II
MÉMOIRES D'ALEX. Dl'MAS
II va sans dire que je ne fermai pas l'œil de la nuit ; de temps en temps, j'allongeais la main, pour m'assurer que mon cher fusil était toujours là. Jamais maîtresse adorée ne fut plus caressée que cet assemblage insensible de bois^ de fer et d'acier.
Malheureusement, nous étions au mois de novembre, et le jour venait tard; mais,si le jour,en se levant, regarda de mon côté, il me vit plus matinal que lui, et déjà revêtu de ma défroque de chasseur.
Tout cela formait un singulier mélange d'élégance et de pauvreté.
Le fusil était charmant; un véritable petit fusil de duchesse à canon doré et cannelé, à lumière et à bassinet doublés de platine, à crosse de velours.
Ma poire à poudre à amorcer était une poire à poudre arabe rapportée d'Égypte par mon père, et faite d'une petite défense d'éléphant; du reste, toute damasquinée d'or, comme ces choses d'Orient sur lesquelles il semble que le soleil ait déteint.
Ma poire à poudre à charger était en corne transparente comme du verre, et montée tout en argent. La charge, ou plutôt ce qui contenait la charge, était un renard couché, ciselé comme si Barye eût existé de ce temps-là: elle venait de la princesse Pauline.
Tout le reste de l'accoutrement était plus que modeste, et jurait fort avec ces trois objets de luxe.
Au reste, ne sachant pas encore ce que c'était que l'amour, je ne savais pas non plus ce que c'était que la coquetterie.
Je couchais dans la même chambre que ma mère; elle se leva en même temps que moi, joyeuse et attristée à la fois; joyeuse de ma joie, attristée de ce premier échappement, si je puis parler ainsi, à sa puissance maternelle.
Je courus chez M. Picot; lui n'était pas levé; je fis si grand bruit, que je le réveillai.
— Oh ! oh ! me dit-il en passant sa culotte de velours à côtes et ses grandes guêtres de cuir, c'est déjà toi, garçon?
— C'est qu'il est tard, monsieur Picot, il est sept heures.
— Oui ; mais il a neigé, et les alouettes ne se lèvent qu'à midi.
MÉMOfRRS D'ALEX DtMAS
— Comment! nous attendrons jusqu'à midi?m'écriai-je.
— Oh! pas tout à fait ; seulement, nous déjeunerons.
— Pourquoi faire?
— Mais pour déjeuner, donc! reprit M. Picot. Oh! je sui3 un trop vieux chasseur pour m'embarquer ainsi l'estomac vide; bon pour toi qui débutes.
En réfléchissant, je n'étais pas non plus très-ennemi du déjeuner, d'autant plus que, chez M. Picot, on déjeunait à merveille.
Nous déjeunâmes donc. M. Picot savoura son café, de la première à la dernière goutte, en véritable sybarite du xvme siècle.
Voltaire avait mis cette liqueur fort à la mode en s'empoisonnant régulièrement trois fois par jour avec elle.
Quant à moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre; je voyaisl)ien que c'était le temps couvert qui faisait que M. Picot ne se pressait pas.
Tout à coup je jetai un cri de joie : un rayon de soleil commençait de percer l'atmosphère grise et neigeuse.
— Oh! voyez, voyez! m'éeriai-je, voilà le soleil! En ce moment, j'étais dévot comme un brahme.
— Partons, dit M. Picot.
Nous partîmes ; le domestique nous suivit, portant le miroir et le paquet de ficelle.
M. Picot passa par son jardin, qui donnait sur un pauvre faubourg appelé les Buttes, ou plutôt le - Huttes, car il était composé bien plutôt de huttes que de maisons.
J'étais désolé. J'avais espéré passer par la ville, et me faire voir âmes concitoyens dans toute ma gloire.
Nous dressâmes notre établissement sur le point culminant de la plaine. Nous mimes notre miroir en rotation, et nous attendîmes.
MÉMOIRES It'ALEX. DUMAS
Chasse aux alouettes. — Je deviens fort en thème. — La perdrix démontée. — Au bout du fossé, la culbute. — La ferme de Brassoire.— Boutade de M. Deviolaine en trouvant sa femme accouchée.
