‹ Mes lundis en prisonChapitre 4 sur 43 · CONTENANT · texte numérisé non relu

CONTENANT

32 prisonnières

68 prisonnières

RBCEV^AT

Le quartier cellulaire des hommes possède dix cellules doubles et soixante-dix simples ; celui des femmes en a quatre-vingt-seize dont quatorze occupées par les Sœurs de la Congrégation de Marie-Joseph, chargées du service intérieur, cela donne un total de cent soixantedouze cellules propres, aérées, mesurant trois mètres cinquante centimètres de longueur sur

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MES LUNDIS EN PRISON 3o

deux mètres de largeur. Soixante-dix-huit servent pour les hommes, quatre-vingt-deux pour les femmes, et douze sont affectées aux aliénés des deux sexes. L'ameublement est des plus sommaires : lits en fer, planchettes articulées, escabeaux en bois scellés au mur par une chaîne pour ôter aux détenus Tenvie de s'en servir contre les gardiens. Le jour vient d'en haut par une croisée à tabatière. Aux angles on aperçoit la petite garde-robe à l'anglaise et le calorifère destiné en hiver au chauffage et en été à fournir l'air respirable. Au-dessus des tables un bec de gaz est fixé, il reste allumé pour ainsi dire constamment, à cause de l'obscurité.

Le titulaire d'une cellule est l'objet de surveillances qui se pratiquent par un trou lenticulaire placé sur la porte et au-dessus du guichet.

Lorsqu'il a besoin de se mettre on communication avec le gardien, il fait jouer le signal d'appel, sorte de lame en fer qui, en s'abattant, produit un coup sec, forme saillie, et indique le numéro de la cellule.

La population journalière du Dépôt s'élève en moyenne à cinq cents individus; on ne peut pai' conséquent donner une cellule à chacun d'eux, il faut donc les disperser dans les salles communes qui, on le sait, au lieu de deux cent quatre-vingt-treize sujets mâles en contiennent plus de quatre cents. L'augmentation est relativement moins sensible du côté des femmes. Au lieu de soixante-huit prévenues, on en conserve une centaine.

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Le Dépôt ressemble à une maison où Ton couche à la nuit. A peine une cellule est-elle vide de son locataire qu'un autre s'y installe. L'escroc succède au faussaire, le faussaire au voleur, le voleur à l'assassin.

Les deux plus grandes salles, horribles à voir, surtout le matin, sont pourvues d'une passerelle sur laquelle se tient en permanence le gardien. A l'abri des bousculades, des coups, il plane, surveille, observe ces paquets de chairs humaines avariées, ordures vivantes, ramassées pendant la soirée et la nuit sur le pavé de Paris et du département de la Seine. Ces physionomies diverses, types de la misère et du vice, offrent iin spectacle des plus étranges. Le coup d'œil d'ensemble, très curieux, vous saisit et vous navre.

Le Dépôt, oti l'on ne travaille pas, sert d'antichambre aux autres prisons ; il est une triste nécessité incontestable répondant au sens et à la valeur de sa dénomination. .Voici pourquoi : Si c'était la prison ordinaire non transitoire, aucun inculpé ne pourrait y être reçu et conservé qu'en vertu de mandats darrêl, mais ce n'est qu'une vaste geôle construite de manière à éviter toute évasion et installée pour y recevoir les personnes provisoirement mises en état d'arrestation et qui doivent, sous les quarante-huit heures, comparaître en présence du magistrat instructeur, afin d'être rendues à la liberté ou dirigées sur l'une des prisons de Paris, lorsque leur situation pénale est établie. Les incriminés y sont donc en dépôt.

Foute personne arrêtée sur la voie publique . immédiatement conduite par les gardiens de paix chez le commissaire de police qui dresse iprès les dires des agents le procès-verbal usage. L'acte doit contenir la réponse de Tinilpé et les indications succinctes indispensables éclairer la religion des juges.

Cet acte constitue la première pièce de la océdure judiciaire. La formalité remplie, tuteur du délit est dirigé sur le poste de police muni de chambres de sûreté ou violons (1), i il attend souvent plusieurs heures le pasge de la voiture cellulaire, connue sous le nom 3 panier à salade (2), laquelle à midi, trois heures, six heures et minuit, procède au transfèrement des détenus, pour les déposer quai de l'Horloge, au service de la Permanence. Ce nom indique que le service est accessible au public lejour et la nuit. En effet, un inspecteur principal, ayant sous ses ordres des agents en costume civil, y siège d'une manière constante, et ses attributions consistent à fournir des renseignements aux personnes intéressées à savoir si tel ou tel individu est écroué. Lui seul peut en avoir la certitude, puisqu'il enregistre sur

(1) Violon : Jeu de mots ayant plus d'un siècle. Il désignait l'endroit où les archers inciircéraient les prisonniers.

C'est au violon que la danse commence.

Refrain d'une chanson de malfaiteurs.

(2) Panier à salade : Ancienne voiture servant de transport aux prisonniers, construite ù claire-voie.

}a feuille de détention remise, chaque niatin, ^„ Préfet de Police, Tétat civil du délinquant, le motif de l'arrestation, le quartier où il a été conduit. Ce travail terminé, les procès-verbaux et les scellés transportables sont transmis, par urçence, aux commissaires interrogateurs, el deux employés conduisent le prisonnier au Dépôt, en remettant au greffe, la pièce sui- Tante :

Le Directeur recevra le nommé , âgé de

né à , département d , et l'y

gardera jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné.

L'Inspecteur p^nncipal.

L'ordre d'entrée porte en marge la mention du délit ayant nécessité Tinternement. Le grefjBer, par procuration du Directeur, délivre un«^ décharge aux Inspecteurs, et entre en posses si on de son locataire, qui passe aloi's sous toise, où sa taille, le signalement de son visage, les cicatrices ou signes particuliers sont sérieusement pris et fixés sur le registre d'écrou paraphé à chaque page, par le Secrétaire général de la Préfecture de Police. Le Procureur' général ne signe que les registres d'écrou de maisons d'arrêt.

Cette formalité remplie, le labeur des gardiens commence; le pensionnaire leur appartient, ils l'examinent avec soin, le font déshabiller pour subir la visite réglementaire et constater si l'examen des vêtements fait au poste n'a pas donné lieu à des oublis pouvant avoir

MES LUJVDIS EN PRISOX 39

caractère dangereux. Chaussures, coiffures,

'ts sont minutieusement fouillés, et tout ce

pourrait être nuisible à l'individu ou à ses

ûpagnons est remis au greffe, ainsi que les

imes supérieures à dix francs.

L'opération de là fouille terminée, le pré-

lu reprend ses habits, et quitte le parloir

ispection escorté du surveillant, qui le place

cellule ou le pousse dans une des salles

nmunes, dont il a soin de refermer vivement

)orte, afin d'éviter les réclamations.

Lj'arrivant va grossir le tas de déguenillés

n'es les uns contre les autres, et ses nouveaux

marades l'accueillent souvent par des plai-

nteries obscènes; Des groupes se forment

itour de lui, en quelques minutes la fusion se

oduit.

On arrive pêle-mêle au Dépôt, surtout au invoi de midi, plus nombreux, mieux assorti, lisqu'il est le résultat des rafles opérées penudnt la soirée et la nuit ; il confient des gens li sortent et se montrent à l'heure où les tra- . ailleurs regagnent leur domicile pour s y reposer. Le soin d'un tri judicieux incombe au Directeur , seul juge d'apprécier la situation des internés. Si les cellules manquent, ou qu'un individu redoute le silence et la solitude, il doit, par un sentiment de convenance, choisir le plus propre, le meilleur classement dans les salhîs communes où les sujets couchent habillés soit sur les lits de camp, soit sur des paillasses jetées sur le sol. Même au Dépôt il y a une aristocratie apparente puisqu'on est obligé d'é-

tablir des catégories entre les inculpés plus c moins bien mis, et la salle des « petits habi noirs » rend service à tous ceux qui ont souc. de leur propreté.

