‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 23 sur 40 · ORDONNANCE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE

« Sur le rapport de notre amé et féal chevalier, chancelier de France, sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons, déclaré et déclarons ce qui suit:

»> Art. Ier. Napoléon Bonaparte est déclaré traître et rebelle, pour s'être introduit à main armée dans le département du Var. »

— Oh ! oh! dit le bourgeois, qu'impriment-ils. donc là? Ils

se sont trompés ! Est-ce que Napoléon n'était pas enfermé clans une île?

— Si fait, répond la femme, dans une lie qu'on appelle l'île d'Elbe, même.

— Eli bien, alors, il n'a pas pu s'introduire dans le département du Yar; il y a probablement un erratum plus loin. Continuons...

— Hein! s'écrie le fonctionnaire, que disent-ils donc là? Napoléon s'est introduit à main armée dans le département duVar? Diable ! diable ! c'est grave, cela; heureusement que j'ai le cousin de ma femme, qui est parent du valet de chambre de l'usurpateur, de sorte que, si par hasard... Continuons...

Et tous deux continuent :

« 11 est, en conséquence, enjoint à tous les gouverneurs, commandants de la force armée, gardes nationales, autorités civiles, et môme aux simples citoyens de lui courir sus. »

— De lui courir sus, interrompt la femme du bourgeois : que veut dire cela, de lui courir sus?

— Parbleu! c'est bien simple; cela veut dire... cela veut dire de lui courir sus... Mais tu m'interromps à l'endroit le plus intéressant.

— De lui courir sus ! murmure le fonctionnaire public ; je ne suis pas fâché de n'être point maire, sous-préfet ou préfet dans le département du Yar.

Et tous deux reprennent :

« ... De lui courir sus, de l'arrêter, et de le traduire incontinent devant un conseil de guerre, qui, après avoir reconnu l'identité, prononcera contre lui l'application des peines portées par la loi .

» Art. 11. Seront punis des mêmes peines, et comme coupables de mêmes crimes :

» Les militaires ou employés de tous grades qui auront

accompagné ou suivi ledit Bonaparte, à moins que, dans le délai de huit jours, ils ne viennent faire leur soumission.

» Art. m. Seront pareillement poursuivis et punis, comme fauteurs et complices de rébellion, tous administrateurs civils et militaires, chefs ou employés payeurs, ou receveurs de deniers publics, même les simples citoyens qui prêteraient, directement ou indirectement, aide et assistance à Bonaparte.

»> Art. IV. Seront punis des mêmes peines ceux qui, par des discours tenus dans des lieux ou réunions publics, par des placards, affiches ou des écrits imprimés, auraient pris part, ou engagé les citoyens à prendre part à la révolte, ou à s'abstenir de la repousser.

» Donné au château des Tuileries, le 6 mars 1815, de notre règne le vingtième.

» Signé : Louis. »

Le bourgeois relit; la chose n'est pas claire pour lui.

Le fonctionnaire n'a pas besoin de relire, il a tout compris...

A-t-on idée d'une pareille nouvelle, annoncée à la France de pareille façon !

Que les abonnés du Moniteur aient compris du premier coup ou aient été obligés de relire à deux fois, la catastrophe n'en fît pas moins une explosion rapide et bruyante.

Dix minutes après que le Moniteur avait été ouvert à la mairie de Villers-Cotterets, l'événement fut connu d'un bout à l'autre de la ville, et chaque maison sembla pousser d'ellemême ses habitants dans la rue.

Tous les autres journaux gardaient le silence.

Voici comment la nouvelle était arrivée à Paris, et avait amené la proclamation et l'ordonnance que nous venons de lire.

C'était de Lyon que, le 5 mars au matin, la nouvelle du débarquement au golfe Juan avait été transmise à Paris par le télégraphe.

On comprend ce retard, la ligne télégraphique s'arrêtant, à cette époque, à Lyon.

Un courrier expédié le 3, de Marseille, par le commandant

militaire, avait apporte, dans la nuit du 4 au 5, cette nouvelle ùl son collègue du département du Rhône.

Le télégraphe était dans les attributions de M. de Vitrolles, ministre d'État, secrétaire des conseils du roi. Ce fut lui qui xreçut la dépêche, place Vendôme, où étaient ses bureaux. 11 ne prit pas même le temps de faire mettre les chevaux à sa -voiture, et courut à pied aux Tuileries, pour communiquer la dépêche au roi.

Elle était conçue en ces termes :

« Bonaparte a débarqué, le l#r mars, près de Cannes, dans le département du Var, avec douze cents hommes et quatre pièces de canon. Il s'est dirigé sur Digne et Gap, pour prendre, ù, ce qu'il paraît, la route de Grenoble; toutes les mesures sont prises pour l'arrêter et déjouer cette tentative insensée. Tout annonce le meilleur esprit dans les départements méridionaux. La tranquillité publique est assurée. »

Louis XVIII prit la dépêche des mains de M. de Vitrolles, et la lut avec la plus grande tranquillité. Puis, après l'avoir lue :

— Eh bien? demanda-t-il.

— Ëh bien, sire, dit M. de Vitrolles, j'attends les ordres de Votre Majesté

Louis XV1I1 fit des épaules un mouvement qui signifiait : « Est-ce que cela me regarde, moi? »

Puis, tout haut :

— Allez voir le maréchal Soult, fit-il, et dites-lui de faire ce qui est nécessaire.

