ARMÉE D'ITALIE. RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Liberté — Égalité.
«Au quartier général de Milan, le 7 nivôse (dimanche 28 décembre) an v de la République une et indivisible.
» Bonaparte, général en chef de Vannée d'Italie, au général Dumas.
» J'ai reçu la lettre que m'a apporté (1) votre aido-de-camp ; il était impossible d'avoir plus à propos des renseignements
(1) Je conserve l'orthographe de la lettre. J'en ferai ainsi de toutes les lettres que je citerai.
plus essentiels. Vous aurez reçu l'ordre que je donne pour qu'on éloigne d'une lieue de Mantoue tous les habitants du pays; je ne doute pas que vous ne teniez la main à l'exécution de cet ordre, qui, quoiqu'un peu sévère, est trèsutile.
» Je donne l'ordre pour qu'on prenne quelques précautions de l'autre côté du Pô; ce projet de la cour de Vienne nie parait insensé. Je vous prie de faire passé sous bonne escorte à Milan l'espion que vous avez arrêté.
» Je vous félicite de votre bon succès et en augure un meilleur.
» Bonaparte. »
Le jour même du départ de Dermoncourt de Milan, l'armée française reçut l'ordre d'occuper les positions de Montebaldo, de la Corona et de Rivoli.
Le 5 janvier, le générai Alvintzy quitta Bassano.
Le G, Bonaparte fit occuper Bologne par sept mille hommes.
Le 11, Bonaparte se rendait sous les murs de Mantoue.
Le 12, l'armée autrichienne livre les combats de Saint-Michel et de la Corona et campe à Montebaldo.
Le 13, Joubert évacue la Corona et prend position à Rivoli, tandis que les Autrichiens occupent Bevilacqua.
Enfin, le 14, Bonaparte visite le plateau de Rivoli, sur lequel il était arrivé à deux heures du matin.
C'était là qu'allait se livrer la bataille prédite.
On en sait les résultats. Quarante-cinq mille Autrichiens avaient engagé la bataille à huit heures du matin.
A cinq heures du soir, on les cherchait vainement; on eût dit qu'un tremblement de terre les avait engloutis; on en avait lini d'un seul coup avec Alvintzy.
Restait Provera.
Provera suivait le plan indiqué dans la lettre interceptée par mon père. Il s'est dérobé à Augereau , il a jeté un pont à Anghiari, un peu au-dessus de Legnago. Il marche sur Mantoue, qu'il vient ravitailler avec neuf ou dix mille hommes.
Augereau a appris son passage; il se jette sur ses derrières,
lai prend deux mille hommes; mais, avec les sept mille qni lui restent, Provera continue sa route.
Heureusement, Bonaparte apprend ces détails à ('astelnovo; il est à distance toile de Mantoue, il commande des Français, il arrivera donc avant Provera.
S'il n'arrive pas et que la garnison fasse la sortie demandée à Wurmser par la lettre d'Alvintzy, le corps de blocus sera pris entre deux feux.
La division Masséna reçoit Tordre de marcher au pas de course sur Mantoue, elle doit arriver le même soir.
Les réserves laissées à Villafranca feront le même roule et avec la même vitesse.
Enfin, Bonaparte lui-même part au galop pour être rendu avant la nuit.
Maintenant, on peut voir par les lettres du général Serrurier à mon pére ce qui se passait du côté de Mantoue et quelle activité régnait dans le camp français.
• Au quartier général de Roverbclln, 20 nivôse an v (i).
n Serrurier, général de division, commandant le blocus, au général Dumas, commandant la 2e division.
» Je viens de recevoir, général, une lettre du général divisionnaire Augcreau, datée de Porto- Lcgnago le 19, par laquelle il me mande que l'ennemi, avec des forces bien supérieures à lui, a attaqué ses avant-postes, et que l'adjudant général Duphot a abandonné le château de Bevilacqua afin de n'y être pas tourné. Il m'écrira pour me faire connaître les mouvements qu'aura faits l'ennemi pendant cette nuit. Tous nos postes sont exactement attentifs ; mais je doute que l'ennemi de Mantoue entreprenne quelque grand mouvement, à moins que son armée n'ait un avantage bien marqué ou bien qu'il ne cherche
(4) Quatre jours avant la bataille de Rivoli.