L'arrivant, après avoir été fouillé, est soum' au régime alimentaire semblable pour touteo les prisons du département de la Seine. Il reçoit quotidiennement 7S0 grammes de pain bis, fabriqué la veille à la maison de Saint- Lazare. Les lundi, mardi, mercredi, vendredi et samedi, on lui donne cinq décilitres de bouillon maigre et quatre décilitres de pois, haricots, lentilles, pommes de terre ou riz. Le dimanche et le jeudi, il est accordé cinq décilitres de bouillon gras et 123 grammes de viande de bœuf bouillie et servie chaude.

Le détenu qui possède de l'argent peut acheter à la cantine, en dehors des vivres de l'établissement, ce que bon lui semble, et le tarif de fournitures n'a rien d'exagéré. Les œufs, les sardines, valent dix centimes la pièce, les harengs, les saucissons, la salade, quinze centimes ; les artichauts, les boudins, cent grammes de gruyère ou de brie coûtent vingt centimes ; et avec quarante centimes on peut s'offrir un ragoût de mouton appelé « ratatouille » comprenant 130 grammes de viande désossée, 200 grammes de pommes de terre et 10 grammes d'oignons. Ce tarif affiché à la porte de la cantine est applicable aux autres prisons.

Les gardiens ont sous leurs ordres des auxiliaires ou individus condamnés à des peines minimes à la suite de délits n'ayant aucune

spèce de gravité. Ce sont eux qui balayent, >nt les ouvrages grossiers. Ils reçoivent en ré- )mpense un peu d'argent.

Après les auxiliaires prennent place des aides >lontaires nommés « aboyeurs ». Cet emploi 'existe qu'au Dépôt. Il consiste à aider les iirveillants qui font les appels et les contreppels. Certains inculpés refusent de répondre référant séjourner l'hiver en prison que d'être îîjetés sans ouvrage et plus impuissants que jalais sur la voie publique ;. alors on a recours à 3s appels successifs et l'on choisit pour suppléer les gardiens et répéter les noms, déjeunes ommes dont la voix ferme, éclatante, peut doliner le bruit. Les aboyeurs obtiennent la louble ration, et sont continuellement changés fin d'éviter toute complicité de substitution de ersonnes, fait qui se reproduit facilement race à la nouvelle loi sur les flagrants délits. . arrive que de pauvres diables poursuivis >our mendicité ou vagabondage endossent une iffaire de vol moyennant une somme de 20, 30 u 40 francs. Le voleur se présente comme agabond et le vagabond prend la place du vo- *ur. A l'audience des flagrants délits, le vagaond, faux voleur , peut obtenir six mois de rison, tandis que le voleur, faux vagabond, art acquitté.

Ces étonnants marchés s'organisent dans les ailes communes, et à de rares exceptions les engagements s'exécutent.

Les entrées et les sorties des détenus sont considérables au Dépôt, le va-et-vient perma-

nent exige des mesures do prévoyance de la part des gardiens. Aussi les cas d'évasion ne sont pas à craindre. De huit à dix heures du matin on procède à l'échange des prisonniers avec les autres prisons; il faut ensuite exti'aire les écroués pour les conduire aux audiences correctionnelles, à la photographie, au service de la Sûreté. A onze heures commence le travail du Petit Parquet; à midi, celui des Juges d'instruction ; et à cinq heures un nouvel échange avec Mazas et Saint-Lazare.

J'assistai souvent à l'arrivée et au départ des voitures spéciales à ces deux prisons.

Un matin, j'aperçus le Préfet examinant, à gauche du Dépôt, l'endroit affecté à la nouvelle Préfecture, sur lequel depuis 18S3 sont des bâtiments en cours de construction. Il me fit signe d'approcher et, me tendant la main, me dit :

— Monsieur le Chef de la Sûreté, les fenêtres de vos bureaux prennent-elles jour sur cette cour centrale? A ma réponse affirmative il ajouta : Jamais il ne sera possible d'installer ici mon administration, l'emplacement me semble trop limité.

— Rassurez- vous, répondis-je, la Police est casernée pour longtemps, le conseil municipal en a fait sa prisonnière, et son sort est fixé : elle doit mourir. En cela, comme pour beaucoup d'autres choses, votre collègue de l'Hôtelde- Ville s'entend avec lui. Voilà pourquoi les travaux n'avancent pas et ni vous ni vos successeurs n'en ferez votre résidence. Si la Préfecture, cette grande institution contre laquelle

esprit de parti a dirigé tant d'attaques, conerve encore de la vitalité, nous vous le devons, ►arce qu'en toutes circonstances vous savez la léfendre ; mais elle n'est plus à la hauteur de ^a mission, le cœur étant touché par un dangereux termite qui la ronge à l'intérieur. Lorsqu'un navire est en perdition, chacun peut donner son avis, et souvent le salut commun dépend de Tinitiativ.e du plus humble des matelots. Vos marins, je veux dire votre personnel, en généj[*al, par crainte de vous déplaire^ n'a pas le courage de vous signaler le travail destructeur et occulte de ce termite et paraît vivre dans la plus parfaite ignorance de cette destruction, lente à se produire, et qui ne montrera réellement l'œuvre occulte que le jour où l'édifice s'écroulera, mais ce jour-là le grand coupable aura disparu pour se retirer à l'abri d'un fromage doré.

— De qui voulez-vous parler?

— Du Chef de la Police municipale.

— Qui est le vôtre?

— Malheureusement pour le service, qu'il paralyse en ayant l'air de lui porter beaucoup d'intérêt.

— Vous m'expliquerez cela plus tard, pour le moment je songe à l'annexion de mon futur hôtel au Dépôt, ce qui permettrait d'installer d'une manière plus confortable les femmes, les vieillards et surtout les enfants.

— L'idée me semble d'autant plus généreuse (ju'^un rayon de soleil pourrait enfin leur rendre visite.

— • Que signifie ce char funèbre attelé de chevaux blancs, qui vient se placer à l'entrée du Dépôt ?

— Il va emporter le corps d'une fille de vingt-deux ans, brune, assez jolie, morte deux heures après son arrivée à Finfirmerie, des suites d'une maladie nerveuse et mentale. Elle habitait avec sa grand*mère une modeste maison rue des Récollets, à Versailles, et s'étant prise d'une violente passion pour un lieutenant d'artillerie, elle ne put l'épouser, n'ayant pas la dot réglementaire. L'officier changea de garnison, elle voulut le suivre et, comme sa vieille parente s'opposait à son départ, elle disparut, vint à Paris et, avant-hier, mon collègue du quartier de la Sorbonne fut obligé de l'envoyer ici. Elle s'était réfugiée dans une des chapelles de l'église Saint-Sé vérin, qu'elle ne voulait plus quitter. A toutes les questions elle répondait : — Je suis vierge, digne de lui, il va venir. Je l'attends. Et après un moment de silence, sous l'empire d'une hallucination elle ajoutait : — Mariez-nous, voici mon époux. De la main elle montrait alors un être imaginaire. Le mal était d'autant plus grave qu'elle croyait à la réalité.

Tout en causant, nous nous étions rapprochés du Dépôt, dont la porte s'ouvrit pour livrer passage au cercueil derrière lequel se tenaient deux femmes en costume de deuil. La plus âgée déposa sur la bière une couronne de perles blanches et l'autre un bouquet composé de fleurs d'oranger. Le convoi, en quittant la cour pour gagner le quai de l'Horloge se croisa

MES LUNDIS EN PRISON 4o

ec la voiture cellulaire bondée de iilles qui, Lisfaites de leur cure à l'infirmerie de Saint-

azare, chantaient le refrain d'une chanson

i)scène.

