‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 24 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

— Et tu 66 venu à Soissou&?

— Oui, général...

Puis, tout bas :

— Pour vous voir, ayoutai-je.

— Gomment, pour me voir?

— Oui... Renvoyez Charles.

Une seule chandelle éclairait la pistole ; elle était sur la table, près du lit du général. 11 ût semblant de la moucher, et l'éteignit.

— Ah! bon! dit-il, je suis adroit... Charles, va nous rallumer cette chandelle.

Charles prit la chandelle, et passa dans la salle basse. Nous restâmes dans l'obscurité.

— Que me veux-tu, mon enfant? demanda le prisonnier.

— Général, lui dis-je, je suis chargé, par ma mère et par des amis à vous, de vous remettre une paire de pistolets à deux coups tout chargés, et un rouleau de cinquante louis. J'ai tout cela dans mes poches : le voulez-vous?

Le général demeura un instant sans parler, puis je sentis qu'il approchait ma tôte de la sienne.

— Merci, mon ami, dit-il en m'embrassant au front; l'empereur sera à Paris avant que notre procès soit fait...

Puis, m'embrassant une seconde fois :

— Merci, tu es un brave enfant. Va jouer, et prends garde qu'on ne te soupçonne d'être venu pour nou$.

— Décidément, général, vous croyez n'avoir besoin ni des pistolets ni de l'argent?

— Non, merci. La même proposition m'a déjà été faite dans la soirée, et j'ai refusé.

— Alors, je dirai donc à ceux qui ont peur pour vous, que vous n'avez pas peur?

Le général se mit à rire.

— Oui, dis-leur cela.

Et il m'embrassa une dernière fois en me poussant doucement du côté de la porte.

Charles revenait avec la lumière.

MEMOIRES l)'ALEX. DUMAS

— Merci, mOD enfant, dit-il. Décidément, nous allons dormir. Bonsoir.

— - Bonsoir, général.

Et je sortis de la pistole.

Une demi-heure après, ma mère vint me chercher. J'embrassai Charles, je remerciai le père Richard, et je courus me jeter au cou de ma mère.

— Eh bien? dit-elle.

— Eh bien, ma mère, il a tout refusé.

— Gomment, il a tout refusé?

— Oui.

— Et qu'a-t-il dit?

— 11 a dit que l'empereur serait à Paris avant qu'an l'ait fusillé, lui et ses compagnons.

t— Dieu le veuille 1 dit ma mère.

Et elle m'emmena.

Le lendemain, au point du jour, nous partîmes.

On rendit les cinquante louis à qui les avait donnés ; mais, en mémoire du courage que j'avais déployé dans l'expédition, on me laissa les pistolets.

C'étaient de magnifiques pistolets à deux coups, montés en argent, et qui joueront, chose étrange! un grand rôle dans cette même ville de Soissons, en 1830.

Le général Lallemand ne s'était pas trompé. La marche de Napoléon fut si rapide, qu'elle devança l'issue du procès. D'ailleurs, les juges eux-mêmes n'étaient peut-être point fâchés de traîner un peu en longueur, pour mettre à couvert leur responsabilité.

Le 21 mars, à six heures du matin, un courrier passait à franc étrier à Villers-Gotterets. À peine faisait-il jour, et cependant bon nombre de personnes attendaient déjà à la porte pour avoir des nouvelles.

Tout le monde s'empressa autour du courrier, qui changeait

de cheval.

— Eh bien? luidemanda-t-on, eh bien?

— Eh bien, messieurs, dit-il, Sa Majesté l'empereur et roi a fait son entrée aux Tuileries hier, à huit heures du soir.

11 y eut un grand brouhaha; chacun s'élança pour porter la nouvelle. Le maître de poste resta seul.

— Et vous allez annoncer cette nouvelle au département? demanda-t-il.

— Non ; je vais porter Tordre de mettre en liberté les généraux Lallemand.

Le cheval était sellé, il sauta dessus et partit au galop.

Le même jour, une calèche à quatre chevaux passait à grand train et menant grand bruit. Elle renfermait trois officiers supérieurs. En traversant la rue de Soissons, la glace de cette voiture s'abaissa en face de la maison où l'aîné des frères Lallemand avait été si cruellement insulté. La femme qui lui m avait craché au visage était sur sa porte; la tête souriante du général passa par la portière.

— Eh bien, lui dit-il, nous voilà sains et saufs, madame; chacun son tour.

Et il rentra dans la voiture, qui continua sa course vers Paris.

— Sois tranquille, brigand! dit la femme en montrant le poing à la voiture qui s'éloignait, le nôtre reviendra!

Il revint, en effet. Les assassinats du maréchal Brune, du général Mouton-Duverney et du général Ramel, sont là pour en faire foi.

En 1840 ou 1842, je dînais chez M. le duc Decazes avec ce même général Lallemand, que je n'avais jamais revu depuis le jour où il m'avait embrassé dans la pistole de la prison de Soissons. Vingt-huit ans s'étaient passés depuis ce jour, et avaient entraîné avec eux presque autant d'événements que de jours. Les cheveux de l'homme avaient blanchi, les cheveux de l'enfant avaient grisonné.

Après le dîner, je m'approchai du général :

— Général, lui demandai-je, vous rappelez-vous le 14 mars 1815?

— Le 14 mars 1815? reprit le général en cherchant à rappeler ses souvenirs. Je crois bien! c'est une date qui a marqué dans ma vie... Le 14 mars 1815, c'est le jour où nous avons été arrêtés, mon frère et moi, après notre tentative sur la Fère... Oui, je me rappelle le 14 mars 1815.

— Vous rappelez-vous avoir traversé une petite ville nommée Villers-Cotterets?

— Avant ou après mon arrestation?

— - Après votre arrestation, général : vous étiez dans un cabriolet, assis entre deux gendarmes; votre frère vous suivait dans un second cabriolet, et dans un troisième était un de vos aides de camp. Six ou huit gendarmes vous accompagnaient.

— Oh! je me le rappelle parfaitement, à telles enseignes qu'une femme monta sur le marchepied de mon cabriolet, etme cracha au visage.

— C'est cela, général, et vous avez bonne mémoire.

— Ah çà! est-ce que vous croyez qu'on oublie ces choses-là?

— Non, général, je ne dis pas que ce sont de ces choses qu'on oublie... Me permettez-vous de vous demander encore si vous vous souvenez d'autre chose?

— Faites.

— Vous souvenez-vous d'avoir passé la nuit en prison à

Soissons?

— Je m'en souviens parfaitement, dans une chambre attenante à la geôle.

— Vous sou venez- vous d'avoir reçu une visite?

— Oui, celle d'un enfant de douze à quatorze ans.

— Qui venait vous offrir, de la part de vos amis...

— Cinquante louis et une paire de pistolets! Je m'en souviens parfaitement,

— Vous oubliez de dire, général, que vous avez embrassé cet enfant au front.

— Pardieu ! cela le méritait bien. Est-ce que par hasard, cet enfant?...