M. de Vitrolles courut chez le maréchal Soult, mais il n'eut pas besoin d'aller jusqu'au ministère de la guerre.

Il rencontra le maréchal Soult sur le pont Royal.

Tous deux revinrent aux Tuileries.

Le maréchal niait la véracité de la nouvelle. Il la niait si bien, qu'il répondit au commandant militaire qu'il recevrait des ordres le lendemain.

C'était un jour perdu, — un jour perdu! quand il n'eût pas fallu perdre une seconde!

Cependant, vers dix heures du soir, on décida que M. le comte d'Artois partirait pour Lyon, et M. le duc de Bourbon pour la Vendée.

Le lendemain 6, les journaux se turent ; mais le télégraphe parla de nouveau.

11 annonçait que décidément Napoléon s'avançait sur Grenoble et sur Lyon, par Digne et Gap.

Ce fut alors seulement, à deux heures de l'après-midi, à peu près, qu'on décida la réunion des Chambres, et que Ton rédigea la proclamation et l'ordonnance que nous avons lues dans le Moniteur.

Villers-Cotterets était une ville plutôt royaliste que bonapartiste. — Le château qui, sous Louis XV et sous Louis XVI, avait été habité par le duc d'Orléans, par madame de Montesson et leur cour; le château où Philippe-Égalité venait passer ses fréquents exils, et faire ses plus belles chasses; la forêt, de laquelle vivent la moitié de la population ouvrière, qui y trouve de l'ouvrage, et les trois quarts de la population pauvre, qui en tire de la faine et du bois; la forêt, qui fait partie des apanages de la maison d'Orléans, depuis le mariage de Philippe, frère du roi Louis XIV, avec madame Henriette; le château et la forêt, disons-nous, avaient répandu dans la ville des traditions aristocratiques, qu'étaient bien loin d'avoir effacées la Révolution, qui avait mis des soldats, et l'Empire, qui avait mis des mendiants dans cette demeure des anciens princes.

La première impression que produisit cette nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan fut donc plutôt hostile que joyeuse.

Les femmes surtout se distinguaient par une bruyante effervescence, et par des menaces qui allaient jusqu'à l'imprécation.

Parmi ces femmes, il y en avait une plus ardente, plus animée que toutes les autres : c'était la femme d'un chapelier nommé Cornu.

Ceux donc pour lesquels ce retour était, je ne dirai pas une joie, — à cette époque, nul ne pouvait deviner cette marche rapide qui, treize jours après celui où l'on apprenait son débarquement sur le point le plus éloigné de la France, devait conduire Napoléon aux Tuileries; — ceux pour lesquels, disons-nous, ce retour était, non pas une joie, mais une espérance; ceux-là, au lieu de se réjouir, parurent doublement attristés, et, baissant la téte, rentrèrent chez eux.

Ma mère n'était pas et ne pouvait pas être de ceux-là. Napoléon ne nous avait pas été assez bienveillant, pour que son retour nous fût le moins du monde agréable. Cependant nous sentîmes parfaitement, elle et moi, que nous étions parmi les menacés.

Que pouvions-nous contre ces menaces, elle une femme, moi un enfant?

Nous rentrâmes donc chez nous, la tête aussi basse (jue si nous eussions été bonapartistes.

En effet, à partir de ce jour, aux yeux de la population, nous le fûmes.

La situation n'était point gaie, la qualification n'était rien moins que rassurante,

Il est vrai que, non-seulement le Journal des Débats, mais encore tous les autres journaux présentaient Napoléon comme un bandit fugitif repoussé dans les montagnes, traqué en bête fauve par les populations, ayant manqué sa tentative sur Antibes, repoussé de Digne, qui lui avait fermé ses portes, et déjà aux regrets d'avoir hasardé cette action insensée de vouloir reconquérir la France avec douze cents hommes, lui qui l'avait perdue avec six cent mille!

On attendait donc avec impatience les journaux du 9 et du 10. Sans doute on y apprendrait que l'usurpateur avait été pris, comme l'espérait le Journal des Débats, et que, conformément aux instructions de la proclamation insérée au Moniteur, un conseil de guerre lui avait fait son procès.

Le cas échéant, vingt-quatre heures après, il était fusillé dans quelque cour, dans quelque grange, dans quelque fossé, et tout était fini.

Pourquoi, au fait, son procès eût-il été plus long que celui du duc d'Enghien?

Le journal du 9 arriva. Au lieu des lignes qu'on s'attendait à y trouver, on lut que le fugitif avait été à Castellane, à Barréme, et s'était arrêté un instant à Matigny, d'où il avait lancé une proclamation aux habitants des Hautes-Alpes.

Par une marche incroyable chez un si grand stratégiste que l'était Napoléon, le fugitif fuyait sur Pari3 !

Au reste, M. le comte d'Artois était parti pour Lyon. C'était bien de l'honneur faire à un pareil homme que de lui envoyer, pour lui barrer le passage, le premier prince du sang. Il était accompagné du duc d'Orléans et du maréchal duc de Tarente.

