‹ Mes lundis en prisonChapitre 5 sur 43 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Prison modèle. — Liberté, égalité, fraternité. — Aliments délicats. — La pitance. — Enseigne technique. — Rotonde vitrée. — Galeries. — Cellules. — Promenoirs. — Offices religieux. — Le travail. — Plan de la prison et son système cellulaire. — Le colonel Mazas. — Prévenus. — Condamnés. — Bibliothèque. — La grivèlerie. — L'ouvrier gantier. — Les rouleaux d'or. — Dîner au rabais. — Oiseau-Mouche et Porthos. — Zizi-Pampan, Bec-de-Moule, Marche-Vite, Lavette, Blondine-la-Coqueuse, Gars-à-Poil, Grain-de-Sel. — Odeur de rousse, — Salut à Mazas. — Évasion. ~ Souvenirs rigolos. — Langage des fleurs. — Conseil de révision. — Les papillonneurs. — Trafic de correspondances. — Physiologie des souteneurs. — Comment on le devient. — Les roucains. — Bibi-Miteux. — L'ex Préfet. — Reine de féeries. — Pécheresses théâtrales.

— Le neveu de son oncle. — Fils de famille. — Prostituées anglaises. — Étoile d'opérette, — Proxénétisme et politique. — Ménage d'artistes. — Bras- de-Saindoux. — Gros-Zéphir.— Bonnes marmite-.— Flaireurs de truffes. — Epanchement de souteneurs. — Cabotins. Cheinteurs. — Gymnasiarques. — Dompteurs. — Coiffeurs. — Courtiers de bourse. — Agents d'affaires. — Les Lesbiennes. — Pistache. — Poseurs de lapins. — Capsule. — Les vices.

— Débauche masculine. — Bec-de-gaz. — Pépette. —

78 LA POLICE PARiSïENIJf*:

Peau-de- Salin. — Les sodomistes. — La Saqui. — Petit Jésus, — Chantage. Le mouchoir. — Urinoirs. — Chaussettes et bas. — Vicomte et Vicomtesse. — Le bijou. — La Folle. — Petits ménages. — Hommes modistes. — Les bains. — Curieux types. — Trous révélateurs. — Exhibitionnistes. — Aberrés passionnels. — Les tours Notre-Dame.

— Le Jardin des Plantes. — Comte authentique entre deux porteurs aux pompes funèbres. — Horrible mort. — Un meurtrier alcoolique. — Tête de mort. — Les cocottes en papier. — Faussaire décoré. — Criminel ou fou. — Colonel des braconniers. — Le braconnage et ses trucs.

— Société centrale des chasseurs. — Le gibier de M. Thiers.

En 1838, Paris comptait vdngt prisons civiles et deux prisons militaires, la plupart d'entre ^Ues, installées dans de vieux couvents, oii les détenus séjournaient, sans distinction de catégorie. Aujourd'hui leur classement est à peu près régulier. L'inculpé, qu'un écart a fait dévier du droit chemin se trouve, par suit^ àt la nouvelle organisation, moins en contact avec les malfaiteurs récidivistes et corrompus. Malgré ce progrès, la question pénitentiaire reste et restera longtemps encore le grand problème à résoudre. Il ne faut pas voir dans les prisons des endroits destinés seulement à punir, à séquestrer, il y a l'idée dominante, moralisatrioe : ramener au bien, «mpècher le mal Ae ^e reproduire. C'est pour cela qu'il nous a paru intéressant d'établir la situation répressive du département de la Seine, le plus chargé de prisonniers. Il possède huit prisons pouvant contenir, tant en cellules qu'en dortoirs, de neuf à dix mille inculpés, prévenus ou condamnés.

Nous avons décrit le Dépôt et son annexe

a Souricière, considérés comme les antichambres de la captivité; il nous reste à faire le nême travail pour Mazas, la Santé, Sainte- Pélagie, Saint-Lazare, la Conciergerie, la jrande et la Petite Hoquette.

Mazas a eu ses admirateurs qui l'ont qualifié de prison modèle, mais la pratique, l'expérience, ont bientôt mis à jour ses irréparables défectuosités.

Avant d'y pénétrer, regardons un peu son aspect extérieur.

La première muraille en pierre meulière a huit mètres de hauteur, et sa solidité est à toute épreuve. L'unique entrée, sur le boulevard Diderot, fait face au quai du Départ des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée. Sa porte en hors de chêne consolidée par une armature de fer est semée de gros clous à larges tètes, offrant une résistance que le canon seul pourrait vaincre. Au-dessus de la porte, sur Tare de la voûte orné du drapeau national, s'étale la devise républicaine : Liberté, ÉgaRté, Fraternité. Formule magique avec laquelle le peuple français se laissera éternellement conduire. En cet endroit, la liberté devient une cruelle ironie ; les prisonniers n'ayant devant les yeux que grilles, serrures, guichets et verrous.

L'égalité, leurre innocent! Au siècle où fleurit la faveur, peut-il y avoir égalité? Les rois de l'argent, les escrocs, les faussaires, financiers véreux, souteneurs de haute marque, portent l'hiver en cellule des pantalons à pieds

et enveloppent leur précieuse personne dans de moelleuses robes de chambre. Ces inculpéslà font venir du dehors des aliments délicats parmi lesquels figurent les huîtres, le melon, le gibier, le tout arrosé d'excellents vins. Leur couvert est complet, le café et les cigares sont exquis. Près d'eux, d'autres détenus, qu'une mauvaise pensée, issue souvent de la misère, a dirigés vers le mal, ne reçoivent que la pitance, — c'est le terme consacré. — L'écuelle, la cuillère de bois, le gobelet, le bidon rempli d'eau remplacent l'assiette, la fourchette, le verre et la bouteille de vin.

La puissance de l'or se fait aussi bien sentii* en prison que dans la vie ordinaire ; ceux qui possèdent, même l'argent des autres, peuvent sensiblement adoucir les rigueurs de la discipline; et les malheureux sans ressource, n'ayant m famille, ni amis, sont les seuls à plaindre.

Quant à la fraternité, le dernier mot de la devise, elle reste à l'état de dernier mot, puisque la liberté et l'égalité sont lettres mortes, et ce n'est pas encore dans les prisons que le^ thuriféraires du régime républicain rencontreront la justice et la vérité.

Les passants s'étonnent de lire ces trois mots : liberté, égalité, fraternité, peints au-dessous d'une douzaine d'ouvertures longues, étroites, sortes de meurtrières construites dans le but de tirer à couvert sur des assaillants.

Sur le fronton de Mazas on a buriné l'enseigne technique : « Maison d'arrêt et de coiTection cellulaire. »

aîES LUNDIS EN PRISON 81

La porte que nous venons de dépeindre masue une énorme grille ne s'ouvrant que pour Lvrer passage aux voitures de transfèrement et . celles des fournisseurs. L'entrée, la sortie du lersonnel et des visiteurs, s'opèrent par la loge les gardiens-consignes. Ce local franchi, on între dans une vaste cour. A droite, on aperçoit le pavillon assez spacieux pour servir de poste à une compagnie d'infanterie. Jour et nuit des sentinelles circulent sur le chemin le ronde invisible au public comme aux détenus par sa position entre les murs extérieurs et intérieurs de la prison. Si la première muraille mesure huit mètres de hauteur, la se- . conde en a six; elle enserre le bâtiment principal et se soude à lui.

En cas de révolte, une porte, dissimulée sur le chemin de ronde, permet d'introduire, au cœur même de la prison et en dehors de l'entrée officielle, le nombre de soldats nécessaires à rétablir l'ordre. En traversant lé vestibule, on laisse sur sa droite le greffe, le cabinet, l'appartement du directeur et la pièce où les détenus attendent les formalités de Fécrou. On arrive enfin à la grande salle circulaire, ayant derrière soi cinq portes consciencieusement verrouillées. A cette salle viennent aboutir six galeries surveillées parle gardien chef, assis dans la rotonde vitrée au centre du rond-point. Cette rotonde lui sert de bureau. De là son regard s'étend sur tous les bâtiments cellulaires, et rien qu'en tournant sur lui-même il contrôle ses subordonnés et suit la marche du service.

Chaque galerie, mesurant quatre mètres de largeur, forme une division contenant deux cents cellules superposées. Les cellules du premier et du second étage «'ouvrent sur des balcons longitudinaux, établis en encorbellement; ils occupent peu d'espace et sont feièfcs de f açovi à ne gêner ni la vue ni la surveillance . Sur douze cents cellules, onze cent dix-sept servent H la détention, les quatre-ringt-trois autres, en partie dédoublées^ restent affectées au travail général, comprenant la cantine, la pharmacie, les bains, les salles de désinfection des effets, et de conférences pour les avocats et leurs clients.

La cellule ordinaire a trois mètres soixante centimètres de longueur, un mètre quatre-vingt^ quinze centimètres de lai^uret dcuxmètpes quatre-vingt- cinq centimètres de hauteur. Sa capacité totale mesure vingt mètres cubes. Le mur du fond a soixante-quinîse centimètres d'épaissear et ceux de séparation trente-cinq. Elle est éclairée pendant le jour par une fenêtre aux Terres cannelés, dépolis, qui cachent toute perspective et dont le prisonnier ouvre une moitié, seule mobile, à Taide d'une tige de fer. Chaque cellule a pour mobilier : le hamac relevé le jour et dans lequel est roulé le matelas ; les draps, la couverture sont plies et mis sur la tablette au-^defssus de la porte. La table est scellée au mur ert la chaise retenue par une chaînette assez longue permet son déplacement sans donner au prisonnier le moyen de frapper. Un petit balai de bouleau sert aux soins de propreté et le

M£S LUNDIS EN PBISON 83^

ystème de ventilation rend le siège d'aisances

Qodore.

A six heiires en été, sept en hiver, la dochue

onne;l6 détenu défait soja lit, nettoie sa cellule et reçoit Teaiiy le pain, pour la journée ; à huit heures, distribution de la soupe, à trois? heures le repas et à. huit heures le coucher.. Le surveil-lant de ronde ferme les becs de gaz, La porte de la cellule ne s'ouvre que pour l'entrée et la sortie du prisonnier. Les aliments lui sont servissiu* la planchette du guichet s'ouvrant du dehors, et pratiqué dans la porte en chêne plein, non loin du ^Wû5, trou ayant la surface d'une pièce de vingt centimes et permettant aux gardiens de tout voir sans être vus.

Les vivres sont amenés des cuisines au moyen d'un petit chemin de fer fonctionnant au-dessousdu soL Par le monte- charge, des chariots arrivent à la hauteur des différents étages et se placent mécaniquement sur Les appuis en fer des- balcons qui servent alors^ de rails ; grâce à ces. dispositions, le service alimentaire est facile et rapide.

Dans les espaces de terrain, sortes de coui's triangulaires sises entre les galeries et le mur intériem*, sont les jardins réservés au directeur, aux greffiers, ainsi que les préaux, au nombre de cinq, divisés chacun en vingt promenoirs aboutissant à une lanterne élevée où se tient le gardien. Par un simple coup d'œil, il observe l'ensemble des promeneurs isolés. En se rendant comme en revenant des promenoirs, les détenus ne voient jamais leurs compagnons de captivité.

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On évite ainsi tout échange de mots ou de signes. La promenade dure une heure pour chaque individu; elle est suspendue au moment de la distribution des vivres, les lundis et les vendredis, jours de visites, et le dimanche pendant la messe.

Ces promenades entre quatre murs ne sont guère fréquentées que par les arrivants désireux d'en voir les aîtres ; leur curiosité satisfaite, un insurmontable dégoût s'empare d'eux et ils ne veulent plus quitter la cellule.

Les malades peuvent recevoir la visite du médecin et les prescriptions sont exécutées à l'infirmerie par des élèves pharmaciens.

Les dimanches, à neuf heures du matin et à quatre heures de l'après-midi, il y a des offices religieux ; la chapelle occupe la plate-forme de la rotonde vitrée, c'est-à-dire le point central de Mazas. Tous les détenus, invisibles les uns pour les autres, peuvent voir, entendre le prêtre officiant par les portes des cellules entr'ouvertes et retenues au moyen d'une tringle prise dans une gâche préparée à cet effet. L'office est chanté par des prisonniers qu'accompagne l'orgue touché par l'un d'eux.

A Mazas, il y a plus à craindre le suicide que l'évasion et la révolte (1).

(1) Un jeune homme de vingt ans, Léon Hémie, employé de commerce, détenu préventivement à Mazas, depuis quelques jours, s'est suicidé dans des conditions étranges.

A peine le gardien venait-il d'ouvrir la porte de sa cellule' située dans la galerie supérieure, qu'il enjamba le garde-.

JP'f^ •>•

Le travail, loin d'être obligatoire, est inodffisant pour les condamnés. Les quelques industries autorisées sont à la portée des loins intelligents qui peuvent, en gagnant de S à 30 centimes par jour, cercler des boutons, ibriquer des chaînettes, décortiquer des légumes et brocher les cahiers à l'usage des enfants dans les écoles primaires. Ces cahiers portent, en tête, des modèles d'écriture et souvent les étenus ajoutent des lignes et des dessins bscènes.

Le programme et le plan de Mazas ont été conçus et exécutés sous Tinfluence des idées nouvelles venues des Etats-Unis. On les doit à M. Gustave de Beaumont et Alexis de Tocqueville, alors membres de la commission pénitentiaire.

Pour avoir une idée à peu près exacte de cette prison et de son système cellulaire, on peut se la figurer par une immense roue étendue sur le sol. Le mur d'enceinte intérieur forme les jantes sur lesquelles se relient les longues galeries ayant Taspect de rayons et venant aboutir au rond-point, sorte de moyeu où s'élève le kiosque surmonté de l'autel.

