignés de la Cour sous différents prétextes le jour de Pâques et les deux fêtes suivantes et l'on en était assuré par ce qui se lisait dans la Gazette de France, ce même jour, à l'article de Versailles et qui ne s'y était pas vu depuis longtemps à pareille solennité : le Roi a assisté à l'office et au sermon, accompagné de la famille royale et du duc de Bourbon, seul fils du prince de Condé, âgé seulement de 15 ans.
6 avril- — [Mémoire justificatif en faveur du duc d'Aiguillon.]
7 avril- — [Bruits concernant un nouveau Ménioire qu'on prétendait avoir été remis au Roi de la part des princes du sang.]
8 avril. — Ce jour, vers la fin de l'après-midi, le Chancelier revenant de Versailles et traversant le Cours la Reine, y est insulté, suivant les uns, par les écoliers et, selon d'autres, par ja populace qui clabauda près lui. L'adresse et l'activité de son
postillon qui pique des deux, le tirent aisément d'inquiétude et d'embarras. On assurait qu'on lui avait même jeté quelques pierres.
8 avril- — [Ordres donnés au Procureur du Roi par les officiers du Châtelet. — Lettres de cachet adressées aux Présidents et Conseillers de la Cour des Aides et suppression d'icelle faite parle maréchal de Richelieu.]
10 avril- — [Mercuriales des gens du Conseil tenant le Parlement. — Nouvelles concernant le Parlement de Rouen.]
1 1 avril- — [Ordres du Roi notifiés à tous les membres du Grand-Conseil de se rendre à Versailles pour le lendemain.]
12 avril. — Les princes du sang font signifier au greffe du Parlement, par un huissier de la chaîne, parlant au sieur Isabeau de Monval, l'un des quatre premiers principaux commis de la Grand'Chambre, la protestation la plus étendue et motivée dans les termes les plus forts contre tout ce qui pouvait être fait le lendemain au lit de justice qui devait se tenir à Versailles. Ces protestations sont enregistrées, quoique le Chancelier eût eu la précaution de mander le même jour à Versailles les sieurs Dufranc et Isabeau pour leur défendre de les recevoir, et elles sont portées le lendemain matin au Roi, avant le lit de justice, par M. le C**^ de Pont, premier écuyer de M. le duc d'Orléans.
On lit dans la Gazette de France, à l'article de Versailles, que le mercredi précédent le Roi avait chargé l'archevêque duc de Reims (de La Roche Aymon) âgé de 74 ans, de la feuille des bénéfices dont était pourvu avant lui l'évêque d'Orléans, disgracié et exilé depuis peu. (On assurait que ce prélat avait hautement demandé ce ministère, comme une récompense qui était due à ses services, en quoi il s'en fallait de beaucoup que tout le monde pensât de lui ce qu'il en pensait lui-même) et que M. Bourgeois de Boynes fait conseiller d'Etat en 1761, lorsqu'il avait été obligé de renoncer à l'intendance et à la première présidence du Parlement de Franche-Comté pour des raisons trop bien connues, était nommé par le Roi secrétaire d'Etat au département de la marine, qu'avait ci-devant le duc de Praslin, exilé et disgracié le 24 décembre 1770 : d'où il résultait qu'insensiblement tout le ministère se composait au gré de M. le Chancelier et devenait par conséquent très propre à seconder et à remplir ses vues destructives de l'ancienne constitution du gouvernement français.
On apprend que 3 libraires ou imprimeurs de la ville de Rouen, parmi lesquels on nommait les sieurs BesongneetLebou- -cher, y avaient été arrêtés par des émissaires venus exprès de Paris, sans qu'on pût savoir quel était le lieu qui avait été choisi pour les renfermer et qu'un quatrième était en fuite, le tout pour avoir imprimé ou distribué les différents arrêts et arrêtés, les deux lettres et notamment les remontrances émanées du Parlement de cette ville le 19 mars,
A 11 heures du matin est inhumé dans la cave étant à main gauche du bas-côté de l'église de St-Nicolas-du-Chardonnet, sa paroisse et la mienne, M. Jean-Baptiste Thurant, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, dont la mort arrivée la veille, en sa maison rue des Fossés-St-Bernard, avait été plus prompte qu'imprévue (sa maladie qui était une fièvre maligne l'avait emporté en 3 jours). Ce personnage vénérable et qu'on appelait le Hamon du 18^ siècle, par allusion au médecin de ce nom, auteur de plusieurs ouvrages de piété, l'un des fameux solitaires de Port-Royal, décédé dans le 17^, avait passé toute sa vie dans la plus profonde retraite, partageant son temps entre la prière et le soin des pauvres, auxquels il distribuait journellement la plus gi'ande partie de son bien. Il répandait dans leur sein généralement tout ce qui lui restait chaque mois après avoir mis à part ce qui lui était nécessaire pour vivre le mois suivant, et comment vivait-il ? Sa nourriture n'était autre chose que des légumes cuits à l'eau ; depuis 12 ans il ne s'était pas couché, et l'on fût obligé de le mettre malade dans le lit de sa domestique, parce qu'il n'y en avait point dans sa <^hambre. Tout son extérieur annonçait l'humilité la plus profonde et le recueillement le plus parfait ; il édifiait par ses discours comme par ses exemples, assidu, autant que le devoir de son état pouvait le lui permettre, aux offices de sa paroisse, il approchait de temps en temps de la table sainte pour y manger le pain des forts, gardant un juste milieu entre l'usage trop fréquent ou trop rare de cette nourriture céleste. Enfin, sa vie sainte et pénitente, quoique couronnée par une mort qui ne pouvait qu'être précieuse aux yeux de Dieu, excita les regrets de tous ceux qui le connaissaient, mais surtout des pauvres dont il s'était toujours montré le frère et l'ami le plus tendre. Cependant on l'estimait doublement heureux, et d'avoir tant de bonnes œuvres à présenter à son juge, et d'être rappelé 4ans sa véritable patrie, au moment précis où celle qu'il habi-
tait sur terre et dont il avait toujours regardé le séjour comme un trop long exil, était tourmentée par des agitations et des troubles qui semblaient devoir annoncer la ruine prochaine. Dieu qui le regardait sans doute comme un fruit mûr pour l'éternité, avait voulu le retirer du milieu d'un monde qui ne méritait pas de le posséder plus longtemps et le placer de bonne heure dans la paix et dans la gloire, car il n'était âgé que d'environ 48 ans. 25 docteurs de la Faculté de Médecine, 8 bacheliers de la même Faculté et un fort petit nombre d'autres personnes (car toute son ambition se bornait à désirer d'être ignoré et inconnu) assistent à ses funérailles qu'on pourrait regarder plutôt comme la translation des reliques d'un saint que comme l'enterrement d'une dépouille mortelle.
12 avril- — [Les gens du Conseil tenant le Parlement reçoivent une lettre de cachet qui les invitait de se trouver le lendemain à "Versailles pour un lit de justice. — Réclamations contre l'établissement des 6 Conseils supérieurs dans le ressort du Parlement de Paris. — Représentations des officiers du bailliage de Chaumont et de ceux du bailliage de Troyes au même sujet et réclamation des officiers de la sénéchaussée de Riom sur le même objet.]
13 avril. — Ce jour, les gens du Conseil s'étant rassemblés au Palais pour se disposer à aller à Versailles tenir la place du Parlement, au lit de justice qui leur avait été annoncé la veiHe par le grand maître des cérémonies, M^ Isabeau de Monval, notaire secrétaire de la Cour, leur fait lecture de la protestation des princes du sang qui avait été signifiée la veille au greffe du Parlement, par Solet, huissier de la Chambre des Comptes, qui avait eu 30 louis d'or, ce qui donne lieu à une délibération dans laquelle les avis ne laissent pas que d'être partagés et qui retarde un peu leur départ. Arrivés au château de Versailles, où tout était prêt pour le lit (de justice), chacun y avait pris sa séance dans l'ordre qui suit, savoir : 1" 2 pairs ecclésiastiques, l'archevêque de Reims et l'évêque de Noyon (de Broglie) ; 2'» 4 maréchaux de France ; 3° 27 ducs et pairs, parmi lesquels se trouvait le duc de Duras, faisant fonctions de chambellan, et l'archevêque de Paris ; 4° les trois capitaines des gardes du corps et celui des Cent-Suisses de la garde, le Prévôt de Paris, M. lo Chancelier, M. de La Galaizière, conseiller d'Etat, faisant les fonctions de Premier président du Parlement, probablement au refus de M*" Daguesseau qui l'avait été jusqu'à ce jour, 9 conseillers d'Etat faisant les fonctions de président ; 5° 9 autres conseillers
Mes Loisirs. Tome L 17
258 JOURNAL DE HARDY [177l|
d'Etat et 32 maîtres des requêtes représentant le Parlement auxquels il fallait joindre encore 6 conseillers d'Etat, et 4 maîtres des requêtes venus avec le Chancelier suivant l'usage ordinaire ; 6» M. Lepelletier de Beaupré, conseiller d'Etat et Premier président du Grand-Conseil (lequel avait dit au fils de M. Lepeleticr de St-Fargeau, président à mortier du Parlement de Paris exilé, qui était son petit-fils, avant de se rendre à Versailles : « Mon fils, je pars pour Versailles, mais je ne voua y déshonorerai point »), 8 maîtres des requêtes, présidents du Grand-Conseil, 2 conseillers d'honneur, jM. Bourgeois de Boynes,, depuis peu secrétaire d'Etat au département de la marine, et l'cvêque d'Auxerre (Champion de Cicc), 30 conseillers du Grand-Conseil et 3 secrétaires d'Etat ; 7*^ îO chevaliers de l'ordre, 6 gouverneurs des provinces et 6 lieutenants généraux des jjrovinces ; 2 secrétaires de la Cour du Parlement, le grand prévôt de l'Hôtel, M. le Procureur général (Joly de Fleury), M. Séguier, avocat général et le 3*^ avocat général, le greffier de l'audience du Grand-Conseil, le premier huissier du Parlement, le premier huissier du Grand-Conseil, et îvDJ. de La Boisse, avocat général, et M" Angran, procureur général du Grand- Conseil. Le Roi étant arrivé, accompagne de M. le Dauphin, de M. le Cte de Provence, de M. le C'e d'Artois et du C": de la Marche, s'étant assis et couvert, M. le Chancelier, après avoir satisfait à tout le cérémonial ordinaire, fait un discours qui, comme tous ceux qu'il avait déjà faits avant et depuis l'exil du Parlement, tendait à inculper de plus en plus cette Compagnie et contenait lesprincipes les plus faux joints aux sophismes les plus révoltants.
15 avril. — Ce jour une partie des magistrats du Grand Conseil, qui avaient reçu le samedi précédent des ordres du Roi tenant son lit de justice de remplacer le Parlement, et qui avaient été installés le même jour au Palais parle Chancelier, car environ une douzaine d'entre eux avaient jugé à propos de ne point reparaître, commencent à y tenir leurs audiences à la Grand'Chambre. A l'audience de 8 heures M. le Premier Président (Bertier de Sauvigny), intendant de Paris, qui paraissait assez embarrassé de sa nouvelle dignité et ne savait trop comment s'y prendre, prononça la remise d'une cause à la huitaine, soufflé par le sieur Mercier, ci-devant secrétaire de M. de INIaupeou, aujourd'hui chancelier, quand il était Premier président ; mais il s'en était ensuite présenté une seconde
qui se trouvait dans le même cas, et le dit sieur Mercier lui ayant encore soufflé ces mots, de même que l'autre, il prononça fort littéralement : « de même » ce qui fait qu'on le surnomme de Président de même.
On est informé que tous les princes du sang, à l'exception du seul C*^ de la Marche, avaient reçu des ordres du Roi qui, en les éloignant de la Cour, leur interdisaient de paraître en présence du Roi, ni d'aucun autre prince ou princesse de la famille royale. On ne devait pas être surpris de ce que M. le Chancelier avançait à pas de géant dans la carrière difficile et épineuse qu'il s'était proposé de parcourir et s'il paraissait surmonter tous les obstacles, car on assurait que le Roi lui avait donné carte blanche afin qu'il pût parvenir plus aisément à consommer son projet.
17 avril- — [Arrêt du Parlement de Rouen relativement à l'établissement du nouveau Parlement de Paris. — Le Roi arrache des registres du Parlement le feuillet sur lequel était fait mention de la date de la protestation des princes.]
18 avril. — Ce jour, à 6 heures du matin, car pour cette fois seulement on n'avait point jugé à propos de troubler le repos de personne au milieu de la nuit, les magistrats du Grand Conseil, devenus si singulièrement conseillers au Parlement et qui avaient envoyé à M. le Chancelier la démission motivée de leurs nouveaux offices, reçoivent par des mousquetaires du Roi cette même démission qui leur était renvoyée sous enveloppe, avec des ordres de S. M. de continuer leurs fonctions sous peine de désobéissance, M, Lambert, doyen d'été du Grand Conseil, demeurant rue des Grands-Augustins, à qui le mousquetaire avait dit très poliment qu'il était beaucoup plus fâché de lui signifier ces ordres qu'il ne pouvait l'être de les recevoii, croit devoir se rendre au Palais le même jour pour l'audience de 8 heures. Il s'y fait conduire en chaise à porteurs, sans robe. Arrivé au Palais, il met sa robe que portait son domestique, se rend ensuite à la Grand'Chambre où Messieurs du nouveau Parlement étaient pour lors assemblés au nombre d'environ 40, s'avance à l'entrée du parquet et là, tenant en main sa lettre de cachet qu'il élevait le plus qu'il lui était possible, en la montrant aux membres du simulacre, il leur adressa la parole en ces termes : « Messieurs, je me rends aux ordres du Roi, je viens lui offrir ma liberté, mes biens et ma vie, mon honneur et ma conscience ne me permettant pas de prendre
part à tout ce qui se fait ici. Je persiste dans la démission que j'ai déjà adressée à S. M. et je me retire. » Quelques autres paraissent par pure obéissance, mais le plus grand nombre de ceux qui s'étaient démis ne retourne point du tout au Palais.
Il se répand dans le public une petite pièce satirique en vers contre les membres du simulacre de Parlement établi au Palais le samedi précédent.
« Lorsque je vois cette vermine
Que l'on érige en Parlement,
Je les pendrais tous sur leur mine »,
Disait le bourreau, gravement,
« Mais, en vertu d'une sentence
De ce tripot irrégulier,
Je ne pourrais, en conscience,
Pendre même le Chancelier ».
20 avril. — Ce jour, vers les 3 ou 4 heures du matin, sept conseillers du Grand Conseil, du nombre des douze qui avaient donné leur démission, reçoivent chacun une lettre d'exil qui leur est remise par des cavaliers du guet, attendu qu'on ne les regardait plus que comme de simples particuliers. Les noms de ces magistrats étaient 1° M. Lambert, doyen d'été, envoyé à sa maison de campagne de Chilly, près Paris ; 2° M. Ridel de Plainesevette, à Coulommiers en Brie, près Meaux ; 3° Nègre des Rivières, à Gerberoy, près Beauvais ; 4° Guignace de Villeneuve à Chaume-en-Brie ; 5° Pérot à Neuville ; 6° Michel de Montpezat à Vézelay, dans le Nivernais ; 7° et Le Camus de Néville, âgé de 22 ans, à Danty en Artois.
23 avril. — Etant parvenu à me procurer un exemplaire imprimé des protestations des princes, je les transcris ici, comme la pièce la plus intéressante dans l'affaire actuelle des Parlements et celle dont dépendent peut-être le salut des Français et la conservation des véritables droits de la nation (1).
24 avril. — On trouve affiché rue des Bernardins, rue de la Harpe, au Palais, rue St-Honoré et dans différente autres quartiers de Paris, un placard portant ces mots : Pain à deux sols, chancelier pendu ou révolte à Paris, ce qui, loin de remédier au mal dont on avait à se plaindre, ne pouvait que l'augmenter.
(1) Le^ Prol:23tatlo}ii des princes du sanfj et les réponses qu'elles provoqièrent sont enregistrées au Catalogne de V Histoire de France de la B. N., tome II, sous les cotes Lb^« 1175-118 1.
Les plaintes anonymes formées de cette manière ne produisant d'ordinaire d'autre effet que celui de révolter et d'aigrir les esprits.
25 avril. — Dans la nuit de ce jour au vendredi suivant, messire Jean-François-Robert Secousse, prêtre, docteur en théologie de la faculté de Paris, de la maison et société royale de Navarre, curé de la paroisse de St-Eustache depuis 1729, et doyen des curés de Paris, âgé de 74 ans, meurt presque subitement, quoiqu'il fut indisposé depuis quelque temps, dans la maison qu'il s'était fait bâtir depuis plusieurs années et qu'il léguait par son testament aux curés, ses successeurs, pour leur servir de presbytère, ainsi que sa bibliothèque. 11 n'est inhumé que le mardi suivant 30 avril, à midi, avec les cérértionies accoutumées, dans le chœur de son église par le sieur Lecorgne Delaunay, docteur de la maison et société de Sorbonne, chanoine de Notre-Dame et archidiacre de Paris ; 32 curés tant de la ville que de la banlieue assistent à ses funérailles. Une des qualités qu'on avait le plus remarqué en lui, c'était le noble désintéressement qui l'avait déterminé à consacrer au soulagement des pauvres le revenu entier de sa cure, dont jamais il n'avait voulu!toucher un sol depuis qu'il la possédait, s'en tenant à son seul patrimoine sur lequel il faisait encore d'autres aumônes.
On est informé que les princes du sang avaient adressé au Roi une lettre très belle et très forte relativement à ce que S. M. avait fait arracher du registre des dépôts du Parlement et jeter dans son feu le feuillet sur lequel se trouvait la date et l'extrait de leurs protestations ; que, dans cette lettre, ils renouvelaient de la manière la plus expresse ces protestations, en ajoutant qu'ils regardaient le C*' de la Marche qui avait refusé de se joindre à eux comme ayant par sa conduite dégradé en sa personne la dignité de prince du sang et que jamais ils ne pourraient reparaître à la Cour tant qu'ils seraient dans le cas d'y trouver une personne (le Chancelier) qui avait surpris la religion de S. M. au point de leur faire perdre ses bonnes grâces.
26 avril- — [Nouveaux avocats généraux du nouveau Parlement.]
27 avril. — [Soumission d'un nombre de Procureurs au Parlement au nouveau Procureur général.]
29 avril. — [Quelques membres de l'ancien Parlement rappelés dans leur terre.]
30 avriL — Messire François Bruno-Tandeau, prêtre, docteur en théologie de la faculté de Paris, archidiacre de Brie en l'église de Paris, depuis 1739, et supérieur de l'hôpital des Cent-Filles, âgé d'environ 68 ans, étant sorti de chez lui vers ia fin de la matinée pour aller dîner en ville, est attaqué sur le pont St-Michel d'une violente attaque d'apoplexie qui ne lui laisse que le temps d'être reporté chez lui, cloître Notre-Dame, et d'y recevoir l'extrême-onction, étant mort peu de temps après l'avoir reçue. Cet ecclésiastique, révéré et estimé de tous à cause du bien qu'il faisait et qui souvent s'était trouvé dans le cas d'avoir des discussions avec l'archevêque à cause de ses sentiments et notamment lorsqu'usant des droits attachés à sa place d'archidiacre, il confessa M. le prince de Bauffremont et M. le C"5 d'Harcourt, qui étaient morts tous deux entre ses mains sur la paroisse St-Sulpice depuis quelques années et à qui on avait voulu refuser les sacrements, n'est inhumé que le jeudi suivant, à 7 heures du soir, dans la cave destinée à la sépulture des membres du chapitre de l'église de Paris, étant sous la nef de cette église. Les choses se passent à son convoi avec la plus grande décence, malgré l'opposition qu'avait pour sa personne le plus grand nombre des membres de ce chapitre, qui ne laissent pas d'assister presque tous à ses obsèques.
Les deux archidiacres de Paris et de Josas, (Lecorgne Delaunay et Malarct) qui partageaient le tiiomphe de M. l'Archevêque, portaient les deux coins du poêle du côté de la tête et les abbés Thierry et Janson, sous-chantres, portaient les deux autres coins, du côté des pieds, comme les deux plus anciens chanoines. Quelques jours après M. l'Archevêque de Paris dispose de la place d'archidiacre de Brie en faveur du sieur abbé Desplasses, déjà chanoine, lequel paraissait être très avant dans la confiance du prélat.
2 mai. — M. l'archevêque de Paris fait dans l'église de Notre- Dame, entre midi et une heure, la cérémonie de la bénédiction des drapeaux du régiment des gardes françaises et de celui des gardes suisses. Tout le cortège était des plus lestes et des plus brillants. Il traite à dîner dans son palais, suivant l'usage ordinaire, tous les principaux officiers de ces deux corps.
On commence à distribuer dans Paris, malgré les défenses faites de toutes parts, les protestations des piinces que tout le monde s'empressait de se procurer. Elles formaient
16 pages d'impression in-12 et se vendaient 8 sols l'exemplaire. II se répand qu'il était mort tout d'un coup à Versailles une vingtaine des gardes du corps et qu'il y en avait encore d'autres de malades. Les avis étaient extrêmement partagés sur cet événement : les uns prétendaient que c'était une espèce de maladie épidémique ; d'autres, parce qu'ils avaient bu du vin frelaté, et d'autres, enfin, parce qu'ayant pris querelle avec les nouveaux gardes du C**^ de Provence qui allait se marier, ils se battaient Journellement avec eux dans le parc, ce qu'on cachait au Roi fort soigneusement.
2 mai. — Députatlon du Chapitre de l'église de Paris au Premier Président du nouveau Parlement. — Lettres de cacliet adressées à tous ies officiers du Châtelet.]
4 mai- — [Assemblée des officiers du Châtelet relativement à l'enregistrement de l'édit de suppression de l'ancien Parlement.]
5 mai. — II se répand que le roi d'Espagne, le roi de Naples €t le duc de Parme, comme étant de la branche des Bourbons, avaient adressé au Roi une lettre dans laquelle ils déclaraient à S. M. que pour le soutien des droits de la couronne qui leur était substituée, ils ne pouvaient se dispenser d'adhérer et de s'unir aux protestations faites par les princes du sang royal le 4 avril contre tout ce qui s'opérait au préjudice des lois fondamentales de la monarchie et des droits de la nation française.
6 mai. — il se répand qu'il avait été distribué dans les classes de cinq grands collèges de l'Université une espèce de lettre encyclique tendant à soulever les écoliers et à les engager à assassiner le Chancelier, et qu'un exempt de police chargé d'arrêter un écolier de seconde, dont on avait le signalement et qu'on soupçonnait apparemment d'être l'auteur ou le distributeur de cette lettre, avait fait au collège de Louis-lc-Grand de vaines perquisitions pour découvrir cet écolier.
Il se répand que le O'^ de La Marche, prince du sang, avait écrit à la princesse de Centi, douairière, son aïeule paternelle, que s'il n'avait point adhéré à la protestation de tous les autres princes du sang, ce n'était pas qu'il eut des sentiments différents des leurs dans l'affaire dont il s'agissait, mais uniquement parce que la situation de ses affaires exigeait qu'il ne prît point de parti opposé aux volontés du Roi, et que cette princesse ayant communiqué cette lettre à S. M., elle avait trèi indisposée con'.rQ
ce prince qui, au moyen de cet incident, se trouvait brouillé, non seulement avec sa familleet les autres princes, ses collègues, mais encore avec son souverain, dont il avait cherché à se ménager les bonnes grâces au préjudice de son devoir, et avec le public.
On est informé que M. François-Marie-Peirenc de Moras, ministre d'Etat, ancien contrôleur général des finances, grand bailli d'épée et sénéchal du comté du Forez, décédé l'un des jours précédents, âgé de 53 ans, en son hôtel, rue du Regard, faubourg St-Germain, et dont le corps présenté dans la journée même en l'église St-Sulpice, sa paroisse, avait été transporté ensuite en celle de Boissy-St-Léger pour y être inhumé, avait, par son testament, institué légataire universelle sa nièce, épouse de M. Gilbert de Voisins, greffier en chef du Parlement exilé, et qu'indépendamment de ce legs universel, il léguait encore en particulier au dit sieur son mari sa bibliothèque et sa belle terre de Grosbois, ce qu'on assurait former en tout un objet de près de 80.000 livres de rentes qui le dédommageaient de ce que sa généreuse fermeté, ainsi que son amour pour l'honneur et son devoir, l'avaient mis dans le cas de perdre en faisant le sacrifice de sa charge.
7 mai. — Le Roi fait dans la plaine des Sablons la revue générale du régiment des gardes françaises et de celui des gardes suisses. Il était accompagné de M. le Dauphin, de M. le C'^ de Provence et de M. le C*^ d'Artois. Madame la Dauphine était dans un carrosse neuf de la plus haute magnificence. Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie s'y trouvaient aussi. Il y arrive un accident qu'on assurait avoir causé au Roi quelque inquiétude: un coureur ayant poursuivi et arrêté un lièvre dans une pièce de luzerne, un garde-chasse s'étant jeté sur lui pour le lui arracher ; comme il se défendait, quatre autres gardes-chasse s'étant unis au premier pour saisir ce coureur et la populace s'étant écrié « Il est dans le cas d'aller aux galères pour un lièvre », en un instant les pierres volèrent en l'air et les gardes-chasse furent trop heureux de se sauver ; mais un particulier ayant désigné tout haut au guet à cheval qui était accouru celui qui avait jeté le premier des pierres, la fureur du peuple se tourne sur le champ contre lui, et ce n'est qu'au Cours-la-Reine qu'on trouve le moyen de le faire esquiver, après qu'on avait déjà brisé les glaces d'un carrosse bourgeois dans lequel on l'avait
placé. Le peuple criait que c'était certainement un espion et qu'il fallait s'en défaire.
7 mai- — [Assemblée des officiers du Châtelet et procès-verbal qui en est le résultat. — Députation de la Faculté de Droit au Premier Président du nouveau Parlement.]
8 mai- — [Second procès-verbal des officiers du Châtelet.]
9 mai. — Ce jour je crois devoir écrire au conseiller Duboc, cousin germain de mon épouse, sur ce que différentes affaires l'ayant empêché de paraître dans sa Compagnie depuis deux ou trois ans il s'y était montré le samedi précédent 7 du même mois, et avait signé avec 37 de ses confrères le procès-verbal et la déclaration du même jour, un petit compliment de félicitations que je lui adresse par la lettre que l'on trouvera cidessous ; en quoi je ne faisais rien qui ne fut tout à fait conforme aux sentiments de sa compagnie qui lui avait dit en le voyant : « Il y a longtemps que vous ne vous êtes montré ici, mais vous y paraissez dans une circonstance qui vous fait honneur. »
Monsieur et cher Cousin,
Je ne puis m'empêcher de vous témoigner, en vrai patriote et en bon citoyen, combien j'ai été ravi d'apprendre que vous aviez adhéré à la déclaration que votre Compagnie s'est crue obligée de déposer au greffe, mardi dernier 7 du présent mois, en y apposant votre signature. Je vous en félicite de tout mon cœur, parce que je suis bien persuadé qu'après avoir fait une aussi généreuse démarche que votre attachement à l'honneur aux lois, au Souverain et au devoir de votre charge a dû vous inspirer, vous la soutiendrez courageusement dans toutes les occasions.
C'est dans cette ferme confiance que j'ai l'honneur d'être avec une véritable estime et la considération la plus parfaite, etc., etc.
Les chanoines de l'église de Paris qui avaient pris place dans^ le Parlement postiche, arborent, à cause de la fête de l'Ascension, la soutane rouge, et afin qu'elle eût un plus grand éclata ils avaient eu la précaution de se munir de surplis extrêmement fins. Ces chanoines étaient les abbés de Beaumont, neveu de l'archevêque de Paris, Desplasses et de Lafages. Le dernier portait chape avec l'abbé Lucker, grand-chantre, qui avait aussi l'avantage d'être du nombre des nouveaux sénateurs, l'archevêque officiant pontificalemnt relativement à la solennité,, ce qui le met dans le cas d'être encore plus remarqué que les autres. On assurait qu'il avait été donné à tous ceux des membres du Parlement postiche qui n'étaient pas argenteux, une somme de
2.400 livres pour pourvoir à leurs premières dépenses et surtout apparemment à l'emplette des robes noires et rouges.
lO mai. — M. l'archevêque de Paris a dans l'hôtel de la première présidence une conférence de trois quarts d'heure avec M. Bertier de Sauvigny, intendant de Paris et soi-disant Premier président du nouveau Parlement. On commençait disaiton, à meubler cet hôtel des meubles de la Couronne.
10 mai- — [Assemblée du nouveau Parlement contre les officiers du Châtelet. — Notice d'ouvrage pour et contre dans l'affaire du Parlement. — Adhésion de M. Duval d'Eprémesnil, avocat du Roi, au procès-verbal et à la déclaration des officiers du Châtelet.)
1 1 mai. — Ce jour, il me tombe entre les mains copie du compliment fait par M. l'archevêque de Lyon (Louis-Antoine de IMalvin de Montazet) le dimanche précédent, 5 du même mois, lorsque à la tête de son chapitre il avait reçu à l'entrée de s©n église primatiale S. A. R. Madame Marie- Josèphe-Louise de Savoie, O^sse de Provence, qui passait par cette ville pour se rendre à Paris.
En vertu de l'arrêt rendu en la chambre de la Tournelle de la soi-disant Cour du Parlement le samedi précédent, le nommé Pierre Legi'and, sergent du corps royal d'artillerie du régiment de Strasbourg, amant et complice de la nommée Elisabeth Antenas, veuve Rémont, exécutée à mort le vendredi 10 du même mois, comme il avait été reconnu par les aveux et déclarations mentionnées au procès-verbal d'exécution de ladite Elisabeth Antenas, veuve Rémont, est rompu vif en place de Grève, vers 5 heures du soir. Il paraissait singulier à tout le monde qu'on n'eût point différé de faire cette justice jusqu'après la célébration du mariage de Madame la C'^^^'^ de Provence qui était pour le lendemain, mais le parlement postiche était trop curieux de faire parler de lui et de se faire connaître pour qu'il pût attendre plus longtemps. Il s'était aussi bien donné de garde de renvoyer ce criminel à La Fère, comme il aurait dû pour l'exemple et selon l'usage, voulant éviter la discussion qu'il aurait pu avoir avec le premier juge sur l'invalidité et l'incompétence de son arrêt. L'arrêt était signé, ainsi que celui de la femme Antenas du sieur Vandive, qui faisait fonction de greffier en chef pour le civil comme pour 'le criminel, quoiqu'il n'eût pas plus de qualité pour l'un que pour l'autre, étant ci-devant greffier •des audiences du Grand-Conseil.
11 mai- — [Le Roi refuse au Chancelier des lettres de cachet contre les officiers du Châtelet. — Refus des officiers du bailliage de Chartres d'enregistrer l'cdit de suppression du Parlement de Paris. — Assemblée de 15 conseillers au Châtelet dans une maison particulière. — Ordonnances des Prévôts des Marchands et Echevins pour des réjouissances publiques.]
1 S mai Ce jour, on se dispose à commencer les travaux de la
principale porte de l'église de Notre-Dame, à laquelle on se proposait de faire des changements très considérables en en retranchant le pilier qui la séparait par le milieu et toutes les figures qu'on y voyait sculptées en pierre pour en changer absolument l'architecture ancienne et gothique; on assurait qu'on devait baisser l'orgue afin d'augmenter le jour au bas de l'église, en construisant une grande croisée au-dessus.
14 mai. — Ce jour, le mariage de M. le C^*^ de Provence avec la princesse Marie- Josèphe Louise de Savoie est célébré dans la chapelle du château de Versailles. La princesse s'y était rendue le même jour dans la matinée de Choisy, où elle avait couché la veille. L'archevêque, duc de Reims, grand aumônier de F'rance, leur donne la bénédiction nuptiale. De tous les princes du sang royal, les O'^ de La Marche et le C'^ d'Eu, assistent seuls à cette cérémonie à laquelle se trouvent aussi Mme la C'^sse jg j^ îMarche, Mme la duchesse de Chartres, Mme la duchesse de Bourbon et Mme la princesse de Lamballe, parce qu'elles avaient été mandées par le Roi. Le banquet royal qui commence à 9 heures et demie du soir, n'était composé que de 17 personnes en tout, savoir: pour les princes, le Roi, M. le Dauphin, M. le C'^ de Provence, M. le C^^ de La Marche, M. le duc de Penthièvre et M. le C'^ d'Eu, princes légitimés, et pour les princesses : Mme la Dauphine, Mme la C^^sse de Provence, Mesdames Adélaïde, Victoire, et Sophie, dames de France, Madame la C'e^^*' de Lamarche, Mme la duchesse de Chartres, Mme la duchesse de Bourbon et Mme la princesse de Lamballe. On avait cherché à remplir le vide qu'occasionnait à la Cour l'absence des princes du sang, disgraciés et éloignés depuis le lit de justice tenu à Versailles le 13 avril précédent, par une nombreuse assemblée de dame de distinction des plus superbement vêtues. Le lendemain 15, on tire sur le soir en lace du château un magnifique feu d'artifice de la composition du sieur Torré ; ce feu d'artifice, qui était placé sur le tapis vert, est exécuté de manière que le Roi dit qu'il n'en avait jamais vu qui lui eût fait autant plaisir; mais
S. M. n'eut que trop lieu de s'apercevoir de la désertion occasionnée par les malheureuses affaires qui agitaient la Cour comme la ville, car, en comparaison de la fête donnée par le mariage de M. le Dauphin au mois de mai 1770, on pouvait dire qu'il n'y avait presque personne à celle-ci.
15 mai. — [Procès-verbal des magistrats du Châtelet.]
16 mai. — [Autre procès-verbal des officiers du Châtelet.]
17 mai- — [Séance des prisonniers tenue au Châtelet par les membres du nouveau Parlement.]
19 mai. — [M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, paraît à St-Cloud.]
21 mai. — Ce jour, le Roi vient de Versailles au château de Bellevue, vers une heure après-midi, tandis que l'on ne l'y attendait que sur le soir. S. M. était accompagnée d'une quinzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait la O^sae du Barry ; il y mange un morceau et en repart à 3 heures pour retourner à Versailles et de là s'en aller au château de St-Hubert. Toutes les fêtes de la Cour relatives au mariage de M. le C'^ de Provence s'étaient terminées la veille par un bal paré que M. le Dauphin et Mme la Dauphine avaient ouvert en dansant, et on reprenait le même jour le deuil de l'Infant d'Espagne qui avait été interrompu par ces fêtes.
26 mai. — [Bruits d'arrangement des affaires du Parlement.]
27 mai. — [Lettres d'exil signifiées à 38 membres du Châtelet. — Cavalcade du Châtelet.]
^ 28 mai. — [Edit du Roi portant suppression, remboursement et création d'offices dans le Châtelet, enregistré par le nouveau Parlement. — Nouvelles concernant les officiers du bailliage de Boulogne-sur-Mer. — Séance des officiers du nouveau Châtelet.]
29 mai. — [Publication et enregistrement au Parc civil de l'édit portant suppression de l'ancien Châtelet.]
31 mai- — [Nouveau règlement sur la procédure crié par les colporteurs. — Séance des officiers du nouveau Châtelet. — Edit du Roi portant imposition du centième denier sur toutes les charges et offices.]
l" juin. — Ce jour, on fait courir le bruit que Mme la princesse de Conti,douairière, continuait de se donner les plus grands mouvements pour remédier aux maux actuels occasionnés par la dispersion du Parlement de Paris et qu'elle était appuyée de Mme la Dauphine et de INIme la C'^sse de Provence. Le Chancelier
qui était à Paris ce même jour^ montre à quelqu'un qui s'entretenait avec lui de toutes les affaires la liste de tous les bailliages et sénéchaussées du ressort du Parlement de Paris, avec un trait en marge de tous ceux qui s'étaient soumis à l'édit de suppression de ce Parlement, qu'il assurait être fait de la propre main du Roi.
3 juin. — Ce jour, au milieu du deuil public occasionné par l'étrange révolution qui agitait tous les corps de magistrature, on fait à Paris, en vertu d'ordonnances de la police et du bureau de la ville, des réjouissances pour le mariage de M. le C-« de Provence avec la princesse de Savoie, célébré le 14 mai précédent. Les boutiques sont fermées toute la journée, ainsi que les ports et chantiers. On distribue sur le soir dans différents quartiers du vin et de la victuaille au peuple, en observant, ce qui ne s'était jamais pratiqué, de faire entrer par un côté et sortir par un autre côté, un à un et séparément, toutes les personnes auxquelles on donnait. Les façades de toutes les maisons sont illuminées une partie de la nuit, et à 9 heures du soir on tire dans la place de Grève, en face de l'Hôtel de Ville un feu d'artifice qui est très bien exécuté. Comme on n'avait pas encore oublié les malheurs arrivés l'année précédente, à la fête donnée pour le mariage de M. le Dauphin, on se pique d'apporter à celle-ci le plus grand ordre, et il n'y arrive aucun accident.
4 juin- — [Edit du Roi concernant la Cour des Aides de Glermout- Ferrand et qui supprimait cette Cour.]
5 juin. — [Notices sur différents ouvrages contre M. le Chancelier, entre autres celui intitulé : le Maire du Palais.]
8 juin. — [Edit du Roi portant suppression de la juridiction des Eaux et Forêts à la Table de Marbre du Palais.]
10 juin. — On est assuré par la Gazette de France, dans laquelle on lit à l'article de Versailles du 8 du même mois, que le Roi, qui s'était rendu le jeudi précédent, jour de la petite Fête- Dieu, au château de Marly avec toute la Cour, pour y demeurer l'espace d'environ 15 jours, venait de nommer le duc d'Aiguillon secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères, et que ce seigneur avait eu l'honneur de faire à cette occasion ses remerciements à S. M. C'était l'un des deux départements ôtés à M. de Choiseul, lorsqu'il avait été disgracié et exilé, le 24 décembre 1770. Le choix de ce seigneur qui s'était rendu si
odieux dans l'affaire de Bretagne, sur laquelle on ne le regardait pas, à beaucoup près, comme justifié, pour remplir une place essentielle, dans la portion du ministère la plus intéressante, étonnait autant qu'il révoltait. Il achevait de composer les chefs du gouvernement d'une manière à faire concevoir aux cidevants soi-disant Jésuites et à leurs partisans les plus flatteuses espérances ; aussi le bruit se répandait-il de toutes parts qu'on les verrait rétablis dans le royaume sous la dénomination de congrégation nouvelle de prêtres séculiers.
10 juin- — • [i^dit du Roi portant suppression de 400 procureurs au Parlement et création de 100 avocats, enregistre. — Le nommé Turgis, pendu en place de Grève en vertu d'un arrêt du nouveau Parlement.]