En outre, une ordonnance royale, rendue sur la proposition du duc de Dalmatic, ministre de la guerre, avait rappelé sous les drapeaux les officiers à la demi-solde, pour être formés en un corps d'élite, dans tous les chefs-lieux de département.

Une autre ordonnance, rendue le même jour, mettait en activité la garde nationale de Paris.

Le 10, la nouvelle d'une grande victoire remportée par le duc d'Orléans sur l'usurpateur se répandit à Paris, et de là en province. — Un officier de la maison du roi avait paru sur le balcon des Tuileries, et, agitant son chapeau, avait annoncé que le roi venait de recevoir l'avis officiel que M. le duc d'Orléans, à la tête de vingt mille hommes de garde nationale, avait attaqué l'usurpateur dans la direction de Bourgoin, et l'avait complètement battu.

Malheureusement, le 12, les journaux annonçaient le retour à Paris du prince soi-disant vainqueur.

Le Moniteur annonçait même que Napoléon avait dû coucher à Bourgoin le 9; qu'on s'attendait à ce qu'il entrerait peut-être dans la soirée du 10 mars à Lyon, mais qu'il paraissait certain que Grenoble ne lui avait pas encore ouvert ses portes.

Voilà où l'on en était des nouvelles à Villers-Gotterets, en retard d'un jour sur Paris, lorsque éclata une conspiration qui, sans s'y rattacher en aucune manière, présentait cepen-

dant une étrange coïncidence avec le débarquement de Napoléon et sa marche sur Paris.

On va voir de quelle façon, tout enfant que j'étais, je fus mêlé à cette grande affaire, où il allait de la vie et de la mort.

Le général Exelmans. — Son procès. — Les deux frères Lallemand. — Leur conspiration. — Ils sont arrêtés et traversent Villers-Cotterets. — Quel affront ils y subissent.

Qu'on nous permette de remonter un peu plus haut. Notre habitude du drame nous fait toujours, et en tout point, préférer les expositions bien claires et bien lucides.

On sait dans quel système de réaction était entré le gouvernement de Louis XVIII, et quelles persécutions éprouvèrent, pendant la première restauration, les hommes qui avaient servi sous l'usurpateur, comme on l'appelait.

L'indiscrétion de quelques chefs du parti désigné sous le nom d'ultra-royaliste avait révélé les desseins de la monarchie; un de ces desseins, disait-on, était de se défaire des bonapartistes, comme on s'était défait des protestants, sous Charles IX.

Plu3 le bruit était absurde, plus facilement on y crut : on tenait les Bourbons pour capables des projets les plus insensés. Aussi y eut-il, je ne dirai pas grand effroi parmi ceux qui étaient menacés, — les vieux compagnons de l'empereur ne s'effrayaient pas facilement, — mais grande rumeur. Les uns sortaient de Paris, espérant éveiller moins de haine en s'éloignant de cet éternel foyer d'intrigues; les autres se réunirent, s'armèrent et résolurent de vendre chèrement leur vie. Le gouvernement alors s'inquiéta de ces réunions, voulut les dissoudre, et, pour arriver à ce but, il interdit à tous officiers généraux de séjourner à Paris sans autorisation ; ordonnant à ceux qui n'étaient pas nés dans la capitale de retourner à l'instant dans leurs foyers.

On comprend quelle exaspération, dans ce moment de passions violentes, fut la suite de cette mesure. Les officiers en non-activité protestèrent contre elle, et s'engagèrent mutuellement à résister. Forcés par le ministère d'opter entre Paris et leur demi-solde, quelques-uns, quoique pauvres, préférèrent l'indépendance à la soumission.

Le gouvernement, irrité de cette résistance, chercha l'occasion de faire un grand exemple ; elle se présenta.

Une lettre du général Exelmans à Murât avait été saisie et ouverte. Le général félicitait le roi de Naples sur la conservation de sa couronne, et lui disait que des milliers de braves accourraient pour défendre son trône, s'il était encore menacé.

Le maréchal Soult était ministre de la guerre. 11 mit à l'instant même le général Exelmans en non-activité, et lui prescrivit de se rendre immédiatement, et jusqu'à nouvel ordre, à soixante lieues de Paris.

Mais Exelmans refusa d'obéir. Le ministre,»prétendait-il, n'avait pas le droit d'éloigner de leur domicile les officiers employés non activement.

Le maréchal le fit arrêter, et le déféra à un conseil de guerre, sous la double prévention d'avoir désobéi à son chef, et d'avoir entretenu une correspondance avec les ennemis de l'État.

Le général Exelmans fut acquitté.

Ce fut un coup terrible pouj: le gouvernement.

Les militaires en non-activité ne lui devaient plus obéissance.

Alors, eux-mêmes comprirent, à cette haine qu'ils avaient pour lui, que la haine qu'il avait pour eux se manifesterait par quelque terrible explosion : ils résolurent de la prévenir.

Un conciliabule fut tenu chez un des généraux les plus compromis par ses opinions napoléoniennes, — chez Drouet d'Erlon, je crois ; — il se composait d'officiers à la demi-solde et d'officiers en activité. Il fut convenu que tout militaire en activité, et ayant un commandement, marcherait à un moment donné sur Paris, avec les soldats dont il pourrait disposer. Cinquante mille hommes devaient se trouver à la fois dans la capitale ; c'était plus qu'il n'en fallait pour dicter des conditions.