— Toujours la loi descontrastes, dit le Préfet, L il ajouta : les inspecteurs qui nous ont ac*- Qinpagnés dans nos promenades instructives travers le Paris-vicieux, et que je vois causer vec un gardien de la paix, vont-ils suivre le 3nvoi ? —

— Oiseau-Mouche et Porthos ?

— Précisément.

— Oh! non. Ils attendent une femme accusée le bigamie, qui doit se trouver dans la voiture le transfèrement. Cette voiture suit d'ordinaire elle qui est affectée aux filles galantes. D'après es ordres de M. le Procureur général, la bigame le pourra, ce matin, communiquer avec personne et les agents sont chargés de la garder usqu'à l'ouverture de l'audience de la Cour l'assises. Le sujet que vous allez voir descendre de voiture est le type de l'aventurière le plus étrange, le mieux compliqué; sa vie est ane odyssée. Au cours de ses nombreux voyages, elle a, en prodiguant ses charmes, passé en revue les hommes de presque toutes les naionalités. Aujourd'hui elle possède deux maris qui, au fond, ne le sont guère. L'un réside à Londres, l'autre à Bordeaux. L'année dernière, sur un transatlantique parti de New-York, elle a su se faire aimer passionnément par le fils i'un armateur du Havre qui l'entretient dans un luxe princier, et qui l 'autorise à venir en

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aide à ses époux. Celui de Londres se contente d'une modeste pension, il n'en serait pas de même du mari bordelais, très exigeant et qui cherche à Tintimider par une série de lettres où il n'est question que de vengeance. Pour s'en débarrasser, elle veut l'annulation du second mariage contracté à Paris, et c'est elle qui est venue s'accuser du crime de bigamie, en prétextant que son premier hymen consacré à Londres est seul valable, et que le mari anglais la ré^îlame. En réalité, le but qu'elle désire atteindre est celui de reconquérir sa liberté.

— En attendant, répondit le Préfet, elle est détenue et joue une singulière partie.

— Qu'elle gagnera. Les cas de bigamie deviennent de plus en plus rares, grâce aux formalités dont le législateur entoure la célébration du mariage, et c'est toujours avec hésitation que les tribunaux criminels se prononcent sur cette infraction que l'article 340 du Code pénal punit des travaux forcés à temps.

— L'ancienne jurisprudence condamnait les hommes aux galères, les femmes au bannissement^ et les uns et les autres étaient de plus attachés au carcan un jour de marché ; les hommes avec deux quenouilles, les femmes avec deux chapeaux, portant chacun des étiquettes, devant et derrière, sur lesquelles on lisait le motif de leur condamnation.

— L'accusée d'aujourd'hui ne subira pas d'aussi terribles peines.

La voiture qui amenait la criminelle s'arrêta, la porte s'ouvrit, le marche pied fut abattu, et

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première femme que nous vîmes descendre la bigame. Assez grande, les yeux noirs, le 'ût haut, la bouche petite, sous ses cheveux evés s'échappaient des frisons naturels. La ille était fine, cambrée, et l'ensemble de la ilette n'avait rien d'extravagant.

— Elle a l'air d'une honnête femme, dit le 'éfet.

— L'air seulement, l'esprit remplace trop le BUT. C'est une habile comédienne qui, avec sa émoire, son bagou, jouera supérieurement n rôle. Le jury l'acquittera, et ce verdict perettra d'exhumer des cartons de la Chambre ?s Députés le projet de loi sur le divorce.

Oiseau-Mouche et Porthos s'étant approchés,

t leur confiai l'accusée, à la charge par eux de

conduire en présence des jurés.

Le Directeur, averti par un surveillant de la présence du Préfet, nous rejoignit et tous les (rois nous pénétrâmes dans le Dépôt.

Après avoir examiné le quartier des hommes, le Préfet visita en détail les pièces et les cellules réservées aux enfants surpris en flagrant délit de vol, de vagabondage et de mendicité. Il trouva parmi eux d'incorrigibles gamines de huit à dix ans , souffreteuses , rachiiiques , ramassées sur les boulevards Montmartre et des Italiens, offrant de fleurir les boutonnières des consommateurs assis sur les terrasses des ca^'és.

— Quelle destinée, dit-il, réserve t-on à ces petits êtres, dressés à la débauche, à la mendicité, au vol, devenus inconscients et rendus vicieux par des spéculateurs poussant la bar-

■^^^^"y I iii^

barie jusqu'à les frapper lorsqu'ils ne ra portent pas au logis les sommes suffisantes entretenir la vie de la famille? La procédure 1 concernant constate que, pour éviter de rec voir des coups , ils se laissent volontie prendre par les rondes policières. Les enquêtes sont commencées par mon contrôleur généra et je compte soustraire ces enfants à l'exploitation, à l'abus de la force des parents, amis ou étrangers, leurs maîtres.

La justice est suffisamment armée contre a derniers ; par malheur, elle se heurte à la pui sance paternelle, carie Code civil est en faveui des père et mère.

Un jour prochain viendra où la société, se substituant aux parents indignes, créera une loi pour garantir des milliers d'enfants, qui, soustraits à leur milieu malsain, pourront devenir de braves ouvriers; d'honnêtes femmes (1).

(1) Extrait du rapport adressé au Préfet de la Seine, eu vue du budget de 1889, par le service des enfauts moralement abandonnés :

« L'enfant X..., âgé de douze ans, trouvé sans asile, est envoyé à l'hospice par un magistrat à fin d'admission dans le service des moralement abandonnés, sans autres renseignements que : Domicile du père, inconnu; mère à Saint- Lazare, L'enquête nous apprend que la mère, condamnée à trois mois de prison pour vol, séparée de son mari, vit en» concubinage ; adonnée à la boisson, sa moralité est détestable.

Sa détention terminée, elle se présente dans les bureaux de l'Assistance publique, où elle cause du scandale, réclamant la remise de son fils envoyé en province.

Ce cas est signalé à M. le Président du Tribunal de première instance de la Seine et ù M. le Procureur de la Repu-

Les père et mère qui manquent à leurs levoirs doivent être déchus de leurs droits.

Il paraît, ajouta le Préfet, que sur les onze

ouquetières prises il y a deux jours aux

bords de Téglise de la Madeleine, une seule •ersiste à conserver l'anonymat, je suis étonné l'apprendre que mes auxiliaires n'aient pas mcore pu la faire parler, ni découvrir sa résilence.

— Personne n'est venu la réclamer, répondit

3 Directeur, En même temps il Qt signe de la

lain à une fillette d'approcher. Elle était plus )âle, plus anémiée que les autres petites filles,

t ses pieds sans bas sortaient de vieilles chaus-

ures à semelles feuilletées.

Le rapport, ajouta-t-il, mentionne qu'à neuf

heures du soir, passage des Princes, elle a été

njuriée, battue par les frères de ses concur-

entes. Ayant pu s'échapper, ils la poursuivirent néanmoins rue Richelieu, place de la îourse, rue Vivienne; mais essoufflée, à bout

e force, elle s'arrêta court pour s'appuyer le

long d'une colonne sous le péristyle Beau-

olais. Ses jambes alors refusèrent de la sou-

blique, qui, Tim et l'autre, répondent que le service des moralement abandonnés étant un simple patronage , ne peut faire échec aux droits de la puissance paternelle et que Tenfant doit être remis à sa mère, couformément aux dispositions des articles 372, 374 et 141 du Gode civil.

L'Administration, contrainte et forcée, rend cet enfant à sa mère indigne, avec cette douloureuse certitude d'avoir elle-même replongé ce malheureux dans le vice, alors qu'en le conservant sous sa protection elle pouvait espérer en. faire un honnête homme. »

tenir plus longtemps, elle glissa sur le sol dallé en lâchant ses fleurs devenues trop lourdes à ses petites mains.

Les agents lui firent donner un cordial, et voulurent ensuite la reconduire à son domicile. Elle s'y refusa en conservant sur son état civil un mutisme absolu. Le commissaire de police renvoya au Dépôt comme inconnue, inculpée de mendicité.

