‹ Mes lundis en prisonChapitre 37 sur 43 · SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

SAINT-LAZARE

Voitures cellulaires. — Evasion de Zizi-Painpan. — Sa mort.

— Les transformations de Saint-Lazare. — Catégories de détenues. — Les honnêtes femmes. — Contrainte par corps. — Le fisc. — Les contributions indirectes. — Les réquisitoires. — Délits de presse. — Pour la forme. — Façade de Saint-Lazare. — Adultères. — Institutrices. —

Voleuses. — Careuses, — Vols dits : A la mitaine, — Une jolie famille. — Jenny et Rosette. — Le transfèrement. — Condamnéns à mort. — L-i Bergeronnette. — Comment on devient fille. — Filles et Souteneurs. — Léa. — Lettres.

— Jurisprudence.

— Avant de nous rendre à Saint-Lazare, désirez-vous, Monsieur le Préfet, visiter la voiture cellulaire de laquelle vient de s'évader l'assassin Renard, dit Zizi-Pampan.

— Volontiers, mais où est-elle?

— Dans la cour du Dépôt. Ce malfaiteur m'avait dit : « Je prépare mon évasion en compliquant les recherches qui doivent nécessiter des déplacements successifs, et ce n'est pas entre les mains de votre personnel que je tâcherai de reconquérir ma liberté ; né avec la

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bosse des combinaisons, je veux, à TexeL des oiseaux, dédaignant les murs, passer dessus. »

Si, comme Toiseau, il ne s*est pas élevé au- j dessus de sa prison, il a, comme un reptile, glissé sous une lourde voiture cellulaire. En suscitant de nombreuses translations, il étudiait les cellules roulantes, afin de choisir la plus favorable à son projet d'évasion, et à l'instar de la police, il a patienté pour agir. La cellule une fois trouvée, car toutes, vous le voyez, par leur emplacement et leur dispo tion, ne se prêtent pas à ce genre d'exercice, u ■ a fallu attendre le jour que le hasard désig"^ ■ rait pour l'occuper . Depuis un mois, il s'arr__ ^ geait de manière à venir quotidiennement Palais de Justice, et ce matin, placé dans cellule prévue, il a scié la planche du fond, par Touverture produite, grâce à une certaj habileté de gymnasiarque, il s'est laissé cou sur le dos sous la voiture en cours de marci Mais Zizi-Pampan, dans ses combinaisons génieuses, n'avait pas prévu qu'un camion lant à toute vitesse, suivrait au même momc la voiture cellulaire. Le cond«acteur du cami surpris de voir un individu étendu sur la voie ] publique, sans savoir d'où il venait, ne put retenir ses chevaux et le malfaiteur eut te crâne fracassé.

— Est-il mort ?

— Oui, en arrivant à THôtel-Diou.

Le nouveau ministre a supprimé les cavaliei**

qui se tenaient derrière les voitures de transfè- i

rement pour laisser le soin à son successeur de les rétablir. Les malfaiteurs profitent de toutes les occasions.

— J'apprends une fois de plus que surveillants, sentinelles, hautes murailles, chemins de ronde, triples portes, serrures incrochetables, barreaux, grilles, verrous, ne sont pas suffisants pour éviter les évasions, et celle-ci s'est accomplie avec une audace et une énergie incroyables.

— Zizi-Pampan voulait retrouver sa maîtresse, disparue en emportant soixante-dix mille francs soustrait par lui et sa bande, dans un cofire-fort, et une fille Louise, dite « Les-Deux- Pouces », leur servait d'intermédiaire.

— Est-elle aussi en fuite ?

— Oh ! non, elle m'écrit de « sa campagne », c'est ainsi qu'elle et ses pareilles désignent la maison d'arrêt et de correction de Saint-Lazare, dont les murs noirs fendus devraient être livrés à la pioche des démolisseurs.

Tout en causant, nous arrivâmes sur le quai de la Mégisserie. Un fiacre à deux chevaux, gardé par Porthos, attendait. Nous y montâmes et le cocher se dirigea vers la rue du Faubourg- Saint-Denis.

Le Préfet reprit la conversation momentanément interrompue en disant :

— Pas un établissement n'a subi autant de transformations que Saint-Lazare : Abbaye en Tan 900, asile de lépreux vers 1200, hospice, séminaire, couvent, en 1S50, et prison à partir de l'année 1793.

— Je me permettrai d'ajouter : Saint Vi cent de Paul installa dans les principaux bâ ments actuels la congrégation des Lazaristes; y mourut le 27 septembre d660, et sa cell sert de chapelle particulière aux religieus chargées du service général intérieur, ecclésiastiques venaient aussi y faire des r traites, et c'est là que Bossuet prépara son ordï nation. Pendant la fièvre révolutionnaire, o signala le vieux cloître ; il recelait, af firmait-o des armes et des amas de subsistance ; 1 peuple s'y porta en masse le 13 juillet 1789, 1 mit au pillage, et plus de quatre cents per sonnes périrent. L'année suivante, la congrétion fut supprimée, l'ancien monastère devinf propriété nationale , et , comme la Bastille n'existait plus, on érigea Saint-Lazare en prison. L'une des premières victimes fut le poète André Chénier; il n'en sortit que pour monter sur l'échafaud.

— Depuis 1840, mes prédécesseurs n'ont cessé de réclamer l'anéantissement de cette prison de femmes, à la fois civile, administrative et correctionnelle, pour la remplacer par des établissements consacrés aux prévenues et aux jeunes filles enfermées par voie de correction paternelle. Une circonstance favorable s'était cependant présentée : la loi du 27 juin 1867, en supprimant la contrainte par corps, rendait libre la maison poui^ dettes située rue de (^lichy. Il eut été facile, 3ur ce vaste terrain, d'établir de nouvelles constructions qui auraient, au moins en partie, détruit Saint-Lazare. Des projets

ii.K:xi

it soumis, des plans tracés, mais les inévi-

les conflits surgirent, compliqués de graves

ènements politiques. Les choses traînèrent

Uement en longueur qu'au mois d'août 1874

s matériaux et le terrain devinrent la pro-

riété de spéculateurs.

— L'idée était heureuse, salutaire, morale, et^. ute d'argent disponible, on Ta sacrifiée.

éf Saint-Lazare reçoit six catégories de déteues :

1° Les femmes en prévention; 2** Les femmes condamnées à des peines neépassant pas un an et un jour de prison ; 3** Les femmes qui attendent leur départ ans les maisons centrales ; 4° Les mineures de seize ans responsables do- ^ leurs actes et condamnées correctionnellement ; S° Les mineures reconnues irresponsables; 6® Les jeunes filles incarcérées sur la dot mande de leurs familles.

Dans cette défectueuse et infecte prison, on l compte toujours de 1.100 à 1,200 détenues pré- ' pentes, et le chiffre annuel des prisonnières allant et venant dépasse 10.000. Elles ne séjournent pas ensemble et occupent des quar- [ tiers distincts ; mais malgré la vigilance de& t sœurs, des communications clandestines s'éta- ^ blissent à l'aide des cinquante auxiliaires pla-^ \ cées sous le contrôle d'un nombre égal de relii gieuses.

f L'Administration fait le possible pour éviter les rencontres fâcheuses ; malheureusement , elles se produisent quand même, parles forma-

lités du grefiFe que chaque arrivante doit sul J'y ai vu souvent réunies d'honnêtes femmes, •des voleuses et des filles.

— Honnêtes femmes ! dit le Préfet en hochant la tête, vous exagérez.

— Non pas. Si Tœil de la police s'exerce à fixer les coquins, il se plait aussi à examin^" les travailleurs et les gens intègres^ surto lorsqu'il s'agit de les diriger sur les prisons, ( ils n'ont pas l'habitude de se rendre. O hommes, je n'en dis rien, leur honneur res., intact après un passage à Sainte-Pélagie ou à 1 la Conciergerie ; mais le jour où une femnr"" ' pénètre à Saint-Lazare, Tétiquette dlnfamie ; colle à son front; innocente ou coupable, elle est flétrie, déshonorée, voilà pourquoi il est monstrueux d'y faire passer les prévenues.

Je vais vous citer un fait déplorable. Il e récent :

La veuve d'un entrepreneur de transports, civilement responsable des dommages causés par ses charretiers, n'ayant pu payer au fisc la somme de 500 francs, montant de plusieurs amendes, a été conduite à Saint-Lazare. C'était une honnête femme qui n'avait commis aucun crime, aucun délit, aucune contravention.

A notre époque de liberté, le bon sens, la justice devraient imposer à chaque citoyen la responsabilité de ses actes. Comment, voilà des charretiers, des domestiques jouissant de leurs droits civils et politiques, par consé(fuent électeurs, qui sont occupés par cette veuve ; ils s^enivrent , commettent des actes répréhen-

bibles, et c'est elle qui paie pour eux ! C'est criant, dangereux, et nécessite une importante réforme de nos lois.

Voulez- vous d'autres exemples?