à s'évader. Sitôt que j'aurai des nouvelles du général Augereau, je vous en ferai part.
» Salut et fraternité.
» Serrurier. »
On comprend que cet ennemi qui attaque Augereau, c'est Provera, lequel, en vertu des instructions qu'il a reçues, marche sur Mantoue.
c Quartier général de Rovcrlella, 22 nivôse.
» Serrurier, etc.
» En conséquence de la lettre que vous m'avez écrite hier, général, relativement au débarquement que les ennemis ont opéré, je crois devoir redoubler de moyens pour la défense du Mincio. Je viens, en conséquence, d'écrire au général Victor pour qu'il envoie aujourd'hui un bataillon de sa réserve à Formigosa, afin de le porter ensuite où le besoin l'exigera ; quoique je charge ce général de correspondre directement avec moi, je lui recommande encore de vous faire passer, ainsi qu'au général Dallemagne, tous les aïis nécessaires.
» Le restant du bataillon de la 57e, dont vous avez déjà parlé, restera en réserve à Goito.
» Salut et fraternité,
» Serrurier. »
« 23 nivôse.
» Serrurier, etc.
» Je vous préviens, général, que l'ennemi a attaqué nos lignes et qu'on est aux prises depuis environ neuf heures du matin. Je ne doute pas que la garnison de Mantoue ne le seconde par quelque mouvement; étant prêts à la recevoir, nous la ferons bien vite rentrer dans ses murs. En cas d'événement, je vous prie de correspondre avec moi et avec les généraux qui sont près de vous; il serait possible que quelque partie de la ligne de l'armée soit obligée de céder du terrain ; c'est
pourquoi il est encore essentiel de surveiller l'extérieur, atin d'empêcher quelque troupe ou convoi d'entrer dans la place.
» Salut et fraternité.
» Serrurier. »
Le 25 nivôse, à dix heures du matin, mon père recevait cette lettre.
c Quartier général de Roverbella, 2o nivôse (I).
» Serrurier, etc.
» Je vou3 préviens, général, que l'ennemi a passé l'Adige cette nuit à Anghiari, près Porto-Legnago; je ne connais pas sa force , mais nous devons nous mettre en mesure , parce qu'il est vraisemblable qne nous serons attaqués cette nuit; n'oubliez pas, je vous prie, d'en faire prévenir le général Miollis; recommandez-lui de pousser des reconnaissances du côté de Castellaro ou du moins des Due-Castelli.
» Salut et fraternité.
» Serrurier.
» J'ordonne au commandant de la 6'tc, qui est à Formigosa, de se retirer sur le général Miollis dès qu'il ne pourra plus tenir. En cas d'événement, je me retirerai sur Goilo. »
Deux heures après, mon père reçut cette autre lettre :
« Saint-Antoine, 25 nivôse.
» Serrurier, etc.
» Je n'ose présumer, général, qu'il n'y aura pas de sortie du côté du général Dallemagne (2). Au contraire, je crois que l'ennemi peut se présenter en force sur Governolo et Formigosa,
(1) C'était le jour de la bataille de Rivoli, qui s'engageait au môme moment ; on voit que les mouvements des deux généraux étaient bien combinés.
(2) Dallemagne était du côté opposé à Montanara, sur la route de Milan.
pour s'assurer de ces deux points et s'assurer le Pô pour ravitailler Mantoue. Il est bien certain qu'ils auront moins de chemin à faire pour arriver dans cette partie-là que par ici. Au reste, je pense qu'il faut nous garder partout, cela n'empêchera point que, s'il y a quelque occasion, nous en profitions.
« Le général Beaumont n'a plus de cavalerie, je la lui ai toute retirée cette nuit pour renvoyer à Castclnovo.
» Salut et fraternité.
♦» Serrurier.
» Je compte beaucoup sur le général Miollis et sur un bataillon que j'ai mis à Governolo.
» Toute réflexion faite, pour ne pas perdre de temps, je vais retourner à Roverbella, où j'espère recevoir des nouvelles du général en chef. »
Mon père lit passer au général Miollis, qui était à Saint- Georges, copie de ces deux lettres.
