TRIBUNAUX
UNE AVBNTfJlE lUE DE LA TOUR
Jules le protecteur
En sortant de son ministère
Il la rencontra rae... de la Toar.
C'est, en effet, rue de la Taur, à Passy, qu'un jeune employé du ministère de la guerre, qui ne dit pas son nom et -qu'on n'a pas revu, a un beau jour croisé la fille Jeanne A...
Cette dernière ne&c donna pas à lui^ il faut le reconnaître, comme la dernière rosière du quartier, et des relations intermittentes se nouèrent entre le jeune subordonné du général Boulanger et la jeune habitante de Ja rue de la Tour, cpi'pn pourrait, entre parenthèse, appeler la Tour prends garde, ainsi qu'il va être justifié d'après le témoignage d'un agent appelé à l'audience :
« Dans la nuit du 23 au 26 février, mon camarade et moi, nous avons vu passer un monsieur ae vingt-cinq à vingt-six ans, en habit, gilet en cœur, cravate blanche et paraissant revenir de soirée ; nous étfons en observation au Trocadéro, il nous a demandé la rue de la Tour, à Passy, et nous la lai ■avons indiquée. Une demi-heure après, il revenait à nous, tout bonleveisé, les vêtements déchirés et il nous racontwl
Le souteneur pédéraste est l'homme à tout faire de la prostituée, il sait lui rendre service jusque dans les soins les plus intimes du ménage. Laver Ja vaisselle, nettoyer les meubles, cirer les chaussures, tapisser lui semble naturel, et plus il est adroit, mieux sa maîtresse le ré-> compense.
Il manque rarement d'argent, ce qui lui permet de se réunir entre intimes et de préparer un bon chantage.
Particularité curieuse, qu'on ne rencontre que chez le souteneur pédéraste : contrairement aux habitudes de ses pareils non sodamites, il ne frappe jamais la fille avec laquelle il est associé, et il sait la défendre.
qu'étant chez une demoiselle qui habite dans la rue de la Tour, il avait été tout à coup assailli par un individu, sorti d'un placard, et vêtu seulement de sa chemise ; que cet individu et la demoiselle étaient tombés sur lui, pour l'obliger à donner de l'argent, et qu'enfin il était parvenu à leur échapper. »
Le jeune employé du ministère ne comparaît pas comme témoin. Force est donc de se passer de sa déposition à l'audience et de se contenter de celle des agents, ainsi que des explications de Jeanne A... et Jules A... prévenus de tentatives de vol avec violences.
C'ept la demoiselle qui commence :
— Je connaissais ce monsieur, dit-elle, pour venir me voir auelquefois, mais cette nuit-là je ne l'attendais pas et nous dormions, Jules et moi, quand il a frappé.
M. le président. — Il résulte, au contraire, de sa déclaration que, la veille, il vous avait annoncé sa visite ; c'était donc un guet-apens que vous lui tendiez en faisant venir votre coprévenu.
La prévenue. — Mais non, monsieur, puisque Jules dormait et que c'est en entendant frapper qu'il a passé dans mon cabmet de toilette.
M. le président. — Oui, attendant votre appel pour tomber sur le visiteur.
La prévenue. — Pas du tout ; la preuve c'est que, si ce
— Bras-de -Saindoux, remarqua le Préfet, forait exception.
— Aussi c'est par ironie que ses camarades le désignent de cette façon.
Voici le souteneur pédéraste :
— Comment vous appelez-vous ?
— Capsule (Etienne).
— Votre profession ?
— Comptable.
— Dans quelle maison?
— Rue Saint-Georges, chez M""* veuve Du Chalet.
— Pourquoi mentez-vous? Cette veuve n'a jamais eu de mari et n'est' autre que la fille de débauche Julia Roulette.
— Je ne la connais que sous le nom Du Chalet et je la croyais mariée.
— Vous vivez avec elle?
luousieur lu'avail fait le petit cadeau convenu, tout ça ne serait pas arrivé. Mais, quand il a été pour s'en aller et que je lui ai fait ma réclamation, il m'a repondu qu'il avait mis ça dans ma boîte à parfumerie et, comme ça n'était pas vrai, j'ai couru après lui : je l'ai suivi dans l'escalier en tenant les pans de son pardessus : alors il m'a repoussée et m*a donné une bourrade pour me faire lâcher; cest donc là que j'ai appelé Jules.
L'aimable Jules, puisque Jules il y a, quand Alphonse était si indiqué, balbutie une explication sous-marine. À l'entendre, il a voulu protéger une femme indignement molestée. Du reste, il n'a fait, dit-il, que pousser dehors par le bras ce jeune employé du ministère en lui lançant cette apostrophe indignée :
— Eh, va donc, sans le sou. Et ça a une cravate blanche et un habit noir.
Le tribunal a condamné le protecteur à deux mois de prison, et sa protégée à deux mois de la même peine, pour ne pas faire de jaloux, bien que la jalousie ne doive pas être chez Jules le défaut prédominant.
— Oh! non. J'ai ma chambre, et comme ma maîtresse est peu lettrée, je lui donne des conseils, je dépouille le courrier et je réponds aux lettres, en mettant les points sur les i par d'excellentes et pratiques citations.
— Vous êtes un érudit?
— En matière de prostitution. Je débats aussi les conditions de prix. Je me procure des renseignements sur la valeur, l'importance des clients, j'assigne les rendez-vous, en ayant le soin d'éviter les fâcheuses rencontres. Je la mets encore au courant de son Doit et Avoir, Je lui désigne enfin le montant des acomptes à donner aux fournisseurs, et au besoin je les flanque à la porte s'ils se montrent par trop exigeants.
— Tirez-vous aussi les cartes?
— Madame n'est pas superstitieuse, elle ne chôme jamais, et jusqu'ici ses placements et ses déplacements ont été heureux.
— Quel intérêt aviez-vous à égarer la Justice en déclarant exact ce qui a été reconnu faux ?
— Sauver Ledoux.
— Votre ami intime, qui dans les soirées d'orgies chez Julia Roulette remplit les rôles passifs.
Vous pouvez vous retirer.
Ce Ledoux, dit Peau-de-Satin, appartient à ces bandes arrêtées récemment dans le bois de Boulogne et de Vincennes. Vous allez voir en tas cette catégorie d'êtres malfaisants.
Nous quittâmes la chambre d'instruction pour nous rendre au rond-point où nous
vîmes le directeur, attentif et debout au centre de la rotonde vitrée. Il nous laissa passer et le Préfet donna Tordre au gardien de la sixième division d'ouvrir la cellule double où volontairement j'avais fait mettre Tex-fonctionnaire, le Roucain,Bras-de-Saindoux,Gros-Zéphir,Ro8éet Capsule. Les extrêmes se touchaient. L'ex-Préfet était vôtu à la dernière mode, avec son cha^ peau à claque, des bottines vernies et les mains gantées. Le Roucain, Rosé et Capsule possé^ daient la tenue des souteneurs bourgeois. Brasde-Saindoux, en mari complaisant et rentier, se prélassait dans la robe de chambre et les pantoufles sollicitées par son collaborateur Gro«- Zéphir.Ce dernier étalait ses grossières amorces, seul il était vêtu comme ces types vulgaires, convenus, sous lesquels nos dessinateurs ont pris l'habitude de les représenter.
Les mauvaises mœurs d'en haut s'étant démocratisées, les souteneurs ont suivi le progrès. Ils ont supprimé de leurs tempes les accroche-cœurs, rejeté les longues blouses bleues, les foulards aux couleurs voyantes, et les casquettes de soie traditionnelles, élevées, bouffies, dites « à trois ponts », sorte d'uniforme qui, dans les quartiers excentriques, servait d'enseigne et de ralliement. Ils portent comme vous le voyez aujourd'hui la jaquette, le veston, le pardessus, la cravate noire et le petit chapeau rond; leur tenue, à part celle de Gros-Zéphir, est presque irréprochable.
Sous n'importe quel costume, le souteneur sera toujours le même, qu'il soit aimé par la
femme ou qu'elle en ait peiir, qu'il la caresse ou la maltraite pour lui extorquer de l'argent, la fille de débauche placée sous sa domination est exploitée, et ce qu'elle gagne honteusement, ohaq^ue jour, est dévoré paF son parasite tour à tojur aimable et cruel.
L'espèce est multiple et ses procédés varient suivant l'éducation et la catégorie des prostituées auxquelles ils s'adressent.
Yices élégants; •
Vices bourgeois ;
Vices crapuleux ;
Voilà le tableau représentant ces six souteneurs. Ils peuvent s'accommoder à toutes les sauces et par cela même se tendre la main en se traitant de confrère.
Vous comprenez maintenant pourquoi je les ai réuinis ?
— Triste spectacle, répondit le Préfet.
— Mais composé d'aoteurs encore moins écœurants que ceux aux mœurs inavouables gardés à vue dans la cellule double, voisine de celle-ci.
Le rapport que vous m'avez demandé sur les formes que revêt de nos jours le monde de la prostitution (1) ne détaille que la débauche fémi'aine. Volontairement j'ai jeté un voile sur la débauche masculine, partie intégrante de la première et je vous ai dit au sujet des antiphysiquies : « Les bois de Boulogne et de Vincennes,
(1) Gibier de Saint-Lazare^
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156 LA POLICE PARISIEIfNE
leurs principaux lieux de rendez-vous, sont à peu près propres ; on vient d'y détruire deux nids de pédérastes ; vous verrez les oiseaux en cage, au repos, à Mazas. » Les voici. Permettez-moi de vous présenter cet horrible bouquet de fleurs. . . vénéneuses, formé de Bec-de-Gaz, la Turquie, la petite Anglaise, la grosse Allemande, Tire-Bijoux et la Vrille. Ce sont les chefs qui avaient pour affiliés la Pépette, Peaude-Satin,la Truqueuse, T Araignée, ainsi appelée à cause de la longueur de ses pieds et de ses mains; enfin la Chatte, dont vous voyez, même ici les manières câlines. L'énumération de pareils sobriquets indique les agissements des individus qui les portent, et tous les pareils de ces êtres immondes circulent le soir au centre de Paris et le jour sur nos promenades publiques. Leurs allures efféminées les font facilement reconnaître, car ils imitent la marche des filles soumises. Leurs effets sont taillés de façon à mouler leurs formes, leur cou est découvert, leurs yeux sont agrandis par un coup de crayon, et leur figure, couverte de poudre de riz, attire Tattention des promeneurs et la risée des femmes de débauche.
Presque tous imberbes ou fraîchement rasés, ne fument jamais et se promènent par couple en riant très fort comme des prostituées.
Jusqu'alors nos législateurs n'ont voulu prévoir ni l'inceste, ni la pédérastie, lesquels, en effet, dépassent les limites du sens commun ^t de la nature humaine. La justice ne peut donc poursuivre les sodomites qu'en vertu de
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l'article 330 du Code pénal (1) et la police restait sans force contre ces infectes créatures. La condamnation de Tune d'elles, surnommée la « Saqui », permet maintenant de sévir contre les plus éhontées. Le misérable s'approchait assez près des hommes pour les coudoyer et se frotter contre eux. Mis à la disposition du Parquet, les juges correctionnels le rendirent à la liberté. Mais le Procureur de la République interjeta appel en le motivant ainsi : « Il est positif que le nommé Alfred, dit la Saqui, raccrochait les hommes avec la persistance et les allures d'une fille prostituée ; qu'en faisant étalage de sa corruption, il provoquait ouvertement à l'oubli des principes et du but de la na^ ture.
Le pédéraste, cette fois, fut condamné, le 21 novembre 1872, à deux années de prison et 200 francs d'amende.
Cette nouvelle jurisprudence frappe donc les hommes adonnés à la sodomie, qui, publiquement, font concurrence aux femmes galantes.
