‹ Mes lundis en prisonChapitre 2 sur 43 · TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE LA SEINE · texte numérisé non relu

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE LA SEINE

(8" cil ambre)

PrC'siiiencc de M. Gillet

Audience du 22 novembre 1888

(•DTB4GE FIBLIC A LA PUDBCB COMMIS DANS UNE VRISOK'. -

L'outrage doit iftre considéré comme publie quand le local {prison) où les faits se sont passés est accessible ù toute heure aux surveillants de service.

L'offense à la pudeur doit s'entendre delà perception de l'acte itnpudique par l'un des sens des lémoins, de manièreà frapper leur intelligence et à blesser leur pudeur. Le Tribunal correctionnel avait ft juger aujourd'liui les

xMES LUNDIS EN PRISON 5

Les accusés sont d'ordinaire troublés, mais ti'ouble a généralement pour cause Tapprole des débats dans lesquels ils jouent le prinpal rôle. Lundi dernier, l'un d'eux, très ému ir son état voisin de l'ivresse, n'a pu supporter l'audience delà Cour d'assises. Le Président fut obligé de renvoyer l'affaire à la session proliaine.

Et Ton prétend, après cela, qu'il serait inhu-

[nmés Barloy et Ricard, détenus à la prison de Saintelagie; ils étaient prévenus d'outrage public à la pudeur. Le huis clos a été prononcé.

A<^ CA.MARET et M^' BOURGEOIS ont présenté, en droit, la îfense des prévenus en discutant la question de publicité. Vprès l'ouverture des portes, le Tribunal, sur les réquisins de M. l'avocat de la république cabat, a rendu le juncnt qui suit :

t Attendu qu'il résulte de l'instruction et des débats que, 24 septembre 1888, à sept heures et demie du soir, Bar- / a exercé sur Ricard, consentant, des actes contraires à la deur, dans la prison de Sainte- Pélagie où ils étaient délus ;

> Attendu que l'outrage commis dans une salle de prison, présence de plusieurs personnes dont la pudeur a été ssée, doit être considéré comme public quand, comme ns l'espèce, le local où les faits se sont accomplis est acsslble à toute heure aux surveillants de service ; » Attendu, d'autre part, que l'offense à la pudeur doit s'enndre de la perception de l'acte impudique par l'un des ns des témoins de manière à frapper leur intelligence et à ssser leur pudeur;

» Attendu, en fait, qu'il est établi par les déclarations de millier et Mévinin qu'ils ont pu, en échangeant des pro- •s obscènes avec les prévenus, même après l'extinction des ax, suivre, par la pensée et par l'ouïe, les diverses phases la scène incriminée ; » Par ces motifs,

i> Condamne Barloy et Ricard chacun en trois mois de pri- )Q et 16 francs d^amende. "

mai» de refuBer du vin à Ans hommes manquant d'air et de liberté.

Le directeur m'afiirsia avoir vu l'accusé sortir de sa cellule, il le suivit dans l'escalier conduisant de la Conciergerie aux salles d'audiences. Tu le connais cet escalier aux marches de pierre, étroit, tournant, n'ayant pas d'arrêt? Eh bien 1 le prisonnier le monta sans la moindre hésitation. Comment expliquer son ivresse en présence des jurés ?

Aujourd'hui on m'annonce deux suicides, celui d'un inconnu au Dépôt et celui d'un enfant à l'annexe de ce même Dépôt.

— Tu veux parler de la souricière?

— Ou des trente-six carreaux.

— Je n'ai jamais su pourquoi ces deux dénominations s'appliquent à ce lieu de passage exclusivement consacré aux détenus attendant leur comparution, soit devant les juges d'instruction, soit sur les bancs de la police correctionnelle ?

— Cela est de votre compétence, monsieur le Chef de la Sûreté, renseignez-nous :

— Avec plaisir. Les cellules de cette petite prison ignorée du public sont installées au soussol des chambres de la police correctionnelle. Elles reçoivent Tair et le jour par des soupiraux habilement dissimulés dans les murs en façade sur la cour et la rue de la Sainte-ChapeUe. Cette annexe du Dépôt a été construite sur l'emplacement où existait, en 1560, un cachot creusé audessous du niveau de la Seine, et dans lequel, selon la légende, les souris rongeaient vivants

es- prisonniers. De là son nom de « souriîière. »

A cause du peu de lumière répandu à Finté- •ieur des cellules, les portes sont vitrées par :reï^-six petits carreaux. En langag^B argotijua « sortir des trente-six carreaux » signifie : i( J'ai vu le « curieux » (juge), ou : « J'ai été '^ondamné à une ou deux berges » (années de nison).