Un gardien de la paix, aussi malveillant que prétentieux, n'ayant pas réussi à faire accepter ses hommages à une jeune fruitière établie dans lîlôt confié à sa surveillance, se vengea <3n lui déclarant une série de contraventions. Il avait le soin de terminer ses rapports par cette phrase : « Mentionnons que la demoiselle Pauline A... est coutumièrc du fait. » Condamnée d'abord à de légères amendes, la récidive les fit sensiblement augmenter, et les juges composant le Tribunal de simple police lui infligèrent trois jours de prison.

A la suite de ce jugement, elle fut mise à Saint-Lazare.

Le misérable s'arrangea de manière à lui faire subir toutes les tortures morales de l'incarcération. Elle passa par le poste central, la voiture cellulaire, la permanence et le Dépôt.

Votre prédécesseur révoqua ce malhonnête homme, mais l'honnête fille de dix-neuf ans, soutien d'un jeune frère, était perdue de réputation. Préjugé, dira-t-on, je le reconnais; mais ce préjugé est tellement enraciné dans l'esprit public qu'il enlève le doute, tranche en maître et empêche les innocentes de se défendre.

Est-ce encore une malhonnête femme , la signataire de cette lettre que le facteur m'a remise, en votre présence, au moment où nous quittions la cour du Dépôt

Je vais vous la lire :

« Monsieur le Chef de la Sûreté,

» L'hiver dernier, je me suis établie crêraicrtrue Monsieur-le-Prince, numéro 9, mon lait a été saisi, reconnu falsifié, et je vous affirr l'avoir vendu tel qu'on me l'avait apporté. Cel saisie , la condamnation qui Ta suivie , c anéanti mon petit commerce, et ne pouvant pi faire honneur à mes engagements, on a ven( mon matériel par autorité de justice.

» J'ai occupé une assez belle position et j'en profitai pour adopter deux orphelins que mon mari et moi élevons, malgré notre misère actuelle.

» Je viens vous remercier de la bonté quc vous avez pour nous en m'évitant Saint-Lazare. Le nouveau délai que vous m'accordez me permettra de payer le reste de mon amende. L'employé qui est venu de votre part m'apporter cette bonne nouvelle a vu mes deux orphelins sans souliers. Heureusement que mon mari recommence à travailler, nous espérons bientôt réparer notre désastre.

» Agréez, Monsiem^ le Chef de la Sûreté, mes sincères remerciements et la grande reconnaissance de votre obligée,

» Louise M..., Femme R..., » rue Poinsot. »

— Combien cette femme redoit-elle au Receveur des amendes ?

— Une trentaine de francs.

— Demain vous ferez acquitter cette sommeet vous enverrez le reçu à M™® R...

Le Préfet de police retira de son portefeuille un billet de banque de cent francs, me le remit en ajoutant : « Vous y joindrez ma carte. »

Je repris :

— Par vengeance, sur des motifs souvent futiles, j'ai vu des ouvrières, des bonnes, envoyéesà Saint-Lazare ; l'enquête établissait que leur plus grand crime était d'avoir résisté aux exi-^ gences par trop naturalistes de leurs patrons.

Demandez au Directeur de Saint-Lazare ce qu'il y a d'erreurs commises chaque année etlenombre des ordonnances de non-lieu ? Ces statistiques-là ne sauraient mentir.

Les magistrats du Parquet montrent en général beaucoup de répugnance à signer les réquisitoires ordonnant la prise de corps pour cause de non paiements d'amendes en matière de^ police correctionnelle ; mais lorsqu'il y a desparties civiles en cause et qu'elles exigent l'exécution intégrale des jugements devenus définitifs, il faut absolument s'y soumettre.

Je m'explique par ces deux faits, dont voici le premier :

Au sujet d'un peu d'eau répandue sur les marches d'un escalier, deux voisines se querellèrent, et dans l'ardeur de la discussion, unsoufflet retentit. La gifflée, une parfaite virago^r porta plainte au civil et fit condamner son antagoniste à 23 francs d'amende.

Celle-ci, malgré la notification du jugement, refusa de se libérer. Les deux femmes s'en—

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léièreut, Tune ne voulait pas payer l'amende, Tautre tenait à la recevoir. Les maris interrinr0nt, compliquèrent la situation en ek)nnant <)hacun raison à son épouse. Sur les Conseils d'un agent d'affaires le papier timbré circula de nouveau. La femme souffletée consigna entre les mains du greffier de Saint-Lazare la somme de 45 francs pour frais d'aliments; le même jour elle adressa une demande au Procureur de la République et obtint la contrainte par corps fixée à un mois. C'est dans ces conditions que les agents ont arrêté et conduit la condamnée dans cette prison. Elle y est encore et vous pourrez Tentendre. Elle ne comprend pas pourquoi refusant de payer 173 francs à& frais et dépens on l'enferme à Tinstigatioo d'une femme ayant profité de son passage sur les marches d'un escalier, pour la provoquer, la menacer, lui dire des injures qui ont déterminé son acte de violence.

N'est-il pas regrettable, en effet, de détenir une honnête femme dans un semblable lieu et pour une pareille circonstance ?

Voilà le second cas :

Il s'agissait d'une fille-mère nommée T..., demeurant rue d'Eupatoria, condamnée à 200 francs d'amende pour fraude en matière d'allumettes. J'avais dans une note indiquée sa situation précaire en soulignant qu'inscrite au bureau de bienfaisance, sous le numéro 15.ëB0, elle recevait pour élever ses trois enfants un secours dérisoire de deux francs par mois. Il était donc impossible à cette femme de solder

son amende. La mettre en état d'arrestation c'était priver de pain ses enfants.

Le Directeur des contributions indirectes se fâcha, un léger conflit surgit, et je dus remettre au chef de la Police municipale un rapport sur l'affaire T..., lui signalant les lacunes qu'offre le mode actuel d'exécution pour les réquisitoires concernant les femmes ; néanmoins le Directeur exigea la contrainte par corps de la fille T... fixée à quarante jours. C'était, expliquait-il, le seul moyen d'entraver les manœuvres illicites des fraudeurs qui ne sauraient être absous des peines qu'ils ont encourues sous prétexte d'insolvabilité. Il demanda cependant à limiter la détention à dix jours, en raison des charges de famille de la délinquante.

L'ordre était deventi impératif, je fus obligé d'obéir ] mais au rapport d'opérations transmis au Procureur de la République je joignis une lettre explicative sur le blâme que m'infligeait indirectement M. le Directeur des contributions indirectes.

Ce haut fonctionnaire, disais-je, se plaint que je n'ai pas exécuté tout d'abord le réquisitoire relatif à cette fille-mère, il ajoute même que le droit de décider s'il y a lieu d'appliquer la conli^ainte par corps appartient exclusivement à l'Adokinistration des contributions indirectes. Je n'ai pas l'habitude d'empiéter sur les attributions des autres, ayant assez des miennes, mais je tâche de concilier les devoirs de ma charge avec les sentiments d'humanité et de commisératioti que chacun de nous possède* En différant l'incarcération de la fille T..., en signalant sa

grande misère, je laissais à mes chefs le S" d'apprécier ce qu'il convenait de faire.

J'ai toujours agi de la sorte dans les c semblables, et je n'ai jamais encouru de blâme pour avoir été humain.

J'ai reconnu, avec M. le Directeur des contributions indirectes, que la condamnée n'était pas intéressante, mais derrière elle il y avait xtrois enfants dont l'aînée, une fille de 17 ans, ^tait infirme et les autres en bas âge, par consé- 'quent incapables de pourvoir à leur subsistance. Par sa détention, la seule coupable avait des movens d'existence assurés, mais les enfants manquaient de pain, car au moment de son ar- •restation la mère possédait quatre francs qu'elle leur a laissés, et cette modique somme devait servir à les nourrir pendant dix jours.

Certes les droits de la Compagnie générale des allumettes chimiques doivent être respectés, et la fraude sous n'importe quelle forme mérite «ne sévère répression, mais peut-elle rester impitoyable lorsque les enfants sont les premiers atteints ?

— Exécutez- vous beaucoup de réquisitoires?

— Six à sept cents et cela permet de verser, chaque année, de vingt-cinq à trente mille francs ^u Trésor. La perception des amendes se fait par acomptes et le Service de sûreté n'accepte pas moins de deux francs. Quand les gens sont notoirement solvables et qu'ils refusent, de parti-pris, d'acquitter leurs dettes juridiques, le receveur des amendes ordonne rincarcération immédiate et c'est justement l'exécution de ces

réquisitoires, surtout ceux qui concernent les femmes, qui a toujours suscité des embarras à la police municipale.

— Les condamnés libres peuvent se rendre directement dans les prisons que le Parquet leur assigne ?