C'est parmi les pédérastes que sortent les plus habiles et les plus audacieux criminels. Ils pratiquent indistinctement l'abus de confiance, l'escroquerie, le vol, l'assassinat; mais le chantage est leur arme de prédilection; elle leur assure l'impunité, par la faute même des vic-
(1) Toute personne qui aura commis un outrage public à la pudeur sera punie d'un emprisonnement de trois mois à deux ans et d nue amende de seize h deux cents francs.
i58 LA POLICE PARISIEXXS
timeâ, qui, loin de se plaindre, paralysent, au contraire, les efforts de Tauloritë.
Bee-de Gaz est passé maître dans Part du chantage. 11 exploite surtout les passants inoffensifs qui s'arrêtent dans les urinoirs. Il organise, dresse des plans, place ses associés et fait sa spécialité d'éteindre les lumières aux endroits où il opère. De là est sorti le sobriquet de Bec-de-Gaz.
Son petit Jésus (1), reconnu malade, est à rittfirmerie de la Santé. Tous deux ont tiré profit de l'imprudence commise par un père de famille qui a lié conversation avec ledit Jésus dans les latrines des Halles.
A l'entrée des cabinets, voyant debout un jeune homme à la mise convenable, porteur d'un mouchoir blanc placé dans la poche de devant de sa jaquette, il lui fit remarqiaier combien sa tenue contrastait avec ce milieu malpropre. La réponse affirmative fut pi*ononcée d'un ton gracieux. A sa sortie, le petit drèle l'interpella d'une tout autre manière, et, se tournant vers Bec-de-Gaz, à l'affût du vilain cou^ qu'ils avaient préparé, il lui dit :
— Croyez- vous, monsieur, que ce c , me
propose de m'entretenir.
— Je le connais, répondit le complice, je suis inspecteur des mœurs , on le surveille depuis longtemps, et nous allons le conduii^ au commissariat de police.
Surpris, ému, l'homme incriminé resta muet.
'1) Jeune et joli garçon dressé au vol et à la débauche.
— Vous êtes marié, père de famille? lui dit brutalement le faux agent.
Et, comme le malheureux fit un mouvement de tête confirmant la question, il ajouta :
— Croyez à mon expérience , arrangez la chose chez le commissaire. Avec cent francs, vous en serez quitte et vous n'aurez qu'un dossier à la Préfecture de police.
— En vous remettant cette somme, me laisseriez-vous libre ? demanda la victime.
— Cela regarde le plaignant; je vais le consulter.
Après quelques minutes d'entretien, Bec-de- Gaz et son complice exigèrent deux cents francs, et l'exploité conduisit ses exploiteurs à une grande librairie, où son frère était caissier. Celui-ci remit aux deux misérables le prix convenu.
Je connaissais le caissier, il m'adressa son parent, qui me raconta la scène. Je lui fis remarquer combien il avait été naïf. Il me répondit par ces paroles, hélas ! trop réelles :
— En voulant les poursuivre, leurs défen* sours auraient fait ressortir que j'avais le pre* mier engagé la conversation avec le plus jeune des inculpés, dans un endroit où, d'ordinaire, il n'existe pas de causeries entre inconnus.
Cette leçon m'a suffisamment enseigné qu'il faut, à tout prix, éviter la calomnie, surtout en matière de mœurs ; elle blesse la réputation et atteint souvent l'honneur. On aurait condamné ces deux maîtres chanteurs, mais je serais resté flétri. Ma femme est malade, ma tille va bientôt
me rendre grand-père, mon fils est. soldat ; me voyez-vous mêlé à un procès prenant sa source dans des water-closets ! J'en rougis de honte, rien qu'en y pensant.
— Vous offrez un encouragement, lui dis-je, à d'affreux vauriens qui, sûrs de l'impunité, recommenceront avec d'autres leur infâme commerce.
— L'honnête homme ne consentira jamais à salir son nom près du leur si horriblement maculé.
— Puisque vous avez acquis à vos dépens un peu d'expérience, répétez à votre fils, à vos amis ce que je propage le plus possible dans l'intérêt des nombreuses personnes incapables de commettre une mauvaise action et qui, ne connaissant rien de la vie, touchent le mal sans l'apercevoir.
Chez les pédérastes, le mouchoir joue le rôle principal. C'est leur signe caractéristique, et tout de suite ils se reconnaissent ; sur le devant des effets il indique les actifs ; et lorsqu'il ressort des poches placées derrière le vêtement, il désigne les passifs. Il y a donc lieu de se méfier des jeunes gens qui mettent leur mouchoir trop en évidence, tant pis pour les amateurs de cette mode.
Pendant la nuit, il est aussi dangereux de fréquenter les endroits sombres et déserts que de s'arrêter à certains buen retira établis aux Champs-Elysées, à l'Esplanade des Invalides, au boulevard Bourdon et derrière les églises. Même pour satisfaire un pressant besoin, ne
MES LUNDIS EN PRISON 16t
pénétrez pas dans les cabinets d'aisances des berges de la Seine, et si, aux cloisons des vespasiennes et des water-closets, vous apercevez des trous, disparaissez au plus vite, n'attendez pas qu'un de vos voisins de cellule vous passe, par ces étroites et rondes ouvertures, sa singulière carte d'invitation. Enfin pour éviter les vis-à-vis désagréables, les mauvaises rencontres, l'approche des sodomites et la visite des pickpockets, attendez, dans les urinoirs municipaux, la vacance des premières cases placées près des entrées.
— Je constate avec regret, dit le Préfet, que Bec-de-Gaz et ses congénères ont à peine vingt ans.
— Et tous sont instruits. L'un d'eux est licencié en droit et surnommé parles pédérastes de profession : « Cordonnier de campagne », parce qu'il travaille pom' hommes et pour femmes. Avec sa voix douce, ses manières polies, il s'introduisit, en prenant le titre de vicomte, dans un ménage de rentiers avec l'intention d'y préparer un vol. Devenu l'amant de la femme et la maîtresse du mari, il put facilement indiquer à ses complices les moyens d'enlever les valeurs du coffre-fort. A la suite d'une fausse manœuvre, les malfaiteurs furent surpris et l'indicateur arrêté. On voulut le fouiller, il résista ; les agents le déshabillèrent et l'on trouva sur lui des lettres de la femme et du mari, ne laissant aucun doute sur la nature de ses relations avec eux. En les conservant^ il se ménageait un futur chantage.
1&2 LA POLICE PABISIENNK
Délail comique, son pied droit avait une chaussette et le gmiche un bas, <5haussette et bas en soie couleur chair marqués aux initiales des époux rentiers. L'inspecteur principal Monsin, qui assistait à l'opération, se leva et, de sa large main, il appliqua une forte claque au bas des reins du « Cordonûier de campagne » en lui disant: — A qui ai-je Thonneurde parler, au vicomte ou à madame la vicomtesse?
L'inculpé fit la révérence et répondit : — Côté face au vicomte, côté pile à la vicomtesse.
Je fus obligé de représenter certaines parties des vêtements de ce double personnage à leurs propriétaires.
— Tiens, s'écria la femme en fixant son mari : « ta chaussette ! »
— C'était pour faire pendant à ton bas, répondit-il.
— Les pédérastes comme les souteneurs doivent se diviser en plusieurs catégories ? demanda le Préfet.
— On en compte sept, et la plus dangereuse, celle que la police surveille, comprend les malfaiteurs que vous avez devant vous. Dans les autres classes figurent les pédérastes ayant de la fortune et se livrant par passion. Ceux-là deviennent victimes de manœuvres de chantage pratiquées par les sodomites professionnels. Ces derniers savent que les gens aux goûts dépravés ne reculent devant aucun obstacle pour se satisfaire. Il n'est pas rare de rencontrer parmi les riches débauchés, des mem-
bres tes plus iiafliients de Féchelle sociale ; et récemment un financi-er de haut vol a laissé des papiers intimes au domicile d'un bijou (1) qu'il •est obligé d'entretenir.
Un autre bijou surnommé <( la Folle » a longtemps exploité cet ancien ministre qui avait eu l'imprudence de le recevoir trop passivement. Les sodomites en belle situation ont des appartements luxueux, où ils se livrent à toutes sortes d'orgies, et dans ces débauches-là, le vice de l'homme dépasse de beaucoup celui de la femme. Quelques-uns forment une société •distincte, se marient entr'eux pour six mois, un an, et malheur à celui qui voudrait s'emparer de la maîtresse de l'autre ; tôt ou tard il devient la victime d'un vol ou d'un guet-apens dont il n'osera jamais se plaindre à la justice. Ces débauchés sont généralement lâches, affaiblis et peu susceptibles d'actes énergiques, ce qui atténue^ dans une certaine mesure, leurs moyens de nuire.
Il n'en est pas de même des pédérastes qui n'ont d'autres ressources pour vivre que le tra* fie de leur vice honteux ; tout leur est bon, le banquier, l'écrivain, l'artiste, le soldat, pourvu que leur victime ait de l'argent et occupe une position l'empêchant de se plaindre. Ces pédérastes se divisent en « petits ménages » et les horribles couples s'entendent, forment des bandes et opèrent dans un rayon déterminé ; ils
(1) Jeane homme débauché tenant la place entre le petit Jé»as et le maître chanteur.
164 LA POLICE PABISIENNE
organisent une police de renseignements et dès qu'ils ont réussi à trouver, l'homme à passions ayant de la fortune, on peut dire qu'il est complètement perdu et que son existence même ne tient jo/w5 qu'à un fiL Celui qui s'est laissé prendre ne tarde pas à voir disparaître de son domicile ce qui peut s'emporter'facilement : bijoux, argenterie, effets, linge, sont distribués aux complices du favori.
Lorsque les fonds commencent à manquer, les lettres anonymes sont lancées contre lui, et le chantage commence.
J'ai plusieurs fois mis à la disposition du Parquet des individus ayant poussé l'audace jusqu'à prendre la qualité de commissaire de police. Ceints de Técharpe tricolore, ils avaient osé venir au domicile des sodomites, les avaient menacés d'arrestation pour avoir entretenu des rapports contre nature avec un de leurs compli* ces, et avaient obtenu ainsi d'assezfortes sommes.
Du chantage au crime, il n'y a qu'un pas, d'autant plus que le véritable sodomîte est toujours dissimulé. Il étudie à l'avance le caractère, les habitudes et les relations de celui qu'il veut frapper. On a vu des pédérastes vivre pendant des années avec la même personne, être entretenus par elle et ne pas se départir une minute de la plus stricte réserve, au point qu'on ne pouvait établir à leur charge le moindre acte délictueux.
Puis, un jour, la famille apprend la disparition, la ruine ou la mort d'un de ses membres. L'enquête ordonnée établit alors que le coupa-
ble n'était autre que le pédéraste ayant vécu dans rintimité de la victime.
Tout sodomite est intelligent, mais son esprit se porte au mal. A son actif on ne trouve aucune bonne action.
— On peut, dit le Préfet, remettre dans leur cellule ces gens-là, qui, tout en ne procréant pas, ont une tendance à se multiplier. Le vice se popularise, la lèpre s'étend, il y a lieu de prendre de vigoureuses mesures pour en arrêter les progrès.
Dès que la cellule double fut vidée, je dis au Préfet : — A côté de ces vulgaires sodomites^ et en dehors de ceux qu'ils exploitent, existent des associations de dépravés. Ces individus curieux à connaître, sur lesquels on ne fournit que de favorables renseignements, sont enclins à la débauche la plus honteuse. Connus sous la désignation : d' hommes-modistes ^ ils se recrutent dans le haut commerce spécial à tout ce qui a rapport à l'arsenal de la coquetterie féminine : robes, lingerie, coiffure, chignons, tresses, fleurs, plumes, rubans. Il n'y a pas de femmes capables de leur faire concurrence ou de lutter avec eux pour donner Je cachet et l'élégance aux variétés de garnitures de tête que les mon-^ daines et les demi-mondaines recherchent tant à Paris. Quelques-uns ont acquis une véritable renommée ; ils se considèrent comme des artistes dans leurs magasins et ateliers, installés avec luxe, où les parfums dominent; sans être galants avec les dames ils conservent une attitude réservée qui prédispose en leur faveur.