— C'est moi, général, un peu grandi, un peu vieilli depuis ce temps-là; mais enfin, c'est moi. Voilà pourquoi je ne me suis pas fait présenter à vous, et me suis présenté moi-même.

Le général me prit les deux mains, et me regarda bien en face :

— Sacrebleu ! dit-il, embrassez moi encore!

— Volontiers, général.

Nous nous embrassâmes.

— Que diable faites- vous donc là-bas?... demanda le doc Decazes, qui voyait cette accolade, et qui ne pouvait s'en rendre compte.

— Rien, répondis-je, rien, une misère qui s'est passée autrefois entre le général Lallemand et moi.

Puis, me retournant vers le général .

— Général, lui dis-je, qui nous aurait prédit, le 14 mars 1815, à huit heures du soir, que nous dînerions un jour ensemble à la table de M. Decazes, grand référendaire de la Chambre des pairs, Louis-Philippe régnant?...

— Ah ! mon cher, dit le général en levant les épaules, nous en verrons encore bien d'autres, allez !

Napoléon et los alliés. — Passage de l'armée française et de l'empereur par Villers-Cotterets.— Les messagers de malheur.

Comme l'avait dit le courrier, Sa Majesté l'empereur et roi était rentré aux Tuileries le 20 mars à huit heures du soir, jour de la naissance du roi de Rome.

Superstitieux comme un ancien, Napoléon voulait avoir pour lui les présages.

Celui-là était bien incomplet sans doute : il rentrait aux Tuileries le jour de la naissance du roi de Rome ; mais où étaitil, cet enfant couronné qui devait lui coûter à Sainte-Hélène tant de cris paternels?

Hélas! le soir môme du jour où je l'avais vu à travers les grilles du Carrousel; il était parti pour ne plus revenir; on avait relégué, dans un coin du garde-meuble, son berceau vide. Cet homme qui venait, en vingt jours, de reconquérir, et d'une façon si miraculeuse, trente-deux millions d'hommes, cet homme cherchait inutilement, parmi toutes ces têtes qui lui étaient indifférentes, la tête chérie de son enfant.

Cette tête devait pâlir et s'incliner loin de lui ; Schœnbrûnn

lui gardait deux choses qui tuent vite : un soleil trop froid et un amour trop brûlant.

Était-ce pour endormir sa propre douleur que cet homme tout-puissant essaya de mentir, en annonçant à la France que son enfant allait lui être rendu ? S'abaissait-il à feindre l'alliance de l'Autriche pour rassurer les cœurs tremblants?

C'est qu'il n'était pas au bout de son œuvre; c'est qu'après avoir repris la France, il lui restait l'Europe à combattre.

Ce qui faisait dire instinctivement à cette femme qui avait > insulté le général Lallemand, au moment où il traversait Villers-Cotterets, libre et triomphant : « Sois tranquille, brigand ! notre tour reviendra ! •

En attendant, il se passait une chose singulière : c'est que, menacés chaque jour par les royalistes, nous avions fini, ma mère et moi, par désirer ce triomphe de l'empereur, et qu'en somme, pour nous qui n'avions aucune raison d'aimer cet homme, 6a rentrée aux Tuileries était devenue un événement heureux.

Cependant il faut rendre justice aux bonapartistes du département de l'Aisne, et à ceux qu'on avait forcés de le devenir : leur triomphe fut calme, et, au lieu d'en faire grand bruit, comme eussent certainement fait les royalistes, ils avaient presque l'air d'en demander pardon.

D'ailleurs, on ignorait ce qui allait advenir de tous ces événenents. A la première invasion, l'ennemi était bien venu de Moscou à Paris, c'est-à-dire de six cents lieues; à la seconde, il viendrait bien de Bruxelles, c'est-à-dire de soixante.

Nous étions sur cette route, à deux journées de Paris, mais à trois journées seulement des Hollandais et des Prussiens.

Il est vrai que les nouvelles étaient bonnes. L'empereur ne paraissait nullement inquiet.

Le 4 avril, il avait écrit aux souverains alliés une lettre au-* tographe , dans laquelle il leur annonçait son retour à Paris, et son rétablissement à la tête du peuple français, avec un naturel charmant, et comme si ce n'était pas la révolution européenne qu'il proclamait.

Le 6, il avait visité le Muséum, pour voir sans doute quelles

espèces d'animaux on avait trouvées à empailler en son absence. Après quoi, il avait été faire une visite à David dans son atelier.

Le 7, il avait rétabli la maison d'Écouen.

Le 8, le duc d'Angouléme avait été fait prisonnier à Pont- Saint-Esprit.

Le 10, il avait publié le décret sur l'armement de la garde nationale.

Le 11, il avait ordonné de conduire M. le duc d'Angouléme à Cette, et de lui rendre la liberté.

Le 12, chose plus sérieuse ! il avait écouté le rapport du duc de Vicencesur l'armement des puissances étrangères.

Le 14, il avait reçu Benjamin Constant.

Le 17, il avait nommé Grouchy maréchal de l'Empire.

Enfin, le 20, cent coups de canon avaient annoncé que le drapeau tricolore flottait sur toutes les villes de France.

Il est vrai que, le 24, Louis XVIII adressait son manifeste à la nation française;

Que, le 25, les alliés prenaient l'engagement de ne déposer les armes qu'après avoir abattu Napoléon ;

Que, le 30, l'Angleterre s'engageait à fournir aux alliés, pendant trois ans, cent millions de francs;

Que le 3 mai, Murât était défait près de Tolentino;

Que, le 12, les Autrichiens entraient à Naples;

Que, le 14, paraissait l'ordonnance du roi de Prusse sur la N landwehr;

Que, le 19, les Russes jetaient Berthier, cet ancien ennemi de mon père, par les fenêtres de son hôtel à Bumberg;

Enfin, que, le 26, les empereurs de Russie, d'Autriche et le roi de Prusse quittaient Vienne pour marcher sur la France.

Il n'y avait donc plus aucune espérance de conserver la paix : tout allait de nouveau être remis au hasard des batailles.

Les troupes commençaient à passer par Villers-Cotterets, filant sur Soissons, Laon et Mézières.

C'était, il faut l'avouer, une grande joie que de revoir ces anciens uniformes, ces vieilles cocardes retrouvées, sur la

route de File d'Elbe à Paris, dans des caisses de tambour, ces glorieux drapeaux troués par les balles d'Austerlitz, de Wagram et de la Moskova.

Ce fut un merveilleux spectacle que nous donna toute cette vieille garde, type militaire complètement disparu de nos jours, et qui était la vivante personnification de ces dix années impériales que nous venions de traverser, la légende vivante et glorieuse de la France.

En trois jours, trente mille hommes, trente mille géants passèrent ainsi, fermes, calmes, presque sombres; pas un qui ne comprit qu'une part de ce grand édifice napoléonien, cimenté de son sang, ne pesât sur lui, et tous, comme ces belles cariatides du Pujet qui effrayèrent le chevalier de Bernin, lorsqu'il débarqua à Toulon, nous semblaient fiers de ce poids, quoiqu'on sentît qu'ils pliassent sous lui.