— Les hommes y vont sans difficultés, d'autant plus qu'en matière de contraventions, les cochers, qui sont nombreux, entrent à la Conciergerie comme dans un lieu de repos. Ayant trois jours de prison à faire, ils se font écrouer, avant cinq heures du soir, après avoir copieusement déjeuné. C'est un premier jour de tiréy suivant leur terme, et les deux autres journées se passent ainsi que vous l'avez vu, à jouer au bouchon dans une cour qui leur est réservée.

Les femmes sont récalcitrantes. Saint- Lazare les épouvante, pour elles c'est la honte, Tignominie, la tache ineffaçable ; elles se voient déjà en contact avec des filles de mauvaise vie et aucune feïnme ne consent à en prendre volontairement le chemin L'autorité supérieure le comprend si bien, que, pour les délits de presse, elle pratique à l'égard de certaines femmes de lettres le système en usage pour certains journalistes. A ceux-ci, Sainte-Pélagie sert de prison d'Opcra-Comique ; à celles-là, Saint-Lazare sert de prison d'opérette. Elles entrent pour sortir. On leur montre, à une heure déterminée, un gretf e silencieux, comme on montre un coin noir aux enfants terribles.

Le greffier remplit son devoir en ouvrant l'énorme registre sur lequel il trace les procès-

verbaux indiquant les jours, les dates, les motifs des emprisonnements et les ordres en verte desquels il écroue les condamnées. Son travail terminé, elles saluent, se retirent et reprennent à la porte le bras de leur mari on de leor amant.

L'une d'elles, qui s'est fait une assez tri notoriété par la reproduction de livres porno- 1 graphiques, a plusieurs fois été écrouée de cet*» ■ façon. En quittant le n* i07 de la me du F bourg-Saint-Denis, elle se rendait, pour la fon à la maison municipale de santé située au n* ?'^ ™ du même faubourg.

' Une autre femme avait encore, pour la fon pris l'engagement de se rendre chez le docteur.] Beni-Bade, des douches froides lui étaient nécessaires, et c'est ainsi qu'elles purgent leui:s condamnations pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs.

Mon intention n'est pas ici de raconter lear vie privée d'autant plus qu'elles peuvent être, malgré le caractère de leurs écrits, d'excellei épouses, de fidèles maîtresses, de très bonnes filles ; maispourquoi ces mômes faveurs ne sontelles point applicables aux véritables travailleuses, d'une vie correcte, souvent plus inconscientes que coupables, et qui ont surta\it Favan- 1 tage de ne jamais faire parler d'elles ? 1

J'estime au contraire que les ménagemei les égards accordés aux premières, devraient être uniquement réservés aux autres, qui n'ont nul besoin à Saint-Lazare, de voir, d'apprendre, de toucher le mal si agréablement dépeint par

celles qui ne font qu'effleurer la prison au lieu d'y pénétrer complètement ; elles respireraient alors cette atmosphère de vice, de passion, de misère ; elles verraient derrière les portes verrouillées, à travers les dortoirs, ce foyer de corruption, et je suis fermement convaincu qu'à leur sortie, au lieu de l'étendre par de nouvelles publications, elles consacreraient leur talent littéraire à le circonscrire. La morale y gagnerait de toutes les façons.

Porthos fit arrêter la voiture à l'angle du boulevard Magenta et de la rue du Faubourg- Saint-Denis. A. ce point de la voie publique l'étroit faubourg s'élargit, prend de l'air, du soleil et jette la lumière sur la grise et pittoresque façade de Saint-Lazare. On voit ses neuf ouvertures, trois grandes, six petites, ses nombreuses fenêtres dépourvues de barreaux et dont les .baies varient selon l'importance des fonctionnaires occupant les locaux.

La porte centrale, la seule dont il soit fait ostensiblement usage, est ouverte toute la journée et donne accès à une espèce de salle d'attente large, profonde, pavée et plafonnée. Au fond de cette salle se trouve la porte cochère s'ouvrant sur la cour dite du greffe, et par laquelle entrent et sortent les voitures cellulaii*es. Au droit de cette seconde porte et dans le tiers de sa hauteur un étage entresolé, de construction récente, met en communication deux bâtiments et les pièces composant cet entresol sont consacrées à la lingerie générale. Aux extrémi-

lés de la façade Louis XIII existent des poi cochères pleins-cintre ouvrant sur le chemin ronde ; entre ses diverses portes, sûr le ti toîr, le long desmurs, des marchands autori vendent des cannes, des parapluies et de la me- m nue mercerie. ^

En gagnant Tentrée de la prison, située droite et au fond de la salle d'attente, nous aper- •■ cevons, lui faisant face, assis sur des bancs

bois scellés au mur, plusieurs individus au.^ ^ allures de souteneurs. Ils causent, fument et | attendent que leurs maîtresses remettent ; surveillant, concierge, la carte mentionnant mot « Liberté ».

L'entrée franchie, le Préfet manifesta le désir i de stationner dans un vaste couloir, au pi d'un grand escalier, et je pénétrai seul au greffe afin de prévenir le Directeur qui, fort étonné, se leva et prit son chapeau pour m'accompagner.

Le Préfet pria le Directeur de le conduire sur le chemin de ronde, assez large pour permett aux voitures de circuler. Ce chemin enserre 1 cours, les bâtiments affectés aux prisonnières, sépare de la prison les logements du personr ainsi que les jardins réservés à la direction aux sœurs de la Congrégation de Marie-Joseph. î Ne trouvant rien d'anormal, il continua sa > site par la boulangerie et les magasins généraux ■ fournissant le pain et le matériel aux autres prisons de la Seine, puis il passa dans les cuisines, se rendit compte de la cuisson des aliments et de leur préparation, et il termina son* inspection par un examen attentif des cours, au

nombre de quatre. La première, dite du greffe, déjà nommée, la seconde recevant les femmes de mauvaise vie reconnues non malades, la troisième ayant pour promeneuses les prévenues et les condamnées, la quatrième spécialement réservée aux filles en traitement.

— Vos gardiens, demanda le Préfet au Directeur, ne pénètrent dans les cours et les bâtiments intérieurs de la maison qu'en cas de nécessité absolue?

— Le règlement est formel et mes douze surveillants s'y conforment.

— Les dix-huit pistoles (cellules payantes et de faveur) sont-elles occupées?

— Onze seulement, elles renferment sept femmes adultères, trois institutrices ayant soustrait des objets de toilette, et la veuve d'un fonctionnaire condamnée à trois mois pour diverses escroqueries. L^une des trois diplômées a son brevet supérieur.

— Le nombre des institutrices qui n'instruisent pas, faute d'emploi, devient si considérable que ce brevet, élémentaire ou supérieur, au lieu de leur servir de gagne-pain, les pousse à se tuer, à voler ou à se prostituer. Deux viennent d'être reconnues à la Morgue, trois sont ici, et combien sont lancées dans la vie galante ?

— Mes pensionnaires ont détourné des gants, des- voilettes, des parapluies, des mouchoir; objets qui leur sont indispensables pour se présenter dan s les institutions et qu'elles ne peuvent pas toujours se procurer par le travail, puisque

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celui-ci leur manque. Les commerçants devraient être plus indulgents pour ces pauvres filles.

— Les faits se renouvellent si souvent que les associés des grands magasins ont d.i prendre des mesures répressives.

— Avez-vous encore cette voleuse qui, malgré son âge, opérait avec une dextérité remarquable ?

— Je vais vous la montrer à mon cabinet, où nous allons nous rendre.

Cinq minutes après on amenait la femme Richard.

— Elle ne porte pas le costume delà prison?

dit le Préfet.

— A cause de son jugement qui n'est pas définitif.

— Quel âge avez-vous? lui demanda-t-il.

— Soixante ans.

— Vous avez des moyens d'existence ?

— Je reçois de mon mari cent francs par mois.

— C'est un honnête homme dont on m'a parlé et qui a dû se séparer de vous.

— Je le regrette, sans cette circonstance je n'aurais pas volé.

— Ne dites pas cela, car auparavant vous avez déjà été arrêtée chez un bijoutier, et c'est votre mari qui a obtenu le désistement de Tintéressé. Je connais votre biographie ; certes votre éducation ne vous a jamais appris à soustraire des objets avec des mitaines aux pieds et aux mains.

— Permettez-moi, par une lettre personnelle, de VOUS faire connaître l'adresse de la marchande àla toilette qui achetait le produit de mes vols, après m'avoir enseigné la manière de les commettre.

— Pour être sûr de recevoir cette lettre, M. le Directeur me l'apportera demain.

La femme Richard se .retira et le Préfet me dit : Ce vol a une désignation spéciale ?

— Celles qui le pratiquent s'appellent « careuses», c'est-à-dire « carer», cacher les choses volées sans qu'on puisse en avoir le plus léger soupçon.