Les travaux, conduits par les architectes Lecomte et Gilbert, commencèrent en 1841 sur de vastes terrains longés par le boulevard Ma-

fou et se précipita, tête première, sur les dalles du rezde-chaussée. Quand on le releva, il avait cessé de vivre ; Léon s'était fracturé le crâne en plusieurs endroits.

C'est la première fois qu'un suicide de ce genre est constaté dans les prisons de la Seine. (Février 1889.)

zas, aujourd'hui et, depuis le 16 août 1879, boulevard Diderot.

Le colonel Mazas^ mort glorieusemeal sur le champ de bataille d^Austerlitz, ne songeait guère à voir son nom donné par le public à une prison.

La construction s'éleva lentement et ne fut terminée que vers Tannée 1849.

Le tout coûta cinq millions.

Dans la nuit du 19 au 20 mai 1850, arrivèrent 700 détenus de la rue du Roi-de-Sicile, où était situé l'ancien hôtel des Ducs de la Force, devenu prison en 1780. Ainsi fut inaugurée la maison dite « de Mazas ».

Le régime de l'isolement s'y impose puisqu'elle est cellulaire, et son directeur ne doit y recevoir que trois ordres de détenus : 1** les prévenus et les accusés de délits correctionnels ; 2° les condamnés à un an et au-dessous ; 3*" les condamnés à une peine de plus d'une année autorigés par le ministre de l'intérieur à subir leur pei^e à Paris. Aucun inculpé ne peut être retenu sans faire l'objet d'un mandat spécial émanant du juge d'instruction. // n'y a d'exception pour personne.

Cette prison, la plus vaste des prisons parisiennes, est encore trop petite, puisqu'au lieu de 1.117 prisonniers il y en a toujours de 1 .200 à 1.500.

. Les individus écroués sous l'inculpation d'assassinats, de vol à main armée ou de crimes ayant une gravité exceptionnelle, habitent un quartier distinct, dans des cellules

oubles, particulières, de la sixième division, à l'on enferme ég-alement les malheureux ont on craint le suicide. Le gaz y brûle toute a nuit Bt les surveillants prennent leur précaution pour que les criminels n'échappent pas à la justice.

Chaque prison possède sa bibliothèque instructive et morale. Au Dépôt les ouvrages restent catalogués dans le cabinet du directeur, et de tous les établissements pénitentiaires la bibliothèque de Mazas est la plus considérable, elle ne comporte pas moins de sept à huit milte volumes confiés aux soins d'un détenu lettré et d'une conduite irréprochable. Les œuvres particulièrement lues sont le Magasin pittoresque et le Musée des familles. Parmi les romanciers, Alexandre Dumas «st l'auteur favori des prisonniers. Les personnes qui détériorent les livres en sont responsables. Excellente nïesure, car j'ai vu sur des marges, au milieu de légendes extraites du dictionnaire de la langue verte (argot) de nombreux dessins et portraits obscènes.

Au premier, adroite, se trouve contiguë à la bibliothèque la <^ambre réservée aux magistrats instructeurs ; elle prend jour sur le chemin d« ronde par une fenêtre garnie de barreaux. C'est dans cette pièce dépourvue d'ornements, aux murs recouverts d'une peinture jaunâtre, que certains détails de grandes instructions se complètent; ils éclairent les ombres, dissipent les malentendus, font surgir des choses tenues secrètes et mettent sur la piste d'actes autrement

graves que ceux pour lesquels les individu sont arrêtés. Les petits faits aident à explique les grands.

Vers midi, le jour indiqué par le Préfet de Police, je franchis la première porte de Mazas. Après avoir remis au greffe les noms et prénoms des personnes que le Procureur de la République et les jug^es m'avaient chargé d'entendre, je me rendis à la rotonde vitrée où le brigadier-chef se tient en permanence. Il ouvrit le tiroir de la table lui servant de bureau, en retira une clé, avec étiquette indicatrice, la remit à l'un des surveillants qui me fit de la main signe de le suivre pour nous emprisonner, mon secrétaire et moi, dans la chambre d'instruction.

— Maintenant, dit-il, dans quel ordre faut-il vous amener les détenus ?

— Il n'y a, répondis-je, qu'à suivre les indications écrites sur la note remise par moi au greffier.

Quelques minutes après, le gardien revint avec un homme âgé de trente ans , de taille moyenne , ayant les cheveux châtains , les yeux noirs, la barbe longue, légèrement roussâtre.

— Vous devez, lui dis-je, avoir de sérieux motifs pour conserver aussi longtemps le pseudonyme de Martin ?

— Ne le croyez pas. Depuis ma sortie du collège, il y a quatorze ans, sur l'avis de plusieurs camarades, j'ai constamment pris les noms de Durand, Gauthier, Dumont; aujour-

/hui, c'est le tour de Martin, et je compte, en quittant Mazas, prendre celui de Lefèvre. Sous ces différentes dénominations, j'ai bu au cabaret, mangé au restaurant, dansé au bal et dormi à Thôtel. Je suis étonné que la police des garnis n'ait pas encore découvert mon dei*nier domicile, surtout avec la clé saisie sur moi et portant le numéro de ma chambre.

— Dans la journée et la nuit de votre arrestation, trente-deux clés portant le numéro 4 ont disparu avec les locataires, et il n'y a rien d'extraordinaire si on compare ce chiffre aux entrées et aux sorties des voyageurs, dépassant trois millions par année, parmi lesquelles les Inspecteurs relèvent plus de cent mille noms semblables à ceux que vous prenez.

— Aucun règlement n'oblige les citoyens à se faire inscrire dans les maisons meublées sous leur véritable état civil,

— Si cette lacune regrettable était comblée, elle pourrait devenir une des meilleures sauvegardes de la société. L'honnête homme n'a pas, comme le criminel, intérêt à se cacher.

— Je ne suis pas le criminel que l'on suppose.

— Vous en avez l'apparence.

— Je proteste contre mon arrestation, car le délit qu'on me reproche n'est pas formulé dans le Code,

— Vous vous trompez étrangement.

— Le restaurateur a dû reconnaître en moi un avocat, il m'a consulté, et mes conseils valaient mieux que son dîner.

90 LA POUCE PARlSlENlfï:

— Affaire d'appréciation, mais il nie vous avoir parlé.

— Comment aurais-je appris qu'il plaidait en séparation. Je n'ai usé d'aucune manœuvre, je reconnais ma dette, qui peut constituer, en l'espèce, un dol civil et non le délit d'escroquerie, puisqu'il a consenti à me servir ce que je lui ai demandé.

— En commandant ce repas, vous étiez dans l'impossibilité de le payer et vous en aviez conscience. Le délit est indiscutable et la loi précise : « Quiconque, sachant qu'il ne peut solder des boissons, des aliments consommés, sera poursuivi en conformité de Tarticle 401 du Code pénal, qui vise les larcins et les filouteries. »

— J'avais deux francs , il en réclamait quatre, et, pour quarante sous, on me condamnerait?

— Plus sérieusement qu'un autre; La justice et la police vous considérant, jusqu'à preuve du contraire, comme un vagabond dépourvu de moyens d'existence.

— Eh bien! je ne suis ni vagabond ni filou, je grivèle, et la grivèlerie n'est pas prévue par la loi.

— Votre opinion est celle d'un jurisconsulte fantaisiste, et je comprends pourquoi, avec vos deux francs, vous avez consommé un dîner qui en valait le double. La grivèlerie consiste à se procurer de petits profits illicites ; mais elle est si voisine de la friponnerie que nos magistrats peuvent aisément les confondre. Griveler, ce

vieux mot français vous a plu, et vous rexhumez pour la circonstance.

— Cette ancienne expression définit à merveille ce qui n'a jamais cessé d'exister, et je maintiens que, du haut en bas de Féofeelle sociale, tout le monde, sans exception, pratique le grivelage.

— Vous y tenez?

— Autant que vous à connaître mon identité.

— Que voici. J'avais besoin, pour être convaincu, de vous faire causer.

Le secrétaire, sur mon invitation, lut le rapport ci-après :

« L'enquête prescrite au sujet du soi-disant Martin (Joseph) a donné ce résultat : Sous ïes noms de Thomas, Bernard, Michel, Dupré, Laurent, il a successivement logé dan^ les hôtels des rues de Maubeuge, Rochechouart, des Martyrs, d'Orsel et du Vertbois. En réalité, il se nomme Grivelîn (Emile), il est âgé de trente ans et serait né à Paris de parents originaires de la Belgique. L'inculpé n'exerce aucune profession suivie , car on l'a connu comptable, courtier d'assurances, placier en vins, colporteur de photographies et clerc <l'agents d'affaires. Par ses habitudes de paresse et d'intempérance, il n'a pu conserver aucun de ces modestes emplois, et sa seule ressource repose sur la somme mensuelle de cent francs, que lui adresse sa mère, veuve, résidant à Bruxelles.

» Si le nommé Grivelin contestait l'exacti-

tude de ces renseignements, il y aurait lieu de le conduire à Thôtel de la rue des Deux-Gares, où il occupait, avant son entrée à Mazas, la chanibre n* 4, comme l'indiquait la clé saisie en sa possession. »

Ses anciens logeurs fournissent ainsi son signalement :

TaiUe, 1"^70.

Cheveux châtains et plats.

Yeux petits, ayant la forme d'une boutonnière de pardessus, ce qui lui donne une expression narquoise.

Nez , fort cartilage , légèrement gravé de petite vérole.

Maxillaires accentuées.

Bouche moyenne.

Lèvres charnues.

Barbe châtaine, un peu rousse.

Signes particuliers : figure sans distinction, dents que Ton croirait passées à Tencre de Chine, oreilles dites d'éléphant, longues et non ourlées.

Ce fanfaron, aux manières libres, parlant du droit, de la justice, de la probité, ferait bon marché de sa délicatesse.

— Nierez- vous ce portrait, cette biographie ? dis-je à Grivelin.

Il resta muet.

— Répondez?

Après un moment de silence, j'ajoutai : Vos yeux, vos dents, vos oreilles, parlent assez pour vous, et ce qualificatif de griveleur que vous prenez est-il assez concluant, vous l'avez tiré

B votre nom et il n'y a vraiment pas lieu de vous féliciter d'une pareille harmonie.

— Je reconnais et je me demande comment on a pu ainsi entrer dans ma peau.

— Par le hasard, ce roi tout-puissant devant lequel la police s incline. Hier j'ai reçu votre

fière et j'ai visité votre chambre.

— Ma mère est à Paris ?

— Vous la verrez demain, au Palais de justice. Ne recevant pas de réponse à ses lettres, idressées poste restante, elle a réclamé le concours du Préfet, vous croyant malade à l'hôpital*

— Elle ignorait mon domicile.

— Comme nous ; mais par ses indications, elle a facilité la tâche des inspecteurs, qu'une aventure bizarre a terminée en nécessitant ma présence dans votre hôtel. Les réponses hésitantes du logeur, son trouble à mon arrivée, l'embarras qu'il éprouvait à ouvrir certaines^ chambres, me donnèrent l'idée de les visiter toutes, et dans celle n° 4, j'ai saisi des papiers vous appartenant. Ils sont sous scellés et trans-, mis à votre juge.

Parmi eux, j'en ai retenu un établissant votre caractère et la façon dont vous vivez ; il explique, selon vos principes, la différence qui existe entre le maraudage, le glanage, le grapillage^ et vous concluez que la gratte et le grivelaqe, loin de constituer un abus fâcheux, blâmable,, réalisent le commencement du rêve des économistes : « Vivre gratis. » Avez-vous assez torturé les articles du Code, pour éviter de tomber sous son application ?

— Je maintiens que, grâce à la négligence des maîtres et à Fintelligence des ouvriers, on ne peut empêcher les tailleurs, les couturières, les cordonniers, de prélever la dîme sur les draps, les étoffes, les cuirs, qui leur sont confiés. Cette coutume existe dans la plupart des industries, ce qui écarte Tintention frauduleuse, et je cite à l'appui l'histoire arrivée à mon ami, ouvrier gantier, elle doit servir d'exemple. Son patron lui confie une peau pour fabriquer cinq gants, par son habileté il arrire à en produire six.; il bénéficie, sans scru^ pule, de la matière première qui lui reste, après avoir toutefois livré le nombre de gants convenu. En agissant ainsi, il s'est réservé plusieurs douzaines de peaux que, mstlheureusement, il a vendu à des prix minimes. La police est intervenue. Les peaux saisies et représentées au patron ont été reconnues. Mon ami est allé s^ asseoir sur les bancs de la police correctionnelle et en est sorti acquitté.

— C'est toujours un abus de confiance,

— Non défini.

— C'est pour cela que je le qualifie.

— Vous avez dû lire dans mes notes saisies, le désagrément causé au commis qui s'est rendu à ia caisse principale du Ministère des Finances, afin d'y proposer l'échange de dix rouleaux de mille francs, en pièces de \4ngt francs, contre des rouleaux de même nature. Il offrait cinquante centimes de prime par rouleau. Surpris de cette proposition, on examina les pîfèoes qui furent ensuite pesées ; l'or était de bon

loi, mais sur chacun des rouleaux il manquait u poids la valeur de cinq francs, produit par ) long service des pièces de monnaie. Le ommis fut arrêté, en attendant la présence de on chef, un banquier, qui expliqua la petite manœuvre. Il opérait ses versements en Amériqua avec des pièces d'or acceptées au, poids ; à chaque réception d'or, son caissier triait les pièces ; les neuves ou ayant peu d'usage s'expédiaient à l'étranger, les vieilles, usées par le frottement, restaient en France, où elles ne perdent absolument rien de leur valeur nominale. Ses rouleaux ne réunissant que des pièces légères, mises en circulation depuis longtemps, il était certain à l'échange d'en réunir de plus lourdes et non triées. L'opération n'ayant aucun caractère illicite, j'ai engagé le commis à poursuivre les auteurs de son arrestation.