La journée s'écoula en observation. Mon père passa la nuit aux avant-postes.
Le 26, à neuf heures du matin, il reçut cette dépêche :
« Serrurier etc.
» Je vous donne avis que les ennemis paraissent du côté des Due-Castelli.
» Donnez vos ordres en conséquence.
» Salut et fraternité.
» Serrurier. »
»> Roverbella, 26 nivôse. »
Deux heures après, il recevait cette seconde lettre; :
» Serrurier, etc.
» Il faut absolument, général, vous opposer au débarquement de l'ennemi; portez à cet effet de ce côté jusqu'à quinze cents hommes.
» Les troupes ne nous manquent point à présent, ainsi soyez tranquille.
» Salut et fraternité.
» Skriu'rier.
• 26 nivôse, RoverJxlla. »
Pour porter quinze cents hommes sur le point indiqué par le général Serrurier, il eût fallu les avoir. Mon pére écrivit donc à son ami Dallemagne, à Montanara, de détacher ce qu'il pourrait d'hommes de sa division et de les lui envoyer.
Dallemagne répondit aussitôt :
« Montanara, 26 nivôse an v.
» Dallemagne à son ami Dum as.
» Quoique je ne doive pas être attaqué, mon bon ami, les moyens que j'ai sont trop faibles pour porter une grande force du côté de Formigosa ; j'ai un tiers de ma division qui ne peut se relever, et sa force n'est que de deux mille hommes. Juge, mon cher, si je puis avoir du disponible. Aussitôt ta lettre reçue, j'ai cependant donné ordre au général Montaut de tenir quelque peu de troupe prêt à marcher. D'ailleurs, je t'observe que le général Serrurier me prévient, par sa lettre d'hier soir, qu'il va donner des ordres pour que le pont de Formigosa soit coupé. En conséquence, s'il a mis son ordre à exécution, il m'es^impossible de te donné du secours; je te dirai mieux, si l'ennemi qui a passé l'Adigc parvient à attaquer par Saint-Georges, la sortie de Mantoue est assurée, et, malgré la meilleure volouté à soutenir le choc, nous serons obligés de succomber, parce que l'ennemi ne peut s'enfourné sans courir de grands risques où il a des forces majeures. Adieu, mon cher ami, conte que je saisirai toujours avec empressement toutes les occasions de t'ôtre utile ainsi qu'à mon pays.
» Je t'embrasse sincèrement.
» Dallemagne. »>
Cependant, il en coûtait au brave Dallemagne de refuser à mon père les hommes qu'il demandait, car il savait une chose : s'il les demandait, c'est qu'il croyait en avoir grand besoin.
Aussi, vers raidi, lui écrivait-il de Casanova :
» Le général Dallemagne au général Dumas.
» Je viens d'apprendre, général, que le pont de Formigosa existait encore ; j'ai de suite donné ordre au général Montaut de partir avec cinq cents hommes et deux pièces d'artillerie pour se rendre à Formigosa, et lui ai donné les instructions nécessaires pour prendre l'ennemi par derrière, si toutefois tu es attaqué.
» Salut et fraternité.
»> Dallemagne. »
A cette lettre était jointe la copie suivante, qui expliquait comment le pont de Formigosa n'était point détruit :
Copie de la lettre écrite par le citoyen Doré, chef du 1er bataillon de la 64e demi-brigade, au général Dallemagne.
« Je vous préviens, général, que, conformément aux ordres que j'ai reçus cette nuit du général Serrurier, je me suis rendu ce matin à Governolo, avec mon bataillon ; le général m'avait donné l'ordre de rompre le pont te Formigosa avant de me porter à Governolo. Lorsque je me suis présenté pour mettre son ordre à exécution, le commandant d'un détachement de la 45e demi-brigade, qui occupe ce poste, s'est opposé à l'exécution de cet ordre, comme étant contraire aux instructions que vous lui aviez données, disant qu'il fallait au moins voir l'ennemi auparavant : je me suis rendu à son raisonnement, que j'ai trouvé fort juste.
» Signé : Doré.
» Pour copie conforme, » Dallemagne. »
À six heures, mon père recevait cette troisième lettre :
«Au quartier pr-nêral à Montanara, ce 20 nivôse, sur les quatre heures et demie.