Quel savant ornithologiste a découvert le premier la coquetterie des alouettes? Quel profond philosophe a deviné qu'en agitant des plaques de métal ou de verre, les alouettes viendraient s'y mirer, pourvu que ces plaques fussent brillantes, et que, plus elles seraient brillantes, plus les folles petites bêtes viendraient facilement et abondamment?
Ce plaisir de se voir coûta la vie à une vingtaine d'alouettes, et, pour ma part, je fus le bourreau de six.
J'avais tiré trente coups de fusil, à peu près ; mais M. Picot n'en déclara pas moins que c'était très-bien pour un commençant, et que je donnais des espérances.
M. Picot ne s'était pas le moins du monde donné la peine de charger mon fusil, et il ne m'était arrivé aucun accident.
Aux premières maisons, je quittai M. Picot; je tenais fort à traverser la ville, mon fusil sous le bras, mes alouettes au cou. Jamais Pompée ou César, rentrant à Rome en triomphateurs, ne furent aussi fiers que moi.
Hélas ! comme tout s'use en ce monde, joie, douleur et même vanité! Un moment vint où, comme César, j'abandonnai le triomphe à mes lieutenants.
Je n'eus plus qu'une pensée : c'était la chasse promise pour le dimanche suivant, si l'abbé Grégoire était content de moi.
On sait comment je faisais mes versions; je jugeai à propos de ne rien changer âmes habitudes; quant aux thèmes, j'y mis une telle attention, que l'abbé Grégoire déclara que, si je continuais, je pourrais avant un an entrer en sixième dans un collège de Paris.
En outre, j'appris pour ma satisfaction personnelle deux ou trois cents vers de Virgile.
Si mauvais latiniste que je sois, j'ai toujours adoré Virgile :
cette compassion des exilés, cette mélancolie de la mort, cette prévoyance du Dieu inconnu qui sont en lui, m'ont dès l'abord souverainement attendri; la mélodie de ses vers, leur facilité à être scandés me charmaient surtout, et parfois me bercent encore dans mes demi-sommeils. J'ai su par cœur des chants entiers de YÉnéide, et, aujourd'hui, je crois que je pourrais dire d'un bout à l'autre le récit d'Énée à Didon, quoique je ne sois pas capable de construire une phrase latine sans faire trois ou quatre barbarismes.
Le dimanche tant attendu arriva enfin! même insomnie pendant la nuit, même émotion au matin, même ardeur au départ. Ce jour-là, nous ne chassions plus au miroir, mais purement et simplement devant nous ; les perdrix partaient à des dislances énormes. N'importe! je tirais toujours; seulement, rien ne tombait. Enfin, en arrivant à la crête d'une de ces montagnes, qu'on appelle chez nous des larris, je surpris une paxiade qui partit à une portée ordinaire. J'envoyai mon coup de fusil au hasard : une des deux perdrix, atteinte à l'extrémité du fouet de l'aile, indiqua par la déclivité de son vol qu'elle était blessée.
— Touchée! me cria M. Picot.
Je l'avais bien vu, qu'elle était touchée, et j'étais parti après elle.
Ce fut seulement quand je me sentis lancé sur la pente rapide que je compris mon imprudence. Au bout de vingt pas, je ne descendais plus, je bondissais; au bout de trente, je ne bondissais plus, je volais, je sentais à tout moment mon équilibre près de se perdre ; ma vitesse s'accroissait en raison de ma pesanteur; j'étais une application vivante du carré des distances de Galilée. M. Picot me voyait dégringoler sans pouvoir me retenir, tant j'étais lancé violemment vers un endroit où la montagne était coupée à pic par l'ouverture d'une carrière; je voyais moi-même la direction que je prenais sans avoir la puissance de m'arrêter. Le vent avait emporté déjà ma casquette; je jetai mon fusil, j'arrivai à celte ouverture. Tout à coup la terre me manqua, je sautai ou plutôt je tombai d'une hauteur de dix à douze pieds, et je disparus dans la neige,
que le vent avait fort heureusement amassée en un douillet édredon d'un mètre dVpaisseur à l'endroit où j'étais tombé!