Le Préfet se baissa, et prenant les mains de la frêle enfant, il lui dit :

— Est-ce la première fois que vous venez ici?

— Oui, monsieur.

— Ce sont vos parents qui vous envoient solliciter la pitié ?

D'une voix douce elle répondit :

— Je n'ai plus que maman, papa est mort à rhôpital," voilà pourquoi je vends des fleurs.

— Que fait votre mère ?

— Elle soigne ma grande sœur malade.

— Quelle est la nature de son travail ?

— Elle coud des pantalons.

— Combien gagne -t-elle?

— Vingt sous et ce n'est pas assez.

— Pourquoi refusez-vous d'indiquer son domicile ?

— On la mettrait en prison. Et je ne veux pas qu'il arrive du mal à maman.

— Elle préfère vous abandonner ?

— Quand ma sœur ira mieux, elle viendra me chercher.

— Et si votre sœur devient plus malade?

rrv

enfant se mit à pleurer en disant :

- Le bon Dieu ne le voudrait pas.

- Vous avez confiance en lui.

- Oh ! oui. Il a empêché les gamins de me r, et comme une honnête petite fille, je Tai lercié dans mes prières.

- Mais les honnêtes petites filles ne mant jamais, et donnent l'adresse de leur nfian.

frès émue la fillette demanda :

- On ne mettra pas maman en prison ?

- Je vous le promets, et si ce que vous raitez est exact, je lui donnerai cent francs ir faciliter la giiérison de votre sœur.

L'enfant indiqua un affreux garni du boulerd de La Villette, où, en effet, le soir même,

trouva la pauvre veuve dans la misère, ne liant pas se séparer de sa fille aînée, sérieu-

nent malade, par crainte de la voir, comme

1 mari, mourir à l'hôpital.

-— Combien avez-vous d'enfants égarés, de-

mda le Préfet au Directeur ?

— Depuis hier matin, il en est arrivé trois,

n encore réclamés, Cependant le service de la

Tmanence et le Dépôt restent ouverts jour et x^ait pour les familles à la recherche des bébés perdus dans la grande fourmilière parisienne ; aucun d'eux n'ayant pu fournir de renseignements sur son état civil et le domicile de leurs parents, ils portent cousu à leur habit, au milieu du dos, un numéro pour les distinguer et savoir l'endroitoii ils ont été trouvés.

mm

En pénétrant dans le quartier des femmes, après avoir examiné celui des hommes, le Directeur dit au Préfet :

— Autant le lieu d*où nous sortons est tumultueux, autant celui-ci est tranquille. Le tapis en forme de chemin, étendu au centre de la galerie principale, étouffe le bruit des pas, et la tenue, la propreté minutieuse qui frappent les visiteurs révèlent des soins féminins ; on marche recueilli comme à Téglise et Ton se Croirait, par le silence, plutôt au couvent que dans l'intérieur d'une prison.

— : Couvent où la vertu n'existe pas, répondit en souriant le Préfet, mais en apercevant dans la pénombre les trois voiles bleu, blanc et noir de la sœur assistante, il s'empressa d'ajouter : Excepté dans le personnel de la congrégation de Marie-Joseph, qui par ses services obtient l'estime, la sympathie et le respect de tous. Il est pour vous et votre collègue de Saint- Lazare un précieux auxiliaire.

— Nous avons tous les deux intérêt à conserver les sœurs, et je puis vous affirmer qu'ici les prévenues, les filles soumises, insoumises, ont pour elles la plus grande déférence. Jamais aucune allusion n'est faite au sujet de leur costume de cachemire noir et de leur coiffe blanche, au bord de laquelle est attaché le capulet aux plis flottants. Elles n'ont, les saintes filles, aucune distraction que leur chapelle et l'obscurité qui couvre particulièrement cette partie du Dépôt affaiblit tellement leur vue, qu'elles ne peuvent voir le grand jour sans qu'il en

îsulte pour elles une paralysie de la rétine menant la cécité.

— Où va-t-on diriger ce groupe de femmes, ebout, immobile et placé sur plusieurs rangs ?

— Elles attendent l'arrivée de la voiture cellulaire qui doit, avant leur départ, en rame-

lér de Saint-Lazare, guéries et remises en état le continuer leur petit commerce sous le conrôle du service médical.

Et j'ajoutai, pour compléter la pensée du 3irecteur, avec le concours du service administratif qui, impuissant à supprimer la débauche publique, cherche au moins à la rendre propre et salubre.

— Savez-vous, monsieur le Chef de la Sûreté, fjuelle est l'infraction aux règlements de la )olice des mœurs commise par cette femme

au teint couperosé, portant un caraco jaune, es cheveux en paquet, des savates aux pieds, :omme si elle venait de sortir de son lit.

— C'est la vieille édentée, qui répond au fiom harmonieux d'Irma-les-Chicots. Vêtue de ce costume, l'amuseuse de la rue de Venise racole ses victimes parmi les apprentis préco-

es, en assez grand nombre dans le qaartier ; rop jeune encore pom' être placée d'office dans un établissement hospitalier, l'Administration lui offre neuf mois sur douze le séjour de la prison. Comme vous le voyez, elle est tranquille, sachant que sa spécialité de travail nécessite son transfèrement du Dépôt à Saint-Lazare. Vous disiez tout à l'heure : les contrastes sont )artout ; en voici une nouvelle preuve. A côté

do cette affreuse mégère, voyez cette robe de soie frippée, elle habille une rouleuse des restaurants nocturnes ; son chapeau, dont Tunique plume se dresse comme un panache, est pose»

de travers, sur des cheveux en désordre ; ses yeux fixes, son teint couleur de cire, donnent à son visage défait Taspect d'une aliénée. Parée pour le plaisir, elle vient échouer ici à moitié morte. A la sortie d'un cabinet parti culiep le grand air l'a saisie, elle était tellement ivre qu'en apercevant, boulevard Montmartre, deux gardiens de la paix, en tournée de surveillance, elle a voulu, avec persistance, et d'une manière scandaleuse, les emmener chez elle, en leur offrant pour souper des crevettes, des olives, et des tranches de saucisson dont ses poches étaient garnies. L'homme qui a enivré cette fille est plus misérable qu'elle. On le connaît, car elle a dit son nom ; c'est un viveur appartenant au monde financier, qui trouve plaisant d'enivrer les femmes galantes, pour les abandonner ensuite sur la voie publique. Il a échappé, par le non-lieu, à une poursuite en abus de confiance; mais je ne désespère pas de le voir venir se refaire aussi la santé à la prison de ce nom.

La sonnerie électrique retentit pour annoncer le convoi de filles arrivant de Saint-Lazare. Elles entrèrent gaies, rieuses, présentant à la sœur de service les tickets travei'sés d'un trait bleu ou rouge, signes distinctifs de leur position de femmes soumises ou insoumises. Ces dernières ne devant pas vivre en commun.

MES LUNDIS EN PRISON i 55

iient comme les prévenues conduites tout de

ite en cellules.

L'amuseuse de la rue de Venise, la rouleuse I restaurant de nuit et les autres prostituées littèrent alors le Dépôt, tristes, silencieuses, 3ur remplacer leurs congéiières dans la voiire de transfèrement, qui reprit, une fois .largée, le chemin menant à la maison de coraction de Saint-Lazare.

Avant de se retirer, le Préfet manifesta le Bsir d'assister aux interrogatoires sommaires es individus arrêtés, surtout ceux ayant inîrêt à cacher leur état civil.

Le Directeur le conduisit au cabinet d'insruction, où se trouvaient réunis de jeunes Lgents de la sûreté, aptes à photographier par 3S yeux et la mémoire les prisonniers pouvant evenir récidivistes. Un brigadier les dressait K reconnaître les repris de justice, dissimulés ious de faux noms.