On exigerait du roi le renvoi du ministère, et on le forcerait de chasser hors de France tous ceux qui étaient désignés par l'opinion publique comme des ennemis de la charte et des perturbateurs du repos et du bonheur publics.

Ce conciliabule avait eu lieu et ces résolutions avaient été prises avant le débarquement de Napoléon ; mais, comme le mouvement éclata simultanément avec le retour de File d'Elbe, on les rattacha d'abord l'un à l'autre.

Les généraux qui étaient entrés le plus avant dans la conspiration étaient Drouet d'Erlon , que nous avons déjà nommé, Lefèvre-Desnouettes et les deux frères Lallemand.

Le duc de Trévise, tenant sous ses ordres le comte d'Erlon, avait le commandement de la 16* division militaire, dont le cheflieu était à Lille. Vers la fin de février, il s'absenta de son commandement. Le moment paraissait favorable : le comte d'Erlon résolut d'en profiter. — Le moment était, en effet, d'autant plus favorable, que le télégraphe venait de transmettre la nouvelle du débarquement de Napoléon. La garnison de Lille, trompée par des ordres supposés, se mit, conduite par le comte d'Erlon, en marche le 8 mars ; mais elle fut rencontrée en route par le duc de Trévise, que rappelait à Lille l'étrange nouvelle qui bouleversait l'Europe; il interrogea les généraux qui conduisaient ces colonnes, devina le complot, donna contre-ordre, et rentra dans la ville avec son corps d'armée.

Pendant ce temps, Lefèvre-Desnouettes avait agi de son côté. Croyant la garnison de Lille en route, et ignorant ce qui venait de se passer, il avait mis en mouvement le régiment des anciens chasseurs de la garde, qu'il commandait; mais, arrivé à Compicgne, c'est-à-dire à sept lieues de chez nous, il trouva le 6' chasseurs — qui portait le nom de régiment de chasseurs du duc de Berry — rangé en bataille, ayant à sa ,tête son colonel M. de Talhouet. A cette vue, Lefèvre-Desnouettes s'arrête muet, et ne sait que répondre à ses officiers et à ceux du 6a chasseurs qui lui demandent la cause de son trouble. 11 sort brusquement de Gompiègne, rencontre le général Lyom, major du régiment des chasseurs royaux, lui dévoile une partie de son projet, lui propose d'entrer dans la il. 4

conspiration et de la seconder. Le major Lyom refuse; Lefèvrc-Desnoueltes s'aperçoit qu'il n'y a rien à faire de ce côté, qu'il risque sa vie en s'entétant. Il troque alors son uniforme contre un habit de paysan, et se dirige à travers terres vers Châlons, où commande le général Rigaut, qu'il sait être partisan fanatique de Napoléon.

De leur côté, les deux frères Lallemand, dont un était général d'artillerie, s'étaient portés sur la Fère avec les deux autres escadrons des chasseurs royaux. Leur intention était de s'emparer de l'arsenal et du parc d'artillerie. Ils essayèrent de séduire les canonniers d'abord, puis, ensuite, d'entrainer à leur cause le général d'Àboville, commandant l'école d'artillerie; mais, des deux côtés, ils échouèrent : soldats et général tinrent bon. Le général d'Aboville, secondé par le major du 2' régiment d'artillerie Pion, lit prendre les armes à la garnison, plaça une partie des troupes à l'arsenal et aux portes de la ville, fit charger les armes, et mettre les canons en batterie. C'était une tentative manquée, comme celle de Lefèvre-Desnouettes. Les deux frères se retirèrent, suivis d'un petit nombre de canonniers qui s'étaient reunis à eux, mais qui se dispersèrent devant la poursuite ordonnée, de sorte que les deux frères Lallemand se trouvèrent contraints de fuir, sans savoir, comme Lefèvre-Desnouettes, où aller, et se perdirent dans un pays qu'ils ne connaissaient pas.

Gela se passait à treize lieues seulement de Villers-Gotterets.

La tentative avait eu lieu le 10 mars.

Le 12, la gendarmerie de Villers-Cotterets reçut des ordres pour se mettre en campagne; les fugitifs, disait-on, avaient été vus du côté de la Ferté-Milon.

Nous vîmes passer les gendarmes, et nous connûmes le but de leur expédition par un de mes camarades, nommé Stanislas Leloir, qui était le fils d'un ancien brigadier, tué aux environs de Villers-Cotterets pendant la campagne de 1 814.

Toutes ces nouvelles — soit qu'elles vinssent de Paris, soit qu'elles arrivassent de Compiègne ou de la Fère — mettaient, comme on le comprend bien, notre petite bicoque

en grande révolution. L'épithôte de bonapartistes, dont on faisait un substantif accusateur, résonnait plus que jamais à mon oreille; mais, vu la circonstance, ma mère m'avait fort recommandé de ne plus la relever, je me laissais donc appeler bonapartiste tant qu'on voulait ; en outre, le soir, il se formait des bandes de vingt-cinq ou trente gamins, qui ouvraient les portes des personnes d'opinion suspecte, et qui entraient jusqu'au fond des maisons, en criant : Vive le roi ! et forçant les gens de crier comme eux. Dix fois par soirée, notre porte, qui dounait sur la rue, était ouverte par ces sortes de rassemblements, et ces cris étaient proférés à nos oreilles avec une persistance rageuse qui ne laissait pas que d'être inquiétante.

