LA CONCIERGERIE
Son caractère féodal. — Héloïse et Abeilard. — Rue de Paris.- — Cachot de Marie-Antoinette. — Minotaiire révolutionnaire. — Maison de justice. - Escalier en spirale. — Quartier des contrevenants. — L'étrangleur. — Province. — Les trois grilles. — La tour d'argent. — Ex-conseiller municipal voleur à la tire. — Gardien servant de cible — Effrayante statistique. — Délits d'audiences. — Outrage aux magistrats . — Musique. — Coupeur de boutons de sonnettes. — Tas de guignols.
Si le Palais de justice, dis-je au Préfet, est un des plus anciens monuments du vieux Paris, la Conciergerie, avec son étroit fossé, ses murailles épaisses, ses tours pointues, ardoisées, a seules conservé le caractère féodal. Comme son nom' rindique, elle a servi longtemps d'habitation au concierge, à Tépoque où les rois de France résidaient au Palais. Devenue prison depuis le règne de saint Louis, elle tient une grande place dans notre histoire. Toutes les passions, — qu'elles soient religieuses, politiques, criminelles, y ont
apporté leur part de souvenirs lugubres et " glanls.
— De Tancienne Conciergerie , il ne i guère que la grande salle d'entrée, remarquablèî par son architecture ogivale, ses grosses colonnes surmontées de chapiteaux représentant desj sujets historiques où figure la scène qui a suivi! les amours d'Héloïse avec le malheureux) Abeilard.
— Très intéressant aussi, le couloir appelé « Rue de Paris, » conduisant au cachot dans lequel Tinfortunée Marie-Antoinette a vécu ses derniers jours, ainsi que la pièce, convertie eu chapelle, ayant servi à entasser les accusés, avant de les offrir en tribut au Minotaure ré lutionnaire.
— Administrativement, la Conciergerie titre de « Maison de Justice. »
— On cherche à modifier son ancienne destination pour effacer les effrayants et sombres drames qui s'y sont accomplis. A cette doyenne prisons, il manquera toujours Fair, la lumiè le soleil ; et le silence y règne en maître. Lo que les visiteurs autorisés examinent la si principale, ils étouffent involontairement le pas et retiennnent leur respiration , saisis par rindéfinissable sentiment qu'inspirent les sépulcres. Dans ce caveau, obscur souterrain, que d'innocentes victimes ont été immolées aux injustices humaines !
Les prisonniers mêmes sont recueillis ; presque tous gravissent sans parler les deux cents marches de l'escalier en spirale, qui conduit de
? MES LUNBIS* Eîf PRISON 303
^ la Maison de Justice à la Conr d'assise». LeuF séjour est de courte durée dans eet établisse^ m^nt de passage, car le verékt une fois rendus ils sont dirigés, selon FimpoHaiice de la peine^ soit sur la Santé, soit sur la Roquette.
Les accusés peuvent être assistés tous les jours, et les visites ont lieu les jeudis et les dimanches, de midi à deux heures ; naiais en dehors de leur défenseur et des Présidents d^e Cour d'assises, qui doivent, Gonfornaérn^nt à la loi, les interroger avant Taudience, les permis de communiquer sont extrêmement rares.
La Maison de Justice, appropriée au réginne cellulaire en 1857, occupe un large rectangle sur remplacement de Tancien Jardin Royal ; elle part de la tour d'argent et suit parallèlement le quai de l'Horloge. Il y a soixante-dixhuit cellules qui ont reçu plusieurs générations de criminels de toutes les catégories ; elle peut au besoin conserver deux cent cinquante pensionnaires.
Le quartier dit des « contrevenants » reçoit les cochers et les individus justiciables du Tribunal de simple poKce ayant à subir de légères peines variant de une à cinq journées de prison. Les chambres sont communes, malsaines, et la cour humide est juste assez grande pour permettre aux détenus d'y jouer au bouchon.
La surveillance pratiquée par des gardiens choisis y est constante et rend aussi difficiles les suicides, les évasions, que les actes de rébellion.
— Cependant je vais entendre un garçon do
tes 1 fesis «t ce aottr
dix-sept ans qui s'est permis de jeter à i de son gardien une pomme de terre qu'i tendait insuffisamment cuite. C'est un 5^'
peu recommandable qui passe demain ' ^
Assises. ^^
— Province est son nom, il a déjà subi uoii ^ ' condamnations. C'est le malfaiteur qui vouluP^^^ étrangler la femme de son camarade pour laP^^^ voler; se voyant perdue, celle-ci affolée se précipita de la fenêtre sur la voie publique et survécut néanmoins à de graves blessures. Le misérable n'ignore point le sort qui l'attend. Il m'a dit lundi dernier à Mazas : « Je me suis entendu avec mon avocat et je vais m'arranger de manière à éviter la réclusion ; je veux partir re- 1?^^^ joindre les amis à la Nouvelle-Calédonie, si lal'^^' peine est plus forte, elle est moins lourde à'^f^^^ supporter. »
La voiture du Préfet s'arrêta au n° 1 du quai de THorloge, je sonnai, et le gardien-concierge |f<^^ nous ayant reconnus, ouvrit la porte de fer jl^ encadrée dans la haute grille masquant la voûte \^^ qui conduit à une petite cour carrée. Cette lï*^' cour traversée, nous descendîmes une huitaine 1 de marches emprisonnées entre deux autres I ^^ grilles et nous arrivâmes à la longue galerie I *^' servant de parloir. Le Directeur prévenu nous | ^ fit monter à son cabinet, immense salle hexago- | "^ nale, chef-d'œuvre de l'architecture gothique ] ^^ au XII® siècle. Autrefois c'était la Tour d'Argent, ainsi nommée parce que sous les anciens Rois, on battait monnaie dans les caves.
Un individu âgé de cinquante ans, ayant les
n'es d'un officier en retraite, attendait près de gardien, notre entrée pour descendre.
- Quel est cet homme si correctement vêtu ?
nanda le Préfet au Directeur.