J'eus grand'peur, je l'avoue ; je me crus tué! En tombant, je fermai les yeux ; sentant que je ne m'étais fait aucun mal, je les rouvris ; la première chose que je vis fut la tète de la chienne de M. Picot, qui me regardait du point où j'avais sauté, et oit, plus maîtresse d'elle-même que moi, elle s'était arrêtée.
— Diane, criai-je, Diane, ici! cherche, cherche!
Et, me relevant, je repris ma course après ma perdrix.
Je vis de loin M. Picot, qui, monté sur la pointe d'un rocher, levait les bras au ciel; il m'avait cru broyé. Je n'avais pas même une égratignure.
Il faisait, dans le paysage, un effet que je n'oublierai jamais.
J'avais perdu de vue ma perdrix, mais je savais dans quelle direction elle s'était abattue. J'entraînai Diane dans cette direction. A peine eut-elle fait vingt pas, qu'elle rencontra et se mit à suivre la piste au petit trot.
— Laisse-la faire, me criait M. Picot, laisse-la faire ; elle en revoit, elle en revoit. j
Je n'avais garde, je courais plus fort qu'elle, et devant elle. Enlin, le hasard me conduisit sur la perdrix, qui se mit à piéter comme piète une perdrix.
— La voilà, criai-je à M. Picot, la voilà! Diane, Diane, ta ta ta ta ta!
Diane la vit; il était temps, l'haleine me manquait. J'eus encore la force d'aller jusqu'à ce qu'elle la tint gueuletée : je me jetai sur elle, je la lui arrachai, je la levai par une patte pour la montrer à M. Picot, et je tombai.
Jamais je ne me sentis si près de rendre l'àme; jamais mon dernier souffle ne fut plus proche de mes lèvres : quatre pas de plus, et mon cœur se brisait.
Tout cela pour une perdix qui valait quinze sous!
Étrange valeur que celle qui est donnée aux choses par la passion !
Je m'étais presque évanoui ; mais, plus je me sentais prés
de L'évanouissement, plus je serrais ma perdrix, de sorte que je revins à moi, sans l'avoir abandonnée un seul instant.
M. Picot m'avait rejoint. Il m'aida à me relever. La perdrix était encore vivante; il lui cogna le derrière de la tête sur le canon de son fusil, puis il la fourra dans ma carnassière toute voletante de douleur.
Je tournai ma carnassière de manière à pouvoir plonger les yeux dans le liiet, et je regardai la pauvre bête agoniser jusqu'à la fin.
Alors, je m'aperçus que je n'avais plus ni fusil ni casquette.
Je me mis à la recherche de mon fusil, et M. Picot envoya Diane à celle de ma casquette.
Ce fut là que se borna ma chasse, ce jour-là; c'était bien assez, Dieu merci î Levaillant, après son premier éléphant tué sur les bords de la rivière Orange, n'était pas plus heureux que moi.
Mon triomphe fut complet. En rentrant à la maison, je trouvai mon beau-frère, qui arrivait de tournée.
Je lui montrai ma perdrix; elle avait déjà fait connaissance avec la moitié de la ville.
Il me ht, du bout du doigt, une croix sur le front avec le sang de ma victime.
— Au nom de saint Hubert, me dit-il, je te baptise chasseur, et, maintenant que tu es baptisé...
— Eh bien? demandai-je.
— Eh bien, je t'invite pour dimanche prochain à une battue chez M. Mocquet de Brassoire.
Je bondis de joie : ces battues chez M. Mocquet de Brassoire avaient une réputation départementale.
On y tuait jusqu'à quarante ou cinquante lièvres.
— Oh! mon Dieu! murmura ma mère, il ne lui manquait plus que cela !
Cette invitation de mon beau- frère avait, pour ma mise hors de page, une tout autre importance que celle qu'elle paraissait avoir au premier abord.
Cette battue à Brassoire était une véritable chasse avec tous . les grands tireurs des environs, avec M. De Violaine surtout,
qui, ayant une fois été mon compagnon de chasse, et ayant fraternisé dans la plaine, ne pouvait plus être mon ennemi dans la forêt.