— Quel intérêt aviez-vous ?

— Embêter les gens.

— Vous oubliez trop votre origine étrangère, qui vous fera expulser. Ce matin, votre mère a dû s'entendre avec le restaurateur et lui payer le fameux dîner que vous vouliez obtenir au rabais ; elle ira demain voir le juge, qui rendra une ordonnance de non-lieu et vous serez libre. Je vous conseille de partir avec elle.

— Étranger, on m'expulse de France ; dé« serteur, on m'emprisonne en Belgique ; j'irai vivre en Suisse, le vrai pays hospitalier.

— Pas meilleur que les autres ; j'en aiTive, et je n'ai vu inscrit sm* les murs, les ponts, les quais, les jardins et les promenades que des

interdictions de tous genres, sous peine d'amendes proportionnelles.

Pour terminer, expliquez-moi le motif de votre séjour volontaire et prolongé à Mazas?

— J'aime l'imprévu ; je le recherche, je m'y plonge ; c'est idiot, et mes fantaisies me perdront. Le chemin battu n'a pas le don de me plaire, et je ne professe aucun enthousiasme pour la patrie, la gloire, la grandeur, la famille et la religion. Si je n'étais pas expulsé, je serais loin de regretter mon passage ici, que j'ai bien un peu provoqué. Je connais Paris, et je désirais voir cette prison ; pour deux francs je me suis contenté.

Grâce à mes allures suspectes, à mon mutisme absolu, on m'a cru un grand criminel, et pendant huit jours j'ai obtenu la cellule double, en compagnie d'un colosse à face patibulaire, à la barbe noire, et dans la poitrine duquel battait un cœur sensible ; il pleurait en parlant de sa femme, de ses enfants ; j'étais ému par les accents de sa voix douce, charmeuse, convaincante, qui contrastait singulièrement avec sa rude stature. Cet homme affirme qu'il ne fume ni ne boit, et on l'accuse d'avoir soustrait aux étalages des pipes et des liqueurs. Je le crois victime de- la police, ou c'est l'honnête homme qui a commis sa première mauvaise action.

— Ce colosse aux larmes faciles est un affreux récidiviste qui passe sa vie en prison ; il revend à vil prix les objets volés par lui et sa maîtresse, aussi connue au bureau des mœurs

le lui aux sommiers judiciaires. Il s'est moé de vous.

— Vous m'étonnez, et cependant je me sou-

ens qu'il m'a dit avoir été mieux à la pre-

lière division qu'à la sixième ; j'en concluais

ue tous les détenus doivent à tour de rôle

asser dans chacune des divisions. J'ai bien

changé trois fois de cellules, et l'existence simple qu'on y mène m'a rendu ingénieux.

J'inscris quotidiennement, sur mon carnet, le menu, méritant bien ce nom, car il manque d'accessoires et de dessert ; je me fabrique un peigne avec les branches du balai, je taille mon crayon avec les dents, je brosse mes effets avec la main, l'eau du geigneux (1) me sert de miroir, et, à défaut de mouchoir, mes>..

— C'est compris... Vous êtes satisfait d'avoir vécu près d'un mois aux frais des contribuables. Au revoir, monsieur Grivelin.

Ce vaniteux parasite, en se retirant, croisa les inspecteurs de la sûreté Oiseau-Mouche et Porthos, qui ramenaient du conseil de revision Zizi-Pampan, type original, heureusement sans copie, et qui a sa place dans le cadre des malfaiteurs. Il désirait me parler avant d'être réintégré en prison.

— Que désirez- vous ? luidis-je.

— Monter sur l'Arc-de-Triomphe, et deux heures après vous pourrez saisir Bec-de-Moule, Marche-Vite et Lavette, mes complices, dont je tiens aujourd'hui à délivrer les honnêtes gens.

"(1) Vase pour se laver.

98 LA POLICE farisie:9(ne

Ils soifct ingrats, oublieux; profitez de mes offres, demain il serait trop tard.

— Je- vous ai passé bien des fantaisies. Vous yomlez sortir, tantôt en voiture, tantôt à pied et plus souvent en chaussons, nu-tête, les mâMLS dans vos poches et sans être- attachées.

Votre but est visible ; loin de le dissimuler, TOUS dites que sous peu les csuoeiarades apprendront votre c€iyapattage , Conune tout prisonaiier n'a qu'une pensée : s'évader, j'engage ma responsabilité, celle de nsoni personael, quand il s'agit, sous prétexte de révélations, de eonduif e en ville, et même à la campagne, un... débrouillard tel que vous. Je ne puis cependant pousser lîa condescendance jusqu'à vous faire asseoir sur le divan d'un cabinet particulier. Voici le bilan de vos sorties de la dernière semaine : limdî, visite aux Halles ; mardi, partie de billard ; mercredi, déjeuner aux pommes de terre frites; jeudi, promenade au bois de Vincennes; vendredi, dîn^ au Palais- Royal; samedi, excm'sibn au cimetière du Përe-Lachaise, et dimanche, quadrille au bal de la rue de- la Gaité.

— Mes révélations sont exactes, les résultats le prouvent. Aux Halles, vous avez trouvé Blondine , la coqueuse ( dénonciatarice ) , que nous avions bâillonnée et violée dans la voiture d'un cultivateur d'Argenteuil. En jouant au billard, j'ai vendu notre /b««ry«^ (reeéleur) . Chez le marchand de pommes de terre frites, on a vu la voiture soustraite au distillateur ; quant au cheval, il est mangé depuis longtemps. Au bois de Vincennes, j'ai conduit les ageats à

Lifoit OÙ étaient cachés les titres au portenr

viofttx passixi^iucké qui a reçu trois co^ps de

teaa defiraPs-Jà-Poii, dont la ffcète infecte a le

rite de tant plaire aux c<Daire(ases. Au resHaiar-

it du Palais-Royal, sur mes indications^ on

uivi deux valeurs de paletots^ qui le soir

îme étaient pris à la sortie du café Frontim.

a chapelle du Père4iachaise, j'ai avoué les

Is commis à l'aide d'effraction dans les églises

la banlie^ue, et j'ai aHwontré le caveau nous

rvaasït de coflfre-fort. Ekfin, hier, dimanche,

ai fart au feal Grad'Os vis^à-vis à <jr«in-de-Sel,

__ion associé, qui a tenu en respect le ffaviot

(gorge) de la vieille rentière de la rue de Cba-

ronne, le matin «où j'ai farfouUié ses jupes,

histoire de faire connaissance intime avec ia

podiette aux économies.

— La pauvre femme est morte.

— Au bout de trois semaines, à la suite 4'^iie chute sur la voie publique,

— ^ Vous avez gaspillé son argent dans les cabarets ?

— Non pas. l'ai dit à Grain-'de-Sel : on prétend que les voyages changent et forment la jeunesse. Allons à Nice, la fleur d'oranger calmera nos émotions, mon ne« qui ne manque pas de flair sent une odeur de rousse ^ l'air sera plus sain là-bas qu'ici. A huit heures nous descendions Tescalier avec le magot de la petite vieille; à neuf heures, chez le mannezingue de la Bastille, on mangeait des huîtres en buvant le Sauterne, A dix heures, habillés sur notre trente-et-un (à la dernière mode), nous avons, à

.-.■^^^AJi

la gare de Lyon, soulevé nos galurins (chapeaux) en disant: « Salut à toi, Mazas », et munis de billets circulaires, Fexpress nous déposa vers midi, à Fontainebleau, pour déjeuner. Jusqu'à Nice nous avons choisi pour nous amuser et dormir les villes de garnison où se baladent les filles à parties et le boulottage des deux mille francs de notre victime n'a pas duré quinze jours.

Vous parliez d'évasions, Monsieur le Chef, je prépare la mienne sans savoir où et comment elle se produira ; je complique Tinstruction, je la gave dlactes criminels, non fictifs, dont la police, la justice tirent leur profit, et ce n^est pas, croyez-le, entre les mains des agents que je tenterai dé reconquérir ma liberté. Ce moyen vulgaire, en manquant d'originalité, ne ferait pas honneur à mon esprit inventif. Né avec la bosse des combinaisons, je veux à l'exemple des oiseaux, dédaignant les murs, passer comme eux, par dessus. La monotonie des jours nombreux écoulés en cellule donne la patience, seule vertu des malfaiteurs, et que personne ne peut leur retirer.

— Vous dressez des plans, vous franchissez des obstacles, vous risquez votre vie, et libre enfin, le meilleur usage que vous faites d'une liberté si chèrement acquise consiste à vous laisser reprendre avec la naïveté du collégien buvant son premier bock à la brasserie des filles.

— Tout beau voleur a la passion des belles femmes qui font aimer la vie.

— Avouez donc que Torgueil vous domine, DUS perd, il vous faut des titres, des qualificaions, et, à ce sujet, dites-moi d'où proviennent

ces sobriquets de Zizi-Pampan, Bec-de-Moule, Marche-Vite, Lavette et Grain -de-Sel , qui forment vos états civils particuliers ?

— D'actes précis, de souvenirs rigolos. Zizi- Pampan indique l'homme hardi, prompt, résolu : Zizi, j'entre ; Pampan, je frappe. Bec-de- Moule doit son surnom à sa figure ii*régulière et surtout à sa bouche confidente de ses oreilles ; lorsqu'il rit, elle produit l'effet d'une moule qui bâille. Marche 'Vite a les allures du ehien basset, il est large d'épaule, bas sur ses pattes^ ardent à la chasse et sans jamais se presser, il arrive toujours. Lavette possède une langue si longue qu'elle lui sert à lécher les plats ; et Grain-de-Sel finit ses tirades par des mots salés.

— Grain-de-Sel est-il arrêté ?

-7— Oui, Monsieur le Chef, répondit Oiseau- Mouche, je l'ai cueilli, ce matin, avenue du Maine, chez la fille Flageolet, et le mot qu'il a prononcé en m'apercevant serait difficile à mettre en vers. Il veut aussi casser du sucre (dénoncer), et l'inspecteur principal le conserve à votre disposition dans les bureaux de la Sûreté.

— Vous allez, avec votre collègue Porthos, satisfaire le nouveau désir exprimé par Renard dit Zizi-Pampan, et arrangez- vous de manière à venir en voiture me prendre chez moi, à huit heures.

Les deux agents se retirèrent et Zizi-Pampan me remercia en disant :

— Malgt^é mes projets d'évasion, vous avez cof^fiaia^e en moi, eh bicD ! ce n'est fms sur rArC"<l«-Triomphe que nous allons nous reniobre, mais dans le sous-sol clandestin d'une brasserie, et ce soir à sept heures vous serez content.

La porte de la chambre d'instruction refermée, je dis à mon secrétaire : Ce garçon-là, sérieusement brouillé avec la justice, tentera de s'évader, oeîa est certain, mais pourquoi aggrave-til sa situation par la capture de ses camplices ?

— Il prolonge de parti pris son séjour en prison , espérant saisir la «circonstanoe f avorat^ à ses projets de fuite. Bec-de-Moule, Marche- Vile, Lavette nous fixeront sur le rôle qu'il a joné dans cette petite bande paraissait procéder avec soin, régularité^ à des manœuvres èe chantage, de vols, compliquées d'assassinat, car si la vieille femme de la rue de Charonne a survécu, c'est qu'elle avait la vie dure, comme dit Renard.

— Ces sortes de bandes devenues rares, (apte Y (m croyait même disparues, se reform^at et leurs membixîs se recrutent parmi la jeimesse des deux sexes, instrate, intelligente, donit Zizi-Pampan offre un bel échantillon.

Oiseau-Mouche le surveille, l'observe, et lé croit chef d'une bande de malfaiteurs dans laquelle doit figurer la maîtresse, objet de ses pensées. Jaloux d'elle, il veut se venger d-e ses camarades et tout cela cache un mystère où le cœur humain est en cause. Les faits suivants le prouvent : au cours des extractions qu'il motive en précisant les endroits où il a l'intention de

El

se rendre, les agents l'ont vu maintes fois ramasser sur les trottoirs des plantes, des fleurs, ni fraîciies ni parfumées, mais artificielles, qu'il avait soin de rejeter swr la chaussée. Oiseam- Mouche a reconnu le chèvi^feuiUe, la fougère, la camomille, la branchette d'aubépine et des véroniques. Ces plantes et ces fleurs indiquent le passage d'îiane femme et omt leur symbole : le chèvi'efeuille représente un lien sensible, la fougère apporte la confiance, les camomilles la soumission, Ta^ibépine l'espoir, les véroniques la félicité.

En partant, Oiseau-Mouche m'a remis ce billet : « Renard, à sa sortie du conseil de revision, a voulu traverser le jardin des Tuileries pour relever sur la terrasse du bord de Teati une rose moussue qu'il savait devoir s'y trouver ; n'ayant rien reconnu de suspect à œtte fleur que son langage (amour suprême), je l'ai rendue au prisonnier et voici ses paroles : C'est un repos pour mes yeux, une joie pour mon ccBur. ))

Ce voleur sentimental finira fatalement.

— Quel beau militaire il aurait fait !

— Est-il accepté ?

— Sans observation.

— Les travaux du conseil de revision doivent être terminés ?

— Oui, monsieur, et oette année, on a liem de se plaindre des détenus conduits au conseil; plusieurs ont tenté de s'évader, d'accord avec leurs parents et amis venus, soi-disant comnse curieux, aux abords du palais de l'Industrie.