— L'ex-conseiller municipal d'une des commues suburbaines de Paris, condamné à treize )is de prison pour vols à la tire ; après
xv^xlexion, il ne veut pas se rendre à la chambre des Appels correctionnels. Il m'apporte son désistement. Sa femme détenue à Saint-Lazare et condamnée à la même peine, lui servait de -complice. Un peu moins âgée que son mari, elle s'habillait avec des étoffes de couleur noire et portait toujours sur son bras un châle ou un foulard de la nuance de ses vêtements. Leur manière d'agir dans les églises ne manquait ni d'habileté ni de pittoresque.
Ces deux malfaiteurs se mêlaient parmi la foule, arrivaient au maitre-autel pour recevoir la communion. La femme opérait toujours sur sa voisine de droite et passait l'objet volé à son mari, placé à sa gauche.
On peut dire que, semblables à Judas, ils communiaient en péchant auprès de la sainte Table. Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, ils remerciaient Dieu de leur avoir donné des doigts longs et agiles pour voler sous ses auspices.
Ils ne quittaient une église que pour se diriger vers une autre.
Le dimanche était leur journée pratiquante ; ils ne manquaient pas Toflice depuis prime jusqu'à compiles.
306 LA poli<:e parisienne |
Après les messes du matin, ils déjeunais copieusement, pom* être en état de fonctioni aux vêpres, et, les vêpres une fois terminées, allaient comme deux bons bom'geoîs se prome- | ner dans les jardins publics en attendant les , prières du soir.
Des agents en surveillance à la gare du chemin de fer de Seaux ont surpris le mari et la femme, dans la salle d'attente des premières classes, en flagrant délit de vol d'une canne et d'une ombrelle momentanément abandonnées par un mari occupé à donner des soins à sa femme, subitement prise d'une crise nerveuse.
C'était, d'après eux, leur premier vol au hasard, et le hasard, qui nous enveloppe de tous côtés, les a fait arrêter.
Conduits au commissariat de police de la gare, ils furent fouillés, et les agents étalèrent sur le bureau de l'inspecteur de service onze porte-monnaie et trois livres de messe.
La perquisition ayant eu lieu le lendemain matin à la première heure, à..., commune où ils habitaient depuis longtemps, fit découvrir dans un ancien pot en grès, caché derrière des futailles vides soixante-quatre bourses de diverses natures, et sur un rayon de la bibliothèque une centaine de paroissiens masquant des rangées de chapelets et de médailles.
— Province a-t-il renouvelé ses actes de violence ? demanda le Préfet.
— Le calme estrevenu, répondit le Directeur.
— Je désire le voir.
L'ordre transmis fut prômptement exécuté.
Le brigadier fit entrer un jeune homme au teint pâle, aux grands yeux noirs, aux longs cheveux bouclés, dont la figure à la moindre observation prenait une expression farouche.
Le Préfet, sur un ton bienveillant, Tinyita à ne plus recommencer un acte qui pourrait lui attirer la juste rancune des gardiens.
Le sinistre gamin s'écria, en prenant Fintonation traînante du souteneur de bas étage : On a beau se plaindre de Tabsence du mariage de la graisse avec la soupe, et des vestiges (légumes) qui vous cassent les dominos (dents), nos plaintes ne dépassent jamais les murs de la prison ; le gardien m'a servi de cible, j'ai touché le mille, puisque voilà un chef auquel je puis parler.
— Vous suffit-il ?
— Pas encore, je préfère la sorbonne (tête) du Président de la République.
— Ecrivez-lui.
— C'est ce que j'ai fait, en ayant soin d'adresser ma lettre au journal qui saura défendre nos intérêts ; on nous exploite, en nous laissant mourir de faim.
— Vous passez demain aux Assises ?
— Et je serai condamné à perpette (perpétuité).
— Vous pouvez disposer de Province, dit le Préfet, et il ajouta : les statistiques établissent que les grands crimes sont commis par des adolescents, en voici une nouvelle preuve.
— L'année dernière, répondis-je, sur 26.000
308 LA POLICE PABISIENNE
malfaiteurs arrêtés à Paris, 16.000 n'avai pas vingt ans et presque tous montrent un ^ nismc extraordinaire. A la Police correcti( nelle, à la Chambre des Appels, les dé d'audience se multiplient et les outrages a magistrats deviennent des habitudes ; on dir qu'ils obéissent h un mot d'ordre. C'est par tj rie, et voici celle d'hier :
L'amçmt et la maîtresse, à la huitième Chambre, venaient de s'entendre condamner à trois mois de prison, la fille de seize ans a crié : « Tas de brigands, vous porterez le deuil de ma condamnation ». Ce couple voleur exploitait, par quartier , les marchands de vins , les fruitiers , les boulangers. Agissant séparément, ils entraient chez un débitant de boissons, se faisaient servir « un petit canon de la bouteille », puis ils saluaient en se retirant sans payer. Dans les boutiques de fruiterie ils n'emportaient qu'un œuf qu'ils laissaient au besoin au marchand de vins pour se solder. Chez le boulanger, ils demandaient cinq centimes de pain qu'ils mangeaient sans en offrir le paiement. Tous les deuxpar expérience n'ignoraient point que les commerçants resteraient assis derrière leur comptoir, et ne perdraient pas leur temps en formalités à remplir pour se faire restituer une aussi modique somme.
C'est une lettre anonyme qui les a signalés et fait prendre en flagrant délit.
En second lieu, un polisson a répondu au Président qui lui demandait son état civil, je m'appelle Musique comme mon père, mon oncle,
mon frère ; mais j'ai une sœur, et papa pour la reconnaître, lui a donné le môme nom. Il ne voulait, le pauvre cher homme, que des Musique... dans sa famille.
— Je vous engage à être plus sérieux, lui objecta doucement le Président.
— Alors et il lança une expression or-
durière.
— Je n'ai pas compris, et je vous invite dans votre intérêt à changer d'attitude.
— Oh ! si on ne peut plus rigoler
Le substitut se leva pour requérir. Musique, car c'est son véritable nom, lui cria : « Toi, Tavocat bêcheur, tu peux piailler à ton aise, je prépare mon instrument », et gonflant ses joues iî les dégonfla, par un mouvement sec, avec ses poings.
Musique, condamné en première instance à quatre mois de prison, a obtenu en appel deux ans de plus.