Quand le chef supérieur fit son entrée, les nspecteurs se levèrent et l'inculpé qu'on inerrogeait alors s'empressa de s'écrier, en re- ^rdant avec effronterie le Préfet, « le gi^and aec (1), j' va y demander une faveur ».

— Laquelle ? dit le Directeur.

— Avoir pour rigoler un compagnon* de celale et j' mangerai le morceau (2) au curieux (3).

— Vous adresserez votre requête à mon collègue de Mazas.

(1) Maitre souverain.

(2) Dénoncer le camarade.

^3) Juge.

i^^^^"y I iii^

— r m' la refusé Tannée dernière, le rossarc

— Ce n'est plus le même.

— Tant mieux, j' ferai connaissance avec V nouveau et, si c'est uti chouette zig (1), noui nous entendrons, car j' n'oflfre pas ma confiance au premier venu et encore moins aux roussis (2). Au revoir mon brigadier et bonne chance à vos mouchailleurs (3).

— Ce voleur de voitures publiques est un dangereux coquin, dis-je au Préfet. Ni gêné, ni honteux, il possède une rare intelligence et ne suit jamais, même en prison, la ligne correcte. Défiant à l'excès, il cherche à inspirer confiance à ses juges, par des révélations importantes qui masquent de grosses et sérieuses affaires complètement à sa charge... Avec lui, il faut se tenir en garde, il ruse aussi avec ses complices et, sous un semblant de naïveté, il est roué comme un vieil agent d'affaires. Ce malfaiteur connaît les prisons de France, et.il a pu se livrer à des études comparatives sm* les divers systèmes pénitentiaires.

Je vais maintenant me substituer au brigadier et continuer les interrogatoires. Ce défilé rapide de détenus est le commencement d'un travail qui se complète à Mazas, et je ne possède pour le moment qu'un extrait de leur dossier.

Sur un signe au gardien, la porte du cabinet

(1) Bon enfaût.

(2) Mouchards de prison.

(3) Agents.

nstruction s'ouvrit et laissa passer un homme uvert de sang, de boue et de vermine.

— Encore vous? et dans quel état !

— Celui de la misère.

— Dit^s plutôt de Pinconduite. Sur larecomandation de votre oncle, un artiste de talent

\ ex-directeur d'un de nos théâtres subvenonnés, vous, avez obtenu l'emploi de commis

ms les bureaux de la Préfecture de la Seine.

eux fois, à la suite de détournements, on a dû ous révoquer. Malgré ces actes coupables et à ausede vos opinions politiques avancées, pluleurs » conseillers municipaux très opportuistes ont obtenu une troisième réintégration, ît je vous croyais guéri de votre funeste pasion.

— Je ne vole plus et j'ai repris mes foncions, sans les reprendre ; c'est-à-dire que j'é- [large et je touche mes appointements sans iaraître au bureau. J'aurais voulu être riche îomme mon oncle pour travailler [sic); pauvre, na nature se refuse à toute occupation réguière et prévue d'avance.

— Quel genre de vol commettait-il? demanda

le Préfet, après le départ du détenu.

— Il s'emparait des livres rares déposés aux archives de la Préfecture de la Seine, pour aller les vendre à vil prix à des bouquinistes.

— Et le motif actuel de sa détention?

— Aucun. Il a été pris dans une razzia pratiquée aux Halles centrales.

Après ce parasite du budget municipal, on vit apparaître un mendiant.

58 LA POLICK PARISIENNE

— Vous n'avez pas de moyen d'existence ? ^«

— J'offre la main. fo

— Pour mendier.

— C'est un travail manuel.

— Non reconnu par la loi.

— Cela viendra, en raison de ce précepte :

Frappez, on vous ouvrira. Demandez, on vous donnera. — La nuit, je frappe aux portes des Asiles de nuit, où l'on me donne l'hospitalité, et le jour j'allonge le bras pour recevoir.

— Les notes extraites de votre dossier établissent qu'on a trouvé sur vous une carte électorale ne vous appartenant pas.

— Je l'ai ramassée place de la Bastille.

— Ou dans la poche d'un ivrogne auquel vous avez enlevé le paletot.

— Qu'en savez-vous ?

— Le propriétaire a reconnu son vêtement au Mont-de-Piété, engagé pour trois francs sur le vu de ce papier civique.

— C'est lui qui m'a dit de le mettre en gage.

— Alors vous n'avez pas pu relever cette carte sur la voie publique.

Le détenu se retira en lançant un énergique vocable composé de cinq lettres.

Le mot n'effraya point le nouveau venu, grand, maigre, à figure glabre, pourvue d'un affreux rictus courant d'une oreille h l'autre qui s'écria : Bravo, camerluche(l).

— Au lieu de porter secours à une femme malade qui gisait sur l'avenue de l'Aima, vous

(1) Camarade.

.1 atrocement abusé d'elle avec l'aide de deux dytes.

— Mensonge.

— Pourquoi à l'approche des gardiens de la Lx, attirés par les cris de la victime, avezus tous les trois pris la fuite ?

— Nous ne voulions pas d'ennuis.

— Lesquels?

— Servir de témoins.

— Témoins de quoi ?

— La femme prétendait que trois hommes . avaient violée et volée ; comme nous formions ce nombre, elle pouvait nous accuser.

— Ce qu'elle a fait pour vous, le seul arrêté. Vous êtes, du reste, facilement reconnaissable

— On ne refait pas sa tête et la mienne ressemble à celle de la Mort.

— Vous étiez en possession d'un diamant à Tusage des vitriers , objet suspect entre vos mains.

— Je ne connais pas cet outil-là. Il a plu aux agents de dire qu'il était à moi. C'est faux.

— Persistez-vous à cacher votre domicile et celui de vos complices ?

— Plus que jamais.

— Nous nous reverrons alors.

— Où cela ?

— A Mazas pour y établir votre identité.

A peine l'individu était-il sorti , qu'entra un homme âgé de quarante ans, à la barbe noire, très longue, aux yeux narquois, à l'air malicieux.

— Vous avez, étant ivre, injurié les gardiens

du Bois de Boulogne qui vous ont ramassé dai un taillis, et le nom de Sardine que vous prenez n'est pas le vôtre, Monsieur R... de la G...?

— J'appartiens, en effet, à cette grande famille de noblesse, devenue ridicule à Fépoque que nous traversons, où tous les hommes sont égaux. J'ai mangé, je devrais dire, pour être véridique, j'ai bu ma fortune ; et maintenant je parcours la vie en philosophe.

— Nomade, et nanti du peigne édenté, du bout de savon en forme de langue de chat, et du petit morceau de glace, attirail servant aux vagabonds-voyageurs .

— Permettez-moi de vous rappeler que la société se divise en quatre catégories : les propriétaires, les locataires, les gens à la recherche d'un domicile et les concierges. J'ai parcouru les trois premières classes, il ne me reste plus qu'à trôner dans une loge, et j'attends pour entrer eu fonctions, le décès d'une cousine moins entichée de son titre nobiliaire que mes deux oncles. Elle m'a promis de m'abandonner par testament, une propriété, à la condition que j'en resterai le fidèle gardien.

— Vous avez les idées plaisantes.

— Aux années bissextiles.

— A l'exception de cette cousine imaginaire^ vos parents ne veulent plus entendi-e parler de vous.

— Ce sont de vieux blasonneurs qui voudraient me voir au diable depuis que j'ai ajouté sur leurs armoiries de gueules à bandes d'or, un tire-bouchon sur fond d'azur : Noblesse de

3uteille, leur ai-je dit. En me traitant d'ivrogne, 3 m'ont brutalement congédié.

— Quel intérêt aviez-vous alors à dissimuler otre identité en prenant le nom de Sardine ?

— Aucun.

— Avouez donc que par un jugement correcionnel vous avez été condamné le 29 février lernier, à treize mois de prison, sous le chef 'escroquerie, et qu'à cette première condamation, vient s'en ajouter une seconde pour abvis ie confiance et détournement d'objets saisis.

