‹ Mes lundis en prisonChapitre 35 sur 43 · SIGNALEMENT · texte numérisé non relu

SIGNALEMENT

Taille d'un mètre 620 millimètres, cheveux et sourcils châtains, front haut, yeux gris, nez moyen, bouche grande, sans barbe, menton rond, visage ovale, teint pâle, âgé de 18 ans.

Marques particulières : Néant.

Se rend à Moulins (Allier),

Pa7Hs, le 18

Le Directeur,

Pour obtenir les secours de route, le porteur doit

présenter ce billet.

— Tenez, dis-je en entrant, à mon ami, le greffier en chef, voilà le cas que Ton fait de vos billets de sortie avec secours de route.

— Vous connaissez le sujet ?

— Parfaitement. A défaut d'outils, Belette, par un procédé nouveau, a volé la recette de

son logeur à la nuit. Ce dernier, pour ne pas ouvrir à chaque instant son tiroir-caisse, avait pratiqué sur la tablette du meuble-bureau une large ouverture en forme de boutonnière, par laquelle il introduisait le prix de ses locations, variant de vingt à cinquante centimes. En l'absence d'outils pour forcer la serrure, et voulant éviter le bruit, cet ingénieux malfaiteur, au moyen de braise chimique, trouvée par lui dans la cuisine, a mis le feu sur la tablette, à l'endroit de l'ouverture peu éloignée de l'encoche où le pêne de la serrure va se fixer. La combustion s'est opérée lentement, silencieusement, à l'abri de toute espèce de lumière, et, enfin maître du tiroir, il a soustrait cinquante- trois francs en monnaie de.billon.

Le volé dormait dans la chambre ; il n'a rien senti, rien entendu.

Nous voilà loin des effractions à la dynanaite.

La signature encore fraîche du Directeur, placée au bas du billet de sortie de Belette, indique sa présence. Puis-je le voir?

— Il, visite la maison avec le Préfet de police.

— J'attendrai.

J'allais m'asseoir, quand le brigadier amena au greffe un aide de cuisine qui venait d'être pris en flagrant délit de détournement par un des auxiliaires.

— Voilà, s'écria celui-ci, plus de six semaines que je le guettais sans pouvoir découvrir son tas de carottes. Notre aveugle lavasse

(bouillon sans yeux) n'est déjà pas si nourrû pour la priver de ce légume.

Et s'adressant au voleur, en lui montrant le poing :

— Je suis un yï^Ms. pègre et je n'aime pas qu'on vole ceux qui sont pinces! Vois-tu, Vidocq avait raison : il n'y a que les voleurs pour savoir faire de la chouette police,

— Lorsque le Directeur sera libre, dit le greffier au surveillant-chef, vous conduirez ces deux hommes à son cabinet.

Tous les trois se retirèrent, et je demandai si on commettait beaucoup de vols à Tintérieur des prisons.

— Ici plus souvent que dans les autres établissements: les auxiliaires abusent de la situation qui leur est faite auprès des gens de lettres détenus; ils soulagent légèrement les portemonnaie en chipant cinquante centimes, un franc, quelquefois deux ; mais leur préférence porte sur les cigares, les cigarettes, les crayons, les plumes, les canifs, menus objets faciles à dissimuler et à vendre aux autres prisonniers.

— Avez-vous, en ce moment, beaucoup de victimes de la parole et de la pensée ?

— Les embastillés de la presse nous font défaut, et Goliath seul dispose de leur pavUlôn.

— Alors on considère cet escroc de haute allure comme un écrivain?

— Il aurait rédigé une feuille financière, et cela a paru suffisant pour lui octroyer cette faveur.

— Faveur qui engendre bien des abus, tout

en créant pour ceux qui en profitent une auréole de martyre, base de la fortune de nos hommes politiques.

— Sainte-Pélagie est en effet pour eux la prison d'opéra-comique, douce, agréable, où les verrous ne sont qu'intérieurement poussés.

— Je me rappelle, à ce sujet, Thistoire survenue à Vallès. Son camarade Vermorel occupait une des chambres du pa\411on de la presse , la plus confortable, ce qui ne Fempêchait pas de se promener librement dans Paris. Dès le début, et pour la forme, un agent muni de Tordre d'extraction obligatoire se présentait chaque matin au greffe afin de rendre à la liberté cette victime du gouvernement impérial. Vers minuit, l'inspecteur attendait son prisonnier à l'angle de la rue Lacépède et de la rue de la Clef et la réintégration officielle avait lieu. Par la suite, on poussa la complaisance jusqu'à supprimer l'intervention de l'agent.

Un jour, à trois heures de l'après-midi, Vallès se présente et demande à voir Vermorel.

— 11 est absent, répond le brigadier.

— Vous m'étonnez, car sa lettre fixe notre rendez-vous ici.

— Ordinairement, il vient prendre son courrier à cinq heures.

— Jevais aller jusqu'à la bibliothèque Sainte- Geneviève, priez Vermorel de m'attendre.