Le jour, tout le monde se tenait sur les places. Comme Villers-Gotterets, grande route de Paris à Méziéres passant par Soissons et Laon, est une des artères vitales qui fécondent la France du Nord, il y passe force voitures, force diligences, force courriers. Ces voitures, ces diligences, ces courriers apportaient parfois des nouvelles particulières que les journaux ne donnaient pas. C'est ainsi qu'on apprit, les 13 et 14 mars, l'entrée de Napoléon à Grenoble et à Lyon, entrée dont les journaux ne parlaient point encore, ou ne parlaient que pour la contester.

Ainsi, le 14, on venait d'apprendre que Napoléon était entré à Lyon, que le comte d'Artois, comme le duc d'Orléans, avait été forcé de revenir sans année, lorsque l'on entendit tout à coup un grand bruit vers l'extrémité de la rue de Largny. Comme la rue forme une ligne parfaitement droite, on se tourna de ce côté, et l'on aperçut trois cabriolets, attelés en poste et escortés par un fort piquet de gendarmerie,

Chacun se précipita au-devant de ces voitures. Dans chaque cabriolet était un ofïicier général, assis entre deux gendarmes. Outre ces six gendarmes, assis côte à côte avec les trois prisonniers, six autres gendarmes faisaient escorte.

Les voitures venaient au grand trot, et purent conserver cette allure tant qu'elles suivirent la rue de Largny, qui est assez large : mais, lorsqu'elles arrivèrent à la rue de Soissons,

rue étroite et accidentée, force fut, à cause de l'encombrement, d'aller au pas.

Pendant ce temps, on s'était informé, et l'on avait appris que ces officiers généraux étaient ces mêmes frères Lallemand, à la recherche desquels la gendarmerie s'était mise la veille, qu'elle avait joints, vers six heures du matin, aux environs d'un petit village nommé Mareuil, et qui, montés sur des chevaux harassés, harassés eux-mêmes d'une course de trois jours à travers les terres et à travers les bois, s'étaient rendus presque sans résistance.

Les deux frères Lallemand occupaient les deux pren^ers cabriolets; le troisième, autant que je puis me le rappeler était occupé par un simple aide de camp, capitaine ou officier d'ordonnance.

On les conduisait à la Fôre, disait-on, pour les fusiller. Ils étaient pâles, mais paraissaient calmes.

Cependant, depuis leur entrée dans la ville, des cris furieux les avaient accueillis; les postillons, sur un signe de la gendarmerie, avaient redoublé de vitesse ; mais, comme je l'ai dit, en arrivant à la rue de Soissons, il fallut bien, sinon s'arrêter, du moins prendre le pas ; alors les cabriolets marchèrent lentement au milieu de la population, pressée aux deux côtés de la rue. Les généraux, qui sans doute avaient cru à l'unanimité d'une pensée napoléonienne par toute la France, paraissaient regarder avec étonnement la population presque entière de cette petite ville soulevée autour d'eux d'une façon si hostile, quand tout à coup, de la boutique d'un chapelier, sortit une femme furieuse, pâle de colère, échevelée comme une Euménide, qui, écartant tout le monde, passant entre les chevaux des gendarmes, s'élança sur le marchepied de la première voiture, et cracha au visage du général Lallemand, en même temps qu'elle allongeait la main pour lui arracher ses épaulettes, et, d'une voix saccadée et hurlante, elle l'accabla d'immondes injures.

Le général fît un mouvement pour se reculer au plus profond de la voiture, et, d'une voix où perçait plus de pi tié que de colère :

— Qu'est-ce que cette malheureuse? demanda-t-il.

Les gendarmes écartèrent aussitôt cette femme; elle se mit à courir après les voitures, qui devaient relayer à la poste, c'est-à-dire à cent pas de là.

Mais son mari, ses enfants et trois ou quatre voisins s'attachèrent à elle, et l'empêchèrent d'aller plus loin.

Cette effroyable scène, il faut le dire, avait péniblement ému toute la ville. A partir de ce moment, les cris cessèrent ; on continua d'accompagner les prisonniers, de les regarder avec curiosité, mais en silence.

On les conduisait à la Fère, comme nous avons dit, pour leur faire leur procès, et les fusiller; mai3 ils devaient passer toute la nuit à Soissons.

On voulait éclairer la route, afin de s'assurer si quelque parti révolté ne les attendait pas pour les enlever.

Au milieu de tout ce tumulte, de toute cette émotion, et comme je regardais les voitures s'éloigner par la route de Soissons, je sentis que l'on me prenait par la main; je me retournai : c'était ma mère.

— Viens, me dit-elle tout bas, en accompagnant cette parole d'un signe de tète.

Je sentais qu'il y avait dans ce viens et dans ce signe quelque chose d'important.

Ma mère me ramena à la maison. Elle paraissait violemment émue.

Nous conspirons aussi, ma mère et moi. — La confidence. — M. Richard.

— La pistole et les pistolets. — Offre faite aux frères Lallemand pour les sauver. — Ils refusent. — Je retrouve l'un d'eux, vingt-huit ans après, chez M. le duc Decazes.