Virgile et Tacite s'en ressentirent ; l'abbé Grégoire fut enchanté de moi, et il ne se trouva aucun obstacle, lorsque la carriole de chasse de M. Deviolaine s'arrêta devant notre porte, à ce que je montasse dedans.
C'était le samedi soir : la ferme de Brassoire, situé entre les deux forêts de Villers-Cotterets et de Compiègne, est distante de trois lieues et demie de Villers-Cotterets. Il fallait donc aller y coucher la veille, pour commencer, le lendemain, la chasse avec le jour.
Oh! la forêt, comme elle me parut belle, quoique dépouillée de ses feuilles! 11 me sembla en prendre possession en conquérant. N'avais-je pas là, à mes côtés, le vice-roi de cette forêt, qui me traitait presque en homme, et cela, parce que j'avais des guêtres, une poire à poudre et un fusil !
M. Deviolaine jurait bien encore, mais ses jurons me paraissaient charmants et pleins de grâce ; j'aurais voulu jurer comme lui.
Un mois ou deux auparavant, sa famille s'était augmentée d'une petite fille. Au bout de treize ou quatorze ans, il avait pris, en tout bien tout honneur, l'idée à sa femme de lui faire ce cadeau.
M. Deviolaine l'avait accepté comme il acceptait tout, en grognant. Seulement, son excentricité s'était révélée par une de ces boutades grotesques qui lui étaient toutes particulières. Quoique la nouvelle venue fût grosse comme une rave à son arrivée en ce monde, sa mère avait fort crié en la mettant au jour.
Ces cris, M. Deviolaine les avait entendus de son cabinet; mais, comme, avec son apparente brutalité, il ne pouvait pas voir souffrir un pigeon, il s'était bien gardé de paraître, tant que les cris avaient duré. Les cris éteints, il avait prêté une oreille plus tranquille aux autres bruits ; il avait entendu des •pas dans son escalier; la porte de son cabinet s'était ouverte, et la cuisinière avait apparu sur le seuil.
— - Eh bien, Joséphine? avait demandé M. Deviolaine.
— Eh bien, monsieur, c'est fini. Madame est accouchée.
— Heureusement?
— Heureusement.
— De quoi?
— D'une fille.
M. Deviolaine fit entendre un grognement des plus significatifs.
— Oh ! mais, ajouta vivement Joséphine, jolie, jolie comme les Amours! C'est tout le portrait de monsieur.
— En ce cas, grommela M. Deviolaine, en voilà une qui ne trouvera pas facilement à se marier. Tout mon portrait, tant pis! tant pis, morbleu! tant pis!... Je n'en fais jamais d'autre !
Et il s'achemina vers la chambre de sa femme.
Nous étions là, ma mère et moi ; l'accouchée était dans son lit; une adorable petite fille blanche et rose, qui, sous le nom de madame Davesne, est encore aujourd'hui une des jolies femmes de Paris, attendait dans des langes garnis de dentelles la visite de M. Deviolaine.
Il entra, le cou dans les épaules, les mains dans les poches, regarda autour de lui, étudia la topographie de la salle, et alla droit au berceau, dont il inspecta la mignonne habitante en fronçant son gros sourcil noir.
Puis, se retournant vers sa femme :
— Et c'est pour cet embryon-là que vous avez fait tant de tapage, madame Deviolaine? demanda-t-il.
— Mais oui, sans doute, dit l'accouchée.
— Peuh! fit M. Deviolaine en haussant les épaules; quand je ne suis pas constipé, je fais des crottes plus grosses que ça... — Bonjour, madame Dumas! Bonjour, morveux!
Et, tournant sur les talons, il sortit comme il était entré.
— Merci, monsieur Deviolaine, dit l'accouchée. Ah! je vous réponds bien que ce sera la dernière, celle-là!
Madame Deviolaine a tenu paro!e.
Eh! oui, chère et jolie Louise, voilà comme vous avez été traitée le jour de votre naissance ; vous vous en êtes bien venn. 7
gée en restant mignonne et charmante, comme je vous ai vue la dernière fois que je vous ai rencontrée.