Quand l'auteur des « Réfractaires » re^ient, son ami est rentré ; maïs sous prétexte qu'il

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manque au permis de communiquer le visa Préfet, on Tempèche de le voir.

— Je respecte votre consigne, et puisque j'éprouve des difficultés pour entrer, dites à Vermorel de sortir.

Tous les deux, dissimulés dans une baignoi de face, assistaient lé soir même à une représentation au théâtre du Gymnase.

— Les condamnés politiques, sur leur demande, après avoir été régulièrement écroués, vont subir leur peine chez les docteurs ayant des maisons de santé ; quelques-uns choisissent de préférence Thôpital, cela flatte la démocratie et prépare un siège au Conseil municipal (i) ; d'autres n'ont jamais connu la prison ni payé un sou d'amende.

Vermorel, dont vou 5 parlez, ne détestait pas la police.

— Je l'ignore, mais je vous affirme que Vallès avait en haute estime la police officielle, j'ai des raisons particulières pour m'exprimer ainsi (2).

— M. le Préfet de police vous attend chez le Directeur, me dit vivement un gardien.

(1) Février 1889.

Chaque conseiller municipal parisien reçoit une indemnité de six mille francs.

(2) Dans son « Tableau de Paris », Vallès commence son étude par ces lignes : « Sainte -Pélagie est le seul coin de Paris où Ton fut libre sous l'Empire.

» Il n'y avait véritablement qu'un prisonnier ^- le Directeur 4e la prison. »

Extrait du journal « La France », numéro du 21 septembre 1882.

— Vous arrivez de la prison de la Santé ? me demanda-t-il.

— Où j'ai vu le détenu que le Roucain appelle le « professeur d'argot. » Il m'a remis un vocabulaire de cette langue verte ^ que je me propose de vous offrir après l'avoir complété.

— Ce dialecte spécial aux malfaiteurs contient des mots qui, en dehors de leur énergie brutale, souvent cynique, sont originaux, colorés, et leur réunion a pour vos agents une incontestable utilité, j'en ai eu la preuve convaincante lundi soir. Sans la connaissance approfondie de ce langage, vous n'auriez jamais découvert Tauteur de la correspondance établie entre la maison de l'avenue Daumesnil et les habitués des promenoirs de Mazas.

Le Directeur remit une fiche au Préfet, qui en fit la lecture à haute voix. Elle contenait les noms des personnes autorisées à rendre visite au détenu Goliath.

— Comme opinion politique, la série, dit-il, me paraît complète ; cependant le condamné, loin d'être satisfait, réclame deux sorties hebdomadaires pour se présenter au domicile particulier de certains personnages que leur caractère officiel seul empêche de venir à lui.

— Le scélérat nous ménage une surprise, m'écriai-je.

— Vous croyez.

— J'en suis sûr. Je connais l'homme, il a tant semé de misères que j'ai le droit de parler de lui avec sévérité. Vous venez de le voir, de

2"8 LA POLICK PARISIENNE

l'entendre , permettez-moi de compléter biog^raphie, instructive à plus d*un titre.

Ce type curieux, aux agissements malpropres, surnommé « Cochon d'Or » dans l'alcôve des drôlesses fréquentant les cabarets de nuit, a trop longtemps centralisé les puissances occultes du tripotage financier. Quelle étrange figTire que celle de ce récepteur d'entreprises véreuses auquel il est impossible de refuser certaines aptitudes spéciales ! Cet abominable filou a < l'ambition , la conscience courte, les dents lox«gues, il deviendra un grand criminel, car, en résumant déjà tous les actes de sa vie publique, en dehors d'un scandale permanent. Ton constate des ruines, des suicides, et ses non. breuses victimes se sont émues de la longanimité dont il avait été jusqu'ici l'objet. La magi" traturc, disent-elles, retient, poursuit, condami l'individu qui a volé cinq louis ; mais elle laîsî en liberté le même personnage si, par adresse il a su détourner des millions. Comme à Sparte, l'on dirait qu'elle veut faire sentir sa force si les voleurs maladroits, puisque les aigrefir de la Bourse, sachant opérer sur une vasi échelle, se pavanent avec une impudem théâtrale.

Goliath possède une expérience consommée de « la Bourse >; . Habitué à manier l'argent de autres , il a une audace extraordinaire pom brasser les grandes entreprises. Connaissant 1^ caractère, les mœurs et les combinaisons de spéculateurs, il acquit cette supériorité incon tcstable dans l'art de les surpasser. Par so]