» Le général Dallemagne au général Dumas.
«En supposant que le général Montant ne soit pas enrorc rendu avec ses cinq cents hommes à Formigosa, je viens de lui écrire pour précipiter sa marche. Comme le général Serrurier me marque qu'en cas d'attaque, il faut tenir jusqu'à la dernière extrémité, en conséquence de ce que je crains beaucoup, si l'ennemi m'attaque et si lu prévois que ces cinq cents hommes ne te soient pas bien utiles, fais-moi l'amitié de me les renvoyer; quoi qu'il en soit, si l'ennemi attaque, nous ferons en sorte de le bien recevoir.
» Je t'embrasse.
» Dallemagne. »
On voit la préoccupation dans laquelle mettait cet excellent Dallemagne l'idée du danger que courait mon père.
Ce n'était pas mon père, c'était Miollis, qui portait le poids de toute cette journée.
Provera avait marché droit devant lui, et, par Ceva, Sanguinetto, Torre et Castcllaro, était venu donuer de front contre Saint-Georges, où commandait Mollis.
Le général autrichien connaissait le mauvais état dans lequel se trouvaient les fortifications de Saint-Georges, et il espérait bien que Mioi|is n'essayerait pas même de lui disputer le passage ; aussi le fit-il sommer tout simplement de se rendre.
Miollis répondit par une effroyable canonnade, que nonseulement mon père entendait de Saint-Antoine, mais dont il voyait même la fumée.
Mon père expédia aussitôt Dermoncourt pour avoir des nouvelles positives. D'enclos en enclos et de haies en haies, Dermoncourt, fort jeune, fort alerte et fort brave, gagna Saint- Georges et y trouva le général Miollis, qui faisait ù. la fois face à Provera et à Wurmser.
Di
Au moment où, au milieu du feu, Dennoncourt joignait Miollis et ie saluait, une balle enlevait le chapeau de ce dernier.
— Ah ! c'est toi, mon enfant, lui dit Miollis; tu viens de la part de Dumas?
— Oui, général, il entendait votre canonnade, et, connaissant le mauvais état de vos fortifications, il était fort inquiet de vous.
— Eh bien, dis-lui de se rassurer sur mon compte; j'ai établi mon quartier général ici, sur la place d'armes, et je réponds d'une chose, c'est que, si l'ennemi traverse cette place, il passera sur mon tombeau.
— Mais Provera ? demanda Dermoncourt.
— Bah ! Provera, il est dans le traquenard! Mon ami Augereau, qui l'a laissé passer, le suit, et, tandis que je l'arrête ici, va lui en donner sur le cul... Dis donc à Dumas que, demain, Provera sera expédié.
Dermoncourt n'avait pas besoin d'en voir davantage; il repartit pour Saint-Antoine, où mon père avait établi son quartier général pour être plus à portée de l'ennemi.
Il arriva à cinq heures, annonça que tout allait bien. Victor avait rallié mon père avec sa brigade; il dinait avec lui quand Dermoncourt entra.
C'était la troisième nuit qu'on allait passer sans dormir; mon père et Victor se jetèrent tout habillés sur leur lit. Dermoncourt restait pour faire le rapport au général Serrurier de son excursion à Saint- Georges.
Il était au plus fort de sa rédaction, lorsqu'il sentit qu'on lui mettait la main sur l'épaule.
Il se retourna, c'était Bonaparte.
— Eh bien, lui dit le général, nous avons gagné la bataille de Rivoli; j'arrive; la tête de la division Masséna me suit au pas de course. Que fait Miollis? où est Provera? Augereau l'a laissé passer à ce qu'on m'a dit; l'a-t-il suivi, au moins? Que fait Wurmser? a-t-il essayé quelque mouvement? Voyons, parle.
— Général, répondit Dermoncourt avec le même laconisme, Augereau a été forcé, mais il est tombé sur les derrières de
Provera et lui a pris deux mille hommes et quatre pièces de canon.
— Bon.
— Provera est devant Saint-Georges, où Miollis a tenu toute la journée et tiendra jusqu'à ce qu'on l'extermine, lui et ses hommes.
— Bon.
— Wurmser a voulu faire des sorties, mais on l'a rejeté dans Mantoue.