M. Moquet de Brassoire. — L'embuscade. — Trois lièvres me chargent.
— Ce qui m'empêche d'être le roi de la chasse. — Faute d'avoir attaqué le taureau par les cornes, je mauque d'être éventré par lui. — Sabine et ses petits.
Je demande pardon de la digression ; au reste, elle nous a conduits à Brassoire.
Au bruit de notre voiture, M. Moquet accourut pour noua recevoir. C'était un de ces riches fermiers à l'hospitalité antique, qui, à chaque fois qu'il y avait chez lui une de ces chasses gigantesques réunissant tous les chasseurs des environs, tuait un cochon, un veau et un mouton. D'ailleurs, homme d'esprit, d'instruction, habile à la théorie et à la pratique, et passant pour avoir les plus beaux mérinos qu'il y eût à vingt lieues à la ronde.
Un splendide souper nous attendait. 11 va sans dire qu'un chasseur qui se présentait comme moi, simple conscrit, avec des états de service sur lesquels étaient portés, pour toute recommandation, six alouettes et une perdrix, fut l'objet des brocards de toute la compagnie, brocards auxquels M. Moquet, en sa qualité d'hôte, eut le bon esprit de ne point prendre part. Seulement, en nous levant de table :
— Laissez faire, me dit-il tout bas, je vous placerai aux bons endroits, et il ne tiendra pas à moi que, demain soir, ce ne soit vous qui vous moquiez d'eux.
— Soyez tranquille, répondis-je avec cette charmante confiance qui ne m'abandonnait jamais, je ferai de mon mieux.
Le lendemain, à huit heures du matin, tous les chasseurs étaient réunis, et une trentaine de paysans des environs faisaient queue à la grande porte de la ferme.
C'étaient des rabatteurs.
Les chiens hurlaient à faire pitié; ils comprenaient, ce» pauvres animaux, que, dans ces chasses-là, ils n'avaient rien à faire.
A peine en prenait-on un ou deux, choisis parmi les plus rudes jarrets de la troupe, pour les lâcher sur un lièvre blessé et menaçant de gagner la forêt.
Ceux-là avaient d'ordinaire un homme spécialement attaché à leur service, et, à part les courts moments où ils étaient lâchés, demeuraient rigoureusement en laisse.
La chasse commençait à la sortie de la ferme. M. Moquet expliqua au chef rabatteur le plan général de la journée, se réservant de lui faire connaître, à son moment, le plan particulier de chaque battue.
Je fus placé à cent pas de la ferme, dans un ravin sablonneux; les enfants, en jouant, avaient creusé un grand trou dans le sable. M. Moquet m'indiqua ce trou, et m'invita à m'y blottir, m'affirmant que, si je ne bougeais pas, les lièvres viendraient m'y réchauffer les pieds.
Je n'avais pas grande confiance dans la localité. Cependant, comme M. Moquet commandait en chef l'expédition, il n'y avait pas d'observation à faire. Je m'affaissai dans ma cachette, quitte à en sortir comme une surprise, si l'occasion se présentait.
Le rabat commença. Aux premiers cris poussés par les rabatteurs, deux ou trois lièvres se levèrent, et, après avoir balancé un moment pour savoir quel chemin suivre, il se mirent, comme les trois Curiaces, à prendre, à distances inégaies les uns des autres, la route de mon ravin.
J'avoue que, lorsque je les vis venir à moi aussi directement que s'ils se fussent, en effet, donné rendez-vous dans le trou où j'étais caché, un ébiouissement me passa sur les yeux. A travers cette espèce de voile étendu entre eux et moi, je les voyais s'avancer rapidement ; et, à mesure qu'ils s'avançaient, mon cœur battait plus fort. Il faisait six degrés au-dessous de zéro, et l'eau me coulait sur le front. Enfin, celui qui faisait tète de colonne parut prendre résolùment le parti de me charger, et vint droit à moi. Depuis le moment de son départ, je le
tenais en joue; j'aurais pu le laisser approcher à vingt pas, à dix pas, à cinq pas ; je n'en eus pas la force : à trente pas, à peu près, je lui lâchai mon coup en plein visage.
Le lièvre fit à l'instant même un tête à la queue des plus significatifs, et commença une série de cabrioles véritablement fantastiques.