C'est ainsi que le nommé Caillou s'est vivement dirigé vers un groupe de vauriens, qui, en le voyant, ont crié : « Délivrons-le ! sus à la rousse. » Avec Taide des gardiens de la paix, échelonnés par prudence du palais au pont de la Concorde, force est restée aux agents. Caillou est réintégré à la Roquette.

— Quel est le nombre des jeunes gens réformés ?

— Sur cent quatre-vingt-deux faisant partie de la conscription, trente sont réformés et dixsept ajournés. On en compte cent quarante-trois nés dans le département de la Seine et vingtneuf en province. Mazas en a fourni soixantedeux, la Santé cinquante-sept, Sainte-Pélagie trente-huit, la Roquette vingt et un et le Dépôt quatre. Cela donne une triste idée de la jeunesse actuelle. Les tentatives d'évasion provenaient principalement des récidivistes en subsistance à la Roquette.

— Le surveillant mis à ma disposition ne revient pas, le Préfet serait-il arrivé ? En attendant, communiquez-moi le dossier de ces filous dits « papillonneurs », jetant leur dévolu sur les voitures de blanchisseurs.

J'avais à peine prononcé ces paroles qu'un bruit de pas précipités se fit entendre, la porte de la bibliothèque s'ouvrit brusquement, une fenêtre se ferma et j'entendis cette phrase lancée au détenu bibliothécaire : « Attention, voici le Préfet. » Celui-ci, au lieu d'entrer, se rendit dans la chambre d'instruction contiguë, comme on le sait, à la pièce affectée au dépôt des livres,

1 remercia le Directeur qui l'accompagnait, en le priant de le laisser avec son Chef de la mreté.

Le surveillant reparut. Il apportait un siège |u'il m'offrit en échange de celui sur lequel le t*réfet avait pris place, en m'invitantà continuer lOs interrogatoires.

— Faites venir Gniasse ! dis-je au gardien.

Un petit vieux entra, sa figure de fouine, ses

yeux obliques, ses effets râpés, lui donnaient l'air d'un usurier de bas étage.

— Vous ne vendez que du linge provenant de vols, et votre femme, vous sachant pris, a dispaini.

— Elle s'est suicidée^ la pauvre chérie.

— Oh ! non, car elle a eu le soin d'emporter l'argent, les titres et les bijoux.

— Je reconnais sa prudence et je vous remercie de m'apprendre cette nouvelle ; seul coupable, je désire être promptement jugé.

— Faites alors connaître vos complices !

— Lesquels?

— Ceux qui vous apportaient les marchandises suspectes.

— Ignorant leur domicile, je n'ai pu transmettre au juge que des signalements. Ils doivent habiter aux environs de Paris, et connaissent les habitudes des blanchisseurs de gros. On les prendra difficilement, car avec la publicité de la presse, ce genre de vol disparait, pour revenir à des époques déterminées, et par séries, quand le silence s'est fait autour d'eux.

— Comment s'opèrent ces vols ?

— Beuï individus appelés « Papillons » s'entendent : le premier rôde anibour de la Toîtoire et examine los lettres tracées au crayon désignant BUT chaque paquet de linge sale tes initiales de Bon propriétaire.

Les paquets mis dans la voiture, le blanchisseur et sa femme se rendent chez leurs clients et, par raison d'économie, confient la garde du véhicule le plus souvent à une jeune fille. Le second « papillon » en profite et quelle que soit la saison, il se présente toujours en manche de chemise, tête nue, en voisin et dit à Tenfant : « Je viens de voir ton père, donne-moi les paquets marqués J.-D. et G. -M. Il y a une erreur de commise. » L^enfant <jui a sous les yeux les paquets avec les lettres désignées les remet sans défiance.

Deux papillons bien «xercés peuvent dans une journée soustraire de vingt à trente^ paquets ; ils prennent ensuite leur temps et procèdent au démarquage, au lavage, au repassage de ce linge qu'ils rendent méconnaissable pour le revendre en sécurité sur le carreau du Temple ou dans les marchés des anciennes banlieues avec 50 ou 73 0/0 de perte sur sa valeur réelle. Des chemises pour hommes sont laissées à 50 et 60 centimes la pièce, et des serviettes damassées 3 francs la douzaine.

— Savez-vous l'origine du mot « papillonnear » ?

— Les blanchissem's et ceux qui les voleeul, comme les papillons, arrivent de la campagne et

leurs ail^s soat représentées par les paquets de linge (jtf ils portent sur leurs épaules.

— Je vous remercie.

Gniasse se retira et le gardien fit entrer un ex - conducteur poursuivi pour abus de confiance.

— M. Glarck, lui dis-je, chef du personnel à la. Compagnie générale des Omnibus, sur Tavis Au Conseil d'administration, serait décidé h retirer sa plainte si vous consentiez à désigner la personne qmvous a remis lafauâse clé ouvrant les cadrans des voitures.

— Je Fai trouvée le dinoanche précédant ]»iOn arrestation.

— Le mensonge est grossier ; depuis deux mois ODi yùus^ surveillait afin de vous prendre en flagrant délit. ¥ous naanipuliez les cadrans de fa^^ofii à réduire le nombre des voyageurs montés! et sonnés du poiait d'x^usterlitz au pont de Charentôo. En diminuant les recettes, vous aujgmentiez sensiblement votre salaire. M. Clarek parle d'une somme d'au moins dix francs par jour.

— Il se tfompe.

— Déjà, en serviteur infidèle , et d'accord avec un collègue, vous pratiquiez la fraude dite des « correspoûdanices » .

— En quoi coasiste-t-eUe ? demanda le Préfet.

— Deux condswîteurs d'omnibus de lignes différentes font arrêter leurs voitures sous prétfâcte d'échanger delà monnaie, en réalité ils se passent réciproquement des correspondances timbrées à l'avance. Le public, les contrôleurs

wpap

officiels et secrets, n'y voient rien. Au bureau correspondant les conducteurs intercalent les faux tickets parmi les réels , c'est-à-dire ceux présentés avec les numéros d'ordre par les voyageurs.

— Je ne saisis pas précisément l'opération .

— Elle est simple : sur dix voyageurs, six sont nantis de correspondances , cela présente quatre personnes payantes. Le conducteur glisse alors deux correspondances parmi celles qu'il a reçues et donne le tout au contrôleur , qui compte et poinçonne la feuille par le chiffre huit. Le conducteur conserve donc pour lui sous le couvert du contrôleur deux places , soit soixante centimes.

— La fraude a disparu par le nouveau contrôle, répondit le conducteur, et si M. Clarck, au nom des membres du Conseil, s'engage, par écrit, à cesser toute poursuite contre moi, j'indiquerai l'homme qui a fabriqué plusieurs fausses clés semblables à celles saisies en ma possession.

— Où Tavez-vous connu?

— Au cabaret, par l'intermédiaire d'un souteneur.

— Qui est aujourd'hui votre voisin de cellule,

— Si vous le savez, je n'ai plus alors qu'à subir le châtiment que je mérite.

Le gardien, sur un signe convenu, fit quitter, au conducteur, la chambre d'instruction.

— La police active trouve-t-elle de réels auxiliaires parmi les souteneurs, demanda le Préfet

— A aucun titre les souteneurs ne peuvent

re utilisés. S'ils étaient stables auprès des

lies, on tenterait de s'en servir, et comme ils

e prennent que trop souvent la fausse qualité

'agents vis-à-vis des prostituées, ce serait leur

ournir le moyen de s'implanter et de les rendre

ncore plus exigeants. Dan$ leur rôle, ils doivent

être et sont les ennemis de la police, puisque

elle-ci entrave constamment le commerce de

iGurs femmes. Quand par hasard Tun d'eux se

rend utile, le service de la Sûreté le paye, et

tout est dit.

Les souteneurs pullulent à Paris, on les rencontre sur les boulevards, comme dans les quartiers excentriques ; ils suivent de loin les prostituées, pendant leur travail, et ne les perdent pas un instant de vue.

Les femelles précèdent les mâles qui flairent, guettent la police ; et lorsque les filles sont sérieusement occupées, les hommes, pour se reposer, se rendent dans des établissements interlopes, oii, à la fin de la soirée, les comptes se règlent entre amants et maîtresses.

Le souteneur est le gardien de la fille prostituée, il la prévient quand les agents des mœurs se montrent à l'horizon ; aussi, regardet-il comme sa chose la malheureuse qu'il a fascinée par les menaces, les coups, et à laquelle il devient indispensable, malgré ses exigences. Tous les jours, vers onze heures du matin-, on peut voir défiler isolément, sur le Pont-Neuf et sur le Pont-au-Change, des femmes aux allures excentriques : — les unes portent des costu-

Baes voyants et beaucoup de bijoux ; les autres, en cbeveuK, sont vêtuaes avec la plus grande sÎBipilâcîié, — suivies à £stanee par des ifidividus, sans métier oonn^, qud semblent se tenir aux aguets.

Ces filles sont inseiiles sur les contrôies d^ la prostitution ; elles se vendent au dispensaire, situé quai de l'Horloge, poorsJBibir la visite régleiB/entaire, et les perscnmes qui les «uivent sont des sotiieneurs. Ik tiennent à s'»s9iarer, par eux-mêmes, que leur « gagne-pain, » comité ils disent, n'a pas été retenu au « bureau médieal ». La sortie du dispensaire, c'est la joie, car toute fille non reconnue malade paye nmi d^euner à son amant, et pendant la belle saison, eUe Tem'mène à la campagne, manger de la friture au Bas-Meudon, à Sèvres, ou à Chare®toneau. Pour le souteneur, « la visite » de sa maîtresse est un jour de noce.

Le contraire «e produit quand le médecin retient la fille. Son souteneur en est vite informé par le commissionnaire du Dépôt. lise rend alors au doonicile de la « reténite », informe sa domestique et se concerte avec elle, afin de pouvoir l'assister à Saint -Lazare, puis il installe dans le local une autre prostituée, à la condition que celle-ci lui remettra la moitié de son gain journalier.

Vous avez lu mon rapport administratif sur les souteneurs (1), vous allez maintenant, de

;1) Service de la Sûreté, page lo9.

isu et de audùti, en constater la vérité d'aboFd ici, ensuite à Saint-Lazare.

La pkysiologie de ces êtres, à profession particiriière, mérite de fixer votre attention. Gette étude sociale est utile à connaître, car généra^lemeM les souteneurs, dont Taudace va teujours croissant, deviennent des criminels et leur extinction éviterait bien des méfaits.

J'ai divisé ces horribles sujets, en six principales catégories :

1° Les souteneurs du grand monde, de lia bourgeoisie et du demi-monde ;

2*» Les souteneurs ouvriers qui travaillent ;

3^ Les souteneurs des maisons de tolérance ;

4*" Les souteneurs, mariés, de bas étage ;

S» Les souteneurs sodomites ;

6° Les souteneurs, rôdeurs de barrière, qui vivent entièrement aux dépens de leurs maitresses.

Vous saurez, par eux, comment on devient souteneur, et pourquoi les filles galantes utilisent de pareils accessoires, aussi dangereux pour elles que nuisibles à la société. C'est à la suite de délits de droit commun, tels que vols à l'aide de violence, attaques nocturnes, coups et blessures, rébellion et injures envers les représentants de Tautorité, qu'ils ont été capturrés; mais ces délits se rattachent invariablement à leur coupable industrie.

Dâius cette pile de petits dossiers, faciles à transporter, ceux marqués d'une croix rouge concernent les chevaliers galants, les autres, orn<^s de la croix bleue, indiquent les pédé-

mmmm

rastes, et la croix noire est réservée aux pickpockets, aux escrocs, aux faussaires. Quant aux assassins, peu nombreux, leur couverture mentionne le nom, l'époque, le jour, l'heure du crime et îa date de l'arrestation.

Parmi les croix rouges, je vois le dossier d'un « roucain », ainsi désigné grâce à la couleur brique de ses cheveux. Celui-ci réunit les principaux types, il constitue le souteneur panaché, et par ses évolutions il connaît et pratique les filles de toutes leS catégories. Son langage, comme un miroir, reflète ses anciennes relations, le plus souvent il est ordurier, obscène-, mélangé d'argot ; parfois il s'élève, prend de la forme, de l'élégance, et ce jeune homme vulgaire, sans instruction, dépourvu d'éducation, moraliste à sa façon, explique, détaille, souligne par des mots heureux, des expressions choisies, d'excellentes comparaisons, les habitudes, les désirs, les mœurs des prostituées. Depuis l'âge de douze ans, il a été arrêté sept fois pour vagabondage, mendicité, vols. En dernier lieu, de complicité avec sa maîtresse, il se livrait aux attaques nocturnes, près de l'arc de triomphe de l'Etoile. Espérons que Paris sera débarrassé une bonne fois de cet afifreux parasite. Je l'ai demandé, le voici, écoutons-le ; seul, il est capable de vous fournir la véritable monographie du souteneur.

— Tiens, dit-il en entrant, vous avez changé de chien. Tant mieux, l'autre me faisait concurrence avec sa barbe et ses douilles (cheveux) couleur lie de vin. Lundi passé, je vous ai pro-

mis de vous raconter mon existence, qui ressemble à celle de beaucoup de mes camarades, si ça peut vous servir, votre nouveau secrétaire prendra des notes.

