‹ Mes lundis en prisonChapitre 38 sur 43 · PRISON DE NANTERRE · texte numérisé non relu

PRISON DE NANTERRE

Dépôt de Saint-Denis. — Cinquante-sept ans d'urgence. — Egout meurtri'er. — Onze millions. — Maison modèle, hospitalière, répressive et cellulaire. — Déversoir.

Au point de vue de l'hygiène et de la salubrité, la nouvelle prison de Nan terre, inaugurée au mois d'octobre 1887, remplace avec avantage l'ancien Dépôt de mendicité de Saint-Denis, horrible séjour, dont la démolition était résolue depuis 1830. Cette urgence reconnue a duré cinquante-sept ans; et sur mille pensionnaires, la moitié mourait à cause des exhalaisons d'un égout passant au-dessous de la maison.

L'établissement de Nanterre, commencé en 187S, n'est pas encore terminé. Son entrée monumentale fait mentir le proverbe : « Triste comme une porte de prison. » Elevé sur la route de Courbevoie, il couvre une superficie de cent vingt-cinq mille mètres carrés, et la dépense pour

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le bâtir a déjà dépassé onze millions. En calculant le revenu que produirait ce capital engagé dans la construction, en y joignant les frais d'administration, de garde, d'éclairage, d'habillement et de blanchissage, ce total permettrait de faire une rente viagère respectable aux hospitalisés. Chaque lit revient aux contribuables du département de la Seine à plus de cinq mille francs, sans tenir compte des deux cents employés q '* y sont logés.

Le Conseil municipal parisien prétend que prison de Nanterre, la plus vaste, la plus ce teuse, est appelée à rendre d'immenses services. Ce serait enfin la Maison modèle rêvée ; elle représenterait et réaliserait les améliorations dues à la science moderne, et cependant le Conseil supérieur de TAssistance publique a demandé (janvier 1889) la suppression des Dépôts de mendicité qui sont loin, affirme-t-il, de remplir le but qu'ils devraient atteindre.

Le principal défaut de celui de Nanterre, c'est son état mixte. Il doit servir d'asile à deux mille pensionnaires des deux sexes, parmi lesquels figurent les reclus volontaires que Tâge et manque de ressources obligent à la retraite ; les reclus forcés comprenant la classe si nombreuse des vagabonds et des mendiants ; les femmes condamnées à une peine n'excédant pas deux mois et les prévenues.

Est-ce là vraiment le véritable caractère d'un Dépôt de mendicité? Non, certes. Une pareille maison, tout à la fois hospitalière, répressive, cellulaire, sert de déversoir au trop plein des

prisons parisiennes, et, après avoir englouti onze millions, on a reconnu que cet amas de bâtiments ne convenait point à leur destination. Pour les prévenues, Nanterre est impraticable: il est trop éloigné de Paris, et malgré le bon vouloir des juges et des avocats, les instructions déjà si longues en arriveraient à s'éterniser.

La routine. — L'arbitraire. — Révolte dans les prisons. — Evasion des colonies agricoles. — Nourriture insuffisante.

— Mauvais traitements. — Travail irrégulier. — Désordre moral. — Mutineries. — Elèves des écoles. — Récidivistes.

— M. Paul Dislère. — La relégation. — Le paradis terrestre des malfaiteiu-s. — M. Herbette. — Mineures soustraites à la corruption de Saint-Lazare. — Hôpital - Prison. — Galiban. — « Tante Lise ». — M. Emile Bergerat. — Détention préventive. — Prison de Nanterre. — Triste hospitalité. — L'Assistance publique. — Les vieillards. — Dépôts de mendicité. — Les enfants. — Emprisonnement collectif.

— La cellule. — La peine de mort. — La réclusion. — Sociétés de patronage. — Colonies privées. — M''^ de Graodpré. — Les libérées de Saint-Lazare. — Personnel des prisons. — 5 mai 1889. — Aristocratie de l'argent. — Goliath et ses pareils. — Démocratie triomphante. -- M. Yves Guyot — L'autorité paternelle. — Observation de la loi. — Réformes. — Anéantissement des prisons de Sainte-Pélagie, de Saint- Lazare et de la Petite Roquette. — Un abri et du pain ailleurs qu'en prison.

L-administration pénitentiaire a toujours l'intention d'introduire de sérieuses réformes dans le service général des prisons. On attend ces réformes depuis si longtemps que, pour faciliter sa tâche, j'ai dépeint la physionomie des divers

pénilcnciors parisiens. En signalant ce jue vu, j'ai été sobre de certains détails scibrei volontairement laissés dans les coulisses i mystérieuses demeures où la société parc ses vices. Au Ministère de Tlntérieur et la Préfecture de Police , on sentira néî moins que j'ai dit une partie de la vérité, au bien sur les détenus que sur les gens char^ de les surveiller.