11 juin- — [Xotice concernant les ouvrages faits par les adhérents à M. le Chancelier pour l'appui de son système. — Translation des Requêtes de l'hôtel dans le lieu des séances de la Cour des Aides supprimée.]
14 juin. — Ce jour, un sieur abbé des Brosses, clerc minoré, chanoine de l'église collégiale de St-Cloud, reçu avocat au Parlement, mais qui n'avait jamais pu parvenir à se faire inscrire sur le tableau des avocats (parce qu'on lui connaissait le cerveau timbré) se présente au Châtelet à l'audience du parc civil, en robe et bien calamistré, portant sous son bras quelques sacs de procédure qu'il tenait on ne savait trop d'où, ni de qui. Il se place dans le banc destiné aux avocats. Les procureurs présents à cette audience, curieux de voir s'il occuperait pour quelqu'un et s'il porterait la parole, ne lui disent rien d'abord, se contentant de le regarder comme un homme qui se disposait à jouer un vilain rôle ; mais l'audience achevée sans qu'il eût ouvert la bouche, il passe dans la pièce qui précède la salle du présidial où il devient le jouet d'un grand nombre de clercs et même de procureurs qui le bafouent comme il le méritait en le pelotant et se le renvoyant les uns aux autres, ce qui ressemblait assez au bernement de Sancho Pança. De quoi le syndic de la communauté des procureurs s'étant aperçu et craignant les suites d'une pareille scène, il prend cet abbé par la main et l'engage à se retirer en lui en fournissant le moyen, ce qu'il ne fait rien moins qu'après avoir distribué à qui en voulut des exemplaires imprimés d'une pièce de vers français à la louange du Roi, qu'il disait être de sa composition et au bas de laquelle il avait eu soin de mettre son nom et sa demeure, afin que tous
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ceux qui jugeraient à propos de lui confier la défense de leurs causes pussent le trouver plus facilement.
M. le C'e de Clermont, prince du sang, qui était depuis plus de 3 semaines attaqué de la goutte remontée dans la poitrine, ce qui faisait tout craindre pour sa vie, reçoit sur le soir les derniers sacrements de l'Eglise. Le prince de Condé, le duc de Bourbon et le prince de Conti assistent à cette cérémonie. On est consterné de voir toucher à sa fin un prince qui, dans les circonstances où se trouvait l'Etat, avait fait paraître tant d'amour pour le souverain et ses sujets en se montrant le plus zélé protecteurs des lois du royaume et des droits de la nation. Avant d'être administré, il avait encore fait venir 2 notaires qu'il avait rendus dépositaires de son testament, lequel contenait ses derniers sentiments sur tout ce qui se passait et renouvelait de la manière la plus précise et la plus positive les protestations auxquelles il s'était cru obligé d'adhérer précédemment avec les autres princes, déclarant ultérieurement qu'il y persisterait jusqu'à son dernier soupir.
Ce jour, vers 7 heures du soir, Louis de Bourbon-Condé, C*« de Clermont, prince du sang, ci-devant abbé commandataire des abbayes de St-Germain-des-Prés, de Marmoutier, du Bec et Châlis, dont il avait donné sa démission et qui avaient été unies aux économats en 1765, ci-devant gouverneur de la province de Champagne, l'un des Quarante de l'Académie française, meurt à Paris, en son hôtel rue de la Roquette, faubourg St- Antoine. Il avait eu la veille 62 ans, étant né le 15 juin 1709. Son corps est transporté le mercredi suivant sur le soir au village de Montmorency, autrement dit Enghien, lieu ordinaire de la sépulture de tous les mâles de la maison de Condé, sans aucune pompe ni cérémonie, comme il l'avait exigé par son testament,, et son cœur est porté le lendemain à l'église de la maison de St-Louis, rue St-Antoine, ci-devant occupée par les soi-disant Jésuites et aujourd'hui par les chanoines réguliers de la Culture Ste-Catherine. L'abbé de Ste-Geneviève le reçoit à la porte, à la tête de ses religieux. Il n'y avait eu aucune invitation quelconque, relativement aux circonstances, point de scellés apposés suivant l'usage ordinaire par le Parlement, le prince de Conti et le prince de Condé s'étaient rendus caution de toutes les cérémonies pour l'empêcher. La Cour prend le deuil pour 11 jours, à l'occasion de cette mort, le samedi suivant. Ce prince, universellement regretté et qui ne laissait point de dettes, était
fils de Louis XII, duc de Bourbon-Condé, mort le 4 mars 1710. On assurait que le vif intérêt qu'il avait pris à la malheureuse affaire du Parlement, et le chagrin qu'il en avait ressenti n'avaient pas peu contribué à abréger ses jours. On remarqua que le Roi, pendant tout le cours de sa maladie, n'avait pas envoyé savoir une seule fois de ses nouvelles.
18 juin. — Ce jour on faisait courir le bruit que le Roi viendrait à Paris au Palais avant son départ pour Compiègne, et qu'il y tiendrait son lit de justice dans lequel il ferait enregistrer en sa présence un édit portant suppression générale de tous les Parlements du royaume ; que les princes du sang seraient sommés d'y assister sous peine de privation de leurs apanages. On parlait aussi beaucoup de faire rentrer le Roi dans tous ses domaines et d'un projet d'érection de tous les membres des différents corps et communautés de marchands ou d'ouvriers de Paris en charges, à l'instar des perruquiers, moyennant une finance qui serait arbitrée. On débitait aussi que la société des ci-devant soi-disant Jésuites allait se pourvoir au nouveau Parlement par requête civile et demander la révision de son procès comme ayant été mal jugé, ce qui, s'il avait lieu, devait faire tout appréhender.
21 juin. — Le nouveau Parlement enregistre un édit du Roi donné à Versailles au mois de février précédent, portant création de 110 charges de perruquiers, à raison de 2.400 livres chacune. Ce qu'il y avait de plus singulier dans cet édit, c'est qu'on y faisait dire au Roi que c'était sur les représentations des syndics et maîtres de la communauté des barbiers, perruquiers, baigneurs et étuvistes, tandis qu'ils regardaient cette augmentation comme une surcharge qui ne pouvait leur être que très préjudiciable.
21 juin- — [Arrêté des officiers du siège de l'Amirauté générale de France à la Table de Marbre du Palais. — Déclaration du Roi criée en faveur des ecclésiastiques décrétés ou bannis par l'ancien Parlement.]
25 juin. — Ce jour, on crie un édit du Roi donné à Versailles au mois de février dernier, en 13 articles, enregistré par le nouveau Parlement, toutes les Chambres assemblées le 21 du pressent mois, concernant les offices de jurés-priseurs-vendeurs de meubles, dans les villes de province, qui supprimait ces offices
et les recréait de nouveau, sur le pied d'une finance plus considérable que l'ancienne.
28 juin. — [Arrêt du nouveau Parlement qui condamne un particulier à être pendu à Lyon.]
1" juillet Ce jour, vers 3 heures après-midi, le Roi, accompagné de la famille royale, fait au lieu dit le Trou d'Enfer, près Marly, la revue générale de toute la cavalerie de sa Maison qui a coutume de se faire tous les 5 ans. Il se rend à cette revue un monde prodigieux, soit de Paris, soit des environs, qui n'a pas lieu d'être fort satisfait à cause de la pluie. Le Chancelier assiste à cette revue avec deux carrosses de suite, ayant dans le sien IM. Bourgeois de Boyne, ministre de la marine. Daguesseau et Marville, conseillers d'Etat.
3 juillet Ce jour, M. le C'^ de La Marche, prince du sang,
accompagné du maréchal duc de Richelieu et des sieurs de La Galaiziére et d'Ormesson, conseillers d'Etat, se transporte à la Chambre des Comptes vers les 11 heures du matin pour y faire enregistrer d'autorité 7 édits parmi lesquels se trouvaient, entre autres, ceux portant suppression du Parlement ancien, de la Cour des Aides et du Grand-Conseil. Après un discours assez faible de M. de Nicolaï, premier président, qui ne laissait pas cependant de manifester l'opposition décidée de ce magistrat pour l'enregistrement, M. Perrot, l'un des avocats généraux, fait un autre discours dont on faisait plus de cas pour le fonds des choses que de celui prononcé par M. Séguier, au lit de justice tenu à Versailles, le 13 avril précédent. Après y avoir dit, entre autres choses, que dans des circonstances malheureuses on avait vu plusieurs fois venir à cette Chambre le premier prince du sang qu'une disgrâce, méritée par son attachement aux lois du royaume et aux droits de la nation tenait éloigné de la Cour, etc., il refuse de conclure à l'enregistrement des édits, en déclarant formellement que non seulement son honneur et sa conscience ne le lui permettaient point, mais que s'il se conduisait autrement, le souverain lui-même, quand il serait revenu de son éblouissement, serait le premier à le blâmer de son infidélité. Le public, en grand nombre applaudit à ce discours par des battements de mains redoublés qui durent plus de 3 minutes. Plus de 120, tant maîtres qu'auditeurs ou correcteurs des Comptes qui assistaient à cette assemblée Mes Loisirs. Tome L Ig
avaient fait auparavant des protestations contre tous les actes d'autorité absolue qui pourraient s'y exécuter ; ils les renouvellent encore après l'enregistrement forcé et le départ du C's de La Marche qu'on entend dire, en se retirant, parlant du discours de M. Perrot : « A travers quelques éloges ce discours contient des choses bien fortes ». On s'attendait à voir arriver incessamment la suppression de la Chambre des Comptes, et peut-être l'enlèvement ou l'exil de l'avocat général. M. de La Galaizière, conseiller d'Etat, dans le discours qu'il avait fait à cette séance, s'était oublié jusqu'à dire en parlant de l'étrange révolution qu'on cherchait à opérer : « Cette révolution dont on ressent déjà les bienheureux efiets < M. Perrot ne laisse pas de continuer le lendemain son service à la Chambre, il refuse son discours à M. le prince de Conti qui le lui fait demander, déclarant qu'il ne verrait pas le jour, par la raison que, de même qu'il avait cru de son devoir de le prononcer, il se croyait également obligé de ne point s'exposer en le rendant public. On assurait néanmoins qu'il était parti sur le champ, pour en faire luimême lecture au prince.
N.-B. — A peu près à cette même époque, on distribuait sous le manteau une nouvelle brochure portant pour titre : Lettre d'un homme à un autre homme sur l'extinction de l'ancien Parlement et la création du nouveau, suivie de Réflexions sur la destitution de l'Université des officiers du Parlement de Paris par voie de suppression, et d'un petit recueil d'autorités sur l'inamovibilité des officiers de justice, de 32 pages d'impression in-12. On faisait cas de cette brochure (1).
5 juillet- — [Publication d'édits portant suppression de différents sièges, entr' autres de celui de l'Amirauté générale de France à la Table de Marbre du Palais.]
6 juiiîet On apprend que la veuve Pasdeloup, relieuse de
livres, avait été arrêtée la veille et conduite au château de la .Bastille pour avoir distribué difïérents ouvrages contre M. le Chancelier, entr'autres, le Maire du Palais (2).
(1) Attribuée à Target par Barbier, d'après une lettre de Mirabeau à Chamfort.
(2) Par Clément de Boissy. La Vve Pasdeloup sortit de la Bastille le 12 décembre suivant, avec .=a fille Monique, âgée de quatorze ans et qui avait partagé sa captivité.
6 juillet — [Arrêt du nouveau Parlement crié. — Remontrances arrêtées par le nouveau Parlement.]
7 juillet. — [M. Perrot, avocat général de la Chambre des Comptes, conduit au château de Vincenncs.]
9 juillet. — On apprend que M. Lejaj^ maître des requêtes, venait d'être reçu greffier en chef du nouveau Parlement et que le sieur Chastelux, ci-devant lieutenant de la juridiction des eaux et forêts supprimée, venait aussi d'être reçu lieutenant particulier du nouveau Châtelet, pourquoi il avait commencé par envoyer chercher un serrurier pour ouvrir la porte du cabinet des lieutenants particuliers qui est auprès du présidial et s'en emparer comme de choses lui appartenant bien légitimement. On assurait que M. le duc de Penthièvre avait fait des protestations contre la suppression du siège de l'amirauté générale de France en sa qualité de Grand amiral.
9 juillet- — [Des députés du nouveau Parlement vont à Versailles — L'archevêque de Paris et l'évêque de Senlis passent la journée dans le couvent des Carmélites de St-Denis.]
10 juillet- — [Arrêt de la Cour des Monnaies concernant les pièces de 4 sols.]
17 juillet. — Entre 10 et 11 heures du soir, on aperçoit au ciel un phénomène ou météore singulier, que l'on remarqua entre autres endroits rue des Noyers, prenant sa direction de la rue St-Jean-de-Beauvais à la rue Galande ; il ressemblait assez à un globe de feu qui s'allongeait en coulant ; il produisait une lueur très considérable, et dès lors qu'il eût disparu, on entendit un bruit assez approchant de celui du tonnerre quand il est éloigné. Ce phénomène alarme et inquiète un grand nombre de personnes.
17 juillet- — [Un particulier pendu eu place de Grève en vertu d'un arrêt du nouveau Parlement. — Arrêt de la Cour des :\h)nuaics concernant les pièces effacées.]
19 juillet- — [Les officiers du bailliage du Palais refusent d'enregistrer l'édit de suppression de l'ancien Parlement.]
20 juillet. — Il se répand dans le public qu'il y avait une négociation nouvelle d'entamée pous les affaires actuelles des Parlements à laquelle présidaient, disait-on, MM. le prince de Soubise, le duc de Nivernois et de Lamoignon de Malesherbes, ci-devant Premier Président de la Coui des Aides supprimée ; que les
premières propositions d^ la cour avaient élé : que Tédit du mois do décembre 1770 subsisterait, ainsi que l'établissement des conseils supérieurs, et que l'ancien Parlement ferait une excuse au Roi ; que sur les deux premières propositions, il avait été répondu par M. de Malesherbes, qu'il était d'une égale impossibilité qu'elles pussent avoir leur exécution, ajoutant seulement par rapport à la seconde qu'on pourrait retranchci quelque chose du ressort du Parlement de Paris pour l'unir à celui des autres Parlements qui se trouverait le plus v( isin, et, quant à la troisième, que le Parlement, plein de respect et de soumission pour son souverain, serait toujours disposé àlui faire des excuses sur tout ce qui aurait pu lui déplaire dans sa conduite ; que la Cour n'avait point désapprouvé les difficultés du sieur de Malesherbes, ce qi i donnait lieu d'espérer que cette négociation pourrait avoir peut-être une heureuse issue. On disait qu'avant celle-là, il y en avait eu une autre dont M. de l'Averdy, ministre d'Etat, ancien contrôleur général des finances, et M. d' Aligre, premier président de l'ancien Parlement, étaient les arcs-boutants, mais qui n'avait point été suivie,
22 juillet- — [Le sieur abbé Versé prend possession du doyenné de St-Gloud.J
23 juillet- — [Déclaration du Roi criée concernant le guet à pied et à cheval.]
26 juillet. — On assurait c«omme chose très positive que M. le duc d'Orléans devait avoir à 9 heures du soir, à Compiègne, une conférence secrète avec le Roi et que les autres princes ne tarderaient pas à se rendre à la Cour, bruit qui se trouve destitué de tout fondement.
28 juillet- — [Dcputation du nouveau Parlement à Compiègne.]
29 juillet. — Ce jour, la demoiselle Babat, fille de boutique du sieur Simon, imprimeur du Parlement, est arrêtée par les sieurs d'Hémery et Gautier et conduite à la Bastille, comme soupçonnée d'avoir part à la distribution des ouvrages imprimés en faveur des Parlements.
31 juillet. — On assurait, ce que la suite des événements démontra faux, qu'il s'était tenu à Compiègne un Conseil d'Etat dans lequel il avait été question du rappel de l'universalité des membres du Parlement de Paris ; que M. le duc de La Vrillère et M. le duc d'Aiguillon avaient été pour le rappel, mais
que sur le partage des autres opinants, parmi lesquels se trouvait M. Bertin, le Roi, qui ne s'était point expliqué, avait remis l'afTaire à un autre conseil.
31 juillet- — [Edit du Roi crié portant suppression de différents sièges.]
I" août- — [Arrêt du nouveau Parlement qui condamne un particulier à être brûlé vif.]
2 août- — [Lettres patentes du Roi concernant les avocats es conseils.]
3 août- — [Arrêt de la Cour des Monnaies.]
5 août- — [Le sieur abbé Bruey, dit Duclos, mis à la Bastille.]
6 août. — Ce jour, les membres du nouveau Parlement, après avoir dîné chez le Premier Président, se rendent en assez grand nombre sur les 5 heures du soir aux écoles extérieures de Sorbonne, pour y assister, selon l'usage (depuis 1752), à la distribution solennelle des prix de l'Université fondée par le sieur Legendre, chanoine de l'église de Paris. Sur le bruit qui s'était répandu que des écoliers se proposaient de huer ou de siffler le nouveau Parlement, le recteur (Jacquin) avait donné la surveille un mandement par lequel il faisait défense aux écoliers qui n'étaient pas du nombre de ceux qui avaient composé pour les prix, de se trouver ni dans la place de Sorbonne, ni dans les rues adjacentes. Par ce même mandement il était enjoint à tous les maîtres de pension, maîtres de quartiers, précepteurs etc., de les mener promener au loin ou de les retenir chez eux, Je tout sous telles peines qu'il appartiendrait.
Bien des gens blâmaient la conduite du recteur en cette occasion. Cependant, au moyen de cette précaution et d'autres encore, telle qu'une garde nombreuse composée de 100 hommes du guet à pied, de 12 sergents du régiment des gardes-françaises qui étaient sur le passage des magistrats dans la place de Sorbonne, d'une brigade du guet à cheval, portée au corps de garde de la place St-Michel etc., les choses se passent avec tranquillité. Le Premier Président (Bertier de Sauvigny) donne le premier prix et embrasse, selon la coutume, l'écolier qui l'avait remporté. Le discours latin qui précéda la distribution des prix contenait de très bonnes choses et fut prononcé par le sieur abbé Cosson, professeur d'humanités au collège Mazarin.
7 août. — Ce jour, la demoiselle Amaulry qui vendait des livres à un des piliers de la Grande salle du Palais, vis-à-vis la
Grand chambre, est arrêtée et conduite à la Bastille, pour la distribution des ouvrages faits contre M. le Chancelier.
8 août- — [Réception de nouveaux conseillers au Châtelet. — Observations sur ceux qui étaient restés lors de l'exil de leurs confrères.]
9 août- — [Deux lettres patentes du Roi enregistrées par le nouveau Parlement. — Le sieur Avril, conseiller au Châtelet, prié par M. de Sartine de quitter Paris. — Le sieur abbé Lafont, ancien doyen de St-Cloud, élu de nouveau par le Cliapître qui soutenait l'abbé Versé, évincé.]
10 août. — [Détail de la suppression du Parlement de Besançon.]
12 août. — On crie plusieurs lettres patentes du Roi enregistrées par le nouveau Parlement, ainsi qu'un édit portant suppression de la Cour des monnaies de Lyon et réunion de cette Cour à celle de Paris.
13 août. — [Création nouvelle du Parlement de Besançon et protestation des anciens membres du nouveau Parlement exilés. — Jugement du nouveau Parlement dans l'affaire des sieurs Billiard et abbé Grisel.]
14 août- — [Séance des prisonniers tenue au Châtelet par les membres du nouveau Parlement.]
15 août. — Ce jour, fête de l'Assomption de la Vierge, à 5 heures et demie du soir, la procession de Notre-Dame qui se fait toutes les années, pour acquitter le vœu de Louis XIII, sort de l'église au milieu d'un très grand concours de peuple qui s'y était rendu par curiosité pour y voir le nouveau Parlement figurer pour la première fois en robes rouges. La députation était composée de 31 individus, y compris le président de Nicolaï, deuxième président de la Tournelle, ci-devant colonel d'un régiment de dragons, ce qui fit donner aux magistrats de nouvelle date qui l'accompagnaient le nom de Drag-ons de A^zco^aï.
Il n'y avait qu'un avocat général, M. Trutier de Vaucresson; le nouveau greffier en chef Lejay y était aussi ; on y remarqua quatre [sic] avocats qui, les conseillers clercs exceptés, paraissaient avoir le plus de front, savoir M^^ guinan, Dézirat et Gin. La Chambre des comptes, présidée par M. Masson de Meslé, n'avait point salué le Parlement, quoique le Parlement eût salué le premier, lorsqu'ils s'étaient approchés pour se mettre en rang. On avait pris les plus grandes précautions pour la sûreté et la tranquillité, en établissant une garde nombreuse sans laquelle ce corps hétéroclite qui se rendait apparemment assez de justice pour sentir le peu de respect qu'il pouvait inspirer.
ne marchait jamais. Il y avait entre autres satellites deux brigades du guet à cheval dans le parvis, ce qu'on ne se souvenait point d'avoir jamais vu en pareille circonstance. Le Corps de Ville marchait en deux lignes derrière le Parlement et la Chambre des Comptes, au lieu de marcher sur une seule ligne avec la Cour des Aides de l'autre côté, cette Cour venant d'être supprimée. M. l'archevêque de Paris, qui assistait aussi à cette procession, y parut fort satisfait du renouvellement de magistrature qui était en partie son ouvrage, et qui pouvait lui devenir par la suite si avantageux ; mais ce qui étonna le plus tout le monde, c'était de voir le même peuple qui avait hué aux Grands-Augustins les gens du Conseil tenant le Parlement, le jour de la procession de la réduction de Paris, et qui avait applaudi à la retraite généreuse de la Chambre des Comptes et de la Cour des Aides, devenu spectateur tranquille des nouveaux juges de parade et des magistrats de la Chambre des Comptes qui n'avaient pas eu cette fois-ci le courage de les accompagner.
16 août. — On est informé que le mercredi précédent, 14 du même mois, M. de Sartine, lieutenant de police, avait fait l'ouverture de la foire très anciennement connue sous le nom de foire St-Ovide qui s'était toujours tenue à la place de Vendôme, et à laquelle on venait de donner celui de foire St-Louis, parce qu'on avait jugé à propos de la transférer à la place de Louis XV, sur laquelle on avait fait construire quatre différents corps de boutiques circulaires et parallèles, avec une espèce de galerie couverte pour le passage des gens de pied, une douzaine de loges pour différents jeux ou spectacles, le tout pour tâcher d'attirer les Parisiens au fameux Colysée élevé depuis peu dans le Cours, où l'on avait commencé depuis le mois de juin des concerts, des feux d'artifice et des joutes sur un bassin qu'on avait creusé au milieu, nouveau genre d'amusement qu'on avait assez de peine à faire goûter au public, ce qui faisait baisser considérablement les actions de ceux qii avaient contribué de leurs fonds aux dépenses immenses de cet établissement aussi fou qu'il pouvait être préjudiciable aux bonnes mœurs. La translation de la foire St-Ovide de la place Vendôme en celle du Pont-Tournant donna lieu à un rieur de dire plaisamment, mais peu décemment « que Louis XIV avait donné la foire à Louis XV. »
On apprend que le mercredi précédent, le duc de Praslin,pair de France, ci-devant ministre et secrétaire d'Etat au ministère de la marine, lequel avait été disgracié et exilé à sa terre de Vaux-le-Praslin le 24 décembre 1770, était arrivé en son hôtel, rue du Bac, faubourg St-Germain, ayant obtenu, quoique avec assez de peine, la permission de revenir à Paris, sa santé, qui était éJiranlée depuis longtemps, s'affaiblissant de jour en jour et paraissant lui faire craindre une mort prochaine.
16 août- — [Extrait de la Gazctle de France concernant le Parlement de Besançon et la suppression totale du Parlement de Douai.]
19 août- — [Déclaration du Roi et lettres patentes criées.]
20 acût. — Ce jour, il se répand faussement que M. le duc de Richelieu était parti pour aller opérer la suppression du Parlement de Bordeaux et le duc de Broglie pour opérer celle du Parlement de Toulouse, à quoi l'on ajoutait qu'un autre seigneur était aussi parti pour Metz.
21 août. — Ce jour, en la Chambre de la Tournelle du nouveau Parlement, présidée par M Leprêtre de Chateaugiron, sans tirer à conséquence pour l'avenir, comme le déclarent les Juges en le permettant sur la réquisition de M^ Courneau, procureur, avocat, le sieur Luneau de Boisjermain, auteur et ci-devant abbé, ex-jésuitc, commence à plaider lui-même sa cause relativement à une souscription de l'Encyclopédie et à la plainte en diffamation rendue contre lui au Châtelet par les sieurs Lebreton, libraire-imprimeur, et Briasson, libraire. Cette cause est appelée nonobstant l'absence de IM^ Perrin, avocat et conseils, chargé de la défense des libraires, auquel même on avait promis qu'elle ne serait point appelée ce jourlà, ce dont il se plaint vivement au Parquet. Le sieur Luneau plaide avec esprit, mais non sans lancer un grand nombre de sarcasmes contre les libraires en général qu'il attaque sous différents prétextes, par exemple, le sieur Desprez par rapport à la nouvelle édition de l'Art de vérifier les dates, in-8°, les frères Etianne, par rapport à celle du Dtctionnaire économique de Chomel, in-8, 5 vol., ainsi des autres. On distribuait d:s la veille un très gros Mémoire in-40 de 200 pages, imprimé chez Grange, avec ces mots remarquables à la fin : imprimé par ordre supérieur. 11 se vendait 3 1. 12 sols .Ce mémoire était un vrai libelle diffamatoire, non seulement contre les sieurs
Lebreton et Briasson, mais contre le plus grand nomlre des. libraires. Le sieur Luneau avait eu la procaution d'ajouter à la fin le tarif des frais qu3 faisait annuellement le sieur Lebreton pour l'édition de son Almanach Royal, qu'il ofTrait généreusement, lui Luneau, au public à 40 sols au lieu de 4 1. 10 s. qu'il se vendait. Ce mémoire était signé du sieur Luneau et de jM° Courneau, son procureur, avocat. Cette cause est continuée à la huitaine. On disait que le sieur Luneau de Boisjermain avait déclaré qu'il se brûlerait la cervelle, s'il n'obtenait 60 000 livres de dommages-intérêts dans cette affaire. 11 avait au surplus un très grand besoin de cette somme, car il était accablé de dettes.
21 août- — [Nouveaux administrateurs présentes au bureau de l'Hôtel-Dieu, en place des anciens démis par le Bureau de la ville.]
22 août. — Ce jour, on crie un édit, une déclaration et des lettres patentes du Roi enregistrées par le nouveau Parlement; on publie aussi l'édit du Roi portant suppression du remboursement d'offices dans le Parlement de Besançon et celui portant création de nouveaux offices dans le même Parlement.
26 août. — Ce jour, on apprend que le prince de Beauvau» l'un des quatre capitaines des gardes du Roi, qui n'avait pas paru disposé à seconder les intentions de S. M. dans les circonstances actuelles à l'égard du Parlement de Toulouse, venait d'être privé de sa place de commandant de la province du Languedoc qui avait été donnée sur le champ à M. le C'^ de Périgord. On assurait qu'on était disposé à la Cour à prendre le même parti à l'égard de M. le duc de Duras, commandant de la province de Bretagne. La lettre adressée par le Roi à M. le prince de Beauveau portait en substance ce qui suit : « Vos sentiments qui me sont connus, et que vous avez publiquement manifestés, ne me permettant pas de vous croire disposé à remplir mes intentions par rapport à ma province de Languedoc, je juge à propos de vous en retirer le commandement, vous conservant néanmoins mes bontés et votre place auprès de ma personne. »
28 août. — On apprend que les officiers du bailliage de l'église de Paris et autres petits bailliages de la même classe ressortissant au Parlement, venaient de donner leur démission plutôt que de se soumettre à l'enregistrement de l'édit portant suppression de l'ancien Parlement, essentiellement Cour des Pairs, et de reconnaître le nouveau ; que la juridic-
tion consulaire qui avait également reçu l'édit de suppression, l'avait enfin enregistré après de grands débats, de la manière qu'il suit : le sieur Lebreton, grand-juge, avait pris sur lui de monter seul sur le siège le lundi précédent malgré les quatre consuls et sans leur aveu, et, là, défaire lire et enregistrer l'édit de suppression du Parlement par un simple commis du Greffe, le Greffier ayant refusé d'y procéder; enregistrement contre lequel les quatre consuls, nommés Guyot, Quatremère, Millot et Billard, avaient fait leurs protestations en bonne forme, protestations qui ne purent être insérées sur les registres, attendu la soustraction que crut en devoir de faire pendant quelques jours le sieur Lebreton, sans doute pour mieux faire sa cour à M. le Chancelier, et au nouveau Parlement dont il avait un extrême besoin, attendu le procès qui y était actuellement pendant entre lui, le sieur Briasson et le sieur Luneau de Boisjermain. Les quatre consuls en charge étaient le premier, du Corps de la pelleterie, le second du Corps de la draperie, le troisième du Corps de l'épicerie et apothicairerie et le quatrième du Corps de la bonneterie.
30 août. — Ce jour, on crie un arrêt du Conseil d'Etat du Roi donné à Compiègne le 17 du même mois, ouï le rapport du sieur abbé Terray, contrôleur général des finances, lequel ordonnait qu'il serait pourvu, conformément à l'article 3 de l'arrêt du 21 avril dernier, au remboursement de tous les offices des différentes Cours et juridictions.
31 août. — On est assuré que M. le maréchal duc de Richelieu, gouverneur de la province de Guyenne, était parti dans la nuit du jeudi précédent pour Bordeaux, à l'effet d'y opérer la suppression du Parlement de cette ville.
On est également assuré que, sur les représentations et à la réquisition de l'ambassadeur d'Espagne, il avait été expédié des ordres à M. de Sartine, lieutenant de police, de faire procéder à la recherche de tous les membres de la Société des ci-devant soi-disant jésuites qui se trouveraient à Paris, pour leur notifier de se conformer aux jugements précédemment rendus contre eux et de n'approcher en conséquence de Paris et de la Cour plus près, que de dix lieues; qu'en conséquence de ces ordres, un commissaire s'était transporté chez les Eudistes,rue des Postes, pour en expulser 6 qui y étaient pour lors; que le ministère venait aussi de faire expédier pour la Lorraine des ordres
tendant à dissoudre une espèce d'association qui s'y était formée d'un nombre de ces anciens religieux. On apprenait aussi par des lettres particulières de Bayonne que le duc d'Albe, l'un des plus grands seigneurs et en même temps des plus éclairés de la Cour d'Espagne, était arrivé de Madrid en cette ville, d'où il se proposait de se rendre à Paris et à la Cour, sans qu'on pût savoir le véritable objet de son voyage, sur lequel on se permettait bien des conjectures et qui, suivant bien des personnes, n'était occasionné que par le désir de rétablir une santé dérangée.
2 septembre. — Ce jour, à l'assemblée du prima mensis de la Faculté de théologie, le sieur abbé Riballier, syndic et grand maître du collège Mazarin, fait lecture : 1° d'un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, pour lequel S. M. supprimait et faisait défense de donner aucune publicité quelconque à un discours de vespérie, prononcé aux écoles de la Faculté de médecine, le 11 octobre 1770, en présence du recteur de l'Université par le sieur Jacques-Albert Hazon, docteur régent de cette Faculté et président de l'acte (homme d'ailleurs estimable, simple et sans prétention) ; 2° d'une lettre de M. le duc de La Vrilliére, par laquelle ce ministre déclarait que l'intention du Roi était qu'il ne fût pris par la Faculté aucune espèce de délibération sur ce qui faisait l'objet du susdit arrêt du Conseil. Le discours du sieur Hazon portait pour titre: Eloge historique de l'Université de Paris. Il était divisé en trois parties. Le syndic Riballier n'avait pas rougi de dire, en annonçant l'arrêt du Conseil, qu'un docteur de la Faculté de médecine avait osé célébrer dans ce discours des théologiens dont les sentiments n'avaient jamais été conformes à la doctrine de l'Eglise. Ces théologiens, vraiment dignes de la vénération de tous les siècles et cependant si méprisés dans le nôtre, étaient les Arnauld, les Petitpied, les Boursier, les Delan et les Besogne. Pour revenir au discours du sieur Hazon, qui, de son côté, avait reçu une lettre de cachet par laquelle il lui était défendu de présider aucun acte public pendant dix ans, sur quoi il est bon d'observer qu'il en avait alors 70, les sieurs Belleteste, Missa, Bourru, Bertrand et Lezurier, tous six docteurs-régents de la Faculté de médecine, avaient été nommés commissaires pour l'examiner et en faire leur rapport à l'assemblée générale qui s'était tenue le 2 mai 1771, et sur le rapport de ces commissaires, la Faculté avait déclaré : « qu'elle verrait avec plaisir imprimer un discours
qu'elle était persuadée que le public lirait avec la plus grande satisfaction », ce qui avait déterminé l'auteur à le traduire en français, à y joindre des notes très amples et fort instructives dans tous les endroits qui lui en avaient paru susceptibles, et à le faire imprimer à ses frais chez le sieur Quillau, imprimeur de la Faculté, au nombre seulement de 350 exemplaires ; au moyen de quoi il n'avait pu en être distribué qu'aux docteurs de la Faculté, à un certain nombre de personnes titrées et à quelques amis de l'auteur. On prétendait que M. rarchcvêque de Paris, entre les mains de qui il en était tombé un exemplaire, avait donné lieu à toutes les tracasseries ci-dessus détaillées, qui ne servaient qu'à donner à ce discours beaucoup plus de publicité qu'il n'en aurait eu, tout le monde cherchant à se le procurer pour le lire, tracasseries dont la Cour avait pris le sage parti d'arrêter les suites en défendant à la Faculté de théologie et au nouveau Parlement de s'en occuper.
4 septembre. — Ce jour, M^Perrin, avocat ès-conseils, plaide en la Chambre de la Tournelle du nouveau Parlement la cause des sieurs Lebreton et Briasson, libraires encyclopédiques, contre le sieur Luneau de Boisjermaiu qui avait achevé sa plaidoierie à l'audience du samedi précédent 31 août. Il borne toute sa défense à justifier la plainte rendue en difîamation par les libraires susnommés contre ledit sieur Luneau, et le décret d'ajournement personnel prononcé en conséquence par le lieutenant criminel du Châtelet, soutenant que cette procédure devait être continuée selon les premiers événements, et à l'égard de toutes les prévarications que ledit sieur Luneau se permettait de reprocher aux libraires par rapport aux souscriptions de l'Encyclopédie, dans son gros mémoire imprimé, il déclare qu'il n'entreprendra de les justifier que lorsque M. le Procureur Général se serait expliqué sur la dénonciation qui lui était faite par le sieur Luneau. On est assez satisfait de l'éloquence du début de MePerrin; mais on trouve qu'il avait ensuite donné un peu trop dans ce verbiage. L'audience est continuée au samedi suivant 7 du mois et jour de clôture du Parlement. Il se distribuait depuis deux jours un Mémoire pour les sieurs Lebreton et Briasson contre le sieur Luneau, de 74 pages d'impression in-4o, en y comprenant le Mémoire à consulter précédemment imprimé, délibéré à Paiis le 7 janvier 1770 et signé de M^s Gillet,
Bérière, Rousselet, Cellier, de Lambon, Bcudet, Cochin et Boys, avocats au Parlement, ainsi que la lettre de M. Diderot, auteiu" deV Encyclopédie, à eux adressée en date du 31 août (1), qui y étaient joints. Ce dernier Mémoire était signé des sieurs Lebreton et Erlasson et de M- de Junquières, l'un des cent nouveaux Prociueurs avocats. Le sieur Luneau à qui l'on avait refusé la faculté de répliquer autrement que par écrit, et qui avait représenté qu'il ne trouverait point d'imprimeur qui voulût imprimer pour lui, avait obtenu un arrêt qu'il avait fait signifier la veille, à cinq heures du soir, au sieur Simon, imprimeur du Parlement, par lequel il lui était enjoint, sous peine de prison, d'imprimer pour le sieur Luneau au prix même qui lui était taxé ; chose inouïe et d'autant plus inconcevable que cet imprimeur courait même le risque de n'être point payé du tout, attendu le dérangement entier des affaires du sieur Luneau.
5 septembre- — [Les demoiselles Gerbier, Danjean, et Morin arrêtées à la barrière de la rue d'Enfer pour introduction de brochures sur le nouveau Parlement. — Notice d'édits, déclarations et lettres patentes du Roi.]
7 septembre. — [Le sieur abbé Grisel élargi des prisons du château de la Bastille, en vertu d'un jugement provisoire rendu par le nouveau Parlement dans l'affaire du sieur Billiard.]
10 septembre. — [Ouverture des audiences de la Chambre des vacations du nouveau Parlement.]
12 septembre. — Ce jour, M^e Louise-Marie de France, née à Versailles le 15 juillet 1737, prononça ses vœux en secret et sans aucune espèce de cérémonie quelconque, en l'église des religieuses Carmélites de la ville de St-Denis en France, M. l'archevêque de Paris, qui s'y était rendu ce jour -là les reçoit à sa messe et donne ensuite la communion à cette princesse, qui, pour emprunter les paroles d'un orateur ecclésiastique intéressé à la louer (l'abbé Vétard, vicaire à St-Sulpice), « devenait
(1) Cette lettre, reproduite du tome XX, pp. 29-35, des Œuvres com' plctes de Diderot (éd. A.ssézat), ne doit point être confondue avec une brochure dont le s^ulex. actuellement connu appartient à la Biljliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg. Elle est intitulée Au public (t aux magistrats par M. Diderot (Paris, Pissot, 1771, in-S^ 32 p.), et a été réimprimée dans un travail intitulé Un Factum inconnu de Diderot (Henri Leclerc, 1901, in-S", 41p. ; extrait du Bulletin du Bibliophile).
par sa conduite la défaite du monde, et le triomphe de la religion ».
On raisonnait beaucoup sur l'arrivée du duc d'Albe en France ; on prétendait qu'il avait déjà eu quelques conférences secrètes avec le Roi. On croyait que la nouvelle expulsion des ci-devant soi-disant Jésuites qui étaient venus en si grand nombre à Paris depuis l'exil et la dispersion du Parlement, en était le résultat. Ce seigneur qui d'abord avait logé à l'hôtel de Tours, rue du Paon, faubourg St-Germain, avait quitté, disaiton, ce quartier, pour venir à l'hôtel du Piémont, rue de Richelieu, lequel communique au jardin du Palais-Royal, et y recevait nombre de médecins qu'il consultait sur sa santé.
16 septembre- — [^I'' Convers, avocat au Parlement, est arrêté et conduit à la Bastille. — La gouvernante de l'abbé Bruey, dit Duclos, sort de la Bastille.]