— Quel était son premier délit ?
— Il coupait les poignées et les boutons de sonnettes en cuivre placées aux portes des habitations. Une nuit, boulevard du Palais, qui n'a pas deux cents mètres de longueur sur trente mètres de largeur, et où nous avons la caserne de la Cité, celle des sapeurs-pompiers, le Palais de Justice, le Tribunal de commerce, la Conciergerie, un commissariat de police et un poste militaire, il a enlevé les boutons de sonnette de trois maisons sur six élevées de chaque côté de votre hôtel. Ces maisons portent les numéros 3, 11 et il bis. Votre hôtel est situé au numéro 7
et les sapeurs-pompiers occupent rimmeul numéro 9. Tous les monuments que je viens de vous énumérer sont gardés, à l'extérieur comme à rîntérieur, par des sentinelles et par des rondes, elles-mêmes surveillées par un contrôle qui doit être sérieux. Eh bien, les yeux engourdis des gardiens de la paix, des sapeiu'sponipiers et des gardes républicains, n'ont rien observé , ni rien vu. J'ai voulu me rendre compte de la distance séparant les nombreux factionnaires des maisons endommagées, elle ne dépassait pas trente mètres.
— C'est audacieux, et comment s'y prenait-il?
— Arrêté chez un brocanteur au moment où il vendait le produit de ses vols, représentant, comme matière brute, une certaine valeur, il m'a déclaré avoir deux façons de procéder pour enlever rapidement les boutons en cuivre ciselé à la porte des maisons riches. La première consiste à tirer violemment le bouton ou la poignée et l'arracher avec une forte tenaille ; peu résistent, mais cela fait du bruit. La seconde se pratique plus doucement, on amène, sans la moindre secousse, le bouton, de manière à ne pas agiter la sonnette et on le maintient fixé au moyen d'une règle placée en dehfvrs de l'encadrement. La scie à métaux coupe la tige en fer et lorsque la sonnette se fait entendre, le bouton ou la poignée reste dans la main du voleur qui se retire à l'instant où la porte s'ouvro.
Le troisième individu est un jeune chiiBfonnier, et les gens qui exercent ordinÉiirement cette profession ne sont ni voleurs ni malhonnêtes ;
celui-là était ingénieux. Pendant la saison d'été, au plus fort de la chaleur, certains locataires occupant des rez-de-chaussée laissent leurs fenêtres entr'ouvertes ; à]'aide de son crochet, il écartait les battants de la fenêtre et piquait les objets à sa portée. Il opérait surtout dans la banlieue.
Condamné à six mois de prison, il a, en se retirant, lancé ces mots au tribunal. « Tas de guignols, à la première commune, mon crochet vous retroussera les jupons. »
— Les chiffonniers sont plus philosophes que communards.
— Le père naturel de notre individu aurait été tué le 25 mai 1871, sur la place du Châteaud'Eau, et sa mère, en costume de fusillier-marin, marchait à son côté.
Avant de quitter la Maison de Justice, le Préfet donna ses instructions au directeur au sujet du nommé Province. « Punir cet accusé, dit-il, la veille de sa comparution à la Cour d'assises, mo paraît difficile, mais Taudience terminée j'entends qu'il soit tout de suite conduit à la Roquette. Vous recevrez les pièces nécessaires et M. le Chef de la Sûreté mettra une voiture et des hommes à votre disposition. »
DÉPÔT DES CONDAMNÉa (Grande Roquette)
Les ciaq dalles. — Première décapitation. — Le parloir. — Le préau. — Dernière station des condamnés à mort — La queue de cervelas. — Le Palais-Royâl et le café Riche.
— Le réfectoire. — Les ateliers. — Le travail. — Les cellules. — Les dortoirs. — Costume pénal. — La population.
— Le cachot. — Les bains. — La pharmacie. — La bibliothèque. — La salle des vieillards. — La pièce des séparés.
— La porte de fer. — Les trois cellules. — Départ des fori-ats. — Quatorze coups de couteau. — Une méchante nature. — Ma lettre. — Folie poignante.
A son point de départ, la tortueuse rue de la Roquette est flanquée de deux prisons appelées par le public « la Grande et la Petite Roquette ; » mais dans le langage administratif, la première prend le titre de « Dépôt des condamnés, » et la seconde celui de « Maison des jeunes détenus. »•
Des chars funèbres sillonnent quotidiennement cette voie dont les boutiques, surtout à partir du boulevard Voltaire, sont occupées pair
3ii LA POLICE PARISIE.X^fE
des industries spéciales à rornementation -, sépultures du cimetière du Père Lachaise.
Entre les deux prisons, sur la place plan d'arbres, s'exécutent les sentences capital cinq dalles de forme oblongue sont fixées eni les pavés, pour permettre au bourreau et à aides de dresser en équilibre le couperet de .. guillotine. En style d'argot, les habitués des pii- I sons dénomment ces cinq dalles : « TAbbaye '^^ ■ cinq-pierres. »
Le 16 décembre 4851 eut lieu, sur cet emplacement, la première décapitation.
Le Dépôt des condamnés fut inauguré, le 23 décembre 1836, par la translation des prise niers de Bicêtre ; c'étaient de dangereux crimx nels désignés pour les bagnes de Toidc^n, de Brest et de Rochefort.
Le Dépôt des condamnés a la forme d'un quadrilatère, ses murs épais, d'une hauteur dépassant dix mètres, sont percés de meurtrières et entourés d'une double enceinte. Ils ont un aspect menaçant, sinistre, qui frappe l'imagination des visiteurs dont la plupart éprouvent dès rentrée de cette prison la crainte de n'en pouvoir sortir.
Une première cour renferme à droite et à gauche les logements des employés, les magasins, les cuisines ; au fond, le greffe fait face au parloir, et celui-ci est ouvert le dimanche et le jeudi, de onze heures à deux heures. A travers deux grilles garnies d'un treillis maillé en fil de fer, les prisonniers peuvent recevoir leur famille. Les gardiens sont présents, ils voient,
entendent les conversations^ et ces mesures, encore insuffisantes, n'empêchent pas toujours de déjouer les crimes, les suicides et les tentatives d'évasion.