— Je vais faire appel de ces jugements non léfinitifs.

— Je vous y engage et n'oubliez pas que l'année est bissextile.

Le condamné par défaut, au lieu de plaisanter se retira en baissant la tête et se croisa avec un comptable encore imberbe inculpé d'abus de confiance.

— C'est la première fois que vous entrez ici?

— Oui, monsieur.

— De quelle manière avez-vous dépensé la somme de trois cents francs soustraite à votre patron ?

— Avec des servantes de brasseries.

— Une nuit vous a suffi.

— J'ai offert à boire à ceux qui me l'ont demandé.

— C'est l'acte de l'apprenti voleur ; l'argent lui, pèse, il le dépense bêtement. La première chose consiste à prendre une voiture; la seconde à racoler des filles : la troisième à régaler les

femmes, le cocher, les piliers de cabarets ; et ao quatrième à se faire arrêter. — Quel âge avezvous ?

— Dix-neuf ans et demi.

— Évitez-vous une condamnation, et tachez, par rintermédiaire de votre famille, d'indenaniser le plaignant qui, par ce fait, retirera sa plainte. Vos juges tiendront compte de votre jeunesse, de l'entramement, qui vous ont écarté du droit chemin ; et une fois libre n'oubliez jamais qu'en beaucoup travaillant on évite bien des fautes, et qu'après avoir passé sous la toise humiliante d'une prison, il en existe une autre qui doit effacer ce pénible souvenir en vous rendant fier de partager la vie commune du soldat, et si vous avez cet honneur, par votre conduite, par vos actes, figurez-y dignement.

L'employé coupable prit son mouchoir, s'essuya les yeux en me priant d'intervenir près de son père, honorable cultivateur à Ermont.

— Je vous le promets, lui dis-je, un agent va partir et le ramènera dans la journée.

L'homme qui succéda à cet enfant avait trente-cinq ans, de larges épaules, un cou gros et court sur lequel pivotait une tète énergique et accentuée.

Il entra l'air furieux.

— Dites-moi votre véritable nom ?

— Oh ! ça jamais.

— Votre profession ?

— Voleur.

— Vous paraissez heureux de l'être.

— Je ne me plains pas.

— Vous n'avez pas de domicile et je vous •ois prêt à toutes les mauvaises besognes.

— Je couche à la carrée,

— Ce qui signifie ?

— Où je suis ; quand on me voit.

— Vous voulez dire : caché.

— Non, puisque me voilà.

— Par force, car il a fallu quatre gardiens lie la paix pour vous amener au poste à la suite

'e la tentative d'assassinat commise sur la deaoiselle Lazarille, employée chez les époux To- Lubati, rue Baillif.

— En me voyant dans sa piaule (1), elle a piaillé, et comme je n'aime pas le pétard (2), pour ne plus entendre sa voix, je lui ai jeté sur la tète la couverture de son lit.

— fieureusement pour elle un homme de peine, son voisin de chambre Ta entendu, est accouru, lui a porté secours pendant qu'à cheval sur la rampe vous descendiez l'escalier d'une manière vertigineuse. Arrivé au deuxième étage, l'un de vos pieds heurta l'appareil à gaz et le globe de verre en se détachant a, par son bris sur le sol, attiré l'attention de la concierge, ce qui a permis d'opérer votre capture. Elle était d'autant plus difficile que, pour détourner les soupçons des locataires, leur inspirer confiance, vous portiez sous le bras un portefeuille d'avocat, contenant, au lieu de dossiers, une série de fausses clés, et des pinces monseigneur.

— Ce portefeuille n'est pas à moi.

(1) Chambre.

(2) Bruit.

mt

— Pourquoi au moment de votre arrestation avez-vous dit par forfanterie : En volant par petites sommes une centaine de mille francs dans les malles des domestiques, ces outils-là, mes bijoux, ont fait plus pleurer de gens que Guignol n'en a fait rii*e.

— C'était pour A/ajrw^ rimbécile de portier, un bavard prétentieux, beau parleur, qui, en attendant la police, me montrait de la main et à distance aux curieux en répétant : « Nous le tenons, cette bète féroce à face humaine; il a soif de notre sang ! » Le crétin avait lu la phrase le matin même dans le feuilleton du Petit Jotirnal,

Le casseur de portes rejeta au loin la qualification d'assassin, et s'en alla se dandinant sur des jambes aussi solides que ses épaules.

Un jeune homme de vingt-quatre ans, à la figure allongée, expressive, distinguée, pénétra à son tour dans la chambre d'instruction.

— Ah ! vous voilà, lui dis-je sans le nommer.

— Oui, monsieur, et je suis heureux de pouvoir vous remercier.

— A quelle heure s'est terminé le spectacle ?

— Vers une heure du matin, mais vos agents m'ont réintégré au Dépôt. M. Ballande va venir me réclamer au Petit Parquet. L'individu cause de mon arrestation a commis une grande erreur, qu'il regrettera, j'en suis convaincu.

— Laquelle ? demanda le Préfet intrigué.

Le lauréat du Conservatoire raconta ce qui

suit :

— Hier, dans l'après-midi, je regardais, ga-

îe Vivîenne, les photographies d'artistes,

rsqu'un individu, portant à la boutonnière la

sette d'officier de la Légion d'honneur, m'a-

ostropha en soutenant que je le suivais et qu'à

lusieurs reprises je m'étais livré, sur sa per-

>nne, à des attouchements obscènes. « Je

lis un vieux commandant, criait-il, et j'ai hor-

eur des gens malpropres. » Cet homme me

emblait ne pas jouir de ses facultés mentales ;

ependant la foule s'amassait ; la police inter-

înt, et l'on me conduisit au commissariat de

t rue de Richelieu, oii j'eus le tort de cacher

aon identité ; mais je voyais ma vocation per-

lue, mon existence anéantie.

Le soir, il y avait une représentation extraorlinaire au Troisième-Théâtre-Français, où je suis engagé, et je devais, dans les Horaces, jouer avec me tragédienne de mérite. J'écrivis du Dépôt à I. Ballande qui, après bien des démarches, put enfin, à huit heures du soir, obtenir ma sortie... ous la garde de deux agents. J'endossai le costume de guerrier romain et je fis mon entrée sur la scène. Au lieu du public, j'avais devant mes yeux l'image de la prison, et le casque en fer blanc, malgré sa légèreté, semblait lourd à porter sur ma tête malade. Je me sentais défaillir. Des applaudissements me rappelèrent à la réalité. J'oubliai alors ma pénible situation et me consacrant à mon art j'offris aux spectateurs tout ce que je pouvais donner de talent. A la scène V du quatrième acte, j'eus mon triomphe; je mis du relief, de la profondeur, au rôle du jeune Horace, et c'est la flamme dans le regard

que je poursuivis, Vépée à la main, ma sœui Camille, qui venait d'être sublime en déclamant ses imprécations contre Rome. Des bravos répétés couvrirent cette scène capitale, et le rideau baissé, la grande artiste m'embrassa en me disant : « La maison de Molière vous ouvrira ses portes. » Après avoir repris le costume civil, je suis revenu terminer ma nuit en cellule.

— Grandeur et décadence, dit en souriant le Préfet, et il ajouta : Si votre Directeur veut prendre l'engagement de vous représenter à toute réquisition de justice, vous serez mis en liberté provisoire aujourd'hui même, et ce soir vous pourrez recueillir de nouveaux lauriers. Mais, à l'avenir, évitez de trop longues stations aux devantures des marchands de gravures; on peut y rencontrer plus d'aberrés passionnels que d'officierjs supérieurs en retraite.