19 septembre. — Ce jour, on crie un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, donné à Versailles le 11 du même mois, ouï le rapport du sieur abbé Terray, contrôleur général des finances, lequel ordonnait qu'à l'avenir tous livres imprimés ou graves, soit en français, soit en latin, reliés ou non reliés, vieux ou neufs, venant de l'étranger, paieraient à l'entrée du royaume, à compter du jour de la publication, 60 livres par quintal. L'exécution de cet arrêt est suspendue par les vives réclamations, non-seulement des libraires-imprimeurs de Paris et des provinces, mais encore des libraires étrangers.
19 septembre. — [Le ci-devant P. Viou, dominicain, dit le sieur Dumont, demeurant maison du sieur Buttard, libraire-imprimeur, est arrêté et conduit à la Bastille.]
25 septembre. — [Arrêt du nouveau Parlement concernant le nouveau droit établi sur les eaux-de-vie. Cet arrêt cassé par un arrêt du Conseil.)
26 septembre. — [Le p. Ruelle, chanoine régulier de St-Victor, exilé.]
27 septembre. — Dans l'après-midi, une pierre d'une grosseur prodigieuse, puisqu'elle pesait 62.875 livres, et qu'elle avait 10 pieds de long, sur environ 9 pieds de large et 5 pieds d'épaisseur, destinée à faire l'un des deux angles du fronton de l'église Ste-Geneviève, arrive au pied de cet édifice ; on était en marche depuis le jeudi précédent le jour et la nuit pour l'y conduire, du port des Invalides où elle avait débarqué, ayant été levée des carrières de Conflans Ste-Honorine. On avait pris
route par les nouveaux boulevards, la barrière d'Enfer, la rue de la Bourbe et le faubourg St-Jacqucs. Elle était tirée sur une espèce de traîneau à roues par des soldats du régiment Suisse. Derrière ce traîneau marchaient trois hommes avec chacun un cric pour la soulever à chaque pas qu'on lui faisait faire. On disait que la seule opération relative à la conduite de cette pierre du port des Invalides au bâtiment coûtait 2.400 livres. Il se trouve sur son passage à son arrivée un très grand nombre de personnes attirées par la curiosité de voir une telle masse. On la met en œuvre sur le champ et trois ou quatre jours après elle était déjà montée et mise à la place qu'elle devait occuper. Quelques jours après on en amène une autre du même endroit qui ne pesait que 42 milliers, mais qui est tirée par plus de soixante chevaux ; elle est également mise en œuvre sur le champ et placée pour faire partie du sus-dit fronton.
27 septembre. — [Desemestrement et réduction de la Cour des Monnaies de Paris.]
30 septembre. — [Extrait de la Gazelle de France concernant la suppression totale du Parlement de Rouen. Lettre particulière à ce sujet. Protestation des magistrats de ce Parlement.]
F^ octobre. — Ce jour, Madame Louise-Marie de France reçoit des mains de M™e la C'^sse ^q Provence le voile de profession, chez les religieuses Carmélites de la ville de St-Denis en France. Cette cérémonie, qui était des plus pompeuses et à laquelle assistent 5 archevêques et 15 évêques, est faite par l'archevêque de Damas, nonce du pape, qui était arrivé à St-Denis à 8 heures du matin, accompagné d'un nombreux cortège. L'évêque de Senlis (de Roquelaure) prononce le discours qui paraît imprimé trois semaines après et dans lequel on trouvait une infinité de choses à reprendre, tant pour le style que pour le fond des choses. On faisait courir le bruit que Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie quitteraient la Cour pour venir s'ensevelir dans la retraite avec leur sœur, sans néanmoins se faire religieuses.
On apprend que le Roi venait de supprimer par un arrêt de son conseil les deux discours qui avaient remporté l'un le prix et l'autre l'accessit à l'Académie française, dont le sujet était l'éloge historique de M. de Fénelon, archevêque de Cambrai. Le premier de ces discours dont était l'auteur le sieur-
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de La Harpe, contenait sur les lois des choses assez fortes et qui pouvaient très bien s'adapter à tout ce qui s'opérait contre la magistrature entière du royaume. Il renfermait d'ailleurs, ainsi que l'autre, bien des choses qui semblaient favoriser le goût du siècle pour l'impiété et l'irréligion, ce qui avait déterminé le conseil à ordonner que, conformément à l'article VI du règlement fait pour l'Académie en 1671, il ne serait plus à l'avenir imprimé aucune pièce qu'elle n'eût été auparavant lue et approuvée par deux docteurs de Sorbonne.
3 octobre- — [Le curé de St-Séverin nommé confesseur de Mesdames. — Histoire vraie ou fausse concernant l'avocat Lingiiet et le duc d'Aiguillon.]
4 octobre- — [Le duc de Duras dépouillé du commandement de la province de Bretagne. — Deux demoiselles arrêtées et mises à la Bastille.]
7 octobre. — La procession du recteur de l'Université, à laquelle j'assiste en qualité d'adjoint des libraires-imprimeurs, va chez les religieux Carmélites du faubourg St- Jacques, par les rues St-Thomas et d'Enfer, pour louer Dieu de la profession de Madame Louise-Marie de France, chez ces mêmes religieuses à St-Denis. M"" Hachette Desportes, ci-devant évêque de Cydon in partibus, et nommé à l'évêché de Glandêve, sur la démission de M. de Tressemannes, officie ponlificalement à la grand'messe au milieu de laquelle le sieur abbé Vétard, docteur en théologie, vicaire de St-Sulpice et l'un des ecclésiastiques décrétés par l'ancien Parlement pour l'affaire des religieuses de St-Mandé, fait un discours qu'il commence et qu'il termine par l'éloge de la princesse.
7 octobre- — [Extrait de la Gazette de France concernant la suppression totale du Parlement d'Aix et de celle de la Chambre des Comptes de Rouen.]
3 octobre. — Ce jour, Marie-Charles-Louis d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse, prince de Neufchâtel-Valengin en Suisse, et d'Orange, marquis de Saissac et de Dangcau, comte de Tours, de Dunois, de Noyers, de Montfort-l'Amaury, chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général de ses armées, colonel-général des Dragons de France, gouverneur et lieutenant-général de la ville, prévôté et vicomte de Paris (depuis 1757, qu'il avait succédé à feu M. le duc de Gesvres) meurt d'hydropisie en son hôtel rue St-Dominique, faubourg St-
Germain, dans la cinquantième année de son âge. Il est inhumé le samedi suivant à 9 heures du soir en l'église de St-Sulpice, sa paroisse, et dans le caveau delà chapelle, lieu ordinaire de la sépulture de sa famille. Comme on avait jugé à propos de faire à la cérémonie de ses obsèques des retranchements plus grands encore que ceux ordonnés lors du décès de son prédécesseur, je vais rendre compte de l'ordre qui y fut observé. Cette pompe funèbre se fit donc de la manière qui suit :
1° Environ 150 pauvres portant chacun un morceau de drap blanc et un flambeau ;2o les Enfants-Trouvés du faubourg St-Antoine en nombre, portant également chacun un flambeau ; 3° les deux confréries de la Passion, des Jacobins de la rue St- Jacques et de St-Sébastien des Carmes de la place Maubert avec leurs guidons, étendards, etc., 4° 150 gardes de la ville, portant chacun un flambeau, avec les officiers des différentes compagnies ; 5° un clergé composé de 100 ecclésiastiques tenant chacun un cierge d'une livre à la main ; 6° les gardes du gouverneur sur deux files, tenant aussi des flambeaux ; 12 d'entre eux portaient le cercueil, aux quatre coins duquel étaient quatre aumôniers ; deriière marchaient les prévôts des marchands et échevins en robes noires, suivis des jurés crieurs qui précédaient le deuil à la tête duquel se trouvait le fils du défunt, le tout environné de 24 Suisses avec leur hallebarde et de valets de pied portant des flambeaux, suivis de 3 carrosses dont les chevaux étaient caparaçonnés de noir, et de plus de 100 autres carrosses, La marche du convoi se fit par les rues St-Dominique, de Taranne, du Sépulcre et du Vieux-Colombier. Les quatre ordres des religieux mendiants n'assistent point à ce convoi, suivant l'usage ordinaire.
N.-B. — Le Roi nomme pour successeur à M. le duc de Chevreuse dans la place de gouverneur de Paris M. le maréchal duc de Brissac, pair de France, chevalier des ordres du Roi, âgé de 73 ans, étant né le 12 octobre 1698, et demeurant rue Cassette, faubourg St-Germain. Ce seigneur en reçoit la nouvelle par un courrier venu de Fontainebleau dans la nuit du lundi 21 au mardi 22 octobre suivant.
8 octobre. — [Le baiin de St-Jean de Lalran donne sa démission.]
10 octobre. — Ce jour, à 10 heures du matin, M'"^ la duchesse de Chartres accouche au Palais-Royal, à ce qu'on disait, seule «t sans chirurgien accoucheur, d'une princesse qui était morte; Mes Loisirs. Tome L 19
cependant on assurait qu'elle était à terme. Deux de ses officiers se transportent le même jour dans un carrosse de place avec un valet de pied de sa livrée à l'Hôpital des Enfants- Trouvés et y prennent un enfant et une nourrice qu'ils conduisent au Palais, afin de persuader à la princesse, pendant un certain espace de temps, que son enfant n'était point mort ; mais sur ce que l'on représente que la femme d'un bas officier était accouchée depuis peu, on renvoyé à l'Hôpital des Enfants- Trouvés une somme de 300 livres avec l'enfant qui y avait été pris, et l'on se sert de l'enfant du bas officier qui est lui-même rendu peu de temps après à cause des dllficultc:; qu'éprouvait à chaque instant l'exécution du projet conccrLé d'abord pour tromper la princesse.
ï 1 octobre. — Ce jour on crie un arrêt du Conseil d'Etat du Roi concernant la liquidation et le remboursement de tous les officiers généralement quelconques qui avaient été précédemment établis pour la perception des droits sur les papiers et cartons.
14 octobre. — Ce jour, on est informé par la Gazette de France que messire Jean de Caulet, du diocèse de Toulouse, né le 6 avril 1693, et sacré évêque de Grenoble le 14 avril 1726, venait de mourir en cette ville. C'était l'avant-dernier de tous les prélats qui avaient contribué et assisté au jugement et à la condamnation de feu M. Soanen, évêque de Sénez, puisqu'il ne restait plus que l'évêque d'Amiens (de Lamotte), extrêmement âgé et auquel on s'occupait à la Cour de donner pour coadjuteur l'abbé de Machault, son vicaire général. Cet évêque de Grenoble avait une telle passion pour les livres et mettait sa gloire et sa satisfaction à en amasser un si grand nombre qu'il avait dans son palais épiscopal une bibliothèque composée de plus de 30.000 volumes. On disait qu'on lui avait trouvé beaucoup d'argent. Le Roi lui donne pour successeur, dès le surlendemain qu'il est informé de sa mort, Jean de Cairol de Madaillan, né dans le diocèse de Narbonne en 1712, sacré évêque de Sarept in partibus le 3 août 1761 et nommé à l'évêché de Vence en 1769. Cet évêché paraissait n'être plus que comme un passage pour s'élever à d'autres sièges d'un revenu plus considérable, car depuis bien des années aucun des prélats qui y avaient été nommés n'avaient jugé à propos ni de s'y fixer, ni d'y établir leur résidence, preuve bien claire de l'ambition des ecclésiastiques qui ne faisait que s'accroître de jour en jour.
18 octobre- — [Extrait de la Gazelle de France concernant l'établissement d'un Conseil supérieur à Nîmes. 1 ^4
21 octobre. — Ce jour, on est informé par la Gazette de France, à l'article de Fontainebleau, que M™e la C'^sse de Provence avait eu la fièvre dans la nuit du 17 au 18 du même mois, et que le lendemain la petite vérole s'était déclarée, d'une manière à ne donner aucune inquiétude, parce qu'elle paraissait être d'une bonne qualité. Non seulement on ne parlait point à la Cour de quitter Fontainebleau, suivant l'usage assez ordinaire en pareille circonstance, mais on paraissait disposé à y demeurer quand même les autres princes ou princesses viendraient à avoir la même maladie. Cet événement détermine plusieurs seigneurs et dames de la Cour à s'en éloigner, ce qui ne contribuait pas peu à en augmenter le triste et le lugubre, malgré les fêtes brillantes qu'on s'efforçait d'y donner.
Le procès du sieur André-Augustin Duboc, conseiller au Châtelet, et cousin germain de mon épouse, contre la dame Micault d'Harvelay, pour la poursuite duquel il lui avait été permis par M. le Chancelier de demeurer à Paris où il était revenu du lieu de son exil, est jugé par la Chambre des vacations du nouveau Parlement, au rapport du sieur Gin, ci-devant avocat au Parlement et devenu conseiller d'une manière aussi accablante que désavantageuse pour lui, sans qu'on pût absolument se permettre de prononcer si cette affaire avait été bien ou mal jugée, ce qui le chagrine au point qu'il disparait dans la nuit du lendemain mardi au mercredi suivant 23 du même mois, sans que qui que ce soit ait été prévenu de son départ, pas même ses meilleurs amis, et sans qu'il fut possible de découvrir ce qu'il était devenu. On croyait pourtant qu'il était nllé s'établir quelque part, parce qu'on sut quelques jours après qu'il avait vendu et emporté des effets. Peut-être aussi le désespoir de voir ravager une maison pour laquelle il ne laissait pas que d'avoir contracté des dettes assez considérables, lui avait-il fait prendre quelque résolution violente.
21 octobre. — [Extrait de la Gazette de France concernant la liquidation de plusieurs membres du Parlement de Paris.]
23 octobre. — Ce jour, un escroqueur de livres qui avait déjà trouvé le secret d'escamoter chez le sieur Babuty ,libraire, quai des Augustins, une Bible de Royaumont in-4, figures , et qui s'était fait accompagner jusqu'au grand couvent des Corde-
liers par le domestique qu'il avait prié d'attendre à la porte, en lui disant qu'il allait chercher de l'argent, quoiqu'il eût le dessein de s'évader par une autre porte, joue le même personnage chez les frères Etienne, libraires, rue St- Jacques.
Quelques jours auparavant, pendant la nuit, on avait essayé de forcer les portes de la boutique du sieur Brocas, libraire, rue St-Jacques, dont on trouve le matin presque tous les verrous abattus, sans qu'on eût pu réussir à l'ouvrir en entier. On n'entendait parler que de vols ou de banqueroutes. Dans la seule communauté des libraires-imprimeurs, on en comptait déjà depuis quatre mois pour la somme de 1.700.000 francs, sans parler de celles auxquelles on avait encore lieu de s'attendre, ce qui ne s'était jamais vu depuis que cette communauté existait.
24 octobre. — [Bruits d'une cabale formée à la Cour contre le Chancelier. — La dame Morin voit à la Bastille la demoiselle sa fille.]
25 octobre- — [Perception aux bureaux de la douane du droit de 60 livres par quintal sur les livres français ou latins venant de l'étranger.]
28 octobre- — [Extrait de la Gazette de France concernant la suppression totale du Parlement de Metz.]
29 octobre. — Ce jour, toutes les perquisitions faites pour découvrir ce que pouvait être devenu le sieur Duboc, conseiller au Châtelet, depuis le mercredi précédent, jour de son départ précipité, se trouvant vaines et infructueuses, je crois devoir prendre le parti d'adresser à M. de Sartine, conseiller d'Etat et lieutenant général de police, la lettre suivante :
« Monsieur,
« Je ne connais point de consolation plus solide dans la « douleur dont je suis pénétré que celle de vous faire part de « mes vives inquiétudes sur le compte de M. Duboc, qui a perdu, « lundi 21 du courant, le procès qu'il avait contre M™e Micault. « Ce procès a été jugé au rapport de M. Gin, de la manière « la plus accablante et la plus désavantageuse pour lui. Il y « a tout à craindre. Monsieur, des suites du désespoir dans « lequel peuvent l'avoir précipité ses malheurs. Il est disparu « mercredi dernier de grand matin, sans qu'on puisse savoir « ce qu'il est devenu, et toutes les perquisitions faites jusqu'à « ce jour pour y parvenir sont restées vaines. M. Duboc est « cousin germain de mon épouse ; rien n'est plus naturel et
« plus juste en même temps que de s'intéresser au sort de ses « proches. La bonté de votre cœur, loin de me donner lieu « d'appréhender que vous puissiez blâmer ma sensibilité, me « répond d'avance, Monsieur, que vous voudrez bien ordonner a les informations nécessaires pour une découverte qui m'est « absolument impossible. Le reproche que j'aurais eu à me « faire à moi-même, de vous dérober un seul de ces moments « que vous ne cessez d'employer si utilement pour le bien « public m'a empêché de me présenter à votre audience. Si « vous aviez besoin de cjuelques éclaircissements qui dépen- « dissent de moi dans ces circonstances, j'attends vos ordres, « Monsieur, pour m'y conformer avec la plus rigoureuse exac- « titude.
« Je suis avec un profond respect, etc.. ».
29 octobre. — Les demoiselles Danjeau et Morin réunies ensemble dans la Bastille.
30 octobre. — On met au marché le pain de 4 livres à 12 sols 6 deniers, au lieu de 13 sols qu'on le vendait depuis fort longtemps.
31 octobre- — [Bruits concernant difïérents changements dans le ministère. Observations sur la signification faite au sieur Duboc, conseiller au Châtelet, de l'arrêt rendu contre lui au nouveau Parlement.]
I" novembre. — [Nouvelle de la suppression et recréation du Parlement de Bretagne.]
4 novembre. — Comme je m'étais cru obligé de rendre compte à MM. Bazin et Chauvin, mes cousins et tous deux beauxfrères du sieur Duboc, conseiller au Châtelet, de la démarche que j'avais imaginé devoir faire auprès de M. le lieutenant de police pour parvenir à découvrir, s'il était possible, le lieu de sa retraite, nous nous rendons ensemble chez ce magistrat, vers 11 heures du matin, accompagnés de M^ Boischevalier, procureur au Châtelet, pour lui remettre un petit mémoire. Je le supplie d'agréer mes remerciements de l'attention qu'il avait bien voulu donner à ma lettre. Il donne en notre présence au nommé Troussey, inspecteur de police pour le quartier de St- Avoye, demeurant rue de Bourbon à la Ville-Neuve, près de la Boucherie, déjà chargé du soin de la découverte, les ordres les plus précis de faire l'impossible pour trouver le sieur Duboc, et nous promet de nous instruire de ce qui serait découvert
nous disant que nous avions à faire à un homme actif et intelligent. Ce sieur Troussey emmène chez lui les sieurs Bazin et Chauvin pour prendre d'eux tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin.
4 novembre. — Suppression totale du Parlement des Dombes. — Suppression et création nouvelle du Conseil Souverain de Colmar.]
5 noveintre. — [La dame Morin va à l'audience de M. de Sartine.J
6 novembre. — Ce jour, Son Excellence le prince évêque et palatin de Wilna, capitale de la province de Lithuanie en Pologne, nommé Massalouski, âgé de 42 ans et proche parent du roi régnant (Stanislas-Auguste Poniatowski II), lequel avait été obligé de quitter ce royaume à cause des troubles qui l'agitaient, ayant pensé y être enlevé par le parti opposé au Roi, arrive à Paris incognito, et sous le nom emprunté d'un comte polonais, ayant jugé à propos de s'y réfugier et d'y demeurer jusqu'à l'entière cessation des troubles de son paj's, avec son neveu âgé d'environ 12 ans, seul et unique rejeton de sa famille. Il occupe chez les religieux Prémontrés de la rue Hautefeirlîîo l'appartement du générai de l'ordre, en attendant que celui de la princesse de Ligne, au palais du Luxembourg, qWil devait prendre à loyer, moyennant la somme de 3.000 livres, eût été préparé. Ce prélat, haut et puissant seigneur en Pologne, puisqu'il y jouissait, disait-on, de plus de 800.000 livres de rente, se proposait de restreindre à Paris sa dépense à une simple somme de 30.000 livres, parce que ses revenus se trouvaient en partie exposés au gaspillage. Il trouva chez les Prémontrés le sieur abbé Baudeau, ci-devant chenoine régulier de Chancelade, en Périgord, sécularisé par le pape, son protégé, son conseil, on pouvait même dire son ami, auquel il avait fait avoir une prévôté mitrée en Pologne que cet abbé avait échangée depuis contre des terres qui devaient lui produire, à Paris, 8.000 livres de rente, conservant néanmoins les marques distinctives de cette dignité, savoir : l'anneau abbatial, le cordon au chapeau et la croix d'or attachée à un ruban rouge. Cet abbé Baudeau, âgé d'environ 42 ans, homme de beaucoup d'esprit et des plus intrigants, était auteur d'un grand nombre d'ouvrages de politique, les uns contre la société des ci-devant soi-disant Jésuites, les autres en faveur du trop fatal système de l'exportation des grains qui avait produit cette cherté du pain, dont on gémissait depuis longtemps, ce qui avait donné
lieu à un magistrat respectable de l'ancien Parlement de s'expliquer sur le compte de cet ecclésiastique qu'on pouvait regarder comme une espèce de chevalier d'industrie.
7 novembre. — Ce jour, il se tient chez M^ Delagoutte, avocat au Parlement, demeurant rue de Condé, une assemblée de 70 avocats à laquelle M^ Lambon, bâtonnier, avait refusé de se trouver comme à toutes les autres, tendant à aviser au parti à prendre dans les circonstances de la rentrée du nouveau Parlement, à l'occasion de laquelle le Chancelier faisait sans doute faire auprès d'eux des tentatives sourdes et secrètes pour les gagner. Le résultat de cette assemblée est d'en députer 4, savoir : M^s Delagoutte, Colombeau, de Laborde et Caillard, lesquels partent le lendemain matin pour se rendre à Fontainebleau, dans le dessein de conférer avec le Chancelier sur le sort qui leur serait fait en se soumettant à rentrer. Il paraissait, à en croire le bruit public, qu'un très grand nombre d'avocats, les uns par ambition et d'autres par besoin, étaient enfin déter-, minés à sacrifier les intérêts de leur patrie à leurs intérêts personnels en ne persistant plus à refuser leur ministère, qui, de libre, allait devenir forcé au milieu du renversement de la magistrature et des lois. On assurait que M^^ Thévenot, d'Essoles et Caillard étaient à la tête de l'intrigue qui avait amenée les choses à ce point, et qu'ils avaient même menacé leurs confrères d'une déclaration des plus foudroyante contre tous ceux qui refuseraient de se rendre à leurs sollicitations.
Le même jour, M^ Leblanc, avocat, ex-jésuite, apporte à son confrère Thirion, autre avocat de même trempe que lui, qui était pour lors en Champagne, une lettre qu'il remet aux voisins, non cachetée, étant dans doute bien aise que l'on pût voir ce qu'elle contenait. Par cette lettre, il lui annonçait que les esprits se rapprochaient et qu'il espérait qu'il s'unirait à eux. En voyant une portion considérable de l'ordre des avocats se conduire de cette manière, on ne pouvait s'empêcher de penser, qu'il ne serait pas surprenant de voir par la suite les Français succomber sous le poids des chaînes les plus pesantes, puisque tant de personnes s'oubliaient au point de travailler à forger leurs fers.
Je ne dois pas passer ici sous silence le trait remarquable d'un médecin de la faculté de Paris qui a rapport à la situation critique dans laquelle se trouvaient les avocats depuis plus
d'un an, situation qui en avait réduit plusieurs à l'état de la plus affreuse indigence.
Ce médecin, nommé Lorry, en réputation par sa science et par sa probité, avait soigné dans une maladie de langueur le nommé Loyseau de Mauléon, ancien avocat au Parlement, son ami, lequel avait ordonné en mourant qu'on lui remît pour ses soins un honoraire de cent louis d'or. Ce généreux disciple d'Hippocrate venait non seulement de refuser constamment d'accepter cette somme, mais avait même indiqué à la famille l'emploi qu'il l'a priait de vouloir bien en faire, et cet emploi était de l'appliquer au soulagement des pauvres avocats qui pouvaient se trouver dans le besoin, ce qui avait été agréé et exécuté à sa sollicitation.
8 novembre. — [Liquidation des offices de plusieurs membres de l'ancien Parlement de Paris, annoncées dans la Gazette de France. — Extrait de celle de Leyde.]
9 novembre. — Ce jour, dans la matinée, on arrête dans un cabaret, au Gros Caillou, 26 fUles de joie et deux hommes, qui y étaient allés souper la veille, avaient passé toute la nuit à se divertir et y faisaient du tapage. On voit passer toute cette belle compagnie sur le Pont-Neuf, environnée d'archers, ti l'on remarque parmi une jeune fdle de 12 ans, que sa mère conduisait par la main. On les conduit, partie dans la prison de St-Martin et partie dans celle du Grand-Châtelet.
M"^'2 la C*^*^^ de Provence, qui venait d'avoir la petite vérole à Fontainebleau, arrive vers les 6 heures du soir au château de la Muette, que le Roi avait fait préparer pour elle, sur ce que les médecins avaient dit qu'il fallait lui faire changer d'air. Elle devait, disait-on, y demeurer jusqu'à la fin de l'année.
11 novembre- — [Nouvelles de la suppression et création nouvelle du Parlement de Dijon.]
12 novembre. — Très incertain sur la tournure que pourront prendre par la suite les affaires actuelles de toute la magistrature du royaume, je consigne ici une espèce de profession de foi politique relative à ces affaires, quelle que doive en être l'issue. C'est la mienne et je crois pouvoir me flatter que c'est en même temps celle de tout bon Français.
Quoique je ne me sois jamais regardé que comme un atome dans la société, j'ai toujours pu me flatter de mériter d'y occuper une place distinguée par ma fidélité inviolable à mon souverain
autant que par mon amour pour sa personne sacrée. Les sentiments que j'ai puisés dans l'éducation que j'ai reçue et dans les lectures que j'ai faites ne s'effaceront jamais de mon cœur. En vain, entreprendrait-on de me les faire abjurer, il serait aussi difficile d'y réussir qu'il pourrait l'être de parvenir à rendre blanc le plumage d'un corbeau. Quoique ma fortune soit des plus médiocres par les dispositions de la divine Providence, une perspective de cent mille écus de rente ne me ferait point abandonner le bien qui m'est propre, comme à beaucoup d'autres, celui qu'aucun voleur ne saurait ravir, je veux dire la possession de l'honneur et du véritable patriotisme. Je croirai toujours devoir penser sur les affaires présentes avec et comme les premières personnes de l'Etat, les princes du sang royal qui ont manifesté leurs sentiments d'une manière aussi authentique que respectueuse pour notre Auguste Maître, dans une protestation solennelle, à laquelle, non seulement tous les bons citoyens, mais même tous les fidèles sujets du Roi ne peuvent s'empêcher de rendre hommage, en y souscrivant de toute leur âme.
Ita sentiebat civis régi et patriœ addictissimus S. P. Hardy, syndico rei librariœ et typographiœ adjunctus, anno Domini 1771.
13 novembre. — [Diminution du prix du pain sur les marchés.]
14 novembre. — Ce jour, me trouvant au bureau de la librairie, chez M. de Sartine, conseiller d'Etat et lieutenant de police, je crois devoir demander à ce magistrat s'il n'avait point eu de nouvelles du sieur Duboc, conseiller au Châtelet pour la recherche duquel il avait eu la bonté de donner les ordres les plus précis. Il me répond d'un air pénétré : a Non, malheureusement, et quelque perquisition qu'on ait faite jusqu'à présent, on n'a encore rien pu découvrir ».
15 novembre- — [Annonce d'un nouvel écrit. — Chapitre général de l'église de Paris ; réclamation du sieur abbé d'Eu de Montdenoix, chanoine, contre la proposition du sieur Brcmont, aussi chanoine.]
17 novembre. — Ce jour, dans l'après-midi, le nouvel évêque de Béziers (de Nicolaï) fait chez les religieuses de la Visitation Ste-Marie du faubourg St-Jacques, la cérémonie singulière et inusitée de bénir les nouveaux parloirs et la nouvelle sacristie que ces religieuses venaient de faire construire depuis peu. Le Premier Président de la Chambre des Comptes, père de cet évêque, et plusieurs autres personnes de sa famille, l'accom-
pagnent et assistent à cette cérémonie qui devenait l'objet des railleries et de la critique de bien des gens, ce qui n'était pas surprenant, attendu qu'on n'avait peut-être jamais vu pareille chose.
On est informé que l'un des jours précédents, il y avait eu dans les prisons de la Conciergerie du Palais une espèce de révolte. Les prisonniers qui y étaient en grand nombre et qu'on y laissait, disait-on, périr de faim et de misère, étant parvenus à faire un trou dans un mur par lequel il cherchaient à se sauver, et les guichetiers qui s'en étaient aperçus, ayant voulu s'y opposer, un de ces guichetiers avait été blessé de trois coups de couteau au-dessous du cœur, pourquoi il avait été porté à l'Hôtel-Dieu, et l'on avait fait tout co qu'on avait pu pour que cet événement ne fît aucun bruit et ne se répandît point.
18 novembre. — Une personne qui arrivait de Fontainebleau, d'où la Cour devait partir le lendemain pour retourner à Versailles, disait que le Chancelier, le duc d'Aiguillon, le contrôleur général (l'abbé Terray) et le sieur Bourgeois de Boynes, ministre de la marine étaient perpétuellement et réciproquement chacun sur leurs gardes, qu'ils ne faisaient que s'épier les uns les autres et chercher le moyen de se culbuter, tandis que le duc de La Vrillière, le sieur Bertin et le marquis de Monteynard, secrétaire d'Etat au département de la guerre, étaient mis, pour ainsi dire, à l'écart et regardés par les susnommés qui gouvernaient seuls comme gens sans conséquence.
22 novembre. — Ce jour, Messire Jean- Jacques Poupart, prêtre, ex-oratorien, curé par résignation de la paroisse de Saint- Martin, cloître et faubourg St-Marcel, depuis 1760, lequel avait été pourvu également par résignation en cour de Rome de celle de St-Eustache, avant le décès du sieur Secousse, doyen des curés de Paris, qui en était titulaire, arrivé le 25 avril précédent, et qui ne s'était point mis en règle par rapport à la sus dite résignation, sur le refus de visa de M. l'archevêque de Paris, par ménagement pour ce prélat, prend enfin possession de cette cure avec les cérémonies accoutumées, au grand contentement des paroissiens qui avaient toujoiu^s appréhendé de ne pas l'avoir pour curé, parce qu'ils ignoraient que M. l'archevêque, flatté de la conduite qu'avait tenue à son égard cet
ecclésiastique, s'était laissé prévenir par lui en cour de Rome, pour écarter les gradués qui avaient droit à ce bénéfice ; qu'ensuite, il l'avait nommé lui-même, sans avoir égard à la prévention, pour éviter l'enregistrement des provisions au nouveau Parlement qui continuait toujours, disait-on, de suivre à cet égard la loi du visa établie par l'ancien ; au moyen de quoi, le sieur Poupart, par un arrangement aussi surprenant que bizarre, se trouvait curé de St-Eustache à trois titres : 1° celui de résignation ; 2° celui de prévention ; 3° celui de nomination, événement digne de remarque et qu'on assurait avoir excité les murmures de tout le clergé du diocèse révolté de la conduite de Monsieur l'archevêque dans toute cette affaire ; conduite qu'il regardait comme la plus grande de toutes les injustices par la manière dont il avait, pour ainsi dire, foulé aux pieds le droit si ancien des gradués, que les évêques s'étaient toujours fait un devoir de respecter. Les ecclésiastiques croyaient avoir d'autant plus de raison de se récrier contre une si singulière nomination, que le sieur abbé Poupart avait, selon eux et selon la façon de penser de jNI. l'archevêque lui-même, tout ce qui pouvait l'éloigner de ses faveurs, et de ses bonnes grâces, puisqu'il était ex-oratorien, et, qu'en outre, il avait été choisi par le défunt prédécesseur, comme celui de tous les curés de Paris qu'il avait jugé le plus propre à le remplacer, à cause de son caractère doux, pacifique, ennemi des troubles, qui faisait que tout le monde le regardait comme un homme incapable de se prêter en aucune manière aux vues du prélat, quand il serait question de tracasser qui que ce fût.
23 novembre- — [ha dame Morin voit à la Bastille la demoiselle, sa fille.]
25 novembre. — Ce jour, se font, suivant l'usage ordinaire, en la Grand Chambre, au Palais, les harangues pour la rentrée du nouveau Parlement. Le Premier Président et les présidents y paraissent en fourrures avec leurs mortiers, comme le jour de la messe rouge, ce qu'ils n'avaient point encore fait depuis le 13 avril précédent, jour de leur installation. L^n très grand nombre d'avocats assiste à cette rentrée ; on y remarque surtout le fameux Gerbier, qu'on y voit donner la main à M™e ]a première présidente (Bertier) pour monter dans la Lanterne. Le discours que fait M. de Vergés, premier avocat général, a pour objet de distinguer le véritable honneur d'avec le faux
honneur et d'apprendre aux avocats à le discerner et à le bien connaître, en cherchant à leur persuader qu'il consistait à revenir du fol enthousiasme qui leur avait fait abandonner les devoirs de leur profession. Il leur adresse en finissant la parole en ces termes : « Avocats, le faux honneur vous avait éloignés du barreau, le véritable honneur vous y rappelle ». Le Premier Président, dans son discours, qu'il lit fort mal, et qui traitait des moyens de conserver la paix parmi les hommes, pour affermir les espérances des avocats et exciter en même temps leur cupidité, leur annonce que le Roi, plein de bonté, récompense leurs services en les élevant aux différentes places de magistrature. Je n'assiste point à ces harangues comme j'avais coutume de le faire depuis plus de dix ans, à cause de mon attachement à l'ancienne magistratiire, sur la ruine de laquelle je gémissais avec tous les bons citoyens, comme n'étant autre que celle des lois même. La séance finie, les avocals soi-disant libres vont saluer M. le Premier Président et M. le Procureur général (Joly de Fleury, neveu). Les procureurs avocats y vont également, mais après eux. On avait peine à revenir de la défection presque générale de l'ordre des avocats, cet ordre autrefois si célèbre et si distingué, qui dans le moment présent se trouvait divisé en six différentes classes, savoir : 1° celle des procureurs avocats ou avocats serfs, 2* celle des avocats es conseils du Roi, 3» celle des avocats ensermentés le jour de la messe rouge, 4" celle des avocats souscripteurs au greffe depuis le jour de la messe rouge jusqu'à celui des harangues inclusivement, 5° celle des avocats qui, par amour du bien public, avaient cru devoir ouvrir leur cabinet, se proposant néanmoins de ne signer aucune consultation et de ne communiquer en rien avec ceux des trois classes précédentes, 6° enfin, celle des avocats qui, assez généreux pour tout sacrifier plutôt que de perdre le véritable honneur, se tenaient dans la plus profonde retraite. Le nombre de ces derniers n'était, disait-on, que de cent, nombre qui avait assez de rapport avec celui des cent docteurs exclus de Sorbonne pour les affaires de la Constitution. Parmi eux se trouvait M^ Travers, reçu avocat en 1736, qui, dans la matinée de ce même jour, était allé au greffe effacer son nom que quelqu'un y avait fait inscrire officieusement et sans sa participation, avait mis en marge son désaveu qu'il avait signé, démarche d'autant plus glorieuse de sa part, qu'il n'était pas, à beaucoup près.
favorisé des dons de la fortune, et qui devenait un terrible reproche pour tous ceux qui n'avaient pas eu, comme lui, la courageuse fermeté de faire à la patrie le sacrifice de leur intérêt. M. de Vergés donne le même jour chez lui un grand dîner aux avocats, mais 18 seulement y assistent, savoir: 6 de la classe des procureurs avocats, soi-disant libres et 6 avocats au conseil. On disait qu'après le repas on avait joué fort avant dans la nuit.
26 novembre- — [indisposition de l'archevêque de Paris.]
27 novembre- — [Bruits de démission de plusieurs conseillers du iiouve;iu Parleraent.]
28 novembre- — [Détails concernant les procureurs et les avocats relativement à leurs divisions. — Le sieur Dumont (autrement le P. Viou) sort de la Bastille, ainsi que la demoiselle Amaulry, la demoisella Babat et l'avocat Convers.]
29 novembre. — [Les sieurs de Veugny, Verrier et Labrande sortent -de la Bastille.]
30 novembre- — [Divisions à l'Hôtel-Dieu. Projets contre cette maison.]
[er décembre. — Ce jour, le sieur Antoine Hylaire, docteur -de la Maison et Société de Sorbonne, curé de St-Nicolas du Chardonnet, ma paroisse depuis 1759, en annonçant au commencement la fête du patron de son église qui devait se célébrer le vendredi suivant, recommande à ses paroissiens la pratique de la charité, vertu caractéristique du saint évêque, et les exhorte à renoncer à la médisance qui semblait, disait-il, s'accréditer de jour en jour et qui, ajoutait-il, avait été portée si loin cette année dans cette capitale et dans tout ce royaume ; à cette démangeaison de parler mal de tout le monde, qui fait que l'on prête aux personnes les plus repectables des vues qu'elles n'eurent jamais, et qu'on leur impute des intentions mauvaises sur lesquelles elles n'ont pas le moindre reproche à faire. Quelques personnes, attendu la façon de penser très connue de ce curé, croient pouvoir attribuer cette sortie de sa part aux écrits polémiques que la conduite de M. le Chancelier envers toute la magistrature du royaume avait fait éclore «n si grand nombre, et au murmure presque général et si bien fondé qu'elle avait excité, dont il cherchait à le venger, pour ainsi dire, en faisant en quelque sorte son apologie.
Le domestique de messire Pierre-François d'Aireaux, prêtre, docteur en théologie et principal, depuis plus de 30 ans, du
collège des Grassins, sis rue des Amandiers, âgé d'environ 66 ou 67 ans, ayant sonné et frappé à sa porte, vers 6 heures du matin, suivant son usage ordinaire, pour le réveiller avant d'entrer dans son appartement, et efïrayé de ce que personne ne lui répondait, va avertir le coadjuteur qui, étant entré avec lui, trouve cet ecclésiastique mort dans son lit où il s'était mis la veille au soir à 8 heures, sans qu'il eût le moins du monde changé de situation. Il était noir et froid, ce qui annonçait qu'il devait être mort vers les 11 heures. Son corps ayant été visité par les médecins et chirurgiens du Châtelet, il résulte de leur examen qu'il avait été étoulTé par un coup de sang. Il est présenté le lendemain au soir en l'église de St-Eticnne-du-Mont, sa paroisse, et transporté ensuite dans la chapelle du susdit collège où il est inhumé.