Oh! ne l'oublions jamais, ces hommes qui marchaient d'un pas ferme vers Waterloo, c'est-à-dire vers la tombe, c'était le dévouement, c'était le courage, c'était l'honneur! c'était le plus pur sang de la France ! c'était vingt ans de lutte contre l'Europe entière; c'était la Révolution, notre mère; c'était, non pas la noblesse française, mais la noblesse du peuple français !

Je les vis tous passer ainsi, tous jusqu'à un dernier débris de l'Égypte, deux cents mamelouks avec leurs larges pantalons rouges, leurs turbans et leurs sabres recourbés.

Il y avait quelque chose non-seulement de sublime, mais encore de religieux, de saint, de sacré dans ces hommes, qui, condamnés aussi fatalement et aussi irrévocablement que les gladiateurs antiques, comme eux pouvaient dire : Cœsar, mo~ rituri te salutant ! *

Seulement, ceux-là allaient mourir, non pas pour les plaisirs, mais pour la liberté d'un peuple ; ceux-là allaient mourir, non point forcés, mais de leur libre arbitre, mais de leur seule volonté.

Le gladiateur antique, ce n'était que la victime.

Eux, c'était l'holocauste.

Ils passaient un matin; le bruit de leurs pas s'éteignit, les iï. 5.

derniers accords de leur musique moururent; cette musique jouait, je me le rappelle, l'air de Veillons au salut de l'empire...

Puis on annonça, dans les journaux, que Napoléon quitterait Paris le 12 juin, pour se rendre à l'armée.

Napoléon suivait toujours le chemin qu'avait suivi sa garde; Napoléon passerait donc par Villers-Cotterets.

J'avoue que j'avais un immense désir de voir cet homme, qui, en pesant sur la France, avait particulièrement, et d'une façon si lourde, pesé sur moi, pauvre atome, perdu parmi trente-deux millions d'hommes, et qu'il continuait d'écraser tout en oubliant q,ue j'existasse.

Le 11, on reçut la nouvelle officielle de son passage; les chevaux étaient commandés à la poste.

11 devait partir de Paris à trois heures du matin ? c'était donc vers sept ou huit heures qu'il traverserait Villers-Cotterets.

A six heures, j'attendais au bout delà rue de Largny avec la partie de la population la plus valide, c'est-à-dire celle qui avait la faculté de courir aussi vite que les voitures impériales.

En effet, ce n'était pas à son passage qu'on pouvait bien voir Napoléon, c'était au relais.

Je compris cela, et à peine eus-je aperçu, à un quart de lieue à peu près, la poussière des premiers chevaux, que je pris ma course vers le relais.

A mesure que j'approchais, j'entendais gronder derrière moi, se rapprochant aussi, le tonnerre des roues.

J'arrivai au relais. Je me retournai, et je vis accourir comme une trombe ces trois voitures qui brûlaient le pavé, conduites par des chevaux en sueur, et par des postillons en grande tenue, poudrés et enrubannés.

Tout le monde se précipita sur la voiture de l'empereur.

Je me trouvai naturellement un des premiers.

Il était assis au fond, à droite, vétu de l'uniforme vert à revers blancs, et portant la plaque de la Légion d'honneur.

Sa téte pale et maladive, qui semblait .grassement taillée

dans un bloc d'ivoire, retombait légèrement inclinée sur sa poitrine; & sa gauche, était assis son frère Jérôme; en face de Jérôme, et sur le devant, l'aide de camp Letort. Il leva la téte, regarda autour de lui et demanda :

— Où sommes-nous?

— A VillersCottercts, sire, dit une voix.

— À six lieues de Soissons, alors? répondit-il.

— A six lieues de Soissons, oui, sire.

— Faites vite.

Et il retomba dans cette espèce d'assoupissement dont l'avait tiré le temps d'arrêt qu'avait fait la voiture.

Pendant ce temps, on avait relayé; les nouveaux postillons étaient en selle; ceux qui venaient de dételer agitaient leurs chapeaux en criant : « Vive l'empereur! »

Les fouets claquèrent; l'empereur fit un léger mouvement de téte qui équivalait à un salut. Les voitures partirent au grand galop et disparurent au tournant de la rue de Soissons.

La vision gigantesque était évanouie.

Dix jours s'écoulèrent, et Ton apprit le passage de la Sambre, la prise de Gharleroi, la bataille de Ligny, le combat des Quatre-Bras.

Ainsi le premier écho était un écho de victoire.

C'était le 18, jour de la bataille de Waterloo, que nous avions appris le résultat des journées du 15 et du 16.

On attendait avidement d'autres nouvelles. La journée du 19 se passa sans en apporter : l'empereur, disaient les journaux, avait visité le champ de bataille de Ligny et fait donner des secours aux blessés.

Le général Letort, qui était en face de l'empereur dans sa voiture, avait été tué à la prise de Charleroi.

Jérôme, qui était à ses côtés, avait eu la poignée de son épée brisée par une balle.

La journée du 20 s'écoula lente et triste : le ciel était sombre et orageux ; il était tombé des torrents de pluie, et l'on disait que, par un semblable temps, qui durait depuis trois jours, sans doute on n'avait pu combattre.

84 HÉMOIRES D'à L EX. DUMAS

Tout à coup le bruit se répand que des hommes portant de sinistres nouvelles ont été arrêtés et conduits dans la cour de la mairie; ils disent, assure-t-on, que nous avons perdu une bataille décisive, que l'armée française est anéantie, et que les Anglais, les Prussiens et les Hollandais marchent sur Paris.

Tout le monde se précipite vers la mairie, moi des premiers, bien entendu.

En effet, dix ou douze hommes, les uns encore en selle, les autres à terre et près de leurs chevaux, sont entourés par la population, qui les garde à vue; ils sont tout sanglants, tout, couverts de boue, en lambeaux.

Ils se disent Polonais.

A peine si Ton peut comprendre ce qu'ils disent; ils prononcent avec difficulté quelques mots de français.

Les uns prétendent que ce sont des espions; les autres que ce sont des prisonniers allemands qui se seront échappés, et qui essayent de rejoindre l'armée de Blucher en se faisant passer pour Polonais.

Arrive un ancien officier qui parle allemand et les interroge en allemand.

Plus à leur aise dans cette langue, ils répondent plus catégoriquement : selon eux, Napoléon en serait venu aux mains, le 18, avec les Anglais. A midi, la bataille aurait commencé; à cinq heures, les Anglais étaient battus; mais, à six heures, Blucher, qui avait marché au canon, serait arrivé avec quarante mille hommes et aurait décidé la bataille en faveur de l'ennemi; bataille décisive, comme ils disent : l'armée fran- . çaise est non pas en retraite, mais en déroute; ils sont Pavantgarde des fugitifs.