Et le défilé continua. Ce fut une véritable procession d'individus à figures typiques, aux caractères différents, à l'éducation opposée ; la plupart cherchaient à se rendre intéressants par la façon spéciale d'expliquer, de détailler, de souligner les actes causes de leur emprisonnement. D'autres se prétendaient étrangers aux diverses aventures ayant nécessité leur envoi au Dépôt; cependant, parmi eux, se trouvaient les spécialistes du vol, mêlés aux gens faisant métier de mendicité, de vagabondage, et qui forment la monnaie courante des maisons pénitentiaires. On y voyait aussi les ivrognes incurables dans le genre de celui qui déchargeait plusieurs coups de revolver sur son ombre, la

renant pour un malfaiteur. Par ricochet, sa aile avait frappé mortellement le gardien d'une àtisse de la rue Saint-Jacques, et ce rentier^ Bvenu meurtrier, ira pleurer sa faute à Mazas. Quant aux paresseux, aux déclassés, sans proîssion régulière, sans résidence fixe, sans resiources connues, incapables de commettre un îrime, même un délit sérieux, préférant mançer et dormir au lieu de travailler ; ils forment jne armée, et cette armée malfaisante compte, pour le département de la Seine, plus de cinquante mille sujets. La moitié est originaire le la province et les vingt-cinq mille autres àont nés à Paris et à Fétranger. Au nom de l'humanité ils frappent aux portes des personnes charitables, et séjournent, comme si c'était leur droit, des jours, des semaines, des mois, dans des asiles hospitaliers. On finit par leur faire comprendre qu'ils occupent indûment la place réservée aux ouvriers, qu'un long chômage réduit à l'indigence. Ils quittent alors par la force des choses les maisons philanthropiques et recommencent à manger la soupe aux entrées des casernes (1) et à dormir sur les bancs

l) On sait que les soldats des divers corps de la garnisou de Paris out conservé la charitable habitude de faire, le matin et le soir, des distributions de soupe aux indigents.

Hier, à onze heures et demie, une distribution de ce genre avait lieu devant la caserne de pompiers de la rue de Sévigné. Un de nos amis, passant par là au monient où la distribution prenait fin, a entendu un des mendiants, assurément un des plus loqueteux et le plus misérable de la bande, remercier, en latin, le caporal et les deux sapeurs qui emportaient, vide, Timmense .gamelle.

En entendant le: Grattas, dotnin i! d\i mendiant, les braves

des promenades ou sur les talus des fortifica tions.

Les plus hardis, les moins scrupuleux se réfu gient dans les églises, où, sans respect pour le saint lieu, libres-penseurs et libres-penseuses s'étendent sur les chaises, fument, crachent, se soulagent et s'accouplent (1).

pompiers ont paru quelque peu étonnés ; quant au latiniste en guenilles, il semblait presque jouir de leur surprise. Extrait du journal le Figaro, numéro du 20 janvier 1889.

(1) Extrait du journal le Soleil, numéro du 7 janvier 1889.

Eglise profanée. — Hier matin, à six heures, le sacristain de l'église Saint-Germain- l'A uxerrois n'était pas peu étonné de trouver dans le lieu saint une trentaine dMndividus, à l'aspect misérable, étendus sous la chaire tout autour d'un calorifère. Au moment de l'arrivée du sacristain, une querelle s'éleva entre les loqueteux, dont plusieurs, trouvant qu'ils ne se chauffaient pas autant que leurs camarades, se mirent tout simplement à démolir l'appareil.

Le sacristain s'«pprocha et put constater, non sans horreur, que six femmes étaient étendues au milieu du troupeau humain, grouillant sur les tapis amoncelés autour des bouches de chaleur.

Le sacristain ne put s'empêcher de protester contre uu pareil mépris du saint lieu. Il adressa les plus vifs reproches aux errants pour s'être iutroduits dans son église et y avoir passé la nuit et surtout pouf leur attitude absolument inconvenante. Il termina enfin son allocution eu les invitant à déguerpir au plus tôt s'ils ne voulaient être mis en état d'arrestation.

Les rôdeurs ne firent que rire des menaces du sacristain, et ce dernier ayant insisté pour les mettre à la porte, se vit assaillir par l'un d'eux qui lui asséna un terrible coup de casse-tête sur la tempe gauche.

Bien que blessé d'une façon horrible, le sacristain ne perdit pas la tête. Gagnant la porte sans riposter, il enferma les truands et donna l'alarme, puis il alla se faire soigner.

Les agents vinrent en force et mirent toute la l)ande en état d'arrestation, ce qui ne laissa pas de causer une véritable émeute dans l'église et aux environs.

Tous ces malandrins, femmes comprises, ont été dirigés

PdiTveulerie, cette tourbe en haillons, après oir envahi et abusé des asiles de nuit, lîne alors son existence de prison en prison )ur n'avoir plus à s'occuper de la vie matéglle.

La police comme les balayeurs nettoie consmment la rue et chaque jour, fêtes et dimanles compris, elle retrouve les mêmes ordures u elle expédie au Dépôt, devenu Tauberge du ice, de la débauche, de la misère et de la aresse (1).

Il ne faut pas que les établissements charitaes et de préservation sociale servent de refuge ax oisifs, et que l'entrée officieuse au Dépôt lui onsacre un caractère officiel. Le personjiel des étenus se renouvelle toutes les vingt-quatre eures ; il est toujours curieux à observer par K variété des sujets dont Tensemble forme une

ir le Dépôt, où ils trouveront un asile qui les dispenser u envahir nuitamment les édifices consacrés au culte.

(1) Extrait dvL Petit Jouimalj numéro du 26 décembre J88S.

Le directeur du Dépôt de la Préfecture de police vient d'avoir une excellente idée. Il a fait afficher au greffe une liste de tous les asiles de nuit publics ou privés qui existent à Paris.

De cette façon, les pauvres diables arrêtés pour des délits peu graves et relâchés au bout d'une courte détention provisoire ne sont plus exposés à passer la nuit dehors faute de «avoir où chercher un abri.

Le directeur du Dépôt pousse même la bienveillauee jusqu'à continuer à donner l'hospitalité pendant une nuit à ceux de ces malheureux auxquels nn ordre d'élargissement vient ouvrir les portes du Dépôt à une heure où les asilos sont complets depuis longtemps.

série de documents r(^alistos d'un effet saisi», sant. Les uns rient, les autres pleurent, le.^ aliénés des deux sexes s'agitent et les enfants s'amusent.

— Ce que vous m'apprenez, ce que je vois, dit le Préfet, m'autorise à dire que le système des razzias pour assainir Paris (système tant préconisé par le Chef de la Police municipale) me paraît défectueux et permet aux commissaires de police d'envoyer au Dépôt, sous prétexte d'examen, des hommes et des femmes n'ayant aucun casier judiciaire. Le principe est mauvais et les conséquences peuvent en être désastreuses. Vous venez d'interroger plus de quarante personnes prises dans des rafles et qui sont entrées ici un nombre inqualifiable de fois sans jamais subir la plus légère condamnalion.

Le ministère public et le juge d'instruction, malgré l'intérêt puissant que présente la sécurité publique, s'honorent toujours en respectant la loi. 11 est donc impossible à la magistrature de poursuivre des individus n'ayant à leur charge ni crime, ni délit caractérisés. Je ne m'étonne plus qu'au lendemain des razzias les trois quarts des personnes détenues soient remises en liberté. Il est certain que les maisons de campagne dévalisées par de faux déménageurs, que ces vols commis à l'aide d'effraction, pratiqués avec une conception exceptionnelle, ne sont pas le fait de ces gens-là. Je suis forcé de reconnaître que la razzia, ce soi - disant remède aux nombreux crimes désolant la population de

/aris et de sa banlieue, n'est qu'un expédient, l y a donc lieu de trouver une action nouvelle lus efficace qui rassurera les habitants.

— Ce mode d'opérer, ajouta le Directeur, déplace le mal, le rejette ailleurs et encombre sans utilité le Dépôt qui reçoit annuellement de 3S à 60.000 pensionnaires des deux sexes, et pour vous donner une idée du travail quotidien voici le mouvement des prisonniers pendant les sept premiers jours du mois :

Date?