— Bon! Où est Dumas?
— Me voilà général, répondit mon père en paraissant sur le seuil de la chambre à coucher.
— Ah! c'est vous, monsieur, lui dit Bonaparte en le regardant de travers.
Ce regard n'était pas de ceux que mon père laissait passer sans en demander l'explication.
— Oui, c'est moi. Eh bien, qu'y a-t-il?
— Il y a, monsieur, que le général Serrurier vous a écrit deux lettres hier.
— Eh bien, après?
— Dans la première, il vous prévenait qu'en cas d'événement, il se retirerait sur Goïto.
— Oui, général.
— Vous avez répondu à cette lettre?
-Oui.
— Qu'avez-vous répondu?
— Vous voulez le savoir?
— Cela me fera plaisir.
— Eh bien, je lui ai répondu : « Retirez-vous au diable, si vous voulez ; je m'en bats l'œil; quant à moi, je me fais tuer, mais je ne me retire pas. »
— Savez-vous que, si vous m'écriviez une lettre comme celle-là, je vous ferais fusiller.
— C'est possible; mais vous ne m'écririez probablement pas une lettre comme celle que m'a écrite le général Serrurier.
— €'est bien, dit simplement Bonaparte.
Puis, se retournant vers Dermoncourt :
Digitiz
— Allez faire former les troupes en trois colonnes, lui dit-il,
et, quand cela sera fait, venez m'en rendre compte.
Dermoncourt sortit. Alors, s'adrcssant à mon père, qui s'apprêtait à rentrer dans sa chambre :
— Restez, général; j'ai dû vous dire ce que je vous ai dit devant votre aide de camp; que diable! quand on écrit des lettres pareilles à son supérieur, on les écrit soi-même, au moins; et on ne les dicte pas à un secrétaire. Ne parlons plus de cela. Quels sont vos commandants ici?
— Mais, général, répondit mon père, la première colonne, composée de la 57° demi-brigade, a son chef naturel, c'est Victor; la seconde sera commandée par l'adjudant général Rairabaud, notre chef d'élat-major; la troisième par le colonel Moreau, commandant la l Ie demi-brigade.
— C'est bon. Où est Victor?
— Oh! il n'est pas loin, dit mon père; écoutez, et vous l'entendrez ronfler.
— Allez l'éveiller.
Mon père passa dans la chambre à côté et secoua Victor, qui ne voulait pas à toute force ouvrir les yeux.
— Mais, sacrebleu! lui dit mon père, éveille-toi donc!
— Que diable me veux-tu? demanda celui-ci en grommelant.
— Je veux te faire général de division.
— Moi?
— Oui, Bonaparte est là, et te donne le commandement d'une colonne à la bataille de demain.
— Ah! morbleu 1
Victor se secoua et accourut.
Dermoncourt rentrait en même temps.
— Eh bien? demanda Bonaparte.
— Vos ordres sont exécutés, général.
— Bien! Maintenant, va voir aux environs de la Favorite dans quelle position est l'ennemi.
Dermoncourt partit.
11 était huit heures du soir, nos troupes occupaient la Favorite. Dermoncourt dépassa les avant-postes, et, «'aventurant
vers Mantoue, alla juste donner dans une sortie que faisait Wurmser.
Aussi, trois quarts d'heure après son départ, reutendit-ou crier de loin :
— A cheval, général, à cheval! l'ennemi me suit.
En effet, il avail manqué èlrc pris, et, se sentant poursuivi de près, il appelait à son aide.
Mon père monta à cheval, se lança à la tète du 20e régiment de dragons, et tomba sur l'ennemi, qu'il refoula dans la place, et qu'il contint jusqu'au jour ; tandis que la division Masséna, toute disloquée par la marche forcée et la distance énorme qu'elle avait parcourue, arrivait à Martniroio et à Saint-Antoine, où elle se reformait.
L'intention de Bonaparte, en faisant si grande diligence, était d'en finir d'un coup avec Provera, comme, d'un coup, il eu avait fini avec Alviutzv.
En effet, du moment où Provera n'était point entré dans Mantoue, du moment où Augereau l'avait suivi par derrière, du moment où, ayant en face de lui Miollis, Bonaparte lui tombait sur les flancs avec la division Masséna, Provera était perdu.