11 était évident qu'il était touché.
Je bondis hors de mon trou comme un jaguar, eu criant :
— Il y est! il en tient! Lâchez les chiens!..,. Ah! brigand! ah! coquin!... Attends, attends!
Le lièvre entendait ma voix, et n'en faisait que de plus extravagants écarts.
Quant à ses deux compagnons, l'un rebroussa chemin, et força les rabatteurs; l'autre prit son parti, et passa si près de moi, que, n'ayant plus rien dans mon fusil, je lui jetai le fusil lui-même.
Mais cette agression incidente ne m'avait pas détourné de la poursuite principale. J'étais lancé sur mon lièvre, qui continuait à se livrer à la gymnastique la plus incohérente et la plus effrénée, ne faisant pas quatre pas en droite ligne; sautant deci, sautant delà; bondissant en avant, bondissant en arrière ; trompant tous mes calculs, comme mon père avait trompé ceux du caïman, en courant à droite et en courant à gauche; s'échappant, quand je croyais le tenir; gagnant dix pas sur moi, comme s'il n'avait pas la moindre égratignure; puis, tout à coup, rebroussant chemin et venant me passer entre les jambes. On eût dit une gageure. Je ne criais plus : je hurlais ; je ramassais des pierres et je les lui jetais. Quand je me croyai3 à sa portée, je me laissais tomber à plat ventre, espérant le prendre entre moi et la terre, comme sous un trébuchet. J'apercevais au loin, à travers une sorte de nuage, les autres chasseurs, moitié riants, moitié furieux; riant de l'exercice auquel je me livrais, furieux du bruit et du mouvement que j'apportais au milieu de la battue, et qui faisait rebrousser chemin à tous les lièvres. Enfin, après des efforts inouïs, j'attrapai le mien par une patte, puis par les deux, puis par le milieu du corps. 11 jetait des cris de désespéré ; je
le pris contre ma poitrine, comme Hercule avait fait d'Antée, et je regagnai mon trou, tout en ayant soin de recueillir, en passant, mon fusil, gisant sur le chemin déjà parcouru par moi.
De retour à mon domicile, je pus examiner mon lièvre avec attention. Cet examen m'expliqua tout : je lui avais crevé les deux yeux sans lui faire aucune autre blessure.
Je lui allongeai sur la nuque ce fameux coup, qui lui servit comme lièvre, quoique Arnai Tait appelé le coup du lapin.
Puis je rechargeai mon fusil, le cœur tout bondissant, la main toute tremblante.
Il me sembla bien que la charge était un peu forte, mais j'étais sûr du canon, et cet excédant de quatre ou cinq lignes me donnait la chance de tuer de plus loin.
A peine étais-je replacé, que je vis un autre lièvre venant droit à moi.
J'étais guéri de la manie de le tirer en tête. D'ailleurs, celui-là promettait de me passer en plein travers, à viDgt-cinq pas.
Il tint sa promesse. Je l'ajustai avec plus de calme qu'on n'eût pu m'en demander, et fis feu, convaincu que j'avais ma paire de lièvres.
L'amorce brûla, mais le coup ne partit point.
C'était un malheur! J'essayai un de ces jurons qui allaient si bien à M. Deviolaine, mais je le lâchai à moitié : ils ne m'allaient pas du tout, à moi. Je n'ai jamais su jurer, môme dans mes plus grands moments de colère.
J'épinglai mon fusil, je l'amorçai et j'attendis.
Décidément, M. Moquet ne m'avait pas trompé : un troisième lièvre venait sur les traces de ses devanciers.
Comme le dernier, il me passa en plein travers, à vingt pas ! comme le dernier, je l'ajustai, et, quand je le tins bien au bout de mon canon, j'appuyai le doigt sur la détente.
L'amorce seule brûla.
J'étais furieux; c'était à en pleurer de rage. D'autant plus qu'un quatrième lièvre arrivait au petit trot.
Il en fut de celui-ci comme des deux autres. Il y mit toute la complaisance, et mon fusil tout l'entêtement possible.
Il passa à quinze pas de moi, et, pour la troisième fois, mon fusil brûla son amorce, mais ne partit point.