Le vol dit « à la carre » est aussi connu sous le nom de a mitaine ». Les voleuses font avec adresse usage de leurs pieds et de leurs mains pour ramasser à terre les dentelles jetées intentionnellement , et leurs souliers ou pantoufles larges permettent aux pieds de sortir librement. Les bas sont coupés aux extrémités de manière à faciliter le jeu des doigts! ce sont eux qui casent dans les chaussures les dentelles de prix enlevées par les mains et sous les yeux des vendeurs. Les jambes et les pieds fonctionnent avec adresse sous les jupons, et j'ai vu ainsi manœuvrer les deux cousines. Elles étaient assises devant mon meuble-bureau figurant le comptoir, et successivement elles ont ramassé et serré dans leurs chaussures des plumes, des épingles, de la cire et jusqu'à des pains à cacheter. Ces derniers n'étaient même pas brisés.

Cette ancienne manière de procéder n'est guère pratiquée que par les vieilles femmes, et

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la complice de la femme Richard doit faire partie de la vieille garde des malfaitrices.

— Quel âge avaient ces deux cousines ?

— Une cinquantaine d'années.

— Aujourd'hui nos voleuses ont des procédés modernes et M. le Directeur, dans sa collection des jugées, possède une jolie famille qui ne vivait que du produit des vols.

Le chef s'était établi malfaiteur.

En bon père, en mari fidèle, il ne volait que pour sa femme et ses enfants. Il est mort de chagrin à la prison centrale de Melun.

Sa femme et ses filles, pour gagner leur vie, réaliser des économies et passer agréablement leur temps et leur jeunesse, avaient en le perfectionnant, continué le commerce Am petit papa, 3'est ainsi qu'elles le désignaient.

La mère faisait l'office de receleuse et tenait la comptabilité.

Les deux filles, Jenny et Rosette parlaient les langues anglaise, italienne et allemande.

Leur moyen habituel consistait à louer une chambre dans les hôtels en renom, soit à Paris, soit dans les villes d'eaux. La nuit elles profitaient du sommeil des locataires pour pénétrer dans les chambres de ceux qui avaient l'imprudence de laisser la clé sur leur porte. Elles s'appropriaient tout ce qu'il était facile et possible d'emporter, surtout les cassettes contenant les objets précieux. Elles agissaient avec tant d'habileté, de sang-froid, que pendant six années non interrompues, elles ont, malgré des soupçons planant sur elles, des surveillances exer-

cées à leur sujet, échappé à tout flagrant délit. On a toujours pensé qu'elles faisaient usage d'un narcotique.

La maman allait annuellement à Bruxelles et à Genève y écouler les objets volés.

La tenue des livres de la maison, prouvait que ces voleuses avaient beaucoup d'ordre. Les écritures étaient tenues au jour le jour avec autant de soin que le carnet d'un reporter mondain. C'est justement cette tenue de livre scrupuleuse qui a été la cause de la perte de cette famille ; elle a fourni à la justice des preuves irrécusables.

Au Sp/endide-Hôtel^ un vide-poches avait été soustrait, son propriétaire y tenait comme étant un objet d'art de valeur par son originalité. Il avait son pendant et, en dehors d'eux, il n'en existait point d'autre.

Dans un voyage qu'il fit en Belgique, il reconnut son vide-poches à l'étalage d'un marchand de bronzes.

Je connaissais le propriétaire du Splendide- Hôtel. Il me fit part de son vol seulement à l'époque de la découverte du vide-poches vendu à l'étranger.

— J'ai justement, lui dis-je, un agent qui part pour Anvers, à son retour il s'arrêtera quelques heures à Bruxelles pour négocier votre vide poches et, comme ces deux objets d'art sont destinés à se revoir ensemble sur leur ancien emplacement, j'ai besoin de son vis-à-vis, afin de bien établir la comparaison.

Mon agent demandera donc au marchand belj de se le procurer à n'importe quel prix.

— Le second vide-poches se trouve sur ma table de toilette, me dit mon ami.

— Il faut le remettre dans la chambre^ à la place qu'il occupait au moment de la soustraction de son pendant.

— Je ne comprends pas...

— Faites toujours. . . Je* veux savoir comment du Splendide-Hôtel ce vide-poches a fait le voyage de Bruxelles, et sous huit jours vous recevrez la visite de mon courtier voyageur.

Les surveillances faites au Splendide-Hôtel ont amené l'arrestation de la fille Jenny, l'aînée des deux sœurs.

A l'heure du déjeuner, elle s'était introduite dans la pièce ornementée du vide-poches placé pr^s de la pendule sur la cheminée.

N'apercevant pas l'agent caché derrière une fausse porte, elle avait pris et glissé sous sa robe cet objet d'art.

Fouillée tout de suite par une employée de la maison, elle s'est laissé enlever sans résistance une énorme poche en toile grise, si utile aux femmes de ménage disposées à se nourrir gratuitement avec les provisions de leurs maîtres.

De solides cordons enroulés autour de la taille maintenaient cette cachette mobile^ dans laquelle reposait sur une voilette et deux mouchoirs de prix, le bronze en question.

La fille a refusé de faire connaître son identité, mais il se trouvait dans son carnet la lettre réclamant le second vide-poches, lettre ano-

nyme, timbrée de Bruxelles et adressée à M"** veuve ïtas, poste restante, rue d'Amsterdam, Paris.

Leurs dossiers, classés aux archives de la Sûreté, mentionnaient le lieu de leur résidence, et la perquisition opérée dans leur appartement fit découvrir une chambre dont l'entrée était marquée par une armoire à g'iace montée sur des roulettes.

Dans cette pièce ayant l'aspect d'un bazar, il y avait des marchandises pouvant garnir amplement un magasin de curiosités.

Tout était rangé, classé, étiqueté et numéroté.

On attendait trois ans ans bien révolus pour se débarrasser des objets, et par surcroît de précautions, ils n'étaient vendus que dans les pays étrangers, situés près des frontières.

En cas de reconnaissance, de poursuites, la prescription pouvait être sinon acquise, du moins discutée.

Sous le buffet, le commissaire de police trouva les livres de comptes. La mère, eh femme prudente, expérimentée, les cachait entre le sol et la planche du bas dans un double fond, manœuvrant à Taide de coulisseaux. Toutes les opérations faites par tes deux filles étaient soigneusement notées au doit et avoir. La vente du vide-poches volé était ainsi désigné : « Jenny. » — Vide- poches, bronze argenté. — Splen- » dide-Hôtel, 27 juillet 187. . . — Chambre n* » 14. — Estimé cent francs. — Vendu cent cîn- » quante à Bruxelles. »

Ce môme jour, la main courante mentionnait:

:J60 LA POLICE PARISIKNNK

» Rosette. — Un petit sac en cuir de Ru » contenant un porte-cartes en soie blar » brodé d'or, avec adresse au* nom de Mt » moiselle M..., artiste dramatique. — » mouchoir garni de points d'Alençon, sans I » initiale. — Une boîte en ivoire avec houpetle I » et poudre de riz. — Un coffret microscopiq » en écaille avec filets d'argent rempli par ii » poudre parfumée ayant Todeur du jasmin.

)) Une broche en or de forme ronde compo » de rubis et diamants. — Une photographie ■ » représentant un petit chien havanais, as' ^ » sur un tabouret... — Aix-les^Bains, 27 juil )) 187... — Hôtel du Casino, chambre n° 42 » le tout estimé cinq cents francs. Vendu h » cent dix, à Genève. »

Très méthodique, cette prévoyante mère comptait chaque année ses recettes et ses dépenses. Elle terminait le trente et un décembre par cette réflexion sur la valeur et le rapport de r enfants :

« Jenny cette année a été de beaucoup supé- ■ rieure à sa sœur, son chiffre d'affaires a dépaj de trois mille francs celui de Rosette. »

Si on en juge par les ventes annuelles vari; de vingt à vingt-cinq mille francs, elles ont commettre bien des vols; heureusement ([ l'infatigable Jenny, encouragée par Fimpuniié I et le succès, s'est départie de sa prudence or^' naire. L'appât d'un gros bénéfice, Tafaittoml dans le filet ainsi que sa mère et sa sœur. ■

— Cette famille était d'origine françaif'* ■ demanda le préfet?

— Le père était né à Varsovie, la mère a Francfort et les enfants à Paris.

— A-t-on trouvé chez elles et sur elles des fioles de chloroforme ?

Après avoir été fouillées minutieusement à leur arrivée au Dépôt, la femme chargée de •cette importante mission a remis au directeur deux petits flacons de couleur noire remplis de chloroforme dissimulés dans la coulisse des jupons de Jenny et de Rosette.

Ces fioles en verre noir saisies indiquent des connaissances spéciales en médecine ou en pharmacie; les femmes ne sont point obligées de savoir que Pair et la lumière forment les causes principales de l'altération du chloroforme.

— La mère, dit le Directeur, à la suite de sa condamnation à cinq ans de prison, est partie à la maison centrale de Clermont, ses filles sont à Saint-Lazare et je vais les demander.

— Les formalités de transfèrement sont-elles les mêmes que pour les hommes?

— Les femmes ont seulement l'avantage de n'être point attachées et de conserver leurs vêtements ordinaires. A destination, elles endossent le cosiume pénitentiaire.

Le brigadier amena les deux voleuses.