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Les mains ordinairement belles, soignées, mettent tant de légèreté à essayer les modèles sur la tête des coquettes clientes, que celles-ci, enthousiasmées, leur font tout de suite une notoriété d'adresse et de haut chic incomparable. Leur situation est d'autant plus enviée dans le commerce que la vie privée paraît régulière.
Toutes leurs précautions sont prises pour ne pas laisser deviner leurs mœurs.
Les hommes-modistes échappent aux surveillances ; ils se réunissent trois ou quatre et dans leur appartement ou au domicile des fournisseurs célibataires partageant leurs goûts antiphysiques.
Une enquête, faite récemment, a confirmé cette règle adoptée par eux.
Pour le commerce, comme pour la débauche, ils s'entendent à merveille ; ne sont-ils pas unis d'une manière étroite par l'intérêt et par le vice?
Contrairement aux habitudes des autres pédérastes, ils ne se trahissent jamais. Expérimentés dans Fart de feindre, tous sontinstraits, distingués, et leur importance commerciale, leur manière de vivre empêchent qu'on remarque les rendez-vous nocturnes.
Il est donc matériellement impossible aux personnes honnêtes de s'imaginer qu'elles se trouvent en présence de pédérastes. Il faut à la police des circonstances exceptionnelles pour les démasquer, et si elle arrive à constater des excitations démineurs à la débauche, elle doit compter avec les hautes protections que les
coupables ont su se créer parmi leurs clientes, qui n'admettent jamais que ces hommes, les habillant, les coiffant mieux que des couturières et des modistes, soient les pires ennemis du sexe féminin.
— Ce matin, dit le Préfet, j'ai entendu, chez le Ministre, un bijoutier de la rue de la Paix se plaindre d'actes contraires aux mœurs, dont il aurait été témoin dans divers bains de vapeur. Ces établissements, comme tous ceux qui sont publics et payants, sont Tobjet de votre surveillance ?
— Les coupables sont difficiles à prendre, et pour vous en expliquer la raison, permettezmoi d'entrer dans quelques détails.
Au bord de la mer, les bains mixtes permettent aux amateurs de détailler à loisir les charmes physiques des filles galantes, et Pair salin, les senteurs du varech ont sur certains tempéraments une influence directe qui... porte au mariage.
Les pédérastes fréquentent peu les plages adoptées, à la mode, où régnent les jolies femmes ; ils préfèrent les bains de vapeur ; là, les hommes se promènent dans une nudité complète, et le petit tablier réglementaire a même le don de les gêner.
Heureusement que les établissements de cette nature ne sont pas tous le théâtre de scènes ordurîères. Les propriétaires soucieux de la bonne tenue de leurs maisons, choisissent des employés à Tabri de reproches ; mais lorsque les garçons de bains pratiquent et favo-
mmm^m
risent la débauche, c'est par séries que de actes ignobles se commettent dans les salle affectées aux douches et aux fumigations. L'épaisse vapeur remplace Pair salin, et les plantes aromatiques l'odeur du varech. La situation est particulièrenient délicate pour les agents -chargés des surveillances; mêlés aux baigneurs, ils deviennent Tobj^et de provocations, et si les flagrants délits d'outrage à la pudeur ne manquent pas autour d'eux, quelle valeur pourrait avoir en justice leur constatation officielle en costume de bain ?
A la police correctionnelle, les avocats auraient le beau rôle en faisant, sans grands efforts d'imagination, de l'esprit à la vapeur sur le nouveau costume des défenseurs de la morale outragée, et le sourire des juges sauverait leurs clients. On se borne à suivre les débauchés ayant la plupart d'importantes maisons commerciales et industrielles.
En dehors des gens qui se rendent aux bains de vapeur pour satisfaire leurs passions, il y a la clientèle courante que l'hygiène amène seule et où figurent des individus connus sous le nom de « curieux ». Ils n'aiment pas les femmes, n'ont aucun goût pour les plaisirs contre nature, et cependant ils séjournent des journées entières dans ces établissements ; ils mangent, boivent, fument, circulent dans les salles et semblent heureux d'entendre des paroles obscènes, de coudoyer les sodomites et d'assister à leurs actes répugnants. C'est là une curiosité maladive, assez
commune, qui charme leurs oreilles et satisfait leur vue.
Parmi les établissements de bains plus modestes, beaucoup laissent encore à désirer.
La séparation sévère des sexes n'empêche pas deux hommes ou deux femmes, à n'importe quel âge, de se baigner dans le même cabinet. Lesbos et Sodome s'y donnent rendez-vous.
Le dernier procès retentissant remonte au 17 juin 1876; il Concerne Tune des maisons de bains du IX® arrondissement ; six personnes ont été poursuivies et condamnées pour excitation habituelle de mineurs à la débauche :
le propriétaire à deux ans de prison, les garçons de bains à six mois, et les amateurs des deux sexes, à trois mois.
On m'a signalé récemment une maison du nouveau Paris qui possède des salles pourvues de baignoires réservées aux dames aimant la compagnie. Les cloisons séparatives , au lieu d'être en briques, sont garnies de « trous révélateurs » habilement dissimulés. Les cabinets contigus à ces salles sont loués à la semaine ou au mois à des amateurs qui plongent des regards indiscrets sur les baigneuses.
Vous recevrez demain le rapport contenant les noms de ces débauchés. Il y a notamment deux anciens officiers ministériels et un juge de paix.
— Parmi les exhibitionnistes, trouvez-vous des gens adonnés à la sodomie? demanda le Préfet.
— Quelques-uns , mais nous les classons
dans la catégorie des aberrés passionnels. L'arrestation d'un petit nombre de détenus en ce moment à Mazas n'a pas eu lieu sans difticulté.
Un conseiller d'Etat a signalé des actes obscènes se renouvelant à l'entrée du bois de Boulogne, pr6s la porte de la Muette, au point de rendre la situation intolérable pour des dames et des fillettes. Les bonnes qui menaient les enfants à la promenade ont été accostées et suivies par des hommes exhibant leur nudité avec des gestes honteux.
Un -député, domicilié à Neuilly, s'est plaint aussi du peu de sécurité qui existe la nuit, et même le jour, au bois de Boulogne. Des gens sans aveu se placent à dessein devant les fenêtres d'une institution de jeunes filles, et accomplissent de façon à être vus des attentats à la pudeur.
Voici la dernière lettre qui m'a été transmise ace sujet :
« Un acte scandaleux se pas^e depuis six mois au bois de Boulogne. Il s'agit d'un jeune homme porteur de ce costume : pantalon gris clair, jaquette courte en drap bleu et chapeau rond en feutrf!. Sans barhe, il a le« cheveux longs et frisés. Le misérable se livre à l'approche des femmes aux gestes et aux choses les plus révoltantes; il affecte de porter un journal déplié et lorsqu'il le juge à propos écartant ce journal, s'expose devant les promeneuses. Hier il s'est assis, sur un banc, où trois élèves se reposaient et il a levé son journal. Aux cris poussés par les pensionnaires il
s'est sauvé. Jusqu'à nouvel ordre, j'ai interdit à mes jeunes filles l'entrée du bois.
» Certaine que ma plainte ne restera pas sans effet, je vous prie de me prévenir quand cet individu sera mis hors d'état de nuire ».
Vo6 archives, monsieur le Préfet, sont remplies de déclarations de cette nature, et pour clore cette triste série je place sous vos yeux cette autre lettre venant d'une mère de famille :
(( Je vous informe d'un fait qui s'est passé il y a huit jours au bois de Boulogne; il se renouvelle souvent et les plaintes seraient nom-^ breuses d'après le dire des gardes.
» Habitant Passy, je viens chaque jour promener mes enfants au bois. J'étais assise non loin d'un fourré, sur la pelouse faisant face aux tribunes du champ de courses, lorsque mes filles me pré vinrent, qu'un homme ne cessait de les suivre. J'observai le fourré et je vis l'individu qui guettait mes enfants. Je m'avançai vers lui, mais au lieu de se retirer il se livra à des obscénités que je ne puis décrire.
» L'ignoble personnage parait avoir de vingtcinq à trente ans ; et ses cheveux, sous un chapeau bas, sont longs et frisés. Il porte une jaquette courte et un pantalon gris clair. »
L'individu et ses pareils sont arrêtés, et pour les saisir en flagrant délit j'ai dû monter un-e équipe de vélocipédistes.
Vous connaissez l'immense étendue de la pelouse de la Muette, avec son magnifique tapis de verdure permettant aux bonnes, aux nourrices de faire jouer et prendre l'air aux enfants ;
172 LA POLICE PARISIENNK
eh bien! cet emplacement superbe est celu choisi par les exhibitionnistes.
Ces êtres infects savent que la grande dis tance séparant les routes de Tendroit où ils se montrent les met à Fabri de poursuites, et ceci explique pourquoi il arrivait autant de plaintes auxquelles il était impossible de donner satisfaction. En effet, tous se connaissent, et si un étranger s'approche, ils circulent et se tiennent sur leurs gardes ; mais ils ne se sont pas méfiés des agents montés sur des vélocipèdes, qui ont pu ainsi s'approcher d'eux, les saisir et les remettre entre les mains de leurs collègues.
Avant d'étaler sa pourriture au soleil, l'homme aux cheveux longs, frisés, était un type parmi les pédérastes à passions. On suppose que sa cervelle est dérangée et des personnes influentes cherchent à en faire un cas pathologique. Son juge l'a soumis à un examen médical et on le croit jusqu'ici responsable de ses actes. Il appartient à une famille riche et honorable de province, qui n'a rien négligé pour lui inculquer les meilleurs principes. Objet des vues ambitieuses de son père, il commença ses études au lycée de sa ville natale, et à leur achèvement il fut envoyé dans diverses contrées de l'Europe. Son intelligence, sa facilité à retenir ce qu'il apprenait, flattant la vanité paternelle, firent oublier son caractère tantôt rêveur, tantôt emporté. Il possédait une de ces natures qui passent indifféremment, et avec une extrême rapidité, du bien au mal. Ayant visité en détail l'Italie et l'Orient, il rapporta de ces deux pays
les goûts de dissipation et de plaisir qui affai- >lirent en lui le sentiment de la vie réelle.
Son père en mourut de chagrin.
Il hérita et vint à Paris pour échapper aux indiscrétions que soulève, dans les villes de province secondaires, une existence licencieuse. Il voulut jouir en repos des plaisirs infâmes qu'il * se promettait, car depuis longtemps il portait dans son sein les germes du fléau qui devait anéantir ses ressources, détruire sa santé, et le livrer enfin à la justice.
A Paris, comme dans les grands centres, la débauche est ingénieuse à trouver des aliments pour les fantaisies les plus folles. En la cultivant, notre pédéraste provincial ne tarda guère à faire partie d'un cercle, dont les membres appartenant aux différentes classes de la société, se pliaient à la dégradante égalité du vice. Ces gens forment des réunions à part, et le local loué à cet efl'et ne s'entr'ouvre qu'aux affiliés munis du mot de passe. Des adolescents que Tappât du gain, l'aversion du travail, a menés dans ces cavernes, y sont entretenus avec un certain luxe jusqu'au moment où une rumeiu* inquiétante donne l'éveil à la bande.
L'enquête exigée par le Procureur de la République sur le compte de ce détenu reconnaît sa probité rigoureuse. « Il rougirait, mentionne le rapport, de commettre la moindre indélicatesse d'argent. Serviable, causeur élégant, il avoue sans honte les pernicieuses habitudes contractées dans ses voyages d'Italie et d'Orient. »
et
174 LA POLICE PARISIENICB
— Conduisez-nous à sa cellule, dit le Préfet au sous-brigadier des surveillants.