A treize ans, j'ai quitté Técole, sans avoir connu les devoirs religieux, mes parents détestaient les ratichons et, comme eux, je ne crois pas à leurs simagrées. Mis en apprentissage chez mon oncle, un fumiste, je me suis sauvé au bout de trois mois. C'était pas drôle de se balader sur les toits avec un autre gouspin qui, en voulant faire la rigolade^ a dpfourraillé ^tombé) sur la tête d'une pauvre vieille marchande de lacets, sans avoir le temps de lui crier gare. Après m'être trimardé (promené) une huitaine de jours sur la voie publique, terrain plus solide que celui des toitures, je fus pincé par deux raclettes (agents), et sur mon signalement, papa, qui me faisait rechercher, me retrouva au Dépôt de la Préfecture de police, où j'étais bouclé sous un faux centime (nom). Au milieu de crapauds arrêtés, il n'y avait que moi ayant les guiches (cheveux) rouges, aussi bien plantés. De là est venu mon surnom le « roucain )>. Maman, « oh ! la bonne femme, encore plus faible que son mari^ » me replaça chez un serrurier, état moins dangereux que celui de fumiste, mais toujours noir et gras. La musique militaire me perdit ; je lâchais constamment Tatelier pour la suivre, et par une belle matinée de printemps, je disparus, en emportant le trousseau de clés servant à ouvrir les portes récalcitrantes. J'ai vendu le

trousseau vingt rotins (soi») au grand Loms dit (( Pied Fin », et le maladroit s'est laissé prendre avec, au moment où il sortait de dévaliser la cambriole (chambre) du gardien de la Morgue. Pied Fin fut condamné à cinq berges (années de prison), et les poiles de la petite Roquette s'ouvrirent pour me recevoir.

Après un séjour de six mois, et à la suite du décès de maman, mon oncle, le fumiste, voulut me sortir de là, il m'imposa l'obligation de travailler, en compagnie de papa, ouvrier chez un fabricant de garde-robes, cuvettes, sièges et autres appareils plus ou moins inodores. Jfe consentis pour obtenir ma liberté. Papa avait la spécialité des réparations, ce qui nécessitait des absences prolongées en dehors des ateliers^ Je l'aidais tant bien que mal et plutM mal qisie bien. Notre dernière station dans une miaison de filles m'a été fatale. Il s'agissait de rem<ettre en état les bascules pourvues de mécanisme à double effet d'eau des cabinets d'aisances. Ge travail, commencé le lundi, se termina le dimanche suivant, par un déjeuner auquel présir dait la patronne entourée de ses pensionnaires'. Papa s'éprit d'une fille qu'il introduisit à notre domicile. Brune, jeune, presque jolie, elle voulut commander, devenir doublement maîtresse, et je me suis plié à ses exigences. Pour nue récompenser, les nuits où papa était ivre, je le remplaçais. Il s'en aperçut, me flanqua dehors, vendit sou mobilier et tous les deux prirent le chemin de l'étranger. On m'a dit qu'ils tenaient le cabaret du « Petit Soleil » , sur le port d'An-

UtES LUNiDIS £X PRISON liS

vers^ Libre, j'ai repris ma vie vagabonde et paFBii les vauriens de mon» âge, j'ai recherché eeux ayâni; la chevelure conforHfce àlamienne; je m'en suis fait des amis. Les « roucaias »

sont mainteAftOiè répandus partouit.

n y a ceax de la Bastille, de BeHeville^ de la Yillatte, de la Chapelle, dé BatignoUes^ et de Montparnasse. La. police nous confond, elte es* troiiklée, confuse, lorsffu'elle s'occupe de l'ttn de nous; ainsi actuellement, elle reeherchiB, sans succèâ, celui qui a vendu sa sm-disant sœur,, âgée de moins de quinze ans^y au; vieux brocanteur, ce passionné de la place Maubert. x^vec nos tètes de rougeU, nous passons pour appairtenir à la même famille. Un seul cepen*da»t fait ombre au tableau : c'est celui des HaHies, reconi^issable par la façon dont il bon^ cle ses. cheveux, afin de donner de la valeur à son teint mat. D^une belle laideur, il représente volontiers la tête de veau couronnée de carottes, et comme il e«t solide, vigoureux, bien en. forme, le peintre V..., rue d'Assas, l'a chom pour son modèle favori.

Tous les roucains soM à la CQult^ aiment les femmes et forment la pépinière des voleurs et des^ assassins.

PersonneHenaent, je déteste le travail, je fréifuente te cabaret, j'adore le jeu de bîllardi, préféraible à celui des bascules automati^pes des garde-robes; et puisqu'il existe des fforderobes, je me suis dit : « Soyons souteneur »- Des moeurs? Tout le monde en possède de bonnes ou de mauvaises, à côté des protecteurs

(le la vertu, il y a les gardiens du vice. Pour commencer à montrer mon savoir aux filles, il me fallait de Targent, et je voulais en posséder sans courir de risques. J'ai choisi la chasse aux valseurs (ivrognes), le barbottage des poivrots est facile, à la portée des débutants, et mes premiers essais réussirent à merveille.

Avec le produit des vols, je pus m'habiller convenablement, et au bal de la rue de la Gaîté, j'offris un punch parsemé de tranches de citron à mes danseuses, en me mettant à leur disposition. L'une d'elles me dit : « Brochet à la mie de pain (jeune souteneur), je vais te charger d'une mission ; tu vas me suivre, pour empêcher maman, qui est veuve, de me faire arrêter. »

Je fis le nécessaire, et la femme sans mari rentra dans le silence. Une seconde prostituée me mit encore à l'épreuve. Affublée du costume de l'ouvrière honnête, elle pratiquait son commerce en face de la gare Montparnasse, à la station des omnibus et tramw^ays, sur la large plate -forme servant d'abri aux voyageurs. Je la protégeai à l'aide de signaux, et les roussins (agents) pendant près de trois mois ne l'ont pas inquiétée. Cependant un lundi de Pâques, elle fut surprise, racolant à l'intérieur de la gare, elle se débattit, cria, fit du pétard. Invisible et présent, j'en profitai pour prendre deux billets pour Versailles ; et m'adressant ensuite aux agents, je leur criai ; « C'est ma sœur que vous arrêtez, au moment où nous allons voir notre mère malade ; voici les places, et le Irain va partir, vous êtes des misérables,

des brigands. » Les voyageurs groupés, croyant à une méprise, donnèrent tort aux agents, qui furent obligés d'abandonner leur capture.

J'ai appris Fargot, pour me permettre de l'approprier aux circonstances délicates ; du reste tout débutant, dès son entrée dans la corporation, doit connaître cette langue spéciale aux malfaiteurs.

Les filles me remarquèrent, et Tune d'elles, plus âgée que les autres, me prit à son service. En lui appartenant, elle devenait ma propriété, je vivais par elle et pour elle. Je n'étais pas un apprenti, car la maîtresse à papa m'avait donné les premières leçons.

Il y a également des formes, dans notre monde. Le jeune homme naïf ne plaît point à la fille galante, qui préfère de beaucoup les actes aux paroles ; si elle se donne au premier venu, elle ne se livrera pas tout de suite à celui qui doit devenir son vrai souteneur. Elle le cherche, l'étudié, le met à l'essai, et lorsqu'elle a la quasi certitude qu'il possède les qualités requises, qu'il est conforme et apte à remplir les obligations de la charge, elle se perd en s'abandohnant tout entière à lui.

Le plus souvent Pacceptation définitive dépend de la première nuit. Ils se sont alors compris, sentis, soudés.

Le bavardage de ma maîtresse fut cause de sa mort. Heureuse, fière de posséder un jeune amant, elle vanta avec trop d'orgueil mon intelligence et mes talents. Elle ne cessait de répé-

•■pp

ii8 LA POLICE PARISIENNE

ter à ses camarades do la rue : « Voyez comme il est beau, mon roucaia, avec ses habits neufs ; moi je ne suis pas faignante, et je lui donne Targent gagné, poui lui prouver combien je l'aime.»

Plusieurs de ses amies, par jalousie, me firent d«6 propositions. Je les repoussai. Elle^ se battirent, c'était prévu.

Voulant les mettre d'accord, je me suis laissé jouer en cinq points à l'écarté, dans la brasserie du Progrès moderne. Elles buvaient de l'absinthe, moi des bocks et j'assistai^ la cigarette aux lèvres et sans émettre mon opinion, à cette bataille dont j'étais l'enjeu. Je devins alors le protecteur d'une autre fille, plus jeune, plus active, et par dépit l'abandonnée se donna, en rentrant chez elle, un coup de couteau audessus du sein gauche, après avoir écrit un billet annonçant l'intention de quitter la vie.

Je fus néanmoins dénoncé. On m'accusait par des lettres anonymes d'avoir assa&siné ma vieille maîtresse, et le commissaire m'arrêta provisoirement. Cela fit du bruit, flatta ma vaiiité, et cette réclame non cherchée me posa aussi favorablement qu'un duel sérieux dans la vie galante des grandes coco//e5.

L'enquête, sous plusieurs points, établit le suicide. Le premier, le principal, était celui-ci: la porte avait été fermée à un tour de clé de l'intérieur de la chambre et la clé laissée dans la serrure. La personne se trouvant dans la chambre pouvait seule agir ainsi, d'autant plus que la targette était poussée. D'un autre côté, il était matériellement impossible d'entrer et de

sortir de cette chambre sans passer par son imiqne porte.

Je fus remis en liberté.

Ma nouvelle maîtresse n'avait pas dix-neuf ans ; j'en comptais à peine vîngi-deux. Quelles riches natures, quels vices, et quel méfiage ! Nous faisions des jaloux avec nos succès. On voulait me prendre mon pain frais,

— Dites-nous votre rôle avec cette fill^e.

— Je lui servais d'appui, de guide, de maître et... (après un silence, il ajouta sur un

Jon prétentieux) : les souteneurs ont leur utilité; tous ne deviennent pas criminels ; j'en connais qui, comme V Anguille, le Doigt-Coupé, MaquaubeuVy Grosses-Lèvres y ont su protéger, défendre leur maîtresse, sans.jamais commettre le mo4udre délit. Ceux-là sont sérieux, recherchés, cotés, mis à l'enchère ; ils touchent quotidiennement des cachets de cinq à vingt francs.

Pendant les absences de leurs marmites nécessitées par des récurages à Finfirmerie de Saint- Lazare, ils sont sans place, et ne voulant pas voter ils recherch^ent les prostituées libres et leur disent : Ton homme est au bhc, ma femme est pincée par précaution de salubrité publique, allons prendre un verre et je suis à toi. Ces souteneurs-là connaissent, aiment la femme et savent l'arranger de toutes les manières en lui procurant des sensations exceptionnelles. Moi je connais l'amour qui vit de brutalités et d'injures, et je me contentais de remonter à coups de pied au bas du dos la pendule de ma drôlesse lorsqu'elle manquait à ses devoirs.

me/mm

Elle est solide, résiste aux coups, à l'absinthe et au tabac. Les corrections manuelles, appliquées, bien senties, exigent encore de la retenue ; il ne faut point, par raison économique, détériorer sa marchandise, et c'est un art que celui de savoir battre soigneusement.

— Cet art, aussi touchant qu'an tinaturel, unique en son genre, est-il nécessaire ?

— Certainement. Sans cela les souteneurs perdraient leur prestige, leur force^ et les prostituées finiraient par les quitter en les traitant d'imbéciles. Pour les rendre souples, dociles et tendres, il faut absolument les purge?* par des moyens actifs, et la plupart éprouvent de la satisfaction en présence des individus osant les frapper. C'est la femelle qui doit aimer le mâle, et celui-ci doit la former à poursuivre rhomme, comme on dresse le chien à chasser le gibier.

— La fille prostituée a donc réellement besoin d'un souteneur ?

— D'autres avant vous ont posé la question ^ je vais y répondre, et vous jugerez ensuite combien on méconnaît notre véritable caractère.

Une fille noceuse, publique ou non, soumise ou insoumise, selon le langage policier, doit sacliquer, se maquer avec un homme, car sans lui elle ne peut pas battre son quart (situation d'une prostituée sur la voie publique), les autres filles viendraient l'ennuyer, la gêner, lui dire des sottises, la giffler et la passer à la corvée (!)•

(1) Se mettre une dizaine et cogner à tour de rôle-

MES LUNDIS EN PRISON 12f

Avec son protecteur, elle ne craint rien, circule en sécurité et se colle à lui comme le fer à Taimant, et si on l'attaque, si on lui passe de la fausse monnaie, si des passants impatientés^ la bousculent, la conspuent, elle s'écrie comme les marchandes de marée : « 11 arrive ! il arrive ! » Et lui présent, cela le regarde, car il doit veiller^ défendre, celle qui Tentre tient pour les explications définitives et le combat. Le souteneur empêche qu'elle soit exploitée par les miches de carton (amants peu généreux), par les câtelard'i grincheux (hommes), par ceux venant pour /a peau (gratis). Elle paie, veut être payée, et ne peut donner gratuitement ce qui est marchandise ; lorsqu'elle est marronne (arrêtée), c'est son petit homme qui veille, conserve, garde le pied à terre, c'est lui qui écrit les lettres amoureuses, indispensables aux habituées de Saint- Lazare. Oui, la fille a besoin de notre attachement, de nos caresses, de nos coups, parcequ'elle reçoit des hommes à manies, égoïstes,, matériels, n'ayant qu'un but : contenter leurs désirs en exigeant pour eux seuls tout ce que la volupté peut offrir. Ils jugent, apprécient la fille comme une machine à plaisir dont ils^ examinent la construction dans toutes ses formes. Elle leur plaît, ils l'achètent. C'est une esclave soldée pour éveiller pendant quelques instants des sens aux deux tiers disparus. La femme, selon ses aptitudes, devient un puissant apéritif ; ses sens à elle-même sollicitent comme ceux de ses clients un énergique réactif. L'homme salarié par elle devient à son tour son

i22 LA POLICE PAEISIExNNE

esclave, il a ses deroirs, ses corvées à remplir pour animer cette créature indifférente à ses clients, qu'elle considère absolument comme des pièces de monnaie. En apercevant tel ou tel de ses habitués, elle vous dira : «. Voilà mes cent sous, voici mes dix francs », et c'est le sourire sur les lèvres qu'elle annoncera son lams. Celui-là, au moins, possède un nom.