Une triple fermeture, des plus solides, sépare la première cour du préau ; avant d y pénétrer, tout prisonnier doit passer par le greffe et de là sortir dans une autre pièce, pour se déshabiller, se faire couper les cheveux en échelle, raser la barhe, et revêtir Je costume obligatoire. Cette même salle sert aussi de dernière station au condamné à mort ; l'exécuteur des arrêts criminels Ty attend, s'empare de lui, procède à la toilette, coupe le col de la chemise, signe le registre d'écrou et emmène le patient qu'il va décapiter.
Au milieu du préau existe une fontaine autour de laquelle, aux heures de récréation, circulent, en sabots, rangés les uns derrière les autres, quatre à cinq cents individus ; ils marchent comme des animaux, la tête penchée vers le sol, et cette promenade circulaire, au pas, s'appelle : « la queue de cervelas. » Elle empêche les attroupements favorables aux rixes sanglantes, et permet aux gardiens de voir- d'un coup d'œil l'ensemble des prisonniers.
Au fond de cette immense cour, on aperçoit la chapelle et deux légères constructions vitrées que les pensionnaires ont, par antithèse, baptisé : « le Palais-Royal et le Café Riche » ; ejles servent à mettre en garde les gamelles, et Teau de réglisse, vendue cinq centimes le verre, est la seule boisson qu'on v débite.
Le préau est entouré de bancs de pierre q des auvents protègent contre la pluie et les a deurs du soleil, c'est le réfectoire des détenu Au signal de la cloche, ceux-ci défilent en terdant à Thomme chargé de la distributic récuelle réglementaire destinée à recevoir leur pitance. Les repas sont pris en plein air, et pendant la saison rigoureuse, si la grais!
absente ne peut pas figer, lé bouillon gèle.
Au rez-de-chaussée, à l'est et àFouest de la grande cour servant de préau, se trouvent les ateliers de serrurerie, de cordonnerie, ceux du cartonnage, des chaussons, des sacs, de la reliure et autres professions faciles à pratiquer. Le silence absolu est de rigueur, et si le travail obligatoire, peu rétribué, fait gagner à certains détenus jusqu'à dix francs par semaine, la majorité reçoit un salaire insuffisant, et qui varie entre vingt-cinq et cinquante centimes pour un labeur de huit à dix heures par jour.
Les adjudicataires font trop souvent fortune en spéculant sur le gain des prisonniers.
A l'entrée du Directeur dans les ateliers, qu'il soit seul ou accompagné, les gardiens de service crient : « Fixe » ; les condamnés se découvrent, le travail cesse, des visages pâles, de cette pâleur spéciale aux habitués des prisons, restent impassibles et tous sans lever les yeux, par un regard de côté, sournois, insaisissable, examinent les visiteurs.
Au-dessus des ateliers sont les deux cent cinquante cellules et les deux cent vingt lits placés en dortoirs. Chaque lit comporte une
paillasse, un matelas, une couverture. Les draps subissent le lavage quatre fois par mois. Les condamnés n'entrent dans les cellules et les dortoirs non chauffés, que la nuit. Pendant la journée, ils travaillent ou vont à la promenade. Malgré l'étroite surveillance dont ce repaire de malfaiteurs estTobjet, il circule des lettres, des écrits, des dessins et des cartes obscènes.
La nuit, les cours, le préau sont gardés par des sentinelles munies d'armes chargées.
On trouve à la Roquette de grands criminels : incendiaires, voleurs à Taide d'effraction, spoliateurs de la fortune publique, profanateurs de Fenfance, escrocs de toute nature, caissiers infidèles, garçons de recettes sans scrupules et officiers ministériels faussaires. Sans exception, tous en entrant abandonnent leurs effets pour revêtir l'uniforme qui consiste en une veste, un gilet, un pantalon et un béret en étoffe de bure grise. Les sabots remplacent la chaussure.
Celui qui, pour la première fois, endosse la livrée d'infamie, éprouve une sensation désagréable ; elle a déjà si souvent passé sur le corps de voleurs et d'assassins ! Ce costume aux couleurs sombres, anéantit l'homme qui le porte, et écrase son orgueil.
La transformation des notaires, des aventuriers de l'argent, des escrocs du grand monde étant complète, on les fond au milieu de la population (ce sont les termes consacrés), en les jetant au centre de leurs nouveaux camarades, habillés, tondus et rasés comme eux. Ils
prennent leurs numéros d'ordre et leurs plac à Tatelier.
Les récidivistes connaissent les formalités à remplir, ils entrent à la Roquette, comme à l'auberge, la tète haute, le regard fier et saluent de la main les compagnons de captivité, anciennes connaissances auxquelles ils viennent rendre visite.
Au Dépôt des condamnés, Tobéissance passive est le premier devoir du détenu ; à la moindre infraction aux règlements on les prive de travail, on les met au cachot, sorte de cellule obscure, dénudée, véritable tombeau, ayant pour siège et pour couche le plancher. Si Tindiscipliné persiste, on supprime les vivres, à l'exception du pain.
En quittant le vaste préau, les ateliers, les dortoirs, on pénètre en passant sous une arcade, dans une petite cour, ayant le caractère du cloître à l'italienne. Au rez-dechaussée sont les bains, la pharmacie, la bibliothèque, et au premier étage l'intirmerie, la salle des vieillards et la pièce des séparés, c'està-dire celle où l'on enferme les complices qui, soit à l'instruction, soit à la Cour d'assises, ont fait des révélations. Cette mesure se justifie; sans elle, les dénonciateurs seraient assommés à coups de sabots, à Theure des repas, au préau commun. Les bains sont confortablement installés et la bibliothèque contient les ouvrages de MM. Charles Nodier, Augustin Thierry, Jules Sandeau, Henri Conscience,
MES LUNDIS EN PRISON 31î>
Alexandre Dumas, Jules Claretie, Alphonse et Ernest Daudet.