Ce fonctionnaire nous fit monter au {dernier étage de la deuxième division et ouvrit la porte quatre-vingt-onze.
L'homme aux cheveux longs frisés, au pantalon gris clair, la terreur des jeunes filles au bois de Boulogne, oii il circulait tenant à la main un journal déplié, se leva à notre entrée, inclina la tête et attendit.
Dans sa figure pâle, ridée, anémiée, sans barbe, le regard seul possède une ardente vivacité. Ses mouvements sont efféminés.
Le Préfet déclina sa qualité.
L'inculpé salua de nouveau et répondit à ses questions d'une voix faible, mais soutenue.
— Reconnaissez -vous les actes qui vous sont reprochés ?
— Nier serait mentir et je laisse le mensonge à mes domestiques.
— Les médecms concluent à votre responsabilité.
— Ils font preuve, cette fois, de réelles connaissances. Les juges doivent me frapper powr les délits d'outrage public à la pudeur; mais je leur interdis d'accoler à mon nom des épithètes injurieuses en me reprochant de socratiser ou d'alcibiadiser mes semblaUes.
La pédérastie est aussi vieille que le mosde ; on la trouve au début des sociétés co«fime au déclin de la nôtre.
— Grâce à voms et à vos pareils.
— C'est possible. Je continue : Gomorrhe et
Sodome, aux premières époques de la civilisation, laissèrent des souvenii*s qui nous sont parvenus avec les traditions léguées par le monde romain à sa décadence. Des empereurs affichèrent publiquement leur intimité avec des affranchis qu'ils élevèrent aux plus hauts emplois; Henri III eut ses mignons; le duc d'Orléans, frère de Louis le Grand, conçut une vive passion pour le chevalier de Lorraine et la pédéi*astie n'a jamais été considérée comme un crime. En Orient, elle est acceptée sans murmure ; c'est même la seule prostitution. Citez-moi donc une loi qui la condansme.
L'adultère est prévu, justement réprimé, puisqu'il trouble l'unité de la famille. Mais, lorsqu'il n'y a pas de préjudice, où trouver le délit? les législateurs l'ont compris, en n'atteignant que les individus accomplissant comme nH>i en public des actes lascifs.
Parmi les nombreuses personnes que vous connaissez, les unes ont semé la désunion dans un paisible ménage, et les conséquences en retombent sur d'innocentes victimes, les autres ont ravi l'honneur d'une jeune tille, l'ont enlevée du foyer paternel, compromettant* son avenir pour l'abandonner ensuite. Quelle peine ces gens subissent-ils? Les séducteurs, aux yeux de bien du monde, deviennent des hommes à bonnes fortunes et Ton accorde de l'indulgence pour leurs exploits galants.
Par une étrange contradiction, on vilipende les pédérastes qui ne s'adressent cependant qu'à des êtres tourmentés par des habitudes
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176 LA POLICE PARISIKNNE
sans conséquence et semblables aux leurs. Des individus majeurs aussi dissolus que moi, répondant à mes désirs, où existe la corruption? Il y a, j'en conviens, un préjudice causé àTaccroissement du pays, la nature ayant destiné l'homme et la femme à faire œuvre commune; le motif est sérieux, il a sa force, mais je puis répondre que la société n'a pas le droit de m'imposer cette contrainte. Je suis maître de ma personne et je lui imprime la direction qui convient à mes goûts. Que Ton supprime la liberté individuelle achetée au prix de tant de sang versé, et je me soumets. Si le célibat est un crime de lèsehumanité, il faut obliger les célibataires au mariage. Je me résume par cet axiome de droit : « Ce qui n'est pas défendu est permis. »
— Cet homme, dit le Préfet en se retirant, se défend à Taide de singuliers sophismes; il est regrettable que des passions aussi basses, aussi réprouvées, trouvent de tels arguments pour les justifier.
— Ces honteuses passions, répondis-je, en raison même de leur infamie, accaparent les malheureux avec une telle violence que ceux-ci pour les satisfaire ne reculent devant aucun obstacle. Le mal empirant chaque jour, considération, dignité, famille, menace de répression, rien ne comprime plus leur élan, et le raisonnement disparaît. C'est la seule explication que l'on puisse donner à la conduite ignoble, scandaleuse, de certaines personnalités politiques, artistiques et littéraires, qui, ayant longtemps dérobé avec un soin jaloux leurs
ignobles défauts, perdent tout à coup Tinstinct de la vulgaire prudence, en commettant sur la voie publique un délit qui les perd à jamais.
— Peut-être se sentent-ils plus excités en présence du danger couru.
— Dans notre visite au grand bazar, vous avez vu des aberrés passionnels se contentant d'embrasser le cou des femmes ou d'enlever leur mouchoir pour en respirer le parfum ; autour des amoureux de frisettes et de mouchoirs^ s'agitent les peloteurs, les frotteurs, les coupeurs de robes, de chevelures, et tous sont satisfaits, au milieu de ce mouvement onduleux de la foule qu'ils recherchent, comme d'autres aussi déséquilibrés préfèrent la solitude publique.
Il y a ici deux hommes jouissant d'une réputation de probité et de moralité des mieux établies, et qui ont néanmoins succombé à des aberrations du sens moral. Le premier, un droguiste de quartier Saint-Merry abandonnait sa caisse à quatre heures et se rendait le jeudi sur la place du Parvis-Notre-Dame, où il déployait un plan de Paris. C'était le signal convenu; bientôt un jeune homipe se dirigeait vers lui et tous les deux pénétraient à l'intérieur des tours. On les signala, mais on ne put d'abord que découvrir leur domicile. Le droguiste avait pour soi-disant guide un garçon boucher employé aux Halles. Afin de les surprendre, les agents, au lieu de souliers, mirent des chaussons et arrivèrent sans bruit sur la plate-forme, où ils trouvèrent les deux êtres accouplés sous l'échauguette.
— « J'aime Tair, Tespace, la lumière, les couchers de soleil, leur dit, eti manière de justiiScation, le marchand de drogues.
— Nous allons, mamtenant, vous offrir la solitude au Dépôt, répondirent les inspecteurs. »
Le second sujet a 40 ans, sa physiononaie est intelligente, sa mise convenable, ses réponses précises. Rien dans son aspect ne trahit le moindre trouble mental. Employé dans une maison financière, sa comptabilité a toujours été irréprochable. 11 n'avait qu'une passion incompréhensible : le dimanche, à Touverture du Jardin des Plantes, il allait rendre visite à un bouc qui se prêtait à ses immondes caresses.
Ces monomanies erotiques se rencontrent souvent, et les irréguliers des sens sont plus nombreux qu'on ne pourrait se l'imaginer.
— A quel nombre estimez-vous à Paris les sodomites de toutes les catégories ?
— Quatre mille, dont les deux tiers sont connus. Depuis 1872, une brigade composée de huit agents des mœurs était chargée de les surveiller; mais j'ai dû dissoudre ce service dirigé par un brigadier qui cherchait à s'imposer. Pour montrer l'importance de sa mission, la nécessité de l'étendre, il s'oubliait jusqu'à commettre des abus. Les véritables pédérastes de profession ne suffisant plus à alimenter ses archives, il formait des dossiers à l'aide de renseignements officieux sur des personnages politiques, objets de rancunes ou
de vengeances particulières. La destruction de ces fiches, de ces dossiers, n'ayant aucun caractère officiel, m'a paru indispensable (surtout avec les changements successifs de fonctionnaires) ; elles auraient pu tomber entre les mains de gens ayant intérêt à les considérer comme sérieuses. Aujourd'hui, le personnel en général participe à la répression des outrages publics à la pudeur, et ce nouveau fonctionnement m'a permis d'entendre des indicateurs, parmi lesquels trônait un comte authentique, rejeté par sa famille, et qui affichait volontiers sa passion pour la sodomie. Je l'ai vu deux fois : vivant et mort. A son domicile, rue de Grenelle, il me reçut dans sa chambre à coucher garnie d'étoffes et de tapisseries noires. Assis sur un épais et large matelas recouvert d'un drap de soie blanche, il eut le cynisme de présenter à son ami, le brigadier, que j'accompagnais, deux individus partageant sa couche et qui n'étaient autres que des porteurs auxpompes funèbres. Mort, il était étendu sur le sol de la salie mortuaire de la Morgue ; la cervelle manquant sous son crâne trisé était restée dans les latrines de la berge du quai Malaquais.
— Quelle horrible mort ! .
— Pas nouvelle, et qui se reproduira.
— L'heure s'avance, et je n'ai pas vu les assassins dont le Directeur m'a parlé.
— Ils sont placés en cellules doubles que le chef gardien va successivement nous ouvrir.
La première cellule renferme un abruti pai'
les alcools qui, au débit de Tassommoir du Temple, à cause de sa pipe disparue, a brisé un litre plein d'absinthe sur la figure de son camarade. Conduit à l'hôpital, le blessé mourut le lendemain. Ce meurtrier à barbe grise, longue, sale, broussailleuse, a pour compagnon de captivité la « Tête-de-Mort », l'un des individus ayant volé et violé la femme malade sur l'avenue de l'Aima. Vous avez déjà vu ce dernier au Dépôt, où il a nié toute participation à ce crime commis avec Taide de deux acolytes.
— N'était-il pas porteur d'un diamant de vitrier ?
— Précisément.
— Je vous attendais, dit l'homme à la Tête de Mort, en m'apercevant.
— Je vous apporte, selon ma promesse, votre photographie.
— Tiens, s'écria- t-il, ma tirelire avec sagarguaine fendue jusqu'aux cliquettes^ mes godets enfoncés et mon blaire miroitant la moucharde (1).
Puis, retournant la photographie, il lut à haute voix : « Pavot (Achille), vingt-deux ans, né à Versailles (Seine-et-Oise), briqueteur, sans domicile. Réformé du service militaire. »
— Ah ! oui, fit-il, à cause de mes maillochons (pieds) tordus. Il reprit : — « Condamné trois fois pour abus de confiance, vols et attaques nocturnes. » C'est en règle, je vais signer
(1) Ma tête avec mu bouche fendue jusqu'aux oreilles, mes yeux enfoncés et mon nez regardant la lune.
l'image et renverrez à Ursule, si vous pouvez la découvrir.
A ce nom, le meurtrier ouvrit de grands yeux.
— Ursule Miroir, votre maîtresse, est à Saint- Lazare, dis-je.
— Mes complices alors sont dans le bal (prison), tant mieux, nous irons tous nous laver les pieds à la Nouvelle (Calédonie) ; en attendant, je fabrique des cocottes en papier pour amuser le petit vieux, mon camarade de cellule, il ressemble à mon grand-père, un gredin, qui m'apprenait le verbe voler. Il n'est pas bavard, le vénérable, et lorsque je lui parle de son accident, il me répond : « Je n'ai pas tué l'autre, c'est Teaude-vie. »
— L'eau-de-vie, répéta le.meurlrier.
— Voyons, grand-papa, reprit Pavot, nous allons donner des noms à nos cocottes; la plus grande s'appellera Ursule.
— Je ne le veux pas, prononça le vieillard d'une voix rauque, et regardant Tête-de-Mort, il ajouta : Misérable !
Pavot se croisa les bras, et sur un ton canaille, s'écria : Pourquoi ça ? vieux mufle.
— Ursule Miroir est ma petite-fille. Et d'un coup de poing, il aplatit toutes les cocottes réunies en tas sur la table.
' Tête-de-Mort, le cynique, fut frappé de stupeur.
Le Préfet donna l'ordre au chef surveillant de séparer, par urgence, ces deux hommes.
Dans la seconde cellule, le Préfet s'étonna
i82 LA POLICE PAR1SIE?ÎNE
que le Directeur eut songé à réunirdeux inculpét^ aussi dissemblables d'allure, de taille, de costume, d'âge et d'éducation.