On ne veut pas croire à de si désastreuses nouvelles; ils se contentent de répondre :

— Vous verrez bien.

On les menace de les arrêter, de les mettre en prison, de les fusiller s'ils ont menti. Ils tendent leurs armes et déclarent qu ils sont à la disposition des autorités de la ville.

Deux d'entre eux, gravement blessés, sont conduits à l'hô-

pital; les autres sont déposés à la prison, qui touche à la mairie.

11 est à peu près trois ou quatre heures de l'après-midi : en quarante-huit heures, ces hommes sont venus de Planchenoit.

C'est plus d'une lieue et demie à l'heure qu'ils ont faite. Ainsi les courriers de malheur ont des ailes.

Une fois qu'on a vu les uns entrer à l'hôpital, les autres en prison, chacun s'éparpille et va répandre le bruit sinistre de son côté.

Comme c'est toujours à la poste qu'on aura les nouvelles les plus sûres, nous courons, ma mère et moi, à la poste, et nous nous y installons.

A sept heures, un courrier arrive; il est couvert de boue, son cheval frissonne de tous ses membres et est prêt à tomber de fatigue.

Il commande quatre chevaux pour une voiture qui le suit, puis il saute à cheval et se remet en route.

On l'a interrogé vainement : il ne sait rien ou ne veut rien dire.

On tire les quatre chevaux de l'éPurie, on les harnache, on attend la voiture.

Un grondement sourd et qui se rapproche rapidement annonce qu'elle arrive.

On la voit apparaître au tournant de la rue, elle s'arrête à la porte.

Le maître de poste s'avance et demeure stupéfait. En môme temps, je le prends par le pan de son habit :

— C'est lui? c'est l'empereur?

- Oui.

C'était l'empereur, à la même place où je l'avais vu, dans une voiture pareille, avec un aide de camp auprès de lui et un autre en face.

Mais ceux-là ne sont plus ni Jérôme ni Letort.

Letort est tué; Jérôme a mission de rallier l'armée sous Laon.

C'est bien le même homme, c'est bien le même visage, pâle, maladif, impassible.

Seulement, la tête est un peu plus inclinée sur la poitrine.

Est-ce simple fatigue? Est-ce douleur d'avoir joué le monde et de l'avoir perdu?

Comme la première fois, en sentant la voiture s'arrêter, il lève la tète, jette autour de lui ce même regard vague qui devient si perçant lorsqu'il le fixe sur un visage ou sur un horizon, ces deux choses mystérieuses derrière lesquelles peut toujours se cacher un danger.

— Où sommes-nous? demande-t-il.

— À Villers-Cotterets, sire.

— Bon! A dix-huit lieues de Paris?

— Oui, sire.

— Allez.

Et, comme la première fois, après avoir fait une question pareille, dans les mêmes termes à peu près, il donna le même ordre et partit aussi rapidement.

Le même soir, Napoléon couchait à l'Élysée.

Il y avait jour pour jour trois mois qu'à son retour de l'Ile d'Elbe il était rentré aux Tuileries.

Seulement, du 20 mar^u 20 juin, il y avait un abîme où s'était engloutie sa fortune.

Cet abime, c'était Waterloo!

Waterloo. — L'Élysde. — La Malmaison.

J'ai dit le premier, je crois, que Waterloo était un grand i désastre politique, mais un grand bonheur social.

Waterloo est, comme Marengo, une journée providentielle. Seulement, cette fois, au lieu d'être une victoire, c'est une défaite, mais une défaite si providentielle, que nous perdons Waterloo par la même cause qui nous a fait gagner Marengo.

A Marengo, nous sommes battus à cinq heures du 6oir. Desaix arrive, inattendu de l'ennemi, et, à six heures, nous sommes vainqueurs.

A Waterloo, nous sommes victorieux à cinq heures du soir. Blacher arrive, inattendu par nous, et, à six heures, nous sommes vaincus.

Jamais la main de Dieu n'a été étendue d'une façon plus visible sur l'Europe, dont les destins se jugent à Waterloo, que dans cette fameuse journée du 18 juin.

Napoléon, cet homme aux ordres rapides, clairs et précis, Napoléon laisse Grouchy sans ordres.

Puis, quand il a besoin de Grouchy, quand il comprend que le succès de la journée dépend de Grouchy, il envoie un officier d'ordonnance pour l'appeler vers Mont-Sainl-Jean. L'officier est pris, et Grouchy continue à se diriger sur Wavre !

Pourquoi donc un seul officier d'ordonnance? Pourquoi pas dix? Pourquoi pas vingt? Les officiers d'ordonnance manquent-ils autour de Napoléon?

Et Grouchy qui entend le canon, et qui ne marche pas! Grouchy qui s'obstine à rester malgré les prières, malgré les supplications des généraux qui l'entourent, tandis que BiUcher marche, lui!

Et puis attendez, une dernière cljpsc : celle-là, je suis sûr de la dire le premier; celle-là, je la tiens de son plus proche parent, de son plus fidèle ami, de son dernier général, de celui qui n'a pas désespéré, quand tout le monde désespérait: celle-là est indigne de figurer dans un récit d'historien, c'est vrai; mais je n'écris pas une histoire, j'écris des mémoires.

Avez-vous remarqué qu'à Ligny, aux Quatre-Bras et à Waterloo, Napoléon, qui, les jours de bataille, ne quitte pas sa selle, avez-vous remarqué que Napoléon monte à peine à cheval?

Avez-vous remarqué que, lorsque, par un dernier, par un suprême effort, il tâche de retenir la victoire qui s'échappe, vet se met à la tête de sa vieille garde pour donner lui-même contre l'ennemi, avez-vous remarqué que c'est à pied qu'il charge?

Pourquoi cela? Vous allez le savoir.

Quand la bataille est perdue, quand la charge anglaise pénètre au cœur de nos carrés, quand les batteries de Blucher

font ricocher leurs boulets tout autour de Napoléon; quand toute cette vaste plaine n'est plus qu'une fournaise, un cimetière, une vallée de Josaphat ; quand on n'entend plus, au milieu de tous ces cris, que le cri fatal de Sauve qui peut! quand les plus braves fuient, quand le général Cambronne et la garde seuls s'arrêtent pour mourir, Napoléon jette un dernier regard sur cette vaste étendue où plane l'ange de l'extermination, puis il appelle à lui son frère Jérôme :

— Jérôme, lui dit-il, la bataille de Mont- Saint- Jean est perdue; mais celle de Laon est gagnée. Tu vas rallier ce que tu pourras d'hommes, quarante mille, trente mille, vingt mille même; tu t'arrêteras avec eux à Laon; la position est imprenable, et je m'en rapporte à toi pour qu'elle ne soit pas prise. Moi, pendant ce temps, avec vingt-cinq hommes et deux bons guides, je me jette dans les chemins de traverse, et je rejoins Grouchy, qui n'est pas à plus de six lieues d'ici avec trentecinq mille hommes, et, tandis que tu arrêtes l'ennemi devant Laon, je tombe sur ses derrières, et je l'éparpillé au cœur de la France : le patriotisme français fera le reste.