Ma mère, veuve d'un officier général , n'avait pu voir, en effet, sans une profonde impression, cette insulte faite à des hommes qui portaient le même habit et les mêmes épaulettes qu'avaient portés mon père.

Nous étions seuls.

il. % 4.

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— Écoute, mon enfant, me dit-elle, nous allons faire une chose qui peut cruellement nous compromettre ; mais je crois que nous devons à la mémoire de ton père de faire cette chose.

— Alors, ma mère, répondis-je, faisons-la.

— - Tu ne diras jamais à personne ce que nous allons faire, n'est-ce pas?

— Situ me le défends.

— Oui, je te le défends expressément.

— Sois tranquille alors.

— Eh bien, habille-toi.

— Pourquoi faire?

— Nous allons à Soissons.

— Ah! vraiment?

C'était toujours une grande fête pour moi que d'aller à Soissons. Soissons, ville de guerre de cinquième ou sixième ordre, était une capitale à mes yeux. Ces portes avec des herses de fer, ces remparts que j'allais revoir, criblés des boulets de la dernière campagne, cette garnison, ce bruit d'armes, ce parfum de combat, tout cela avait pour mon jeune cœur des enivrements tout particuliers.

Puis j'avais dans le fils du concierge, —j'en demande pardon à mes connaissances aristocratiques d'aujourd'hui, — j'avais dans le fils du concierge de la prison un bon camarade, qui, lorsque j'allais le voir, me faisait frissonner en me conduisant dans les plus beaux cachots de son père.

Aussi, ma première visite était-elle toujours pour lui, et je crois que, si je retournais à Soissons, la chose dont je m'informerais avant toute autre, c'est de ce qu'il est devenu, alin de ne pas déroger à mes anciennes habitudes.

Il se nommait Charles.

Cette nouvelle, que nous allions à Soissons, était donc pour moi une bonne nouvelle. Je montai à ma chambre; je m'habillai le plus lestement que je pus, et je descendis.

Une petite voiture bâtarde, tenant le milieu entre le cabriolet et le tilbury, et qui appartenait à un loueur nommé Martineau, nous attendait à la porte.

Nous y montâmes, ma mère et moi; puis nous primes par le parc. Derrière le mur du château, nous rencontrâmes — je ne sais si ce fut par hasard ou par rendez-vous donné à l'avance — un notaire de Villers-Cotterets dont les opinions étaient très-républicaines, et qui se rattachait au bonapartisme parce que c'était un moyen de faire de l'opposition. Ma mère descendit de voiture, causa avec lui, et remonta avec un paquet qu'elle n'avait point, à ce qu'il me sembla du moins, en descendant; après quoi, nous primes par les grandes allées, et, au bout de dix minutes, nous eûmes rejoint la grande route. Trois heures après, nous étions à Soissons. Nous entrâmes dans la ville vers cinq heures du soir, c'està-dire deux ou trois heures après les prisonniers.

La ville était tout en rumeur. On nous demanda nos passeports; c'était, on le pense bien, la première chose dont ma mère avait oublié de se munir.

Gomme on insistait, nous priâmes le gendarme qui nous faisait cette indiscrète demande de venir avec nous jusqu'à l'hôtel des Trois-Pucelles , où nous descendions habituellement quand nous venions à Soissons; arrivés là, l'hôte répondrait de nous.

Nous avions, en outre, de par la ville, un arrière-cousin à nous, dont j'ai complètement oublié le nom, et qui était boula nirer.

Mais il demeurait dans le faubourg opposé à celui par lequel nous entrions, tandis que l'hôtel des Trois-Pucelles n'était qu'à cent pas de nous.

Aussi, le gendarme ne fit-il aucune difliculté de nous y conduire.

Il arriva ce que ma mère avait prévu; l'hôte se mit à rire au nez du gendarme : il répondit de nous, et tout fut dit.

Nous demandâmes une chambre et à dîner.

Quoique ma mère n'eût encore pris de toute la journée qu'une tasse de café, elle mangea peu ; il était évident qu'elle était sous le poids d'une grande préoccupation.

Après le dîner, elle lit monter notre hôte, et lui demanda des nouvelles des prisonniers.

Comme on le comprend bien, c'était la préoccupation du moment. Il n'y avait peut-être pas, dans toute la ville de Soissons, une maison où Ton tint à cette heure une autre conversation que celle que nous venions de mettre sur le tapis.

L'entrée des trois cabriolets et de leur escorte avait fait une sensation non moins vive à Soissons qu'à Villers-Cotterets. Seulement, Soissons, au lieu d'être royaliste, comme sou cheflieu de canton, était bonapartiste.

C'est tout simple. Soissons, ville de guerre, devait recevoir ses opinions politiques de l'armée.

Notre hôte, particulièrement, regrettait beaucoup le gouvernement tombé; il s'était donc fort inquiété des pauvres conspirateurs, et pouvait nous donner sur eux les renseignements que ma mère désirait.

Ils avaient été conduits à la prison de la ville. Ma mère respira et laissa échapper ces mots :

— Ah ! tant mieux ! je craignais qu'ils ne fussent à la prison militaire.