— Un seul point de contact, le principal, disje, suffi!*a à expliquer cette mesure : le même projet de suicide qu'ils méditent à Tinsu l'unde l'autre. Seuls, ils trouveraient le moyen de Taccomplir, ensemble cette solution leur échappe.
Le premier est un homme de distinction, petit, grisonnant, l'œil teiiie, sobre de gestes et de paroles, d'un esprit net, logique, clairvoyant, qui pèse tout, les actes et leurs conséquences. Décoré de la Légion d*'honneur, il occupait une belle position dans la finance, quand on rarrèta en flagrant délit de faux en écritures. Calculateur infatigable, du matin au soir, il compulse des chiffres, dans l'espérance de leurrer ses juges. A chacun de ses infructueux essais, il entrevoit sa flétrissure en pleine Cour d'assises, et veut la prévenir par la mort. Quoiqu'il ait parfaitement conscience de lui-même, il semble profondément mépriser son compagnon de cellule, un prévenu d'assassinats ! L'homme du monde se plaint de la compagnie du vulgaire assassin.
Assassin ? peut-être ; vulgaire ? non. Dangereux ? point. Inculpé ? soit ; mais coupable avéré comme le faussaire ? pas encore.
C'est un jeune cultivateur dont le visage anguleux ix^flète une passion dominante, dont les jours sont tristes, les nuits fébriles, le cerveau mal équilibré ; qui chercherait non pas une issue à sa position actuelle, mais un apaisement à une jalousie insurmontable. Du motif de sa
ME» LUNIDIS EN PBISOX 183
préventio»^ il paraît naoins s'affliger que de Tabsenee de sa femme. Pour revoir celle-ci, il redit ou rétracte ses aveux selon qu'il croit réussir d'une manière ou de Tautre. Il déroute les* médecins aliénistes par usie eon»tradiction jjeppétuelle de son langage, de ses actes, de son état physique; alternativement sensé et insensé, il échappe à leur analyse,, comme aux investigations des magistrats enquêteurs, et on espère vaincre son système nerveux, grâce au sangfroîd imperturbable de 1 homme qui partage sa captivité.
Si rinstruction dhi faussaire présente un intérêt de second ordre et suit son cours normal, bien différente est celle du paysaJÉi ; on aura statué sttf le sort du premier depuis nombre de jours,, que le criminel séjournera longtemps e«core en prison, en attendemt son renvoi à la Cour d'assises ou sa translation dans un asile d'aKénés.
Malgré ses aveux, Topinion. publique pei^iste à le croire fou; et ne le serait-il pas, qu'elle refuse de lui' accorder assez de raison pour le rendre responsable. Elle pousse plus loin encore un sophisme tendant à s'accréditer, et qm consiste à faire du prévenu un martyr, toutes les fois que sa culpabilité n'est pas établie d'une manière indoniable. Quand seules, les preuves morales de crimes extraordin ailles par leur simpKeité d'exécution existent, l'opinion s'apitoie davantage sur l'inculpé que sur ses victimes ; c'est un innocent, et les actes qu'oîi lui reproche sont accidentels.
i84 LA POLICE PARISIENNE
Les médecins, au contraire, constatent chez le sujet confié à leur examen, qu'après des révoltes le mettant au paroxysme de la furie, survient une grande lucidité, un raisonnement spécieux, justifiant ses actions dans une certaine mesure. Son chagrin est réel et ses remords tyranniques, absolus.
En tous les cas, qu'il soit fou, raisonnable, criminel, innocent, somnambule, halluciné, la cause de ses malheurs est unique. L'amour, ce grand moteur du destin, est incontestablement le plus fort des mobiles : il rapproche les extrêmes avec une incrovable facilité, fait de Thomme un héros ou un criminel, selon les circonstances favorables ou critiques, et loin de le rendre abject, lors même qu'il l'a rendu coupable, l'amour absout l'amoureux inconscient. Celui qui ne s'est pas vu mené à deux doigts de sa perte par une fascination qui dompte la volonté, n'a jamais ressenti ses véritables effets. Par conséquent, il aura moins d'indulgence, ne mesurera pas le droit de sévérité qu'il s'arroge, et s'il veut être impartial, il lui faudra se substituer un instant à ces réprouvés du bonheur, pour qui la vie n'est qu'un long enchaînement de peines.
-r- Vous paraissez porter un vif intérêt à cecriminel ? interrompit le Préfet.
-^ J'en conviens, et je suis indulgent pour les crimes passionnels. Ce paysan, pour moi, est un jouet docile aux exigences de la passion ; elle le torture jusqu'à la folie, jusqu'aux crimes sinon accomplis du moins médités, au point
il s'imagine pouvoir s'en reconnaître Tauur.
L'inculpé d'assassinats, à ce moment, chanila en disant : « J'étouffe , de l'air, de air » !
Le gardien et mon secrétaire le firent sortir .e la cellule et le soutinrent jusqu'aux promeioirs.
Après son départ, le Préfet me pria de conti-
luer l'histoire de ce malheureux.
• — Une honorable jeunesse plaide en sa faveur.
Au village comme au régiment, les souvenirs
aissés par lui sont excellents ; on ne l'accuse
pas, on le plaint. Son arrestation a quelque
chose de dramatique et ses aveux , si on les
admet, font de lui le plus habile des assassins,
le plus infortuné des hommes.
— Je vous écoute.
— Le mariage de Pierre V fut célébré
après trois années d'attente et un nombre incalculable de ruptures, ce qui donna à son caractère une teinte de tristesse et de découragement.
A la mort de son oncle et de sa tante, il devint par droit de succession propriétaire de la ferme de Parjadis, située sur les hauteurs de Petit-Bry. Ces décès successifs avaient frappé cet esprit superstitieux; il .en paraissait inconsolable. Etait-ce remords de l'accomplissement de désirs secrets? désespoir d'y avoir participé? Quoi qu'il en soit, des cauchemars succédant à des yeilles fiévreuses, troublaient ses nuits au point de l'obliger à descendre dans la cour pour re-
186 L.^ POLICE PAKI.'^IENNE
conquérir un peu de calme et laisser reposer sa jeune femme. Celle-ci, inquiète des intention» de son mari qui voulait vendre la ferme ou du moins en détruire l'aspect par des changements coûteux, inutiles, bizarres , le surveilla. Une nuit, cachée derrière des fusains, entourant la margelle d'un puits, elle vit Pierre lancer des gravois au fond de ce puits en prononçant de courtes phrases mêlées àdes soupirs, des plaintes et des menaces. Brusquement elle sortit de sn cachette ; mais son mari se jeta sur elle, et lui serra avec foi?ce les poignets en s'écriant d'une voix décomposée : Tu n'as rien entendu?
— J'ai vu, entendu, compris.
— Malédiction ! Ah^! puisque tu sais tout, au nom de notre amour pai'donnel Ne te ligue pas avec les morts, car j'ensevelirai les secrets que tu viens de me dérober. Personne avant toi ne connaissait l'histoire du coq, celle des petits bâtons, et personne après toi ne les redira. Ton amour m'a perdu et nous allons mourir ensemble.
Pierre souleva sa femme et la suspendit audessus de l'orifice du puits. La malheureuse se cramponnait en désespérée aux montants nécessaires à maintenir la poulie ; elle poussait des cris déchirants. Une lutte terrible s'engagea où elle aurait infailliblement succombé sans la venue de serviteurs qui la délivrèrent.
Le jeune homme, en proie au délire delà persécution avait les yeux hagards et l'effroi du criminel endurci. Il recula jusqu'au mur de\ façade de la ferme, entraînant ceux qui tâchaient
de le retenir. Là, le haut du corps rejeté en arrière, il étendit la main vers le puits en criant : — Voyez ces formes bizarres, c'est la margelle qui moatr? vers le ciel rougi par Tincendie de la ferme. Au feu! au; feu ! sauvez ma tante, sauvez le coq ! Et il tomba inanimé sur le sol.
Le lendemain de cette scène, le fermier était conduit au Dépôt. Sa situation mentale, ses étranges discours, furent signalés au Procureur de la République qui rechercha, aux affaires classées, les procès-verbaux relatifs aux morts violentes de l'oncle et de la tante de l'inculpé. On réunit les pièces au nouveau rapport et, formant du tout un dossier, ce magistrat le remit entre les mains du juge d'instruction qui me chargea de Tenquéte.
— Quel en est le résultat ?
— Quatre années avant le décès de sa tante, Pierre s'était épris de la fille d'un riche cultivateur ; ces deux jeunes gens s'adoraient, mais les parents, comme condition au mariage, imposaient à leur futur gendre, soit une dot, soit la gérance de la ferme des Parjadis.
Orphelin, Pierre fut élevé par son oncle et sa tante, il ne les quitta qu-e pendant son Séjour au régiment. Pour toute fortune, il possédait une excellente réputation de travailleur, d'honnête homme. L'avenir devait le faire héritier de la ferme, mais une question de terrain ayant divisé son oncle et le cultivateur, celui-ci par vengeance, voulut marier sa fille à un négociant en vins de Bercy. Quant aux parents de Pierre, ils s'entendirent pour déshé-
riter leur neveu et parlèrent de mettre leurs biens en viager s'il persistait dans ses projets de mariage.
De part et d'autre on s'aigrit, Famitié fit place à la haine ; seuls les amoureux jurèrent de s'attendre ou de mourir.
Ici commence la partie intéressante de cette enquête.
Chez les vieillards, les habitudes deviennent des manies. La fermière, délaissant son neveu, se prit d'une vive affection pour un coq magnifique auquel elle attribuait de singuliers mérites ; d'après elle son entendement était extraordinaire, aussi, dès l'aurore, servi le premier, avec une ample ration de grains, il recevait les plaintes et les confidences de sa maîtresse.
Un matin, tous les deux disparurent. Des recherches commencèrent et le fermier aperçut au fond du vieux puits une masse noire. Il envoya chercher par la servante son neveu et ses autres serviteurs qui travaillaient aux champs, et à leur arrivée, Pierre, mis au courant de la situation, voulut absolument opérer le sauvetage de sa tante, malgré le mauvais état dans lequel se trouvait le puits avec sa margelle basse, sa potence vacillante et sa poulie usée. Au fonds du puits il constata que sa tante morte tenait encore dans sa main le coq par une aile.
— Sale oiseau! sécria le fermier, c'est lui qui est cause de la mort de ma femme ; il avait l'habitude de grimper sur la margelle, elle aura
voulu le saisir et tous les deux sont tombés au fond du puits.
Il fallut remonter le neveu et la tante ; mais sous la double charge la potence craqua, se brisa, et s'effondra sur le vivant et la morte.
La consternation fut générale. Après le bruit, le silence permit à Pierre de se faire entendre. Il réclama une corde solide pour lattacher le corps de sa tante et s'attacher lui-même. Un travail laborieux, intelligent, s'effectua et Pierre, enfin, apparut couvert de boue et de sang. Il serrait contre sa poitrine le cadavre de la fermière. On l'entoura, on le félicita et le médecin, appelé d'urgence, pansa ses blessures.
Le puits en mauvais état paraissant être la cause de l'accident, le fermier fut vivement blâmé, et comme aucune trace de préméditation criminelle ne put être établie, le Parquet accorda le permis d'inhumer.
La mort fatale de la fermière ne changea en rien l'attitude du fermier pour son neveu. Il devint de plus en plus avare, au point même de renvoyer les domestiques qui ne voulaient pas, à son exemple, augmenter la fosse à puirm. Trois mois après le décès de sa femme, on le trouvait asphyxié dans cette fosse. A midi il avait déjeuné au milieu de ses serviteurs qui, sans exception et, sous le commandement de Pierre, étaient partis ensemble au travail à six kilomètres de la ferme. Lorsque le vieillard succomba il était donc seul, et sa mort, comme
1*^( LA fOLlCE PAiriSlKXNË
celle de sa femme, ne pouvait être ({u'accidentelle.
