SAINTE - PÉLAGIE
Ateliers. — Actes immoraux. — Élèves et maîtres. — Pavillon des Princes. — Insalubrité générale. — Condamnés dits : politiques. — Grand et petit tombeau. — Petite et grande Sibérie. — Nourriture. — Chambres cellulaires. — Valets de chambre. — Madame Roland. — Billet de sortie. — Belette. — Vol à la braise. — Tas de carottes. — Aveugle lavasse. — Vieux pègre. — Les embastillés. — Vallès et Vermorel. — Biographie de Goliath surnommé « cochon d'or ».
Après la Conciergerie, Sainte-Pélagie reste la plus ancienne des prisons de Paris.
En 1665, une noble et sainte femme, Marie Bonneau, veuve de Beauhamais de Miramion, fit construire, dans le but d'y recueillir les filles repenties, la maison de refuge située près de l'hôpital de la Pitié et non loin du Jardin des Plantes.
A la suite de transformations successives, ce couvent devint une prison qui servit d'abord aux enfants placés en correction, ensuite aux prisonniers pour dettes. Aujourd'hui, et depuis
1835, cet tHablissemenl pénitencier est consa aux individus condamnés à des peines ne i passant pas une année. Il dispose de quai vingts cellules et d'une quantité de peii»
dortoirs contenant de cinq à dix lits.
Trois cent cinquante détenus peuvent prendre place dans les ateliers; les autres, livrés à euxmêmes, se disputent, se battent, et dans les chambrées, les corridors sombres, les coins obscurs, commettent des actes immoraux avec un cynisme dépassant toute croyance.
Que de vols, que de crimes ont été conçus à Sainte-Pélagie, où la promiscuité met en ce tact direct l'apprenti voleur avec le réciu.
viste rompu à toutes les ruses du métier ! Les malfaiteurs professionnels racontent leurs forfaits en les complétant do détails fantaisistes afin de mieux frapper, par Taudace de l'exécution, Tesprit de leurs auditeurs. Les leçons dans l'art de voler et de se servir habilement du couteau sont écoutés par des élèves complaisants et jaloux de passer maîtres. Là, comme à l'école, et dans toutes les circonstances de la vie, règne la force physique et la force morale.
Malgré des aménagements annuels les dispositions locatives ne permettent pas aux surveillants d'interrompre ces conciliabules malsains, et d'éclaircir les mystères de ce singulier monde rongé par le mal devenu pour eux une seconde nature.
La prison se divise pour eux en trois quartiers. Le principal reçoit les condamnés pour délits de droit commun, le second est affecté
aux détenus pour dettes juridiques, dont le sé-^ jour ne dépasse pas un mois, et le troisième dit « Pavillon de TEst », qu'une longue tradition a baptisé « Pavillon des Princes » est réservé aux écrivains ayant commis des infractions à la loi sur la presse.
Comme on le voit, Taristocratie est partout.
L'insalubrité des bâtiments est générale et cette maison, l'hiver, fournit un plus grand nombre de malades à l'infirmerie centrale de la Santé que les autres établissements du même genre. Le chauffoir est exigu, les latrines sont infectes ; les cours humides, peu aérées, deviennent trop étroites pour une population qui atteint parfois le chiffre de sept cents individus. On bitume les piliers, on badigeonne et rebadigeonne au phénol, à la chaux, les murs de l'antique couvent, il y règne, malgré tout, un dangereux foyer de maladies et la fièvre typhoïde y existe à l'état permanent.
Les dimanches et les jeudis, de onze heures à deux heures, les parents peuvent communiquer avec les détenus par le parloir ordinaire ; celui de faveur est ouvert tous les jours de une heure à* trois heures.
Sur le catalogue de la bibliothèque de Sainte-Pélagie figurent les œuvres de J. Vernes, Souvestre, Dickens, Cooper, les romans des deux Dumas et les poésies de Lamartine.
Le régime appliqué à la catégorie des condamnés dits <( politiques », ne ressemble en rien à celui des autres prisonniers.
Le pavillon de l'Est, on le sait, leur appar-
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tient, et ce coin privilégié n'a jamais produit la mélancolie. . -
Les cellules ont été converties en six chambres : au premier étage se trouve la salle de bains, au second le logement^ local bien ajouré, supportable, au troisième deux pièces désignées sous les noms de grand et petit tombeau, au quatrième deux cabinets surnommés la petite ei\^ grande Sibérie. Pendant la journée, les captifs fument, circulent, s'installent les uns chez les autres et la cour attenante au pa\;illon leur est commune.
La nourriture que l'administration accorde se compose de bouillon gras, de bœuf bouilli, d'un plat de rôti, de pain et de vin ; mais les hôtes de la geôle aux journalistes ne se contentent pas de ces aliments ordinaires ; ils se font apporter du dehors des vivres à leur convenance et, malgré le règlement interdisant les mets et les vins de luxe, plus d'un bouchon de cl^ampagne a frappé le plafond de ces chambres cellulaires pour terminer d'excellents repas animés, joyeux, spirituels.
La direction met à la disposition de ces messieurs des auxiliaires remplissant les fonctions de valet de chambre ; ils peuvent aussi conserver leurs vêtements et ne sont point obligés d'assister aux offices. Les lettres sortent et entrent sans être soumises au contrôle, il en est de même pour les livres, revues, brochures et journaux.
Quant aux parents, aux amis, ils ont la faci-
lité de venir aussi souvent que cela leur est agréable.
Le pavillon de l'Est abonde en souvenirs ; il a reçu des célébrités littéraires et politiques, comme en témoignent bien des noms creusés dans la pierre avec la pointe de couteaux. Pendant la période révolutionnaire, ]VP® Roland y fut enfermée et c'est là qu'elle écrivit avec tant d'âme et d'imagination a ses Mémoires », in terl'ompus le 8 novembre 1793 par son exécution.
La porte ou plutôt la grille d'entrée de Sainte- Pélagie s'ouvre sur la rue du Puits-de-l'Ermite, elle offre un caractère exceptionnel par ses énormes barreaux et ses petites ouvertures.
Les hautes murailles noires sont percées d'étroites lucarnes et l'ensemble du monument a la forme d'un quadrilatère. Sur la partie supérieure a été construite une terrasse avec guérites permettant de placer les sentinelles de nuit chargées d'empêcher les évasions faciles à se produire par les cours.
Au moment où j'allais franchir le seuil de la maison, un individu en sortait en lançant derrière lui un papier froissé que je ramassai.
C'était un billet de sortie ainsi conçu :