Puis, comme Richard 111. après cette bataille où il venait de perdre la couronne, et où il allait perdre la vie :

— Un cheval, un cheval! demanda-t-il.

On lui amena son cheval.

11 se mit péniblement en selle, choisit son escorte, fit approcher les guides, et lança son cheval au galop. Mais, après vingt-cinq pas, il s'arrêta court :

— Impossible, dit-il, je souffre trop!

Et il descendit.

Jérôme accourut.

— Fais de ton mieux, lui dit-il ; quant à moi, je ne puis rester à cheval.

Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, avait eu, comme; François Ie»*, sa belle Ferronnière; seulement, ce n'était pas la vengeance d'un mari qui la lui avait envoyée, c'était le conseil d'un diplomate.

Homme de la fatalité, tu as accompli ta tâche, maintenant tu peux tomber !

Aussi, voyez-le à l'Élysée, cet homme au regard d'aigle, aux résolutions rapides, à la pensée tenace et absolue! Est-il l'homme de Toulon, de Lodi, des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram? Est-ce l'homme de Lutzen et de Bautzen? Est-ce môme l'homme de Montmirail et de Montereau? Non, toute son énergie s'est usée dans ce miraculeux retour de nie d'Elbe.

D'abord, il ne comprend rien à sa défaite. Sans cesse, à Sainte-Hélène, il revient sur cette journée, et remâche cette amère absinthe.

— Journée incompréhensible! concours de fatalités inouïes! Grouchy! Ney! d'Erlon! Y a-t-il eu trahison? y a-t-il eu malheur?... Et, pourtant, tout ce qui tenait à l'habileté avait été accompli; tout n'a manqué que quand tout avait réussi!

La Providence, sire !

— Singulière campagne! murmure-t-il une autre fois, où, dans moins d'une semaine, j'ai vu s'échapper trois fois de mes mains le triomphe assuré de la France, et la fixation de ses destinées! Sans la défection d'un traître, j'anéantissais les ennemis en ouvrant la campagne; je les écrasais à Ligny, si ma gauche eût fait son devoir; je les écrasais encore à Waterloo, si ma droite ne m'eût pas manqué.

Sire, la Providence!

Et une autre fois encore :

— Singulière défaite, où, malgré la plus horrible catastrophe, la gloire du vaincu n'a pas souffert, ni celle du vainqueur augmenté! La mémoire de l'un survivra à sa destruction ; la mémoire de l'autre s'ensevelira peut-être dans son triomphe !

Non, sire, votre gloire n'a pas souffert, car vous luttiez contre la destinée. Ces vainqueurs qu'on a appelés Wellington, Bulow, Blûcher, ces vainqueurs n'avaient que des masques d'hommes, et c'étaient des génies envoyés par le Très-Haut pour vous combattre.

La Providence, sire, la Providence !

Toute une nuit, Jacob lutta contre un ange qu'il prit pour

un homme; trois fois il fut terrassé, et, le matin venu, en songeant à sa triple défaite, il pensa devenir fou.

Trois fois aussi vous avez été terrassé, sire, trois fois vous avez senti sur votre poitrine frémissante le genou du vainqueur divin.

A Moscou, à Leipzig, à Waterloo!

Vous qui aimiez tant Ossian, sire, ne connaissez-vous pas cette histoire de Thor, fils d'Odin? Un jour, il arriva dans une ville souterraine, et dont il ne connaissait pas le nom. Un cirque était ouvert tout garni de spectateurs; un chevalier, revêtu d'une armure noire, avait lancé son défi. Depuis le matin, il attendait inutilement son adversaire.

Thor entra, marcha droit à ce chevalier sombre et lui dit :

— Je ne sais pas qui tu es ; mais n'importe, me voilà, combattons!

Et ils combattirent depuis le milieu du jour jusqu'à la nuit. C'était la première fois que Thor rencontrait un champion qui lui résistât.

Non-seulement celui-là résistait, mais encore, à chaque instant, Thor sentait qu'il prenait avantage sur lui, et cependant, quoiqu'à chacun de ses coups, tout son corps frémit, tout son sang se glaçât, il ne recula point d'un pas; et, quand les forces lui manquèrent, quand il lui fallut tomber, il tomba sur un genou, puis sur deux, puis sur une main, et, toujours essayant de combattre, il finit par se coucher, lui, Thor, lui, fils d'Odin, sur la poussière du cirque, haletant, vaincu, expirant!

— En faveur de ton courage, et parce que tu as fait ce que nul n'avait fait avant toi, dit le chevalier noir, je te fais grâce. Seulement, la première fois que tu me rencontreras et que nous lutterons ensemble, il n'en sera pas ainsi.

— Qui donc es-tu, étrange vainqueur? dit le fils d'Odin.

— Je suis la Mort, dit le chevalier noir en levant la visière de son casque.

Et Thor fut près d'un an à revenir à la vie pour avoir lutté ainsi contre la Mort, il en a été de vous comme de Jacob et de Thor, sire ; vous

avez pensé devenir fou, vous avez été un an à revenir à la vie. Voyons-le à l'Élysée.

Il y arrive à sept heures du matin.

Plus tard, il devine ce qu'il eût dû faire. Écoutez-le :

— Quand je suis arrivé â Paris, j'étais épuisé. Depuis trois jours, je n'avais ni mangé ni dormi. Je me suis mis au bain en attendant les ministres que j'avais mandés. Sans doute, j'aurais dû aller tout de suite aux Chambres; mais j'étais harassé de fatigue. Qui pouvait croire qu'elles se déclareraient si vite?Jesuis arrivé à Paris à sept heures; à midi, les Chambres étaient à l'insurrection.

Puis il passe lentement la main sur son visage, et, d'une voix sourde :

— Après tout, dit-il, je ne suis qu'un homme. Cromwell et Louis XIV aussi n'étaient que des hommes,

sire, et l'un est entré aux Chambres le chapeau sur la téte, l'autre au Parlement le fouet à la main.

Mais l'un était plein de croyance, l'autre plein de jeunesse, tandis que vous, sire, vous n'aviez plus ni jeunesse ni foi.

— Je vieillis, dit-il à Benjamin Constant; on n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on est à trente. Je ne demande pas mieux que d'être éclairé.

Sire, sire! où avez- vous donc laissé éteindre le feu de votre génie, que ce soit à Benjamin Constant de vous éclairer? Il arrive le 21, et, le 22, il abdique en faveur de son fils. Et pourquoi abdique-t-il?

Les Chambres l'ont exigé.

Voyez-vous Napoléon, roi constitutionnel, s'empressant de céder au désir des Chambres !

Sire, l'homme du 22 juin est-il toujours l'homme du 18 brumaire, dites?