Vf-

habileté sans scrupule, il sut mettre en circulation les capitaux en réserve, disant à ces dupes : « J'ai manié des milliards ne m'appartenant pas, et cet argent m'a permis de me rendre maître de la hausse et de la baisse. Jusqu'ici, je n'ai joué qu'avec une faible partie de vos économies, confiez-moi le restant, et je m'engage à vous rendre riches par la création d'une nouvelle institution de crédit appelée à révolutionner le monde des boursiers. Il s'agit de fonder le comptoir financier nécessaire à l'achat , à la vente , à la conservation des valeurs, et qui délivrera des lettres de crédit sur toutes les places du globe; il aura pour auxiliaire le journal dont les réclames sont devenues de purs chefs-d'œuvre. Voici le dernier numéro annonçant de prochaines et fructueuses émissions. Qu'avez-vous à craindre?... Rien. Mon système consiste à déplacer les fonds, et ce que les uns perdent, les autres le gagnent. La réussite est certaine, je travaillerai pour vous tous, nos intérêts seront communs^ ma comptabilité sera la vôtre, c'est la meilleure, et, par cela même, chacun de nous saura ce qu'il possède. Mes relations politiques, commerciales , industrielles ont fait de moi l'homme du jour , ayez foi dans mes espérances, mes moyens d'action. Aucune question économique ne m'est étrangère; bientôt, vous en aurez la preuve. N'oubliez pas qu'un écrivain de l'antiquité a écrit : « L'argent est ton )) esclave si tu sais l'employer, ton maître si tu » ne sais pas t'en servir. »

if^3 LA POLICE rAftl>lES3(E

Cet homiiK* avarî«^. aux paroles facîJes. u ^•^. après avoir, par des titres allrîola] ->a* dfr» couleurs avantageuses, développé ^^ [prfy^mtDm^. préparé, englué ses auditeurs.

I^ur affimiah. en forme de péroraison, ne vouloir tromper la confiance de personne, et les sp'culateiir*. émerveillés, remplissaient, avec un ensemble surprenant, les poches vides de ce rastaquouêre de la finance.

Je suis le premier magistrat qui se soit permis d'entraver la série de ses louches entreprises. Condamné pour banqueroute, abus de confiance, escroqueries, chantages, diffamation, jusqu'alors, par une coupable tolérance, Goliath n'avait jamais subi aucune peine, ni *ioldé aucune amende. Se croyant redoutable, il comptait sur Timpunilé. et. malgré ses nombreux jugements, confirmés en appel, il se montrait aux courses, dans les théâtres, aux pn^mières à sensation, vêtu à la dernière mode et semant à pleines mains For soustrait à ses victimes.

<' Je ne crains pas la police, » disait-il aux indiscrets, étonnés de la non exécution des sentences de la justice, et il ajoutait : « Si, par malheur, un agent maladroit ou payé par mes ennemis, s'avisait de porter la main sur moi, je lui montrerais le petit papier nécessaire à paralyser son zèle. »

Goliath était, en effet, détenteur d'une pièce sortie des bureaux de la grande chancellerie lui accordant des sursis, sans cesse renouvelés, en présence desquels les représentants de la loi

n'avaient plus qu'à s'incliner. Je le fis cependant mettre en état d'arrestation, et la suite de cette mesure de salubrité générale mérite d'être détaillée ; elle expliquera ce qui a toujours paru inexplicable.

Goliath appartenait à cette école poussant l'audace jusqu'à sa dernière limite, et, pour obtenir un résultat favorable, il employait principalement les moyens de corruption.

L'ordre suivant m'avait été remis : <>< En cas de départ, les agents pourront s'emparer du condamné. »

Mis au courant des mesures de prévoyance prises contre lui, il arrivait à déjouer la plus attentive des surveillances prescrites par le Procureur général. H n'ignorait point qu'à la moindre apparence de fuite il serait immédiatement retenu et conduit en chambre de sûreté !

Goliath s'amusait de toutes ces précautions, et, pour ennuyer les agents, il donnait des rendez-vous dans les salles d'attente des gares de chemins de fer; quelquefois même, il prenait un billet pour la première station, et, à son arrivée à Asnières, Saint-Denis ou Charenton, une voiture le ramenait à Paris.

Avant de pénétrer dans son restaurant favori, il disait aux inspecteurs :

« Ce soir, à neuf heures, vous me retrouverez au théâtre Français, fauteuil d'orchestre n° 50. N'oubliez pas le numéro et croyez à mes regrets de ne pouvoir encore vous indiquer la maison où j'irai passer la nuit. »

J'avais demandé, pour le faire suivre, une

282 LA poli<:e parisienne

voilure de la Compagnie générale, et le di' teur, Tainiable M. Bixio, mit à ma disposi son meilleur cocher et deux excellents chevaux. Goliath en profita pour faire une expérience qw eu réussissant le combla de joie. Il possédait m pur sang magnifique et un coupé fort élégant. Au Bois de Boulogne, sa promenade favorite, il fila à fond de train, et nmlgré nos efforts, nous ne pûmes le rattraper.

Un incident même se produisit. Deux gardiens de la paix se jetèrent à la tète des chevaux, les croyant emportés. On les rassura.