3 décembre. — Nous recevons en notre chambre royale et syndicale de la librairie, des ordres de M. le Chancelier, de renvoyer au libraire qui en avait fait l'envoi, 15.000 exemplaires du Double almanach de Liège pour l'année 1772, qui y étaient retenus depuis plus de 6 semaines, et cela à cause d'un article de la Pologne, qui avait quelque rapport au despotisme que l'on se proposait d'établir en France, quoique cet article eût été déjà lu et vu dans la Gazette de France et dans le Journal de Verdun. Sur nos représentations que l'édition en avait été faite à Troyes, M. le lieutenant de police nous ordonne quelques jours après de les retenir pour les pilonner lors des jugements, et enfin ces ordres sont encore changés, à la sollicitation des libraires Lesclapart et Langlois auxquels ils étaient adressés et qui les retirent de notre chambre le vendredi 13, en s'engageant par écrit à supprimer totalement l'article qui avait souffert difficulté. On n'avait point d'exemple que jamais on eût fait autant d'attention aux almanachs étrangers qu'on en faisait cette année, parce que, malheureusement, les circonstances l'exigeaient.
3 décembre. — [Lettre anonyme adressée aux Conseillers du Châtelet exilés.]
5 décembre. — Ce jour, vers 4 heures après-midi, M^^^ la Gtesse de Provence qui, du château de la Muette qu'elle habitait encore, était allée dîner à Choisy avec le Roi, se rend à la Manufacture royale des Gobelins, faubourg St-Marcel, pour y voir le travail des tapisseries de la Couronne. M. le lieutenant
de police s'y trouve pour lui faire sa cour. En en revenant elle passe le long de l'Estrapade et traverse l'enclos du bâtiment de l'église de Ste-Geneviève, où elle s'arrête quelques instants pour en considérer les dispositions, après quoi elle s'en retourne au château de la Muette.
Le marquis de Mey, demeurant rue de Savoie, qui le matin avait déjà pensé être arrêté par les archers de l'Apport-Paris, pour dettes, ayant jugé à propos de ressortir encore l'aprèsmidi et de prendre la précaution de mettre dans son carrosse deux épées nues, est arrêté sur le Pont-au-Change par les mêmes archers qui commencent par s'assurer d'abord des chevaux ; mais le cocher donnant des coups de fouet à tort et à travers, et les laquais se mettant aussi de la partie pour défendre leur maître, un des archers s'étant présenté à la portière assez hardiment dans le dessein de faciliter à ses camarades l'entrée de l'intérieur du carrosse, le marquis l'enfile d'une de ses deux épées ; celui-là tombé par terre, un autre s'étant présenté, il lui offre la pointe de sa seconde épée, ce qui jO'int aux caracoles des chevaux d'un équipage anglais, dont le cocher crut devoir s'arrêter comme pour faire une espèce de diversion, tire absolument d'embarras ce seigneur et lui fournit le moyen de s'échapper une seconde fois. On vend tous ses effets par autorité de justice le jeudi 19 décembre et jours suivants.
6 décembre. — [Ordres adressés par M. le Chancelier aux procureursavocats.]
7 décembre. — [Un notaire mis en prison.]
8 décembre. — Ce jour, deuxième dimanche de l'Avent, messire Jean- Jacques Poupart, ci-devant curé de la paroisse de St-Martin, faubourg St-Marcel, et qui avait pris possession de la cure de St-Eustache le 22 novembre précédent, fait son premier prône, indiqué d'abord pour le premier dimanche de l'Avent, mais qu'il s'était cru obligé de différer par égard pour M. le duc de Penthièvre, prince du sang et son paroissien, qui avait témoigné du désir de l'entendre. J'assiste à ce prône, ainsi qu'un très grand nombre de personnes qui n'étaient point de la paroisse, car on y retenait ses places dès 5 heures du matin. On remarque même dans l'œuvre, non sans étonnement, un curé de Paris, le sieur de Lavoue, curé de St-Côme, que la curiosité y avait aussi amené.
9 décembre. — [Vol fait rue du Fouarre.j
10 décembre- — [Bruits concernant les princes du sang.]
12 décembre. — J'assiste, en ma qualité d'adjoint de la communauté des libraires-imprimeurs, à la procession du Recteur de l'Université, attendu qu'il venait d'être nouvellement élu. C'était le sieur abbé Coger, l'un des deux professeurs de rhétorique du collège Mazarin, qui fait, avant de partir du collège de Louis-le-Grand, un discours latin dans lequel il s'annonce comme animé de l'esprit de fanatisme, puisqu'il se croit permis d'y décrier l'ancien Parlement avec une sorte d'indécence, qu'il y célèbre le nouveau, ainsi que la conduite du Chancelier, chef suprême de la justice, auquel il prodigue les éloges les plus outrés, qu'il s'oublie même au point, dans un discours purement académique, de parler de la prétendue erreur des avocats qui avait excité les larmes de Thémis, en se laissant entraîner par un faux honneur, et par la crainte d'une infamie imaginaire, qu'il appelait en latin injamia mendax, et de les féliciter en quelque sorte sur leur retour à l'ordre, c'est-à-dire la reprise des fonctions de leur état. Il donnait à tout ce qui venait de se passer le nom de paix et de bon ordre rétabli. Enfin, il terminait son discours aussi révoltant que déplacé en brûlant quelques grains d'encens en l'honneur de M. l'archevêque de Paris, auquel on le disait extrêmement attaché, et avec lequel on prétendait qu'il avait de fréquentes conférences. La procession part du susdit collège de Louis le Grand à 9 heures et demie pour se rendre en l'église de St-Louis du collège Mazarin par les rues des Cordiers, neuve de Richelieu, de la Harpe, des Cordeliers, de la Comédie Française, de Bussy, de Seine et la place du Collège, en faisant le tour du pavillon. Le sieur abbé Riballier, docteur de la maison de Sorbonne, syndic royal de la faculté de théologie et grand maître du dit collège, officie à la grand'messe ayant pour diacre et sous-diacre les sieurs abbés Brugey et Chevreuil, tous deux docteurs de la maison et société de Sorbonne. Au milieu de la grand-messe, le sieur abbé Genest, aussi docteur de la maison et société de Sorbonne, sous-principal du collège, fait le sermon suivant l'usage ordinaire. L'objet de ce sermon était de prouver le besoin qu'avaient les hommes d'être éclairés des lumières de la religion pour ne point s'égarer dans l'usage des talents de l'esprit, ce qui lui donne lieu de dire bien des choses contre les incrédules modernes et les prétendus philosophes du siècle. Il le termine par l'éloge
du trop fameux cardinal, fondateur dudit collège, dont l'histoire nous peint les exploits avec tant de couleurs différentes. A son sujet il dit que la calomnie n'avait qu'un temps, et que le mérite réel subsistait toujours. Il n'était pas difficile vu les circonstances, de faire l'application d'une telle phrase et l'on pouvait croire aisément qu'elle tendait à préconiser et à disculper en même temps le grand personnage qui, dans le moment présent, n'était pas moins odieux à la nation que l'avait été dans son temps la célèbre Eminence, et qui, suivant ses zélés partisans, était, comme elle, victime de la noire calomnie. Après les discours latins faits, selon la coutume, par le recteur, un professeur de la faculté des Arts, qui était le sieur abbé Levasseur, du collège du Cardinal-Lemoine, et celui du célébrant en réponse, la procession sort à midi et demi de l'église du collège Mazarin, pour retourner au collège de Louis-le- Grand, passe le long des quais de Conti et des Augustins, et par les rues du Hurepoix, de la Vieille Boucherie, de la Harpe, des Mathurins et St- Jacques.
12 décembre. — Pièce devers contre les quatre avocats qui avaient été députés à M. le Chancelier au mois de novembre.]
13 décembre. — Ce jour, nous recevons à la chambre royale et syndicale des libraires-imprimeurs des ordres de renvoyer, à l'étranger l'almanach intitulé le Messager boiteux pour l'année 1772, édition de Bâle, que nous avions suspendue comme nouveauté sur le sieur Hochereau, libraire, attendu, disait-on, que cet almanach contenait des prédictions fortes et qui ne s'étaient point trouvées du goût de M. le Chancelier.
Un ancien juif devenu catholique, secrétaire du Roi, connu sous le nom de Corny, d'une terre qu'il avait acquise et qu'on disait être âgé d'environ 45 ans, demeurant rue de Cléry, au coin de la rue St-Claude, lequel ayant donné dans les afïaires de fmance, s'était chargé de la vente de tous les offices municipaux, créés par le Roi dans les différentes villes du royaume, depuis quelques années, entreprise à raison de laquelle il devait faire à la fin du mois un paiement d'un million au sieur abbé , Terray, contrôleur général des finances, se tue d'un coup de j pistolet qu'il a la précaution de se tirer dans la bouche, iiarce j qu'il n'avait que cinq cent mille livres et que, s'étant transporté ichez le dit sieur contrôleur général pour lui faire part des difjficultés insurmontables qu'il éprouvait à se procurer des fonds, Mes Loisirs. Tome I. 20
loin d'avoir pu lui faire agréer la représentation, il en avait reçu l'accueil le plus dur, et même des menaces de le faire mettre dans un cul de basse fosse qui l'avait effrayé au point de lui renverser la tête. On disait qu'il était sur le point d'épouser la fille du sieur Doublet, l'un des premiers commis de ce ministre. Les formalités de justice usitées en pareille circonstance ayant été remplies, ses obsèques se font le lendemain de la manière convenable en l'église Notre-Dame de Bonne- Nouvelle, sa paroisse.
13 décembre- — L'archevêque de Lyon arrive à Paris. — Lettres patentes du Roi concernant le bâtiment de l'église de St-Bartliélemy.]
14 décembre- — [La dame Morin voit la demoiselle, sa fille, à la Bastille.]
15 décembre. — Dans la nuit de ce jour au lundi suivant 16 la Seine augmente d'un pied et demi de hauteur, quoique l'automne eût été très sec et très beau ; elle croît encore le jour suivant, sans doute parce qu'il y avait eu quelque part des fontes de neige.
16 décembre. — M. le duc et M^^ la duchesse de Chartres s'étant présentés à la Comédie- Italienne pour y assister à la première représentation d'une pièce nouvelle, y sont accueillis, de la part du public, par des battements de mains longs et redoublés. Ces applaudissements et cette espèce de démonstration de la part d'un nombre assez considérable de citoyens de tous les ordres pouvaient donner lieu à bien des conjectures, auxquelles néanmoins il était sage et prudent de ne point trop se livrer. On faisait courir le bruit que le marquis de Maupeou, fils du chancelier, ci-devant président à mortier, de l'ancien parlement de Paris, s'étant aussi présenté à peu près vers le même temps à l'Opéra, tout le parterre s'était écrié : « Place, place à M. le Premier Président du régiment de Bourgogne, » sur ce qu'il avait été nommé colonel de ce régiment au préjudice de nombre de militaires de la première distinction, après avoir liquidé son office par ordre de son père ; accueil bien différent de celui fait au prince et à la princesse dont il est question au commencement de cet article.
16 décembre- — [Extrait de la Gazette de France concernant l'édit de prorogation des deux vingtièmes.]
17 décembre- — [Conseiller reçu au nouveau Châtelet.]
18 décembre. — [Bruits publics concernant M. le Chancelier et M. le duc d'Aiguillon. — Bruits publics concernant le prince Louis, coadjuteur de Strasbourg, nommé ambassadeur à Vienne.]
20 déceiTibre. — [Suicide d'un particulier nommé Biche.]
21 décembre. — [Les sieurs Lottin jeune et Morin voient la demoiselle Morln à la Bastille.]
23 décembre. — Ce jour on est assuré par la Gazette de France que M. le C*^ d'Artois venait d'être nommé par le Roi colonel général des Suisses et Grisons, sur la démission de M. le duc de Choiseul, pair de France et ci-devant ministre de la guerre et des affaires étrangères, disgracié et exilé le 24 décembre 1770. On assurait que le Roi lui avait écrit de sa propre main, pour lui demander sa démission, et que S. M. lui avait promis un brevet de retenue d'une somme assez considérable, mais qu'on ne pouvait fixer précisément d'après les difïérents dires du public, ainsi qu'une pension viagère de 50.000 livres, réversibles à M'ûe la duchesse de Choiseul, en cas de prédécès du duc son époux. On assurait également que l'on avait été longtemps en balance à la Cour qui des deux, du C^^ de Provence ou du C^e d'Artois l'on nommerait à cette place, et que ce qui avait déterminé en faveur du dernier, c'était la considération qu'au cas où l'on aurait fait choix du C**' de Provence, ce prince qui était déjà colonel des carabiniers, se serait trouvé par ce moyen à la tête de 25.000 hommes au moins, ce qui aurait pu tirer à conséquence pour la suite. On ajoutait même que M. le Dauphin, plus intéressé que personne à empêcher que ses frères ne devinssent trop puissants, avait sollicité le Roi de diviser les objets en préférant M. le C'^ d'Artois au C*''^ de Provence, ce qui pouvait produire dans la suite une espèce de diversion.
24 décembre. — Ce jour, nous recevons en la chambre royale et syndicale des ordres de M. le chancelier de renvoyer à Liège le Véritable et bon Liégeois par Mathieu Laensberg pour l'année 1772, chez la V« Bourguignon, connu sous le nom de Vrai Liégois. attendu qu'il contenait des réflexions sur la suppression des Parlements, sur quoi il est bon d'observer qu'il en était néanmoins entré un grand nombre d'exemplaires à Paris et qu'il s'en débitait chez le suisse de l'hôtel des Postes, nous en avions déjà suspendu huit cents exemplaires sur un nommé Poulet,
facteur pour les lettres de province, et nous en arrêtons encore ce même jour 924 exemplaires, destinés très probablement à subir le même sort que les premiers.
25 décembre. — Ce jour, on est informé que M"'^ la duchesse de Brancas, dame d'honneur de M™e la comtesse de Provence, qui venait d'être éloignée de la Cour, avait été remplacée par M™e la duchesse de Valentinois. On annonçait que l'on verrait encore avant peu l'éloignement de quelques dames, et peut-être même de quelques seigneurs. Il courait un bruit assez général que le duc d'Aiguillon, le sieur abbé Terray, contrôleur général des finances et le sieur de Boynes, ministre de la marine, s'étaient déclarés absolument contre le chancelier qui, pour commencer à s'en venger, avait déjà fait tous ses efforts pour persuader au Roi qu*^ le dernier des trois susnommés devenait fou et que la tête mi avait manqué dans un conseil. On débitait aussi que M™e la Dauphine donnait dans son appartement des bals fréquents auxquels brillait singulièrement la princesse de Lamballe, dont les charmes piquants commençaient, disait-on, à faire quelque impression sur le Roi, d'où l'on concluait assez légèrement qu'il pourrait bien en résulter un mariage qui occasionnerait peut-être bien des changements. Quelques personnes s'avançaient au point de donner à entendre que le premier jour de janvier 1772 ne se passerait pas qu'on ne vit des événements qui surprendraient tout le monde. Il se distribuait à peu près à cette même époque un petit écrit de 14 pages d'impression in-12, portant pour titre : Supplément à la Gazette de France du 8 novembre 1771, n°2; Liste des nouveaux liquidés, à la suite de laquelle se trouvait une conversation familière, des plus plaisamment imaginées, entre M. le Chancelier et le sieur Lebrun, son secrétaire, du mercredi 13 novembre, 7 heures du matin. A la fln de cet écrit, on lisait ces mots : « la suite l'ordinaire prochain ». On promettait effectivement de donner quelque chose dans le même genre de quinzaine en quinzaine ; mais on craignait beaucoup que les recherches que ferait faire M. le Chancelier n'arrêtassent l'exécution de ce projet, comme elles avaient empêché jusqu'au moment présent la troisième suite de la correspondance de se répandre, quoiqu'elle fut imprimée, ou du moins l'assurait-on ainsi.
25 décembre- — Tracasseries suscitées aux religieuses du couvent
de St-Magloire, rue St-Denis. — M« Jabineau de Lavoutte, avocat au Parlement, arrêté.]
26 décembre. — [Deux des conseillers restés au Châtelet passent dans le nouveau Parlement.]
27 décembre. — [Abonnement défendu par M. le Chancelier au sieur Simon, imprimeur du Parlement.]
28 décembre. — Diminution du prix du pain dans les marchés.]
29 décembre. — Ce jour, M, l'arclievêque de Paris qui, tout malade qu'on l'avait fait, n'avait pas laissé d'officier la veille, la nuit et tout le jour de Noël, donna à 10 heures et demie du matin, en l'église des religieuses Carmélites de St-Denis, le voile noir à la demoiselle de Kavanagh. Le sermon est prononcé par un sieur abbé d'Urvé. Cette cérémonie fournissait au prélat le prétexte le plus plausible pour conférer tout à son aise avec M"»" Louise de France, qu'on soutenait toujours n'avoir embrassé le parti de la religion que pour se trouver plus à portée de faire réussir par de secrètes intrigues tous les projets formés par la société des ci-devant soi-disant jésuites qu'elle était disposée à aider de tout son crédit. , ■; v î^^. '?,•
30 décembre. — Le maréchal duc de Brissac, pair de France se rend vers 11 heures du matin de son hôtel, rue Cassette, faubourg St-Germain, au Palais, pour s'y faire recevoir au Parlement nouveau, dans la place de Gouverneur de la Ville de Paris, à laquelle il avait été nommé par le Roi lors du décès du duc de Chevreuse. Il était accompagné d'un brillant cortège, composé de gardes, de Suisses, de pages et de valets de pied de sa livrée tous habillés de neuf. La Compagnie de l'Arquebuse en était aussi. Le duc de Cossé, son fils, était dans son carrosse qui suivait le sien. Ses écuyers jetaient, suivant l'usage ordinaire, de l'argent dans toutes les places et carrefours, ce qui occasionna la mort de trois personnes, dont on voit le soir les cadavres à la Morgue du Grand Châtelet, sans parler de plusieurs autres qui sont assez dangereusement blessées. Du palais, il va à l'Hôtel de Ville, en prenant le quai des Morfondus, le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille et le Quai-Neuf. Les prévôts des marchands et échevins l'y reçoivent, le complimentent et lui donnent un magnifique repas. Il jette encore de l'argent au peuple l'après-midi par les fenêtres de l'Hôtel de Ville, et l'on remarque que tout l'argent jeté, qu'on disait se monter à la somme de 6.000 livres, ne consistait qu'en pièces
de monnaie blanche, la plupart effacées et en écus de 3 livres et de 6 livres, presque tous du règne de Louis XIV. Il retourne, sur le soir, de l'Hôtel de Ville en son hôtel, dans le même cortège qu'il s'y était rendu le matin. On distribue l'après-midi du vin au peuple dans la Place de Grève. On avait d'autant moins lieu d'être surpris de la démarche de ce gouverneur au Parlement qu'il n'était point du nombre des ducs et pairs qui avaient cru devoir protester comme les princes du sang contre l'exil et la suppression de l'ancien Parlement.
30 décembre. — • [Nouvelles de Rouen concernant l'établissement du Conseil supérieur. — Bruits publics concernant M. le Chancelier. — L'arclievêque de Reims est fait cardinal.]
31 décembre. — Je suis chargé par le prieur des Prémontrés de la rue Hautefeuille, oncle de mon épouse, de renvoyer au sieur Buhot, inspecteur de police et pensionnaire du Roi, l'ordre ci-dessous transcrit, ramassé par terre dans les rues par un domestique de la maison une des fêtes de Noël.
« De par le Roi,
<( Il est ordonné au nommé Jonas Lévy de sortir du royaume de France aussitôt que le présent ordre lui aura été notifié, S. M. lui faisant défense de rester dans ses Etats et même d'y rentrer sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de désobéissance, fait à Versailles le 1" décembre 1771, signé Louis et plus bas Phélipeaux.
N.-B. — Au pied de l'ordre ci-dessous transcrit, on lisait ce qui suit : « Le présent ordre a été remis et notifié au nommé Jonas Lévy, y dénommé par moi, conseiller du Roi, inspecteur de police, auquel le dit Jonas Lévy a fait sa soumission et promet d'obéir aux peines y portées : fait à Paris ce 22 décembre 1771 ».
Nous recevons en la chambre royale et syndicale des libraires imprimeurs des ordres de M. le Chancelier de faire revenir l'almanach intitulé le Messager boiteux, pour 1772, édition de Bâle, qui venait d'être renvoyé en vertu d'ordres, pour en supprimer les articles répréhensibles et le rendre ensuite aux propriétaires. Nous recevons aussi pareil ordre pour le Vrai Liégeois, qn'îl avait été d'abord statué de renvoyer à l'étranger.
31 décembre. — [Mémoire concernant l'ouvrage intitulé : Annales de la Société des Jésuites.]
P' janvier. — Ce jour, on est informé par de nouvelles lettres particulières de la ville de Rouen que la fermentation y augmentait de jour en jour à l'occasion de l'établissement du conseil supérieur ; que presque tous les membres de ce conseil avaient été obligés de déguerpir dans la crainte d'être assassinés ; que le curé de la paroisse de St-Maclou n'osait sortir de son presbytère, où il était comme bloqué et investi par les pauvres de sa paroisse qu'il lui était absolument impossible d'assister, faute de secours, et que le clergé, la noblesse, en un mot tous les ordres de la province de Normandie paraissaient disposés à se soulever contre les opérations de M. le Chancelier, dont Us commençaient à sentir le notable préjudice.
2 janvier. — Ce jour, je suis informé que M. le lieutenant de police avait dit à la fin du mois de décembre précédent au sieur Chauvin, beau-frère du sieur Duboc, conseiller au Châtelet, et cousin germain de mon épouse, lequel était disparu dans la nuit du 22 au 23 octobre 1771, et dont on n'avait pu encore se procurer aucune nouvelle, qu'il espérait en recevoir bientôt dont il ferait part à la famille.
3 janvier. — Ce jour, on apprend que M. de .Laguillaumye père, conseiller de Grand Chambre de l'ancien Parlement, lequel s'apercevant que sa vue s'affaiblissait considérablement dans le lieu de son exil, avait écrit à M. le Chancelier pour lui demander la permission de revenir à Paris, afin de pouvoir y consulter des chirurgiens oculistes, et qu'U n'en avait reçu d'autre réponse que celle qu'il fallait qu'il liquidât son office, sans quoi cette permission ne lui serait point accordée ; qu'il avait enfin cru devoir prendre ce dernier parti, mais qu'il était très probable qu'à son arrivée il avait fait une protestation secrète contre sa liquidation forcée.
6 janvier. — Ce jour on est informé que M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, venait de faire imprimer chez la veuve d'Houry et fils, son imprimeur, rue St-Séverin, un mémoire à consulter de 50 pages, in-4, sur la question de savoir si le Roi pouvait dépouiller les princes du sang de leurs apanages ; qu'il
n'en avait été tiré que huit cents exemplaires, lesquels avaient été remis au prince et que l'abbé de Breteuil, son chancelier, avait eu l'honneur de présenter ce mémoire au Roi lui-même. On disait que le prince l'avait signé seul, sans doute afin de ne compromettre personne ; qu'il était parfaitement bien fait et des plus respectueux. On débitait que ce qui avait donné lieu à ce mémoire, c'était que le Roi ayant entendu parler de la réforme considérable qui venait d'avoir lieu dans la maison de M. le duc d'Orléans, et S. M. en ayant témoigné de l'étonnement, un courtisan lui avait dit que ce n'était point surprenant, attendu les retranchements sur les revenus de ce prince qui venaient d'être ordonnés par arrêt du Conseil, à quoi le Roi avait répliqué qu'il n'en avait aucune connaissance et que le duc d'Orléans pouvait lui présenter un mémoire à ce sujet.
On assurait que ce mémoire avait été remis à des commissaires pris dans le Conseil des dépêches et dans celui des finances, chargés de l'examiner et d'en faire leur rapport.
8 janvier. — Ce jour, on est informé que M. le Chancelier avait tenu et nommé par procuration sur les fonts du baptême, en l'église paroissiale de St-Côme, avec M^^ Bertier, épouse du Premier Président du nouveau Parlement, surnommée la Piegrièclie par l'auteur de la Correspondance, l'enfant mâle dont venait d'accoucher l'épouse du sieur Dézirat, ci-devant avocat au Parlement, devenu conseiller dans la troupe des inamovibles ; et que M™e Bertier avait cru devoir envoyer des dragées à plusieurs fantassins de la troupe de Monsieur son mari, entre autres deux boîtes au sieur Honoré, ci-devant conseiller au Grand Conseil, surnommé Déshonoré, demeurant rue Perdue, près la place Maubert.
12 janvier. — On voit des ouvriers dans le bâtiment des Comédiens français, rue de la Comédie, qui y démolissaient tout l'intérieur, pour travailler ensuite à son rétablissement qui .se faisait par un entrepreneur de bâtiments, nommé Liégeon, sous l'inspection et la direction des comédiens qui avaient eu de grandes discussions avec l'architecte choisi d'abord pour la nouvelle construction, attendu que cet architecte, dans le plan qu'il avait donné, avait cru devoir consulter plutôt la commodité du public que celle des acteurs qui s'en étaient offensés, de manière qu'ils lui avaient fait ôter la direction de l'ouvrage. On disait que le Roi avait promis une somme de 300.000 livres
pour cet objet, que le contrôleur général payerait quand il pourrait, mais qu'en attendant, un particulier s'était chargé d'en faire les avances et qu'on se proposait de n'employer que les ouvriers des bâtiments du Roi. On disait aussi que c'était M. le Chancelier qui, pour contrecarrer M. le prince de Condé, avait trouvé moyen de faire casser le marché conclu avec ce prince pour le terrain de son ancien hôtel, dont l'emplacement avait été d'abord destiné à y construire une nouvelle salle de comédie. On assurait aussi que le nouveau théâtre de la rue de la Comédie serait en état de recevoir les acteurs pour la rentrée de Pâques 1773, en attendant lequel temps ils continueraient de représenter sur le théâtre du Louvre.
A peu près à cette même époque, la décoration nouvelle qu'on s'était proposé de faire à la principale porte de l'église de Notre-Dame, sans s'écarter du goût gothique, se trouvait totalement achevée ; les portes neuves posées et peintes, avec une grille de fer en avant dans le parvis qui en défendait l'approche, afin de mettre la sculpture de ces portes, cjui était fort belle, à l'abri des effets de l'indiscrétion publique. Dans l'intérieur de l'église, la grande nef était entièrement pavée en marbre noir et blanc ; il ne restait plus que quelques-uns des piliers de cette nef à garnir de marbre par le pied. A l'égard des quatre nefs collatérales, il restait encore le pavé de tout le pourtour du chœur auquel on n'avait pas encore commencé à travailler. Tout le monde admirait la beauté de l'ouvrage de serrurerie de la nouvelle porte. Il paraissait qu'on avait absolument renoncé au projet formé précédemment de renverser St-Christophe.
13 janvier il se répand dans le public un troisième supplément à la Gazette de France, daté de Paris le 28 novembre 1771, de 12 pages d'impression in-12, lequel contenait des anecdotes assez curieuses concernant les liquidations d'office des membres de l'ancien Parlement et la conduite de ceux qui composaient le nouveau, suivies d'un prétendu billet échappé soi-disant au sieur Lebrun, secrétaire de M. le Chancelier, daté du 9 janvier présent mois. On n'était pas aussi content de ce troisième supplément qu'on l'avait été de la convocation donnée dans le second.
14 janvier. — Ce jour, on est informé que le Roi s'était trouvé mal dans la matinée du dimanche précédent, raison pour laquelle il n'y avait point eu ce jour-là de grand couvert, comme
il est d'usage, et que les médecins de S. M. avaient été d'avis qu'elle usât de régime, attendu qu'il paraissait se faire dans son tempérament une révolution considérable. On disait même qu'en conséquence il avait été décidé que les heures de la chasse seraient changées et que le Roi souperait désormais à 5 heures du soir, après quoi S. M. irait au spectacle, au jeu jusqu'à son coucher. On prétendait que le Roi était extrêmement affecté de ce qu'il allait entrer le 15 février dans sa 63^ année, qu'il regardait comme une année climatérique et qu'il craignait pour cette raison qu'elle ne fût pour lui la dernière. Dans l'après-midi et à l'audience de relevée de la Grand Chambre du nouveau Parlement, les inamovibles essuient une huée de la part du public, sur ce qu'il ne se présente aucune cause dont on pût faire l'appel. Le président mande les avocats serfs, les réprimande à ce sujet et leur enjoint de faire en sorte de fournir toujours des causes, afin que pareille chose n'arrivât plus à l'avenir.
15 janvier. — Ce jour le maréchal duc de Brissac, nouveau gouverneur de Paris, donne en son hôtel, rue Cassette, faubourg St-Germain, un magnifique repas aux Prévôts des Marchands et Echevins, ainsi qu'aux anciens échevins, conseillers de ville et quartiniers. Presque tous les ministres assistent à ce repas, ainsi que M. le Chancelier, qui y paraît de fort bonne humeur et gracieuse beaucoup tout le monde. 11 s'y trouve 55 personnes à table.
16 janvier. — Ce jour, à 4 heures après midi, le nommé Louis- François d'Aux est rompu vif en place de Grève, en vertu d'un arrêt rendu le 14 du même mois en la Chambre de la Tournelle. n avait été dûment atteint et convaincu d'assassinat commis en la personne du nommé Etienne-Edme Laurendaux, soldat au régiment d'Aquitaine.
Dans la nuit de ce jour au vendredi suivant, 17 janvier la Seine qui depuis plusieurs jours était considérablement diminuée et presque rentrée dans son lit ordinaire, croît de nouveau de près de trois pieds ; elle croît aussi pendant toute la journée du 17, ainsi que dans la nuit du 17 au samedi 18, de manière à faire craindre une inondation.
18 janvier. — Ce jour, il se répand dans le public que M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, venait de découvrir
dans la personne du nommé Leblanc, l'un de ses valets de chambre à son service depuis près de trente ans, et celui en qui il avait cru pouvoir placer toute sa confiance, un traître qui entretenait une correspondance suivie avec M. le Chancelier et quelques autres ministres, au moyen de laquelle on était informé à la Cour de tout ce qui se disait chez ce prince dans les conversations même les plus secrètes et des dispositions qu'on y faisait dans les différentes assemblées pour parvenir au moyen de se procurer un accès auprès du Roi, et de lui faire connaître la vérité relativement au désordre vmiversel qui gagnait insensiblement dans tout le royaume. On assurait de plus que ce traître ne se bornait point à la trahison, mais qu'il était encore dans l'habitude journalière de voler les louis d'or dans la culotte du prince qui, ayant heureusement conçu quelques soupçons, l'avait enfin surpris, pour ainsi dire, sur le fait. On ne pouvait savoir au juste ce qu'était devenu ce malheureux: les uns disant qu'on le tenait en chartre privée, soit au Palais-Royal, soit à St-Cloud, d'autres qu'il avait é.é simplement chassé, mais que la Cour lui avait fait expédier un sauf-conduit pour empêcher qu'on ne put mettre la main sur lui.
On racontait de plus, par rapport à cette trahison, une anecdote singulière qu'on disait tenir d'un avocat célèbre, relativement aux bruits qui avaient couru vers la fin de novembre et le commencement de décembre 1771, que le Roi se proposait de tenir un lit de justice, auquel il contraindrait tous les ducs et pairs et les princes du sang même de se trouver, sous peine d'être dépouillés de leurs apanages ; savoir que les princes, pour s'y préparer, avaient fait composer de main de maître un discours tout à la fois des plus touchants et des plus forts, lequel devait être prononcé au dit lit de justice, en présence du Roi par M. le prince de Condé, qui ne l'aurait pas eu plus tôt achevé, que les autres princes, s'unissant à lui et quittant tous leurs places, se seraient prosternés aux pieds de S. M. et l'auraient conjuré avec les plus vives instances de sauver le royaume et d'y rétablir le bon ordre et la paix, en rappelant l'universalité des membres des différents Parlements, lui protestant qu'ils ne quitteraient point ses genoux qu'Ella ne leur eût accordé cette grâce ; de quoi ayant été informé le susdit Leblanc, parce qu'il avait eu soin de se cacher de manière à pouvoir entendre tout ce qui avait été convenu dans l'assemblée tenue à ce sujet, sachant d'ailleurs qu'il n'avait été fait du discours en question
que deux copies, dont l'une pour le prince de Condé et l'autre pour le duc d'Orléans, dans l'appréhension où l'on était qu'il ne se répandit, le traître avait si bien fait son compte qu'il était parvenu à se procurer celle de son maître qu'il avait fait transcrire et l'avait envoyée ensuite au chancelier, en l'instruisant généralement de tout ce qui avait été concerté parles princes; raison pour laquelle on assurait que depuis ce temps le chef de la justice n'avait plus songé à l'exécution de son projet de lit de justice dont il avait aperçu pour lui les dangereuses conséquences et effectivement une telle démarche de la part des princes eût été bien capable d'occasionner en un instant l'écroulement entier de tout son édifice.
19 janvier. — Ce jour les bruits de la disgrâce prochaine de M. le Chancelier se répandent plus que jamais. On sait qu'un médecin de la Faculté de Paris avait dit dans une maison où il allait voir un malade, tenir de bon lieu que la Cour des Aides supprimée serait rétablie et que les choses ne demeureraient pas encore longtemps sur le pied où elles étaient. On assurait que le prince de Tingry, l'un des quatre capitaines des gardes du corps du Roi, dont le quartier avait fini le premier janvier, et qui ordinairement n'avait pas coutume de quitter la Cour, quoiqu'il ne fût plus de service, s'était rendu à Chanteloup, près du duc de Choiseul, son ami, et l'on prétendait que son voyage n'était pas sans objet. Quelques personnes poussaient les choses jusqu'à désigner le successeur du chancelier ; elles annonçaient que ce serait le sieur Mole, ancien Président du Parlement de Paris. Nombre de gens, au contraire, persistaient à soutenir que le chancelier était plus en faveur que jamais, et qu'on ne verrait pas sitôt de changement.
On est informé que maîtres Target et Legouvé, avocats au Parlement, en réputation pour leur talent et qui tous deux avaient fait leur soumission au greffe lors de la rentrée du nouveau Parlement, avaient de nouveau abandonné le Palais et renoncé absolument à y suivre aucune affaire.
20 janvier, — Il se répand que M. l'archevêque de Paris qui était retourné depuis quelques jours à Conflans, y était fort incommodé de la pierre, dont on assurait qu'il était décidément attaqué ; que le frère Cosme, du Couvent des Feuillants, avait déclaré ne pouvoir jamais entreprendre de lui faire l'opération, attendu que la pierre était adhérente à la vessie. On débitait
que ce prélat se frappait l'esprit, qu'il ne vivrait tout au plus que jusqu'à Pâques. On prétendait que le sieur Cochu, docteur régent de la Faculté de Paris, son médecin, avait dit qu'il aurait encore pendant quelque temps du haut et du bas, mais qu'il périrait à la fin au milieu des douleurs les plus violentes et les plus aigiies.
21 janvier. — Ce jour la femme d'un nommé Manet, huissier, laquelle plaidait contre son mari, ayant perdu son procès à l'audience de relevée de la Grand Chambre du nouveau Parlement, sur les conclusions de M. de Vergés, premier avocat général,et s'y trouvant présente dans l'enceinte du parquet, à côté de son avocat, se montrant furieuse, se répandit en invectives contre les juges qu'elle apostrophe en ces termes peu honnêtes : «Vous n'êtes qu'un tas de maquereaux ramassés dans la boue, l'ancien Parlement reviendra et me fera justice «. Le président (M. de La Bourdonnais) se borne à dire : « Qu'on fasse sortir cette femme, c'est une folle ». Mais cette femme, sortie de l'enceinte du parquet, répète avec le même emportement et la même fureur les mêmes sottises, en criant de toutes ses forces. On assurait qu'elle avait même voulu arracher la perruque à l'huissier qui la faisait sortir. On disait que cette femme avait été arrêtée le même jour et conduite à la Salpêtrière. Plus de 50 personnes qui se trouvaient à cette audience sont témoins de cette scène singulière qui ne devait pas faire beaucoup de plaisir à MM. les inamovibles.
24 janvier. — Ce jour, on est informé par la Gazette de France que le Roi venait de disposer sous la réserve de différents démembrements de l'abbaye de St-Germain des Prés, ordre de ,St-Benoît, diocèse et ville de Paris, en faveur du nouveau cardinal de La Roche-Aymon, archevêque de Reims et grand aumônier de France, lequel avait bien voulu se démettre des abbayes de Cercamps (1) et de Beaulieu (2) en Argonne qui avaient été unies aux économats pour y tenir lieu de celle de St-Germain des Prés qui venait d'en être retirée. Les démembrements faits sur le revenu de cette abbaye étaient, disait-on, entre autres choses : 1° une somme de trente mille livres de
(1) Cercamp-sur-Canche (diocèso cî'Amions), aujourd'hui département du Pas-de-Calais. L'abbaye est devenue une (ilature.
(2) Bcaulieu-en-Argonne (diocèse de Verdun). L'al3l)ayo n'existe plus.
rentes accordée au monastère des religieuses Carmélites de St-Denis, à la sollicitation de Madame Louise de France qui venait d'y faire profession ; 2° six mille livres de pension pour celui qui avait apporté la barrette au susdit cardinal ; 3° une autre pension de trois mille livres qui avait été transférée de dessus l'abbaye de Cercamps. Au moyen de cette nomination ^ on pensait que l'excessive ambition de l'archevêque de Reims devait être à peu près satisfaite, puisqu'il se voyait parvenu» pour ainsi dire, au comble des honneurs et des richesses ; à moins qu'il n'eût l'audacieuse témérité de prétendre encore au premier ministère qu'avait obtenu en dernier lieu feue S. E. le cardinal de Fleury, en quoi on était bien persuadé qu'il ne manquerait point de concurrents beaucoup plus déliés et plus habiles que lui.
25 janvier. — Ce jour, il se répand que l'un des jours de la semaine le Roi, étant sur le point de partir pour aller voir Madame Louise aux Carmélites de St-Denis, et tous les ordres ayant été donnés à ce sujet, la comtesse du Barry avait demandé à S. M. une audience d'un quart d'heure seulement et lui avait parlé à peu près en ces termes : « Sire, V. M. va partir pour St-Denis ; je suis informée que ma perte y est résolue ; j'aimerais beaucoup mieux recevoir mon congé de la bouche même de V. M. que d'avoir l'humiliation de devenir la victime de la noire cabale qui s'est formée contre moi. L'archevêque de Paris et le chancelier. Sire, sont deux fourbes qui vous trompent », et que, d'après ce discours, le voyage de St-Denis n'avait point eu lieu. On débitait à cette occasion que Madame Louise, le chancelier et l'archevêque de Paris avaient formé un parti puissant pour déterminer le Roi à épouser l'archiduchesse Marie-Elisabeth, sœur de l'empereur, âgée de vingt-neuf ans, qu'on disait être très attachée à la société des Jésuites, parmi lesquels elle avait choisi son confesseur qui ne la quittait jamais,, et avait promis de tout faire en leur faveur si elle pouvait être reine de France. On allait même jusqu'à prétendre que M. le Dauphin et M^"" la Dauphine adoptaient ce plan nouveau ; mais un très grand nombre de personnes n'en voulaient rien croire.