Le Préfet leur dit ; Nées à Paris de parents étrangers, que comptez-vous faire à votre sortie de prison?

Jenny, l'aînée répondit : Nous voyagerons.

— Pour recommencer votre cincienne existence?

Klle sourit, regarda sa sœur et Rosette brassa. Elle s'étaient comprises.

Le Directeur les fit sortir, et je dis au Préfet;- Vous connaissez les exploits de ces créatures, jeunes, jolies, dont les physionomies respirent) la candeur, l'ingénuité? eh bien ! ce sont des monstres de perversité, ne vivant que pour elles.

— Je reconnais que, même avec la robe ae] grosse laine brune, le fichu bleu clair à carreaux, le bonnet marron, composant le costume' des condamnées de Saint-Lazare, elles ont '^^^ figures de Greuze.

— Ce soir vous recevrez leur photograp tirées à Naples, sans costumes, et dans des posw significatives.

— Vous n'avez pas,, dit vivement le Préfet au Directeur, placé Jenny et Rosette dans le même dortoir?

— Elles occupent des cellules différentes.

— Celle n"" 14, ne vous cause gi^uère d' barras ?

— En effet, depuis plus de vingt ans, on pas eu de condamnées à mort.

— Avez-vous des détenues à entendre demanda le Préfet?

— J'ai besoin de la fille Ursule Miroir, maîtresse de Terreau, dit Tête-de-MoH Y compagnon de cellule de Tivrogne meurhici que vous avez, Monsieur le Préfet, entendu à Mazas.

— Elle est au Palais de Justice, répondit le Directeur.

— Et Louise-les-Deux-Pouces ?

— En extraction à laMorgtie, pour une confrontation.

— Avez-vous au moins la maîtresse de Roucain ?

— La Bergeronnette ?

— Précisément.

— Celle-là n'attend que sa comparution à la Cour d'assises ; dans un instant vous la verrez. C'est une drôle de fille.

— Depuis Page de quatorze ans, elle n'a vécu que par le libertinage. Ses cheveux à reflets Fauves, son nez légèrement retroussé, ses yeux vifs, sa bouche moqueuse, lui donnent un jeu de physionomie expressif.

Le Roucain nous a détaillé, àMazas, sa vie et comment il était devenu souteneur. Sa protégée va vous dire, à son tour, quels ont été ses débuts et pourquoi le souteneur a sa raison d'être :

La voici :

— Avez-vous toujours l'intention de vous marier après votre jugement ?

— Je n'ai pas changé d'avis. Le Roucain est gentil, je l'aime et je veux aller le retrouver à la Nouvelle-Calédonie.

— Cependant cet homme vous maltraitait et le mariage ne le changera pas.

— J'ai la peau dure et chaque fois qu'il m'a frappée je le méritais. Ma dernière correction remonte à la foire de Neuilly. J'allais lui glisser entre les doigts, comme une anguille, quand il m'a surpris juste au moment où je commen-

'AGi LA POLtCK PAEIISIENKE

(jais des bêtisos avec un petit gymnasiarqna L'explication n'a pas Hé longue, avec son piei "' il enleva le clown ot celui-ci retomba sur son-l î' siège comme un plomb. En regardant sa tête oh ! la drôle de tête, je me suis mise à rire ei me tenant les côtes, d'autant plus que le Roucain lui disait: « Cbercbe ton équilibre, espèce de sauteur en cbambre, et si tu trouves le tour agréable, tu pourras l'exécuter à ton cirque " des grâces. » ]

l'our me calmer.me rendre soumise et souple comme un gant, il m'envoya deux soufflets, l'aller et le retour ; mais que de bons moments nous avons passés ensemble ; debout il élait sévère, couché il devenait charmant.

— Il n'en a pas moins exploité votre jeunesse. mangé votre argent, et insensiblement il vous a t'ait descendre la pente qui conduit au crimeT

— C'est faux, je le prouverai à la Cour d'assises. En l'engageant, en l'aidant surtout à dévaliser les personnes attardées dans les quartiers riches et déserts, je voulais réaliser une somme et partir en Amérique pour nous créer une nouvelle situation. Roucain, en me défendant, a vingt fois risqué sa vie ; trouvez donc beaucoup de maris ou d'amants qui agiraient de la sorte? La prostituée, croyez-le, si tombée qu'elle soit, se trouve flattée d'inspirer de leh dévouements. Toutes nous nous ressemblons, l'éfoff'e est la même, les nuances seules diffèrent. Vraie ou dissimulée nous croyons à l'afl'ection, par besoin de subir aussi Jes caprices, les fantaisies de quelqu'un, afin de nous dédom-

,er des caresses intéressées que nous prodiguons, et notre cœur a si peu Fhabitude d'être consulté, de s'émouvoir, qu'en présence du plus petit sentiment nous nous enchaînons. Dégradées, avilies, rejetées, il arrive qu'à dé-^ faut d'amour notre orgueil tient à faire descendre jusqu'à nous, plus bas que nous, des êtres forts pour leur enlever le droit de nous reprocher la honte où nous sommes arrivées. Par suite de l'isolement où nous plonge notre métier, les souteneurs sont devenus notre seule Compagnie; ils partagent nos peines, nos plair sirs, car nous avons le plus grand mépris pour les amateurs qui nous achètent, et comme toute femelle a son mâle, je veux conserver le mien.

— Pour les filles, le souteneur, d'après vous, serait une nécessité?

— Il aide, facilite les travaux forcés de l'amour.

— Que vous préférez à la vie régulière?

— Je comprends. . . Mais cette vie réglée oblige les bonnes filles à se donner et les mauvaises à se vendre pour ne pas crever de misère. Si vous connaissiez mieux le Roucain, vous le jugeriez autrement : il n'a pas plus le caractère du souteneur que moi j'ai celui de la réelle fille de Joie, Au milieu de notre apparence de gaîté, la tristesse vient souvent nous rendre visite; c'est môme pour cela que nous voulions cesser cotte sale professlc-ii.

— En commettant des assassinats ?

— Ne nous chargez pas. Les vols avec violences sont assez lourds à porter.

:(66 LA POLICE PAEISIENNE

— D'après les renseignements recueillis voi auriez, à Tâge de dix ans, commencé par yoï livrer à la mendicité, en compagnie d'uoH aveugle ? fl

— Cet homme demeurait sur le même car que ma famille, et le dimanche (les autres jouj j'allais à Técole) je le conduisais à sa statie habituelle, ce qui rapportait vingt francs, doi mes père et mère touchaient leur part.

— Quelle était Torigine de cette somme ? m

— Après avoir installé l'infirme sous sa porte * je me rendais sur son indication à un endrc déterminé, jamais le même, où je trouvais m vieillard qui m'attendait dans une voiture au: aux stores baissés.

A de certains moments, cette voiture allait 8 pas, quelquefois le cheval prenait le galop. L cocher devait avoir des ordres en conséquence L'inconnu s'amusait avec moi au jeu que me parents et l'aveugle qualifiaient d'innocent. I s'agissait de le fouiller et de lui enlever so^ argent, qu'il cachait un peu partout. « Ne crain pas de chercher, me disait-il ; plus tu en trou- p veras, plus l'aveugle sera content. » C'est ainsi que je pouvais chaque fois réunir vingt franc par pièces de dix et de vingt sous II avait d drôles de cachettes, que souvent il indiquait dans l'impossibilité de les deviner. La mort su bile de Tinconnu mit fin à ce petit manège, qui dura près de deux années. Ce fut un deuil à la maison ; l'aveugle en maigrit, et mes parents, très pauvres, assurément malhonnêtes, à qui le mariage était inconnu, m'obligèrent alors le

dimanche à les suivre pour faciliter dans les cabarets leur vente de vilaines photographies. A douze ans, je cessai d'aller à l'école, et ma mère me mit en apprentissage chez une fleuriste.

Ma première camarade, plus âgée que moi, m'employait aux heures des repas à porter dés lettres à son batteur d'or. A l'atelier, j'entendais des conversations qui m'expliquaient en détails les sujets de gravures traînant dans l'unique chambre où je couchais, non loin du lit occupé par les miens, et je me rappelais mon rôle dans la voiture du charitable vieillard à l'immoralité repoussante.

Les ouvrières qui avaient connu des hommes communiquaient aux autres |leurs premières impressions, en leur disant "combien d'argent elles recevaient, ce qu'elles achetaient et l es moyens employés pour dissimuler aux parents leur inconduite. Quelques-unes abandonnèrent le travail, et mon amie suivit enfin son batteur d'or. Par leur intermédiaire, je lis la connaissance d'un peintre sur porcelaine, à la moustache naissante, si fine que je la croyais tracée avec son pinceau. En m'approchant de trop près pour les considérer, nos museaux se rencontrèrent; il m'embrassa et me fit voir ensuite les brillantes couleurs de sa palette. Je sortis néanmoins vierge de cette première épreuve.