Entrées

Mises en liberté par le Petit Parquet

Mises en

liberté par

le 2e bureau

et les juges

Transfère ment .

Total

Ce relevé établit que sur 1^376 individus, 640 sont sortis par ordre de la justice et de la Police administrative, 668 seulement ont été transférés à Mazas ou à Saint-Lazare, et sur les 68 restant plane le doute. Ils forment le fond du magasin.

— L'abus de Tenvoi au Dépôt sans examen préalable exige, dit le Préfet, une importante réforme.

— A laquelle vos prédécesseurs, dis-je, ont travaillé sans succès. Il en sera de même pour

mmmrmmmf

VOS successeurs tant que l'organisation actue de la détention préventive n'aura pas chanj la base de son fonctionnement. Si le procè.

verbal du commissaire de police sert de point de départ à l'information judiciaire, on peut dire que l'incarcération au Dépôt est le premier engrenage sérieux de la captivité. Vous venez cependant de constater, non pas une fois, mais vingt fois, que le séjour dans ce lieu de passage et la misé à la disposition du Parquet n'impliquaient pas toujours chezles détenus une grave culpabilité. Comme exemple je citerai les étudiants arrêtés le jour de l'exécution des décrets contre les religieux ; les uns pour avoir, le matin, rue de Sèvres, poussé les cris de : (( Vive la liberté ! A bas les tvrans ! » les autres pour avoir, le même jour, dans la soirée, boulevard Saint-Michel, lancé, par plaisanterie, les cris contraires, c'est-à-dire : « A bas la liberté ! Vivent les tyrans ! » En suivant la filière ordinaire, tous furent conduits au Dépôt.

Etait-ce vraiment la peine de leur faire subir le sort des malfaiteurs, et ne pouvait-on leur éviter cette succession de tortures physiques et morales dont les conséquences pouvaient être déplorables ?

Les Commissaires de police, dans leur mission protectrice, encourent une grande responsabilité, et pour ne pas commettre d'erreur, ils examinent avec soin l'importance des délits reprochés aux personnes conduites devant eux. Ils écartent les présomptions afin d'éviter aux innocents calomniés les cruelles épreuves de la

.ention préventive, comparables aux stations n chemin de croix. Leurs efforts se brisent p souvent contre un mal ancien, qui contiicra tant que la Préfecture de police consaera aux choses politiques la plus belle partie ses forces ; tant que les fonds secrets dont e dispose serviront à l'entretien d'agents cultes, pour mentir, trahir, salir les honnêtes ns, tant que son chef enfin se constituera ^e de l'opportunité pour remettre les délinants entre les mains du Procureur de la Réblique et qu'il aura le pouvoir d'imposer aux igistrats placés sous son contrôle, l'ordre de jner les envois en prison (1), fondé la plupart L temps sur un caprice ministériel, et applible selon l'heure, le cas et les circonstances.

iÉFECTURE Faris, le \Sjuin i879.

DE

POLICE " division

Monsieur,

>ar sa circulaire du 16 janvier dernier, mon honorable jdécesseur, justement préoccupé d'assurer le respect de

liberté individuelle, vous adressait les instructions sui-

ites :

( Dans tous les cas de délits peu graves commis par un ndividu dont le domicile est connu ; alors que Tinstruc- ;ion n'offre par elle-même aucune difficulté sérieuse, que e bon ordre et la sécurité publique ne sont pas menalés par rinculpé et que sa comparution devant la justice tarait assurée, vous devez le laisser en liberté. H ne restera plus alors à envoyer au Dépôt que les iuculpés de crimes ou de délits graves, les mendiants ou les vaga-

74 LA POLICfi PARISIENNE

Excusez ma franchiaè, monsieur le Préfet, eL^ a unepuissante raison d'être. En dehors desbabitués du Dépôt, les autres détenus, à moins qu'ils ne soient merveilleusement équilibrés, éprouvent aux premières heures de solitude une sensation indéfinissable. La transition trop brusque de l'état libre à la séquestration, du bruit au silence, agit sur eux. Dans la cellule, dont le plafond forme une voûte, assez analogue au couvercle d'un cercueil, il leur sem-

>' bonds pour lesquels la détention préventire sera lai triste » mais Décessoire condition de la répression sociale. »

•J'eutends maintenir ces prescriptions qui font le plus grand honneur à Tesprit éclairé de leur auteur.

Toutefois, il convient d'> apporter une exception quand il s'agit des délits de rébellion ou d*outrage aux agents.

Depuis la circulaire du Id janvier dernier, les auteurs de ces délits ont été le plus souvent relâchés après l'interrogatoire du Commissaire de Police, quand ils ont établi qu'ils avaient un domicile.

Il en est résulté que les agents ont hésité à arrêter ceux qui les outragent, et que, lorsqu'ils ont procédé à l'arrestation, la mise en liberté ordonnée par le Commissaire de Police a paru être un blâme infligé à l'agent, blâme d'autant plus sensible que la mise en liberté avait d'ordinaire pour témoin la foule qui avait suivi au commissariat l'individu arrêté, après avoir assisté aux actes de violence ou entendu les paroles outrageantes dont il s'était rendu coupable.

Je considère que 1c bon ordre et la sécurité publique sont intéressés à ce que les délits de rébellion et d'outra^ s<Kent promptement et sévèrement réprimés»

En conséquence, et à moins que les faits ne vous paraissent dénués de toute gravité, je vous invite à en envoyer les auteurs au Dépôt, sans vous laisser arrêter par les considérai ions de d'-micileou de condition sociale.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Dépoté, Préfet de Police^ t. AJSDRIEUX.

MM, le» C&mmissaires^ de police de la ville de Pétris^

.e impossible d'exister, Tesjjace restreint leur 3nd la respiration haletante, comme si Pair aanquait ; leur cerveau s'alourdit, leurs yeux ^e troublent, ils se croient le jouet d'une somre hallucination et ressentent im vague sentiment de terreur doublé de terribles angoisses. Aussi forts qu'ils puissent être contre la douleur, Tadversité, il est rare que le trouble des facultés n'amène pas l'exaltation cérébrale qui les pousse à prendre une résolution extrême ; ia maladie, la folie, le suicide font rapidement leureenvre.

Au milieu de ces tombes anticipées, je ne viens pas faire étalage de sentiment ; l'endroit pour un policier serait mal choisi, puisque son rôle ingrat consiste à écheniller la société de tous les êtres nuisibles. Mais encore la police a-t-elle le devoir de les surprendre, de les saisir en flagrant délit pour les jeter dans l'engrenage initial de la grosse machine pénitentiaire, compliquée de si nombreux rouages administratifs et judiciaires, rouages fonctionnant avec l'impassibilité d'une mécanique construite de manière à garnir les bancs de la Police correctionnelle et de la Cour d'assises. En même temps que disparaît la liberté individuelle, disparaît aussi le grand jour, la pleine lumière, et les prisonniers arrivent graduellement, par étapes, à vivre, au moral comme au physique, dans une atmosphère grise : cela commence par le demi jour des commissariats, bientôt tamisé par celui des violons. Peu à peu l'ombre s'épaissit ; c'est le

séjour en voiture cellulaire, le passage au Dépôt, Mazas ou Saint-Lazare, la Souricière, le Cabinet des Juges, la Police correctionnelli la Cour d'assises. On parle, on agit dan»

Tobscurité, et j*ai vu certaines personnes incapables, après trois jours de séquestration, de se souvenir du motif de leur présence en cellules ; et d'autres reconnaître et avouer, dans des instants de terreur, des méfaits imaginaires.

Pour les indisciplinés, les rebelles, le cachot reste ténébreux. Quant aux condamnés à mort, en quittant la prison de la Roquette, ils n'aperçoivent le jour naissant, que pour retomber dans la nuit éternelle, sous le couperet de la guillotine.

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