Je n'ignore pas que les réformes sur le pap paraissent plus faciles qu'elles ne le sont réalité. La routine est leur principale ennem elle loge en prison depuis des siècles, commr donner congé à un aussi fidèle locataire ? I esprits d'élile travaillent sans relâche pour p duire une œuvre réformatrice par Tunion travail et de la moralité avec la religion. M« à notre époque d'athéisme leurs efforts rest< vains, leurs plans, leurs projets, s'enfouissi dans les cartons préfectoraux, et nos ministr* malgré leurs nombreux voyages aux frais ( contribuables, apprennent tellement vite qu n'ont pas le temps de retenir. Afin de monti leur existence éphémère, ils se bornent à ré< ger des circulaires qui laissent la porte larf ment ouverte à l'arbitraire, et s'il y a quelq chose à violer dans les prisons, c'est toujoui^ règlement. >

Disons-le avec franchise : la réforaae péixx tentiaire cherche encore sa véritable voie. Ce qui l'indique ce sont les révoltes récentes consr tatées dans les pénitenciers de France. Eln 1886, des émeutes ont éclaté à Embrun, à Ajokiane, à

Port de Nice, à Riom, à Rochefort, à Thouars, à la Grande Roquette (mars 1883^ mai 1886), à Saint-Pierre de Marseille,- au Val d'Hyères, à Gaillon. Au cours des mois de juillet et de décembre 1887, de graves rébellions se sont produites à Saint-Martin-de-Ré et à Dijon. En 1888, les prisonniers de la Maison centrale de Beaulieu se sont révoltés, et ceux du fort de Hà, d'Angoulème et d'Orléans ont suivi leur exemple.

Le défaut de surveillance, dans les établissements d'éducation correctionnelle privés et publics, facilitent les évasions, devenues quotidiennes, et 3S0 enfants de la colonie agricole de Belle-Isle-en-Mer, au mois de janvier 1886, après avoir brisé les meubles, les outils, -^nt blessé des gardiens et des soldats. Les enquêtes ouvertes, sont restées fermées sur les motifs réels de ces rébellions successives ; For- '^re matériel a été rétabli, voilà le seul résultat onnu; mais l'esprit de sédition n'en subsiste as moins : il n'est pas vaincu, il sommeille sur n volcan, il se garde d'avouer les trois prinpales causes qui fomentent l'éruption : la Durriture insuffisante, les mauvais traitements, le travail irrégulier et peu lucratif.

La plaie, qui nous ronge et s'étend du haut 1,-n bas de l'échelle sociale, est un désordre moral menant à Tindiscipline : Fouvrier méconnaît le patron, le domestique n'a plus de respect pour son maître» le soldat évite de saluer ses chefs. Jusque dans les casernes, on voit rgir des mutineries regrettables. A Longwy,

vers la fin du mois de janvier dernier, 71 ch; seurs du 9*^ bataillon sont allés passer trenl six heures sur le territoire belge : ils voulaie par cet acte coupable protester contre les ex gences du service. Au mois de février, les élèves de TEcole Polytechnique se mettent f guerre ouverte avec leur général, et manque de courtoisie vis-à-vis d'une femme. En mar les élèves de TEcole de Saint-Cyr refusent d' béir aux ordres qui leur sont imposés. Eiifi jusqu'aux collégiens qui, en colonne, sur la voie publique, exhibent les effigies des proviseurs. Ce sont de pénibles incidents qui indiquent, dans toutes les classes de la société, des ferments de révolte. On discute trop, on ne travaille pas assez, et si l'instruction prospère, l'éducation manque.

Les malfaiteurs détenus coûtent à TEtat 20 millions, qui ne doivent pas uniquement servir à entretenir, à perfectionner Farmée du vice et du crime sans amendement possible; or, il est établi par des rapports officiels que les récidivistes augmentent dans des proportions inquiétantes. En 1882, leur nombre était de 80.818;

En 1883, de 84.322

En 1884, de 89.169

En 1885, de 91.332

En 1886, de 92.823.

Seulement cinq années ont augmenté de 12.000.1e chiffre des récidivistes. Le flot envahit toujours ; à la fin de 1889, il atteindra, en France, le nombre formidable de 100.000.