« Nous aurions dû nous en douter, répondit l'un d'eux, jamais je n'ai vu un cheval de fiacr*' prendre le mors aux dents. »

Des rapports journaliers signalaient au efael de la Police municipale cette situation anormale, en appuyant sur Tempêchenaent matériel de suivre un pareil surveillé afin de Tempècher de se sousti*aire à Taction de la justice. Les agents brûlés (connus), non par leurs maladresses, inais bien à la suite d'indiscrétions volontaires, ne pouvaient plus lutter, les armes n'était pas égales. L'argent manque pour entretenir le personnel sur le même pied que ce genre de filous. Les Inspecteurs obligés de limiter leurs dépenses, ne recevant à titre d'indemnité qse la somme d'un franc cinquante centinaes par repas, attendaient donc l'estomac vide, à la poàrte des établissements, la sortie de ce malfaiteur dont les prodigalités savamment répandues, facilitaient les moyens de se dissimuler qoand il le jugeait à propos.

Le Chef de la Police municipale n'ignorait pas cette situation et aux objections faites il répondait : « Continuez la surveillance, le sursis de Goliath expire dans trois jours et il a pris rengagement formel de se constituer prisonnier.

— Alors pourquoi le faire suivre ?

— Pour la forme, tout en reconnaissant que o/est inutile et coûteux, ne faut-il pas satisfaire le Parquet? »

Un dernier rapport, basé sur des lettres particulières, signées par des gens honorables ne iripotant, ni de loin, ni de près, aux jeux de bourse, informait le Chef de la Police municipale que Goliath se disposait à passer en Amérique.

Ce fonctionnaire répondit : « L'écrivain financier a beaucoup d'ennemis. Ton s'égai^e à son sujet, et loin de partir, il sollicite un nouveau sursis. Il faut exécuter les instructions reçues ».

En votre absence. Monsieur le Préfet, je vis votre chef de cabinet qui paraissait ignorer les faits et gestes de Goliath. Les rapports le concernant ne lui parvenaient point. Je le mis au courant du rôle ridicule qu'on m'imposait et je fis comprendre que le misérable, une fois hors de France, ne manquerait pas, selon sa déplorable habitude, d'accuser le personnel de la SAreté de s'être laissé coiTompre. La magistrature, pas plus que la police, n'a intérêt à sa fuite, il y a donc lieu de le capturer et, je m'en

charge, il suffit pour cela d'insérer ces deux lignes dans les journaux de ce soir :

<• On annonce enfin l'arrestation du récidiviste Goliath. »

Nous sommes aujourd'hui mardi, dis-je au Chef du cabinetj et c'est jeudi, à onze heures, que le condamné doit se rendre au Parquet. La journée de mercredi m'appartient et je compte cueillir cet orgueilleux sur son théâtre, près des siens, à sa descente des marches du Palais de la Bourse. Le trait dominant de son caractère est une effronterie sans bornes, il viendra s'exhiber pour donner un démenti vivant à l'entrefilet prématurément rédigé sur son incarcération, puis il quittera Paris, et jeudi, au lieu de sa personne, M. le Procureur de la République recevra une lettre remplie de détails naensongers, nécessaires à excuser son manque de parole, et finalement j'endosserai la responsabilité de la conduite de ce fuyard. Par intuition, je sens, je devine, qu'une fois Goliath exécuté publiquement, je soulagerai bien des consciences, obligées pour vivre de se soumettre à des mesures administratives contraires aux lois du pays. Si, après cet acte de justice, on juge à propos de le remettre en liberté, que m'importe, j'aurai rempli mon devoir, et n'étant plus obligé de m'occuper de cette triste personnalité, j'étudierai les moyens de saisir d'autres ma-lfaiteurs.

— Bonne chance, me dit avec un sourire bienveillant le Chef du cabinet; ce soir les journaux annonceront la prise de celui qu'on a baptisé le

« Gréant de la Bourse » et que vous parviendrez difficilement à supprimer.

Le mercredi, vers trois heures, le coupé de Goliath s'arrêta rue du Quatre-Septembre ; il en descendit avec un jeune homme blond, aux yeux bleus, ayant la mise soignée, et tous deux montèrent lentement l'escalier qui conduit au Palais de la Bourse. Arrivés sous la colonnade de droite, non loin de la porte d'entrée du commissariat de police, ces deux individus se séparèrent et Goliath continua sa promenade en serrant la main à plusieurs financiers aussi véreux que lui. A trois heures et demie, devant la grille principale, sous Fhorloge, au moment où il allait sortir trois hommes inconnus de lui se détachèrent d'un groupe de spéculateurs; l'un d'eux se baissa, le saisit par les pieds, en même temps que les deux autres l'enlevèrent en paralysant ses bras et avec un ensemble parfait, à la stupéfaction générale, opérèrent sa translation dans la voiture qu'il avait fait si joyeusement courir cinq jours auparavant au Bois de Boulogne.

Seul son chapeau résista, il fut rapporté par un ramasseur de bouts de cigares, qui lui dit : On gèle au Dépôt, mo7i bourgeois, v là vof galurin.

Son cocher, averti, suivit cette fois l'automédon de M. Bixio, il filait son confrère qui l'avait [ant filé.