— Quel âge avait l'enfant qui s'est suicidé ? '^manda encore l'ami du Préfet au Chef de la

àreté.

— Douze anfr.

— Connaît-on l'idée dominante qui lui suggéra cet acte de désespoir?

— La peur de la mort. C'était un pégriot ^petit voleur) surpris sous un comptoir où il

.'était blotti' dans le but de prendre l'argent du tiroir-caisse.

Les complices et co-détenus arrêtés sur ses [•enseignements ont frappé son imagination en lui faisant parvenir un écrit à peu près conçu en ces termes : « Tu as trahi les caaaaarades et manqué à ta parole, à tes serments, tu dois mourir et nous irons voir tomber ta tête sous le couteau de la guillotine. » Ce billet fut trouvé à ses pieds ; il était daté du jour même et le prisonnier avait du le recevoir le matin de son antrée à la souricière.

N'ayant pas été interrogé par son juge, jusqu'à cinq heures du soir il n'a vu personne. La solitude, le dessin de la guillotine fait à l'encre rouge sur la lettre de menaces, les cris de

(( mort aux vaches » (1) qu'il entendait ai; milieu du bruit continuel des serrures et des verrous, ont dû ébranler cette frêle nature et déterminer un violent trouble cérébral, alors il s'est pendu en se servant du galon qui bordait son paletot.

— Peux-tu me dire à qui incombe la responsabilité de ce suicide ? demanda le Préfet à son ami.

Après un moment de silence, celui-ci répondit: — Au juge, qui aurait dû s'occuper de cet enfant au lieu de le laisser sept heures consécutives en un pareil lieu, puis au surveillant pour sa négligence. Tous les deux sont coupables au même degré.

— Quelle circonstance motiva l'autre décès ?

— L'éternelle histoire d'inconnus s'accouplant comme des chiens sur les promenades publiques. J'attends l'enquête du contrôle.

A ce moment le Chef de la Sûreté intervint :

— Si l'homme est inconnu, dit-il, vous connaissez la fille, une « pierreuse », et cette pierreuse n'est autre que « Mémèche », la cliente du père Lunette, plus préparée à la mort qu'à Tamour. Vous l'avez vue ivre, couchée le long du ruisseau de lame des Trois-Portes. Au cours de ma visite au Dépôt, je Tai entendue, elle n'a pu, comme toujours d'ailleurs, fournir aucun indice concei'nant la personne qu'elle avait racolée aux abords du jardin du Luxembourg ;

(1) Mort aux vaches : le voleur qui dénonce s'appelle Tache, d'où les expressions de « mort aux vaches. »

e ne sait que montrer une pièce de cinq

*.ncs et répéter cette phrase : regardez la belle

le^ c'est pour le père Lunette, et poussant un

'OS soupir elle ajoute : ici on ne vend pas

eau-de-vie.

Le procès-verbal établit que les gardiens de

^ la paix, au carrefour de l'Observatoire, s'étant

i. dissimulés derrière la statue du maréchal Ney,

^nt vu et constaté le travail non équivoque

oéré sur la personne qu'elle appelle : « son

îhard. »

J'ai voulu voir cet amoureux de Mémèche, qui

ins prononcer la moindre parole trouva moyen,

es son entrée au Dépôt, de se frapper mortel-

îment avec la lame fine et tranchante d'un

^' netit canif à manche d'ivoire et d'origine amé-

caine.

L'individu n'avait pas de papiers, mais il ouvait être connu au service, et je voulus l'en informer. Le directeur me refusa Texa- ^ „ien de ce cadavre sans ordre signé de vous. r — Vous ne disposez donc point de vos gran- ^ des et petites entrées dans les prisons du dé- ^ partement de la Seine ?

îf . — Les portes me sont à peine entre-bâillées, ! et cette fois elles ont été obstinément closes. i Pour justifier ma présence, sur le domaine de MM. les directeurs, j'ai la précaution de me ** munir de pièces administratives et judiciaires ^ m'autorisant à voir, à entendre les inculpés ; I j'évite ainsi les contestations.

f*" — J'apprends qu'il règne, en effet, dans ces L . établissements une fermentation qui tend à se

développer, et cela aussi bien à Paris qu'en province. Partout on signale des actes prenant des caractères divei^s, ce sont des menaces, des?! refeis d'obéissance, et malheureusement des révoltes suivies de tentatives d'assassinats sur *■ des gardiens. Doit^on attribuer cette rébellion ' aux défauts inhérents à l'organisation péni- = tentiaire ou à des négligences particulièrement graves? En tous les cas, il' est temps d'étudier le moyen de dissiper cette fermentation.