Entre les salles de bains et la bibliothèque, existe la porte de fer faisant face à un jardinet réservé aux condamnés à mort, la porte ouverte laisse entrevoir l'entrée de leurs trois cellules spéciales. Chaque cellule, large de quatre mètres et haute de cinq, est munie d'un poêle en faïence, d'une couchette garnie de matelas, de quatre chaises, d'une table et d'un coffre inodore. L'éclairage de jour ne laisse rien à désirer, mais les deux lanternes de nuit font Toffice de veilleuses, ce qui n'est pas sans inconvénient pour la responsabilité du personnel chargé de surveiller pendant 70 et 80 jours de suite les assassins attendant la suprême expiation.
La nourriture de ces derniers est la même que celle des malades, on la désigne sous le nom de <( régime gras ».
En général, les condamnés à mort comptent sur la clémence du chef de l'Etat, ils oublient volontiers leurs victimes, et de tous les mortels eux seuls peut-être ne croient pas mourir.
La salle dite ; des Séparés, reçoit aussi le& forçats venant des autres prisons^ des récidivistes qui doivent, depuis l'abolition des bagnes, partir en maison centrale ou à la Nouvelle- Calédonie. Les départs ont lieu par quinzaine, et les convois ne dépassent guère dix prisonniers. On les prévient deux heures à l'avance ; un perruquier leur taille les cheveux en trois parties rondes, ce qui leur donnent l'air de re-
ligioux cloîtrés. A TaiTivée de la voiture transfèrement, on remet, siu' reçu, à l'agent Ministère de l'Intérieur, les masses des p«i , tants; il signe le registre d'écrou, fait dés) biller ses voyageurs, et Texamen subi, tous I endossent le nouveau costume qui se compc d'une chemise en toile, d'un pantalon, d'u veste, d'un béret en laine gris souris et d'une paire d'espadrilles. Grands ou petits, gros ou maigres, il faut se contenter de ce vêtement taillé sur un modèle qui n'a pas varié depuis un demi-siècle. Lorsqu'ils sont habillés, une chaînette assez longue pour marcher, trop tourte pour courir leur est passée aux mains et aux pieds, et c'est ainsi qu'ils prennent place dans la voiture cellulaire qui les dépose dans l'intérieur de la gare des chemins de fer d'Orléans, où un wagon contenant dix-huit cellules séparées par un couloir longitudinal est prêt h les recevoir. Ils ne le quittent qu'à leur arrivée à la citadelle de Saint-Martin-de- Ré. Les gardiens, au nombre de trois, ont la responsabilité des individus transférés. Pendant que l'un dort, étendu sur un matelas mis dans le couloir, les deux autres veillent aux extrémités du wagon cellulaire, qui contient des cabinets d'aisances et un réservoir d'eau ayant son robinet dans chaque cellule.
En terminant sa session, un jury très énergique fit condamner pour tentative d'assassinat, trois jeunes gens, l'un à la peine capitale, les deux autres aux travaux forcés. Pendant
leur séjour à la Roquette, le condamné à mort demanda une audience à M. le Procureur général, qui me remit sa lettre, avec invitation par écrit, d'entendre le signataire et de recevoir au besoin sa déclaration. J'avertis le Préfet, qui manifesta le désir de se rendre auprès du prisonnier, et nous prîmes rendez-vous un lundi du mois de juin, vers quatre heures. Au jour fixé, ce magistrat étant absent de Paris, j'allai seul au Dépôt des condamnés.
Je vais raconter cette visite, car je ne suis jamais entré dans cette maison sans en sortir désagréablement impressionné.
— Voici, dis-je au greffier, les pièces qui m'accréditent, veuillez faciliter ma mission.
L'employé lut, relut scrupuleusement ' les deux lettres, et répondit :
— Personne ne peut communiquer avec les condamnés sans l'avis du Directeur.
— Quand reviendra-t-il?
— Je l'ignore.
— Mon temps est aussi précieux que le sien, et j'insiste à l'effet d'établir votre refus ; de pareilles instructions ne peuvent être applicables à un Chef de la Sûreté porteur de documents judiciaires. La situation que vous me faites a une certaine gravité, et avant mon départ j(» vous engage à réfléchir.
— La police intérieure appartient au brigadier; ne quittez pas la maison sans le voir.
— Je n'ai rien à démêler avec lui.
— Voyez-le, je vous en prie.
Le greffier appela le personnage et le
Z2i LA POLICE PARISIEMVK
mit au courant de la situation. II me fit t s^igne de le suivre, et sans prononcer ub i ouvrit devant moi toute la série de portes me permit enfin de pénétrer dans le cachot prisonnier.
Deux de mes agents et un gardien qui le fc veillaient se levèrent, et sans préambule commençai mon interrogatoire :
— Reconnaissez-vous cette lettre?
— C'est la mienne, répondit le condamné,
— Que voulez-vous au Procureur généra
— Soulager ma conscience.
— Parlez.
— Vous connaissez par le détail les caus de ma présence ici?
— J'étais à la Cour d'Assises le 31 mai, et j^ me souviens qu'une querelle prévue et commencée au cabaret, à propos du jeu de billard, s'est terminée par l'abominable boucherie dans laquelle, par vengeance, votre compagnon de travail a reçu de vous et de vos complices ( uatorze coups de couteau. Vous étiez le plus acharné. Des témoins vous ont entendu crier : « Allons, camarades, du courage, nous aurons sa peau, il y passera... le voilà qui bâille comme une carpe ... du sang. . . du sang ! . . . »
Les jurés, en vous refusant les circonstances atténuantes, ont voulu faire un exemple.
— L'homme n'est pas C7'evé, et mes complices, aussi coupables que moi, ont obtenu les travaux forcés.
— Employez un terme plus convenable en désignant votre victime ; après des souffrances
inouïes elle a survécu; mais la paralysie devient générale, sa mort est imminente, et cela pourrait bien avoir une grande influence^ sur la dernière décision qui vous concerne, d^autant plus qu'aucun antécédent ne plaide^ en votre faveur. A seize ans, vous battiez vos parents; à dix-sept, la police vous ramassa comme vagabond; à dix-huit, la justice vous poursuivit sous rinculpation de filouterie ; à dix- neuf , en prenant Fétat de charretier, vous n'aviez qu'un but : « écraser le mopde. » Plusieurs personnes ont failli passer sous les roues des voitures que vous conduisiez, et le soir, de retour à la fabrique, vous racontiez vos cruels exploits ; vous admiriez votre force physique se manifestant par des actes de brutalité. Vous êtes ce qu'on appelle une « méchante nature. »
— J'ai l'instinct du mal, le sang ne m'émeut pas, j'aime le vin et je vois rouge.