Bonaparte passa la nuit à faire ses dispositions du lendemain.
Mon père resta au poste où il était; c'était le poste important, puisqu'il était chargé de refouler dans la place Wurmser et ses quinze ou vingt mille hommes, c'est-à-dire une garnison qui, sans compter Provera, était plus forte que l'ennemi qui la bloquait.
Pendant la nuit, Provera, au moyen d'une barque, parvint à communiquer avec Wurmser, et à combiner pour le lendemain avec ce général une attaque sur la Favorite et sur Montada. On ignorait à Mantoue, et dans le camp de Provera, l'arrivée de Bonaparte et des troupes qui avaient comhattu ta veille à Rivoli.
L'eût-on sue, elle n'était pas croyable et on ne l'eût pas crue.
A cinq heures du matin, mon père fut attaqué par Wurm-
Di
ser; la lutte fut terrible; après la lettre qu'il avait écrite trois jours auparavant à Serrurier, mon père ne pouvait pas reculer et ne recula point; avec deux ou trois régiments, et, entre autres, son régiment de dragons, il tint ferme et donna le temps à Bonaparte de lui envoyer la 57e demi-brigade de Victor, qui, pour arriver jusqu'à lui et le dégager, fit une si sanglante trouée, qu'à partir de ce jour-là, elle fut appelée la Terrible.
On retrouva mon père, avec sept ou huit cents homme?, entouré de morts; il avait eu un cheval tué sous lui ; un second avait été enterré par un boulet, et le cavalier seul, que Ton croyait mort, était sorti, en se secouant, de cette glorieuse tombe.
Wurmser, repoussé à son tour, se rabattit sur la Favorite ; mais la Favorite, défendue par quinze cents hommes, résista à l'effort de Wurmser, et lit même une sortie; devant cette sortie, devant les charges réitérées de mon père et de ses dragons, devant l'héroïque obstination de Victor, dont les troupes fraîches combattaient avec la rage du repos auquel elles avaient été condamnées tandis que l'armée s'illustrait à Rivoli, Wurmser recula et fut forcé de rentrer dans la ville.
Dès lors Provera, abandonné, fut perdu ; pris entre Bonaparte, Miollis, Serrurier et Augereau, il mit bas les armes avec cinq mille hommes ; le reste de sa troupe était tué.
Ainsi, en deux jours, les batailles de Rivoli et de la Favorite gagnées, deux armées détruites, vingt mille hommes faits prisonniers, tous les canons et tout le matériel pris, les Autrichiens hors d'état de tenir la campagne à moins de créer une cinquième armée, tout cela était le résultat du hasard qui avait livré l'espion à mon père, fécondé par le génie de Napoléon.
La brigade seule de mon père prit six drapeaux. Aussi, le lendemain 28 nivôse, mon père reçut-il cette lettre du général Serrurier :
• Au quartier gtiin>ral de Hoverbella, le 28 nivôse an v de la République une cl indivisible.
» Serrurier, etc.
» Vous voudrez bieu donner Tordre, général, pour que les drapeaux qui ont été pris par vous dans la journée d'hier à l'ennemi soient apportés ici, au général Berthicr, et en son absence chez moi.
* Le général en chef accorde quatre louis à chaque homme qui remettra un drapeau.
» Salut et fraternité.
» Sekkuiueh. »
Le soir même de la bataille, mon père avait reçu une dépêche du général Serrurier, laquelle contenait une lettre pour Wurmser.
Cette lettre n'était autre chose qu'une sommation de rendre Mantoue.
Voici cette lettre du général Serrurier :
« De Roverbella, le 27 nivôse an v.
» Serrurier, etc.
» Je vous donne avis, général, que je viens d'envoyer l'ordre à la 57e demi-brigade, ainsi qu'à la 18e, de se porter à la Favorite, et je les préviens qu'elles y seront à vos ordres. Je vous observe cependant que les deux corps ne feront partie de votre division qu'un instant seulement; c'est pourquoi vous ne les éloignerez que dans un cas d'absolue nécessité.
» On a rendu compte au général en chef que vous aviez arrêté un convoi considérable de bœufs et grains; si c'est vrai, donnez des ordres pour qu'on les conduise à Porto-Legnago sous bonne escorte.