Je quittai définitivement les miens, qui furent dénoncés, arrêtés, condamnés, comme ayant vendu des photographies obscènes. Plus tard,

:K)8 là police parisienne

nous nous sommes, maman et moi, renconi à la prison de Saint-Lazare. C'était ?ngolc cependant nous avons pleuré en nous emL.

sant.

La fête nationale fut mon premier jour noce ; j'assistai au bras de mon jeune peintre a la revue, en déjeunant sur le pouce avec une saucisse enfoncée dans une miche de pain; mais nous avons dîné sous un bosquet de feuillage, orné de drapeaux et de guirlandes tricolores.

L'orchestre des Amis de la Joie jouait pt dant le repas Tair de la Marseillaise. Je me sentais heureuse, libre, et je reculais toujours lu minute où je devais succomber. J'attendais le feu d'artifice, la retraite aux flambeaux; mai.^ entre deux quadrilles, dansés aux Halles, mon amoureux eut raison de ma... résistance, dans une boutique treillagée du paviUon aux primeurs.

La maîtresse du batteur d'or me fit passer pour sa nièce, à Thôtel où elle logeait, et comme nos amoureux avaient plus d'amour que d'argent, je misa profit son expérience à pratiquer le racolage, d'abord à la fenêtre, ensuite sur la voie publique. Nous eûmes du succès, el les concurrentes jalouses nous signalèrent à la police. A ce moment, nous possédions cent cinquante francs d'économies, ce qui nous permit pour dépister les agents de disparaître du quartier.

A la sortie du bal de la Reine Blanche^ mon peintre, furieux de mes infidélités, provoqua

ne scène et voulut me frapper. Le cavalier qui m'accompagnait intervint, ils se dirent des choses fortement désagréables, puis ils se battirent, le sang coula et les gardiens de la paix les conduisirent au poste en m^invitant à les suivre.

Un monsieur convenablement vêtu m'offrit une voiture, j'en profitai et au lieu d'aller retrouver mes amoureux, j'ai terminé la nuit au domicile de mon inconnu, où je me sentais mieux à l'aise qu'entre les mains de la police. Le lit du poste n'aurait jamais pu compenser, celui sur lequel je m'étendis cette nuit là.

- C'était un voyageur de commerce, il me racontait des histoires qui m'amusaient énormément.

Il me garda trois mois, et me remit en par- • tant la somme de cinq cents francs.

Je recherchai le batteur d'or, et j'appris que sa maîtresse et lui étaient arrêtés pour vol et . complicité. L'imbécile avait soustrait à son patron une quantité considérable de feuilles et de poudre d'argent, et mon amie les avait naïvement vendues à des peintres sur porcelaine.

La Justice les frappa légèrement, et à sa sortie ma camarade se fit inscrire sur les registres de la Préfecture. Depuis elle est devenue gérante de la tolérance où elle a débuté comme pensionnaire. Cette situation lui permet, en partageant les bénéfices, de m'adresser de bons clients, amateurs d'imprévu, qui payent généreusement, passent et se retirent. L'un d'eux

copendanl pourvut à mes besoins l'espace x dix-huit mois, à la condition expresse de In» «i réserver mes services de nuit..., il est si de de se reposer le jour. Mon entreteneur j jaloux possédait une figure soucieuse, con- H tractée, rendue plus dure par son front plis et ses yeux sévères. Sa prononciation étran- ■ gère, son embarras, ses allures mystérieus me le rendaient suspect, d'autant plus qi avait la manie des promenades nocturnes dans les bois situés aux environs de Paris. A minuit, nous soupions dans les principaux restauran et vers deux heures nous étions couchés. ^ conversation manquait de charmes, il n'ouvn la bouche que par nécessité absolue. Ses absences parfois duraient plusieurs semaines, il n'écrivait jamais et nous nous retrouvions toujours aux Folies-Bergère. A son retour de Londres, il m'informa brutalement de son départ définitif, en me disant : « — Je vais me marier en Australie. Voilà mille francs. Vendez tout ce qui m'appartient ici. Adieu ! » Je n'ai plus revu mon original.

— Cet homme n'avait-il pas des yeuxverdâtres, un nez recourbé et une forte moustache noire ?

— En effet, ce sont bien ses yeux et son nez, mais il portait la barbe entière, épaisse et brune.

— A la fin de son souper, ne trempait-il pas du nougat dans un verre d'eau-de-vie ?

— Je l'ai vu procéder ainsi, et je suivais son exemple. C'est très bon.

mw^

-^ Ce signalement, monsieur le Préfet, ressemble à s'y méprendre à celui de Paramour, ce voleur de coffres-forts associé à la bande internationale de voleurs ayant pour objectif Tenlèvçment des valem^s déposées dans les caisses publiques et privées de tous les pays. Le misérable s'est évadé du Dépôt à l'aide d'un ordre d'extraction, fabriqué par des complices, qui ont imité, à la plume, jusqu'au timbre humide du Parquet.

Il y aura peut-être intérêt à maintenir cette fille à Saint-Lazare ; elle est intelligente, s'exprime avec facilité, et doit posséder de précieux renseignements. Je vous adresserai un rapport circonstancié à son sujet.

— Je préfère, momentanément, rester à Paris, répondit la Bergeronnette, et je ne suis pas comme Roucain, je réponds à ceux qui savent demander, et je ne suis pas pour cela une coqueuse (dénonciatrice).

— Le Roucain connaissait-il ce mystérieux amant ?

— Je ne crois pas, n'ayant rencontré le Roucain qu'à la Brasserie Moderne, et trois mois après le départ en Australie du mangeur de nougat.

— Ce voyageur inconnu n'avait-il pas pour ami un espagnol du nom de Bernardo Pastillo ?

— Je les ai vus ensemble aux Folies-Bergère, et j'ai même été au théâtre du Vaudeville avec eux.

— Comment avez-vous connu le Roucain ?

— En le soufflant à sa vieille maîtresse, aussi

372 LA POLICK PARISIENNE

vaniteuse que bète ; elle en parlait coni ment, et se parait de sa situation de filK blique au point de la mettre en impression ses cartes. Sans cesse, elle répétait : « dorlotte mon jeune amant, il reçoit ce que je gdLgnOj y exerce fins que vous, et au besoin, je vole les hommes, afin qu'il puisse s'offrir ses fantaisies. (Vest une riche nature, un vroi homme, pas fainéant ni vache (dénonciate il ne me méprise point et sait me défendre. "

Par jalousie professionnelle, j'ai cherché à lui prendre son vrai homme , sa riche nature; y étant parvenue, j'ai craint sa vengeance; lieu de cela, le soir même, elle s'est frappée ^ plein cœur. J'ai alors compris combien elle i Taimait, et j'ai senti ma mauvaise action. Elle avait raison ; Roucain valait la peine d'être aimé ; mais la voilà vengée, notre séparation sera longue, sinon éternelle.

— Beaucoup de vos pareilles sont assassin par vengeance ?

— Dans nos horribles ménages, on se ( pute, on se dépouille, on se bat, et, au mil de cette existence mouvementée, anorma crapuleuse, il s'y rencontre la protection, jalousie singulière, la passion souvent sauva et le crime.

En voici un exemple :

J'ai fait ici la correspondance d'une étrange créature , légèrement folle , mangeant peu , buvant trop, nerveuse à l'excès, et, comme moi, numérotée, encartée.

Ma camarade Léa, réfractaire au souteneur

attitré, préférait, me disait-elle, les contenter tous que d'en subir un seul, et la pauvre fille, en voulant rester libre, devient leur esclave.

Lorsqu'ils sont arrêtés , il faut qu'elle les assiste, autrement, elle est dénoncée, fourrée dans la panade (ennui) ; ils se disent trahis et l'accusent faussement d'être leur complice ; les agents la détiennent pour des actes dont elle est innocente.

Retenue comme moi pendant six semaines à l'infirmerie, elle a reçu des lettres de menaces , presquetoutesparlaientdesamort.Jelui ai donné le conseil de les conserver, mais j'en ai pris les copies, avec l'intention, à mon départ définitif, ^ de les remettre à M. le Directeur. Cette correspondance amoureuse témoigne des bons sentiments de ses protecteurs ; elle vous en dira plus long que toutes les enquêtes, si soigneusement dirigées par votre personnel.

Je vais vous en donner lecture.

La première, signée Sentinelle, provient d'un réserviste en garnison à Versailles, il ignorait la détention de Léa :

« Ma petite Gosse,

» Je vais passablement, mais je m'ennuie de

ne pas te voir, et je trouve que, depuis dix

jours, tu n'en fiches pas lourd, puisque tu

m'adresses cinq francs de timbres-poste, dont

^ je ne sais comment me débarrasser.

» Je m'occupe de toi. Il y a ici des établisse- ' ments où tu gagneras gros, et j'aurai l'œil sur ta personne.

» Arrive demain avec du pognon (argent), sans cela, je file à Paris et je cogne, gare à tes reins; quand je promets, j'exécute. Je m'arrête et t'embrasse sur tes lèvres roses.