Cette fois, je pleurai véritablement. Un bon tireur, posté à ma place, aurait tué quatre lièvres; moi, débutant, j'en eusse certainement tué deux.
C'était la fin de la battue. M. Moquet vint à moi. Placé comme je Tétais, dans un fond, les autres chasseurs n'avaient pu voir le triple accident qui m'était arrivé. Il venait s'informer, voyant tous les lièvres me passer sur le corps et n'entendant aucune détonation, il venait s'informer si j'étais mort ou endormi.
J'étais tout simplement désespéré. Je lui moûtrai mon fusil .
— Il a brûlé l'amorce trois fois, monsieur Moquet, lui criaije d'une voix lamentable ; trois fois sur trois lièvres!
— Raté ou brûlé l'amorce? demanda M. Moquet.
— Brûlé l'amorce!... Que diable peut-il y avoir à la culasse? M. Moquet hocha la téte; puis, en vieux chasseur à qui rien
ne manque, il sortit de son carnier un tire-bourre, l'emmancha à l'extrémité de sa baguette, tira d'abord la bourre de mon fusil, puis le plomb, puis la seconde bourre, puis la poudre; puis, après la poudre, un demi-pouce de terre qui, lorsque j'avais jeté mon fusil après le lièvre, était entré dans le canon, et que j'avais repoussé au fond de la culasse en appuyant ma première bourre sur la poudre.
J'eusse tiré cent lièvres, que mon fusil eût raté cent fois.
Fragilité des choses humaines! Sans ce demi-pouce déterre, j'avais deux ou trois lièvres et j'étais le roi de la battue.
Tous les lièvres m'étaient passés, excepté un seul, qui était passé à M. Dumont de Morienval, et que M. Dumont avait tué.
Mon bonheur s'était épuisé dans cette première battue. Ou en fit dix autres, pas un lièvre ne me passa plus à portée.
Je rentrai harassé. J'avais tué mon lièvre à cent pas de la ferme; M. Moquet avait voulu l'y envoyer tout de suite, mais je n'avais pas voulu m'en séparer ainsi.
Je l'avais porté sur mon dos pendant huit ou dix lieues.
Il va sans dire qu'au milieu des railleries qui brodent toujours un diner de chasseurs, une bonne part fut envoyée à mon adresse. Les évolutions auxquelles je m'étais livré; tous les lièvres me passant, par cette intuition que mon fusil était chargé avec de la terre; aucun lièvre ne me passant plus du moment où mon fusil se trouvait en état; tout cela, sans compter mon visage, griffé par le lièvre dans ma lutte corps à. corps avec lui, tout cela était un admirable texte à quolibets.
Mais une chose me fit oublier toutes ces railleries et tous ces quolibets, pour me plonger dans l'extase d'un ineffable bonheur.
La série de plaisanteries dont j'avais été l'objet s'était terminée par cette phrase de M. Deviolaine :
— N'importe! je t'emmènerai jeudi à la chasse au sanglier, pour voir si tu prendras à bras-le-corps ces messieurs-là comme tu prends les lièvres.
— Bien vrai, cousin ?
— Bien vrai.
— Mais... la, parole d'honneur?
— Parole d'honneur.
Et ma joie avait été si grande à cette promesse, que j'avais quitté la table et que j'étais allé, dans la cour, agacer un magnifique taureau qui ne songeait nullement à moi, et qui, lassé de mes agaceries, m'eût é.ventré si je ne fusse pas rentré dans la cuisine en sautant par-dessus une de ces demi-portes à claire- voie, comme il y en a dans presque toutes les fermes.
Le taureau me suivait de si près, qu'il passa sa tête audessus de la demi-porte et poussa un rugissement qui fit retentir toute la maison,
Mais madame Moquet prit tranquillement, dans la cheminée, un tison tout brûlant, et alla le mettre sous le nez du taureau, lequel se retira pendant cinq ou six pas à reculons, fit quatre ou cinq bonds gigantesques et disparut dans l'étable.