Goliath surpris, ne prononça pas un mot, il attendait les événements.

Amené dans les bureaux du service de la Su-

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reté, on lui présenta uno chaise en Tinvitan* la nvain à y prendre place. Autour de lu.

rangèrent les agents restés, selon la consigne, muets comme des tombe§.

J'avais, ne voulant pas être reconnu, assisté de loin à la scène rapide de ronlèvement Don prévu par cet audacieux faiseur.

Vers quatre heures, il ouvrit enfin la bouche en s'écriant sur le ton impératif: «Je veux être tout de suite conduit chez le garde des sceaux. >' A ce moment, je pénétrai dans mon cabinet où Goliath fut immédiatement introduit.

Appréhendant un éclat, j'étais resté debo ** pour mieux le recevoir.

Le banqueroutier, Tescroc, le maître cha teur, avait conservé le chapeau sur la tête ( par un brusque mouvement, il jeta sa cani qu'il avait pu conserver sur le meuble me se vant de bureau. Elle renversa l'encrier, fit sai ter les plumes, les crayons, puis, donnant un libre cours à sa colère si longtemps contenue, il éleva la voix et lança ces mots : — Misérables, vous m'avez tendu un guet-apens, ma je sortirai victorieux de cette caverne. Poui vous, Goliath a son prix. A combien se monte la prime?

— Elle me sera payée par la satisfaction de causer avec vous ; et lorsque nous nous quitterans, vous aurez appris qu'il y a encore une justice et des serviteurs intègres de la loi.

— Prenez-y garde, mon arrestation est illégale et demain, à cette même heure, vous serez révoqués tous les quatre.

— Si vous disiez vrai, après-demain je ferais connaître, par la voix de la presse, votre édifiante biographie et les motifs d'une pareille mesure.

— Pourquoi me faisiez- vous suivre ?

— Par ordre.

— Vous devez alors savoir où je suis allé ce matin ?

— A TElysée.

— Et vous ne craignez pas d'attenter à ma liberté?

— Non certes. Vous avez jusqu'ici, et depuis quinze ans, échappé à toute incarcération. A un instant précis, vous disparaissez ne laissant pour gage que votre parole d'honneur ; c'est là une maigre caution. L'impunité ne doit pas être éternelle, il faut un jour régler ses comptes et je suis heureux d'en terminer avec vous. Pendant assez longtemps vous avez nargué la magistrature, la police, et selon vos paroles l'une n'existerait pas pour vous et l'autre serait à votre solde.

— L'avenir démontrera l'inutilité et le danger de mon arrestation.

— Tant pis pour ceux qui ont pu se compromettre dans l'existence éphémère de vos sociétés.

— T Demain, à midi, je devais me constituer prisonnier, jusque-là ma personne doit vou être sacrée. Il importe que je me trouve ce soir au siège de la nouvelle entreprise de la rue des... où mes conseils et mes soins sont indispensables.

— Cette absence ne saurait nuire auxintê des actionnaires.

— Finissons-en. Je vais vous prouver ^ la justice et la police sont aux ordres des nistres.

Goliath ouvrit son portefeuille, et au milieu d'une liasse de billets de banque français, il retira nn papier portant Tentête et le timbre ut* ministère de la justice. C'était la pièce établissant le dernier sursis obtenu à rexécution de sa peine. Il me la tendit en me disant : — Vous voyez, le délai n'expire que demain à midi, et j'ai pris l'engagement d'ici là de ne point quitter le département de la Seine.

— Et vous seriez venu vous livrer... Jusquelà vous ne l'avez pas fait, mais vous avez abusé des recours en grâce et des sursis. Après les jugements en appel, en cassation et traînés en longueur le plus possible, vous attendez, par d'inqualifiables manœuvres, que Toubli se fasse autour de vous afin de gagner les délais de la prescription. Voilà votre système habituel, il vous a réussi trop de fois pour que vous y renonciez. Votre dernière condamnation est définitive depuis dix-huit mois, et comme un vulgaire caissier vous alliez prendre le chemin à l'étranger.

— Sur quel rapport basez-vous cette assertion ? Celui qui ose avancer cela en a menti.

— Je ne crois pas.

— Quel est le nom de ce calomniateur?

— Le mien.

— Alors vous mentez, afin de donner un caractère de légalité à vos actes illégaux,

— Vous allez en juger. . .

— Comment?

— Par vous. .

— Je ne comprends pas les rébus.

— Dont vous avez la clé dans la correspondance que je vais trouver en votre possession.

— Vous ne fouillerez pas Goliath.

— Rassurez-vous, je me bornerai seulement à le faire fouiller.

Et sur un geste convenu d'avance, les trois inspecteurs, tout en conservant leur mutisme., s'emparèrent d'abord d'un itinéraire des chemins de fer allemands, puis ensuite des bijoux^ de Targent et des papiers du détenu. Cette opération terminée, par un mouvement automatique, ils le firent asseoir sur le fauteuil spécial aux inculpés.