— Puisque nous parlons librement, permet- ^ tez-moi de vous indiquer une voie.

— Volontiers.

— A son avènement, tout préfet de police ' réserve ses premières visites aux prisonniers^

il manquerait à ses devoirs^ en agissani d'une autre manière. A l'exemple de vos prédécesseurs, plus souvent qu'eux, vous avez cherché à vous rendre compte du fonctionnement intime des maisons pénitentiaires; vous avez cru en saisir la clé parce qu'en votre présence les portes s'ouvrent avec facilité. Après avoir tout examiné, vou» n'avez pas su ce que vous auriez intérêt à savoir, ni vu ce que vous deviez voir. Il en est de même des souverains, des ministres en voyage, auxquels on montre les choses et les hommes toujours parés pour la circonstance.

Aux fonctionnaires supérieurs, à vous-même, les^ prisons sont présentées sous un jour favorable et leurs visites comme les vôtres, toujours affairées, trop précipitées et généralement escortées, sont connues d'avance. La toilette du bâtiment ne laisse rien à désirer;

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les coure, les cellules, les escaliers, les réfectoires, les couloirs, sont balayés, aérés, et d'aspect satisfaisant. La literie réglementaire offre 'on oi?dre parfait et Finfirmerie cirée, frottée, brillante, vous oblige à reconnaître ses bonnes conditions d'hygiène et de salubrité. Aux cuisines, on vous démontrera que les aliments cuits à point deviennent de digestion facile et, consciencieusement, vous avalez la cuillerée de soupe obligatoire. Vous goûtez le pain si appétissant dont le chef de vos bureaux administratifs des prisons se fait servir quotidiennement un morceau ; il est vrai qu'il le trempe dans un bon consommé ou du vin de Bordeaux. A votre sortie, vous serrez la main au directeur, en le félicitant sur l'excellente tenue de la maison et sur la manière dont elle est administrée. Ne vous a-t-il pas ren&eigné, à la suite d'une réception non prévue en apparence, et qui Tétait en réalité?

Mais dans vos visites compatissantes où aucune réclamation ne vous parvient, avez-voùs découvert ou vous a-t-on seulement mis sur la trace d'abus cachés, d'usages défectueux, d'actes condamnables?

— Jamais.

— Cependant, certains jours, la soupe est écœurante, le pain douteux et l'insuffisance de cuisson permet aux prisonniers d'envoyer à la tête des gardiens des grêles de lentilles et de haricots.

Dans les infirmeries, les docteurs manquent d'exactitude, surtout le dimanche, et pour les

encourager, Tun d'eux, malgré son casier judi-^ claire, a reçu la croix de la Légion d'honneur. La plupart des pharmaciens sont sans diplôme, et les détenus servant d^auxiliaircs, 'pris au< choix, au lieu de faciliter le travail des méde-: cins, empoisonnent involontairement les ma-; lades (1).

Vous paraissiez étonné d'apprendre qu'un accusé ait pu se présenter ivre à l'audience de la Cour d'assises; le cas n'est pas rare, puisque' l'absinthe a ses entrées en prison. J'ai vu plusieurs fois des fioles remplies de cette liqueur entre les mains des prisonniers et, pour m'en convaincre, j'en ai goûté. i

A propos de suicide, je rappelle à votre sou- ' venir ce fait qui concerne un sujet allemand • arrêté à lllôtel Continental au moment où il venait de soustraire le portefeuille d'un secrétaire d'ambassade de passage à Paris. Le porte- ^ feuille contenait des papiers ayant leur importance diplomatique. Le voleur voulut s'évader; ; n'ayant pas réussi, il tenta de s'étrangler et, ' sur l'avis du Parquet, j'appelai l'attention du directeur. — Vos gardiens, lui dis-je, feront bien

(l) Mars 1886. La huitième Chambre correctionnelle a condamné à 50 francs d'amende un sieur B,.., pharmacien de la prison de Mazas, qui avait fait absorber à un détenu phtisique au dernier degré, une cuillerée d'alcali au lieu de potion calmante. Le pauvre diable passa dans une crise terrible.

Ce procès a révélé que les pharmaciens employés dans les prisons de la Seine ue sont généralement pourvus d'aucun diplôme.

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d'exercer à l'égard de cet homme une étroite urveillance.

— Vous saurez, me répondit-il sur un ton ententieux, que dans ma prison on ne s'évade

point, et j'attends encore mon premier suicide.

— Vous pourriez ajouter que les pensionnaires sont si heureux qu'ils demandent même à y rester, et, saluant, je me retirai.