» Que toute l'artillerie etlescaissonspris sur l'ennemi soient dirigés sur notre parc d'artillerie et que cela soit exécuté sur-
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le-champ. Recommandez la plus grande surveillance parmi les postes. On soupçonne le général Wurmser de vouloir proliter du moment de notre joie pour s'échapper.
» Salut et fraternité.
» Serrurier.
» P.-S. Je vous prie, général, de faire passer le plus tôt possible au général Wurmser, à Mantoue, la lettre ci-jointe.
« Serrurier. »
Le convoi de bœufs et de grains fut à l'instant même dirigé sur Legnago, et la lettre parvint à Wurmser la nuit même.
L'armée avait grand besoin de ce convoi de grains et de viande; la preuve en est dans cette lettre que le général Serrurier écrivait à mon père pour le 20 nivôse :
u J'étais instruit, général, que la viande manque; je n'en ai point parlé parce que je n'y connais pas de remède. Nous sommes dans le même cas que les troupes qui sont à Vérone. J'ai ordonné au commissaire de guerres de délivrer du riz en place, jusqu'à ce que nous puissions faire mieux.
» On ne in ennuie jamais, général, lorsque l'on s'occupe du soldat; ceux qui oui servi avec moi savent que je m'en occupe.
» J'ai fait des demandes en eflets d'habillement et d'équipement; mille roupes (1) me sont annoncées depuis mon arrivée, ainsi que quelques paires de souliers pour toute la division, et rien n'arrive.
» Rappelez, je vous prie, à notre adjudant général l'état des officiers que j'ai demandé; il m'est absolument nécessaire pour remplir les vues du général en chef.
» Salut et fraternité.
» Serrurier. »
(i) Les roupes étaient des espèces de manteaux pareils aux manteaux gris des dragons.
Quant à la garnison, elle était, on le comprend bien, dans un état déplorable sous le rapport des vivres : la famine en était arrivée à ce point, qu'une poule coûtait dix louis et un chat quinze; on se procurait encore des rats à. deux louis, mais avec la plus grande difficulté.
Wurmser se confessait tous les quinze jours, et, chaque fois qu'il se confessait, il envoyait au chanoine Cavallini, curé de la collégiale de Saint- André, un morceau de cheval en s'invitant à diner dans la maison. Ces jours-là, c'était lete, et, des restes du diner, on vivait toute la semaine.
En vertu de la lettre que mon père lui avait fait passer dans la nuit du 27 au 28 nivôse, Wurmser se détermina à capituler le 2 pluviôse (22 janvier 1797). Mais la reddition n'eut lieu que le 14, et rentrée de l'armée française dans la ville que le 10 du même mois.
11 eut sa libre sortie de Mantoue arec son état-major, deux cents hommes de cavalerie, cinq cents personnes à son choix et six pièces de canon.
Quant à la garnison, forte de treize à quatorze mille hommes, elle fut faite prisonnière et conduite à Trieste pour y être échangée.
Gomme mon père l'avait prédità Victor en le réveillant, celui-ci fut fait général de division ; l'adjudant général Vaux fut fait général de brigade. Bonaparte signala comme s'élant particulièrement distingués, les généraux Brune, Vial et Bon, et les chefs de brigade Destaing, Marquis et Tournery.
De mon père, il n'en fut pas question, et son nom ne fut pas môme prononcé.
On sait que c'était assez l'habitude de Bonaparte; il n'aimait pas qu'un général fit trop.
Témoin Kellermann à Marengo.
Non-seulement mon père, qui avait saisi la lettre, qui avait dévoilé le plan d'Alvintzy, qui avait contenu Wurmser dans Mantoue, qui avait pris six drapeaux à une troupe trois fois plus forte que la sienne, qui avait eu deux chevaux tués sous lui; non-seulement mon père ne fut pas cité, mais encore sa
Di
division fut réunie à celle de Masséna; ce qui était une disgrâce.
Mon père, furieux, voulait donner sa démission. Dermoncourt l'en empêcha.
Mon père alors s'informa et apprit que le général chargé du rapport sur le siège l'avait porté en observation pendant le combat de la Favorite.
11 commença par se faire donner le certificat suivant :