26 janvier. — Ce jour, vers trois heures après-midi, le Roi arriva au château de Versailles, revenant de Marly où S. M. était depuis quelques jours, parce que les médecins avaient jugé à propos qu'il y fût transféré, attendu l'état critique dans lequel
il se trouvait. Le bruit courait qu'il avait de la fièvre, des boutons dans la bouche qui semblaient annoncer le scorbut e„ l'estomac fort dérangé ; il avait eu, disait-on, depuis le l^r janvier déjà sept indigestions. Le Chancelier et tous les ministres qui étaient à Paris, y reçoivent sur les quatre heures le même jour, des ordres de se rendre tous très promptement à Versailles. La situation dans laquelle se trouvait le Roi répandait la douleur et l'inquiétude dans l'esprit de tous les citoyens.
27 janvier. — Ce jour, vers la fm de la matinée, l'archevêque de Paris fait dans l'église de Notre-Dame, la bénédiction des drapeaux du régiment des Gardes Suisses dont Mgr le comte de Provence venait d'être nommé colonel, aux lieu et place du duc de Choiseul, à qui le Roi avait demandé lui-même sa démission. Le prélat donne à dîner dans son palais aux principaux officiers de ce régiment.
29 janvier. — Ce jour, en vertu de l'arrêt rendu en la chambre de la Tournelle du nouveau Parlement le samedi précédent 25 du même mois, appelant à minima de la sentence du Châtelet du 10 décembre 1771, par laquelle sentence, le nommé Pierre- Abraham Lecerf, dit Brière, aurait été déclaré dûment atteint et convaincu, de s'être, conjointement avec un complice nommé Marcoussi, absent et contumax, introduit nuitamment et en passant par dessus les murs dans deux différentes maisons, d'y avoir volé avec effraction, pour raison de quoi les sus nommés auraient été condamnés par la dite sentence, à être battus et fustigés nus de verges par l'exécuteur de la haute justice, dans les lieux et carrefours accoutumés et en l'un d'iceux flétris chacun de fer chaud en forme de lettres G. A. L. sur l'épaule droite ; ce fait, conduits à la chaîne pour y être attachés et servir le Roi pendant neuf années. Le susdit Pierre-Abraham Lecerf, dit Brière, est pendu vers cinq heures du soir en place de Grève, et le public murmure encore beaucoup contre cet arrêt, en ce qu'il paraissait trop rigoureux, surtout de la part de juges tels que les inamovibles qui ne pouvaient trop se tenir sur leurs gardes et se défier de leur science.
31 janvier. — Ce jour, il se répand dans le public que M. le Chancelier ayant exigé de M. de Monteynard, secrétaire d'Etat au département de la guerre, qu'il fit passer des troupes en Franche-Comté, en Bretagne et en Normandie, en lui disant
que c'était l'intention du Roi, M. de Monteynard lui avait déclaré que dans une affaire aussi importante, il ne croyait devoir rien entreprendre que le Roi lui eût fait connaître luimême sa volonté ; qu'effectivement étant allé trouver S. M. pour lui faire part de la demande du Chancelier, le Chancelier s'y étant également rendu presque aussitôt que lui, avait cherché à justifier cette demande, en disant au Roi qu'il n'y avait pas d'autre moyen de soumettre des esprits mutins et rebelles à ses ordres ; que le Roi lui avait répliqué très froidement : « ]\Ionsieur le Chancelier, je ne veux point que mes troupes servent à combattre mes propres sujets ». Réponse qui, si elle était vraie, devait avoir prodigieusement déconcerté le perturbateur inflexible du repos public, de la paix et du bon ordre dans tout le royaume. On continuait d'assurer que le sieur Mole, Premier Président du Parlement, avait déjà eu quelques conférences avec le Roi qui n'était, disait-on, indisposé que par l'inquiétude que lui causait la malheureuse affaire dans laquelle il se trouvait engagé si avant par les fourberies inconcevables d'un homme qui avait eu le secret d'obtenir toute sa confiance sans s'en être rendu digne. On débitait qu'il s'était formé contre le Chancelier un parti formidable, dans lequel étaient entrés le prince de Beauvau, les ducs de Noailles, de Nivernais et de Duras ; on allait même jusqu'à dire M. le Dauphin et M™^ la Dauphine. Les gens de justice et les personnes attachées à la robe se flattaient que l'ancien Parlement pourrait bien être rappelé pour Pâques, et les choses rétablies dans leur premier état ; encore ce terme leur paraissait-il bien long. Le Chancelier avait, à ce qu'on prétendait, donné audience chez lui, l'un des jours précédents, et il ne s'était trouvé presque personne à cette audience, ce qui semblait annoncer la diminution de son crédit, et dans une place telle que la sienne, ne pouvait-on pas regarder la diminution du crédit comme un signe presque certain de la chute prochaine ?
Le Roi, sentant des palpitations de cœur auxquelles il était sujet depuis quelque temps, fait appeler près de sa personne les suppôts de la Faculté salutaire, chargés de veiller à la conservation de sa santé, et probablement d'après leurs conseils, S. M. décide elle-même de ne souper plus à l'avenir et de ne plus monter à cheval pour la chasse, mais de chasser désormais en calèche. Les uns continuaient de dire que la situation du Roi devenait critique, tandis que d'autres soutenaient qu'il se
portait très bien, et qu'il n'avait à se prémunir que contre les indigestions.
1er février. — Ce jour, le sieur abbé Coger, professeur de rhétorique au collège Mazarin et recteur de l'Université, après avoir présenté au Roi, selon la coutume, le cierge de la Chandeleur, et achevé le discours qu'il est d'usage de prononcer en pareil cas, a l'honneur de présenter également à S. M. le nouveau plan du chef-lieu de l'Université qui devait être construit sur la place de Ste-Geneviève, du côté opposé et parallèle au bâtiment des nouvelles écoles de droit, dans lequel les professeurs de cette école devaient être introduits à Pâques, attendu qu'il était totalement fmi. Ce plan qui avait été fait par le sieur Soufflot, architecte de Ste-Geneviève, devait coûter un million et être exécuté dans l'espace de huit années, au dire et sous la direction de cet architecte, après lequel temps l'Université devait y être transférée et quitter le collège Louis le Grand qu'elle occupait depuis la dissolution de la Société des Jésuites, au moyen de quoi il ne se trouvait plus rester dans ce collège que le Collège de Beauvais et tous les autres petits collèges qui y avaient été réunis. Ne pouvait-on pas penser que cet arrangement concourrait aux vues de certaines personnes du ministère qui, désirant le retour des Jésuites, n'étaient pas fâchées de leur procurer de loin une espèce d'asile ? On commençait à donner des congés à ceux qui occupaient des logements sur l'emplacement destiné à ce bâtiment.
2 février. — On est informé que la C^esse du Barry était indisposée, qu'elle avait de la fièvre, pour laquelle les médecins avaient jugé à propos qu'elle fût saignée deux fois ; on assurait que le Roi, quoique excessivement craintif de toute espèce de maladie, ne la quittait presque point, ce qui annonçait que cette comtesse jouissait toujours de son même empire sur l'esprit et sur le cœur de S. M.
4 février. — Ce jour, à 7 heures du soir, meurt au château de Versailles, après 5 à 6 jours de maladie seulement, Mgr Antoine- Jacques de Quelen, chef des noms et armes des anciens seigneurs de la châtellenie de Quelen, âgé de 66 ans et 17 jours (étant né le 17 janvier 1706), lequel est inhumé le jeudi suivant en l'église paroissiale et royale de Notre-Dame du dit Versailles.
Il avait été administré la veille de sa mort, à quatre heures Mes Loisirs. Tome I, 21
du matin ; son billet d'enterrement, imprimé chez le sieur Lottin l'aîné, libraire imprimeur de Mgr le Dauphin et de la Ville, paraît à tout le monde très singulier, en ce qu'il contenait l'énumération fastueuse de toutes ses qualités (1). Il n'en est tiré que 650, dont 500 sur papier ordinaire de grand raisin pour Paris, remis au courrier de l'Université, et 150 sur papier fin pour Versailles. Ce seigneur qui laissait une veuve, depuis un certain temps retirée dans le monastère des religieuses de la Visitation Ste-Marie à St-Denis, et im fils unique, âgé de 24 ans, connu sous le nom de duc de St-Mégrin et menin de Mgr le Deiipliin, n'était regretté de personne, à l'exception de l'archevêque de Paris et des Jésuites. On débitait que ce qui avait accéléré sa mort était une mortification qu'il s'était attirée de la part de Mgr le Dauphin auquel il avait, disait-on, manqué essentiellement, en rendant compte au Roi de ce qu'il avait surpris ce prince lisant des ouvrages qui paraissaient en faveur des Parlements et contre le système actuel du Chancelier, quoiqu'il lui eut expressément recommandé de n'en rien faire : ce qui avait, avec raison, indisposé tellement Mgr le Dauphin contre lui qu'un jour qu'il se présentait à son lever en sa qualité de premier gentilhomme de la chambre, il lui avait adressé la parole à peu près en ces termes : « Monsieur le duc, je vous trouve bien plaisant d'aller instruire le Roi de mes lectures, surtout après que je vous l'ai défendu ; vous vous en repentirez. Monsieur le Duc, et avant peu. « Et sur ce qu'il avait voulu entreprendre de se justifier, M. le Dauphin lui avait dit encore très sèchement : « Retirez-vous, Monsieur le Duc. « On ajoutait à cela que, dans un autre moment, M™e la Dauphine lui avait aussi parlé comme il suit : « Monsieur le Duc, Monsieur le Dauphin est d'un âge à n'avoir plus besoin de gouverneur, et moi je n'ai pas besoin d'espion ; je vous prie de ne plus reparaître chez moi » ; que depuis ces deux scènes qui avaient été pour lui comme autant de coups de foudre, la suppuration du cautère qu'il portait au bras s'étant arrêtée, son sang avait tourné et s'était gangrené, ce qui avait en si peu de temps
(1) G-rimin (Correspondance littéraire. Urne IX, p. 457) a reproduit en entier les titres et appellations du défunt et cette énumération, n'occupe pas moins dp vingt-et-une lignes ; il propose aussi de créer une chaire où sor-ient expliquées ces appellations drnfc plusieurs étaient depuis longtemps déjà tom^x'es en désni't ides et n^commande aux curio'ix de conserver cette lettre d'invitation comme un « effet de bibliothèque ».
tranche le fil de ses jours. Le scellé avait été apposé partout, dans l'appartement qu'il occupait à Paris au Louvre. On disait que ses affaires étaient si dérangées qu'il pouvait bien se faire qu'il fût mort insolvable. Mais on attribuait ce dérangement, au cas qu'il fût réel, au défaut d'ordre et d'exactitude du sieur Locquet, son secrétaire de confiance qui venait de disparaître et dont tous les effets se trouvaient saisis à cause des dettes immenses qu'il avait contractées.
S février. — Ce jour, sur le soir, les formalités de justice usitées en pareil cas ayant été remplies, est inhumé en l'église de St-Cosme, sa paroisse, un jeune metteur en œuvres, demeurant rue des Francs-Bourgeois, près la place St-Michel, lequel s'était tué lui-même d'un coup de pistolet quelques jours auparavant, de désespoir, disait-on, de ce que le maître chez lequel il demeurait lui avait refusé un certificat dont il croyait avoir besoin dans le dessein où il était de s'expatrier et de passer en Prusse. Les exemples de suicide se multipliaient journellement dans notre capitale, où l'on semblait adopter à cet égard tout le caractère et le génie de la nation anglaise, dont on prenait à tâche de copier les vices et les défauts, tandis qu'on négligeait ce qu'elle avait de bon et de louable : à quoi pouvait-on attribuer une conduite si opposée au christianisme et à la religion, si ce n'était au dépérissement total des instructions puisées dans la saine et pure morale dont on persécutait depuis tant d'années les prédicateurs et les soutiens ?
7 février. — Ce jour, on est informé par une personne tout nouvellement arrivée de Langres, qu'avant son départ pour Paris, il s'était donné dans une salle de l'Hôtel de Ville un bal masqué des plus magnifiques et des plus brillants, auquel s'étaient trouvées des personnes de la ville même et des environs ; que pendant ce bal quelque inconnu masqué avait trouvé le moyen, on ne pouvait trop comprendre comment, de mutiler un portrait du Roi qui était dans cette salle, en lui enlevant la tête ; que le procureur du Roi, averti du fait et se proposant d'en informer, s'était transporté sur le lieu à l'effet de le constater et d'en dresser son procès-verbal, dans lequel, il avait, disait-on, assez ingénieusement inséré que ne pouvant se persuader qu'il y eut, non seulement dans la ville, mais dans toute la province, un seul sujet du Roi qui fût capable de manquer de respect à S. M. au point de lui insulter par un attentat aussi
atroce que celui qui se présentait à la première idée, il lui paraissait beaucoup plus naturel de croire que quelque amateur entraîné par son goût pour la peinture s'était permis de faire le dégât et la mutilation qui excitaient l'attention de son ministère.
1 1 février. — Ce jour, le sieur Locquet, secrétaire de confiance du feu duc de La Vauguyon, pair de France, lequel se trouvait, disait-on, coupable des plus grandes prévarications, puisque, ayant eu en maniement, non seulement tous les fonds destiné à payer les fournitures différentes faites à l'occasion des deux mariages de M. le Dauphin et de M. le C'^ de Provence, mais même ceux de la cassette de ces princes et de celle de M. le C'^ d'Artois, il avait diverti les fonds et fait accepter ses propres billets à tous 'es fou nisseurs d.'iit il avait tiré î'uittance, — ce qui n'empêchait point qu'il ne se trouvât redevable d'une somme d'environ 500.000 livres. Ayant essuyé une forte réprimande de la part de M. le Duc de la Vrillière, qui lui avait dit le matin : « Songez, Locquet, à me rendre ce soir le compte le plus exact de votre administration i, sentant bien l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de rendre ce compte, puisque, quoiqu'il se fût déjà exécuté lui-même en faisant vendre nombre d'effets, il n'était encore parvenu qu'à liquider quelques faibles objets, embrasse pour se tirer d'embarras le funeste parti que lui inspire son désespoir et étant monté vers 5 heures du soir dans un petit cabinet au troisième étage de la maison qu'il avait achetée à Versailles, sans en payer un sol, et dans laquelle il demeurait, rue Satory, après avoir fermé trois portes sur lui, se tire d'abord un coup de pistolet dans la tête, mais ce premier coup ayant manqué, il se tire un second coup dans l'oreille, après s'être enveloppé la tête d'une serviette et en se jetant sur son lit. Il avait eu la précaution d'écrire auparavant une espèce de petit bulletin portant qu'il priait qu'on n'inquiétât personne à l'occasion de sa mort, que lui-même s'était défait, que ces créanciers prissent patience et qu'il se trouverait de quoi faire honneur à toutes ses affaires. Il était âgé de 42 ans. Il avait, disait-on, plusieurs maîtresses qui n'avaient pas peu contribué à sa ruine. Son épouse qui était à Paris occupée à vendre différents effets pour tâcher de boucher quelques trous, ayant été informée de ce terrible événement, arrive le même soir à Versailles sur les 8 heures. Un nommé de Lermoi, marchand mer-
cier, papetier de Versailles, à qui il était dû une somme de 650 fr. pour la fourniture de l'année 1770, et une autre somme de 750 fr. pour celle de 1771, avait eu le bonheur de recevoir de lui dans la matinée du même jour, le montant de l'année 1770, et il ne lui avait point dissimulé qu'il avait beaucoup de ciiagri.n. Ce n'était pas la seide personne qui eût reçu, car on prétendait que depuis la mort du duc, il avait payé plus de 20.000 livres. Une première ordonnance de la Prévôté de l'hôtel, signifiée au sieur abbé Lecomte, chargé des convois sur la paroisse St-Louis, avait enjoint de l'inhumer dans le lieu des enfants morts-nés Par une espèce de conflit de juridiction, une autre ordonnance du bailliage avait statué qu'il serait fait une fosse dans le petit bois, hors de la porte de Satory, dans laquelle serait jeté son cadavre et cette fosse avait même été ouverte ; mais, à la sollicitation de M. le Duc de St-Mégrin, ces deux ordonnances demeurèrent, pour ainsi dire, sans exécution, et l'on se borna à faire porter nuitamment son corps par quatre bedeaux accompagnés d'un huissier dans une fosse qui avait été creusée derrière la porte du cimetière de la paroisse de St-Louis, en lui refusant toute prière et toute cérémonie ecclésiastique. On disait que ce suicide avait fait dans tout Versailles la plus grande sensation.
12 février. — Ce jour, le sieur Billiard, ci-devant caissier de la ferme générale des Postes, qui avait été transféré des prisons du château de la Bastille en celles de la Conciergerie du Palais, après avoir subi en la Grand Chambre du nouveau Parlement assemblée, l'interrogatoire qui précède toujours le jugement définitif de tout procès criminel, est condamné seulement à être exposé au carcan en place de Grève pendant deux heures, ayant écriteau devant et derrière portant ces mots : caissier prévaricateur dans ses fonctions et ensuite à être banni à perpétuité hors du royaume. Cet arrêt, que bien des gens trouvaient un peu trop mitigé, avait passé à la pluralité de quinze voix contre treize qui avaient été pour qu'il fût condamné à tout, hors la mort, c'est-à-dire au carcan pendant trois jours consécutifs, deux heures chaque jour en différentes places, au fouet, à la marque et aux galères perpétuelles. Il y avait eu huit voix pour la corde. Il est reconduit le même jour des prisons de la Conciergerie dans celles du château de la Bastille. On disait que sa famUle, et entre autres personnes, le sieur Billiard-Dumonceau, payeur
des rentes honoraires de l'Hôtel de Ville, son oncle, et parrain de M™e la comtesse du Barry, se donnait de grands mouvements pour obtenir par le crédit de cette dame auprès du Roi un sursis indéfini qui pût arrêter même la signature de l'arrêt, se flattant sans doute de pouvoir parvenir ensuite à faire commuer la peine prononcée en une prison perpétuelle.
15 février. — Ce jour, les grands prieurs et chanoines réguliers de l'abbaye royale de St-Victor font célébrer la messe annuelle et solennelle fondée en 1764 pour la conservation du Roi et de la famille royale (S. M. entrait le même jour dans la 63'' année de son âge). Le coadjuteur de l'archevêché de Reims (Alexandre- Ange de Talleyrand-Périgord), officie pontificalement à cette messe. Les personnes distinguées qui y assistaient étaient : 1" Pour le clergé, le nouveau cardinal de La Roche-Aymon, archevêque duc de Reims, grand aumônier de France, et pourvu de la feuille des bénéfices depuis la disgrâce de l'évêque d'Orléans ; le cardinal de Rochechouart, évêque duc de Laon ; l'archevêque de Bourges (Phélipeaux) ; celui d'Aix (de Boisgelin) ; l'évêque de Lescar (de Noc) ; huit autres prélats, tant archevêques qu'évêqucs, dont il ne m'est pas possible de savoir les noms, et l'archevêque de Lyon, primat de France, titulaire de l'abbaye, qui se trouvait pour lors à Paris, à sa place d'abbé ; le doyen du Chapitre de l'église de Paris, l'abbé Tudert, accompagné de l'abbé Guillot de Montjoye, chanoine ; quelques députés de difîérents ordres religieux, etc
2° Pour les Pairs, le nouveau gouverneur de Paris (le maréchal duc de Brissac) accompagné de son plus brillant cortège, placé au milieu du choeur dans un fauteuil, devant un prie-Dieu couvert d'un tapis de velours cramoisi garni de galons et de franges d'or, en habit de cérémonie, ses gardes étant rangés en deux haies à droite et à gauche. D'ailleurs, un seul cordon bleu (le prince de Tingry), l'un des quatre capitaines des gardes du corps du Roi. 3° Un sieur Bollioud de St- Julien, caissier du clergé. 4° Une seule dame de qualité, l'épouse du prince des Tingry. Le primat qui était arrivé de Lyon dans son abbatiale au commencement du mois de décembre 1771, ne juge pas à propos de faire aucune invitation pour ce jour-là et loin de traiter personne à dîner chez lui, comme il avait fait l'année précédente, il va lui-même dîner en ville, étant très mécontent de la conduite qu'avaient tenue les grands prieurs et religieux
qui n'étaient venus chez lui que le jeudi au soir, pour lui demander s'il se proposait ou non de donner un repas, ce qu'il n'avait pas manqué de leur faire sentir comme il convenait, en leur témoignant d'une manière assez mortifiante pour eux, quoique mesurée, combien il était surpris qu'ils manquassent ainsi aux égards qu'ils lui devaient. On ne voyait pas encore la moindre apparence que ces religieux songeassent à se procurer les fonds provenant de la retenue que le Roi leur avait accordée annuellement sur les revenus de l'abbaye pour l'amplification du bâtiment de leur bibliothèque, ce qui avait donné lieu à la fondation de la messe qui se célébrait tous les ans à pareil jour, sans doute à cause des difficultés insurmontables qu'ils éprouvaient de la part des dépositaires de ces fonds qui montaient déjà pourtant à la somme de 80.000 livres, le Primat ayant payé très exactement chaque année, depuis huit ans, celle de 10.000 livres, à laquelle le Roi avait jugé à propos de fixer la retenue demandée par les dits religieux lors de la nomination de l'abbaye.
18 février. — Ce jour, le nommé François-Pierre BUliard, ci-devant caissier général des Postes, lequel avait été transféré dans la nuit, en vertu d'ordres du Roi, des prisons du château de la Bastille en celles de la Conciergerie du Palais, sort de ces prisons vers l'heure de midi pour être conduit en place de Grève, en exécution de l'arrêt rendu par la Grand Chambre du nouveau Parlement, le mercredi précédent 12 du même mois, ouï le rapport du sieur Débonnaire, conseiller et sur les conclusions du procureur général du Roi, appelant à minima de la sentence du Châtelet de Paris du 11 mai 1770, intervenue sur le procès criminel fait en vertu des lettres patentes du Roi du 21 décembre 1769 (1). Le susnommé Pierre-François Billiard étant à la porte de la Conciergerie dans la cour du Palais, après avoir entendu la lecture de son arrêt, sur le point de partir pour la Grève, et lorsque maître Regnault, huissier, qui assistait le greffier, eut dit au bourreau de lui baisser son chapeau sur les yeux, lui adresse la parole à peu près en ces termes : « "Vous êtes bien bon, monsieur, mais on ne m'a point infligé cette peine que j'ai méritée pour que je ne soie pas vu du public. » Il était encore vêtu de l'habit de deuil de son épouse, morle il y avait environ
11) Hardy donne ici le texte intégral de ce jugement ; nous le soppri* taons.
un an, portait à ses pieds des escarpins tout neufs, était frisé et poudré à blanc, et avait d'ailleurs une contenance si modeste et si imposante, que les personnes qui s'étaient trouvées à portée de le contempler de plus près, disaient qu'il fallait qu'il fût ou le chrétien le plus parfait, ou le plus grand de tous les hypocrites. En allant à la Grève, attaché au cul de la charrette du bourreau, l'écriteau qu'il portait sur la poitrine s'étant dérangé, on remarque qu'il le redressait lui-même, sans doute pour qu'on pût le lire plus facilement. Pendant les deux heures qu'il demeure exposé au carcan de la place de Grève, on observe qu'une multitude prodigieuse de personnes de distinction dans leurs équipages se succédaient les unes aux autres, attirées probablement par la curiosité de voir un personnage si étonnant ; il y avait aussi un très grand nombre de piétons. Le temps de l'humiliation du dit Billard étant achevé, on le détache du poteau et on le conduit à l'entrée de la rue du Mouton, où il monte dans un carrosse de place, accompagné de deux exempts de robe courte ; s'il n'avait été bien escorté en gagnant ce carrosse, on pensait qu'il eût été difficile de le garantir des mauvais traitements de la populace qui crait haro contre lui. On le mène à la barrière du Trône, d'où l'on assurait qu'il avait été conduit par ordre du Roi chez les religieux de Charenton, S. M. ayant jugé à propos de commuer son bannissement en une prison perpétuelle. On disait que si l'arrêt du Parlement avait eu son exécution, c'était par le crédit du Chancelier qui, voulant donner du relief aux inamovibles, était parvenu à l'emporter auprès du Roi sur les vives sollicitations de la comtesse du Barry : ce c[ui, suivant de certaines gens, pouvait bien lui faire perdre les bonnes grâces de cette dame dont il avait un extrême besoin contre les ennemis puissants et en très grand nombre qu'une conduite peu mesurée à tous égards lui avait suscités. On en donnait encore une autre raison, qui pouvait être d'avoir cherché à se venger du refus qu'il avait essuyé de la part de M. Lecoulteux, l'un des Présidents de la Chambre des Comptes de Rouen et parent du dit Billiard, lorsqu'il lui avait proposé d'accepter une place dans le conseil supérieur substitué au Parlement de la même ville, en le mortifiant par l'éclat et l'humiliation de ce jugement infamant dont il lui avait peut-être fait espérer l'adoucissement au cas où il aurait bien voulu se prêter à seconder ses vues.
19 février. — Ce jour, il se répand un bruit vrai ou faux que le Pape venait de renvoyer au Roi des lettres écrites à Rome par Madame Louise-Marie de France, actuellement dite sœur Thérèse de St-Augustin, religieuse carmélite à St-Denis, tendantes à arrêter ou suspendre les opérations de S. S., soit relativement à la canonisation du bienheureux Dom Juan de Palafox, évêque d'Osma, soit relativement à la dissolution totale de l'Institut des Jésuites, et que S. M. en avait paru plus indignée que surprise.
24 février. — Ce jour, on est informé que les nouveaux administrateurs de l'Hôtel-Dieu venaient de faire afficher partout un règlement homologué par le nouveau Parlement, lequel était très propre à contribuer au renversement de cette maison dans laquelle on se proposait d'établir une espèce de clôture. Il ne devait j^lus être permis à l'avenir, suivant ce règlement, à aucune personne quelconque, de parler aux religieuses, que depuis 10 heures du matin jusqu'à 4 heures après midi. On établissait aussi une garde d'invalides et nombre d'inspecteurs et de mouches pour espionner toutes les démarches des religieuses. Monsieur l'archevêque de Paris qui ne se lassait point de tout détruire, secondé par le sieur Papillon, prévôt de l'Isle l'un des administrateurs substitué aux anciens, conduisait des opérations aussi préjudiciables au bien public et général qu'aux avantages particuliers d'un hôpital si utile et si nécessaire aux pauvres de toutes les classes.
27 février. — Ce jour, on annonçait dans le public que le Roi usait à l'égard de M. le Chancelier et de quelque autre ministre de la même dissimulation dont il avait couvert dans tous les temps ses projets de disgrâce contre les différentes personnes qu'il avait jugé à propos d'éloigner du ministère en les privant de ses bonnes grâces, et l'on faisait entrevoir pour Pâques un changement que l'on désirait, plus qu'on n'en espérait l'exécution réelle.
A la même époque commençait à se distribuer un quatrième Supplément à la Gazette de France de 16 pages d'impression in-12, portant pour date : de Paris le 24 janvier 1772, contenant des anecdotes curieuses et intéressantes. On lisait au dernier article, en date du 16 du présent mois de février, que le contrôleur général Terray avait présenté au duc d'Orléans, le 5 du même mois, le projet d'un arrêt provisoire qui ne conte-
liait que 6 articles, mais que ce prince l'avait trouvé si avantageux qu'il avait fait répondre au ministre qu'il s'en tenait à l'exécution de la promesse du Roi qui lui avait accordé d'être jugé par les deux Conseils réunis. On y promettait d'y donner l'ordinaire suivant le précis du mémoire du duc d'Orléans, et l'on terminait le dit article par un petit avis, lequel prévenait le public qu'il trouverait au bureau du dit supplément la lettre sur l'état actuel du crédit du gouvernement en France, celle sur la liquidation, la conversation d'un avocat avec M. le Chancelier, le Parlement justifié par le roi de Prusse, suite de la Correspondance, troisième partie. Et qu'il y avait encore quelques exemplaires de la première partie que l'on donnerait à bon compte. Dans le même avis on faisait connaître aussi au public, qui en était très reconnaissant, les auteurs de toutes les brochures publiées par l'ordre de M. le Chancelier, qui étaient : 1° le sieur abbé Mary, l'un des conseillers inamovibles ; 2° le sieur Letourneur, nommé par récompense secrétaire général de la librairie à la place du sieur Marin ; 3° M^ Saintin Le Blan, avocat et ouvreur au Parlement ; 4° le sieur Lebrim, secrétaire de M. le Chancelier ; 5° le sieur Bastard, conseiller d'Etat et ci-devant premier président du Parlement de Toulouse.
28 février. — Ce jour, il se répand dans le public que sur un bruit qui avait couru que le duc de St-^Iégrin, fils de feu duc de La Vauguyon, pair de France, se proposait de se faire recevoir au simulacre de Parlement les princes et les pairs avaient cru devoir s'assembler chez l'archevêque de Reims, le plus ancien des pairs, pour se concerter à cette occasion sur le parti qu'il y aurait à prendre ; qu'il avait été arrêté dans cette assemblée à l'unanimité de faire prier le dit duc de St-Mégrin, de vouloir bien différer sa réception, et, à la même unanimité, qu'au cas où il persisterait dans la résolution où on le disait être de venir au Palais, il lui serait notifié qu'aucun prince ou duc ne s'y trouverait.
1*^' mars. — Ce jour, dimanche gras, on voit au faubourg St-Antoine, ainsi qu'aux lundi et mardi gras suivants, un très grand nombre de mascarades et une foule beaucoup plus considérable encore de spectateurs bénévoles, de ces insensés pris dans la lie du peuple et presque tous à la solde de la police. On a tout lieu d'être convaincu qu'il avait été distribué à la populace plus d'argent que de coutume pour qu'elle pût se réjouir
et se déguiser sous différentes formes. On assurait qu'il y avait eu des personnes préposées si elle faisait exactement et selon la vraie destination, l'emploi de l'argent qui lui avait été donné. On assurait également que tous les masques s'étaient rassemblés sur le boulevard en face de la porte du logement du commandant du guet, avant de partir pour aller faire leurr. parades aux faubourgs. Pourquoi les avait-on assujettis à cette espèce de montre ou de revue, c'est ce qui ne se disait pas. On remarque aussi que plusieurs carrossées de ces mascarades, avant de paraître sur le grand théâtre, allaient figurer et se donner en spectacle autour des hôtels de M. le Chancelier et de IM. le lieutenant de police, rue Neuve St-Augustin. Ne pouvait-on pas supposer que l'intention du ministère et surtout de INI. le Chancelier lui-même, en tenant une pareille conduite, était qu'il pût être rapporté au Pxoi que jamais les citoyens de sa bonne ville de Paris n'avaient donné tant de témoignages d'allégresse et de contentement que pendant les jours gras de l'an 1772, quoique bien des gens soutinssent que tous les sujets de S. M. se trouvaient dans le cas de beaucoup souffrir de la révolution funeste qui venait d'être opérée dans les différents corps de magistrature du royaume ?
2 mars. — Ce jour on est informé par la Gazette de France que le nouveau Parlement avait enregistré le 22 février précédent le bref du pape Clément XIV du 9 août 1771, par lequel S. S. avait jugé à propos de réunir en un même ordre et sous un même habit les Frères Mineurs conventuels et les Observantins, autrement dit : les Cordeliers. On avait vu la veille à la procession qu'ont coutume de faire toutes les années, le dimanche gras, les paroisses et les quatre ordres de religieux mendiants en l'église de Paris pour avoir la permission de manger des œufs et du laitage pendant le carême, les Cordeliers du Grand Couvent, vêtus de leur nouvel habit assez approchant de celui des religieux Augustins et qu'ils avaient pris depuis peu de jours en conséquence du susdit bref, auquel on disait (pie les Cordeliers de la province de Lorraine étaient les seuls qui eussent refusé de se soumettre.
4 mars. — Ce jour, mercredi des Cendres, l'ouverture de toutes les boucheries où l'on devait distribuer la viande pendant le carême se fait dans les lieux ordinaires et accoutumés, quoique l'entrepreneur pour la fourniture de la viande des Invalides
eût été substitué cette année aux nouveaux administrateurs de l'Hôtel-Dieu qui n'avaient pas apparemment jugé à propos de s'en charger, mais qui s'étaient contentés d'une somme fixée que le dit entrepreneur s'était engagé de payer au dit hôpital. Comme il ne se tenait plus de boucherie pour le public à l'Hôtel- Dieu même où l'on se bornait à préparer la viande pour la seule consommation intérieure de la maison, on avait établi une nouvelle boucherie pour tenir lieu de celle-là, rue et montagne Ste- Geneviève, maison des sieurs Couard, bouchers. On avait aussi désigné des rôtisseurs et autres endroits dans les différents quartiers de Paris, pour la distribution de la volaille et du gibier. Il avait été établi des inspecteurs dans chaque boucherie et le prix de la viande se trouvait porté à 8 sols 6 deniers, au lieu de 8 sols 3 deniers, qu'elle s'était vendue l'année précédente ; mais le public n'en était pas mieux servi pour cela.
5 mars. — Le R. P. Prieur des religieux Bénédictins de l'abbaye royale de St-Germain des Prés prend possession de cette abbaye avec les cérémonies et en la manière accoutumée au nom et, comme fondé de la procuration de la nouvelle Eminence M. le cardinal de La Roche-Aymon, archevêque duc de Reims et grand aumônier de France, qu'on disait devoir officier pontiflcalement dans l'église de la même abbaye, le samedi 21 du même mois, jour de la fête de saint Benoît.
9 mars. — Ce jour, à 8 heures du soir, le corps de messire Armand- Jérôme Bignon, chevalier seigneur et patron de la Meaufle, Semilly, Lillebelle et autres lieux, commandeur, prévôt, maître des cérémonies des ordres du Roi, conseiller d'Etat ordinaire depuis 1762, bibliothécaire de S. M., l'un des quarante de l'Académie Française et honoraire de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, prévôt des marchands depuis 1764, décédé le samedi précédent après environ 8 jours de maladie, âgé de 61 ans, dans les bâtiments de la bibliothèque du Roi, rue Neuve-des-Petits-Champs, est présenté à l'église St-Eustache, sa paroisse, avec le cortège et les cérémonies accoutumées, puis transporté ensuite en l'église de St-Nicolas du Chardonnet, où il est déposé dans le caveau d'une chapelle étant à main droite du chœur, lieu ordinaire de la sépulture de sa famille. Le second vicaire de St-Eustache fait ce transport, le premier vicaire venant de mourir et le curé se trouvant trop
fatigué du service solennel célébré le même jour dans la même paroisse avec la plus grande pompe, pour le repos de l'âme du feu sieur Mesnard, commandeur, procureur général des ordres royaux et militaires de St-Lazare de Jérusalem et hospitalier de N.-D. du Mont-Carmel, décédé aussi depuis peu, service auquel avait assisté presque toute la musique de l'Opéra et qui s'était fait aux frais des dits ordres. Le cortège du transport <jui se fait en voiture n'était composé que d'environ 50 pauvres portant des flambeaux, à peu près autant de valets de pied portant aussi des flambeaux, d'un détachement des compagnies des gardes de la ville, et de plusieurs carrosses occupés tant par les personnes de la famille que par les différents membres du corps de ville. Comme il devait finir sa quatrième prévôté au mois d'août suivant, le Roi lui avait déjà désigné pour successeur M. de La Michodière, nommé conseiller d'Etat en 1768, quoique M. Ogier, nommé conseiller d'Etat en 1766 eût eu précédemment le bon et l'agrément de S. M. pour cette place.
12 mars. — Ce jour, il se répand un bruit dans le public que la veille, l'affaire de M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, concernant la diminution sur les revenus de ses apanages arrêtée par le contrôleur Terray, avait été jugée au Conseil du Roi, à l'avantage de ce prince, et que S. M. avait consenti qu'il demeurât dans son premier état, continuant toujours à jouir des mêmes droits et prérogatives.
Ce même jour, vers 4 heures du soir, en vertu d'un arrêt rendu en la Chambre des Tournelles du nouveau Parlement le lundi précédent 9 du même mois, sur les conclusions du Procureur général du Roi, appelant à minima de la sentence du Châtelet par laquelle avait été dit qu'avant de faire droit définitivement sur les plaintes et accusations intentées contre le nommé Jacques Harivel, compagnon plombier, il serait appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, les preuves demeurantes «n leur entier, ledit Jacques Harivel est conduit des prisons de la Conciergerie du Palais en place de Grève devant y être pendu et étranglé, tant que mort s'ensuivît, pour les cas résultants du procès, disait l'arrêt à la tête duquel on s'était contenté d'insérer, sans doute pour satisfaire le public, que c'était pour vols de deniers comptants avec effraction. Ce particulier, arrivé à la Grève demande à monter à l'Hôtel de Ville et y
demeure fort longtemps, car, à 10 heures du soir il envoya chercher à Bicctre un particulier : M*' Regnault, huissier du Parlement, est chargé de cette commission. Il fait plusieurs déclarations qu'il désavoue ensuite en disant que ce qu'il en avait fait n'avait été que pour prolonger sa vie de quelques heures. Il n'est exécuté qu'à 11 heures trois quarts après avoir fait, au moins selon toutes les apparences, l'aveu sincère de son crime.
13 mars. — Entre 9 et 10 heures du matin, M^ Louis-Alexis Delahaye, prêtre du diocèse de Paris, chapelain de la Ste- Chapelle, sacristain et clerc des convois de l'église paroissiale et archipresbytérale de St-Séverin, âgé de 36 ans, lequel demeurait dans le bâtiment de la communauté des prêtres de cette paroisse, voulant jeter par une fenêtre de l'escalier au premier étage, donnant sur la cour, une grosse bûche pour qu'on la lui fendît en morceaux, apercevant un enfant de chœur qui traversait au moment même qu'il lançait cette bûche et voulant faire un effort pour la jeter un peu plus loin de peur qu'elle n'atteignît cet enfant, tombe lui-même avec la bûche et se fracasse la tête de manière cju'il demeure sans connaissance sur le pavé et que, reporté dans sa chambre, il y meurt environ 3 heures après cette chute. On assurait lui avoir entendu dire en tombant ces paroles : « Je suis mort, mon Dieu, ayez pitié de moi I » Il est inhumé le lendemain à midi, sous les charniers de la susdite paroisse, dans le lieu ordinaire et accoutumé de la sépulture des prêtres. On regrettait cet ecclésiastique qui était doux, charitable et qui avait des mœurs.