Trois semaines plus tard j'appris le suicide de l'inculpé, bientôt suivi de deux autres décès

dentiques.

La lettre que le Directeur écrivit à ce sujet est

lavrante ; il me priait d'intercéder auprès des juges d'instruction ; et par amour-propre, pour

îxcuser la négligence de son personnel, atténuer sa responsabilité, il terminait avec cette phrase : « Que voulez-vous, la faute principale incombe aux chaleurs de Fêté !»

La plupart des directeurs agissent, posent, ^n petits potentats ; jusqu'à leur signature qui est prétentieuse par l'excès d'un entourage ^ortifié. L'un prend les prisonniers et les laçonne à son usage personnel. — C'est un doux. L'autre fournit des notes aux reporters, et pour faciliter ses entrées dans les *héâtres de drames populaires, organise^ dans

ion greffe le défilé des détenus. Les acteurs <;hoisissent leurs types. — C'est un artiste.

Celui-là, pour faire valoir en haut lieu son énergie, imagine de fausses révoltes, provoque les rébellions en injuriant ses pensionnaires. C'est un ardent, très dur, auquel il manque la perception de son incomparable vanité, et cette

vanité impertinente lui a valu de mon regretté prédécesseur M. Claude, un tel salut au bas des reins qu'il a dû pendant quelques jours éviter de s'asseoir.

A l'enquête privée, administrative, véritable duel à la plume, l'ancien Chef de la Sûreté, peu parlementaire mais essentiellement pratique, préféra ce moyen, d'autant plus expéditif qu'il est convaincant, et reste secret.

Ce in'est pas tout, j'ai assisté à une scène ignoble qui s'est passée dans le cabinet même de l'un de ces fonctionnaires.

— Expliquez-vous, dit vivement le Préfet.

— En vertu d'une commi^^sion rogatoire, j'interrogeais des condamnés, et comme ce Directeur a la prétention d'a^ister aux interrogatoires, il interpella violemment, et sans raison, le plus jeune et le moins coupable des prisonniers mis en confrontation. Celui-ci répondit, à tort, j'en conviens : — Je suis aussi innocent que vot' épouse^

— Ah ! crapule ! canaille, voleur, brigand, tu oses mêler le nom de ma femme à tes sales

affaires Tiens Tiens Et de vigoureux

coups de pied et de poing abattirent le pauvre garçon sur le sol.

Emu d'une pareille attitude, je me levai pour saisir ce pugiliste dont l'emportement ne connaissait plus de limite. La correction subite^ imprévue, administrée par cet administrateur à ce malheureux sans défense, me causa une de ces poignantes impressions que le temps n'efface pas ; ces choses-là ne s'oublient point, et

fej

ne puis pénétrer dans cette prison sans son-

r à ce terrible et vivant tableau ayant eu

pour témoins des gardiens et des agents de la

Sûreté. Queli singulier exemple offrait ce chfif

ses subordonnés déjà si enclins à commettre

3S abus de toute nature ! On frémii en- pensant

ce qui peut se passer d'irrégulier derrière les

iiabres murs des maisons^ pénitentiaires.

— Ge directeur est révoqué?...

— Au nombre des satisfactions que j'emjrterai dans ma retraite, comptera celle de avoir jamais dénoncé ou rédigé uni rapport ntre le personnel de la Préfecture de Police, naoins qu'il ne nL'ait été imposé par la disciine. Vous êtes le premier auquel je parle

3 cet incident de ma vie judiciaire. .

— Le battu avait-il conservé ses sabots?

— Parler de cette chaussure serait indiquer prison, et vous me pardonnerez le silence le je désire garder à ce sujet.

— Les prisonniers, avez-vous dit, étaient des indamnés, cela me suffit.

— Je ferai très respectueusement observer à [. le Préfet, qu'en raison du grand mouvement

dont les détenus sont Tobjet à Paris, il y a^ tou^ jours des condamnés, même récidivistes, à Mazas,^ à la Santé et à la Conciergerie.

— C'est exact, et je n'insiste pas , mais je puis vous demander quelles sont vos relations

.personnelles^ avec les directeurs?

— Embarrassées, tendues. Généralement les nployésdes prisons usent, à l'égard de la Police lunicipale, d'une malveillance calculée, se ma-

nifestant à la plus légère circonstance. J'ai entendu des conversations dans les greffes pouvant se résumer ainsi. « Quand nous appartiendrons au Ministère de Tlntérieur , nous enverrons à Vours les roussins. »

Cela donne une idée de leur désir et de leur appréciation.