C'est là, en effet, qu'on eût dû les conduire ; mais on connaissait l'esprit des soldats. La défection du 7* de ligne, le passage sous les drapeaux de Napoléon des différents corps qu'on avait envoyés contre lui, donnaient des inquiétudes que l'avenir prouva n'être point exagérées. Il en résulta que l'on crut les conspirateurs mieux enfermés dans la prison civile que dans la prison militaire.

J'écoutais tous ces détails avec la plus grande attention. Je m'étais bien douté que notre voyage à Soissons avait quelque rapport avec l'événement qui préoccupait tout le monde; les questions de ma mère à notre hôte m'affermirent dans cette opinion.

D'ailleurs, je n'eus pas longtemps à demeurer dans le doute. A peine fut-il sorti, que ma mère, regardant si nous étions bien seuls, m'attira à elle, et m'embrassa.

Je la regardai. Il y avait dans cet embrassement quelque chose de particulier, presque de solennel.

— Écoute, mon enfant, dit-elle, j'ai peut-être eu tort de prêter les mains à une pareille entreprise; mais, quand j'ai vu

passer ces pauvres amis à nous, quand j'ai reconnu sur leurs poitrines, qui, dans trois jours peut-être, seront percées de dix balles, ce même uniforme de général que portait ton père, il m'est passé par l'esprit de venir avec toi à Soissons, et de t'envoyer jouer, comme tu as l'habitude de le faire, avec le fils du concierge de la prison; et, une fois là... Ma mère s'arrêta.

— Et une fois là? lui demandai-je.

— Voyons, reprit ma mère, te rappelles-tu bien la figure des prisonniers?

— Oh! maman, non-seulement je les vois encore, mais je crois que je les verrai toujours.

— Eh bien, il est probable que l'un ou l'autre des trois prisonniers couchera dans la chambre qu'on appelle la pistole... Sais-tu ce que c'est que la pistole?

Ma mère m'attaquait par mon fort. Si je savais ce que c'était que la pistole, moi qui connaissais tous les coins et recoins de la prison !

— La pi3tole, repris-je, je crois bien que je sais ce que c'est! C'est une chambre qui donne dans la salle à manger du concierge, et où Ton met les prisonniers qui veulent la payer quarante sous.

— C'est cela! Eh bien, il est probable, comme je te le disais, que l'un ou l'autre des trois prisonniers aura été mis à la pistole ; il est probable encore que ce sera l'ainé des frères Lallemand, à qui les autres auront concédé cette douceur; il est probable, enfin, que la porte de la pistole, donnant dans la grande salle où mange le concierge, demeurera ouverte... Eli bien, en jouant avec ton petit camarade dans la grande salle, tu trouveras moyen d'entrer dans la pistole, et alors tu donneras, sans être vu, ce paquet à celui des trois prisonniers qui sera à la pistole.

— Je le veux bien.

— Seulement, tu prendras bien garde, mon enfant.

— A quoi?

— A ne pas te blesser.

— A ne pas me blesser! qu'y a-t-il donc dans ce paquet?

MÉMOIRES D'ALKX. DUMAS

— Une paire de pistolets à deux coups, tout chargés.

Je compris. A l'aide de ces pistolets, les prisonniers pouvaient peut-être fuir, ou tout au moins, dans ûn cas désespéré, se brûler la cervelle.

— Maman, lui dis-je, il me semble qu'au lieu de porter un paquet qui peut être vu, et par conséquent être confisqué, je ferais bien mieux de mettre un pistolet dans chacune des poches de mon pantalon.

— Mais si tu allais te blesser?

— Oh! n'aie pas peur; je connais cela, moi.

En un tour de main, Je dénouai le paquet et fis jouer, les unes après les autres, les gâchettes des quatre batteries, en digne élève de Montagnon.

— Allons, dit ma mère à peu près rassurée par la preuve de dextérité que je venais de lui donner; allons, je crois que tu as raison ; mets les pistolets dans ta poche, et prends garde que les crosses ne passent. Maintenant, voici un petit rouleau.

Ce rouleau me rappela le fameux étui dont l'enveloppe avait été mangéé par une taupe.

— Ah! ça, c'est de l'or? m'écriai-je.

— Oui, dit ma mère. Il y a cinquante louis dans ce rouleau. Prends bien garde de le perdre, car, si les prisonniers n'acceptent pas cet argent, je dois le rendre à celui qui l'a donué.

•—Attends, attends ! je vais mettre le rouleau dans le gousset de ma montre.

Je n'avais pas de montre, mais j'avais un gousset.

Je fourrai le rouleau dans mon gousset, et rabattis mon gilet par-dessus.

Heureusement, dans la prévision que j'engraisserais et que je grandirais, ma pauvre mère me faisait toujours faire des vêtements trop longs et trop larges.

Les pistolets pouvaient donc tenir dans mes poches, et le rouleau d'or dans mon gousset, sans que je parusse par trop bosselé.

— Et maintenant, dis-je, me voilà prêt.

Ce fut alors que le courage parut manquer à ma mère.

— Oh ! me dit-elle, si on allait découvrir ce que lu viens faire dans cette prison ! si on allait t'arréter!

— Je ne me laisserai pas prendre, répondis-je en me redressant avec un de ces airs fanfarons qui me rendaient si ridicule, quand j'avais le malheur de les prendre; ne suis-je point armé?

Ma mère haussa les épaules.