Ta Sentinelle. »

La^ seconde est écrite par un détenu de Mazas :

(( Ma Louve,

(Femme débauchée, hystérique)

» Tu vas enfin sortir ; mais moi je ne serai libre qu'à la fin du mois. Je compte recommencer ma petite industrie. Je souffre du régime de la prison et j'ai assez mangé de légumes secs pendant mes cinq ans de séjour aux colonies; je n'en veux plus. — J'attends ton premier argent, cela t'évitera de le laisser dissiper par des outils (souteneurs) qui se moquent de toi et le dépensent avec des ménesses (filles).

» Ton LousTO (prisonnier). »

Celle-ci est l'œuvre d'un batailleur :

« Chère Marmite,

» Ma vengeance n'est pas prête, principalement pour Gustave. Tu peux lui écrire qu'il ait à se tenir sur ses gardes, car je ne réponds pas de ma colère. Il peut se flatter de m'avoir mis dedans, jusqu'au point d'assommer un innocent.

» A ta sortie, je trouverai le moyen de t'em-

pécher de travailler en te pochant les yeux, ce qui te permettra d'offrir une figure présentable aux habitués impatients.

» Ton fidèle

» Compagnon. »

Celle-là présente un indigné :

« Persinette,

» Tu m'as roulé puisque le dimanche qui a précédé ton séjour à Saint-Laz. . ., j'étais en surveillance chez le manestringue (marchand de vins), et j'ai vu sortir de ta chambre deux pantres argotés (imbéciles). Mon talon de soulier me démangeait, il voulait ce jour-là chavirer ta porte pour te faire abouler du carme

* (argent), heureusement, la « punaise » est passée, nous avons bu l'absinthe, dîné ensemble,

^ mais je te réserve à ton retour une violente

émotion.

» Ton petit homme qui t'aime, malgré tes tromperies, et qui espère que tu rentreras dans la bonne voie; il est toujours temps.

» Légeta. »

Cette autre est d'un loustic.

« Aminche (amie).

' » Quand tu sortiras munie de ton brevet de

propreté, évite d'aller rue d'Enghien caresser

~ les favoris en nageoires du garçon de café qui

■ï-ss^»"

tient décidément à vivre dans le beurre et les fines herbes- Cette rosse à rosseï^ envie mon bonheur, il a déjà trop frétillé autour de toi, et je ne veux pas que tu rigoles avec lui. Tant pis si je vous pince ensemble. Légeta et moi nous avons le projet de fabriquer sur vos peaux des cartes géographiques.

« La Tireure. »

La sixième, malgré la pureté de ses sentiments, est tout aussi dangereuse :

« Ma jolie sœurette,

» Tu vas recontinuer ton métier; sois, comme parle passé, aimable pour les clients, joue ton rôle, vends ton corps, ta beauté : les amants d'une heure ne tirent pas à conséquence, à moi la maîtresse. Mais ne fais pas de bêtises avec les camarades sans cela, bien à regret, tu me mettrais dans l'obligation de redresser les faiblesses et les chutes de ton cœur. C'est le cœur seul que je veux. »

— Ce souteneur sentimental a oublié d'ajouter: et ton argent, dit le Préfet.

— C'est sous-entendu, répondit Bergeronnette ; en ajoutant il a signé : Ton petit frère. C'est ainsi que les détenus terminent le plus souvent leur correspondance pour avoir l'air de sauvegarder la morale, et faciliter le cours des

MES LUNDIS EN PRISON STTi

lettres aux greffes des prisons^et surtout ne pas se compromettre, comme ce Marius qui a tracé ces lignes : « Si tu m'abandonnes en qualité de cuisinier, je te saignerai comme un poulet et ta chevelure me servira de corde pour me pendre, . j'aime mieux cela que de me faire basculer par la veuve (guillotine). »

— Quel triste brelan de souteneurs ! Pourquoi, lui dis-je, votre Léa ne porte-elle pas plainte contre ce Marius, déjà poursuivi sous l'inculpation de coups et blessures ?

— Elle en a peur, mais le fréquente toujours ;^ puis, comme beaucoup de filles, elle ne déteste pas les criminels qui ont fait leurs preuves; ils sont mieux appréciés en sortant de prison. Elle* a, sans s'y attendre, reçu de lui un coup de couteau. Après un séjour de trois mois à l'hôpital, Marius se rendit au bal de TElysée-Monmartre, où il était certain de retrouver ses pareils. Autour d'un saladier de vin blanc^ ilséchangèrent de vilains propos au sujet de Léa, . que chacun d'eux voulait reconduire. Celle-ci ne se prononçait pas, et la querelle s'animant de plus en plus, ils quittèrent le bal et se battirent sur le boulevard Rochechouart. Au cours de la rixe, Marius, presque vainqueur, planta son couteau ensanglanté dans la poitrine de Léa, en lui disant : « Je vas les crèverions, mais tu auras aussi ta part, sale garce. »

Elle s'écria : « A la bonne heure, tu n'as pas^ cane, je te retrouve ; lâche-les et viens me soigner. »

Léa aime le changement; c'est son tort, car/

378 LA POLICK PARISIENNE

si elle ne modifie pas sa manière d'exercer bliquement, il lui arrivera malheur. Je sais expérience qu'il nous faut le patronage de individus ; mais un seul est suffisant , à la con^* tion de le choisir sérieux, comme mon R( cain (1).

le

— On peut, dis-je au Préfet, conclure que ■ souteneur, être immoral, dépravé, est à la ■

(l) Extrait du Droit, journal des tribunaux. Numéro àw 9 septembre 1886.

Asiasûnat de la rue Alboiiy.

Un crime atfreux a jeté aujourd'hui, vers quatre heures de raprès-midj, la consternation parmi les habitants de la rue Albouy.

Dans cette rue, au n^ 16, habitait au second étage une jeune femme de 19 ans, nommée Léa, qui devint la maîtresse d'un sieur B..., âgé de 26 ans, se disant garçon de cuisine. C'était un souteneur qui lui déclara tout net qu'il fallait <( faire le métier » pour le nourrir.

La pauvre fille refusa énergiquement de se soumettre à ses exigences ; B... la roua de coups, la dépouilla des quelques bijoux et vêtements qu'elle possédait et vendit tout cela. Mais Léa déposa une plainte au commissariat de police.

B... fut arrêté et condamné par le Tribunal correctionnel de la Seine à quatre mois de prison pour vol, coups et blessures.

Sorti de prison au mois de juillet dernier, le souteneur jura de tirer vengeance de celle qui avait refusé de se laisser exploiter-

Le 24 juillet, quand, à sa sortie de Mazas, B. . . vint chercher sa malle, qui était restée chez Léa, il ne put exécuter son projet, car le commissaire avait eu le soin de le faire accompagner par un gardien de la paix.

Quelques jours après, il revint encore, mais, cette fois, le concierge refusa de le laisser monter, et, le revolver en main, lui intima l'ordre de se retirer.^

Depuis cette époque, il devint l'hôte assidu d'un établis-

solde de la prostituée pour la suivre, la protéger, la défendre, l'avertir de la présence de la police, faciliter son évasion et lui choisir les endroits où la vie de débauche est facile à exploiter. Quelques-uns, en dehors des qualités essentielles à la profession, apportent un profond dédain de la vie des autres, ils tuent pour

semeut de marchand de vins situé dans la maison, et dont l'arrière-boutique communique avec la cage de l'escalier de l'immeuble par une petite porte vitrée.

Hier, vers minuit, B se trouvait encore là attablé

avec deux souteneurs et une fille ; quand Léa rentra chez elle, tous les quatre la poursuivirent, l'injuriant, la menaçant; mais, apercevant le concierge, ils se replièrent en bon ordre, et cette fois encore Léa en fut quitte pour la peur. Mais, aujourd'hui, ayant sans doute appris que le concierge était absent, B , à trois heures et demie, passa par l'arrière-boutique du marchand de vins, dans l'escalier, qu'il gravit rapidement.

U frappa au second étage. Léa vint ouvrir; à peine la porte fut-elle entrebâillée que le misérable, d'un coup d'épaule, la poussa et entra dans là chambre.

Folle de terreur, la pauvre enfant courut se blottir dans un coin en demandant grâce; mais B avait déjà refermé la porte et, tirant violemment le lit devant, pour empêcher toute retraite de Léa, il s'était carrément posé devant elle en criant :

— Maintenant, je m'en vais te régler ton affaire !

En prononçant ces mots, il avait saisi une sorte de couteau de cuisine à manche de bois assez étroit, très affilé et très tranchanL A la vue de cette arme, Léa s'était mise â crier : Au secours ! à l'assassin î mais avant qu'on eût eu le temps d'accourir, le forcené avait pu saisir sa victime par les cheveux, l'avait renversée à terre, puis lui posant les genoux sur la poitrine, d'un seul coup de couteau, il lui avait littéralement tranché la tête.