M. Paul Dislère, conseiller d'Etat, présidentrapporteur de la commission de classement des récidivistes, a publié, au mois de mars 1889, son troisième rapport annuel, il est très développé et conclut en ces termes :

« Au point de vue moral, si l'on constate une diminution dans la population des prisons, il ressort des documents recueillis pour la statistique de 1887 que, tout au moins jusqu'à cette époque, la criminalité n'avait guère diminué, que la criminalité spéciale aux récidivistes en particulier s'était élevée ; nous avons déjà fait remarquer en outre que le nombre des jeunes gens atteints par la relégation augmente dans une proportion considérable.

» On ne saurait dire, comme nous l'espérions au début de nos travaux, que la crainte salutaire de l'envoi aux colonies à pu empêcher certains délits, diminuer le nombre des rechu- , tes pénales.

» L'envoi aux colonies n'est pas un sujet de

crainte pour la plupart des condamnés, et dans

l un très grand nombre de dossiers nous ren-

f controns l'expression du désir de partir, surtout

pour la Nouvelle-Calédonie.

» Les relégués savent que dans la métropole, s'ils sont rendus à la liberté, ils seront sans doute repris et qu'il faudra peut-être se soumettre au régime sévère des maisons centrales ; ils savent aussi, par ce qu'ils ont entendu raconter, ce qu'est devenue depuis 1854 la peine des travaux forcés, et ils se disent

que le régime de la relégation ne doit pas plus dur.

» Aussi, tant qu'on n'aura pas réform( régime de la transportation, tant que les n faiteurs ne seront pas convaincus qu'aux C( nies,. transportés ou relégués, ils seront obli de travailler, il ne faut pas se faire d'illusi( la loi 1883 ne produira aucun effet moral.

M. Dislère, avec intention, reste muet :

l'effet économique et financier de la loi du mai 1885, et laisse supposer q,ue les résull n'en sont pas moins désastreux.

La relégation, en satisfaisant l'opinion] blique, a simplement accru le chiffre des r( divistes : la loi qu'on croyait salutaire est venue un entraînement au mal. Personne pourra contester ces faits. Il faudra donc rt guer à son tour cette dangereuse loi aussi taie que celles qui inquiètent et froissent conscience publique. Elle sert de prime à 1 conduite, puisque les récidivistes devienn les clients assidus de la police correclionnt et de la Cour d'assises. Ils se moquent de justice, injurient les magistrats et jettent le souliers au milieu du tribunal.

Les législateurs n'ont pas voulu compren que la Nouvelle-Calédonie est le paradis ^ restre des criminels et que tous préfèren bagne à la réclusion.

M. Herbette, directeur général de l'admir tration pénitentiaire, s'est courageusement i à la tête du mouvement moralisateur ; grâc son zèle infatigable, il est arrivé à transfori

rancien domaine de « la Pouilleuse » en maison de retraite pour les mineures déte^nues par suite de décisions judiciaires ou sur les demandes des parents.

Depuis octobre 4887, les jeunes filles indisciplinées n'entrent plus à Saint-Lazare. C'est le commencement du sauvetage de ces tristes natures. Que M. Herbette continue son œuvre méritoire, en ne laissant à ce pernicieux établissement que les femmes rebelles à toute régénération, plus fières que honteuses de l'infamie de leur infâme métier, et dont les maladies inavouables exigent un sévère traitement dans l'intérêt de la santé publique. La place manque à cette pourriture spéciale aux grandes "illes européennes, puisque les prostituées reconnues non malades sont relaxées deux jours après leur détention, pour faciliter l'entrée des arrivantes.

Au mois d'avril 1889, les inspecteurs des lœurs ont arrêté 1820 de ces femelles ; ce chiffre n'avait jamais été atteint. Sans doute M. le Préfet de Police a voulu, à propos de l'ouverture de l'Exposition universelle, faire opérer n opportun nettoyage.

Si on ne peut pas démolir Saint -Lazare tant de fois condamné, et qui tient à rester debout, en obtenant comme ce financier véreux de Sainte-Pélagie sursis sur sursis, il y a lieu de le désencombrer ; il doit devenir V hôpital-prison, pour les filles soumises à l'arbitraire administratif. Les prévenues, les condamnées pour délits de droit commun ne devraient plus y pé-

nélror ; quant aux contrevenantes, quejer« parmi les honnêtes femmes, on aurait toujc (lu leur éviter de traverser les postes, les viol les voitures cellulaires, le Dépôt, pour les £ ner dans un séjour aussi avilissant.

Je craindrais d'affaiblir, en l'analysant, V\ toire douloureuse de « Tante Lise », signée le spirituel Caliban. Elle vient confirmer ce j'ai dit des honnêtes femmes à Saint-Lazi Je la reproduis d'après le <( Figaro » portan date du 30 décembre 1888.

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