15 mars. — Ce jour, dans la matinée, le sieur d'Hemery, ancien inspecteur de police, qui continuait d'être chargé de toutes les expéditions secrètes et importantes, arrête le maître clerc de M^ Danjon, l'un des procureurs au Parlement supprimés et au nombre de ceux qui n'avaient repris aucune espèce de service, demeurant rue Pavée St-André des Arts, à l'Hôtel des Consignations, sans qu'on sût dans quelle prison il avait été conduit. On disait que c'était pour avoir tenu publiquement des propos peu mesurés et pour avoir eu l'imprudence de lire dans quelque coin du Palais les ouvrages nouveaux contre M. le Chancelier, dans une compagnie d'un certain nombre de personnes parmi lesquelles il s'était trouvé quelque indiscret. On assurait une quinzaine de jours après qu'il était sorti de
prison (1), sur les représentations que le sieur Daujon avait faites à M. le lieutenant de police.
16 mars. — Ce jour, entre midi et une heure, en vertu du jugement rendu au Conseil de guerre, un soldat du régiment des Gardes françaises, qu'on disait être de bonne famille et coupable de différents crimes, est, par une faveur spéciale, fusillé au lieu dit le Champ des Capucins. Il est conduit à pied des prisons de l'abbaye St-Germain des Prés, un aumônier marchant à ses côtés, les bras attachés avec une espèce de corde connue sous le nom de mèche, nouée par derrière le dos, au milieu d'un détachement de grenadiers du régiment, baïonnette au bout du fusil et des gardes de la Connétablie par les rues Ste-Marguerite, des Boucheries, des Fossés-M.-le-Prince, des Francs-Bourgeois, d'Enfer et de la Bourbe jusqu'au Champ des Capucins, où s'étaient rendus d'avance tous les officiers à la tête de leurs compagnies. Lecture faite du jugement du conseil de guerre, on lui bande les yeux et l'exécution se fait en la manière accoutumée, au bruit des tambours et autres instruments du régiment, après quoi toutes les compagnies défilent autour de lui ; son corps est mis à l'instant dans un cercueil qui se trouve préparé sur la place et porté peu de temps après au cimetière de la paroisse de St-Hippolyte, faubourg St-Marcel, où il est inhumé.
21 mars. — Ce jour, S. E. le cardinal de La Roche Aymon, archevêque duc de Reims, grand aumônier de France, et tout nouvellement en possession de l'abbaye royale de St-Germain des Prés, officie pontificalement dans l'église de cette abbaye à la grand'messe et aux vêpres qui se chantent le matin, comme il se pratique en carême les jours de jeûne, et ce, à cause de la fête de saint Benoît. Il dîne au réfectoire avec le coadjuteur de l'archevêque de Reims, son neveu, le P. Général des Bénédictins de la Congrégation de St-Maur et plusieurs autres religieux de l'abbaye.
23 mars, — Ce jour, la procession du chapitre de l'église de Paris qui a coutume de se faire toutes les années, le 22 mars, en mémoire de la réduction de la ville de Paris, sous l'obéis-
(1) Claude-Philibert Lombard ne sortit de prison que le 14 septembre 1772. (F. Funck-Brentano, 4912).
sance de Henri IV, se rend à l'église du couvent des Grands- Augustins en la manière et avec les cérémonies usitées. On y voit à la tête du Corps de ville et pour la première fois, le sieur de La Michodière, conseiller d'Etat, lequel avait été élu le mardi précédent, 17, du même mois dans l'assemblée générale uu Bureau de la ville, prévôt des marchands, aux lieu et place de feu sieur Bignon. La nouvelle Cour de Parlement en robes rouges et la Chambre s'y étaient rendues d'avance et séparé, ment, mais non la Cour des Aides qui se trouvait supprimée. Le maréchal duc de Brissac, pair de France, tout nouvellement reçu gouverneur de Paris, s'y trouve aussi, comme le font ordinairement tous les gouverneurs la première fois seulement. Il s'y donne en spectacle en venant à pied du Palais par la rue St-Louis, le pont St-Michel, la rue de Hurepoix et le quai, précédé de son plus brillant cortège, composé de suisses, de gardes, de pages, de valets de pied et d'écuyers, à la tête des illustres membres du Parlement actuel, ayant à sa droite le président de Nicolaï et à sa gauche le président de La Briffe. On remarque que tous ces messieurs avaient un air assez assuré et paraissaient fort contents de leur inamovibilité prétendue. On remarque aussi que le sieur Gin, l'un des ci-devant avocats, avait repris ses cheveux et déposé la perruque carrée de 10 livres de cheveux qui avait tant fait rire à ses dépens tous les lecteurs de la troisième suite de la Correspondance. La garde qui se trouvait sur le passage de la procession et des deux Cours était fort nombreuse comme en 1771, et triplée au moins, selon le dire de bien des gens, de ce qu'elle avait coutume d'être les années précédentes, avant que l'ordre naturel des choses eût été interverti. Les Chartreux donnent cette année le repas ordinaire qui n'avait pas eu lieu l'année dernière. Le Corps de ville y assiste, ainsi que le nouveau Gouverneur et le sieur Bertier, intendant de Paris, soi-disant premier président du Parlement. On assurait que la Chambre des Comptes n'avait point salué Is membres du Nouveau Parlement, ni en entrant, ni en sortant de l'église des Augustins et ce, de convention très expresse, faisant sans doute un des principaux articles des protestations qu'on disait qu'ils avaient faites le même jour contre leur assistance forcée à la procession.
28 mars. — Ce jour, dans l'après-midi, tout le régiment des Gardes suisses s'étant rendu à. Versailles et rangé sous les
armes sur la place en face la grille du château, formant un bataillon carré, le Roi accompagné de M. le Dauphin et de M. le Cte de Provence, après s'être placé dans le centre du régiment, ordonne aux officiers et aux soldats, de reconnaître M. le C^e d'Artois, son petit-fils, pour colonel-général des Suisses et Grisons et de lui obéir généralement dans tout ce qu'il leur commanderait pour le bien de son service. Toutes les compagnies défilent ensuite en présence du Roi et des trois princes. On avait fait distribuer, disait-on, à chaque soldat, une bouteille de vin, un pain, un petit fromage de Marolle et un écu de trois livres. On assurait que le nouvel uniforme que M. le duc de Choiseul avait fait prendre à ce régiment ne serait changé que lorsqu'il s'agirait de faire des habits neufs.
5 avril. — Ce jour, il se répand dans le public deux anecdotes dont il n'était guère possible de garantir le vrai ou le faux ; l'une concernant le duc d'Aiguillon, pair de France, secrétaire d'Etat, ayant le département des Affaires étrangères, et l'autre M. le Chancelier. On disait que le premier avait été convaincu en présence du Roi au Conseil d'Etat, d'avoir altéré des dépêches arrivées de la Cour de Vienne et cjue le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évêché de Strasbourg et notre ambassadeur à cette Cour, avait cru, pour des raisons particulières, devoir envoyer doubles au prince de Soubise, ministre d'Etat, son parent, ce qui, avait gravement indisposé le Roi contre lui, A l'égard du second, on assurait que sur les soupçons conçus par le ministère de l'espèce de ligue formée entre lui Chancelier, Madame Louise, religieuse carmélite et l'archevêque de Paris pour favoriser, à l'instigation des membres de la Société des ci-devant soi-disant Jésuites, l'esprit d'ultramontanisme dont on savait que le pape Clément XIV était animé. Il avait été intercepté un paquet envoyé à Rome par la susdite princesse dans lequel s'était trouvée une lettre adressée au Souverain Pontife par le chef de la Magistrature qui assurait S. S. que, si des circonstances qu'il n'avait pu ni prévoir ni prévenir avaient forcé le Roi à rétablir par une déclaration les choses dans le même état où elles étaient avant les lettres patentes qui avaient ordonné la suspension de l'exécution de l'arrêt de l'ancien Parlement concernant le visa des bulles, brefs ou rescrils venant de cour de Rome, il avait tout lieu d'espérer que des circonstances plus heureuses rétabliraient les choses dans l'état où Mes Loisirs. Tome I. 22
S. S. désirait qu'elles fussent et qu'il lui protestait qu'en tout temps et en toute occasion, Elle le trouverait pénétré de respect pour sa personne et plein de dévouement pour le St-Siège. La Société des Jésuites qui sentait que le Pape inclinait beaucoup plus pour l'accroissement de son propre pouvoir et les principes ultramontains que pour son institut et sa morale, cherchait, disait-on, à se raccrocher en faisant mouvoir ces nouveaux ressorts. On ajoutait même qu'ils étaient parvenus par le moyen du duc d'Aiguillon, à donner à tous les ambassadeurs des principales Cours de l'Europe, des secrétaires, membres anciens de leur société ou qui lui étaient affiliés. Des deux anecdotes cidessus détaillées on inférait un changement prochain dans le ministère. On allait jusqu'à débiter que le Chancelier faisait meubler une terre dans l'expectative qu'il pouvait avoir d'y aller manger ses œufs de Pâques. Les personnes sensées attendaient du temps la vérification de ces bruits déjà répandus tant de fois et aussi souvent détruits.
6 avril. — Ce jour, dans l'après-midi, le sieur abbé Dubertrand, sous-pénitencier de Notre-Dame, l'un des ecclésiastiques de la paroisse de St-Nicolas des Champs, poursuivis et même bannis du royaume par arrêt de l'ancien Parlement, du nombre de ceux qui venaient d'avoir part à la nouvelle amnistie obtenue par M. l'archevêque de Paris, depuis le renversement de l'ancienne magistrature, prend possession de la cure de St-Hilaire que venait de quitter le sieur Bellanger pour passer à celle de St-Hippolyte, cloître et faubourg St-Marcel. Ainsi le prélat récompensait-il, autant peut-être par intérêt que par reconnaissance, des prêtres qui s'étaient signalés en commettant des actes de schisme, uniquement pour lui complaire et dans la vue de s'avancer, moyen qu'il croyait le plus capable d'en engager d'autres à tenir la même conduite dès que les circonstances paraîtraient leur être favorables.
7 avril. — Ce jour, le duc d'Albe, l'un des seigneurs les plus qualifiés de la Cour d'Espagne, qui avait fait à Paris un séjour de plus de 8 mois et qu'on prétendait avoir été chargé d'une négociation secrète et très importante, quitte notre ville pour retourner en Espagne où il allait, disait-on, remplacer en qualité de ministre le C^^ d'Aranda qui était attaqué d'une maladie de langueur de laquelle il n'était pas possible qu'il revînt. C'était ce dernier qui avait opéré avec tant de sagesse
et de prudence la dissolution de la Société des ci-devant soidisant Jésuites dans ce royaume.
15 avril. — Ce jour, on crie un édit du Roi donné à Versailles au mois de février 1772, registre en la Cour des Monnaies le 31 mars suivant, contenant 22 articles et portant suppression des Hôtels des Monnaies de Caen, Tours, Poitiers, Toulouse, Riom, Dijon, Reims, Troyes, Amiens, Bourges, Grenoble, Rennes et Besançon ; des offices de directeurs, contrôleurs, contregardes, essayeurs et graveurs des dites Monnaies, et de différents autres offices dans les Monnaies, réduction de gages au denier vingt et création d'offices de Procureurs du Roi, de greffier et d'huissier pour la Monnaie de Lyon.
L'enregistrement de cet édit n'avait été fait par la Cour des Monnaies qu'à la charge que les juges gardes des Monnaies supprimés continueraient à rendre la justice dans leur auditoire jusqu'à ce qu'il eût plu à S. M. de leur en assigner un autre; comme aussi que conformément aux règlements, les communautés d'ajusteurs et monnayeurs éliraient entre ' elle comme par le passé des prévôts et lieutenants ; enjoint aux changeurs de se conformer à l'arrêt du Conseil du 26 décembre 1771, enregistré en la Cour le 22 janvier dernier, et de faire coter et parapher leur registre par le général provincial et, en son absence, par les juges gardes de la Monnaie la plus prochaine du lieu de leur résidence ; d'avoir en outre dans leur bureau un tarif imprimé, contenant le titre et le prix dos matières d'or et d'argent, ne pouvant, à l'avenir, les directeurs des Monnaies retenir sur le public l'once par cent cinquante marcs que depuis 1709, ils ont été dans l'usage de percevoir sur les pesées qui se font en change, etc., etc.
L'cdit ci-dessus énoncé augmentait encore le nombre des malheureux qui depuis le 20 janvier 1771, époque de l'exil du Parlement, s'étaient vus dépouiller de leur état et ce nombre n'était déjà que trop considérable.
26 avril. — Ce jour, dimanche de Quasimodo, M. Pierre Crassous, écuyer, conseiller du Roi, professeur de la Faculté des droits en l'Université de Paris depuis 1748, décédé la veille aux bâtiments des anciennes écoles, rue St-Jean-de-Beauvais, d une maladie de quelques jours, âgé d'environ 75 ans, est inhumé à 11 h. 1/2 du matin en l'église St-Etienne-du-Mont, sa paroisse, dans un caveau étant sous la chapelle de la Vierge,
à côté de celui qui sert de sépulture aux anciens marguilliers. Cet homme, recommandable autant par sa grande piété que par sa science, formait dans cette Faculté un vide considérable qu'il ne paraissait presque pas possible de remplir, tant était prodigieuse la disette de sujets qui lui ressemblassent. Il avait encore accompli dans toute son étendue le précepte du jeûne, de l'abstinence et de la mortification pendant tout le carême, et avant de quitter ses écoliers pour les vacances de Pâques, il les avait entretenus du Concile de Latran et de l'obligation étroite imposée à tous les chrétiens de satisfaire au devoir pascal. Quelques années avant sa mort, il avait été exilé pendant six semaines seulement à Belesmes au Perche, poui avoir eu part à l'adhésion de la Faculté au concile de l'église d'Utrecht. Ce vénérable vieillard était regretté avec raison de tous les honnêtes gens qui trouvaient autant d'agrément et d'instruction dans sa conversation que d'édification dans sa conduite.
28 avril. — Ce jour, M. l'archevêque de Paris, en sa qualité de premier chanoine de sa métropole, part à 9 heures du matin de l'église de Notre-Dame à pied, sans camail violet, en surplis et î'aumusse sur le bras, précédé de son Chapitre et des quatre filles du dit Chapitre, pour se rendre proccssionnellement par le Cloître, le Pont Rouge et l'île St-Louis, en l'église du premier monastère de la Visitation Ste-Marie, rue St-Antoine, pour y officier pontificalement et faire l'ouverture de l'octave solennel de la canonisation de Ste Jeanne Françoise Frémiot de Chantai, fondatrice et première supérieure de ces religieuses, ordonnée par le décret du pape Clément XIII, en date du 19 janvier 1768 ; le dit décret visé par M. l'archevêque de Paris, et par lui permis enfin, non sans de grandes difficultés relatives au visa de ce décret en Parlement, d'être publié partout dans son diocèse. Le même octave devait commencer le jeudi suivant 30 du même mois, dans le monastère de la rue St-Jacques et, le lundi 4 mai suivant, dans celui de la rue du Bac, faubourg St-Germain. Les prélats qui devaient célébrer dans les églises de ces trois difiérents monastères pendant les trois octaves étaient : 1° l'ancien évêque de Troyes, doyen du Chapitre de St-lMarcel (Poncet de La Rivière) ; 2° l'évêque de Caliors (de Cheylus) ; S® l'évêque de Grenoble (Cairol de Madaillan) ; 4° l'évêque de Blois (de May de Termont); 5° l'évêque de Vence (de Bardonnenche); 6° l'évêque de Valence (de Grave) ; 7° l'évêque de Dax (de
LanncuvilIe);9o l'évêque de Béziers (de Nicolaï) • 10° l'évêque de Meaux (de Caussade) ; llo l'évêque de Tréguier (de Royère) • 120 l'évêque de Périgueux (de Rougé);13o le cardinal de La Roche-Aymon, archevêque duc de Reims; 14° l'ancien archevêque d'Embrun (Foucquet).
I«^ mai. — Ce jour, fête de St- Jacques et St Philippe anôtres jour anmversaire de la mort du bienheureux Paris, diacre il se fait en réghse paroissiale de St-Médard, rue Moufïetard ' faubourg St-xMarcel, un concours beaucoup plus considérable encore que les années précédentes. Le R. P. Hardy de Levaré, chanoine régulier de la Congrégation de France, dite de Ste Geneviève et curé de cette paroisse, dont il avait été forcé de s'éloigner pendant plus de 10 ans par les poursuites faites contre lui pour cause de refus de sacrements, et qui avait eu part, comme beaucoup d'autres ecclésiastiques qui se trouvaient dans le même cas, à l'amnistie obtenue en 1771 après l'exil et la suppression de l'ancien Parlement, avait eu la précaution de faire afficher aux portes de toutes les églises de Paris un placard qui annonçait au public que le susdit jour 1er mai, on exposerait dans son eghse une insigne relique de Ste Jeanne-Françoise Frémiot de Chantai, fondatrice et première supérieure des religieuses de la Visitation Sie-Marie, dont on célébrait actuellement à Pans la canonisation dans les trois différents monastères de cet ordre ; qu'il y aurait panégyrique de la sainte, et salut du St-Sacrement, etc. On devinait aisément le motif qui avait engagé ce curé à choisir ce jour par préférence à tout autre pour célébrer la mémoire de la mère de Chantai, concurremment avec celle des deux apôtres dont on devait solenniser la fête Il cherchait sans doute à donner le change et à fournir un prétexte apparent et plausible à un concours qu'il n'était pas en son pouvoir d'empêcher et dont il lui était également difficile de détourner l'objet.
L'insigne relique de la mère de Chantai dont est ci-dessus question était la moitié de son cœur, que le sieur Davignon substitut du Procureur général du nouveau Parlement, qui se disait de ses parents, avait fait enchâsser à ses frais dans un rehquaire d'or pur, et que l'on avait placé au milieu de cen! cierges au moins, dans la chapelle de la susdite église de St- Medard qu'il avait acquise pour sa sépulture et celle de sa famille et qu'il avait décorée avec autant de magnificence que
de singularité. Le susdit sieur Davignon se croyait obligé de déclarer à tous ceux qui se trouvaient autour de lui pondant la grand'messe que cette relique était beaucoup plus authentique que celle qui était derrière le chœur (voulant parler du corps du bienheureux Paris, diacre, qui reposait toujours dans le cimetière dont l'entrée avait été murée), attendu, disait-il, qu'elle était reconnue, comme si la voix du peuple, regardée de tous les temps comme la voix de Dieu même, n'avait pas suffisamment préconisé les vertus et les prodiges du saint personnage dont certaines gens étaient si fort intéressées à obscurcir la gloire et les mérites !
7 mai. — Ce jour, il se répand, peut-être faussement, que la veille dans la soirée, le Roi, feignant d'aller de Versailles au château de St-Hubert, et le duc d'Orléans, premier prince du sang, feignant également d'aller à Crécy, où était pour lors le duc de Penthièvre, s'étaient rencontrés sur le chemin et avaient eu ensemble une conférence de prés d'une heure. Un brigadier de maréchaussée, qui était de garde sur le chemin, l'avait dit à quelqu'un comme témoin oculaire, en lui recommandant de ne point le nommer. Il ajoutait même que voyant passer M. le duc d'Orléans, son premier mouvement avait été d'aller au devant de ce prince, pour le prévenir que le Roi ne tarderait pas à passer, dans l'appréhension qu'il ne se rencontrât sur le passage de S. M., ce qui aurait peut-être pu lui faire de la peine. L'un des jours de la semaine de Pâques, M. le duc d'Orléans, étant allé au Concert spirituel, y avait reçu les applaudissements les plus redoublés, et il n'était parvenu à les interrompre et à les faire cesser qu'en annonçant par ses gestes qu'ils pouvaient lui causer autant de peine qu'ils devaient lui faire de plaisir.
16 mai. — Ce jour, on est informé que l'Académie française, qui avait d'abord fait choix du sieur abbé Delille, professeur au collège de La Marche, et du sieur Suard, l'un des anciens rédacteurs de la Gazette de France pour remplir les deux places vacantes par les décès des sieurs Bignon et Duclos, était forcée par le Roi qui avait refusé de ratifier leur nomination, lorsque le sieur d'Alembert, secrétaire de l'Académie, la lui avait présentée, de s'assembler le 23 du même mois et de procéder de nouveau à la nomination de ces deux places comme si elles eussent été encore vacantes, ce qui ne s'était jamais vu. On
disait que M. le Chancelier destinait ces deux places au sieur de Vergés, premier avocat général du nouveau Parlement, et au sieur Moreau, avocat des finances.
On débitait que pour écarter les sieurs Delille et Suard, M. le Chancelier les avait représentés au Roi, comme gens sans religion.
17 mai. — Ce jour, on est informé que l'un des jours précédents il y avait eu dans l'enclos du prieuré de St-Martin-des- Champs, une espèce d'émotion occasionnée par une visite que les jurés luthiers avaient jugé à propos de faire chez un ouvrier en instruments de musique, domicilié dans le dit enclos ; on y enlève le pavé pour briser les vitres de la maison où s'étaient retirés les jurés luthiers, assistés du commissaire Thiéry qui court le plus grand risque, et l'on s'y bat contre le guet à pied et à cheval, dont quelques soldats sont blessés assez considérablement. On arrête dans cette émeute plusieurs particuliers qui sont conduits dans les prisons du Grand-Châtelet dont on disait que M. le lieutenant de police devait instruire le procès en première instance, pour ensuite aller par appel au nouveau Parlement dont on ne devait pas attendre beaucoup d'indulgence sur un pareil fait, vu les circonstances.
23 mai. — Ce jour on est informé que les personnes arrêtées relativement à l'émotion populaire excitée dans l'enclos du prieuré de St-Martin-des-Champs, à l'occasion de la saisie faite par les jurés luthiers, chez un tailleur de cet enclos, qui avait chez lui un magasin d'instruments de musique, venaient d'être transférées dans les prisons de la Conciergerie du Palais, après avoir été jugées par M. le lieutenant de police de la manière qui suit, savoir : le plus coupable condamné au carcan, au fouet, à la marque et aux galères pendant neuf ans, trois autres à assister à l'exécution et le quatrième, qui était un jeune enfant, à être fouetté sous la custode par le questionnaire, etc. Le tailleur chez lequel se faisait la saisie et qui avait crié : A moi les privilégiés 1 s'était heureusement évadé ainsi que douze autres qui tous avaient été décrétés de prise de corps. On craignait que la Tournelle du nouveau Parlement n'usât de rigueur en condamnant à être pendu, sur l'appel à minima, celui qui n'avait été condamné qu'aux galères par le jugement de M. le lieutenant de police, mais on espérait en même temps que peut-êLre ne se presseraient-ils pas de prononcer de iugement en pareille
matière pour ne pas réveiller le chat qui dormait d'un sommeil si profond et qui leur était si avantageux. Quelques personnes blâmaient le commissaire de s'être exposé à faire la saisie sans en avoir prévenu auparavant, comme il le devait, disait-on, le bailli de l'enclos. La sentence de M. le lieutenant de police portait que l'exécution s'en ferait dans l'enclos, disposition qui paraissait assez surprenante.
29 mai. — Le public est singulièrement frappé de la manière dont se trouvait détaillé à l'article de Copenhague, dans la Gazette de France de ce jour le jugement des sieurs C'^ de Struensée et Brandt, et des motifs de la condamnation prononcée contre ces deux coupables exposés dans la sentence dont on y donnait la traduction. Tout le monde se demandait : « Avezvous lu la Gazette d'aujourd'hui ? « Tout le monde cherchait à la lire et la dévorait avec une sorte d'avidité, parce qu'on croyait y trouver un fidèle tableau de la conduite tenue par le Chancelier de France, et qu'on se flattait que les mêmes crimes pouvaient un jour lui attirer les mêmes châtiments, si la vérité pouvait jamais franchir les barrières que ce second Struensée avait élevées autour du trône pour lui en interdire l'accès. Quelques personnes allaient même jusqu'à prétendre que le détail circonstancié fait dans la Gazette de France de la conduite criminelle de Struensée était une preuve qu'il y avait à la Cour un parti pris contre le Chancelier, qu'on verrait éclater au moment qu'on s"y attendait le moins, mais le plus grand nombre était de ceux qui n'en voulaient rien croire, et qui craignaient beaucoup de voir encore subsister longtemps les choses dans le malheureux état de désordres et de confusion qui excitait depuis 18 mois la consternation générale.
l^"" juin. — Ce jour, on ne parlait dans le public que de la suppression projetée d'un grand nombre de payeurs et de contrôleurs de rentes de l'Hôtel de Ville, ainsi que de celle de receveurs des domaines et bois et de toutes les charges des eaux et forêts qu'on disait devoir être unies aux fermes générales. Toutes ces suppressions annoncées jetaient la consternation et l'alarme dans l'esprit des particuliers qui ne voyaient plus d'assurance dans aucun état. Ce bruit n'était pas destitué de tout fondement, puisque dès le samedi suivant, 6 du même mois, on criait l'édit portant suppression de 44 payeurs et de 44 contrôleurs des rentes.
On distribuait aussi à la même époque des exemplaires d'un nouvel écrit portant pour titre : Mandement de Mgr l'Archevêque de Paris, qui proscrit les œufs rouges, à commencer du vendredi dans l'octave de l' Ascension inclusivement jusqu'à la Résurrection des Morts exclusivement. Paris, Vve Simon, imprimeur de M. l'archevêque, 12 pages d'impression, format in-12, du prix de 10 sous, commençant par la phrase suivante: «Ayant égard, nos très chers frères, aux représentations et aux l^esoins urgent.., de nos âmes et féaux les magistrats de la création du sieur de
Maupeou, cliancelier de France et finissant par ces mots :
Signé Christophe, archevêque de Paris; par Mgr : Grisel. Ce petit ouvrage, aussi plaisant que satirique, amusait beaucoup les lecteurs. On débitait qu'il avait été remis à M. le Chancelier d'une manière assez singulière : un soi-disant jardinier du monastère des Carmélites de St-Denis avait apporté de la part de M="^ Louise de France un panier de fraises au fond duquel s'étaient trouvés les exemplaires du susdit mandement et Mgr lui-même avait donné au porteur un écu de six livres. Il courait toujours des bruits sourds de négociations pour l'arrangement des affaires, mais sur lesquels on ne croyait pas cju'il lût possible d'établir aucune espérance.
Le nommé Laguery, bourgeois de Paris, est arrêté par des m.oucîies, rue d'Enfer, vers les 7 heures du soir, au moment qu'il allait entrer au Luxembourg. On le fouille et on trouvi^ sur lui un seul exemplaire de la première partie des Œufs rouges de M. le Chancelier, toute coupée. On le mène chez lui, rue du Meunier St- Victor, où l'on fait, heureusement pour lui, une perquisition vaine ; on le conduit néanmoins sur le champ dans les prisons du château de la Bastille, et quoiqu'il fût recommandé presque aussitôt par des personnes de considération, on ne laisse pas de le mettre au cachot pendant plusieurs jours, dans l'espérance de tirer de lui par ce moyen quelques aveux. On disait aussi que l'on avait arrêté à peu près vers le même temps et pour la même cause, une religieuse carme du couvent des Billettes.
2 juin. — Ce jour, les recteurs et suppôts de l'Université étaient dans la plus grande perplexité, parce qu'ils avaient appris qu'il venait d'être envoyé aux gens du Roi, du nouveau Parlement, des lettres patentes qui attribuaient au Collège Royal, place de Cambrai, les 50.000 écus qu'ils avaient en
caisse, pour commencer le bâtiment du chef-lieu sur la place de Sie-Geneviève, bâtiment dont le Roi avait vu et agréé les plans, il n'y avait pas plus de 3 mois. Par ces mêmes lettres patentes, on les dépouillait des 30.000 livres de rente annuelle qui avaient été accordées à l'Université depuis 5 ans sur les Messageries et qui avaient produit la susdite somme de 150.000 livres. On prétendait que les sieurs abbés Garnier et Batteux, tous deux professeurs royaux, avaient sollicité et obtenu ces lettres patentes. Les membres du nouveau Parlement qui avaient promis de soutenir et de défendre l'Université paraissaient ébranlés et disposés à l'abandonner, pour mieux remplir l'objet de leur institution qui n'avait été autre, de la part des ministres, que celui de pouvoir faire passer à l'enregistrement tout ce qu'ils voudraient indistinctement et sans résistance. Quoiqu'il en fût, ces lettres patentes n'étaient pourtant pas encore enregistrées le l^^ octobre suivant, tant le sieur abbé Coger, recteur, s'était donné de mouvement et avait crié partout à l'injustice.
7 juin. — • Ce jour, fête de la Pentecôte, l'archevêque de Paris, en sa qualité de prélat commandeur des Ordres du Roi, officie dans la chapelle du château de Versailles, à la messe à laquelle assistent S. M. et la fam.ille royale. On remarque que les chevaliers de l'Ordre du St-Esprit s'y trouvaient en fort petit nombre Le Roi nomme chevaliers le duc de Villeroy, le duc de Tresmes, le M'^ de Croissy, le AP® de Sourches et le M'^ de Montmorin. Mais ces cinq chevaliers avaient, disait-on, l'expectative de ne pouvoir arborer les marques de leur nouvelle dignité que lorsque l'affaire actuelle des Parlements aurait pris une tournure qui pût permettre aux princes du sang de reparaître à la Cour et conséquemment au duc de Bourbon, fils du prince de Condé, de recevoir le Cordon bleu.
1 1 juin. — Ce jour, les députés à l'assemblée générale extraordinaire du Clergé, convoquée par ordre du Roi, assistent à la messe solennelle du St-Esprit qui se célèbre en l'église des Augustins du grand couvent, à laquelle officie pontificalement le cardinal de La Roche-Aymon. L'évêque de Tréguier (Jean- Marc de Royères) prononce au milieu de la messe, selon l'usage ordinaire, un discours que l'on trouve solide, dans lequel il combattait avec force les incrédules modernes et qui contenait de très belles choses. Un conseiller, clerc inamovible du nouveau
Parlement (le sieur abbé Dupré) s'étant présenté et ayant voulu se placer au premier rang, le Suisse qui gardait les places lui ayant dit de se retirer et quelques ecclésiastiques assis au second rang, ayant dit à ce Suisse : « Vous renvoyez M. l'abbé, c'est pourtant un inamovible », l'abbé Dupré, qui dut entendre très bien ce discours, jugea à propos de se placer beaucoup plus loin. Tous les députés du premier et du second ordre, ainsi que nombre d'archevêques et d'évêques qui n'étaient point de l'assemblée, mais qui se trouvaient néanmoins à Paris, assistent à cette cérémonie, avec plusieurs autres personnes de distinction.
Le mercredi précédent, tous les députés s'étaient assemblés aux Augustins, en soutane noire et manteau long, pour y faire la lecture des procurations, et le dimanche suivant 14, ils devaient être présentés au Roi avec les honneurs qu'a coutume de recevoir le clergé quand il est en corps et l'archevêque de Toulouse (de Brienne) devait porter la parole ; l'archevêque de Lyon (de Malvin de Montazet), second président, ayant refusé de le faire, sous prétexte qu'il n'avait pas le temps suffisant pour s'y préparer.
15 juin. — Sur le soir, un particulier, allemand d'origine» arrivé à Paris depuis quelques jours, et qu'on disait y être sous la protection du prince de Deux-Ponts, est arrêté et conduit chez le commissaire Coquelin, rue Michel-le-Comte, comme soupçonné de jouer le rôle d'un personnage extraordinaire et même d'un prophète, ayant fait en apparence plusieurs guérisons miraculeuses et touchant simplement quelques personnes affligées de différentes maladies, après leur avoir demandé si elles avaient de la foi et si elles croyaient en Dieu. Le susdit commissaire ayant dressé un très long procès-verbal en présence de médecins et chirurgiens, opération qui dure plus de 4 heures, ce particulier, qui demeurait rue des INIoineaux, butte St-Roch, est conduit en carrosse par un exempt dans une maison à porte cochère de la rue Grenéta, où quelques jours après, dans la nuit, un autre exempt, avec un carrosse à 4 chevaux fie poste, vient prendre ce prétendu faiseur de miracles avec sa femme et sa fille et les conduit hors du royaume en leur notifiant de la part du Roi des défenses de ne jamais y revenir,
16 juin. — Ce jour on est informé que, par erreur, on avait arrêté et conduit à la Bastille, l'un des jours précédents, la
personne qui gardait malade ia Vve ^Jéquignon, libraire, dont un des fils avait été également arrêté ci-devant et qu'on était revenu ensuite pour enlever la domestique de la dite dame Méquignon, mais que cette fille s'était évadée pour se soustraire à toute poursuite. On apprend aussi que l'on avait arrêté et conduit à la Bastille, trois commis des fermes, savoir : le nommé Laroche et les nommés François frères, chez l'un desquels, disait-on, on avait trouvé des cachets volants à l'aide desquels ils envoyaient dans les provinces, sous le contreseing de difîérentes personnes distinguées, les écrits prohibés dont il paraissait qu'ils faisaient commerce. Le maître clerc de M^ Pépin, procureur, avait aussi été arrêté et le tout pour les Œa/s rouges, etc (1)
On annonçait un très grand nombre d'édits qui devaient ordonner différentes suppressions, telles que celles de la plus grande partie des offices de la Chambre des Comptes, des Secrétaires du Roi, des Notaires qui devaient à ce qu'on disait, être réduits à 50 au lieu de 113 et donner à chacun une somme de 100.000 livres, des commissaires auxquels on devait aussi demander des sommes, etc. Ces bruits de suppression et d'augmentation de finances répandaient la plus grande incertitude sur la conservation de la fortune des citoj'ens de tous les ordres qui se voj'aient menacés.
M. le duc de La Yrillière, le sieur abbé Terray, contrôleur général, et deux intendants des finajices se rendent, en qualité de commissaires du Roi, à l'assemblée générale extraordinaire du Clergé qui se tenait aux Augustins pour y former au nom de S, ^I. la demaàide d'un don gratuit de 10 millions. Le cardinal de La Roche- Aymon, archevêque duc de Reims et président, prononce un discours des plus courtisan. Le don gratuit est accordé et le Clergé obtient, comme par une espèce de dédommagement, que toutes les rentes ecclésiastiques sur les revenus du Roi ne seraient point soumises au quinzième nouvellement établi, comme celles des autres particuliers, mais qu'elles continueraient d'être payées sur l'ancien pied.
19 juin. — Ce jour, vers les 11 heures du matin, la Vve Méquignon, libraire, rue de la Juiverie, dont l'un des fils, âgé de 20 ans, avait été arrêté quelques jours auparavant, est égale- Il) Sur ces diverses arrestations et détentions, voyez les n°s 4924-4929 des listes établies par M. F. Funck-Brentano.
ment arrêtée elle-même dans sa propre maison, quoiqu'on n'eût rien trouvé dans la perquisition qui y avait été faite. Elle est conduite sur le champ dans les prisons du château de la Bastille. On parlait aussi d'un tailleur qui avait été pris et mis au For-l'Evêque, comme étant l'agent des trois commis des fermes qu'il avait dénoncés et chez lesquels on prétendait qu'il avait été trouvé des listes de toutes les personnes auxquelles ils fournissaient toutes les nouveautés contraires aux opérations de M. le Chancelier. On ne faisait autre chose que d'arrêter journellement nombre de particuliers sur le simple soupçon d'avoir eu quelque part à la distribution des Œufs rouges. Le mardi suivant, 23 du même mois, on assurait très positivement que le nombre des personnes constituées prisonnières à la Bastille était déjà de 17, et que dans peu, il serait encore beaucoup plus considérable.
21 juin. — Ce jour, on publie au prône de l'église paroissiale de St-Landry en la Cité, une ordonnance de M. l'archevêque de Paris, par laquelle il était indiqué une visite pastorale pour le dimanche 5 juillet suivant, à l'efîet de procéder à l'examen du spirituel et du temporel de cette église dont les marguilliers étaient en fort mauvaise intelligence avec leur curé. On débitait que M. l'archevêque commençait par cette petite paroisse dont le curé (le sieur Bouthet de la Richardière) lui était servilement dévoué, pour passer ensuite successivement à toutes les autres, et qu'il n'avait d'autre objet que celui de détruire, s'il lui était possible, les fabriques et de concentrer l'administration du temporel dans celle du spirituel, au moj^en de quoi les curés se trouveraient maîtres absolus dans leurs paroisses. Peut-être aussi le prélat n'avait-il d'autre but dans cette visite que celui de mettre fin aux divisions qui subsistaient depuis longtemps entre le curé et les marguilliers qui, de leur côté, avaient, disait-on, formé opposition à l'exécution de cette ordonnance.
22 juin. — Ce jour, M^ Jacques de Vergés, premier avocat général, fait en la Grand Chambre du nouveau Parlement son plaidoyer dans la cause d'entre les libraires Lebreton et Briasson, Luneau de Boisjermain et 7 autres intervenants, par rapport aux souscriptions du Dictionnaire encyclopédique. Cette cause avait occupé 8 ou 10 audiences, pendant lesquelles le sieur Luneau avait plaidé lui-même à la barre de la Cour ; le si'ur Gcrbier de La Massiinve avait défendu les libraires avec
son éloquence si connue et les sieurs Bellot et Sainctin Le Blan avaient parlé pour les intervenants. Il n'avait été donné par les libraires pendant tout le cours des plaidoiries qu'un seul précis de toute la cause, très bien fait, en 42 pages d'impression in-4, imprimé chez le sieur Lebreton et signé de M^ Boudet, avocat, et le jour du jugement une exposition de la diffamation dont les libraires associés à l'Encyclopédie demandaient une réparation authentique, 7 pages d'impression in-4, contenant des extraits du mémoire du dit sieur Luneau avec des observations à mi-marge, signé de M^ De Junquières, avocat. Le plaidoyer de M^ de Vergés qui parut assez bien fait contenait de vives sorties, tant contre le sieur Luneau que contre les libraires ; il ne ménageait pas plus l'un que les autres et il le termine après avoir parlé pendant une heure et demie, par des conclusions qui tendaient à ce que les parties de jM^ Bellot et de M^ Le Blan fussent reçues parties intervenantes et qu'avant faire droit, il fût ordonné que par devant deux commissaires de la Cour et en présence de leur avocat général, il fût dressé procèsverbal par deux experts dans l'art de l'imprimerie choisis par les parties et un troisième expert choisi par la Cour des retranchements faits dans l'édition de V Encyclopédie relativement au nombre de lignes à chaque page et de lettres à chaque ligne, du produit total de ces lettres et de ces lignes qui se trouvait dans le prospectus, distraction faite des lettres indicatives placées au haut des pages et en ajoutant au produit total de ces diminutions les 40 sols demandés de plus par les libraires sur chaque volume et les 6 livres par eux exigés pour frais de port et d'emballage ; pour le dit procès-verbal rapporté en la Cour, être d'après l'examen d'icelui fait droit sur toutes les demandes des parties et ordonné ce qu'il appartiendrait et sur ses plus amples conclusions ordonner que les anciens arrêts et règlements de la Cour concernant les délateurs seraient exécutés selon leur forme et teneur, que la requête du sieur Luneau fût et demeurât supprimée, que défenses fussent faites à M" Cour-
neau, son avocat, d'en signer à l'avenir de pareille, etc., etc
Les susdites conclusions ne sont point adoptées par la soidisante Cour, qui ordonne simplement crue la cause [aille] en délibéré au rapport du sieur Goudin, ci-devant conseiller de la Cour des Aides. On ne savait trop si l'on devait regarder ce jugement comme de rigueur ou de faveur pour les libraires.