— Alors, pourquoi parlez-vous de votre conscience? Depuis votre entrée à la Roquette vous n'avez manifesté aucun regret ; vous jouez aux cartes, vous fumez des cigarettes, vous chantez et terminez chaque couplet par ce cri :
« A la Nouvelle ! En avant. . . marche ! . . . »
Vous vous moquez de la justice, dé la police, en leur adressant des demandes d'audience; vos prétendues ré /délations marquent le désir d'apprendre ce que vous avez tant d'intérêt à savoir, et ce mépris de la vie humaine que vous professez pour les autres n'existe pas pour vous.
— On a beau être vantard, plus le temps
:{24 LA POLICE PARISIKXNK
s'écoule moins on est tranquille, et la peur L par vous saisir. Je pense que le jour fatal p se lever, et ce serait pas rigolo si on me coup le cou. *
— En6n, vous n'avez rien à dire à M. le P) cureur général ?
— Rien(l).
Je quittai la cellule, et mon guide, toujou muet, me reconduisit à la porte de la prison.
Le soir même j'adressai la lettre suivante au Directeur de la Roquette ; elle donnera une faible idée de l'antagonisme existant entre le service des prisons et celui de la Police municipale.
(( Monsieur,
» Le Greffier a dû vous rendre compte de ma visite à la Roquette, où, une fois encore j'ai constaté votre malveillance pour le service de la ^Siireté. Cette antipathie ne s'étend pas seulement aux Inspecteurs; des magistrats nantis de pièces judiciaires en souffrent; moi-même, enfin, j'y rencontre de telles difficultés que je renonce à me présenter dans cet établissement. Ce parti pris me semble d'autantplus bizarre , que je ne crois pas que vous ayez jamais eu à vous plaindre de moi. Essayant de maintenir une certaine camaraderie, je vous ai rendu quelques légers services dont tout autre se sei'ait sou-
(l Après quatre-viugt-deux jours d'attente, ce condamné à mort a vu sa peine commuée eu celle des travaux forcés. Ces quatre-vingt deux journées de surveillance ont coûté (lU service de 1^ Sùret^ 488 francs.
venu. J'ai fait preuve de condescendance en ce qui touchait le remplacement injustifié des Inspecteurs ayant le défaut par trop général de vous déplaire. Vos fantaisies dépassent les limites de la raison; il est temps d'y mettre ordre, et dussé-je contrarier l'amour-propre d'un Dïreoienr modèle {selon vos propres expressions), je profite du fait qui me concerne pour rompre les rapports tendus par mille griefs parfaitement établis.
» Sans doute, Monsieur, vous avez le droit de signaler à nos supérieurs les actes prétendus blâmables du personnel détaché au Dépôt des condamnés, mais vous outrepassez vos pouvoirs en demandant, maintes fois, des punitions exemplaires pour ces employés qui ne vous appartiennent pas et dont les chefs directs peuvent apprécier s'ils méritent de telles rigueurs. Il est de mon devoir de défendre ce personnel injustement puni, et que vous assimilez, avec une trop grande aisance, à vos pensionnaires. A ceux-ci, comme une horloge à répétition, vous pouvez dire : « Ma prison est le tombeau des crâneurs. Il ^faut plier, rompre quand même; on y entre comme des lions, on en sort comme des agneaux ; je suis un lutteur à poigne, et je sais mater les récalcitrants. »
» Ces paroles peuvent être d'un grand effet sur les criminels, elles sont pitoyables quand elles s'appliquent aux protecteurs des honnêtes gens. La douceur, en effet, n'est pas votre apanage ; vous avez la folie poignante, petite faiblesse qui fait votre force unique,
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» Ce discours aux assassins ne se borne p, des menaces ; en les congédiant vous leur oonaoïandez de signaler les agefiis dont i\e> »itraient à se plaindre, mettant ceux-^i dire( meni sous la coupe de ceux-là. Merveillf procède^, ma foi, dont personne ne saurait v< contester I honneur.
» Là ne se bornent pas les humiliations subies par tes Inspecteurs. Il est asse« amusant, ^^ effet, d'obliger ces hommes à satisfaire leurs 1 soins naturels dans la cellule des condamnés sous pwUexte de fraternité ! L'un d'eux vous ayant respectueusement fait observer qu'il ne pouv" * décemment et passivement obéir, vous av< selon votre coutume, rédigé un rapport contre lui, dont vos chefs n'auraient pas^ à \x>tre gi tenu compte. Vous n'avez d'égard que pour les condamnés à mort, plaçant votre morgue à les remettre en bon état aux mains du bourreau.
Votre humanité ne s'étend pas plus loin, car vous possédez au plus haut degré rinsensibilité professionnelle. Pardon, vous avez des îw)urires, des égards, dont seuls bénéficient les reporters, gens de lettres, qu'au fond vous détestei ; mais la Presse est souveraine, il faut agir av«c diplomatie, surtout quand elle prend la figure d'écrivains distingués tels que le baron Platel (Ignotus), Félicien Champsaur, Emile Corra.
]?ourtant ce qui paraît incommensurable de la part d'un orgueilleux, c'est de leur raconter la manière dont vous avez reçu, au bas des reins^ un coup de pied « en vaohe » de la part d'un détenu, épisode qui conduit naturellement les
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spirituels visiteurs à se souvenir d'une correction analogue infligée au même endroit par un haut personnage, afin de redresser un peu la politesse du plaignant.
» Dans le monde officiel des prisons, passer auprès de collègues pour un grotesque solennel n'est pas donné à tout le monde. Banals, -ceux qui s'appliquent par la modération à relever l'état moral des prisonniers ; il vaut mieux placer son zèle à chercher les occasions, à les susciter au besoin, pour avoir le plaisir d'infliger des peines disciplinaires.