Pour le souteneur, la pièce de monnaie représente, côté pile une trique, côté face un amour.

Si les filles galantes sont rouées, elles n'en possèdent pas moins un fonds de bêtise inépuisable. Bêtes, rouées, ces deux qualificatifs étonnent. Dans le monde de la débauche, ils font bon ménage.

La prostitution restera éternelle, et hier comme aujourd'hui, aujourd'hui comme demain, il y aura toujours des femmes pour se livrer au libertinage et se laisser volontairement dépouiller.

Les souteneurs deviennent les vrais naufrageurs de la vertu ; ils appartiennent à la classe du peuple et débutent, en jouant aux jeux innocents, par déflorer les petites filles. Les gros financiers, les bons bourgeois n'ont jamais eu que le dessous du panier.

Etes-vous satisfait, monsieur le Chef?

— Pas encore.

— Que vous faut-il ?

— M'apprendre ce que deviennent les souteneurs.

— Ceux qui vivent au jour le jour, sans souci

du lendemain, semant leur santé, leur jeunesse dans les sentiers du vice facile, comme Bibi- Miteux , Georges-le-Parisien , Jules4e-Belge , Auguste-le-Nantais, meurent de la cristaline sur un lit d'hôpital. D'autres disparaissent dans les priï^ons ou vont peupler, comme moi, la NoiiveUe-Calédonie. Les plus intelligents s'entendent avec leurs maîtresses, font des économies, se marient et réalisent leur rêve : acheter en province une maison de tolérance .

Il n'existe pas de vieux souteneurs.

Maintenant je compte sur ma récompense.

— Laquelle?

— Voir ma « Bergeronnette ».

— Demain, à midi, vous causerez avec elle.

Vous m'expliquerez Fintérêt qui vous pousse tous les deux à faire des révélations qui sont, je le reconnais, exactes, personnelles^ mais qui retardent et compliquent l'instruction.

— Le régime de la prévention est supportable ; puis nous voulons vider notre scèc, et après le jugement nous marier, de manière à pouvoir nous retrouver à la Nouvelle-Calédonie, Nous en avons assez de la vie parisienne ; du reste, nous sommes au bloc (prison) pour longtemps.

— Vous connaissez beaucoup de détenus, notamment votre voisin de cellule, conducteur d'omnibus, qui a pour ami un ouvrier serrurier avec lequel vous avez eu des relations suivies.

— Je vous vois venir, mais sur ce chapitrelà, je resterai muet comme la tofahe, n'ayant jamais voulu servir d'indicateur aux agents de la sûreté.

— En VOUS demandant de m'indiquer un détenu au courant de Targot moderne, je ne crois pas porter atteinte à votre délicatesse ?

— Vous blaguez à la douce. Je ne vous en veux pas, en voici la preuve : parmi les prisonniers, ceux de Mazas ne sont point assez forts sur Targot actuel des voleiirs parisiens ; mais vous avez le sujet à Finfirmerie de la Santé. Étranger, très instruit, ayant vécu beaucoup à Paris, la justice allemande demande son extradition pour une affaire de faux billets de diverses banques étrangères.

Vous voudriez bien savoir comment je suis si bien instruit? Consultez-le.

Le Roucain, d'un air gai, regagna sa cellule.

— Vous allez voir Tex-Préfet du département de. . ., qui a, depuis sa démission forcée, vécu •des libéralités d'une reine de féerie, aux jambes séduisantes et plus appréciées que son jeu.

Au milieu de ses nombreux adorateurs, circulait l'ancien fonctionnaire, utile dans son inutilité. Son entourage le croyait riche et victime des changements ministériels ; il posait pour la tête et la décoration.

Le bon génie', mal inspiré, le ramassa dans une tournée artistique, et en fît son souteneur. Fatiguée de ses exigences, elle finit par le congédier ; mais en se retirant, et pour la remercier, il emporta son coffret à bijoux et une somme de trente mille francs.

Condamné par défaut, je l'appelle dans le but <ie constater son identité.

— Vous vous reconnaissez être l'auteur du

vol commis au préjudice de votre ancienne maîtresse ?

— Je le reconnais. Comme je me suis naïvement laissé prendre, en tenue de soirée, à la sortie du Casino de Dieppe, je désire, afin d'éviter le scandale autour de ma personnalité, subir ma peine en silence.

— C'est la vengeance qui voiis a poussé dans cette funeste voie?

— J'avais cessé de plaire. Un autre avait pris ma place, et j'ai perdu la tête.

— La plaignante a déclaré vous avoir entretenu pendant près de deux années ?

— J'attendais ma réintégration! Je vous en supplie, ne m'interrogez plus ; ne réclamant rien, je désire être oublié, et je vous serai reconnaissant d'empêcher les journaux de mentionner mon arrestation. Mes parents sont propriétaires d'une petite maison à Toulouse, et l'existence, pour eux, deviendrait intolérable.

— Vous auriez pu y songer plus tôt ?

—r C'est vrai.

Un frisson parcourut les membres du condamné; il se retourna vers la porte et suivit le gardien.

— Ce frisson me paraît simulé, dit le Préfet.

— Je crois que ce souteneur de comédienne a été à bonne école et qu'il est en état de jouer bien des rôles.

Je vous ferai remarquer que depuis une dizaine d'années, les jolies pécheresses théâtrales n'ont pas de chance avec ceux qu'elles se donnent pour seigneurs et maîtres. Ces escrocs,

126 LA FOLICE PARISIENNE

souteneurs plus ou moins titrés, les exploitent, les volent et savent galamment les dépouiller de leurs économies, réalisées grâce à un labeur incessant.

Le dernier protecteur d'actrices qui a fait parler de lui est en fuite ; il peut passer pour le prince des Alphonses,

L'artiste, volée de deux cent mille francs, est charmante, vive, spirituelle, encore jeune, et du même coup elle perd ses illusions et la plus grande partie de sa fortune gagnée, cette fois, pai' son incontestable talent dramatique ; sa renommée est aussi grande que ses succès, et cette femme affinée, qui a beaucoup vu, beaucoup appris, beaucoup retenu, est tonsibëe comme une enfant dans les filets de ce gredin.

Assez bel homme, trente ans, de la prestance, les cheveux frisés, la raie tracée au milieu de la tête, la moustache fine ,^ soyeuse, des yeux vifs se portant sans embarras et même avec hardiesse sur les femmes ; telle est là physionomie du personnage appartenant à la haute bourgeoisie.

Au moyen de quel philtre a-t-il pu captiver la confiance de la délicieuse comédienne, qui oublia trop vivement dans la vie réelle les scènes de mœurs, qu'elle jouait sur les planches, avec un art si profond ? Comment admettre que cette actrice, expérimentée, aussi bien douée, connaissant le cœur humain, ait pu, comme la sofiris blanche, donner en plein dans la souricière ^ en mettant son protecteur au courant de ses petits secrets financiers ? L'hypocrite en

6ta pour commettre un abus de pouvoir au lodice de sa bieft-aimée^ Il n'avait qu'un -sein y celuii de s'emparer de l'argent pour la ire vivre, vivre à son tour près d'elle et avec e. Il imagina un placement de fonds très ratsetagenix, sans risques, environné de gros ttérêts. Elle réfléchit, calcula; i^ais lui^ paa* îs phrases sentimentales, perverses, entraî- •ntes, persuasives, sut porter le coup décisif, nue, troublée par une variété de sentiments, lie se dessaisit du fruiH de ses économies et, à cb j^ce d'excellentes valeurs, facilement réaliibleSy eUe serra précieusement, dans le coffre- ►rt, une reconnaissante d'agent de change, revêtue de la signature sociale et dûment enregistrée.

Le coquin était ie neveu de... son oncle, l'agewfe de change, et le reçu était atgrémenté d'um faux en écriture privée.

Cette nofivelle façon de s'entretenir avec l'argent de la personne entretenue a, il faut le reconnaître, un certain cachet d'originalité . . . coupable.

Qiiinze mois suffirent à dépenser les deux eemt mille francs. La caisse vide, l'industriel de l'amour disparut. Pour consoler l'actrice, qu'il avait fait semblant d'aimer, avec cette fasESse passion qui captive les femmes, il lui laissa ce billet de faire part, aussi faux que sa reconnaissance :

« Quand lu recevras ce mot, je serai mort.

Je suis bien calme en face de la fin. Mon agonie durera vittgt heures. »

mmmm

Après avoir exploité les vivants, cet escrocfaussaire escomptait la mort. Excellent moyen pour se mettre à Tabri des recherches indiscrètes, et, pour mieux encore dissimuler sa retraite. Celle de la mort ne lui étant pas suffisante, il sut, par des dépêches lancées habilement, laisser croire aux personnes intéressées à le découvrir, que sa présence était signalée en Hollande, au moment où, sans raie sur la tête, les cheveux sur le front, les yeux voilés sous des lunettes noircies, le beau mâle, ancien chasseur d'Afrique, s'embarquait pour Alger sur le transatlantique « la Yille-de-Madrid ».

Cet aigrefin, ce faux mort, faussaire en amour, en écriture, aurait mérité la peine de la réclusion; mais Tartiste généreuse, non indemnisée, roulée comme une écolière, refusa de porter plainte, etTescroc moderne, l'homme à femmes, recherche de nouvelles victimes, et terminera son existence en charmant la vieillesse d'une drôlesse enrichie.

On peut, comme le Roucain, se livrer aux attaques nocturnes, comme Abadie, Gille, devenir voleurs, assassins, pour les filles et par les filles. Mais est-il possible, est-il croyable, qu'un ex-Préfet, un attaché d'agent de change, se dégradent au point d'oublier que l'argent des femmes est sacré, fùt-il gagné sur les planches d'un théâtre, dans les boudoirs galants ou sur les trottoirs de nos voies publiques ? Le souteneur prenant son origine dans les basses classes de la société est ignoble, dangereux. On peut encore comprendre, dans une certaine

mesure, comment il peut arriver à ce degré d'avilissement, le milieu où il a pris naissance, où il a vécu, grandi, lui sert au besoin d'excuse, et cette excuse, circonstance atténuante aux amours du ruisseau, n'a plus sa raison d'être, lorsqu'on se trouve en présence de ces hommes dépravés qui, ayant trouvé au début de la vie toutes les facilités pour parvenir à un rang honorable, ne se servent de leur esprit ou de la situation de leurs parents que pour faire des dupes et vivre du produit de la prostitution.

Il n'est pas rare de rencontrer des fils de famille, décavés, flétris par les vices, qui traînent le nom de leurs ancêtres, en protégeant des prostituées du high-life.

Ce sont çux qu'on appelle les souteneurs du grand monde.

Ce genre de souteneur débute fort jeune, c'est-à-dire à sa sortie du collège ou des cours spéciaux.

Né d'une famille fortunée, il commence par gaspiller la pension mensuelle avec les filles de brasserie du Quartier-Latin. Il connaît et pratique les lupanars de Paris. Les bals lui servent de lieux d'étude, le mont-de-piété devient son banquier, et lorsqu'il arrive à sa majorité, c'est un fruit sec. Ses parents s'inquiètent et l'obligent à contracter un engagement, puisqu'il a échoué à l'examen réglementaire du volontariat. Le voilà soldat par force et aussi mauvais soldat qu'il a été détestable étudiant. La discipline l'irrite, mais ne le dompte pas ; avec l'argent que sa famille a encore la faiblesse de lui

envoyer, il entraîne ses camarades dans la débauche, et son existence au régiment se passe entre la consigne et la salle de police. ^

De retour à la vie civile, il recommence à donner un libre cours à ses passions ; son dévergondage ne connaît plus de frein, et l'oisiveté le force à commettre des actes blâmables • Il débute par prendre une maîtresse en titre ^ avec laquelle il dépense son patrimoine , et bientôt il partage les faveurs de filles ayant plusieurs amants.

L'existence de plaisir coûtant cher, trois ou quatre jeunes gens du meilleur monde se cotisent pour entretenir une cocotte. C'est la femme en commandite, celle entretenue sous la raison sociale « Notre femme ». Dans ces sortes de sociétés, chacun a sa spécialité, les uns fournissent l'argent nécessaire aux besoins de la maison, les autres offrent les toilettes, les bijoux. Ici commence le rôle du beau souteneur, qui profite de l'association sans participer à aucuns frais. Les associés tolèrent cet « amant de cœur » en se disant qu'un jour viendra où ils seront peutêtre obligés de remplir l'emploi, emploi utile, reconnu par eux, et qui consiste à organiser les parties de débauche, à faire la chasse aux loges de théâtre, à racoler des jeunes gens naïfs et riches pour les attirer, les conduire , les faire datiser chez la maîtresse commune et à l'occasion les iniiner par le jeu.

Ce pilote d'un genre nouveau, navigue

néanmoins d'après les ordres du capitaine, c'està-dire de la fille galante, qui cherche à réunir

dans ses salons, l'art, la littérature, la finance, l'industrie et surtout le commerce, La femme en commandite reçoit sur le même lit, à son jour. à son heure, et sans jalousie, le fils d'un banquier, d'un académicien, d'un général ou d'un magistrat.

Le souteneur du grand monde possède la confiance des bijoutiers; il passe sa vie à guider les femmes qui se lancent dans la galanterie vénale, qui lui accordent leurs faveurs, et une partie de l'argent qu'elles gàgrfent en récompense de leurs services.