L'examen des papiers fixait son départ pour Francfort, le soir même, à neuf heures-. Dans l'intérieur de son boîtier de montre se trouvait le reçu d'une lettre chargée envoyée è, Berlin. Quant aux billets de banque, ils fermaient avec l'or placé dans ses poches, la somme de soixante-douze mille deux cents francs.

Après ces constatations matérielles, indiscutables, je dis à Goliath :

— Nierez-vous maintenant vos intentions de départ?

— Les meilleures combinaisons deviennent souvent irréalisables.

S90 LA POLICE PAKISIENNE

— C'est votre cas, vous deviez partir av un portefeuille bien garni, et je vous gard

— L'argent fait ma puissance.

— Celui-ci, au lieu de vous tirer d'embarra~ vous compromet singulièrement.

— Qu'allez-vous décider?

— Rien de grave. Je vais informer mes chefs des mesures préventives vous concernant, et si deiïiain, à midi, je n'ai pas reçu d 'ordres contraires, ces trois hommes vous conduiront à la maison d'arrêt de Mazas.

— Et d'ici là?

— Vous séjournerez dans le petit local que les agents ont surnommé « la Corbeille de la Bourse. » On pourra vous donner connaissance de la liste des tripoteurs d'affaires aussi véreuses que leurs personnes. Tous ces noms vous sont connus, et par ordre alphabétique vous serez classé le vingt-septième. Dans cette cellule-antichambre de la prison, les escrocs, boursiers, coulissiers, remisiers, si peu recommandables et tant recommandés, ont attendu quelquefois quarante-huit heures les décisions de la justice. Vous y pourrez recevoir tous vos amis et dès maintenant je vous adjoins un quatrième agent pour vous faciliter les moyens de correspondre avec eux.

— Mon cocher doitm'attendre? puis-je en le renvoyant lui donner des instructions?

— Certainement.

— Joseph, dit Goliath, quand le domestique parut, vous allez tout de suite passer chez la comtesse de B...; informez-la que victime d'une

Mlï4 LUNDIS EN PRISON 2^

affreuse laacbiaatkxD, je suis Fetenu ici parla force ; et priez-la d'en infooi'mer mes pre^teeteurs el amis... Allea... Ah! j'oubliais, vous lui reinetfarex e» même temps cet aUxum placé seus la banquette du coupé.

—7 Joseph, dis-je à mon tour, en dehors de Talbum, remettez à mon secrétaire, qni va vous accompagner, tous les autres objets déposés dans cette voiture.

A son retour, remployé fit connaître que l'album avait dû être échangé contre l'énorme portefeuille rempli de pièces manuscrites qu'il apportait.

— Que signifie ce nouveau mensonge? delïiandai-je à Goliath,

— Il veut dire que cette serviette renferme de sérieux autographes très péremptoires et d'une réelle valeur.

Et sur un ton plus doux il ajouta finement :

« Nous les lii'ons ensemble dans la Corbeille de la Bourse, »

Je compris que ce portefeuille contenait des révélations dangereuses et utiles à son propriétaire, à la condition de ne pas livrer aux agents subalternes les noms des hommes politique»

mêlés à ses tripotages financiers.

J'installai mon prisonnier qui se fit apporter un copieux repas fourni par la maison des Quaire-Saisons, rue des Halles, et, sous prétexte de digestion laborieuse, il but de la tisane de Champagne.

x\ huit heures du soir, Goliath et moi, deve-

nus les meilleurs amisAvL monde, examinioij comptabilité des « pots-de-vin. »

— Vilain nom, dis-je, ignoble et terrible, lorsqu'il s'applique à des hommes politiques, ayant pour grandir leurs fortunes, favorisé la corruption par des manœuvres de toute nature.

— Attendez ; vous n'êtes pas encore au c( rant de bien des malpropretés.

Voici d'abord l'autographe d'un ancien membre du cabinet, politicien d'allure superbe ; à la rouerie supérieure, ministre de haut vol, enrichi par l'exploitation des secrets d'Etat; cette lettre contient des indiscrétions sur des personnalités qui recevaient comme lui des pots-devin. Vous pourrez assurer au préfet de police que ce personnage a été vénal en signant des traités qu'il combattait jadis avec acharnement.

Sur ce bordereau figure la somme de 25.000 francs, elle a été payée à ces deux hommes et ces noms accouplés vous étonnent.

— Oui, et je ne puis croire qu'ils se soient servis de leur situation pour arrondir leurs revenus. On vous a trompé. Si, par malheur, ces magistrats, réputés honorables, à l'abri du plus léger soupçon, étaient ce que vous prétendez, quel sérieux danger menacerait notre société, car tous les deux, au milieu de tant de défaillance, conservent l'estime des honnêtes gens? Non, je vous le répète, c'est une pure invention. Avec la conscience que je leur connais, ces messieurs n'ont jamais mis la main dans des transactions souterraines ou dans des compromis louches.

— C'est cepend,aiit positif, et j'ajoute que vous ne seriez pas le seul à leur délivrer un brevet d'intégrité.