Attendez... Peut-être croit-il tout perdu; peut-être, si quelque lueur d'espoir renaissait, rallumerait-il à cette lueur la flamme éteinte qui le fait, dans l'obscurité où il se trouve, recourir à la lanterne de Benjamin Constant.

Jérôme arrive le 22 au soir. H tombe bien : Lucien vient

d'insulter son frère. L'homme sans ambition, le républicain pur, qui a refusé le titre de roi de Portugal, que lui offrait l'empereur, pour accepter celui de prince de Canino, que lui offrira le pape, Lucien est entré chez lui, et, à son'tour, faisant des conditions à l'Élysée, comme Napoléon lui en avait fait à Mantoue, il lui avait dit :

— La France ne croit plus à la magie de l'Empire; elle veut la liberté jusque dans ses abus ; elle aime mieux la Charte que les grandeurs de votre règne ; avec moi, elle voudra la république, parce qu'elle y croira. Je vous donnerai le commandement en ehe f des armées, et, avec l'aide de votre épée, je sauverai la Révolution.

Vous le voyez, le moment est bon. Jérôme, d'ailleurs, vient de faire, jeune soldat, ce que Napoléon n'eût pas attendu d'un vieux général. A force d'activité, d'insistance, de volonté, il a arrêté les fuyards ; il les a ralliés sous les murs de Laon; il les a remis aux mains du maréchal Soult, et c'est, épuisé de fatigue, tout sanglant encore des blessures qu'il a reçues, qu'il vient, non pas comme Lucien faire des conditions à son frère, mais apprendre à l'empereur la réorganisation des 1er, 2e et 6e corps, lesquels, réunis aux quarante-deux mille hommes du maréchal Grouchy, porteront à plus de quatre-vingt mille hommes l'armée avec laquelle il peut entrer en opérations immédiates, pour prendre sur le duc de Wellington une sanglante revanche.

Quatre-vingt mille hommes! c'est plus qu'il n'en a jamais eu pendant la campagne de 1814.

Sire, sire! c'est le cas de dire comme à Montereau : « Allons, Bonaparte, sauve Napoléon ! »

Napoléon écoute Jérôme, ne répond rien, et le congédie.

Ua instant après, on entend un grand tumulte sous la terrasse de l'Elysée : ce sont deux régiments de tirailleurs de la garde qui, formés d'enrôlés volontaires pris parmi les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, défilent en désordre devant le jardin, avant-garde d'une colonne innombrable d'hommes du peuple qui demandent à grands cris que l'empereur se mette à leur tète pour les mener à l'ennemi.

Ces régiments font partie de ceux dont le général Montholon vient de recevoir le commandement.

L'empereur lui ordonne de les faire retourner à leur poste, et s'avance lui-même vers eux, non pas pour exciter, mais pour calmer leur patriotisme.

Alors, un de ces hommes lui crie :

— Sire, souvenez-vous du 18 brumaire!

Vous croyez qu'à ce mot, à cette date, à ce souvenir, le cœur va bondir, l'œil étinceler? vous croyez que le cheval va sentir l'éperon et se cabrer?

Point.

— Vous me rappelez le 18 brumaire, dit-il; mais vous oubliez que les circonstances ne sont pas les mômes. Au 18 brumaire, la nation était unanime dans son désir de changement; il ne fallait qu'un faible effort pour arriver à ce qu'elle désirait; aujourd'hui, il faudrait des flots de sang français, et jamais une seule goutte n'en sera versée par moi pour défendre une cause toute personnelle.

Cet homme comprend donc qu'il y a deux causes maintenant: sa cause personnelle et celle de la France.

Ah! cette fois, sire, vous avez raison; vous entrevoyez la première lueur de cette grande auréole qui vous fera dire à Sainte-Hélène :

— Dans cinquante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque.

Les deux régiments s'éloignèrent en se disant :

— Qu'a donc l'empereur? Nous ne le reconnaissons plus. Et, en effet, il n'était plus reconnaissable. Le voilà sortant

de Paris, le 25, en fugitif, pour aller à la Malmaison, où de nouvelles hésitations l'attendent.

Aussi n'en croit-on rien autour de lui. Le calme, ou plutôt l'abattement de l'Elysée épouvante amis et ennemis.

— C'est le sommeil du lion, dit-on tout bas, de crainte de le réveiller.

Ce départ pour la Malmaison est un fait bien autrement grave. L'empereur quitte Paris afin d'être libre de ses actions; il va faire un détour, regagner, par Saint-Denis, la route de

Laon, et, avant trois jours , on entendra le canon de quelque nouveau Montmirail.

Aussi lui envoie- 1- on le général Becker pour le garder.

Rassurez- vous! c'est bien à la Malmaison qu'il va. Tout ce qu'il désire, ce vaincu, c'est un bâtiment, bon voilier, qui le conduise vite en Amérique. Il a bâte de la vie privée, et sera citoyen de New- York ou de Philadelphie ; il se fera planteur, défricheur, laboureur.

Sire, il y a eu de quoi faire en vous un consul, un empereur, un roi, mais il n'y a pas en vous de quoi faire un Cincinnatus.

Ils le savent si bien, ces hommes qui se sont faits gouvernement à votre place, qu'ils expédient ordre sur ordre pour que vous partiez. Tant que vous serez à la Malmaison, il n'y aura rien de certain pour les Bourbons, avec lesquels ils ont déjà traité.

Et cependant ils ont tort ; que fait l'empereur à la Malmaison? Les pieds sur l'appui de la fenêtre, il lit Montaigne.

Tout à coup, on entend un grand bruit, les tambours battent.

Les fanfares des instruments de cuivre résonnent ; l'air retentit des cris de « Vive l'empereur! à bas les Bourbons I à bas les traîtres! »

— Qu'est-ce que cela, Montholon ? demande l'empereur.

— Sire, c'est la division Brayer : vingt mille hommes qui reviennent de la Vendée ; ils sont arrêtés devant les grilLes du château.

— Que veulent-ils ?

— Ils veulent qu'on leur rende leur empereur, et, si on ne leur rend pas, ils déclarent qu'ils viendront le prendre.

L'empereur reste un instant pensif; sans doute, il calcule qu'avec les quatre-vingt mille hommes de Soult, les vingt mille hommes de Brayer, les cinquante mille fédérés, les trois millions de gardes nationaux, il y a encore une belle défense, une belle lutte à soutenir.

On annonce que le général Brayer demande à parier à l'empereur.

— Faites entrer.

— Sire, sire! au nom de mes soldats, en mon nom, au nom de la France! sire, venez! nous vous attendons!

— Pourquoi faire?

— Pour marcher à l'ennemi; pour venger Waterloo; pour sauver la France! Venez, sire, venez!...