Les lettres adressées par lés détenus sont interceptées, lues, recachetées et ne m'arrivent — quand elles arrivent — qu'après avoir subi plusieurs contrôles.

J'éprouve, malgré mon titre et les pièces de justice dont je suis nanti, de telles difficultés, que je recule toujours le moment de faire certaines constatations. J'en ai une importante, décisive, qui peut jeter la lumière sur les auteurs de crimes récemment commis à Paris, et je la remets de semaine en semaine. Elle est cependant exigée par le Parquet.

— Où cela?

— A Mazas.

— Nous irons ensemble. Indiquez-moi le jour et l'heure?

— Tous les lundis, je me transporte dans les prisons, notamment à Mazas, où j'interroge les prévenus sur lesquels des enquêtes sont nécessaires. J'ai choisi ce jour parce que les tribunaux ne siègent pas, et que la majorité des juges d'instruction se reposent ou travaillent à leur domicile. Lé lundi correspond avec la visite des parents aux prisonniers, et je puis, saris perdre de temps, consulter les uns et les autres ; j'évite des frais de voiture, des dépla-

aents aux inspecteurs de police, aux détenus^ surtout les évasions.

Slu Dépôt, chaque matin, certains agents exanent les individus arrêtés la veille et qui ont térêt à cacher leur véritable état civil. Soudai j'assiste à Tinterrogatoire sommaire des. isonniers, et le défilé ressemble à une lanrne magique de figures criminelles, ^uant à la constatation exceptionnelle dont vous parlais, elle ne peut se faire qu'après xtinction des feux, et dans le plus grand ence de la nuit. La soirée choisie par vous pa donc la mienne.

Consultant son agenda, le Préfet y traça quelles mots et dit : Je serai libre lundi prochain j'arriverai à l'improviste à deux heures, puis leuf heures, et d'ici là je compte un matin us surprendre au Dépôt.

— Vous prenez la voie que je désirais vous umettre ; les visites inopinées vous facilitent le moyen de voir ce qu'on ne voit pas.

^rès le Joli Monde que vous avez étudié sur la

ie publique, et qui vit de la société à la maére des brochets dans un étang, vous examirez en cellule ces mêmes malfaiteurs, et si ms tenez à bien les apprécier, il faudra autant lé possible dépouiller en leur présence votre dividualité.

— C'est mon intention. Je remplirai les fonc- >ns de secrétaire et vous deviendrez le mien, Land je jugerai mon intervention utile.

Je crois. Messieurs, que voici l'heure à lalelle vous devez partir, ma voiture vous con-

duira, et, pour éviter les indiscrétions, le cocher ^ a reçu Tordre de se ranger derrière Té^se i Notre-Dame de Lorette,

Le trajet fut rapidement parcoui*u et à l'endroit indiqué le coupé s'arrêta. L'ami du Préfet me prenant alors &>milièrement le bras^ me mit enfin au courant de l'objet de ma mission.

Tout en causant nous arrivâmes devant une j boutique fermée ay^nt pour enseigne le mot :

modes, écrit en lettres de cristal, de couleur bleue . I

— C'est ici, dit-il, et je vous prie surtout d^éviter le scandale. Ma femme appartient à une | très honorable famille ; elle m'a épousé libre- % ment , je lui avais préparé l'existence douce, heureuse, mais sa constitution lui occasionna '\ des troubles nerveux intenses aboutissant à de '| violentes crises. ?

Esclave de ses sens auxquels son naturel ne peut commander, la> malheureuse devient irres* ponsable de ses actes et quand les accidents hystériformes se produisent, elle n'agit qu'à sa fantaisie. C'est un cas pathologique.

Jeune, de petite taille, un peu forte, assez jolie, depuis diix ans c'est la cinquième fois qu'elle me quitte et le nombre de ses infidélité ne se compte plus, heureusement que Tadultère est stérile.

Je passe depuis longtemps pour un mari peu sévère ; mes amis mariés font le vide autour de moi, les autres profitent de leur célibat et abusent de ma pénible situation, que je tiens à faire cesser par une séparation définitive. Le dossier

est en état, et pour éviter les lenteurs obligatoires, les discusôion&inutiles> j'ai besoimde la pièce officielle établissant le délit d'adultère.

Sous un faux nom, elle a loué ce petit magasin transformé en chambre coquettement meublée où elle reçoit indifféremment mes amis, les célibataires, et mes ennemis politiques, sans coiaipter les inconnus comme celui que vous aliez voir.

^- En matière d'adultère, le mari outragé peut obtenir une poursuite^ contre sa femme en fournissant la preuve du délit par la production de lettres.