L'amant de coeur sait choisir son temps, son heure, pour présenter sa maîtresse à un homme sérieux, et il lui arrive de toucher de l'argent des deux côtés à la fois lorsque l'affaire réussit,

Ne voit-on pas à Paris, à Londres, à Vienne, à Berlin, en Russie, les filles de théâtre ou les grandes cocottes en renom s'afficher avec deâ jeunes gens de famille qui vivent à leurs dépens?

Nous en avons un exemple par cette anglaise — connue du Tout-Paris viveur, dont le nom retentit à maintes reprises dans les annales de la prostitution. Elle eut potir souteneur, un homme dont la photographie se trouve dans les albums des filles galantes et qui, après avoir gaspillé sa propre fortune, était devenu son pilote. Il la conduisait au bal, en Sroirée, aux courses, au spectacle et publiquement elle se se faisait un malin plaisir de l'abaisser en le traitant comme un laquais.

Comme toutes les prostituées anglaises, elle aimait beaucoup le « brandy », un jour elle en

132 LA POLICK PARiSI£>N£

but plus que de coutume, son cornac se permit (le la réprimander ; mais au lieu de Técouter elle lui jeta au visage tout ce qui lui tombait sous la main. Celui-ci, honteux du scandale qu'elle causait en lui prodiguant des injures qu'il savait méritées, la quitta définitivement.

Qu'arriva-t-il ? Au lieu de travailler, il se laissa recueillir par une étoile d'opérette qui le prit à son tour comme amant de cœur. Il ne cessa son service chez l'anglaise que pour le reprendre chez la chanteuse, où il a rempli longtemps le rôle des utilités.

Le souteneur du grand monde fourmille à Paris; il se faufile dans les ambassades, les ministères, les administrations; on le reçoit avec bienveillance, le nom de sa maîtresse lui ovvrant les portes. Y a-t-il une affaire d'honneur à vider? on le voit sur le terrain à côté des hommes les plus recommandables, et souvent sa signature est mise au bas de procès-verbaux de duels retentissants.

Ces individus, en nouant des intrigues, dressent aussi leurs batteries dans le monde politique; et malheureusement il arrive que des pièces confidentielles, émanant de diplomates ou détournées dans les bureaux des ministères de la guerre et des affaires étrangères, sont livrées aux* journaux avant l'époque fixée. Si l'on se donnait la peine de chercher, il serait facile d'établir, quatre-vingts fois sur cent que c'est le souteneur du grand monde qui les a vendues ou communiquées dans l'intérêt des amants de la fille, aux dépens de laquelle il vit. L'intrigue

en proxénétisme comme en politique est son élément particulier ; et il échoue rarement dans ses entreprises.

— On doit, s'éc;*ia le Préfet, traduire en justice les gens qui commettent de pareils actes !

— Comment poursuivre un homme que Ton coudoie tous les jours dans ses plaisirs?... Pas une seule personne, si haut placée qu'elle soit, ne voudra le dénoncer. Obligée de reconnaître qu'elle a été bafouée, volée par un souteneur, la honte serait pour elle, et celui-ci comptant sur ces défaillances, continue ses exploits.

On étonnerait bien des gens sérieux, des candidats au Sénat, à la députation, en leur démontrant que leur insuccès est le résultat de manœuvres organisées par des souteneui^s du grand monde et leurs maîtresses. C'est toujours dans le salon ou le boudoir de la demi mondaine que s'organisent les scandales politiques surgissant tout à coup dans les journaux et à la tribune.

Beaucoup de ces souteneurs font partie de comités politiques. Ils savent passer opportunément de droite à gauche, et du rouge au blanc, selon leurs intérêts et l'opinion que professe Tamant de la femme qui les entretient.

Cette catégorie de souteneurs, plus dangereuse que celle du ruisseau, doit attirer l'attention de l'autorité supéiûeurè; elle fait cependant moins parler d'elle que ces maris devenus les anges gardiens de leur étoile et leur agent comptable. En bons administrateurs, ils possè-

dent des livres tenus en partie double, et le répertoire de la solvabilité des liaisons passagères. Les chiffres exacts y sont fidèlement reproduits. Ils savent être heureux par ricochet tout «n vivant à Tombre de l'admiration que le public a pour leur femme. Ne voulant pas gêner les adorateurs riches et généreux, ils laissent entr'ouverte la porte du domicile conjugal, et reçoivent les fournisseurs, notamment les joailliers, auxquels ils recommandent d'apporter les plus beaux bijoux à l'heure où le prince rend sa visite.

L'année dernière une actrice connue a voidu se séparer. Au cours de Tinstance, son mai*i osa réclamer au Tribunal une pension alimentaire.

A côté de ces ménages où la femme se prostitue, il en est d'autres dignes d'éloges. Ce sont les ménages d'artistes consciencieux, exerçiiit au théâtre une véritable profession, un art.

Plus nombreux qu'on ne pense, ils font à peine parler d'eux. J'en connais de profondément unis, leur intérieur respire la paix, Tordre, l'aisance, l'accord est parfait et l'affection du mari égale le respect de la femme pour son époux.

Mais de tous les souteneurs, le marié est le plus difficile à connaître, ce n'est qu'après de longues et minutieuses enquêtes qu'on parvient à établir son degré d'immoralité.

Il y a des gens titrés qui vivent du produit de la prostitution de leur femme absolument comme le voyou de barrière qui, en épousant

sa marmite, continue à lui faciliter son commerce sur les boulevards extérieurs.

L'origine étant différente, leur manière d'agir n'est pas la même, mais le résultat repose sur les bénéjBces provenant de la débauche, et l'un et l'autre en vivent.

Le nombre des souteneurs mariés est assez considérable, nous avons ici Bras-de-Saindoux, spécimen de la catégorie des maris souteneurs, êtres ignobles parmi les ignobles. Celui-là s'est marié trois fois et toujours avec des filles inscrites. D avait été Jusqu'ici heureux, tranquille, ses deux premières femmes ne lui ayant apporté, au milieu de leurs amours vénales et basses, que du bonheur et de l'argent. La troisième est la cause de sa première entrée en prison le jour de son mariage.

Le repas commencé chez le marchand de vins, offrant un asile sûr aux prostituées et à leurs acolytes, s'est terminé au poste de la rue de Montreuil. Les convives étaient au nombre de huit, parmi lesquels figurait Gros-Zéphir, l'ancien amant de la mariée.

Vers minuit, le débitant de boissons s'aperçut que la porte de son logement particulier venait d'être fracturée à l'aide d'une tige de fer retrouvée sur le parquet de la chambre. Il fit des recherches et constata la disparition de six cents francs placés dans le tiroir du bas de la commode.

Ce logement, situé en face du couloir, donnait accès au cabinet d'aisances ; et pendant le cours de la soirée, aucune personne étran-

lo6 LA POLICE PARISIENNE

gère aux amis de Bras-de-Saindoux n'y avi pénétré. Le bout de fer ayant servi à commettre Teffraction était en usage dans lesdils cabinets.

Le voleur devait donc être présent et encore nanti de la somme.

Le commissaire de police, mis au courant de la situation, fit sans succès fouiller les nouveaux époux et leurs invités. Les six cents francs furent retrouvés sous la table à l'endroit où précisément était assis Bras-de-Saindoux.

Le propriétaire rentra dans ses fonds et voulut retirer sa plainte, mais Teffraction n'en existait pas moins et l'enquête suivit son cours.

Elle révéla que Gros-Zéphir, vers dix heures, s'était absenté plus de vingt minutes. Il opposa de formelles dénégations en affirmant que le marié seul avait quitté la table.

Leurs mains, quoique n'ayant jamais touché aucun outil étaient sales et ne permettaient pas d'établir qu'elles eussent touché la tige rouillée.

Mariés, témoins, garçons et filles d'honneur furent dirigés sur le Dépôt, et je suis chargé par la justice de rechercher le coupable et les antécédents de chacun. Le plus recommandable de la bande est encore Bras-de-Saindoux, dont le casier est vierge de condamnation.

Nous allons l'entendre, et après lui Gros- Zéphir.

Voici Bras-de-Saindoux :

— Vous êtes souffrant ?

- Je ne crois pas.

- Je vous vois en robe de chambre et lusse de pantoufles en tapisserie, ornemens d'emblèmes recherchés par les souteirs.

— Ce sont des cœui's enflammés comme le len.

— D'où provient ce sobriquet de Bras-delindoux?

— Ma faiblesse pour les filles, que j'embrasse u lieu de battre. Je suis bien privé en ce \oment : la table et Tamour, voilà toute ma ie.

— Avec en tr 'acte à Mazas.

— En victime.

— Reconnaissez -vous l'écriture de cette lettre adressée à Gros-Zéphir, et signée : « Ta poule ? »

— C'est l'écriture de ma petite femme et sa signature de demoiselle.

— Elle engage son ancien souteneur à dire la vérité, en lui promettant de Taider pendant sa détention.

— La brave femme, qui veut me sortir d'embarras.

— Quel singulier mari faites-vous donc?

— Je remplis Temploi que je me suis créé.

J'épouse des filles pour les utiliser comme je Tentends, et peu d'hommes hésitent à prostituer leurs femmes, lorsqu'on paie un prix raisonnable.

— Vous avez une triste moralité ; du reste les renseignements recueillis sur votre compte

438 LA FOLICI PARISIENNE

établissent que depuis votre libération du service militaire vous avez constamment vécu du produit de la débauche. ^

— Légitimée par trois mariages.

— Vos deux premières femmes, âgées de quarante et cinquante ans, sont mortes à rhôpital, et la dernière, beaucoup plus jeune, est à Finfirmerie de Saint-Lazare. Saviez-vous qu'elle était malade ?

— Je la savais indisposée. Je n'ai pas pris du neuf, et l'occasion est encore solide.

— Vous perfeetioiimez le métier de souteneur par l'exploitation du capital conjugal, et votre qualité de mari semble garantir aux amateurs illusionnés l'instrument de plaisir.

— Pour vivre de la débauche, il faut aujourd'hui s'attacher de bonnes marmites, qui deviennent introuvables. Les clients commencent à se méfier, l'argent reste rare, et la police traque le pauvre monde. Ainsi je suis étranger au vol commis chez le cabaretier ; je proteste contre mon arrestation, au lien d'en tenir compte, on me garde. Voleur, je ne l'ai jamais été. Sonrtenenr, je le suis. J'en ai fait ma profession, et on ne peut pas plus me poursuivre, que les maîtres de tolérance tenant boutique ouverte, ayant des livres, des filles à la douzaine servant de naarchandises livrées sans crédit et à prix fixe, parmi lesquelles on rencontre des mineures et des femmes mariées. J'ai lu dans un roman, que les Chinois prenaient quelquefois leurs femmes dans les bateaux de fleurs, et €/u'ils s'en trouvaient à merveille. Par la douj-

MES li.UNmS EN PRISON 139*

ceur,je m'impose aux filles qui me nourrissent. Mes rivaux y au contraire, emploient la force. Je ne suis pas, comme vous le voyez, organisé pouar la lutte corps à corps. Je n'assassine pas non plus les vieilles rentières, et je suis loin de m'aventurerdans les attaques nocturnes.

— J'ai rairement vu, dans ma carrière, déjà longTie, un être aussi écœurant que vous. Votre conduite, votre langage, sont d'un cynisme révoltant.

— Tout ce que la nature permet n'a rien de répréhensible.

— Ne parlez pas de la nature, elle a sa pufleor.

— C'est possible; mais parmi les hommes, il se rencontre beaucoup de flaireiirs de truffer, et parmi les animaux, vous avez le chien qui publiquement

— Cessez la dissertation et répondez à cette question : Voulez-vous remettre la lettre de votre femme à Gros-Zéphir?

— Certainemenrt, car je tiens à sortir d'ici. Sur un signe, le gardien amena Gros-Zéphir,

type caractérisé du souteneur de bas étage, solide gaillard, bien découplé, au regard mauvais, à la parole élevée, au geste menaçant.

— Quels sont vos moyens d'existence ?

— Ne jamais travailler.

— Avez- vous appris un métier ?

— Je gagne ma vie par une infinité de professions aussi lucratives que peu honnêtes, en plaisant aux femmes, qui m'offrent à boire, à maAg^r, et j'écoule ma petite journée, entre la

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dame de pique (cartes), et les filles sans cœur... pour les autres. La nuit je remplace les coucheurs absents.

— Aussi avez-vous de détestables antécédents ; votre casier judiciaire mentionne dix condamnations ; il y a de tout : vol, abus de confiance, fraudes, rébellion, outrages.

— Il est bavard ce casier là, il faudra le brûler à la première Commune.

Bras-de-Saindoux prit la parole :

— Tiens, notre petite poule aux œufs d'or t'a écrit.,. Je m'engage à faire comme elle, nous t'enverrons de l'argent. Je t'en prie, laissenous mettre en liberté, ne sois pas ingrat pour ma femme, qui t'a rendu heureux autant qu'on peut l'être. J'ai eu tort de vouloir devenir le chef de la communauté, mais que veux-tu, sans avoir exercé le métier d'ébéniste, je connais le joint, et j'ai voulu, en me mariant, entrer chez elle, sans frapper à la porte.

— L'engagement est sérieux ?

— Aussi sérieux, que mon mariage avec Tapoule.

— C'est convenu. J'avoue. J'ai volé les six cents francs, après avoir fracturé la porte du mastroquet , je voulais ensuite te soûler; mettre sur toi la somme, te faire arrêter, condamner, pour reconquérir entièrement notre femme.

— C'est donc par envie que tu as commis le vol?

— Par envie.

— Comme pour les crimes à passions, le

MES LUxNDIS EN PRISON 141

Jury usera d'indulgence.

— Tu viendras à Taudience ?