Cependant les cris de la malheureuse avaient été entendus.

Un voisin, le sieur Louis N... avait tenté d'entrer; il es-

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être agréables à leurs protégées, et les victimes sont ordinairement les clients.

Quant à la fille, elle ne fonctionne pas sans consulter son associé, son complice ; elle s'épanche, se confie à lui, et comme tout ce qui respire, aime, elle a soif d^affection, déplaisir, choses simulées dans son misérable commerce, et que son amant lui procure par des caresses

sayalt de forcer la porte, lorsque, par une lucarne donnant sur le carré, il vit soudain la tète de l'assassin. B. . . . braquait un revolver sur M. N

— Si tu ouvres, lui criait-il, je te brûle.

M. N... n'eut que le temps de se garer et répondit :

— Si tu sors, je t'empoif^ae.

Puis, descendant précipitamment les escaliers, il courut dans la rue chercher des agents. Là il rencontra un sieur D... et un brigadier de gendarmerie. Ces trois hommes remontèrent et se mirent en devoir d'enfoncer la porte.

Tout à coup, pendant qu'ils se livraient à cette besogne, de grandes clameurs retentirent dans la rue.

C'était le meurtrier qui, après avoir détdché complètement du tronc la tête de la victime, venait d'accrocher cette tête sanglante par les cheveux à la poignée de la persienne et la montrait en ricanant aux passants épouvantés.

Tandis que l'on s'ameutait en regardant le sang qui tombait de la tête suspendue, B..., entendant la porte fléchir sur ses gonds, se décidait enfin à se faire justice en se logeant quatre balles dans la poitrine.

Lorsqu'on pénétra dans la chambre, le spectacle était vraiment horrible. B..., inanimé, gisait étendu devant le lit, non loin du cadavre décapité de la pauvre Léa, qui nageait dans une mare de sang, et la tête effrayante, pendue par les cheveux, se balançait au dehors sous les coups de vent. Ce furent les agents qui la détachèrent.

Averti aussitôt, M. Beaurain, commissaire de police, se rendit, accompagné de son secrétaire, sur les lieux du crime, où il procéda aux constatations légales.

Ce soir, à six heures, a eu lieu la descente du Parquet.

Les corps de Léa et de B vont être transportés à la

Morgue.

MES LUNDIS EN PRISON 3St

brutales. Pour lui seul, elle laisse un libre course à la satisfaction de ses sens. Elle se vend cons— tamment, mais ne se livre qu'à celui qu'elleappelle « son petit homme ». Elle adore l'individu qui la bat, lui vole son argent, et méprise^ hait celui qui l'entoure de soins et Tenrichit.

La majorité de ces souteneurs de filles partage le domicile des prostituées, elles-mêmes sont la plupart du temps sans asile réel, et dans ces conditions il serait facile de les assimiler aux vagabonds trouvés endormis, la nuit, sous les ponts ou sur les bancs des promenades publiques, et de leur appliqueras articles 270, 271-^ du Code pénal.

On objectera qu'il n'est pas toujours facile^^ d'établir légalement le délit de vagabondage à la charge des souteneurs, attendu qu'à l'aide demoyens détournés, ils simuleront des ressources, en s'abritant sous le toit familial, et commele fait de recevoir l'argent des femmes ne constitue pas un délit par lui-même, les chevaliers servants sauront se défendre de- toutes poursuites administratives et judiciaires.

A cela, il serait facile de répondre que, sf l'administration se décide à les poursuivre, il faudra nécessairement procéder à une enquêtepréalable, appuyée non sur des paroles mais surdes actes, des témoignages, des écrits, établissant que les individus signalés ne vivent qu'aux dépens des prostituées.

Les arrestations opérées chez celles-ci augmenteraient, en les confirmant, les charges pesant déjà sur eux et consacreraient le flagrant^

delil de vagabondage. L'exécution de pareilles mesures n'oll're aucun danger ; il suffit d'avoir le courage de donner des ordres pour ramasser cette catégorie de sujets malfaisants, nuisibles, que Ton est certain de rencontrer au domicile de leurs maîtresses à l'heure des repas. La justice, avant de les frapper, conserverait son droit de contrôle.

Aux archives du service des mœurs existent les dossiers complets des souteneurs connus, avérés ; ils contiennent de curieuses révélations, des correspondances aussi édifiantes que celles dont la Bergeronnette nous a donné lecture.

Avec un peu d'énergie, on apporterait un grand changement dans ce monde infect, audacieux, ne craignant pas d'assister publiquement leurs maîtresses, en narguant l'autorité. Les souteneurs sachant qu'ils doivent désormais compter avec la police, ayant le pouvoir de les arrêter comme de vulgaires vagabonds , arriveraient à se confiner dans des endroits spéciaux, où, en opérant des visites de nuit, on parviendrait à s'assurer de leur personne et de leurs écrits.

L'année dernière, il a été donné devoir (chose rare) la justice et la police s'entendre au sujet des souteneurs.

Les agents arrêtèrent alors ces derniers et la magistratm'e commença par en condamner les plus beaux et les plus curieux échantillons. Elle avait compris que la prostitution, le vol, les attaques nocturnes, les agressions et même l'assassinat, allaient diminuer en proportion

du nombre des souteneurs retirés de la circulation (1).

Tout à coup un relâchement se produisit, on discuta le point de droit basé sur la « liberté individuelle », en déclarant qu'il ne fallait pas atteindre un citoyen, quel que soit le scandale de sa vie, tant qu'il ne s'est pas rendu coupable d'un délit très exactement déterminé.

Les gredins satisfaits ayant la force, l'audace

(Il POURVOI M...

Déposé au greffe le 2Q juillet 1883. — M. le conseiller Sevestre est commis rapporteur, — Ce 26 juillet 1883.

Signé : Baudoin.

La Cour,

Oiû M. le conseiller Sevestre, en son rapport, et M. lavocat-général Desjardins, en ses conclusions.

Sur le moyen unique du pourvoi tiré de la violation des articles 270, 271 du Code pénal, en ce que les faits souverainement constatés par l'arrêt attaqué ne renfermeraient pas tous les éléments constitutifs du délit de vagabondage ;

Attendu qu'aux termes de l'article 270 du Code pénal, les vagabonds ou gens sans aveux, sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance et qui n'exercent ui métier ni profession ;

Attendu, en ce qui touche l'existence d'un domicile certain, qu'il résulte des constatations de l'arrêt attaqué que la chambre occupée par la tille publique Marie fi. . . était louée par cette dernière, qui seule en payait les loyers ; que si cette fille, avec laquelle M... entretient des relations inavouables, lui donnait asile dans cette chambre^ « ce n'était l»à qu'une résidence de hasard, que les exigences du honteux métier de la fille B... obligeaient M... à quitter souvent, pour aller chercher ailleurs un abri momentané ; » qu'en cet état de faits constatés, c'est à bon droit que l'arrêt a déclaré que le demandeur ne pouvait être considéré légalement comme ayant un domicile certain ;

Attendu, en ce qui concerne les moyens de subsistance, que l'arrêt constate « que le prévenu n'a aucune ressource » personnelle, qu'il était sans argent au moment de son

.:î84 la police parisienne

4»t Tassurancc do T impuni té, en profitèrent reprendre leur répugnante besogne. Cett( rflure envahissante entre de nouveau en i avec la police, met en péril Tordre sociô trouble la tranquillité publique.

— Je compte, dit le IVéfet, on se retir ^u'on s'occupera moins d'eux en les enfern «davantage.

M arivslatiou et que ses seules ressources provHiiaieu « j>arlage des produits de la prostitution de la fille . H partage souvent extorqué par la violence et plutôt » que volontairement accepté » ; que de semblables sources ne sauraient constituer dans le sens de la lo

. luovens de subsistance »:

Attendu enfin, quant à l'exercice habituel d'un métii

'd'une profession, qu'il est expressément constaté par l'arrêt « que, depuis six ans, M.. . n'a pas cessé de se livrer à des^ habitudes de paresse, qui l'ont fait condamner plusieurs fois pour vagabondage et pour vol, et que, depuis plus de six 4iioi8, il n'a été occupé qu'accidentellement et n'a ni travaillé ni cherché de travail '> ;

Attendu que les faits ainsi constatés constituaient le -de vagabondage prévu par l'article 270 du Code pénal, € leur appliquant les pénalités édictées par l'article 271 luème Code, l'arrêt attaqué, loin de violer lesdits articles, en H

• a. fait au contraire une exacte et juste application, K

Rejfîtte le pourvoi de M... contre l'arrêt de la. Cour ( •pei de Bordeaux, chambre correctionnelle, en date du 4

/ilet dernier.

Le condamne par corps à l'amende et aux dépens de

-pourvoi, fixe la durée de la contrainte par corps auminiu -^édicté par la loi. m

Ainsi jngé et prononcé par la Cour de cassation, chambre |

.<:riminelle, en audience publique, le 23 août 1883.

Signé : Sevestre.

Signé : Bacdoin.

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