— Elle n'a pas, comme les autres femmes, la monomanie d'écrire et j^ n'ai jamais pu m'emparer que de billets insignifiants.

- — Ses amants Fentretiennent-ils ?

— Nullement. Le mois dernier, après avoir fait fabriquer une fausse clé, elle a pris cinq mille francs dans mon coffre-fort.

— Avant d'agir, je dois vous^ adresser cette question : Avez-vous de& armes ?

— Voilà plus de deux heures que nous sommes ensemble, ai-je l'air d'un homme roulant des idée^ de vengeance ? Je n'ai rien sur moi qui puisse vous alarmer, et je ne vous assiste que pour la forme.

— La boutique a sans doute plusieurs issues?

— EUle n'en possède qu'une seule ; je m'en suis assuré, et j'ajoute qu'il n'existe pas de verrou intérieur. Voici l'ancien bec de canne qui va servir pour l'ouverture de la porte.

— Allons, tout est habilement préparé, mais

comment avez-vous appris que votre femme se trouvait en, compagnie d'un étranger ?

— J'ai ma police.

— Qui n'est pas la nôtre ?

— Certainement, puisque ma femme s'en sert utilement contre moi.

— Vous m'intriguez. Entrons.

Et introduisant le bec de canne dans l'intérieur de la serrure, la porte s'ouvrit sans difficulté et laissa pénétrer le jour suffisant pour apercevoir deux personnes couchées sur un grand lit.

— Vous ne pouviez pas avoir de preuves plus convaincantes !

— Je le savais. Cette femme est la mienne, faites votre devoir et comme ma présence devient inutile, je me retire.

— Pas encore, il faut qu'à son tour elle vous reconnaisse.

Au moment où j'allais décliner ma qualité et le motif de ma visite, le couple se réveilla.

L'homme, surpris autant que moi de reconnaître un collègue, prononça mon nom et la femme dit simplement : « Mon mari! »

Avant de se retirer, je priai l'ami du Préfet de m'envoyer une voiture.

Resté avec l'amant et la maîtresse, celui-là m'apostropha sur un ton ironique et triste à la fois, en me disant : — Vous auriez dû me prévenir, et si votre zèle vous pousse à surprendre un camarade en maraude, le procédé manque absolument de délicatesse, et cela m'étonne d'autant plus que vous ne m'avez pas habitué à

i\IES LUNDIS EN PRISON 12

US juger ainsi. Je ne regrette pas la perte de % situation, étant jeuïie et célibataire je la ferai, mais l'émotion me gagne à l'idée que adanae pourrait croire que je suis votre comlice, tout en restant le sien.

— Evitez-moi le cours de morale que la circonstance impose, notre chef s'en chargera, et laissez ma conduite en repos, elle est aussi ré-

ulière que la vôtre l'est peu. Quant à ma déliatesse, vous en déciderez ultérieurement, et^ uisque vous le prenez sur ce ton, j'ajoute que le suis ici en vertu d'un mandat régulier et reuis pour constater, dans cette boutique convertie en chambre à coucher, un délit d'adultère. En contesteriez-vous les preuves matérielles? L'ordonnance du juge ne désigne aucun nom et le mandat concernant le complice porte la mention : inconnu. Cet inconnu se trouve être un collègue, comment voulez-vous que je le devine ?

— Je suis doublement pris, au lieu de />mcer^ on me pince,

— Je ne comprends pas.

— Je possède depuis six semaines la même ordonnance que celle-ci, datée d'hier. . .

— . Et que le requérant vient de me remettre en descendant de voiture.

La combinaison préparée avec adresse a reçu son entière exécution. '

— Connaissez-vous le mari ?

— Si peu.

— C'est l'ami intime du Préfet. Ils se tutoient.

22 LA POLICE PABISIENNE

— Comme avocats.

— A quelle époque avez-vous connu madame ?

— Il y a deux mois.

— Où, quand et comment?

— Au commissariat, en venant me raconter que son mari la faisait surveiller par des individus attachés aux agences pai^ticulières-.

« Voilà, m'affirma-t-elle, cinq fois que je le quitte et qu'il me reprend ; ne voulant plus vivre avec lui, je suis décidée à en finir par le suicide si on m'oblige à revenir au domicile conjugal. »

Etant de service le soir à TOpéra-Comique, par galanterie je lui offris ma loge, elle l'accepta, vous en voyez les conséquences.

Je connaissais Madame depuis huit jour*, lorsque je reçus l'avis de me rendre au Parquet. Le substitut de la première section me remit une ordonnance la concernant et à cette pièce étaient annexés deux mandats.