Le commissaire de police et le médecin examinèrent minutieusement son corps mis à nu et ne remarquèrent ni plaies ni ecchymose par contusion ou compression. Ils en conclurent que la violence était étrangère au décès. La mort avait été rapide, par Tintluence des produits gazeux accumulés dans la fosse. Cette fosse mesurait deux mètres carrés et trois de ses faces étaient fermées par des bûches superposées à hauteur d'homme. Entre ces piles de bois et la fosse, existait un chemin d'une largeur de quarante centimètres permettant de circuler autour. On y pénétrait par une baie pratiquée dans Técurie. Cet étroit chemin, humide, glissant, était jonché de petites branches provenant de margotins rangés sur les piles de bois.
Le cotnmissaire supposa qu« le fermier avait du glisser sur Tune de ces branches.
Quelles étranges destinées avaient eu les deux vieillards, dont Tun était mort par excès d'^amour pour un coq, et l'autre par excès d'amour pour l'argent !
Aucun testament ne fui trouvé ; et Pierre, mis en possession de son patrimoine, se maria. Sans Feffroyable terreur que lui produisit sa femme, en le surprenant sur le fait de troubler Teau du puits, terreur qui semble avoir égaré sa raison, personne n'aurait jamais songé à ces deux morts violentes, dont lui-même témoignait tant de regrets.
— C'est un roman que vous me racontez.
— Roman vécu, dont vous venez de voir le principal personnage.
— Le croyez-vous coupable ?
— Je ne puis encore me prononcer, ie champ des hypothèses étant trop vaste.
Voici cependant mes présomptions sur le décès de sa tante :
Pierre, jaloux des soins consacrés au coq, a pu le jeter dans le puits, et la fermière en voulant le voir, le retirer peut-être, glissa sur la margelle très basse et en mauvais état ; ou bien son neveu opérant un jeu de bascule, a pris sa tante parles pieds et Ta envoyé rejoindre Tanimal.
Sur la mort de son oncle je suppose ceci :
Le jour comme ia nuit, le fermior allait par avarice remplir sa fosse à purin. Pierre a pu en profiter pour semer sur le chemin des petits bouts de bois ronds ou même en enfoncer dans les interstices des bûches entourant la fosse. En réti^cissant le chemin, en rendant son accès difficile, il multipliait les dangers ; mais, je vous le répète, tout cela est hypothétique, et le vieillard est peut-être la victime de ses imprudences.
— Que disent les médecins légistes ?
— Ils concluent à rirresponsabilité.
— Et le juge d'instruction?
— A la culpabilité. Les médecins scjuMent d'accord en ce qui concerne les troubles dn corveau, et sur les causes occasionnelles dr c«;tte déséquilibration du prévenu. Elle reposo, dis^îiitils, sur une succession d'événements brrihles.
malheureux, qui ont produit un choc cérébral, plongeant le sujet parfois dans une agitation violente, souvent dans une sombre et effrayante mélancolie.
Sur la nature du mal, les avis sont partagés: Tun se prononce pour l'encéphalite ; l'autre, plus prudent, réserve son diagnostic. Quant au Juge, malgré le manque de pièces à conviction, il s'étonne qu'on refuse d'accorder du bon sens, delà raison, de la persévérance dans les idées^ à un homme aussi machiavélique, qui a su mettre adroitement en pratique ses sinistres inventions. Le magistrat prétend que ce paysan madré joue la comédie, et qu'il est bien l'auteur des crimes dont il s'accuse. Aucun fait matériel ne les établissant, je crois que Pierre terminera ses jours dans un cabanon d'aliéné.
— Nous avons encore un criminel à visiter ?
dit le Préfet.
— Furet, le « colonel des braconniers » , cet homme âgé de trente ans, de taille moyenne, aux cheveux châtains, opulents, a de^ yeux vifs, de fortes moustaches, une physionomie ouverte, l'air intelligent, il s'exprime avec facilité. Ce braconnier incorrigible, d'une adresse remarquable, ne vivant que du produit illicite de la chasse et de la pêche, était devenu la terreur des gendarmes, des gardes champêtres et forestiers.
Le directeur de Mazas lui a donné pour compagnon de captivité ce coquin fanfaron, prenant la qualité de voleur afin de mieux étaler ses brillantes facultés du mal. C'est lui qui, au
Dépôt, s'est écrié en vous apercevant: le grand meg (maître).
— Il ne me connaissait pas.
— L'intuition le guide.
— Nous allons voir si sa mémoire est fidèle.
Le gardien, sur un signe, ouvrit la porte de
la cellule double.
Les détenus se levèrent.
Le voleur de profession s'empressa de dire à Furet : «Je te présente le terrible (souverain) et le Chef de la sûreté, rengracie ou. gaussille{i). »
— Je reconnais le Préfet de police, répondit doucement le braconnier.
— Où m'avez- vous vu ? demanda celui-ci.
— L'année dernière, en promenade au boisde VîUiers.
— Confié aux soins de votre victime, le garde particulier Bonvin, ancien militaire,, d'une bravoure exceptionnelle. Les luttes entre les braconniers et les gardes ont toujours été vives : mais, depuis quelques années, elles se terminent par de lamentables drames. Racontezmoi votre crime.
J'interrompis le dialogue en demandant au Préfet l'autorisation de faire sortir le compagnon de Furet.
— Très volontiers, répondit le magistrat.
Le surveillant emmena l'inculpé et nous
primes place sur les chaises vides. Furet, debout, commença son récit :
(1) Silence ou moquerie.
— En m'introduisant la nuit, à Taide d'esidit calade dans la chasse affermée que vous co naissez, j'avais capturé li'ois poules-faisanesjn mais mon chien admirablement dressé a, cet fois, manqué de flair, il ne m'a pas averti p des signes muets de la présence de Bonvin. Ëfihe Fapercevant, je me suis sauvé ; c'est alors qu Éor a crié : « Tu es chez moi, ne cours plus, ou m'\ tire ». m
Ce garde fi*anc, honnête, avait l'habitude m d'exécuter sa parole, je fis volte-face et me dirigeant de son côté, je jetai sur le sol, entre nous, les poules-faisanes. Quarante mètres à ce moment nous séparaient, et sur la prairie entre deux grands saules, la scène, que la lune éclairait, s'engagea vive et malheureuse.
— Voyons lui, dis-je, laisse-moi libre.
— Si les gendarmes y consentent.
— Alors, tu vas me livrer à eux.
— Parbleu!
— Avec beaucoup d'orgueil, car tu t'em' pares seul du colonel des braconniers.
— En fait de colonel, je ne connais que ceux de Farmép régulière, les autres sont des brigands.
— Ne répète pas ce mot. Et armant mon fusil, je le braquai sur lui. Ilfitles mêmes mouvements en s'écriant: « Tu vois bien que j'ai raison ».
Les deux coups partirent si bien d'ensemble qu'ils se sont confondus. M'étant baissé, j'esquivai la charge dont les plombs se perdirent dans l'espace. La mienne fit balle et troua la
MES LUNDI» Bl^f PRISON 195
ine de Bonvm, qui tomba foiïdroyé. Je rasai xmm gibier et, par des chemins spéciaux, me dirigeai yev^ Sainïit-Deiiis. En route, je ep/tis mes poules-faisaaie^ à un irecéleur. Le marade sur Itequel je comptai» po^T me eaher étan* malade, j^e fuis obligé de prendre onweile à F hôtel où, sous le iifom dfe Cabane, on n'inscrivit. Bes agents recherchaient un indd- "vidu die même nom, affilié à la bande noire^ N^GK me eoiaduisit à la Sûreté et le brigadier des chassesi ^n m'apércevaaftt, s'écria tout j<iyeuix : « Tiens t le cotonet des braeoîiniers ». J'étais pris. Bonvin prenait trop la défense des^ chasseiEPS; qui taent le gibier pour s'amuser, et pas assez cieUe de eeiaî qrui le tuent pour vivre.
— Les gardes sont vos ennemis naturel»?
— It y a réciprocité.
— Le braconnage s'exerce de diverses manièresy espHquez-les nous?
— Les braconniers n'ont pas tous la même aptiÊude; beaucouip sont des spécialistes. Les uns se livrent à la chasse aux perdreaux, dits trinsmarts; aux peTdrix, dites galines, et aux faisans^ dits cocos. Les autres pratiquent la chasse aux lièvres y dits capucins , et aux lapins de gareiiïiïe, dits mi^hetraques ou godriots.
Les véritables braconniers ont quatre manières différentes de s'emparer habilement des perdreaux et des perdrix, et peuvent dépeupler une chasse en quelques jours.
Voiei leur manière de procéder : dans la première opération, ils se servent d'un traîneeai ou fflet de trente mètres de longueur sur une lar-
geur de quatre -mètres. A chaque exlrémi une perche est placée et maintenue par les bi conniers. Derrière le filet, on a le soin d'att cher de la paille soufrée, préférable à Tordinaii^, parce qu'elle se tient raide ; cette paille, une fois le traîneau mis en marche, rase la terre, son bruit fait lever les perdrix. Le braconnie qui, le premier, les entend voltiger, sonne son camarade en tirant la perche de son côté. A ce signal , tous deux mettent bas le filet pour démailler les oiseaux, leur briser la tête d'un coup de dent et les dissimuler dans un corset de toile placé sous leurs vêtements.
Les braconniers ne vont pas au hasard dans la plaine, ils s'assurent d'abord de la présence du gibier en allant au rappel.
Au crépuscule, la perdrix mâle appelle la femelle, et ce sont ces cris qui révèlent son existence. A la nuit close, on les capture.
La seconde chasse, dite à la « pentière », se pratique à l'aide de plusieurs filets, tendus en l'air, au moyen dé perches fichées au sol. Les braconniers sont au nombre de quatre ou cinq, de façon que les filets puissent avoir une très grande étendue. Ils s'éloignent de cette tente d'un nouveau genre et font le rabat en frappant les mains ou en tapant sur leurs cuisses. Cette chasse n'a lieu qu'au moment de la pleine lune, c'est-à-dire quatre jours avant son plein et quatre jours après, en tout, huit nuits; pendant cette période de temps, on a l'ombre de son corps devant soi, et les oiseaux en l'air l'ont sous eux. En s'élevant de terre, les per-
<irix prennent un vol rapide , long , parce •qu'elles ont peur de leur ombre, et c'est ainsi qu'elles vont s'emmailler aux filets suspendus. Par ce moyen, dans une seule nuit, des braconniers s'emparèrent de quarante-deux perdrix.
Le partage réalisé , ils se séparent et se rendent isolément à la piaule (auberge) pour nettoyer leur chaussure, précaution nécessaire contre les curieux et les gendarmes.
C'est le piauleur ou cabaretier qui les protège en cachant les engins, les fusils, et les habitants des villages, des hameaux les ménagent par crainte. Ils sont avertis de l'arrivée des agents, et l'un d'eux, arrêté, disait à un commissaire de police : « On m'a trompé sur l'endroit où: se trouvaient les gendarmes. »
Il est difficile de prendre les braconniers en flagrant délit de chasse à la pentière, et le meilleur moyen, le moins périlleux, consiste à les arrêter au passage. Il ne faut pas oublier de dire que les agents de la force publique restent quelquefois un an sans connaître leur défilé.
Pour la troisième chasse, celle au hallier, on se sert d'un filet à petites bourses, d'une longueur de dix mètres sur trente centimètres de hauteur. C'est le plus meurtrier des pièges, et peu de braconniers en font usage, par cette excellente raison que le paysan pratique cette chasse sur une vaste échelle.