— Mon ami, me dit-elle, les prisonniers étaient armés aussi, et tu les as vus passer à Villers-Cotterets, chacun entre deux gendarmes.

J'avais bonne envie de répliquer; mais, comme l'argument de ma mère était plein de sens, je n'eus point le courage de risquer une nouvelle gasconnade.

D'ailleurs, le temps s'écoulait ; il était près de sept heures du soir, et, vu la circonstance, peut-être me serait-il impossible de pénétrer dans la prison, si j'attendais plus tard.

Ma mère jeta un dernier coup d'œil sur moi pour s'assurer que ni pistolets ni rouleau n'étaient visibles; elle m'agrafa au cou un petit manteau avec lequel ou m'envoyait au collège par les mauvais temps, quand il y avait un collège, et nous nous acheminâmes vers la prison.

Quoique ma pauvre mère essayât de cacher son émotion, sa main tremblait dans la mienne. Quant à moi, je n'avais pas même le soupçon que nous courussions un danger quelconque à faire ce que nous faisions.

Nous arrivâmes à la prison. Ma mère frappa à la porte, le guichet s'ouvrit.

— Qui va là? demanda la voix du concierge.

— Mon cher monsieur Richard, dit ma mère, — autant que je puis m'en souvenir, le brave homme s'appelait Richard, — mon cher monsieur Richard, c'est Alexandre qui vient jouer avec votre fils, tandis que je vais faire une visite.

— Ah ! c'est vous, madame Dumas, dit le concierge ; nous ferez-vous l'honneur d'entrer un instant?

— Non, merci, je suis pressée; je reviendrai prendre Alexandre dans une demi-heure.

— Bon ! venez quand vous voudrez.

Et le concierge se mit à tourner deux ou trois clefs dans deux ou trois serrures différentes.

La porte s'ouvrit.

Dans une espèce de couloir qui séparait la porte de la rue de la chambre du concierge, brillaient des fusils et des baïonnettes.

Ma mère frissonna et me tira à elle.

— N'aie pas peur, lui dis-je.

— Oh ! oh ! dit ma mère, il me semble que vous avez un surcroit de garnison, mon cher monsieur.

— Vous savez pourquoi? dit le concierge.

— Je me doute que c'est à cause des prisonniers qui sont arrivés ce soir.

— Oui ; comme ce sont de grosses épaulettes, on n'a pas pu leur refuser de les mettre à la pistole; seulement, on a doublé la garde.

Ma mère me serra la main ; je répondis en serrant la sienne.

— Et que dit-on de leurs affaires? demanda-t-elle.

— Pas belles, madame Dumas, pas belles... On va les conduire à la Fère; après quoi, le temps d'assembler un conseil de guerre, de rendre le jugement, de le leur lire, et paf I tout sera dit.

Le concierge fit le geste d'un homme qui met en joue. Rien de plus intelligible que cette terrible pantomime.

— Est-ce qu'Alexandre pourra les voir? demanda ma mère.

— Pourquoi pas? Ils sont là tous les trois dans la pistole, sur des lits de sangle, doux comme des agneaux. Ils ont déjà appelé Charles plus de dix fois; il est camarade avec eux comme s'il les connaissait depuis dix ans.

— Oh! maman, dis-je à mon tour, je voudrais bien les voir.

— Eh bien, va avec M. Richard, tu les verras, va...

Ma mère pronouça ce dernier mot le cœur gros, mais avec fermeté cependant; car, en même temps, elle me lâchait la jiaiu, et me poussait vers le concierge.

Je lui fis un signe de la tète et m'élançai du côté de la salle basse en criant :

— C'est moi, Charles!

Charles reconnut ma voix, et accourut au-devant de moi.

— Ah! me dit-il, si tu étais venu un peu plus tôt... Hutiu sort d'ici.

Hutin était un de nos camarades dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, à propos de la révolution de juillet et de mon expédition sur Soissons, où, plus heureux que les généraux Laliemand, j'enlevai les poudres de la ville.

— Ah! il est parti, répondis-je; ma foi, tant pis... Nous jouerons bien tout de môme sans lui, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Eh bien, allons.

Nous entrâmes dans la salle basse.

— Il ne faut pas faire trop de bruit, me dit Charles.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il y a du monde dans la pistole.

— Ah! je sais bien... les prisonniers... Dis donc, je voudrais les voir.

— C'est qu'ils m'ont renvoyé tout à l'heure, en disant qu'ils voulaient dormir.

— Dis-leur que je suis le fils d'un général aussi, moi. Ils ont dû connaître mon père.

Charles s'avança jusqu'à la porte.

— Dites donc, monsieur Laliemand, dit-il, il y a là un de mes camarades qui vient de Villers-Cotterets, et qui dit que vous avez dû connaître son père.

— Comment s'appeile-t-il.

— Il s'appelle Alexandre Dumas.

— Est-ce le fils du général Alexandre Dumas? dit l'un des frères Laliemand.

— Oui, général, répondis-je.

Et j'entrai.

— C'est toi, mon enfant? dit le général.

— Oui, général, c'est moi.

— Viens, mon enfant, viens... C'est toujours un plaisir pour un soldat que de voir le fils d'un brave, et ton père eu était un. Il e'st mort ?

— Oui, général, il y a déjà huit ans.

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