Je n'avais pas l'habitude de me vanter de ces sortes de prouesses; au contraire, quand quelque chose de pareil m'ar-
rivait, je reprenais aussi vite qu'il m'était possible ma tranquillité et rentrais dans l'endroit d'où j'étais sorti, les mains derrière le dos, comme Napoléon, et chantant Fleuve du Tage ou Partant pour la Syrie, romances fort à la mode à cette époque, d'une voix presque aussi fausse que l'était celle du grand roi Louis XV.
Malheureusement, Mas, le domestique de M. Deviolaine, m'avait vu ; de sorte que ma légèreté à sauter les barrières fut, pendant quinze jours, l'objet des félicitations ironiques de Cécile, d'Augustine et de Félix.
Heureusement que Louise ne pouvait pas encore parler; sans quoi, elle s'en fût bien certainement mêlée comme les autres.
Mas attelait la voiture de son maître; car, forcé d'être le lendemain de très-bonne heure à l'inspection, M. Deviolaine préférait revenir de nuit: il faisait, d'ailleurs, un magnifique clair de lune. •
M. Moquet fit à M. Deviolaine mille instances pour qu'il restât; mais c'était un parti pris, et M. Deviolaine insista pour qu'on se mit en route le soir même.
Il y avait chez M. Moquet une habitude que j'ai rarement retrouvée, même dans les maisons qui se piquent d'aristocratie: c'est que, les chasseurs partis, jamais une pièce de gibier ne restait à la ferme ; chacun avait, dans la caisse de sa voiture, dans sa bourriche ou dans sa carnassière, sa part de gibier faite par le maitre de la maison : lui seul était toujours oublié.
En arrivant à Villers-Cotterets, nous trouvâmes sept lièvres dans les coffres de la voiture.
Il y en avait eu trente-neuf de tués en tout.
Qu'on me permette de consigner ici une étrange preuve d'amour d'une chienne pour ses petits.
A Figaro, ce chien si spirituel qu'avait mon beau- frère lorsque je fis sa connaissance, chien qui montait la garde, qui dansait le menuet, qui saluait les gendarmes, et montrait son derrière aux gardes champêtres, avait succédé une charmante chienne braque, nommée Sabine. Elle n'avait aucun des ta-
lents de feu Figaro; seulement, elle arrêtait et rapportait d'une façon merveilleuse.
Mon beau- frère l'avait laissée à la maison pour deux motifs : le premier, c'est qu'un chien d'arrêt est un accessoire plus gênant qu'utile en battue ; le second, c'est qu'elle était tellement pleine, qu'elle se trouvait hors de service.
Notre étonnement fut donc grand lorsque, en rentrant à la ferme, à la lin de la chasse, Victor vit Sabine, qui venait tranquillement au-devant de nous: elle était parvenue à s'échapper et avait instinctivement, avec cette merveilleuse divination des animaux, suivi son maître.
Au moment de partir, on appela Sabine ; mais Sabine ne parut point. On chercha alors, et l'on trouva la pauvre bête dans un coin de la cour, où elle venait de mettre bas trois petits.
Comme Victor n'avait aucunement envie de faire des élèves, il pria le fils de M. Moquet de faire un trou dans un tas de fumier qui était devant la porte, et d'y jeter les trois chiens.
Ce qui avait été dit avait été fait, malgré les gémissements de la pauvre Sabine, que l'on fut obligé d'attacher à la banquette de la voiture, pour être sûr qu'elle revint à Villers- Cotterets avec nous.
Sabine pleura un instant; mais, au bout de quelques minutes, elle se coucha dans nos jambes, et sembla avoir tout oublié.
Seulement, lorsque nous arrivâmes à notre porte, force fut de détacher Sabine.
Sabine sauta de la voiture à terre, sans user du marchepied, et reprit au grand galop la route de Brassoire.
Mon beau-frère l'appela, la siffla, mais inutilement; plus il appelait et plus il sifflait, plus Sabine redoublait de rapidité.
Il n'y avait pas à courir après elle à pareille heure : il était minuit. Victor la recommanda à Diane Chasseresse, et nous rentrâmes en ayant soin de laisser la porte de l'allée ouverte, pour que Sabine pût regagner sa niche, si par hasard il lui prenait fantaisie de revenir.