Un an après, le pied sur l'appui de la fenêtre deLongwood, un livre à la main comme à la Malmaison, Napoléon disait :

— L'histoire me reprochera de m'en être allé trop facilement. J'avoue qu'il y eut un peu de dépit dans ma résolution. Quand, à la Malmaison, j'ai offert au gouvernement provisoire de me remettre à la tète de l'armée , pour profiter de l'imprudence des alliés et les anéantir sous les murs de Paris, avant la lin de la journée, vingt-cinq mille Prussiens auraient mis bas les armes. On n'a pas voulu de moi. J'ai envoyé promener les meneurs, et je suis parti. J'ai eu tort : les bons Français ont le droit de me le reprocher. J'aurais dû monter à cheval, quand la division Brayer a paru devant la Malmaison; me faire conduire par elle au milieu de l'armée; battre l'ennemi, et prendre la dictature de fait, en appelant à moi le peuple des faubourgs de Paris. Cette crise de vingt-quatre heures aurait sauvé la France d'une seconde restauration. J'aurais effacé par une grande victoire l'impression de Waterloo, et j'aurais toujours pu traiter pour mon lils, si les alliés avaient persisté à dire qu'ils n'en voulaient qu'à. moi.

Cette fois, vous vous trompez, sire. Non, les bons Français n'ont rien à vous reprocher. Non, vous n'avez pas eu tort de partir. Non, il nous fallait, à nous, cette seconde restauration, la révolution de 1830 et celle de 1818; il nous fallait cette république qui, toute bâtarde qu'elle est, sera la marraine de toutes les répubbquesde l'Europe. 11 vous fallait, à vous, l'hospitalité du Dellérophon, la traversée du Northumberland, l'exil de Sainte-Hélène; il vous fallait les persécutions de Longwood; il vous fallait votre longue agonie, comme il fallait au Christ sa couronne d'épines, son Pilate et son Calvaire.

Si vous n'aviez pas eu votre passion, vous ne seriez pas dieu.

Déroute.— Le haricot de mouton reparaît. — M. Picot l'avoué. — A force de diplomatie, il obtient de ma mère de ra'emroener à la chasse. — J'en perds le sommeil, le boire et le manger.

SU1 avait pu rester, dans l'esprit des plus obstinés sceptiques de Villers-Cotterets, quelques doutes sur le désastre de Waterloo, le passage de Napoléon les eût levés tous.

D'ailleurs, cette avant garde de fuyards, que nous avions vue, ne faisait que précéder le corps d'armée.

Ce corps d'armée commença à apparaître dans la matinée du 22.

Je déclare ici que c'était un terrible et magnifique spectacle, sublime à force d'être hideux.

D'abord avaient passé, mêlés les uns aux autres, marchant sans ordre, sans tambour, presque sans armes, ceux qui s'étaient tirés sains et saufs, ou avec de légères blessures, de cette horrible boucherie.

Puis étaient venus ceux qui étaient blessés plus gravement, mais qui pouvaient encore, ou marcher, ou se tenir à cheval.

Enfin, vinrent ceux qui ne pouvaient ni marcher ni se tenir à cheval. Les malheureux, avec des bras emportés, des jambes brisées, des blessures qui leur trouaient le corps, couchés dans des charrettes, mal pansés ou n'ayant pas été pansés du tout, les malheureux se soulevaient encore, agitaient quelque lambeau sanglant, et criaient : « Vive l'Empereur ! »

Beaucoup retombaient morts. C'était leur dernier cri.

Le cortège funèbre dura deux ou trois jours.

Où conduisait-on tous ces hommes? Pourquoi endolorir leur agonie par cette exposition à l'ardent soleil de juin, par le cahot des charrettes, par l'absence de tout pansement ?

Y en avait-il donc tant, que, de Waterloo chez nous, toutes les villes en fussent encombrées?

Oh! c'est vue ainsi, loin des fanfares des trompettes, loin

des roulements des tambours, loin de la fumée du canon, loin des éclairs de la fusillade, c'est vue ainsi que la guerre est, non-seulement hideuse, mais folle, mais insensée !

Nous reconnaissions tous ces débris : c'était pourtant ce qui restait de ces beaux régiments que nous avions vus passer si fiers, si menaçants, et dont la musique, traduisant l'enthousiasme, jouait le Veillons au salut de V empire \

Hélas i l'armée était détruite, et l'Empire abattu.

Enfin, les charrettes devinrent plus rares, et disparurent tout à fait.

Alors commença le passage de ces corps ralliés par Jérôme sous les murs de Laon.

Chaque régiment était réduit des deux tiers.

Il restait quinze de ces malheureux mamelouks ; les autres étaient tués ou dispersés.

Deux ou trois officiers, sur vingt-cinq ou trente qui avaient logé chez nous, vinrent nous voir en repassant. Les autres étaient restés, soit à la ferme du Goumont, soit à la Haie-Sainte, soit dans le fameux ravin qui servit de fosse commune à dix mille héros!...

Au milieu de cette déroute, mon beau-frôre et ma sœur arrivèrent. Grâce aux souvenirs du siège de Soissons, en 1814, siège pendant lequel M. Letellier avait été maire, et s'était admirablement conduit, son fils avait obtenu de l'avancement.

Il était nommé contrôleur ambulant à Villers-Cotterets.

Il arriva avec ma sœur par la route de Paris, juste au moment où Ton attendait l'ennemi par la route de Soissons.

Cette fois, les cruautés étaient moins grandes : nulle part il n'y avait résistance. Napoléon avait abdiqué, on avait proclamé Napoléon H. Personne n'avait l'air de croire au sérieux de cette proclamation, pas même ceux qui l'avaient faite.

Un jour, nous entendîmes des clairons sonnant un air étranger, et nous vîmes déboucher, sur la place de la ville, cinq ou six mille hommes.

C'étaient des Prussiens du grand-duché de Bade,vêtus de ces charmants uniformes auxquels on ne pouvait faire que ce reproche, d'être trop élégants pour des uniformes militaires.

Un régiment anglais marchait de concert avec eux.

Deux officiers anglais nous échurent.

Le fameux haricot de mouton avait reparu. Nos hôtes étaient deux braves jeunes gens pleins d'appétit qui lui firent honneur.

Ils ne parlaient pas français ; il est inutile de dire que je ne savais pas un mot d'anglais à cette époque. L'un d'eux eut l'idée de me parler latin.

J'avoue que, d'abord, je crus qu'il continuait à me parler anglais, et que j'admirai sa persistance.

En lin, je découvris qu'il me faisait, dans la langue de Virgile, l'honneur de m'oflrir de boire un verre de vin avec lui.

J'acceptai, et, pendant le reste de la journée, nous pûmes nous entendre, ou à peu près.

Le dépôt de mendicité, que nous avions tant maudit, nous sauva d'une garnison étrangère ; de sorte que cette grande inondation anglaise, russe et prussienne, ne lit que passer chez nous, mais ne séjourna point.

Puis les nouvelles nous arrivèrent de Paris, de la province et de l'étranger.

Quelques-unes de ces nouvelles étaient terribles pour nous.

Le 2 juillet, en même temps que les puissances alliées déclaraient Napoléon prisonnier de guerre, on assassinait le maréchal Brune à Avignon.