Voulant nous sortir d'embarras, j'engageai madame à retourner dans sa famille. Elle devait s'y rendre demain.

Qu'allez-vous faire maintenant?

— Vous conduire chez le Préfet de Police.

— Les mandats d'amener ne mentionnent aucun nom.

— Fixez-y votre état civil et mettez-le à exécution.

— Vous plaisantez, mon cher, mais cependant ma révocation est certaine.

— Peut-être?

— Ce peut-être implique un doute sérieux.

— Qui tournera bien pour vous, si vous saA^ez vous y prendre. Remettez-moi votre carte, je vais y tracer une date et trois nom«. L'acte délictueux commis à cette date et parles derux premiers noms ressemble à celui justifiant ma présence ici. La croix placée sur la poitrine de la personne portant le troisième nom n'aura plus lieu de vous étonner.

— C'est la décoration de Tadultère.

— Ne dites jamais d'où vous vient ce rensei- ^ement et tâchez d'en user arvec prudence, au moment opportun.

Pendant ce dialogue, la délinquante procéda aux soins rapides.de sa toilette et «'asseyant sur un canapé, elle attendit la fin d'une situa- .tion à laquelle, par son attitude indiflérente, on pouvait la croire étrangère.

Le procès-verbal d'usage terminé, mon collègue pria sa maîtresse d'y apposer sa signature.

Elle refusa de se soumettre à cette formalité en disant : « Mon mari est le meilleur des hommes, mais il ne comprend rien à V adultère naturaliste. »

— Ni moi non plus, Madame, et j'ajouterai :

Votre mari a raison de vous qualifier d'inconsciente, car vous paraissez avoir perdu le sens moral.

— A de certaines époques, répondit-elle vivement.

Ce furent les dernières paroles que nous échangeâmes.

A notre arrivée à la Préfecture, je me rappelai le pli que le Préfet m'avait Chargé de remettre, aussitôt après mon opération, au commissaire de police du quartier de Ce magistrat n'était autre que mon prisonnier. Il ouvrit j Tenveloppe sous laquelle se trouvait une lettre rinvitant à se rendre immédiatement au Cabinet préfectoral.

— Pouvez-vous encore douter de moi, lui dis-je, examinez l'enveloppe, la suscription y manque et la feuille de papier mentionne la date, rheure de sa remise entre mes mains, c'est-à-dire ce matin au lever du jour.

Mon collègue me tendit la main et je le quittai en le laissant ainsi que sa complice dans le cabinet du secrétaire du Préfet, auquel je remis les pièces de procédure les concernant. On m'appelait par dépêche du Procureur de la République et je dus partir pour Villetaneuse pour me mettre en rapport avec le juge d'instruction commis à l'effet de rechercher les auteurs d'un crime mystérieux.

A mon retour, onze heures du soir, je trouvai une lettre dans laquelle mon collègue, au milieu de ses remerciements, me racontait son entretien avec le Préfet.

En voici à peu près les termes :

« Le grand chef en me recevant m'a, sans préambule, demandé des explications sur ma •conduite, qu'il a eu le soin de ne pas qualifier.

— Elle est, lui dis-je, consignée dans le procès-verbal de mon collègue, que je confiîrme

mnie étant l^exprcssion de la vérité... J'at- ^ds humblement mon arrêt.

le croyais, en brusquant la chose, m'éviter iidispen sable sermon. Il fut court, rempli de illantes figures, et se termina par ces mots : La nature de vos fonctions vous contraint à irantir les honnêtes gens du vol, de Finiquité, je déplore qu'un magistrat d'avenir Tait moentanément oublié. »

En homme supérieur, souple, adroit, péné- •ant, il a su mêler des sous-entendus à sa spituelle tirade.

J'en profitai pour insinuer qu'à notre époque, adultère était considéré moins comme un déit contre la société, que contre l'époux outragé. Déjà même, en Angleterre, les jurés leur ont une situation agréable ; ils apprécient que adultère cause au mari un préjudice matériel, ^.t qu'il a droit à une indemnité plus ou moins. . . •espectable, mais toujours acceptée. « Ma derière intervention, lui dis-je, remonte à dixuit mois et concernait un enfant de seize ans urpris couché avec la femme de son maître l'apprentissage. Aucune suite n'a été donnée à ce flagrant délit. Cependant le jeune homme Hait mineur et la femme avait quarante-six ms. »

Aujourd'hui, les formalités à remplir nécessitent une foule de démarches, ce qui oblige le mari... marri à promener son infortune de bureaux en bureaux. Le Parquet exige enquêtes sur enquêtes, et le commissaire, enfin requis, ne pouvant opérer qu'aux heures légales, c'est-

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à-dire après le lever et avant le oaucher du so-'s leil, ne procède qu'à la dernière exîtrémité pour ce genre de délit •dont les constatations deviennent de plus en plus rares. La justice, elle-même, apporte des adoucissements successifs à la pénalité de Tadultère, et les malheurs conjugaux n'intéressent personne, encore moins les Parisiens, qui n'aiment pas les maris qui vont surprendre leurs femmes avec l'assi^anee de la police judiciaire.