Vous vivez dans le temple de la Justice, et vous êtes en relations constantes, suivies, avec la magistrature assise et debout. Avez-vous vu beaucoup de magistrats, graves par sagesse, sérieux par tempérament, impartiaux parce que rien ne doit influencer leurs jugements, et qu'ils doivent être inflexibles et rendre à chacun ce

que le droit ou la loi lui accorde? Votre

silence est un aveu tacite, je n'insiste pas et je continue le dépouillement.

Alors Goliath, faisait glisser les pièces les unes après les autres, me montrant du doigt les signatures qui, toutes, me comblaient de stupéfaction. Voyez cette lettre, me disait-il, elle établit l'état de conscience d'un sénateur, elle est cotée cinq mille francs. Il vote dans les prix doux et son influence parlementaire vaut à peine cette somme.

Et plus loin :

Ces trois fonctionnaires dépourvus de scrupules, se mettent quotidiennement au service des financiers et reçoivent de deux à cinq cents francs par mois.

Prenez connaissance de la lettre de ce pauvre diable, il me remercie pour l'envoi de trois mille francs, largement gagnés, dans une afi*aire qui, loin d'aboutir, a failli lui couler le restant de son honorabilité. Il y a, d'ailleurs, pour eelui-là des circonstances atténuantes, sa pauvreté l'excuse ; il fatit vivre ; ses appointements

294 LA POLHIE PARISIEX.XK

(lo député suffisent à peine à nouiTir sa fan et ses dettes étaient criardes.

Cet autre sénateur, centre gauche, m'a parlé de vous. Il a eu Timpudence de vanter sa probité en m'écrivant cette phrase à Tencre roug:e : « Si, dans votre procès, mon nom est prononcé, je vous poursuivrai comme diffamateur. » Sa mémoire est plus courte que son Mémoire, que je vous présente en entier de sa main. Longtemps il a combattu les abus du Monopole, tout en se faisant subventionner par les monopoleurs.

Lisez la lettre de ce conseiller municipal phraseur, n'ouvrant la bouche que pour parler de la France, de la patrie, de la revanche, et de la République, eh bien ! il pratique adroitement les coups de bourse. Les mauvaises nouvelles qu'il colporte deviennent les meilleures et son patriotisme, c'est Targent. Cet homme-chiffre a une pièce d'or à la place du cœur et la politique pour lui est un métier, une spéculation.

Le signataire de ces billets mène la vie à outrance, sa physionomie est une des plus connues de Paris, mais son crédit craque de tous les côtés. A bout de ressources, même d'expédients, ce dissipateur protège les maris de ses maillasses et est sur le point de devenir soussecrétaire d'Etat.

— Ou de finir sur les bancs de la Cour d'assises.

— Reconnaissez-vous la signature de ce commissaire de police?

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— Il ne l'est plus, à la grande satisfaction de ses anciens collègues.

— Je le sais, et pour obtemr son silence il a reçu, avec Favis de sa retraifte forcée, et anticipée, sa nomination de chevalier de la Légion cr honneur.

Maintenant, voyez la liste des sénateurs, hauts fonctionnaires, magistrats, remplissant plus ou moins officiellement remploi d'agents d'atfaires en a»cceptant une situation dans les sociétés financières.

— Elle est instiTictive et jette un jour regrettable sur la conscience de ces législateurs qui utilisent leur inQuence, absolument comme s'ils (exploitaient un fonds de commerce ou une industrie. Ce serait le cas d'exhumer cette ancienne loi qui permettait de rechercher l'origine des fortunes, la morale publique ne pourrait à son tour qu'y gagner. Mais n'exagérons rien, d'autant plus qu'en dehors d'une dizaine de lettres positives, je ne vois que des notes, des bouts de papiers, des comptes sans importance et paraissant fabriqués par des gens ayant intérêt à leur existence dans les dossiers. Si ce que vous prétendez est exact, le monde politique ou tinancier serait composé en partie de Robert-Macaires et de chevaliers du chaos. A défaut, contre eux, d'un témoignage matériel, et pour me servir d'un terme de jurisprudence criminelle, je voudrais découvrir cette preuve muette qui, sans être ni testimoniale ni littéraire, résulte de quelques circonstances.

— La voici non pas muette, mais parlante,

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fixée sur. les divers prospectus livrés au pui où s'étalent, sans interruption, les mêmes i» vidualités avec titres et décorations. Si le Ministre de l'Intérieur dispose annuellement de deux millions de fonds secrets, les sociétés qui se respectent se basent sur des pratiques ingénieuses et ont également en réserve de Targent destiné à s'assurer le concours de ceux qui placent leur intérêt privé avant Tintérêt général. 11 est élémentaire qu'entre gens qui donnent et reçoivent des pots-de-vin, la discrétion s'impose et les banquiers qui, comme moi, lancent souvent des entreprises incertaines, doivent s'engager à ne jamais livrer les noms de leu protecteurs, et si je sors aujourd'hui de la règle ce n'est, vous le reconnaissez, que par la situation que vous venez de me créer. Les sommes remises de la main à la main, sans être accompagnées de quittances, ne laissent aucune trace et cela explique pourquoi les corrompus deviennent si nombreux.