Hélas! c'était le seul de tous les amis de mon père qui nous fût resté fidèle 1

Je me dis alors qu'un jour, quand je serais homme, j'irais à Avignon, et que, d'une façon ou d'une autre, je ferais payer sa mort à ses assassins.

J'ai tenu parole.

Le 19 août, comme Napoléon arrive à la hauteur du détroit de Gibraltar, Labédoyère est fusillé.

Enfin, le 7 décembre, le maréchal Ney est fusillé dans l'allée de l'Observatoire.

Puis tout reprit sa marche naturelle, et, dans notre petite ville, éloignée de tout bruit, isolée au milieu de sa forêt, on

eût pu croire que rien n'était changé; quelques-uns, comme Mocquet, avaient eu le cauchemar, voilà tout. Nous étions de ceux-là.

On comprend bien que le retour de Napoléon, et les événements des Cent-Jours avaient fait oublier à M. Deviolaine le procès-verbal de M. Creton, et qu'il n'avait plus été question ni des cinquante francs d'amende, ni de la confiscation de mon fusil.

Seulement, mon fusil avait été presque aussi complètement confisqué que s'il fût tombé entre les mains de l'inspection forestière. Il avait été caché, non pas de peur que les Prussiens ne le prissent pour une arme de guerre, mais de peur qu'ils ne l'emportassent comme arme de luxe.

Dans la cachette, il s'était rouillé ; il fallut donc, pour le remettre en état, le porter chez mon bon ami Montagnon.

Une fois là, il était à ma disposition, comme on sait.

Parmi les habitués intimes de notre maison, était un M. Picot, avoué de son état, — frère de Picot de Noue et de Picot de l'Épée, — grand chasseur devant Dieu, et presque aussi envié par moi, comme chasseur en plaine, que l'était M. Deviolaine comme chasseur en forêt. En effet, — par son frère, fermier de trois ou quatre mille hectares, et fort jaloux de sa chasse, quoique son fils chassât peu, et que lui ne chassât point du tout, — M. Picot, l'avoué, avait à lui et à son chien d'arrêt, en toute propriété usufruitière, les trois ou quatre terroirs les plus giboyeux des environs de Villers-Gotterets; aussi, bien qu'il ne fût pas réputé un des meilleurs tireurs du pays, faisait-il des chasses magnifiques, dont je voyais d'un œil envieux sa carnassière rebondie accuser le résultat, lorsqu'il passait devant notre porte pour rentrer dans ses foyers, comme il avait l'habitude de dire.

Je compris que ce n'était point le tout que M. Picot fût de nos amis, mais qu'il fallait particulièrement que je fusse des siens. Ce point établi dans mon esprit, les câlineries commencèrent.

Comment m'y pris-je? Je n'en sais rien, car l'homme n'était point facile à séduire ; mais ce que je 3ais, c'est qu'au bout

d'un mois de séductions, M. Picot m'offrit de me conduire à la chasse avec lui.

Seulement, il ne voulait pas me conduire sans la permission de ma mère.

Là. était le nœud.

J'exposai ma demande; ma pauvre mère en devint toute pâle.

M. Picot, bien entendu, était là.

— Oh ! mon Dieu ! lui dit-elle, quand nous avons sous les yeux l'exemple de M. Danré et celui de votre pauvre neveu Stanislas, comment avez-vous le courage de me le prendre ?

— Diable ! je ne vous le prends pas, s'écria M. Picot. Je ne me soucie pas que vous m'attaquiez en débauche d'enfant mineur : je voulais lui procurer un peu de plaisir ; il adore la chasse, cet enfant, et, sous ce rapporl-là, vous savez de qui il tient... Vous ne voulez pas qu'il s'amuse? N'en parlons plus.

Quoiqu'au premier moment je ne l'appréciasse point à sa valeur, la forme de la phrase était adroite; car, toute courte qu'elle était, ce qui est déjà un mérite dans une phrase d'avoué, elle contenait deux arguments irrésistibles : « Sous ce rapport-là, vous savez de qui il tient, » et « Vous ne voulez pas qu'il s'amuse? N'en parlons plus. »

Celui de qui je tenais, c'était mon père. Or, dire à ma mère que je ressemblais à mon père, que j'avais la voix de mon père, que j'avais les goûts de mon père, c'était une grande séduction.

Ajouter à cela qu'elle ne voulait pas que je m'amusasse, c'était lui faire un grand reproche, à elle, bonne et excellente mère, qui eût vendu son dernier couvert d'argent pour me donner un plaisir.

La péroraison elle-même était calculée : le n'en parlons plus avait été jeté avec un tel laisser aller, qu'il voulait dire : « Pardieu! gardez votre gamin, si vous voulez; c'était par pure complaisance que je l'emmenais... Vous ne voulez pas que je fasse son éducation de chasseur, c'est de la peine de moins. N'en parlons plus. »

Aussi, à mon grand étonnement, ma mère, au lieu d'accep-

ter le n'en parlons plus, et de n'en plus parler, poussa-t-elle un soupir, et, au bout d'un instant :

— Oh! mon Dieu! dit-elle, je sais bien que, s'il ne chasse pas avec vous, il chassera avec un autre ou môme tout seul. J'aimerais donc mieux, au bout du compte, vous le confier, à vous qui êtes prudent.

M. Picot me fit un signe du coin de l'œil.

Ce signe voulait dire : « Allons vite! saute sur ce demiconsentement, et fais-en un consentement complet. »

Je compris; je jetai mes deux bras au cou de ma mère, l'embrassant, la remerciant, la caressant.

— Eh ! ma chère madame Dumas, dit M. Picot pour vaincre un dernier scrupule, il connaît les fusils comme un armurier! Que diable voulez-vous qu'il lui arrive? C'est bien plutôt moi qui risque qu'il ne m'envoie du plomb.

— Ah ! il y a encore cela? dit ma mère.

— Oui, mais je n'ai pas peur. Je le mettrai à bonne distance de moi, soyez tranquille.

— Et vous lui chargerez son fusil?

— Je lui chargerai son fusil, soit.

— Allons, puisque vous le voulez !

Ma pauvre mère eût plus justement pu dire : « Puisqu'il le veut! »

J'ai eu bien des désirs accomplis, bien des vanités satisfaites, bien des ambitions atteintes et dépassées même. Je ne sais pas si jamais désirs, vanités, ambitions réalisés, m'ont donné une joie pareille à celle que me causèrent ces quelques mots : « Allons, puisque vous le voulez ! »

M. Picot ne me fit point languir : il arrêta, pour le lendemain dimanche, une chasse au miroir.

Ce n'était qu'une chasse aux alouettes, c'est vrai, mais enfin c'était une chasse.

Aussitôt la permission accordée, j'avais couru chez Montagnon lui faire part de la bonne nouvelle, et lui demander mon fusil; puis je l'avais démonté, je l'avais lavé, quoiqu'il fût propre et parfaitement huilé; enfin, le soir, je l'avai3 monté dans ma chambre, et placé près de mon lit.

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