— Forcément. Tu es sûr que Tapoule n'a pas participé à la combinaison du vol ?

— Je le regrette, car elle aurait suivi mon sort.

— As-tu des souffrantes perlées et deux crottes de pie à me donner ?

Bras-de-Saindoux i^emit à Gros-Zéphir sa boîte d'allumettes et deux pièces de cinquante centimes.

— Je compte sur toi.

— Tu vois, je commence.

— En quittant Mazas, tu me laisseras ta robe de chambre, l'air est indiscret ici, et j'ai peur des rhumatismes. Laisse aussi tes pantoufles. C'est elle qui a tapissé les deux cœurs enflammés, les nôtres ; mais le mien devrait être percé d'une flèche.

J'interrompis cet épanchement de souteneurs en donnant l-oi'dre aux gardiens de conduire les deux misérables dans la cellule, où étaient déjà réunis le « Roucain » et Tex-Préfet.

— Le souteneur marié, dis-je à mon chef, est toujours astucieux, c'est lui qui sait préparer les meilleurs et les plus sérieuses afl'aircs de chantage.

Pour augmenter la collection de souteneurs, je vais vous pi*ésenter le garçon de tolérance.

Lorsqu'un paresseux, un vagabond intelligent, a subi plusieurs condamnations pour outrage, rébellion aux agents, on est certain de le voir chercher des moyens d'existence dans

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les maisons de tolérance, principalement dans celles pourvues d'esiaminets. S'il est joli garçon, aimable avec les filles, èoïï avenir est assuré. Presque toujours ce sont dcîs hommes robustes, sachant pratiquer le coup de poing, et mettre à la porte, sur un geste de la maîtresse, le visiteur mécontent que les fiUes ont exploité.

La besogne terminée, avec la satisfaction du devoir accompli, il va se reposer près du comptoir attendant de nouveaux ordres.

D'ordinaire, ce genre de souteneurs débute dans les tolérances de la banlieue, où il est moins en vue qu'à Paris. Il commence par s'attirer les bonnes grâces de plusieurs pensionnaires, en leur faisant donner, lorsqu'elles n'ont pas d'argent, des consommations à son compte; et comme la majeure partie des filles de tolérance sont lesbiennes, il flatte leurs passions, facilite les rapprochements, forme les petUs ménages, et finit par devenir l'amant de l'une ou de l'autre. Lorsqu'une fille a consenti à le prendre pour cornac, il s'empresse de la sortir de l'établissement sans que la patronne ait le moindre soupçon. Ils ne partent jamais ensemble; la fille sort la première et demande son inscription dans une autre tolérance, où son amant va la rejoindre aussitôt qu'une mutation lui permet d'aller solliciter la place vacante. A partir de ce moment, elle est forcée de lui obéir, il la dresse à sa fantaisie, l'oblige à changer de maison ; et, les jours de sortie, il en profite pour la conduire aux endroits où il y a moyen de spéculer sur la prostitution de sa maîtresse.

Le soir, on partage la recette; souyent le souteneur s'empare de l'argent, et de retour dans la tolérance la fille raconte aux pensionnaires combien elle s'est amusée.

Il n'y a pas que les filles de maisons qui prennent des garçons d'estaminets pour souteneurs. Les maîtresses elles-mêmes s'offreat de semMables individus et les rôles changent. La patronne sort son favori et lui donne rendez- votts afin de passer ensemble une bonne journée à la campagne.

Si, en présence des pensionnaires, la maîtresse de maison conserve l'attitude réservée vis-à-vis du souteneur, lorsqu'elle est au loin rien ne lui coûte : voitures, bijoux et repas fins au Champagne. Leur jour de sortie constitue une véritable fête.

Pendant que Madame est en noce avec le garçon, c'est la sous-maîtresse qui prend ou ne prend pas soin de la maison; les filles étant libres boivent plus que de coutume, causent du scandale, les agents interviennent, réciament la titulaire de la tolérance (qui ne doit jamais s'absenter sans permission de la prélecture de police), et celle qui la remplace réf^ond invariablement cette phrase : « Elle est allée voir son mari, très malade. »

Dans les grandes tolérances, on rencontre un type de fille réellement curieux. Cette fille, quand elle possède assez d'argent pour oSrir des parties de plaisir à son souteneur, est pïiesque toujours absente de la maison où elle est inscrite. Elle pourrait se soustraire à une pa-

reille tutelle, puisqu'elle est nourrie, couchée, à Tabri des menaces ; mais par besoin d'aimer momentanément, elle recherche de préférence les cabotins, les chanteurs de café-concert, les hitteurs, les gymnasiarques, les dompteurs; elle s'attache surtout à entretenir huit et souvent quinze jours un homme s'exhibant sur les planches ou dans un cirque.

Il résulte de ces liaisons fantaisistes, que des filles gagnant jusqu'à cinq cents francs par semaine, restent dépourvues d'économies ; et si la maladie les surprend, Thôpital devient leur refuge.

D'autres filles ont pour amants des coiffeurs, des commis, des maquignons. Je connais un courtier de bourse qui envoie quotidiennement le commissionnaire voisin de la tolérance où est sa maîtresse recevoir la somme gagnée pendant la soirée et la nuit.

Les souteneurs de maîtresses de tolérance, dont les établissements ne possèdent pas d'estaminet, varient selon la valeur, la clientèle, la richesse, le rang de la maison. Ainsi la titulaire d'une tolérance h réputation excentrique possédant chevaux, voitures, immeubles à Paris et aux environs, se targue de tenir tête à la police; d'après elle, aucun employé actif ou administratif n'a rien à lui refuser. Elle a pour souteneur un tapissier, un chef de contentieux et un sténographe ayant appartenu à l'Etat. Le tapissier, plusieurs fois mis en faillite, s'est rétabli avec son aide. Sa fonction consiste à fournir, bien au-dessus de leur valeur réelle, des mcu-

bles à crédit aux filles galantes ; et lorsque cellesci ne peuvent s'acquitter, il leur donne le conseil de passer à la tolérance où on se chargera de leur faire gagner beaucoup d'argent. En effet, la chose est facile, si les pensionnaires manquent ou qu'un vieux passionné désire une femme du monde, la gérante va chercher les filles créancières qui se prostituent en compagnie des pensionnaires.

Quant au chef de contentieux, il s'occupe des contestations litigieuses, des intérêts financiers; c'est lui que l'on voit à la Justice de paix, au Tribunal de commerce. Il achète aussi les vins de la tolérance et se charge des fournitures importantes de la maison. Un moment, grâce aux relations politiques du sténographe, il était devenu l'intermédiaire indispensable, forcé des maîtresses de maisons qui avaient des procès, des démêlés avec la justice ou la police.

Plusieurs maîtresses de maisons entretiennent des lesbiennes qui servent de gérantes, de secrétaires. Possédant les faveurs des patronnes, les tolérances ne fonctionnent que sous leur direction.

Ces souteneurs d'un genre nouveau ne sont pas les moins dangereux pour les titulaires qui, voulant satisfaire leurs passions, ont l'imprudence de s'abandonner à ces sortes de femmes. Le chantage précède les scènes de jalousie, elles se battent, se défigurent et vomissent les ordures qu'elles ont commises ensemble.

Nous allons entendre le souteneur Rosé, qui a crevé l'œil droit de la fille Colombe , attachée

à cette tolérance, dont le propriétaire de l'immeuble avait de sérieuses occupations au Palais de r Elysée.

Rosé fit son apparition.

— Quelle est la personne qui vous assiste pendant votre prévention?

— Ma victime.

Et me retournant vers le Préfet, je lui dis : Est-ce assez caractéristique ?

Je repris l'interrogatoire de Rosé :

— Vous exploitiez plusieurs pensionnaires de maisons de tolérance, et malgré vos précautions pour ne pas les sortir à la même époque, la fille Colombe vous a surpris à Auteuil au bras d'une rivale, la préférée, celle connue pour manger avec vous les économies des autres.

— Pourquoi a-t-elle égratigné la figure de ma promeneuse ? J'étais si furieux qu'en la repoussant brutalement, le treillage sur lequel sa tête a rebondi s'est cassé, et l'une des pointes a perforé l'œil droit. Elle ne m'en veut plus, puisqu'à son entrée à l'Hôtel -Dieu, elle a dc^nné ordre à la maîtresse de maison de m'envoyer d^ l'argent; en échange, je lui ai promis de lâcher les autres filles, et elle supplie mon juge de me remettre en liberté.

Rosé a pour compagnon de cellule le nommé Pistache, âgé de 20 ans, excellent ouvrier tourneur en bois, qui s'est épris de la fi^lte Gaze, plus âgée que lui, et pensionnaire de la maison du boulevard de Grenelle.

Pistache est un jaloux comme on n'en voit guère. Il travaillait toujours, ne vivait pas aux

dépens de sa maîtresse à laquelle, au contraire, il remettait la plus grosse partie de son gain. Il n'ignorait pas son triste métier, puisqu'il allait le soir lui rendre visite dans l'estaminet delà tolérance au moment où, vêtue d'un costume de bavadère, elle se livrait à des conversations et H des actes significatifs avec les consommateurs. Cependant la jalousie lui rongeait le cœur. Il avait pris en haine un jeune orfèvre, client de la maison, qui de préférence aux autres femmes choisissait toujours sa Coralie. Cet individu était devenu son cauchemar, et, à tout prix, il voulut empêcher Coralie de se livrer à lui.

Pour avoir sa tranquillité, elle donna sa parole, avec l'intention d'y manquer.

Il y a un mois, Pistache, surexcité par la boisson, pénétra dans l'intérieur de la tolérance ; prenant sa maîtresse par la main, il l'entraîna vers le coin du salon, et, la regardant fixement, il lui dit : — Tu as vu l'orfèvre?

— Ce n'est pas vrai, répondit la prostituée.

— Tu mens.

— Eh bien ! après ? je suis libre de recevoir qui bon me semble.

Sur cette réponse. Pistache tirant un couteau de sa poche, en porta trois coups à la fille, qui fut transportée d'urgence à l'hôpital de la Charité.

Aujourd'hui , complètement guérie , elle n'a plus qu'un souci : chercher à excuser la tentative d'assassinat dont son amant s'est rendu coupable, elle l'aime plus que jamais, en raison

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sans doute de ce proverbe : Qui aime bien châtie bien.

Coralie et Colombe donnent une idée exacte du caractère des prostituées.

Il manque le pédéraste à notre collection de souteneurs, aussi instructive que variée. Mazas possède le sujet arrêté à l'audience de la huitième chambre correctionnelle à la suite de son témoignage reconnu faux.

Faites entrer le 193 de la première, ce qui indique la personne occupant la cçUule 193 de la première division. Ecroué, le détenu n'a plus de nom, c'est un numéro, il appartient à la prison qui doit répondre de lui.

— 11 est au parloir de faveur^ répondit le gardien.

— Déjà !...

En attendant son arrivée je vais, Monsieur le Préfet, vous expliquer pourquoi cette classe spéciale de souteneurs est accueillie par la prostituée calculatrice. En l'associant à son existence elle augmente du même coup sa clientèle et ses bénéfices.

Certaines de ces filles donnent des séances de lubricité en recevant plusieurs fois par semaine des dépravés qui se livrent avec leur amant à des actes antinaturels. De son côté, le souteneur pédéraste, par le contact de la fille, déguise plus facilement ses mœurs exécrables.

C'est le personnage le plus abject qu'on puisse imaginer. Chantages, vols, proxénétisme lui sont familiers. Il divise sa vie entre les bras

séries, le domicile de sa prostituée et les bandes d'intimes. Il se fait reconnaître par des jeux de physionomie et à la façon de laisser voir son mouchoir. A l'occasion, il se sert même de l'entremise d'une autra femme que sa maîtresse pour lever son homme.

Parmi les rangs de ces souteneurs figurent ceux que l'ivresse, le jeu, les femmes, font rouler de chute en chute pour tomber dans la fange. On y trouve aussi les déclassés intelligents rongés par des vices contractés dès l'enfance dans des pensions mal tenues. Les uns exercent la profession de garçons de café et sont attachés de préférence aux établissements où s'étale la prostitution. Us ont pour cliente leur maîtresse qui, suivant l'occasion, traite pour elle ou son souteneur. Les autres s'occupent plus spécialement de la coiffure des femmes, et ce ne sont pas les moins nombreux; beaucoup enfin se recrutent au milieu des camelots qui encombrent les boulevards, les endroits publics en vendant des objets insignifiants afin de dissimuler leur véritable commei'ce.

Le souteneur pédéraste a toutes les audaces ; il est la terreur de ces vieux libertins connus dans le monde galant sous le nom de /loueurs. Le grand plaisir de ces spécialistes, consiste à promettre monts et merveilles aux femmes galantes et à se retirer sans laisser aucune espèce de rémunération. Cette façon de se procurer du plaisir s'appelle : poser un lapin. Pour ces chevaliers d'industrie , c'est un tour spirituel à raconter aux amis ; mais le thème change

lorsque le souteneur se montre et le viveur indélicat devient aussi lâche qu'il était menteur et insolent avec la prostituée, car ils ne »oiit pas courageux, ces individus qui flouent les filles!... Qu'une pros^tituée frotte seulement <leux pièces de monnaie dans ses mains, c'est un signal. Ils se croient déjà morts et s'ils entendent craquer un meuble, ils crient à l'assassin. Ceux qui ont comme Tex-avoué des E..., •de la notoriété, accourentau Service des moeurs, réclamer l'intervention de la police et signalent les filles dont ils se sont servi sans payer le prix des faveurs accordées.

De ces deux hommes, du floueur ou du souteneur, quel est le plus miséra^ble ? (1)

(1) Avril 1886. Extraits du journal Le Matin,

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