« Les Parisiens, répondit le Préfet, ont trop de prédilection pour les femmes coupables.

Quant aux adoucissements successifs, ils doivent avoir des limites, et personne, avant vous,^ ne s'était permis de les pousser aussi loin . Votre cas heureusement est isolé, je puis dire unique. »

Me rappelant la carte sur laquelle vous aviez tracé une date et trois noms, je répondis :

« Il ne m'est pas permis d'avancer que la mémoire de M. le Préfet fasse en ce mcmient défaut.

— Continuez.

J'obéis en racontant l'histoire de ce préfet Surpris en flagrant délit d'adultère pardon commissaire de police.

— Je rignorais, dit sèchement ce haut magistrat.

Cette question me tendait une corde de sauvetage. J'en profitai.

— La Sûreté générale, dis-je, au lieu de lui garder rancune, a pourvu à son avancement par sa nomination de commissaire central.

— C'est doîic en pravince que le fait s'est )duk?

— J« erojrais avoir indiqué Fendcoit.

— Vous avez de Fesprit, monsieur le comssaire?

— Oh ! seulement dans^ les cas difficiles.

— Comme celui-ci, n'est-ce pas. Abrégeons- Bésormàis, vous cesserez toute relation

^cte ou indirecte avec fe famille de M. X...., us éviterez de rappeler à vos chefs Fhistoire ce préfet de province, et vous irez attendre et décision à votre commissariat.

— Quelle ligne de conduite faut-il suivre à fgaud du Parquet?

— J'irai voir le Procureur de la République avec mon ami qui doit retirer sa plainte, à l'arrivée de sa femme chez ses parents. »

En terminant sa lettre, mon collègue m'annonçait sa visite pour le lendemain.

A sept heures du malin il arrivait chez moi.

Après avoir causé des événements de la veille, il me raconta, pour former le trio des magistrats sérieux et moraux, qu'il était chargé de poursuivre une fameuse proxénète , inculpée d^excifefeion habituelle de mineures à la débauche. L'instruction, me dit-il, est confiée au juge cpii doit exercer les poursuites contre la femme de l'ami du Préfet, et ce juge vient de se laisser surprendre dians une singulière circonstance. Je tiens le fait de l'unique témoin, fille mineure et danseuse à l'Opéra.

Elle venait au moins pour la dixième fois au Palais de Justice compléter sa déclaration sur

le rôle actif qu'elle remplissait au domicile de la procureuse. Le magistrat instructeur fi sortir son greffier et pria la jeune danseuse d'examiner avec lur les pièces, lettres, portraits^ places sous scellés , ainsi que des albums de^ photographies obscènes saisies à Thôtel de la^ proxénète.

Les scellés se trouvaient dans un petit local contigu au cabinet d'instruction, où la mineui'e se laissa facilement conduire. L'entretien fut long et si intime que le chef du Parquet les surprit au moment psychologique. Il apportait soidisant un dossier spécial, urgent à consulter ; en j réalité il avait été averti de la façon d'agir de ? ce juge. Il posa le dossier sur la table, et dit : u Vraiment, Monsieur, vous devriez bien prendre des précautions et pousser le verrou. »

Sans perdre contenance, celui-ci aurait répondu : (( C'est un oubli qui vous a permis d'interrompre des révélations. Mademoiselle m'annonçait qu'elle allait prendre un engagement à Bruxelles afin de s'éviter des ennuis de toute nature. »

Pour me sortir d'embarras, faciliter la tâche du Préfet dans la démarche qu'il m'a promis de faire, en ma faveur, auprès du Procureur de la République, je vous serais très obligé de le voir avant midi, afin de l'engager à entendre la jeune danseuse. Elle lui certifiera, en détail, l'histoire arrivée à mon juge » (i).

(1) Arrêté sur le pont d'une ville frontière à la suite d'actes ne laissant aucun doute sur sa situation mentale, il est mort depuis. (AvriH889.)

En reconduisant mon collègue, je lui dis d'es-

rer : Tinfaillibilité n'existant ni pour les

tînmes ni pour les choses, nous sommes tous

)umis à l'influence et aux entraînements des

assions humaines.

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