En travaillant aux champs, surtout au buttage de ses pommes de terre, il s'assure de la présence des couvées qui sont a l'ctat de poussins;
il tend alors son filet, dit tramail, et conduit à la main le» poussinécs dans les petites bourses désignées plus haut.
Les oiseaux, rapportés au domicile du capteur, sont élevés et vendus quand ils ont atteint une grosseur suffisante.
Malgré les surveillances soutenues, le paysan se laisse rarement surprendre, et, comme pour les braconniers, c'est à la rencontre qu'il faut le saisir.
La quatrième chasse ne s'opère qu'en temps de neige, à Taide de lacets fabriqués avec des crins blancs fixés en grande quantité à un cordon bien tendu. Au bout des crins, on attache du petit blé, et les perdrix, en venant le manger, se prennent les pattes dans les lacets.
La chasse aux faisans, dits cocos, exige l'emploi d'un filet triangulaire tenu à chaque extrémité. Un braconnier placé derrière fait lever le gibier qui se tient dans les champs de blé avoisinant les bois. Il sonne ses camarade&, et tous les trois posent simultanément le filet sur le sol pour retirer dessous cinq, six et quelquefois une douzaine de faisandeaux.
Par un temps clair, lorsqu'il n'y a plus de feuilles aux arbres, les faisans se branchent et passent à l'état de comètes, selon le dire des braconniers, qui en profitent pour les tuer ; mais le clair de lune n'est favorable à leurs exploits qu'après de fortes pluies ayant suffisamment mouillé les feuilles mortes, car alors ce genre de gallinacé, ne trouvant plus de nid sec, se réfugie sur les branches.
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Les alouettes sont prises de la même façon que les perdreaux, mais en employant le tilet à petites mailles.
Les cailles sont autrement chassées ; la destruction en est rapide et facile. Les braconniers, en plaine, ont sut les bras des filets mesurant six mètres carrés, et, par un appeau, ils imitent les cris de la femelle. Les mâles ne se font point attendre , alors les capteur»
étendent sur le sol les filets comme un drap mortuaire et se placent dessous tout en continuant à manœuvrer l'appeau. Les cailles arrivent, montent sur eux et se laissent prendre à la main.
Pour chasser le lapin de garenne, il faut absolument connaître les bonnes tentes, afin de ne pas perdre un temps précieux, ni inquiéter le gibier qui ne sortirait plus du bois.
Le vent est indispensable pour cette chasse, car il joue le principal rôle.
Dans leurs pronuenades de jour les braconniers cherchent à découvrir les bonnes tentes et le nombre des terriers constatés par eux, sur la lisière des bois, leur indique la quantité de lapins. Avant de tendre le filet ils s'assurent d'où vient le vent, là réside le point essentiel. Si le gibier sort du bois et qu'il ait le vent contre lui, la tente sera fructueuse.
En effet, les lapins se trouvant à cent cinquante ou deux cents mètres n'entendent pas lesf opérateurs tendre les filets le long des fossés entourant le bois. Ces filets, appelés panneaux, ont ordinairement cent mètres de longueur sur
un mètre de hauteur, et leur système d'application ressemble à celui employé pour la chasse dite t* à la pentière ».
Les fortes gelées persistantes qui durcisse la terre obligent les braconniers à se sei'vir tiges de fer au lieu de fiches de bois, les filets devant toujours être solidement attachés. Ce premier travail exécuté, les rabatteurs, à l'aide de bâtons, frappent sur le sol et mettent, par ce bruit inusité, les lapins en fuite. Ceux-ci, en regagnant le bois, se précipitent dans les filets; mais les gardes, aussi malins, aussi experts, en bons routiers , connaissent aussi bien que les braconniers tous les détails de cette chasse, se placent sous bois et débusquent quelquefois les rabatteurs en s'emparant des engins et du gibier.
La chasse aux lièvres s'exerce de la même manière.
On prend communément les lièvres et les lapins avec des collets fabriqués en fil de laiton, et posés sur les passages ou devant les terriers. Cette chasse simple, pratique, est celle du paysan qui, dans ses champs de blé, place des collets retenus par de forts piquets ne permettant pas au lièvre une fois pris de s'échapper. La nuit, il va ramasser le gibier, vendu l'avance, ou qu'on mange en famille.
Le braconnage a toujours exis*-; et les braconniers imaginent les ruses U's plus ingénieuses, continuellement nouvciles, pour introduire en fraude dans Paris le produit de leurs vols. Les uns prennent han^'ment le chemin de
, de préférence le dernier train du soir. Après nr franchi les fortifications , ils jettent le dt gibier au compère aposté à un endroit avenu. D'autres, pour le gros gibier, s'enadent avec des mariniers dirigeant sur la pitale des bateaux pleins de bois, de pierres i de sable, et la cachette habilement dissimue échappe aux investigations du personnel de )Ctroi. Certains ont recours aux rouliers, conuisant dans la nouvelle banlieue des voitures chargées de paille, de foin et autres marchandises encombrantes, au milieu desquelles perdreaux, faisans, lièvres et chevreuils sont soigneusement cachés. Pour les découvrir, il fau drait opérer le déchargement complet de la voiture. Enfin des caisses ou des paniers, expédiés en grande vitesse par les chemins de fer contiennent tout autre chose et servent à introduire le gibier en fraude.
Il est impossible aux préposés de Toctroi de visiter et fouiller en détail chaque colis renfermant des denrées alimentaires ; le temps et le personnel restreint ne le permettent pas, puis les affaires en souffriraient et cela porterait un grand préjudice aux destinataires comme aux expéditeurs.
Aux halles centrales, toutes les marchandises doivent être livrées à heure fixe.
En dehors de ces moyens, il en existe d'autres; ainsi deux braconniers ou colporteurs s'entendent à l'avance, étudient le fonctionnement des trains de nuit surveillés par les employés de l'octroi, le long des fortifications, et à
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rheure où ils sont sûrs de né pas être surpris par lia ronde, Tun d^eux monte sur le talus dès remparts, d'où il déroule une corde à laquelle son acolyte, aposté dans le fossé extérieur, atta che le gibier qui est hissé sans difficulté à Fintérieur de Paris.
Le colportage est tout aussi facile et comme l'introduction, insaisissa'ble.
Jamais les braconniers ou leurs mandataires ne portent eux-mêmes le gibier dans les restauramts où il se consomme ; c'est alors qu'apparaît le colporteur parisien , habitant près des barrières, affilié à ses nombreux camarade» des départements d'e l'a Seine, Seine-et-Oise et Seine-et-Marne, où la multiplication du gibier de prix, élevé à grands fi»ais par u«ne alimentation spéciale, a pour effet d'augmen«ter 1« nombre dtes pmineauteur^. L'homme porte te gifeier sous sa longue blouse, l*a femme l'attache sous ses jupons. Ce sont eux qui le débitent aux grands marchands de volailles , et ceux-ci ont en dehors d*e leurs boutiques des cachettes , soit en ville, soit dans des caves ou bien encore chez des parents, des amis, des voisins, cofi^pl^'sants et intéressés. On paye aussi le concierge qui reste discret.
Les commandes partent dte Tenda^oit où se trouve le dépôt, et une cave dn palais du Sénat a longtemps sei^vi de réserve à un marchand de volailles du marché Saint-Germain et à un restaurateur de la rue de Vaugrrard.
Des surveillances établies an^x abords des établissements pour la vente du gibier k des
restaurateurs en renom ne produisent aucun résultat, car, sans être certains du fait, les agents ne peuvent et ne doivent fouiller les nombreuses caisses et paniers dans lesquels on dissimule lès marchandises prohibées. Comment deviner que tel ou tel colis renferme du gibier, quand l'individu qui l'apporte a Tapparence, les allures d'un homme de peine ou d'un garçon limonadier ?
Le colportage est encore plus difficile à réprimer que le braconnage. Il faudrait, pour enrayer l'un et l'autre, sévir contre les restaurateurs qui livrent à la consommation des pièces de venaison défendues et chez lesquels il est facile de constater les délits, puisque le gibier est tenu à la disposition des riches consommateurs.
Il y a quelques années, les principaux marchands de volailles avaient pris la résolution de ne plus traiter d'affaires de gibier durant la fermeture de la chasse ; mais graduellement ils y ont renoncé en raison du tort que leur causaient des concurrents moins scrupuleux et qui avaient fini par accaparer leur clientèle.
— Votre service. Monsieur le Chef de la Sûreté, possède une brigade spéciale pour la répression du braconnage, demanda le Préfet?
— Elle se compose de trois agents dont Tun a le grade de brigadier. Sa mission, sur la demande de la Société centrale des chasseurs, consiste à se rendre en province pour y faire des recherches et signaler aux autorités municipales les individus détenteurs d'engins de
^Oi
chasse prohibés ou de gibier après la clôture.
Les renseignements sont difficiles à obtenir^ le paysan est défiant et la présence d'un étranger le rend encore plus circonspect.
Pour obtenir quelques indications sur les braconniers de profession, Tagent doit avoir Tair méfiant, farouche et Tapparence d'un malfaiteur, d'un contrebandier ; il doit craindre, détester les gendarmes et à toute occasion manifester des sentiments d'hostilité contre les riches. Sa tenue doit ressembler à celle d'un crève-la-faim et ses repas, composés d'aliments grossiers, ne peuvent être absorbés que dans des cabarets connus pour y recevoir des personnes mal famées. Il peut de la sorte, ayant en sa possession quelques objets pouvant passer pour de la contrebande, parcourir la contrée qui lui est assignée et arriver à connaître les braconniers. Quand il se présente officiellement aux autorités locales, il se heurte à des refus qu'on ne prend même pas la peine de dissimuler.
L'année dernière, le brigadier des chasses, porteur d'une commission rogatoire, se présente chez le maire de la commune de P..., pour le requérir en vue d'une perquisition chez un braconnier. Il lui fut répondu par cet officier de l'état civil, qu'étant atteint de douleurs il ne pouvait lui prêter son concours, et il l'envoya chez l'adjoint, qui à son tour répondit qu'ayant des douleurs tout comme monsieur le maire il ne voulait pas compromettre sa popularité et sa réélection par une perquisi-
tion chez un homme dont la femme tenait un cabaret.
La Société centrale des chasseurs pour la répression du braconnage a été reconnue d'utilité publique : il était temps, le gibier allait manquer. En 1866, la France en produisait encore pour soixante millions ; la production a diminué de moitié. Depuis 1879,, on achète en Angleterre, en Allemagne et en Italie pour dix millions de gibier à cause de la diminution des espèces sur notre territoire. Aujourd'hui il a doublé de prix, et dans dix ans, si cela continue, il sera introuvable et nous n'aurons plus sur nos marchés que des produits étrangers.
Cette société dépense beaucoup d'argent et ses résultats sont médiocres. Aidée par lés agents, elle a d'abord appris que la porte était depuis longtemps ouverte au braconnage. Tout le favorise. Ce que Ton fait à Paris est dérisoire. Dans les environs les gendarmes, comme les gardiens de la paix, paraissent être occupés ailleurs qu'à leur véritable besogne de protection.
Les procès-verbaux deviennent rares, ce qui n'est pas une raison pour établir que le nombre des braconniers diminue.
En province, préfets, sous-préfets, maires, conseillers municipaux donnent des instructions aux gardes champêtres pour rester aveugles ; les élections deviennent variables, nombreuses, et le mot d'ordre est conciliation. En revanche le caporal et les deux soldats com-
posant la brigade des chasses ont souvent surpris, chassant sans permis, des juges de paix, des adjoints aux maires et des cultivateurs aisés, qui se faisaient les complices des braconniers.
Si le braconnier est le cousin du voleur, les chasseurs endurcis, en les grattant légèrement, deviennent petits cousins du braconnier ; quel est celui qui n'a pas un peu franchi la lisière delà loi du 3 mai 1844?