27 juin. — Ce jour, à midi, Pierre Chapelle de Jumilhac, évèque de Lectoure, l'un des députés à l'assemblée générale du Clergé, qui se tenait pour lors extraordinairement aux Augustins, par ordre du Roi, décédé rue du Paon, à l'hôtel de Tours, quelques jours auparavant, d'une goutte remontée, âgé de 55 ans, est inhumé avec beaucoup de pompe dans le chœur et au pied du maître-autel de l'église de St-Côme, sa paroisse. Une partie des archevêques et évêques députés à l'Assemblée et plusieurs autres prélats assistent à son convoi. Sa maladie avait été si prompte qu'il n'avait pas été possible de lui administrer les sacrements.
30 juin. — Le sieur Goudin, ci-devant conseiller à la Cour des Aides et conseiller de la Grand Chambre du nouveau Parlement, ayant fait son rapport dans l'affaire d'entre les sieurs Luneau de Boisjermain, Lebreton et Briasson, libraires-imprimeurs de l'Encyclopédie, sur laquelle il avait été ordonné un délibéré le lundi précédent, 22 du même mois. De 24 juges qui assistaient à ce rapport, 12 ayant été d'avis de condamner les libraires et les 12 autres, parmi lesquels se trouvaient les conseillers-clercs, le rapporteur et le Premier président ayant opiné au contraire pour leur faire gagner leur procès, on prend le parti, vu ce partage, d'ordonner un appointement à mettre au rapport du même conseiller, le sieur Goudin, ce qui renvoyait fort loin, et peut-être arrêtait pour toujours le jugement de cette affaire dont on avait tant fait de bruit.
2 juillet. — Ce jour on commence à répandre dans le public un nouvel imprimé de 98 pages, format in-12, du prix de 36 sols, portant pour titre unique, à la première page, ces paroles en lettres capitales : C'est tout comme chez nous, employées sans doute à cause du plaisir qu'elles avaient déjà fait à M'^^ la Dauphine lorsqu'elle avait lu la lettre à M^ Jacques de Vergés, avocat général du nouveau Parlement, et suivies d'une petite préface, à la suite de laquelle on trouvait, d'un côté la sentence sur la cause du fiscal général, comme étant chargé d'une part d'être accusateur contre le C'° Jean-Frédéric Struensée ; d'autre part, de l'autre côté, la sentence projetée de la Nation française, accusateur contre Charles-Augustin-Nicolas-René de Maupeou. Cette sentence, absolument calquée sur celle du susdit ministre du Roi de Danemarck, offrait le détail et le tableau frappant des délits dont s'était rendu coupable le
Chancelier de France envers la Nation. A l'avant-dernière page on lisait ces mots : De la commission royale et nationale, le 11 juin 1772. Ici seront placées les signatures de dix-huit millions de Français. L'approbation roj^ale de la sentence projetée était terminée par ces mots : Ecrit dans notre cœur royal le 13 juin 1772, signé : Louis le Bien-Aimé. On prétendait que ce nouvel écrit était destiné à être mis dans les mains de M. le Dauphin qui avait paru faire lui-même, en lisant la Gazette de France, l'application de la sentence du C*"^ de Struensée.
8 juillet. — Ce jour, sur le soir, M. le lieutenant de police et le Prévôt des Marchands (de La Michodiére), s'étant rendus tous deux au Cours-la-Reine, pour se trouver au passage du Roi qui, revenant de Choisy, devait traverser la rivière aux Invalides sur le bac pour aller ensuite souper et coucher au château de la Muette, d'où il devait partir le lendemain matin pour Compiègne S. M. d'vm air alïable, prend par la main M. de Sartine, le sépare d'avec le Prévôt des Marchands et cause avec lui pendant un certain espace de temps, d'un air qui annonçait beaucoup de bienveillance. Le public est fort satisfait de la confiance que le Roi paraissait avoir en ce magistrat qui s'en montrait si digne dans toutes les circonstances.
19 juillet. — Ce jour, il se répand que sur ce que l'ambassad 'ur du roi d'Espagne en Cour de Rome avait été chargé par son maître de fiùre ouprés du Pape Clément XIV les plus vives instances pour la dissolution totale de l'Institut des Jésuites, et sur ce que S. S. avait fait réponse qu'Elle était barrée à cet égard dans ses opérations par le ministère de France, S. M. le Roi Catholique prenait le parti d'envoyer en France un autre ambassadeur à la place du C*^ de Fuentès qui avait fini son temps, et que cet ambassadeur serait chargé de faire connaître au Roi Très Chrétien d'une manière claire et précise ses véritables intentions sur ce point important.
23 juillet. — On apprend qu'il y avait eu dans le château de Bicêtre une espèce de révolte qu'on n'avait pu apaiser cju'en faisant venir main forte de Paris ; on disait quheunaisement il n'y avait eu dans cette révolte qu'une seule personne de tuée et une autre de blessée.
27 juillet. — Ce joui, vers 5 heures du soir, le tonnerre tombe sur le clocher de l'église paroissiale de St-Jean-en-Grève,
il n'y cause d'autre dégât que celui de faire tomber quelques ardoises de la couverture et de casser la patte du mouton étant à côté de la figure de St-Jean, représenté en pierre.
2 août. — Dans la nuit de ce jour au lendemain lundi 3 août, Louise-Marie-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, accouche au château de Chantilly d'un prince, auquel le Roi donne le nom de duc d'Enghien (1). Cet événement cause la plus grande joie dans les deux maisons d'Orléans et de Condé, ainsi qu'au plus grand nombre des citoyens qui voj'aient avec satisfaction les rejetons de princes devenus chers à la Nation par leur conduite ferme et généreuse, relativement aux circonstances actuelles,
5 août. — Le sieur de Goezman, Conseiller de Grand'Chambre, ayant terminé aux Chambres assemblées du nouveau Parlement le rapport de l'information dans l'affaire des écrits antichanceliers, qu'il avait commencé le lundi précédent, il est décerné décret de prise de corps contre tous les prisonniers qui se trouvaient pour lors à la Bastille, à l'exception de deux seulement. A en juger par les apparences cette affaire prenait une tournure assez sérieuse.
6 août. — Ce jour, on juge en la Grand'Chambre du nouveau Parlement le procès qui y était depuis plus de trois mois, entre le sieur marquis de Bombelles et la demoiselle Camp, de la religion prétendue réformée, qu'il avait soi-disant épousée en premières noces. Le mariage est déclaré nul sur les conclusions de M. l'avocat général de Vaucresson ;il est adjugé à la demoiselle Camp une somme de 12.000 livres, et à l'enfant qu'elle avait eu dudit sieur marquis de Bombelles, une pension de la somme de 600 livres, de laquelle il devait être fait fonds, cette enfant devant être mise dans un couvent pour y être élevée dans la religion catholique, apostolique el romaine.
Le procès pendant entre le duc de Pecquigny, fils de feu duc de Chaulnes et la duchesse douairière de Chaulnes, relativement à la substitution faite par ledit feu duc son père, avait été aussi jugé deux jours auparavant en la même chambre au désavantage du duc de Pecquigny qui se trouvait, disait-on, réduit par ce moyen à 10.000 livres de rente, somme bien modique
(1; Fusillé dans les fossés du forb de Viuceniies, le 21 mars ISOl. Mes Loisirs. Tome L 23
pour satisfaire les fantaisies de ce jeinic seigneur qui en avait de très bizarres.
13 août. — L'avocat Linguet, plaidant une cause en la Chambre de Tournellc du nouveau Parlement, ménage fort peu MM. les Inamovibles et ose se plaindre amèrement, quoique à mots à demi-couverts, de la perte des diflérents procès, dans lesquels il avait fait le personnage de défenseur, savoir ceux de Mme d'Olonne, de M. le C^e de Morangiès et de W^^ de Bombeiles. Il ose même attaquer le ministère public d'une telle manière que ÎM"^ de Vergés, avocat général, qui était présent, s'en trouve offensé au point de prendre sur le champ des conclusions contre le dit M^ Linguet. La Cour, délibérant sur les conclusions, ordonne qu'il serait remis au lendemain à statuer sur icellcs. Quelques personnes faisaient courir le bruit que le Coryphée et Forncment du Palais Moderne pourrait bien être décrété de prise de corps.
25 août. ■ — Dans la nuit de ce jour au mercredi suivant, le R. P. INIirasson, religieux barnabite, est arrêté dans son couvent au clocher où il s'était réfugié, après perquisition faite de sa personne dans tous les lieux réguliers, dans sa chambre et sous le maître-auîel de l'église, et conduit à la Bastille comme soupçonné d'avoir part à la distribution des écrits antichanceliers et comme dénoncé, disait-on, par l'avocat Prudhomme, son ami, lequel avait été arrêté le 21 juillet précédent. Le commissaire de Rochebrunc avait reçu les ordres pour cet enlèvement dès le samedi précédent, mais n'avait pu les mettre à exécution à cruse de l'absence de ce religieux qui avait passé les fêtes à Fontenay-aux-PvOses. Ainsi l'on continuait de tourmenter et de vexer des citoyens de tout état pour des écrits dont personne ne croyait qu'il fût possible d'arrêter le cours. Depuis environ trois semaines, le R. P. Livoy, aussi religieux barnabite, avait été contraint de quitter la maison de Paris pour se retirer à Etampes, M. l'archevêque ayant signifié au P. de Lagarde, supérieur, cju'il interdirait tous ses religieux si ce père restait dans son diocèse, sur quoi il est bon d'observer qu'il était déjà interdit par ce prélat depuis plusieurs années, ainsi que le P. Mirasson, qu'on disait être âgé de 70 ans au moins. La perquisition dans le couvent des Barnabites avait duré jusqu'à près de minuit, depuis 9 heures et demie du soir qiie le commissaire avait fondu dans la maison, accompagné de 12 personnes au
moins, fort peu de temps après que le P. Mirasson y avait été rentré.
6 septembre. — Dans la nuit de ce jour au lendemain lundi 7 septembre, on essuie à Paris et aux environs un orage très considérable, accompagné de pluie et de grand vent, !e tonnerre tombe à 1 heure du matin sur le clocher de l'église du village de Boulogne, où l'on sonnait les cloches. Les 4 sonneurs tombent évanouis du clocher sur la route de la hauteur de 12 pieds ou environ. Un de ces sonneurs meurt le surlendemain du saisissement. Le tonnerre, après avoir dépouillé en partie la flèche de sa couverture et fendu une grosse poutre dans le clocher, descend dans l'église le long de la chaîne qui soutient le Christ de la grille du chœur, puis se promène dans les deux chapelles collatérales où il gâte de la dorure en différents endroits, noircit les deux tableaux du fond des autels qui avaient été posés la veille, enlève un assez gros morceau de pierre d'un des piliers montant de la grille du chœur, qu'il porte sur les marches du maître-autel dont il brunit aussi le tableau, noircit également la dorure de cet autel qui venait d être réparé à neuf en différents endroits, enlève im morceau de bois du rétable et sort ensuite par un trou qu'il fait dans la muraille et qu'on eût dit avoir été percé avec une vrille. Il avait encore endommagé plusieurs toises de la couverture du chevet de l'église qui avait été achevé la veille. On évaluait le dégât fait dans cette église à la somme de 1.200 livres. L'ouragan se fait sentir violemment à Paris, dans la place de Louis XV où il renverse plusieurs boutiques des marchands de la foire St-Ovide, avec perte assez considérable pour ces marchands. Dans le jardin des Tuileries, il déracine quelques gros arbres, culbute, brise et disperse un monceau de chaises qui étaient rangées en pyramide près de la grande allée et dont quelques-unes tombent même dans le grond bassin. Il y avait encore eu dans la nuit du samedi au dimauclic précédent un autre orage assez considérable.
ÎO septembre. — Ce jour se fait en l'abbaye royale des Chanoines réguliers de la Congrégation de PYance, dite de Sic- Geneviève, l'ouverture du Chapitre général, qui s'y lient ordinairement tous les trois ans, pour procéder au choix d'un abbé, supérieur général de la dite congrégation. On y voit comme en 1769 des commissaires du Roi : l'archevctiue d'Arles (de Jumilhac) et l'évêquc de Rhodez (Champion de Cicé) y assistent
en cette qualité. Il n'était plus question comme par le passé d'élire 1 abbé dès le premier jour et de procéder ensuite aux autres opérations concernant les affaires de la Congrégation. On remettait l'élection de l'abbé pour la dernière des séances auxquelles devaient présider les commissaires du Roi. Il était facile de voir par cet arrangement qu'on cherchait à enlever la liberté â tous les corps et qu'on voulait déroger en tout aux anciens usages.
1 6 septembre. — On commence en la maison du Noviciat des ci-devant soi-disant Jésuites, rue Pot-de-Fer, faubourg St- Germain, une vente de différents effets qui avaient appartenu aux RR. PP. Cette vente, qui devait durer les jours suivants, se faisait au profit des créanciers de la Société et ce, en vertu d'arrêt de nos Seigneurs du nouveau Parlement, ainsi qu'on le voyait affiché dans tous les quartiers de Paris. Une partie de ces effets était venue de province, entre autres un magnifique tableau original du Tintoret, venu de Lyon, représentant J.-C. au jardin des Olives. On assurait que la ville de Paris avait fait l'acquisition moyennant la somme de 400.000 livres de tous les bâtiments de cette maison pour y placer le séminaire de St-Sulpice, afin qu'on pût démolir ensuite l'ancien bâtiment de ce Séminaire pour former une grande place en face de l'église paroissiale de St-Sulpice, ce qu'on prétendait devoir bientôt s'exécuter.
22 septembre. — Ce jour, à 3 heures après midi, le roi arrive du village de St-Ouen (où S. M. avait soupe la veille chez le prince de Soubise), avec 28 tant des seigneurs que des dames de la Cour, parmi lesquelles on avait remarqué la C^^^s^^^ du Barry, la C'esse de Talmont, la duchesse de Mazarin, la duchesse de Mirepoix et la duchesse d'Aiguillon, à la tente qui lui avait été préparée près du nouveau pont de Neuilly-sur-Seine, pour en voir le décintrement qui s'opère en un clin d'œil aussitôt l'arrivée de S. M., non sans un grand bruit, beaucoup de poussière et une aspersion d'eau assez considérable dans tous les environs. Le Roi demeure une petite demi-heure à faire l'examen de tous les travaux, pendant lequel temps il fait beaucoup de questions au sieur Peronnet, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. Le Roi avait dans son carrosse quatre dames et quatre seigneurs. La C^esse du Barry était arrivée dans un carrosse séparé en même temps que le Roi, ainsi que le Chancelier de Meaupeou et l'abbé Tcrraj^ contrôleur général, mais on n'y voit aucun prince, ni princesse de la famille royale, attendu.
disait-on, qu'ils avaient fait difficulté de se trouver dans la tente du Roi, sachant que la C'^^s^ du Barry devait y être. M. de Sartine assiste aussi à cette fête et le Roi lui adresse plusieurs fois la parole avec bonté. Le sieur Péronnet avait fait imprimer aux frais des Ponts et Chaussées chez le sieur Lottin l'aîné, imprimeur-libraire, rue St- Jacques, 15.000 billets de différentes couleurs, c'est-à-dire des verts, des rouges, des jaunes et des blancs, tous pour deux personnes. On offrait aux personnes qui avaient eu des billets verts, des glaces, des poulets froids, du pâté et du jambon à manger sans sortir de leur place. Quant à celles qui avaient eu des billets rouges, il y avait des tables toutes dressées et servies auxquelles elles avaient la faculté de s'asseoir. Tout ce monde rassemblé et placé sur des échafauds ou estrades, soit sur terrain plat et uni, formait un coup d'oeil assez agréable. Les Gardes du corps et le sieur Péronnet avaient aussi leur tente où l'on devait servir un repas splendide, sans parler d'un limonadier de Paris, qui avait obtenu un terrain vaste qu'il avait fait préparer pour y donner des rafraîchissements et un bal qui devait durer toute la nuit. On avait distribué à chacun des ouvriers une veste bleue, une culotte blanche, un chapeau avec une aigrette, un écu de six livres, un pain, une bouteille de vin et un cervelas. Après que le Roi eut tout examiné, S. M. passa sur le nouveau pont avec toute sa suite pour aller voir le chemin neuf qui était au-delà, d'où elle se rend ensuite au château de Luciennes, chez la C'^^^se fX^ Barry qui suivait, ayant dans son carrosse le C^^ de Lamarche, prince du sang. Il n'arrive à cette fête aucun autre accident que celui de deux ouvriers cjui périssent lors du décintrement, tant on avait pris de précautions pour y établir le bon ordre et en bannir la confusion. Les maréchaussées avaient fait des patrouilles à plusieurs lieues à la ronde quelques jours auparavant pour empêcher qu'aucun mendiant ne se trouvât sur le passage du Roi. Indépendamment de ce que toutes les avenues étaient fermées pour la populace, et la Garde fort nombreuse, on avait affiché la veille dans tout Paris et aux environs un avis imprimé : De par le Roi et i\/. le lieutenant de police, lequel prévenait le public que personne n'entrerait en voiture, ni même à cheval dans le village de Neuilly et qu'on n'y serait plus reçu, même avec des billets, passé une heure après midi.
26 septembre. — Ce jour il se répand que le lundi précédent
21 du même mois entre 1 et 2 heures du matin, quatre Conseillers d'Etat, à la tête desquels se trouvait I\I. de Sartine, lieutenant de police, s'étaient transportés au Temple et avaient demandé à parler à M. le prince de Conti, Grand Prieur, de la part du Roi ; qu'introduits auprès de ce prince qu'on avait réveillé exprès, ils lui avaient témoigné d'abord tout ce qu'il leur en avait coûté pour obéir à des ordres qu'ils n'avaient pu se dispenser d'exécuter ; après quoi, ils lui avaient notifié qu'ils étaient chargés de faire perquisition, non pas dans l'enclos du Temple, parce que S. M. était persuadée qu'il ne s'y faisait rien contre les règles, mais dans l'appartement même de S. A. et toutes les dépendances, à quoi le prince avait répondu qu'il était très soumis aux ordres du Roi et qu'il y satisferait aussitôt qu'on les lui aurait exhibés. Les ordres exhibés, il avait commencé à retourner sur le champ toutes les poches de l'habit qu'il avait porté la veille, puis exigé de Messieurs les Conseillers d'Etat qu'ils en fissent autant. Après quoi il les avait conduits lui-même partout où ils voulurent aller, leur avait ouvert tous les bureaux, secrétaires, armoires, etc. ; qu'ime seule chambre d'un de ses gens qui était absent s'étant trouvée fermée, il avait exigé d'eux qu'ils missent le scellé sur la porte et qu'ils vinssent le lendemain en faire l'ouverture : que l'opération achevée, le prince avait envoyé chercher deux notaires, auxquels il avait fait dresser un procès-verbal en bonne forme de tout ce qui venait de se passer et du peu de succès de la perquisition qui pourtant avait été des plus exactes ; qu'ensuite il avait congédié ces ISIessieurs, s'était recouché, et le lendemain matin, d'assez bonne heure, était parti pour Chantilly, où se trouvaient pour lors les autres princes, pour leur faire part de cet événement, à l'occasion duquel ils avaient pris le parti d'adresser au Roi, dans le moment même, une lettre par laquelle ils témoignaient leur surprise et en même temps leur douleur de ce que S. M. avait pu les soupçonner et prendre de la défiance sur leur compte ; qu'ils seraient très fâchés de jamais rien faire qui pût lui déplaire et qui fût contraire au bien de l'Etat et au respect qu'ils lui devaient ; qu'ils le suppliaient de vouloir bien entrer ù l'égard des princes de son sang dans des dispositions plus favorables. Bien des personnes regardaient toute cette histoire comme une fable, tandis qu'un grand nombre d'autres en soutenaient la vérité. Le temps seul pouvait procurer sur ce fait les éclaircissements désirés.
1^'' octobre, — Ce jour, dans l'après-midi, les religieuses de la Congrégation de la ville de Compiègne (1), diocèse de Soissons, arrivent à Versailles, diocèse de Paris, en 8 carrosses à 4 chevaux, au nombre, disait-on, de 32 seulement, 12 ayant refusé de venir et demandé à être dispersées dans d'autres couvents à leur choix. Elles y sont installées dans le magnifique couvent qui venait d'y être bâti sur les dessins du sieur Miquc, architecte, par les soins de M^^ Adélaïde de France, des deniers laissés par la feue reine, sa mère, dont elle avait été chargée d'exécuter les intentions à cet égard ; par le sieur Madier, archiprêtre, curé de St-Séverin, à Paris, confesseur de M™^ Victoire de France, nommé supérieur ecclésiastique de ce nouveau monastère, par M. l'archevêque de Paris et par le sieur abbé Adhenet, chanoine de l'église de Paris et promoteur général du diocèse. La princesse s'y était aussi trouvée pour recevoir ces religieuses qui devaient se croire transportées dans un Louvre, puisqu'elles allaient avoir chacune trois pièces de pleinpied (savoir chambre à coucher, cabinet et garde-robes) et que les bâtiments y étaient superbes. Ce couvent était composé de trois corps de logis, dont le premier pour les religieuses, le second pour les jeimcs pensionnaires et le troisième pour les pensionnaires en chambre. Il ne restait plus que l'église à achever, dont il n'y avait encore que le sanctuaire de fait. Le Roi était venu voir ce couvent le mardi précédent, jour de St Michel, et y avait été reçu par Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire de France, ses filles. Le lendemain vendredi, on fait voir à toutes ces religieuses ce qu'il y avait de curieux dans le parc et le château de Versailles et on ne les soumet pour cette raison que le samedi suivant à la stricte clôture.
3 octobre. — Ce jour, on voyait presque achevées les deux terrasses qu'on avait jugé à propos pour soutenir de droite et de gauche les terres du jardin de l'Infante qu'on avaitouvert et coupé pour former un très large passage qui devait communiquer du quai du Louvre à la barrière des Sergents, rue St- Honoré, par le cul-de-sac du Coq, où les prêtres de l'Oratoire faisaient élever en même temps, sur la droite on sortant du Louvre, un magnifique bâtiment qui devait faire partie de leur
(1) Chanoinc3sc.5 régulières de St- Augustin instituées par rab))'- Clémcn', aumônier du roi StanisL^s et f)rot%>ks par Marie Leoz'aska. L-.' couvinb es': depuis 1807 le lycée de la ville de Versailles.
maison. Quoiqu'on eût travaillé tout l'été à ce passage, il n'était pas encore dans le Louvre même en l'état convenable pour que les voitures pussent y passer.
8 octobre. — Ce jour, à 7 heures du soir, le corps de Jacques- Christophe Langlois, ancien maître à danser, décédé le mardi précédent en sa grande maison, rue du faubourg St-Jacques, âgé de 70 ans, est présenté en l'église collégiale de St-Benoît sa paroisse, puis ensuite transporté en l'église des Prêtres de la Doctrine Chrétienne de St-Julien-des-Ménétriers, rue St- Martin où il est inhumé au milieu de la nef de cette église, dont le terrain, à l'exception de celui du chœur, appartenait de tous temps à la communauté des maîtres de danse qui avaient fait faire à leurs frais ce transport qui leur avait coûté la somme de 80 livres, pour mieux établir leur droit de propriété et de sépulture pour chacun d'eux qu'ils n'avaient point fait valoir depuis 80 ans. Ils n'éprouvent en cette circonstance singulière aucime opposition, ni aucune espèce de réclamation de la part des supérieurs des prêtres de la Doctrine Chrétienne, qui connaissaient sans doute la légitimité de leurs prétentions à cet égard.
10 octobre. — On voit arriver sur le soir dans les prisons de la Conciergerie du Palais, 11 hommes et 6 femmes, tous chargés de fers, qui venaient de Laon, où leur procès avait été instruit et jugé en première instance ; c'était, disait-on, une petite troupe de voleurs dont le chef avait pris le nom de Mandrin.
19 octobre. — Ce jour, on est informé que le C'^^ de Sade qui le jour de Pâques (3 avril 1768) avait commis à l'égard d'une pauvre femme dans une maison de campagne du village d'Arcueil, une action si horrible, venait d'être condamné le mois précédent par arrêt rendu au Parlement d'Aix, a être décollé et son corps jeté au feu, pour avoir, de concert avec son domestique, empoisonné sa femme à cause de la passion violente qu'il avait conçue pour sa belle-sœur qui était chanoinesse et du commerce incestueux qu'il avait eu avec cette belle-sœur ; que par le même arrêt, son domestique avait été condamné à être pendu et jeté au feu, comme complice du même crime, mais que l'exécution de cet arrêt ne s'était faite que par effigie, attendu que l'un et l'autre étaient passés en Hollande (1).
(1) Ea rtalité, le trop fameux monornano étaii pa.'si en Italie, avec l'appui et la connivence de sa propre femmo dont le dévouement réusjit plusieurs fois à lui ëp magner le châtimcnb de ses crimes.
20 octobre. — Ce jour, on est informé que le R. P. Mercier, bibliothécaire de Ste-Genevièvc, abbé régulier de l'abbaye de St-Léger, diocèse et ville de Soissons, qui depuis 6 ans qu'il avait été nommé à cette abbaye par l'évêque d'Orléans, alors pourvu de la feuille des bénéfices, avait trouvé le moyen de demeurer à Paris, malgré son supérieur général, venait enfin d'y être relégué par une lettre de cachet que l'archevêque d'Arles, l'un des deux commissaires du Roi au Chapitre général de la Congrégation, avait sollicitée et obtenue, d'après les plaintes portées par les principaux membres de ce chapitre contre ce religieux cjui cherchait à nuire à tous ses confrères par ses intrigues.
22 octobre. — Ce jour et les suivants, se fait par autorité de justice la vente des livres et autres effets du sieur Duboc, conseiller de l'ancien Châtelet, cousin germain de mon épouse, en sa maison sise rue St-Louis-au-Marais, au coin de la rue St- Gilles, lequel était disparu dans la nuit du 22 au 23 octobre 1772, et dont la famille n'avait pu avoir depuis ce temps aucune nouvelle. Tous les biens avaient été saisis à la requête de la dame Vve Duboc, sa mère, qui avait transigé avec ses créanciers, ainsi qu'avec la dame Micault d'Harvelay qui avait gagné contre le susdit sieur Duboc, au nouveau Châtelet et au nouveau Parlement, un procès relativement au mur mitoyen de sa susdite maison, procès qui avait donné lieu à son départ et à l'occasion duquel il avait été fait, tant de part que d'autre pour 8.000 livres de frais que la dite dame Micault avait consenti de payer, moyennant que le dit mur mitoyen serait reconstruit en entier à frais communs. Ce mur venait d'être achevé et l'on espérait tirer de cette maison 9.000 livres de loyer.
25 octobre. — Ce jour, on est informé que le R. P. Alexis Brun, religieux barnabite et curé du village de Passy, près Paris, depuis 1759, venait de mourir et d'être remplacé par le R. P. Noguicr que M. l'archevêque avait choisi par préférence au R. P. Lagarde, l'un des trois sujets qui lui avaient été présentés, suivant l'usage ordinaire, par ?\I. Bernard de Boulainvilliers, prévôt de Paris et seigneur du dit lieu.
31 octobre. — Ce jour, on est informé que grâce aux bons soins, aux mouvements et aux intrigues du duc de Fitz- James, commandant dans la province de Bretagne, le don gratuit de
362 SOURNAL DE HARDY [1772]
2 millions venait d'être accordé, par les soi-disant Etats dont l'ouverture s'était faite à Morlaix le 21 du même mois, tout autrement qu'en la forme ordinaire et accoutumée, puisque les barons bretons, sans excepter même le duc de Villeroy, avaient tous refusé la place de Premier Président de la noblesse et que le plus grand nombre de nobles de cette province les mieux intentionnés avaient cru devoir s'en absenter, soit par crainte, soit par d'autres motifs, mais que les esprits n'en étaient pas pour cela plus tranquilles. L'accord du don gratuit n'avait été fait cependant qu'avec de certaines clauses et sous des conditions auxquelles on était bien persuadé que le Gouvernement n'aurait aucun égard, parce qu'elles tendaient au rétablissement de toutes choses sur l'ancien pied.
11 novembre. — Ce jour, le bruit se répand que les députés de la noblesse de Normandie, qu'on disait avoir été si mal accueillis de M. le duc d'Orléans dans l'audience qu'ils avaient fait solliciter auprès de ce prince, pour l'entretenir de leur réclamation, venaient d'être arrêtés et conduits dans les prisons de la Bastille. On assurait que tous les gentilshommes de cette province se réunissaient pour demander avec instance le rétablissement de leurs tribunaux, ce qui paraissait contredit parce qu'on disait d'ailleurs, que le lieutenant-colonel de la Légion de Soubise était parti pour cette province avec des ordres de faire rétracter par menaces la signature de tous les gentilshommes qui formaient l'espèce de Confédération qu'on avait si grand intérêt de dissoudre et d'anéantir. On prétendait qu'à la Cour on ne s'était occupé, pendant tout le voyage de Fontainebleau qui se passait fort tristement, que de cette seule affaire, qui ne laissait pas de causer de l'inquiétude au ministère.
13 novembre. — Ce jour, dans l'après-midi, on apporte de la douane à la Chambre Syndicale des Libraires-Imprimeurs, où j'étais encore en qualité d'adjoint, pour y être visité suivant l'usage ordinaire, un paquet de livres, tiré d'une malle appartenant à un nommé Perrot, venant de Calais. Nous sommes fort étonnés, lors de l'ouverture de ce paquet, d'y trouver im exemplaire de la Correspondance secrète entre M. de Maupeou, Chancelier de France, et de M. de Sorhouet, première partie seulement, in-8, nouvelle édition très bien imprimée, à la fin de laquelle se trouvaient les deux fameuses odes connues sous le titre de Chancclières, et plus surpris encore d'y apercevoir un
exemplaire de l'Histoire de Dom B.... portier des Chartreux, très jolie édition, avec figures en taille-douce sous la date de 1771, in-8(l), à la tête duquel nous remarquons une épître dédicatoire plus infâme que le livre même et dont nous sommes singulièrement frappés. Elle commençait par ces mots : Au sieur de Sartine qui, sous le titre spécieux de Lieutenant de Police, est la quintessence de la méchanceté vomie par les Enfers et le bourreau des Libraires et finissait par ceux-ci : Je suis, s'il te plaît, et bien loin de tes pattes, autant honnête homme que toi, fieffé coquin. L'Editeur. Cette épître dédicatoire contenait au surplus les injures les plus atroces, de vraies sottises des Halles, en un mot des choses trop fortes pour qu'elles pussent faire la moindre impression sur l'esprit des personnes tant soi peu raisonnables : par exemple, elle imputait à ce magistrat tout à la fois respecté et chéri, une avarice sordide, et d'être enfin le chef d'une troupe de brigands, de fripons et de scélérats dont le sieur d'Hémery était le porte-enseigne. On attribuait cette épître au sieur Chevrier, auteur de l'ouvrage intitulé le Colporteur, réfugié en Hollande (2) et l'on prétendait qu'elle n'avait point été destinée à être mise à la tête du Portier des Chartreux. Après beaucoup d'indécision sur le parti que nous avions à prendre dans une circonstance aussi délicate et différents avis ouverts et proposés, tels que celui de déchirer cette épître dédicatoire et de l'anéantir en la livrant aux flammes, ou celui de porter sur le champ deux volumes chez M. de Sartine pour les lui remettre en mains propres, il est enfin arrêté, les deux particuliers qui avaient réclamé se trouvant partis et ayant emporté le surplus de leur paquet, qu'on s'en tiendrait à la suspension de ces deux articles sur le registre et à l'envoyer au ^Magistrat en la forme ordinaire ; mais le sieur Desfontaines,inspccteur de la librairie, qui remplaçait le sieur d'Hémery absent, s'étant retiré et les opérations de la Chambre se trouvant achevées, je juge à propos de rendre compte de ce fait à une personne sensée qui me donne le conseil de partir dans le même instant avec les deux volumes en question, et de me rendre chez M. de Sartine pour les lui remettre. Je crois devoir me rendre à cet avis et après l'avoir communiqué à i\I. Jombert, syndic; je me transporte cfïectivemcnt le
(1) Edition signalée, mais non décrite, dans la Blhl'ojraplde G-ay efc que la Bibliotlièqje nationale m xiossèie pis.
(2) Chevrier était mort dopuis 10 ans, ;\ Amsterdam, le 2 juillet 17G2.
soir même, accompagné du sieur Didot l'aîné, l'un de mes collègues, chez le Magistrat qui nous donne audience, nous fait l'accueil le plus favorable, réitère plusieurs fois ses remerciements, nous témoigne que nous lui faisons beaucoup de plaisirs et paraît sensible surtout à ce que nous lui déclarons que nous avions été saisis d'un tel mouvement d'indignation contre le premier homme du monde qui peut-être eût jamais osé dire du mal de lui, que peu s'en était fallu que nous n'eussions déchiré et jeté au feu l'infâme épître dédicatoire du livre abominable que nous lui remettions ; mais que, toutes réflexions faites, nous avions cru déroger à l'usage ordinaire de suspendre ces sortes de livres et de les lui remettre nous-mêmes, sur le champ, pour qu'ils ne demeurassent pas plus longtemps entre nos mains ; il nous dit que cela était très honnête de notre part. En combinant après coup les différentes circonstances de cet événement singulier, comme nous n'ignorions pas que le Corps de la librairie et imprimerie avait dans le moment présent un très grand nombre d'ennemis, il nous vint dans l'esprit que ce pouvait être une espèce de piège qui nous avait été tendu pour mettre à l'épreuve notre vigilance et notre exactitude, qui pourtant n'auraient pas dû être suspectes, tant nous prenions de précautions pour ne point donner prise sur nous. Au surplus, il était très possible qu'il y eut plus de terreur panique que de réalité dans nos conjectures à cet égard.
18 novembre. — Ce jour, messire Jacques-Pierre de Sorhouet de Bougy, ci-devant Conseiller au Grand-Conseil et devenu Conseiller en la Grand Chambre du nouveau Parlement le 13 avril 1771, meurt subitement d'une attaque d'apoplexie à l'âge d'environ 60 ans, en son hôtel rue du Parc-Royal, au Marais ; il avait été presque toujours malade de chagrin depuis l'honneur qu'on lui avait fait de le choisir pour interlocuteur avec M. de Maupeou, Chancelier de France, dans le fameux ouvrage qu avait paru contre ce chef de la IMagistrature sous le titre de Correspondance. Il est inhumé le lendemain matin en l'église de St-Gervais, sa paroisse ; un très petit nombre des ci-devant membres du Grand Conseil devenus Conseillers au nouveau Parlement assistent à son convoi et Ton n'y remarque presque personne autre que ces messieurs. Ce magistrat, connu d'ailleurs pour un bon homme, n'était pas d'ailleurs à se repentir, à ce qu'on assurait, de s'être si fort prêté aux vues de M. le Chancelier son
ami et d'avoir contribué de tout son pouvoir à consommer la défection de sa compagnie.
23 novembre. — il se fait dans les prisons de la Conciergerie du Palais, vers les 10 heures du matin, une espèce de révolte qu'on ne parvient à apaiser qu'avec le secours d'une garde nombreuse ; deux guichetiers et un soldat du guet sont dangereusement blessés. Le manque de bon pain et l'impatience d'être jugé, jointe aux mauvais traitements de quelques-uns des guichetiers, avaient été, disait-on, les principales causes de cette révolte. Il semblait que ce fut comme une espèce de fête lugubre dont ces prisonniers avaient voulu régaler MM. les Inamovibles, le jour qu'ils devaient recommencer leurs opérations aussi peu avantageuses que désagréables au public. On ne parlait plus en aucune manière du changement de cette magistrature postiche et l'on appréhendait qu'elle ne demeurât encore longtemps en place pour la ruine de l'Etat et le malheur de tous les citoyens. On crie le mercredi suivant de cette révolte un arrêt portant règlement général pour les prisons et les prisonniers qui, quoique publié avec une sorte d'affectation, n'était autre chose que le renouvellement d'un très ancien règlement concernant les captures et les captureurs.
24 novembre. — . Ce jour, à 11 heures du matin, se fait la cérémonie de l'installation des membres de la Faculté des droits dans le nouveau bâtiment qui venait d'être construit sur la place Stc-Geneviève. Un détachement d'environ 60 hommes du guet en gardait les avenues, M. le Premier Président, les gens du Roi du nouveau Parlement, M. le lieutenant général de police, le procureur du Roi du Châtclct et plusieurs autres magistrats assistent à cette cérémonie à laquelle on disait qu'il ne s'était pas trouvé d'ailleurs un grand nombre de spectateurs. Quelques personnes applaudissent au discours latin prononcé dans cette circonstance par le sieur IMartin, l'un des sept professeurs.
Suivant les derniers arrangements pris, les sept professeurs devaient être logés à perpétuité dans ces nouvelles écoles, ainsi que le doyen des douze agrégés en droit qui était pour lors un nommé Sauvage.
Le même jour il se distribuait dans le public des exemplaires d'un nouveau mémoire à consulter fort intéressant, suivi d'une consultation délibérée à Paris le 7 du même mois, signée : Tron-
chon, 38 pages d'impression in-4o, imprimées chez Poiipard, rue St- Jacques. Le dit mémoire pour Gabri elle- Geneviève Farges, femme du sieur Louis-Jacques Boudin, peintre-doreur, de l'Académie de St-Luc, accusée de crime d'adultère. Cette femme avait été mariée le 10 décembre 1768 ; elle était détenue dans les prisons du Grand Châtelet depuis le 4 août de la présente année 1772, jour que le dit sieur son mari avait pris sur lui de la faire arrêter, quoiqu'il l'eût reconnue enceinte de ses œuvres du commencement de mai. Il paraissait, suivant le mémoire que cet infâme mari avait lui-même suborné des témoins pour déposer en justice contre sa femme de la manière la plus calomnieuse. Pour parvenir à convaincre tous ces témoins de faux, on avait fait graver et même enluminer un plan qui contenait dans la plus grande exactitude la disposition intérieure de l'appartement qu'habitaient ces deux conjoints. Cette épouse infortunée qui avait signé elle-même son susdit mémoire daté du 2 novembre s'était vue presque sur le point de subir la peine de rauthentique(l), qui est d'être rasée et enfermée ensuite dans un couvent ou une maison de force pendant deux ans, pendant lequel temps le mari a la faculté de reprendre sa femme, mais si malheureusement il ne le fait pas, elle y demeure le reste de ses jours. Elle terminait son mémoire par cette apostrophe attendrissante : « O mon sexe qui n'avez pour défense que l'innocence et la vertu, plaignez mes malheurs 1 Un calomniateur peut vous les rendre communs, ma cause doit vous intéresser. » Heureusement pour elle un généreux défenseur, touché de sa situation et intéressé par la singularité de sa cause, était venu ù son secours et l'on se flattait d'être parvenu à éclairer les juges au point de les avoir mis à portée de faire triompher l'innocence en punissant la calomnie.