En matière de finance il n'y a que des interversions de comptabilité et les chiffres portés à la connaissance du public, s'éloignent, en toute occasion, de la vérité.

Par cette complète démonstration vous connaissez le dessous des cartes, il n'est pas beau, et fournit l'explication de bien des mystères. Vous comprendrez maintenant les motifs de la longanimité dont je suis et serai encore Tobjet.

L'amour et l'argent étant les deux leviers du monde, j'ai choisi l'argent, et vous jugerez demain, vers dix heures, par l'arrivée de gros

personnages demandant à s'entretenir avec moi, quel usage on peut faire de nos hommes politiques.

Le premier venu à mon appel sera le signataire de cette lettre, que je vous offre comme une pièce curieuse.

— Ne changeant pas vos habitudes, vous cherchez à me corrompre.

— Vous n'êtes pas assez calculateur et mon désir, en vous l'offrant, a pour but de vous mettre à l'abri des fluctuations ministérielles. Encore un mot : Si vous aviez connu ce que je viens de vous apprendre, auriez-vous procédé à mon arrestation ?

— Sans la moindre hésitation.

— Vous violez mon sauf- conduit, et pour la dernière fois je réclame ma liberté immédiate.

— Il est trop tard. Libre ce soir, vous auriez le droit d'avancer demain que je suis un prévaricateur, et je perdrais mon temps si je voulais réfuter une pareille calomnie.

Notre entretien terminé, Goliath s'étendit sur l'étroit matelas jeté sur le sol de sa nouvelle demeure et s'endormit d'un sommeil tranquille.

A sept heures du matin, il s'éveilla, et après avoir mis de l'ordre dans sa toilette il écrivit.

Comme il l'avait prévu, son premier visiteur fut l'homme à l'autogi'aphe.

— Je sors, lui dit-il, de chez le Garde des Sceaux, qui reste impuissant en présence du scandale que votre arrestation a causée hier ; mais j'ai pris rendez-vous avec le Procureur- Général pour savoir le motif qui a fait agir la

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police et j'espère que nous pourrons déjeii librement.

Les visites succédaient aux visites, je les fis cessera midi, en disant à GoKath, qui attendait toujours pour déjeuner le retour de son ami : — Apprêtez- vous à partir, la voiture vous attend. Et j'ajoutai : — Si de puissantes int( vt^ntions vous ont permis d'éviter jusqu'ici votre internement, malgré douze condamnations et vingt années de prison, aucune d'elles n'a pu vous exonérer des nombreuses amendes dont vous avez été frappé. J'ai dû examiner vos papiers, compter votre argent ; mais je ne puis rien saisir, le tout vous suivra. Les agents remettront au greffe de Mazas les soixantedouze mille francs, et le receveur des amendes, prévenu, en profitera pour s'entendre avec vous.

— Bien joué ! mes félicitations, monsiem' le Chef. Puis-je savoir quel est le traitement d'un commissaire de police ?

— Huit mille francs, quand il arrive de première classe.

— Ce n'est vraiment pas assez pour toutes les qualités qu'on exige de lui.

Depuis son incarcération, Goliath écrit ses mémoires, il veut arriver, prétend-il, à faire sauter plusieui's établissements financiers, et c'est avec un grand raffinement de perfidie qu'il calomnie des personnages dont l'honorabilité est incontestable. Il érige en principe cette vérité exprimée par im grand écrivain :

c< Calomniez., il en restera toujours quelque chose ! »

A la suite de démarches pressantes, il a déjà obtenu des adoucissements. De Mazas il est passé à Sainte-Pélagie, sous peu vous me donnerez Tordre de le conduire à la Conciergerie, et il parviendra, j'en suis certain, à convertir le temps qui lui reste à faire en nn séjour des plus agréables.

Cette histoire de Goliath établit que même les filous ne sont pas égaux devant la loi.

— La législation sur les sociétés financières, dit le Préfet, a de grandes lacunes, que les hommes habiles, audacieux, savent mettre à profit ; ils jonglent avec les articles des lois, et par une adresse incomparable frisent la marge du Code pénal. A peine Técrou de Goliath serat-il levé que nous le re verrons devenir Tàme de nouvelles banques, le promoteur de nombreuses émissions de valeurs sans produit ; et son séjour ici, pour ses anciens et futurs complices, est un repos qui, au lieu de le flétrir à tout jamais, lui refera une virginité. Je vais consulter le Ministre et demain vous recevrez, monsieur le Directeur, des instructions au sujet des deux jours de sortie qu'il sollicite chaque semaine.

Le Préfet se leva et nous quittâmes Sainte- Pélagie.

Rue Monge, nous montâmes dans sa voiture.

Puis il dit au cocher : — A la Conciergerie.

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