Les arrêtés d'ouverture et de fermeture de la chasse ne sont pas affichés dans la généralité des communes, et le paysan finaud donne pour excuse, lorsqu'il est pris, que le gibier est à tout le monde.
Les préfets de police ont cherché vainement à poursuivre l'exécution de la loi s'appliquant au gibier vendu, acheté, transporté dans le département de la Seine.
Des difficultés incessantes se sont produites et la première, la principale, émanait de* la préfecture elle-même. Les commissaires de police avaient reçu des instructions pour prêter un concours immédiat^ suivi aux agents spéciaux de la police des chasses ; mais ceux-ci n'étant porteurs d'aucun mandat de perquisition nominatif, il y avait impossibilité pour ces magistrats de se transporter dans les maisons signalées pour y saisir le gibier en dépôt. L'obtention de ce mandat nécessite des formalités : il faut un rapport, et comme la routine ne perd jamais ses droits, ce rapport subissait la lenteur d'un train omnibus : par son passage à
toutes les stations hiérarchiques et administratives, trois journées n'étaient pas suffisantes pour le rédiger, le viser et le présenter à la signature préfectorale.
Le retour de ce mandat était fait avec plus de rapidité ; il mettait vingt-quatre heures pour pénétrer au service de la sûreté ; et à l'arrivée des inspecteurs chez le délinquant, le gibier signalé était cuit, mangé oi digéré.
Dix-neuf fois sur vingt, le vendeur était averti des mesures que Ton se disposait à prendre contre lui, aussi attendait-il en souriant l'arrivée de son commissaire de police, avec lequel il a d'ordinaire d'excellentes relations.
En province, il faut une semaine pour obtenir du juge d'instruction, seul compétent, la pièce de justice nécessaire aux agents opé-^ rateurs et les engins, filets, collets, ont dispaini quand le maire se décide à faire son devoir.
Avant la célèbre nuit du 4 août 1789^, le droit de chasse était uniquement royal. On pendait, dit-on, sans jugement, aux carrefours des forêts, les bratîonniers surpris en flagrant délit. C'est à leur tour, comme vous le disait il n'y a qu'un instant Furet, de tuer leurs ennemis naturels : les gendarmes et les gardes-chasse.
La vie de ces gardiens de la propriété est constamment menacée par Faudace toujours croissante de ce genre de malfaiteurs ne orai-
gnant pas de commettre un assassinat lorsqu'il s'agit d'assurer l'impunité à leur délit.
Les chroniqueurs ne disent pas combien de braconniers ont été autrefois brancMs ; mais les statistiques judiciaires actuelles établissent les crimes qu'ils commettent et ces crimes ont pris des proportions singulières.
Les braconniers incorrigibles, d'une adresse remarquable, se défendent comme des bêtes fauves, et tuent sans mercir II faut vivre... Toujours la doctrine de Darwin. Pour eux, leurs amis, leurs défenseurs, la loi de 1844 est encore un restant de privilège monarchique.
La chasse, par ses époques déterminées d'ouverture et de fermeture, exige certaines clauses à observer, notamment le port d'armes ; ils prétendent qu'un gouvernement démocratique ne doit avoir qu'un but : celui de supprimer les entraves. Ils veulent la liberté entière, absolue, du cabaret, de la chasse et de la pêche. C'est le moyen, disent-ils, d'anéantir le braconnage et la fraude.
Si on examinait à fond les individus auxquels la loi refuse le permis de chasse, et qui cependant en sont détenteurs, ou pourrait, sans aucune espèce de parti pris en supprimer la moitié.
Parmi nos magistrats inamovibles, figurent des récidivistes en matière de délit de chasse et de pêche ; ils ont la conscience de ne point poursuivre un pauvre diable de braconnier, mais cela les amène également à ne point se prononcer sur les receleurs, maîtres d'hôtels,
marchands de comestibles et propriétaires de table d'hôte. Aussi, gibier vivant ou mort, cuit ou conservé, tout cela circule librement.
Le restaurateur renommé fait vivre vingt ibraconniers ; il ne court aucun risque et a tous les bénéfices. Retiré des affaires, Tambition s'empare de lui; il devient maire, conseiller général, et trouve le moyen de faire rougir sa boutonnière pour récompenser sa discrétion.
Il a connu, en servant de fin gibier, le secret de tant de petits mystères... galants.
— Vous signalez le mal, mais où est le remède?
— Il n'existe pas, et voici pourquoi : le braconnage met en présence quatre individualités : les tueurs, les colporteurs, les vendeurs, les acheteurs ou consommateurs. Tous sont coupables au même degré. Cependant certaines spécialités de vendeurs et les consommateurs ne sont point poursuivis comme complices des braconniers ; en les punissant, on paralyserait dans sa plus grande partie la vitalité du br^.connage. L'on pourrait tenter d'amender les formalités et mettre en application l'article 9 de la loi des 19-22 juillet 1791, donnant droit à tous les Officiers de police judiciaire de constater dans les cafés, cabarets, boutiques, les contraventions aux règlements sur la salubrité des
• comestibles, des médicaments, enfin à ce qui touche aux substances prohibées.
Gela est simple, rationnel et ne se fera pas sous prétexte que cette loi, mise avec soin en réserve par les divers gouvernements qui se suc-
cèdent depuis près d'un siècle, peut amener des abus par son usage permanent (1).
Le véritable motif de l'inexécution des lo pour le colportage et la vente du gibier, le voici.
Dans une perquisition opérée sur un mandat nominatif, il a été saisi chez un des principaux marchands de gibier, des cailles, des perdreaux, des faisans. C'était une commande qu'on allait livrer à M. Thiers, alors président du pouvoir exécutif. Les pièces saisies furent envoyées, conformément aux instructions administratives, dans un hôpital, à l'Hôtel-Dieu. Le commerçant prit peur, et un avocat, député radical, se chargea de sa défense. Chose rare, l'affaire n'a pas été classée; mais le procès-verbal, en opérant son mouvement lent et ascensionnel, a bifurqué pour une destination jusqu'ici restée inconnue. Le malheureux commissaire de police, attaché aux délégations spéciales et judiciaires, qui avait procédé à la saisie, dressé l'acte, a failli ne jamais arriver à sa retraite. D aurait du, disait un jeune secrétaire du cabinet ministériel, mettre des pains à cacheter sur ses
H) On sait cependant, au moment opportun, exhumer une vieille loi, un ancien décret, comme cela vient de se produire au conseil d'Etat, le 8 aoiH 1888, à l'égard de M. R., sujet français, que le résident général du Tonkin a expulsé de son territoire en vertu des dispositions combinées de Té-' dit de juin 1718, de la loi du 2S mai 1836 et des décrets des 27 janvier et 8 février 1S86.
A propos de l'expulsion d'un citoyen français sur notre territoire, cet édit de Louis XVI. appliqué sens la troisième République, rend songeur.
lunettes et danner un laisser-passer au gibier qui devait, le soir, figurer au dîner officiel d'un Président de la République. Le magistrat avait exagéré Tétendue de sa mission. Ne s'était-il pas avisé de relever sur les livres de livraisons, les dates, les noms, les adresses des acheteurs de perdreaux, cailles, faisans pendant les mois d'avril, mai, juin, juillet, août, époque de fermeture pour la chasse? Parmi bien des personnalités figuraient les noms de plusieurs fonctionnaires faisant partie de l'état-major de la préfecture de police. L'individu chargé de prévenir le marchand de gibier s'était trompé de jour : il avait annoncé la visite domiciliaire du commissaire pour le lendemain .
Ce qui est arrivé pour le Président de la République peut se présenter pour le ministre des affaires étrangères, et le meilleur remède de l'administration supérieure pour éviter les conflits est de s'abstenir ; cependant, avec un peu de fermeté, il serait si facile de faire res.pecter la loi !
La lutte de la gendarmerie et des gardeschasse contre les braconniers restera toujours vive et remplie d'épisodes sanglants dont quelques-uns viennent, comme celui-ci, se dérouler en Cour d'assises. Les jurés prennent maintenant l'habitude d'écarter les tentatives de meurtre. Quant à la police correctionnelle, elle relève à peine le simple délit de chasse sans permis, même la nuit.
Il devient donc inutile et dangereux de troubler les braconniers au cours de leurs opérations
nocturnes; gendarmes et gardes forestiers eu font trop souvent, hélas! la triste expérience, et si, aux abords des bois, on entend un coup de feu retentir dans le silence de la nuit, c'est, le plus souvent, une tombe qui s'ouvre pour Tun de ces modestes serviteurs d'une loi que nos gouvernants ne se sentent pas le courage de faire appliquer.
— Adressez moi un rapport général sur le braconnage, en signalant surtout ceux qui le favorisent. Je m'entendrai avec le Ministre pour réagir contre les][abus commis par les restaurateurs, les plus coupables, puisqu'ils inscrivent, sur leurs menus, malgré la fermeture de la chasse, le gibier à poil et à plume.
— En temps prohibé, la consommation de gibier de provenance française n'est pas aussi commune que pourraient le faire supposer les cartes de certains restaurants : ceux-ci s'approvisionnent de pièces de venaisons, expédiées de l'étranger par autorisation spéciale et moyennant certaines formalités toujours scrupuleusement remplies; quelquefois, le gibier figurant sur les tables se compose de pâtés et autres conserves dont aucune loi n'interdit le colportage.
Des éleveurs, installés dans Paris ou aux environs, fournissent également aux amateurs des volatiles vendus vivants, et cela à titre d'oiseaux de luxe ou d'agrément, mais qui en réalité sont livrés à la consommation pendant la clôture de la chasse.
Le braconnage se développe d'une manière
inquiétante pour le dépeuplement du gibier de toute nature et les braconniers deviennent légion. Les porteurs de fusils sont les plus dangereux, mais les moins destructeurs ; les autres nantis de filets, de lacets, de pièges que rindustrie met à leur service, forment la majorité. Il y a des filets fabriqués avec de la soie écrue, de provenance japonaise, et cette soie remarquable par sa légèreté, sa finesse, sa solidité, permet de transporter facilement, et sans danger, cinquante mètres carrés de filets. C'est le comble de la perfection.
En général, le braconnier est hardi, entreprenant, robuste, et possède des connaissances cynégétiques ; il aime passionnément la chasse, autant par profit que par indépendance, et ne voulant relever d'aucun maître, il n'exerce jamais sa véritable profession. Aussi, est-il considéré comme un ennemi redoutable et redouté, parcourant les champs à ses risques et périls, ne pouvant voir ni sentir l'ombre ou la présence de l'autorité.
Dans les campagnes, on Tappelle vulgairement : « méchant à l'homme ». On pourrait ajouter : « à l'humanité », car j'en ai vu peu aimer leur femme et leurs enfants.
Plus ses condamnations augmentent, plus il s'endurcit, et cela explique la quantité de crimes qu'il commet souvent afin d'échapper aune légère répression.
Les gardes le redoutent, le gendarme l'évite, les juges le ménagent.
Le Préfet regarda sa montre, — Je n'ai que le
temps, dit-il, de me rendre au palais ae r Elysée. Ace soir.
Le Directeur l'attendait au passage, et lui remit une lettre écrite par le compagnon de Furet, celui que j^avais fait sortir de la cellule, afin qu'il n'assistât pas à Tinterroejatoire du colonel des braconniers. Il s'excusait d'avoir confondu le Préfet avec un inspecteur des prisons, fonctionnaire qu'il qualifiait d'inutile pour défendre les intérêts des détenus. En même temps, et par déférence, il indiquait son véritable état civil.
— Prenez ce renseignement, me dit le Préfet, et vous me rendrez la lettre. Puis il monta dans son coupé.
En quittant Mazas, le Directeur m'interpella :
— Ce n'est pas bien, vous auriez dû me prévenir.
— Prévenir de quoi ?
— De l'arrivée du grand chef; il savait vous voir ici ?
— 11 a voulu nous surprendre.
— Je n'aime point les surprises.