3 décembre. — En vertu de l'arrêt rendu en la Chambre des Tournelles du nouveau Parlement le 26 novembre précédent, confirmatif de la sentence du nouveau Châtelet du 18 du même mois, le nommée Jeanne Canard, fille du monde, qu'on disait n'être âgée que de 22 ans, est pendue en place de Grève, comme ayant été déclarée dûment atteinte et convaincue du vol fait avec effraction des bardes, linges et autres effets mentionnés au procès.
(1) Sur l'authentique, ses origines et ses modificafous, voyez l'article tle M. P.tul Cauwès dans la Grande Encyclcpidie (V" Authentique [Droit]),
N.-B, — Les âmes sensibles, toujours contristées de ces sortes d'exécution aspiraient à l'heureux moment où le souverain jugerait à propos d'adoucir la rigueur de la loi ancienne qui avait prononcé la peine de mort contre tous les voleurs avec effraction, par une nouvelle loi plus conforme à l'humanité, et en même temps plus analogue à la douceur de l'Evangile, cet oracle du Souverain juge qui n'a condamné lui-même à la mort que les meurtriers de leurs frères.
6 décembre. — Dans la nuit de ce jour au lundi suivant, à une heure du matin, le prince de Condé qui, les deux jours précédents, avait assisté aux assemblées des Princes qui s'étaient tenues au Palais-Royal, reçoit un paquet de la Cour et il part en conséquence le lendemain à 7 heures du matin pour Versailles, accompagné de son fils, le duc de Bourbon. Le C^<^ de la Marche et le prince de Soubise s'y trouvent à leur arrivée et vont à leur rencontre. On bat des mains dans la galerie du château sur le passage de ces princes par forme d'applaudissements. Ils sont introduits chez le Roi qui leur fait, en présence de M. le Dauphin, de M. le C*^ de Provence, de M. le C^e d'Artois, seuls avec S. M., l'accueil le plus flatteur et le plus distingué. On assurait même que le Roi les avait baisés tous deux au front, en versant des larmes de joie et de tendresse Ils demeurent 22 minutes dans le cabinet du Roi et S. M., après leur avoir donné audience, les conduit elle-même chez jM™*^ la Dauphine, chez jM^^c la C'^sse (je Provence et chez Mesdames. Les ministres étaient-ils instruits ou non de cette entrevue ? Problème à résoudre. On apprenait que le Chancelier et le duc d'Aiguillon avaient pâli de saisissement lorsqu'ils avaient appris l'arrivée des deux princes On assurait aussi qu'à son retour de Versailles, le prince de Condé était allé souper chez M. le duc d'Orléans, ce qui semblait assez détruire l'appréhension où était un grand nombre de personnes que la division ne se fût mise parmi les Princes, ce qui pouvait produire de grands malheurs dans les circonstances délicates où l'on se trouvait, en affermissant de plus en plus l'édifice élevé par M. le Chancelier qui se négligeait aucmi des moyens propres à lui assurer quelque consistance.
N.-B. — Un de ces esprits toujours disposés à i^rêter de mauvaises intentions et à jeter du louche sur les actions les plus innocentes en elles-mêmes, pour parvenir plus facilement à ternir la réputation avait composé les quatre vers suivants trop
injurieux aux deux princes qui en étaient l'objet pour qu'ils pussent être accueillis favorablement des honnêtes gens et des personnes sensées.
Vers faits à l'occasion du retour de M. le prince de Condé à la Cour :
A faire une fausse démarche, Condé peut être le premier.
Afin que son cousin La Marche, Des hommes ne soit pas le dernier.
12 décembre. — Ce jour, on apprend avec la plus grande satisfaction l'acte de rigueur de M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, qui, instruit que M. de Fontette, maître des requêtes, intendant de Caen et chancelier de M. le C^^ de Provence, avait dit, étant à table, l'un des jours précédents, chez le contrôleur général où l'on parlait du retour du prince de Condé à la Cour, qu'il était assuré que lui duc d'Orléans avait écrit au Roi pour révoquer les protestations et n'avait demandé que 8 jours à S. M. pour déterminer M. le duc de Chartres à prendre le même parti, lui avait envoyé M. le M'® de Durfort, son chambellan, pour lui dire de sa part, qu'il était informé des discours injurieux à sa personne qu'il avait tenu tel jour en présence de telles et telles personnes chez M. le Contrôleur général, y dînant ; qu'il avait lieu d'en être d'autant plus surpris qu'il ne pouvait pas ignorer que dans quelque circonstance que ce fût et dans quelque position que se trouvassent les princes, on leur devait toujours du res^ject ; qu'U exigait de lui qu'il retournât incessamment manger chez ce ministre et qu'en présence de tous ceux qui s'y trouveraient, même du domestique, il rétractât le discours qu'il y avait tenu comme faux et supposé, et que s'il arrivait que toutes les personnes qui y étaient la prc' mière fois ne s'y rencontrassent pas ce jour-là, il se transportât chez chacune d'elles pour y faire la même rétractation, et que s'il refusait de lui donner cette satisfaction, il saurait bien lui apprendre à quoi l'on s'exposait en insultant des princes. Autant on était indigné de la conduite indiscrète, pour ne rien dire de plus, de ce maître des requêtes, autant on applaudissait à la fermeté avec laquelle M. le duc d'Orléans en avait marqué son mécontentement et l'on ne faisait nul doute que le dit sieur de Fontette ne se fût rendu à une invitation aussi pressante.
17 décembre. — Ce jour, on est informé que l'un des jours précédents, ]Miie cle Bourbon, fille du prince de Condé, s'étant
placée dans une loge de la Comédie Française pour y assister au spectacle, il s'était élevé aussitôt du parterre une espèce de brouhaha, ou bruit confus en signe de murmure et de mécontentement ; mais que M. le duc de Chartres y étant également arrivé peu de temps après, on avait battu des mains et des pieds pendant un espace de temps assez considérable, comme pour applaudir à sa généreuse fermeté et à celle de M. le duc d'Orléans, son père, ce qui avait déterminé ce prince à se retirer par prudence, dès que le premier acte de la pièce avait été achevé, ce qui annonçait d'une manière sensible comment était monté le public sur les événements actuels, puisqu'il paraissait continuer de blâmer et de désapprouver la conduite du prince de Condé, quoique ce prince eût employé jusqu'à ce moment tous les moyens possibles pour la justifier.
Le même jour, dans l'après-midi, le Roi va voir ÎM"ie Louise de France, religieuse carmélite à St-Denis, lui porte ses étrennes en espèces d'or, un magnifique service complet d'argenterie marqué aux armes de France et à ceux de l'ordre, lequel devait demeurer à la maison lors de son décès, et du poisson pour les deux jours suivants qui étaient les Quatre-Temps, ce qui fait que S. M. soupe et couche le même soir au château de la Muette. On ne parlait presque plus dans le monde de cette princesse dont le renoncement avait paru d'abord faire tant de bruit, parce qu'il avait été célébré et exalté sans mesure dans les chaires par les ecclésiastiques.
20 décembre. — Ce jour, M. l'archevêque de Paris va rendre visite à M. le Prince de Condé qui lui donne audience avant son départ pour Versailles. On disait que c'était pour féliciter ce prince sur son retour à la Cour et relativement au Cordon bleu que son fils le duc de Bourbon devait prendre le 1" jour de l'an 1773, jour auquel ce Prélat devait officier en sa qualité de prélat commandeur des ordres du Roi, n'y ayant plus que lui ou l'archevêque d'Arles qui puissent remplir cette fonction, mais on sut ensuite que le véritable objet de cette visite avait été de remercier le prince de ce qu'il avait pris, du consentement du Roi, pour son premier écuyer, aux lieu et place du marquis de Chamborant, disgracié, le sieur de Beaumont d'Autichamp, son neveu.
24 décembre. — Ce jour à 10 heures du matin, se font en l'église des prêtres de l'Oratoire de la rue Sl-IIonoré, chef-lieu Mes Loisins. Tome I. 21
de la Congrégation, avec les cérémonies accoutumées, les obsèques du P. Louis de Thomas de Lavalette, sixième supérieur général, depuis son institution par le cardinal de BéruUe. Le dit P, de Lavalette, élu le 13 juin 1733, est décédé le mardi précédent à 3 heures du matin dans sa 95" année. Ce supérieur respectable et fort estimé avait eu la faiblesse de céder aux circonstances et de tergiverser beaucoup dans l'afîaire de la Constitution Unigenitus, conduite sur laquelle il n'avait pas été sans remords pendant les dernières années de sa vie, puisqu'on assurait qu'il lui était échappé de dire qu'il avait fait bien des choses par le désir de conserver sa congrégation et qu'il avait cru pouvoir sacrifier quelques branches pour sauver le tronc ; mais il n'avait d'ailleurs jamais cessé d'édifier ses frères par sa grande régularité, son exactitude à remplir les devoirs de sa charge et la tendre piété dont il avait toujours paru animé. On disait que les dernières paroles qui étaient sorties de sa bouche étaient celles-ci : « Je désirerais que tout le monde aimât Jésus- Christ. « Quatre députés étaient partis pour Versailles, le jour même de son décès, à 4 heures du matin, afin d'informer le ministre de sa mort. L'élection de son successeur ne devait se faire, disait-on, qu'après l'espace de 4 mois, pendant lequel il devait nécessairement se former des brigues et des cabales, dans des circonstances surtout aussi favorables pour leur succès que celles où l'on se trouvait. Les personnes sensées désiraient que l'on pût donner à cette congrégation, si utile à bien des égards, un chef et un supérieur capable d'y maintenir le bien qu'avait su y conserver encore, au milieu de la défection générale, celui qu'elle venait de perdre.
29 décembre. — Ce jour, on est informé quo M. le duc d'Orléans, premier prince du sang, qui avait adross: la veille au Roi la lettre que l'on trouvera ci-dessous transcrite qui avait été signée de M. le duc de Chartres, lettre que quelques personnes approuvaient, tandis que d'autres en étaient fort mécontentes, avait reçu à 4 heures du matin des ordres Je S. M. de se rendre à la Cour, lui et son fils, et qu'ils étaient partis à 1 heure l'un de l'autre pour Versailles. M. de Sartine en avait prévenu, disait-on, par un mot d'écrit M. Bertier, IVoniier Président du nouveau Parlement, et MM. les Inamovibles s'entretenaient en conséquence le même jour au Palais du prochain lit de justice sur lequel ils paraissaient faire beaucoup de fond. Cet
événement subit et inattendu donnait encore lieu à une infinité de conjectures qui, pour la plupart, pouvaient bien être hasardées, les uns espéraient tout, tandis que les autres craignaient tout. On maintenait toujours néanmoins qu'avant le 8 janvier on verrait du nouveau qui étonnerait.
Lettre adressée au Roi par il/, le duc d'Orléans et M. le duc de Chartres.
« Sire,
« Nous avons été, mon fils et moi, jusqu'à présent persuadés que l'ordre rigoureux qui nous tient éloignés de la personne de Votre Majesté, n'avait d'autre motif que notre rcclamatior. Pénélrés de douleur d'être, depuis prés de deux ans dans votre disgrâce, il nous restait au moins la consolation que nous donnait la pureté de nos intentions.
« Il ne nous est plus permis. Sire, de douter que V. M. regarde cet acte de notre part comme une désobéissance. Cette idée est trop affligeante pour que nous ne cherchions pas à nous justifier. Elevés prés du trône, dévoués à la personne de V. M., comblés dans tous les temps de ses bontés, nous vous avons donné les marques les plus sincères de notre amour, de notre fidélité, de notre respect et de notre reconnaissance. Non, Sire, nous ne vous avons point désobéi, daignez nous écouter, nous vous exposerons nos sentiments avec la loyauté et la franchise dignes des princes de votre sang.
« Nous avons réclamé. Sire, contre l'exécution d'un projet qui nous a paru dangereux dans son principe, nuisible dans ses effets, mal conçu même dans les vues qu'il annonçait pour le maintien de votre autorité, et ne nous présentant dans son ensemble que de grands changements qui ne remédieraient à rien. Nous pouvons être dans l'erreur, mais il n'est pas en notre pouvoir de changer d'opinion. Notre façon de penser, Sire, n'est point incompatible avec l'obéissance due à votre autorité, dont nous serons toujoiu's les plus zélés défenseurs. Nous vous devons la soumission la plus entière, non de nos opinions, nous ne pouvons en disposer, mais de nos démarches, et c'est en quoi consiste la véritable obéissance à votre puissance souveraine, après celle que nous devons à Dieu. Comme princes de votre sang, nous devons plus que personne vous dire la vérité ; comme vos premiers sujets, nous devons l'exemple de la soumission, nous avons toujours cherché à remplir le premier
de ces devoirs, et nous ne nous écarterons jamais du second.
« Yoilà, Sire, nos vrais sentiments, nous les déposons dans le sein de notre père et de notre Roi ; pesez-les, Sire, dans votre équité, suivez les mouvements de votre cœur et nous espérons que V. M., nous rendant ses anciennes iDontés, voudra bien nous permettre de lui présenter personnellement les hommages que nous lui devons à tant de titres.
« Nous sommes, Sire, de V. M., etc., etc.... »
Signé : Louis-Philippe, duc d'Orléans et Louis- Philippe- Joseph d'Orléans, duc de Chartres.
30 décembre- — Ce jour, vers 2 heures du matin, les religieuses de l'Hôtel-Dieu, qui d'abord s'étaient flattées de pouvoir parvenir à éteindre, sans secours étrangers, le feu qui avait pris dans la pièce où l'on fond le suif, étant sous la salle du Légat, par la faute des garçons du sieur Jacobé, chandelier de la rue Galande, préposés ordinairement à cette fonte et qui ayant imprudemment rempli un peu trop la cuve, avaient donné lieu à ce que le suif se répandît par-dessus et, après avoir pris feu, enflammât la provision de bois qui était assez près de cette cuve, malgré toutes les précautions qu'ils avaient prises pour l'éteindre avec de la cendre et du suif froid, ce qui leur avait fait prendre la fuite, se déterminèrent enfin, vu le danger, à ouvrir leurs portes et à faire sonner le tocsin. Il s'écoule plus de trois quarts d'heure avant que l'on pût avoir les pompes et les tonneaux d'eau ; pendant cet espace de temps, l'explosion du feu se fait de la manière la plus effroj^able et au point d'éclairer tout Paris. Un très grand nombre de malades et de convalescents et de l'un et de l'autre sexe se sauvent à moitié nus et sont recueillis par dift'érents particuliers du voisinage qui usent de charité à leur égard. Les religieuses ont également le temps de se sauver avant que le corps de logis fût investi des flammes, mais elles perdent tous leurs effets. On transporte dans l'église de Notre-Dame tout ce qu'on peut de malades, on y allume à cause du grand froid du charbon dans des bassins et l'on a soin d'y faire aussi porter toutes les choses nécessaires pour soulager ces malades. M. l'archevêque exerce envers eux son ministère pendant le reste de la nuit et il part dans la matinée pour Versailles où il va annoncer au Roi ce malheureux événement. Il revient à 6 heures du soir et donne à souper aux religieuses dont une partie couche dans son palais et quelques-unes dans
les maisons des différents chanoines. Tous les magistrats, savoir le Premier Président et le Procureur général du nouveau Parlement, le Prévôt des IVIarchands, le Lieutenant de police, le Procureur du Roi du Châtclet,. ainsi que le Gouverneur de Paris et le colonel du régiment des Gardes Françaises passent une partie de la journée à cet incendie pour y donner des ordres ; les religieux mendiants, ainsi que les soldats du régim.ent des Gardes françaises et de celui des Gardes Suisses, s'y distinguent par leur activité au travail. On fait déménager en grande partie tous les locataires des maisons de la rue Neuve, situées du côté de l'Hôtel-Dieu, parce qu'on en craignait l'embrasement. On ne pouvait savoir au juste combien il avait péri de monde dans cet incendie qui durait encore le lendemain et les jours suivants, pendant lequel temps il n'était permis à personne de passer sous le Petit Châtelet, ni sur le Pont au Double. On parlait de 130 malades, sans les domestiques et ceux qui pouvaient avoir péri en voulant donner du secours. On enterre le lendemain à St-Germain-le-Vieil, une femme, une fille et un soldat du régiment des Gardes françaises, les pompiers ayant redemandé le corps d'un de leurs camarades qui y avait été aussi déposé, afm de le faire enterrer sur sa paroisse. On est obligé dans les premiers moments d'enfoncer deux panneaux d'une des portes de l'Hôtel-Dieu, donnant sur la rue de la Bûcherie dont on ne trouvait point les clefs et l'on fait passer au travers les malades qui demandaient à se sauver. On est obligé pour couper le feu d'abattre plusieurs dépendances des maisons de la rue Neuve et jusqu'à la façade du Marché-Pâlu qui menaçait ruine, toute la partie de l'Hôpital depuis le pont St-Charlcs jusqu'au Petit Pont ayant été la proie des flammes.
Cet incendie, qui durait encore dans les fondations le 6 janvier, était beaucoup plus considérable que celui qu'avait essuyé ce même hôpital, le 1" août 1737, dans toute la partie donnant du côté de l'archevêché qui n'avait duré que cinq jours. On s'occupe tout de suite du décombrement (sic) et l'on faisait porter de côté et d'autre la nuit et le jour les différents matériaux. Le feu ne se trouve définitivement éteint dans les fondations que le vendredi au soir 8 janvier 1773 et l'on commence ce même jour à permettre le passage du petit Pont du Châtelet. Les religieuses se trouvaient aussi réunies pour lors au nombre de 40 qui couchaient dans une des salles de l'archevêché et faisaient pendant le jour leur service aux salles des malades.
Le surplus de ces religieuses, à l'exception d'une douzaine des plus âgées et des plus infirmes qu'on avait envoyées à la maison de St-Louis, occupait le corps de logis du Noviciat qui subsistait encore. Dans la Gazette de France du vendredi suivant l^r janvier 1773, on cherchait à persuader au public, sans doute pour ne pas l'effrayer et ne pas augmenter la répugnance que le petit peuple avait déjà à se faire porter malade dans cet hôpital, qu'il n'avait péri presque personne dans le feu, ce qu'on avait peine à se persuader. Le sieur Morat, directeur général des Pompes du Roi et commandant de la Compagnie des Gardes-pompes, fait paraître dans cette occasion autant de zèle que d'intelligence. Le nouveau Parlement rend le lendemain jeudi, sur les conclusions du Procureur général du Roi un arrêt calqué sur celui rendu par l'ancien en 1737, qui ordonnait une quête générale dans toutes les églises de Paris et cet arrêt est publié le vendredi suivant.
3 janvier. — ■ Ce jour, le sieur Débonnaire père, ci-devant Conseiller au Grand Conseil, devenu conseiller du nouveau Parlement, lequel avait eu la plus grande liaison avec la dame Chupin, veuve d'un maître des Requêtes, chez laquelle il mangeait très souvent, et qui avait jugé à propos de l'expulser de chez elle depuis le jour de son installation au Palais, 13 avril 1771, s'était flatté de pouvoir y reparaître et s'y était présenté avec son fils, le maître des Requêtes qui y allait quelquefois. Le portier, qui depuis le temps, avait oublié les anciennes défenses qu'il avait reçues, l'ayant laissé entrer, M™e Chupin, à qui un valet de chambre venait de l'annoncer, le voyant entrer dans son salon, sans se lever et sans lui adresser la parole, dit : // est bien étonnant que mes gens oublient les défenses qus je leur ai faites et qu'ils laissent entrer des personnes auxquelles j'ai jugé à propos que ma porte fût interdite, à quoi le sieur Débonnaire voulant répondre par des politesses en «'approchant, elle lui dit à lui-même : // est bien plus étrange encore; Monsieur, que vous mettiez mes gens dans le cas de me manquer, retirez-vous, je vous prie, je ne veux avoir aucune relation avec des gens faits comme vous ; mais le dit sieur Débonnaire ne se rebutant point et continuant ses instances. M™*
Chupiîi se retire dans un cabinet voisin en lui disant du ton le plus piqué: // ^aut donc. Monsieur, vous céder la place ; puis, elle charge ensuite une femme de chambre d'aller lui déclarer de sa porte, qu'attendu qu'elle était maîtresse chez elle, elle serait forcée d'user de violence envers lui en le faisant chasser par ses gens, s'il ne se retirait de bonne grâce ; parti qu'il crut plus prudent de prendre sur le champ. Une anecdote de cette espèce était bien propre à figurer dans un Supplément à la Gazette si le retour des Princes à la cour n'eût pas mis une espèce de trêve à tous les écrits.
5 janvier. — Nous enregistrons à la Chambre syndicale des libraires imprimeurs, où j'étais encore en qualité d'adjoint, conformément aux ordres de M. de Sartine, un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, donné à Versailles le 19 décembre 1772, qui supprimait un imprimé venant de l'étranger, portant pour titre : Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dcms les deux Indes, en 6 volumes in-8, comme contenant des propositions hardies, dangereuses, téméraires et contraires aux bonnes mœurs et aux principes de la religion. On l'attribuait dans le public, peut-être faussement, au feu abbé Raynal, auteur de plusieurs autres ouvrages (1).
6 janvier. — Ce jour, fête de l'Epiphanie, le sieur de Goezmann, conseiller de la nouvelle Cour du Parlement, rapporteur dans l'affaire des écrits anti-chanceliers, qui semblait affecter de ne s'en occuper que les jours consacrés aux plus grandes solennités, y travaille depuis 9 heures du matin jusqu'à midi avec le sieur Fremyn, l'un des deux greffiers de la Tournellc. Il annonce qu'il ferait un rapport, l'un des jours de la semaine suivante, et le greffier dit à quelqu'un qu'il y avait toute apparence que, sur ce rapport, plusieurs personnes seraient décrétées de prise de corps, ce qui pourrait en mettre un grand nombre d'autres dans le cas d'être inquiétées.
M^ Laudier Duparcq, avocat au Parlement et la dame, son épouse, demeurant rue de Bièvre, et passant dans leur équipage vers 9 heures du soir rue St-Séverin, le nommé Longueuil, graveur habile dans la partie des vignettes en taille-douce, demeurant rue du Plâtre St- Jacques, sortant d'un café et
(1) Guillaume-Thomas Raynal u'cst mort que le G mard 1790 à Chaillot,
étant un peu pris de vin ou de liqueur, suivant son usage assez ordinaire, passant aussi par la même rue avec un de ses amis, s'étant laissé tomber en voulant monter sur un tas de gravats et attribuant sa chute à ce que le carosse du dit ]\i«>e Duparcq l'avait serré d'un peu trop près, porte au cocher, quoiqu'il lui eût fait, à ce qu'on disait, des excuses, et qu'il eût été déjà frappé de la canne de son ami, trois coups d'épée dont un au dessous du cœur qui le renverse sur le pavé ; on n'a que le temps de le transporter chez un marchand de vin, où on lui administre l'Extrême-Onction et il y meurt sur le champ de ses blessures. Ce cocher, âgé de 40 ans, était depuis environ 3 ans au service du dit M^ Duparcq et marié à la cuisinière qu'il avait depuis 13 ans ; il devait les renvoyer l'un et l'autre vers la mi-janvier pour cause d'impertinence. Le sieur Longueuil est arrêté dans le moment même et conduit chez le commissaire Formel, susdite rue St-Séverin, puis ensuite dans les prisons du Grand Châtelet, après un long procès verbal dressé par ce commissaire de toutes les circontances du meurtre ; ce procès- verbal dura jusqu'à près de 11 heures du soir; on juge à propos de faire déposer le cadavre de ce cocher à la morgue du Grand Châtelet, pour éviter à la femme l'assaut de voir apporter son mari assassiné, et il est inhumé le dimanche suivant 10 du même mois en l'église royale de St- Germain l'Auxcrrois. Quant au sieur Longucuil, qui avait déjà eu plusieurs affaires, il est assez heureux pour trouver des amis et des protecteurs qui s'employent encore dans cette occasion pour le tirer d'embarras. Le sieur Cochin surtout, graveur du Roi et chevalier de l'ordre de St-Michel, oublie généreusement toutes les raisons qu'il avait de se plaindre de lui, pour ne songer qu'à lui rendre service dans une occasion aussi délicate et aussi importante (1). Il parvient à arrêter une addition d'information demandée par le procureur du Roi, et à étouffer la procédure dans son principe en ménageant un accomo dément qui consistait à donner à la veuve une somme
(1) J. G. Wille, dont Cli. de Longueil était l'élève, s'entremit activement aussi et intéressa au sort du coupable l'évêque du Mans, M. de Grimaldi, ce prélat aimable qui aime singulièrement les artistes. » (Journal de J. G. Willc, publié par G. Duplessis, tome I, pp. 540-541). M. Félix Panhard a publié un luxueux volume sur Joseph de Longueil, sa vie et son œuvre (Morgand et Fatout, 1880, gr. in-8), où cette triste affaire est contée en détail.
de 1500 livres sous forme d'indemnité. Ce graveur était estimé à cause de son talent ; on le disait d'un caractère naturellement doux, mais furieux et même frénétique lorsqu'il avait bu avec excès du \\n ou des liqueurs, ce qui lui arrivait très souvent, n a enfin le bonheur de recouvrer la liberté et de sortir des prisons du Grand Châtelet pour retourner chez lui le samedi 30 du même mois de janvier.
7 janvier. — Ce jour, M. l'archevêque de Paris, officie pontificalement à la messe solennelle qui est célébrée dans l'église de Notre-Dame en action de grâces de ce que l'incendie de l'Hôtel-Dieu n'avait pas eu des suites plus considérables. Les principaux magistrats assistent à cette messe, ainsi que toutes les religieuses qu'on voit traverser l'église et le chœur deux à deux pour se placer dans le sanctuaire, cérémonie qui ne laisse pas que de leur coûter beaucoup.
10 janvier. — Ce jour, on célèbre pour la première fois, dans l'église de St-Roch, la fête annuelle qui venait d'y être établie à perpétuité, du consentement de M. l'archevêque pour le dimanche dans l'octave de l'Epiphanie sous la dénomination du Triomphe de la Foi, et pour laquelle il avait été composé un office exprès. Ce prélat qui avait promis d'y officier fait avertir, peu de temps avant que la messe dût commencer, qu'il ne pouvait y venir, attendu qu'il s'était trouvé indisposé, ce qui fait qu'on se trouve obligé de prendre le premier ecclésiastique qui se trouve libre pour chanter cette messe, le curé (le sieur Marduel) et ses deux vicaires ayant dit la leur. L'évêque d'Avranches (de INIalide) officie l'après-midi au salut. On disait que ce qui avait donné lieu à l'établissement de cette fête, c'était un legs d'une certaine somme d'argent fait par un marquis décédé sur cette paroisse depuis les troubles occasionnés par la destruction des Parlements, et qui, en conséquence de ses préjugés, s'étant figuré entrevoir dans le triomphe des ecclésiastiques turbulents et perturbateurs du repos public que procurait la proscription des INIagistrats, celui de la religion et de la foi, avait lui-même demandé et indiqué cette solennité. Tout le monde murmurait contre une telle nouveauté dans un temps surtout où la foi, loin de se fortifier et de triompher, comme on voulait l'annoncer, s'affaiblissait au contraire de jour en jour et de toutes parts, d'une manière qui n'était malheureusement que trop sensible.
23 janvier. — Ce jour ou apprend que le nommé Alexis Piron, avocat en Parlement, pensionné du Roi, génie vraiment original, suivant les expressions de l'auteur des petites Affiches dans sa feuille du lundi l^r février suivant, et qui, quand il n'enc eu d'autre mérite que celui d'être l'auteur de la Méiromanie, eût pu passer pour un des poètes les plus célèbres, l'un des beaux esprits du siècle et du nombre des prétendus esprits forts auquel le public était redevable de plusieurs ouvrages aussi opposés à la religion que contraires aux bonnes mœurs, était mort le jeudi précédent en sa maison rue des Moulins, Butte St-Roch, âgé de 84 ans, et avait été inhumé le lendemain en l'église de St Roch, sa paroisse, après avoir résisté de la manière la plus scandaleuse, jusqu'au dernier soupir, aux pressantes sollicitations que lui avait faites à plusieurs reprises le sieur Marduel, son curé, de faire quelque retour sur lui-même et d'abjurer l'impiété et l'irréligion, dont il avait toujours fait comme une espèce de profession publique (1). Il était le seul dont on se souvint depuis le sieur Boindin mort, il y avait environ 18 ans, sur la paroisse St Nicolas des Champs, qui eût soutenu jusqu'à la fin le rôle d'impie et qui eût paru braver la colère céleste et mépriser les peines de l'autre vie (2). On disait qn'on lui avait administré le sacrement de l'extrême-onction lorsqu'il avait eu perdu la connaissance.
24 janvier. — Ce jour, M. le Président du Nouveau Parlement, M. le Procureur général, M. le Lieutenant de police (de Sartine), M. le Prévôt des Marchands (de La Michodière), chef de l'administration de l'Hôtel Dieu, accompagnés de MM. Le Roi de Lisa, conseiller au Parlement, et de Neuville, fermier général, administrateurs députés, INI. l'archevêque de Paris, qui devait porter la parole, étant absent à cause d'une indisposition, se transportent à Versailles, pour, conformément à la lettre par laquelle M. le duc de La Vrillière leur avait marqué
(1) Les Mémoires seci'ets (27 janvier 1773) disent aussi que Piron se montra rebelle aux exhortations de l'Eglise et plaisanta jusqu'au dernier moment, mais Grlm-n, qui n'était point du parti et des amis de Piron, rappelle (tome X, p. 163), au contraire que le poète avait jeté au feu, sur les conseils de l'abbé Sallier, une Bible couverte d'épigranimes facétieuses dont Ix dostruction lui avait foi'b coûté et il ajoute qu'il avait aussi commenté le Ds Profundis en vers édifiants.
(2) Nicolas Boindin (1676-1751), ami de Dumarsais, dont l'incrédulité égalait la sienne et son compagnon ordinaire dans les cafés où ils tenaient volontiers des propos que nous ont transmis leurs contemporains..
que le Roi rece\Tail volontiers ce jour-là la députatiou du bureau, mettre sous les yeux de S. M. différents tableaux relatifs à la perte que venait de faire l' Hôtel-Dieu par l'incendie du 29 décembre 1772, et à l'état actuel de cet hôpital, ainsi que des arrangements pris dans l'assemblée du 11 du même mois, et de la délibération qui tendait à recourir à S. M. à l'effet de la supplier très humblement de vouloir bien pourvoir à la construction d'un nouvel Hôtel-Dieu. Quelques jours après cette députation faite au Roi, on aperçut dans le public quelques exemplaires de présent et imprimés sur un magnifique papier de l'écrit portant pour titre : Récit de ce qui s'est passé tendant à la construction d'un nouvel Hôtel-Dieu (1\
28 janvier. — [incendie à l'abbaye St-Germain des Prés, mais peu considérable.]
30 janvier. — Ce jour, on procède en l'hôtel de la juridiction consulaire, cloître St Médéric, de la manière et avec les cérémonies accoutumées à l'élection des nouveaux juge et consuls, à laquelle j'assiste encore cette année, en ma qualité d'adjoint en charge du corps de la Libraire et Imprimerie. Les choses se passent à cette élection beaucoup mieux qu'on ne s'y était attendu, et les intrigues des gardes du corps de l'épicerie, ainsi que de quelques officiers du siège qui avaient cherché à compromettre la juridiction et les 6 corps des Marchands' avec le Procureur général du Nouveau Parlement, se trouvent dérangées et sans aucun effet par la résistance du plus grand nombre qui s'oppose avec fermeté au choix que le sieur Devarenne, qui prétendait avoir le droit de désigner son successeur, avait voulu faire du sieur Petit, ancien épicier, pour grand juge, attendu son grand âge et sa surdité, et qui persiste unanimement à demander le sieur Gillct, apothicaire de la rue des Lombards, homme respectable et généralement estimé. Comme on avait appréhendé une lettre de cachet, et que par ce moyen violent le Ministre ne vînt à se mêler de l'élection, ce qui aurait pu tirer à grande conséquence pour la suite, on se félicitait beaucoup de voir la juridiction conserver encore pour cette fois une sorte de liberté au milieu du renversement général des règles et des formes anciennes. Le nouveau grand Juge et les nouveaux consuls élus étaient 1° Sieur Jean Daniel
(1) Publication inconnue à tous les bibliographes.
Gillct, écuj^er, ancien échevin, conseiller de ville et ancien Consul du corps de l'apothicairerie-épicerie ; 2° le sieur Claude Bjugier, du corps de la mercerie ; 3° le sieur Charles Guillaume Leclerc, du corps de la librairie et imprimerie ; 4° le sieur Jean Noël Boullcnger, du corps de la bonneterie ; 5° le sieur J. B. ]\Iartine, du corps de l'orfèvrerie.
I" février. — Ce jour, on débitait que si un voyage que le Roi avait fait à Marly avec les princes au mois de janvier eût duré 24 heures de plus, le Chancelier eût été expulsé et qu'il se trouvait précisément dans la même position que M. le duc de Choiseul quelque temps avant sa disgrâce, c'est-à-dire tantôt dans l'eau, tantôt sur l'eau. On disait aussi que le samedi précédent, lorsque le recteur de l'Université avait présenté le cierge de la Chandeleur au duc d'Orléans, suivant l'usage ordinaire, en sa qualité de premier prince du sang, il avait cru devoir implorer son crédit auprès du Roi relativement aux demandes formées par les professeurs du Collège Royal qui contre tout voulaient avoir part aux produits du bail des Postes, dont ils n'étaient point les inventeurs, en rappelant à ce prince tout ce que feu M. le Régent, son aïeul, avait fait pour l'Université lors de l'établissement de l'instruction gratuite ; et que ce prince, après lui avoir répondu d'abord que l'Université pouvait compter en tout temps sur sa protection, avait pris ensuite le recteur à part et lui avait dit assez haut néanmoins pour qu'on pût l'entendre : « Donnez-moi un INIémoire et dites-moi quel ministre sera chargé de votre affaire, car je vous préviens que si elle allait au nouveau Parlement, je ne pourrais m'en mêler en aucune manière. » [Malgré tous ces bruits, on ne laissait pas que de voir avec beaucoup de peine publier des lettres patentes du Roi enregistrées par le Nouveau Parlelement, accordées soi-disant aux sollitations de j\I. le prince de Condé, qui ordonnaient le rétablissement de trois officiers du bailliage de Guise précédemment supprimés, attendu l'atteinte formelle que le prince donnait à ses protestations par une telle démarche.
7 février. — Ce jour, on apprend que l'Université était encore toute en rumeur et qu'il y avait au Parlement de nouvelles lettres patentes en faveur du Collège Royal qui ne différaient de celles du mois de juin 1772, dont on était parvenu à susprendrc l'enregistrement, qu'en ce qu'elles demandaient
180.000 livres qui devaient se trouver dans la caisse, au lieu des 150.000 livres qui y étaient dans le temps et qu'elles ne retiraient à l'Université que la moitié des 30.000 livres de rentes qui lui avaient été accordées par chaque année. L'Université avait, disait-on, formé opposition à l'enregistrement de ces lettres patentes qui incorporaient, à ce qu'on assurait, le Collège Royal dans l'Université, sans l'unir à l'Université, contradiction assez singulière, et qui ordonnaient que les professeurs de ce Collège pourraient assister toutes les fois qu'ils le jugeraient à propos aux processions du recteur et se placer immédiatement derrière lui, c'est-à-dire avant les librairesimprimeurs qui avaient coutume d'occuper cette place. On prétendait que le sieur Lebeau, acien secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et belles-Lettres, professeur d'éloquence du susdit collège, connu de tout temps pour ennemi de l'injustice et de toute espèce d'intrigue, venait de donner sa démission, comme refusant de participer en aucune manière aux nouveaux arrangements de ses collègues.
8 février. — Ce jour, vers 3 heures après-midi, messire Pierre- Antoine Grangiés, prêtre du diocèse de Cavailhon, doyen des ecclésiastiques de la communauté de St-Sulpice, qu'on disait être âgé de 74 ans et qui demeurait dans les bâtiments de la susdite communauté, meurt subitement dans la boutique du nommé Vernet, marchand de tableaux, quai des Augustins, près de la rue Gît-le-Cœur, chez lequel il était allé avec un de ses amis pour s'y amuser quelques instants. On trouve sur lui 7 louis en or, et on le disait fort à son aise. On fait avertir un commissaire, ainsi que les médecin et chirurgien du Châtclet qui dressent, suivant l'usage ordinaire un procès-verbal pour constater le genre de sa mort qui était une attaque d'apoplexie. On ne le transfère que le lendemain matin sur la paroisse de St Sulpicc où il est inhumé, après avoir payé à la paroisse St André des Arts une somme de 60 livres pour obtenir la permission du transport, attendu le droit ancien qu'ont toutes les églises paroissiales d'inhumer chez elles toutes les personnes qui viennent à décéder accidentellement sur leur territoire.
13 février. — Ce jour, il se répand que le sieur Pierron, substitut du Procureur général du nouveau Parlement, ayant des conclusions à prendre dans une affaire qui regardait M. le
duc d'Orléans, premier prince du sang, avait cru devoir représenter au Procureur général, qu'il lui paraissait convenable de ne rien faire que le prince n'eût été prévenu auparavant ; sur quoi le Procureur général avait pris sur lui d'écrire à ce prince que, comme il était de retour à la Cour et quoiqu'on ne dût plus douter qu'il ne reconnût le Parlement, cependant il n'avait point voulu prendre de parti, dans une afîaire qui le regardait sans l'en prévenir auparavant, mais que le Prince après avoir lu la lettre, avait dit au secrétaire qui lui la remettait, pour toute réponse ces trois mots : « Moins que jamais... » On disait aussi que M. le prince de Gondé avait déclaré qu'il aimait mieux se laisser condamner par forclusion que de se défendre dans une affaire qui était également pendante au Parlement. Quoiqu'il en fût de tous ces bruits, on ne laissait pas que de voir se répondre d'infâmes couplets manuscrits aussi grossièrement injurieux pour ces princes que composés avec peu d'esprit.