» Il est aussi un rêve à caresser; mais verra-t-on jamais le rattachement du Dépôt des condamnés au Ministère de l'Intérieur? portera-t-on le képi brodé et le brillant uniforme, voire même la croix de la Légion d'honneur?
Passera-t-on des revues en grand apparat dans le préau de la Roquette ? — Peut-être, à moins que le délire de la persécution, qui fait commettre bien des folies, ne mène notre rêveur dans un cabanon. Là, il pourrait se reposer du poids des lourdes chaînes qu'il ne craint pas de faire sonner bien fort, pour s'étourdir et se croire un potentat inamovible dans sa Bastille muette.
» En raison des nombreux dérangements qu'ils provoquent, les Inspecteurs de la Police municipale sont, en général, peu sympathiques au personnel des prisons ; mais jamais il n'est venu à la pensée d'un de vos collègues de les suspecter, vous seul voyez en eux des... contrôleurs. Puisque vous possédez la preuve du
contraire, je vous plains, Monsieur, d'avoir d pareils sentiments.
)) Rappelez-vous la scène qui a eu lieu dai votre cabinet, entre vous et le récidiviste... vous serait impossible de la démentir, il y ava d'autres témoins que vous et moi. En avez voi jusqu'ici entendu parler?
» Recevez, pour la dernière fois, mes sal tations. »
MAISON DES JEUNES DÉTENUS (Petite Roquette)
Gélestin.— Son histoire.— La Petite Roquette, — M. Gabriel Delessert. — L'abbé Crozes. — M. Félix Voisin. — Curieuse^ salle. — Quatre catégories de pensionnaires. — Numéro matricule. — Bains. — Costume. — Cellules.— Nourriture. — Travail. — Punitions. — Visites. — Le Directeur.
Les prisons affectées aux enfants se nomment « Maisons de correction. » La principale, la plus sévère, est située en face du Dépôt des condamnés.
. Parmi les jeunes gredins qui ont séjourné à la Petite Roquette, il en existait un que j'ai connu et suivi dans sa carrière criminelle. Cette nature perverse répondait au doux nom de Gélestin. A huit ans, il martyrisait sa sœur cadette ; à dix ans, il disparaissait de chez son père en lui volant son porte-monnaie. La police le retrouva à la foire aux jambons, au milieu d'une bande de vauriens pratiquant le vol à Tétalage. Rendu à sa famille, il refusa de fré-
quenter l'école et ce n'est qu'en employan violence qu'on est parvenu à le conduire d\ une colonie pénitentiaire de laquelle il s'éch pa. De retour à Paris, sur les fortifications, abusa d'une petite fille de cinq ans. La mère la victime retira sa plainte, mais le père Célestin fit conduire son vicieux et précc garnement à la Petite Roquette. A quinze an il en sortait, ses parents le croyant guéri de s mauvais instincts. Libre, au lieu de travaille il préféra vivre de la prostitution dois filles. 1 soir, à la sortie du bal d'Austerlitz, armé d'u pierre, il assomma sa maîtresse qui refusait ( lui donner le produit de sa débauche. Tandis que la blessée mourait à l'hôpital Saint-Antoine, il se réfugiait en province, où il commit une série de vols à l'aide défausses clés, d'escalades et d'effractions, et finit par connaître en détail les maisons centrales de Poissy, de Melun, de Clairvaux. A Gaillon, il s'évada etrevint tout de suite rejoindre le complice dont il avait besoin pour voler et assassiner une vieille rentière de Courbevoie. Ses dépenses exagérées le trahirent €t, après avoir passé par le Dépôt, Mazas, la Conciergerie, il entra définitivement dans la cellule des condamnés à mort.
A la grande Roquette, la veille de son exécution, il me dit en me fixant avec ses yeux dm^s et clairs, de ces yeux étranges qui impressionnent : « Lorsque j'ai quitté la petite Roquette et son encellulement monstrueux, j'avais devant moi la Grande^ et instinctivement j'ai regardé les pierres placées entre les deux prisons et sur
lesquelles on dresse la guillotine. J'ai pressenti ma fin tragique et cependant les bons exemples ne m'ont point manqué. Vous connaissez ma famille, elle est honorable et j'en suis devenu le fléau. La prison, au lieu de me corriger, m'a rendu sceptique, gouailleur; je n'y songeais qu'à jouer des tours à la police, et mes émotions, mes terreurs, en me sachant poursuivi, me grandissaient dans le mal. Habitué à commettre des vols, ayant Famour du danger, je me préparais à la récidive. Il est vrai qu'en cage, \q crevais de faim, mais soutenu par l'espoir de bien manger et de bien vivre, je me consolais en méditant mes futures opérations. Né pour le mal, j'ai consacré mon existence à le pratiquer sous toutes ses formes ; le vice est clans ma nature, et la prison, au lieu de me corriger, a, je vous l'affirme, complété mon éducation criminelle. En quittant la Colonie pénitentiaire et la petite Roquette, j'étais arrivé à un degré de corruption effrayant. Pour des hommes de mon caractère, de mon tempérament, les pénitenciers cellulaires, en commun, dans les champs, servent d'école, et cela provient d'une organisation tellement défectueuse qu'elle m'a permis de pervertir tout à mon aise mes compagnons de captivité. »
— Le triste résultat de votre expérience criminelle m'autorise à vous demander quel serait, selon vous, le meilleur remède applicable ?
Il me répondit :
« Je suis de cette herbe de prison qu'il ne faut pas laisser croître. Si, après Vassommade
(le ma maîtresse, on m'avait fauché y je n'aur pas commis les crimes que vous ne connaît..^ jamais. La vieille rentière de Courbevoie a eu le tort, comme les autres, en gueulant, de me déranger dans mon travail, elle sera ma de nière victime, car sous peu je ferai connaissance avec le bourreau, et le bourreau c'est le vrai remède. »
Célestin fut exécuté.
Avant de mourir, il prononça ces simples mots :
Mon Dieu! »
Je ne connais les colonies pénitentiaires que par les comptes rendus officiels, j'ignore donc leur fonctionnement particulier, mais je sais que le système actuel de la Petite Roquette esl défectueux, et qu'après avoir tenté bien des améliorations, on en est à regretter l'abandon de la remarquable organisation de M. Gabriel Delessert, ce modèle des préfets de police, quia été admirablement secondé dans son œuvre par M. l'abbé Crozes, modeste et saint homme, que les athées même respectaient. C'est à Féminent magistrat et à ce ministre de Dieu que revient l'honneur d'avoir, en 1838, prescrit et appliqué à ce petit monde si intéressant des prisons, Tisolement et le travail du corps et de l'esprit. Par leurs conceptions élevées ils ont su d'une manière savante, raisonnée, substituer à la famille disparue ou indigne, une action régénératrice, morale, disciplinaire, ayant pom' but de pourvoir le prisonnier, le jour de sa
sortie définitive, d'un abri et d'une profession.
Ces épaves humaines ainsi recueilKes, au lieu do trouver des excitations nouvelles, s'amen-^ daient, et le régime commun, qui fournissait trente récidivistes sur cent, n'en produisait plus que trois par le régime de la séparation. Or, il y a toujours à la Petite Roquette ISO à 200 enfants, et les entrées et les sorties annuelles ont été jusqu'à deux mille.
Au mois de mars 1888, un autre homme de cœur, M. Félix Voisin, conseiller à la Cour de Cassation, ancien Préfet de poKce, appela l'attention du Conseil supérieur des prisons sur la pratique habituelle et fâcheuse de certains tribunaux, qui condamnent à des peines variant de huit jours à trois mois d'emprisonnement des jeunes gens de seize ans. Ces petites condamnations amènent des effets déplorables. L'enfant sort de la prison plus corrompu qu'il n'y est entré et pourvu d'un casier judiciaire qui le suit toute son existence.
(( La conduite la plus sage à tenir vis-à-vis de ces mineurs, a dit M. Voisin, est de les acquitter comme ayant agi sans discernement, et de les envoyer dans un établissement d'édu cation correctionnelle jusqu'à l'âge de vingt el un ans. De cette façon, l'enfant pourra être corrigé, amendé, instruit, et n'ayant pas de casier judiciaire il lui sera possible de gagner honnêtement sa vie ».
Le ministre de la justice d'alors a promis aux aux membres composant le Conseil supérieur
Sai LA POLICE PARISIBNNE
des prisons de danner satisfaction à leurs vœu
L'envoi en correction est préférable à 1 emprisonnement temporaire, cehii-cî ne pouvant amener aucune modification dans le caractère, les habitudes du jeune détenu.
La Petite Roquette, ou plutôt la « Maison des Jeunes détenus » , inaugurée en 482S, était d'abord destinée à recevoir les femmes condamnées; elle est devenue, depuis 18^ l'établissement correctionnel des garçoas mineurs. Extérieurement dile a la forme d'un hexagone et sa disposition générale ressemble beaucoup à celle de Mazas. Sur trois étages les galeries con veinent à une vaste rotonde servant à la fois de chapelle et d'école. Cette curieuse salle, dont l'hémicycle est garni de 300 cellules disposées en gradins, permet aux occupants de voir sur Testrade le prêtre, l'instituteur ou le conférencier, sans être vus de leurs voisins placés soit à droite, soit à gauche, au-dessus et au-dessous d'eux.
Regardées d'en bas, les cellules ressemblent à des boîtes vides, à moitié closes ; mais sur la plate-forme de la chapelle on aperçoit des têtes blafardes, rangées uniformément. Ces ètre« groupés dans un isolement complet joint au silence absolu sont d'un effet qui frappe et attriste à la fois.
Les pensionnaii'es de la Petite Roquette se divisent en quatre catégories. Les trois premières comprennent les inculpés, les condamnés et les délinquants ayant agi sans discernement, non rendus à leur famille ou qui en sont
prives. Tons ont moins de seize ans. La quatrième catégorie est celle des mineurs enfermés jusqu'à l'âge de vingt-et-un ans, sur Tinitiative de l'autorité paternelle et par ordre du premier Président. Cette ordonnance n'entraîne aucune flétrissure pour celui qui en ^st Pobjet ; c'est le seul acte de procédui'e délivré sur minute, sans être enregistré nulle part, et les parents peuvent en faire cesser Teffet et l'annuler quand bon leur semble.
A son arrivée à la prison, le mineur reçoit un numéro matricule, noir ou rouge, selon qu'il est écroué par ordre de la Justice ou à l'instigation de la famille. Il prend un bain, quitte son costume et revêt celui du pénitencier : pantalon, veste, gilet de drap gi'is, le même pour toutes saisons. Les souliers et les chaussettes sont de laine.
Les cellules longues et larges de deux mètres cinquante centimètres sont claires, aérées ; le lit est le même que celui des militaires; les draps en sont changés deux fois par mois. On sonne le réveil à six heures en été, à sept heures en hiver. Le captif fait son lit, nettoie sa cellule et se met au travail.
Le système cellulaire étant appliqué dans toute sa rigueur, la cellule sert en même temps d'atelier et de réfectoire. De neuf heures à dix heures, repos et premier repas ; à trois heures^ second repos et deuxième repas. La nourriture est suffisante et les enfants s'endorment sans souffrir de la faim, comme cela a lieu pour les autres détenus dans la majorité des prisons.
L'hygiène est suffisamment observée ; lesba sont administrés une fois par mois et pend les fortes chaleurs, on additionne l'eau, la boisson ordinaire, d'un peu d'alcool.
A six heures, le ti^avail cesse et les cours l'instituteur commencent.
A huit heures, tous les prisonniers se cou- <;hent.
Les privations de vivres, de visites aux parloirs, de correspondances et le séjour au cachot noir, n'excédant pas quatre jours, constituent les punitions reconnues.
Les visites des parents ont lieu tous les jou <le trois à quatre heures.
Sur dix mille enfants envoyés en correctio cent appartiennent à. des familles aisées, 1 autres ont été jetés par le vice et la misère sur pavé parisien.
Je dois ici rendre hommage au Directeur av.
la Maison des Jeunes détenus ; il est dou courtois, bien élevé, et montre que la politess les convenances, ne sont pas encore bannies de certaines prisons. 11 moralise, aime ses pensioi naires et tous ses efforts tendent à leur éviter d'entrer à la Grande Roquette.