MÉMOIRES IS-'C-ISIS
Parmi les légitimistes de cette époque, beaucoup out oublié, d'autres seraient peut-être tentés de renier leur première impression; un tait (jui m'a été maintes fois raconté par leur grand orateur sera plus concluant que toutes mes paroles. M. de Chateaubriand avait reçu dans ces mémorables journées une ovation de la jeunesse des écoles (1). Il avait noblement résisté à ses cris enthousiastes de : Vive Chateaubriand ! Le premier consul aux Tuileries ! en saluant la royauté d'un dernier hommage ; mais le souvenir n'en était pas moins resté puissant dans son cœur. Il voyait sur les ruines du trône et de l'autel s'élever la foi républicame ; il avait visité les États-Unis ; il imaginait les grandes choses réservées à la France, et le rôle glorieux des hommes appelés à diriger sa marche ; il comprenait, il s'exagérait sans doute la force et la durée de sa popidarité personnelle. Un matin, il se rendit chez Berryer, et lui dit en substance :
— « La légitimité est morte et bien morte ; ce n'est pas Charles X ou la branche aînée des Bourbons, c'est la royauté qui s'en va [2) : l'avenir est
(1) Mémoires d'oulre-tombe, t. IX, p. 262.
(2) /6i(f.,p. 376 et suivantes.
... « Jamais défense ne fut plus légitima et plus héroïque que colle du peuple de Paris.
• .. « Lorsqu'aprts avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a out k coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de l'hypocriâie a nuuJaiuement éclaté ; quand une terreur de cliàtcau
à la république. Il y a là de grandes choses à j faire; mais ce peuple, bon, hoimête, génëreux, cette jeunesse ardente, vouée au culte de ce qui est élevé ont besoin de direction : vous parlez bien, je n'écris pas mal; que penseriez-vous si nous leur apportions les idées d'ensemble qui leur manquent ^
— <« Monsieur le vicomte, c'est une bien grosse affaire que vous me proposez là : c'est une autre révolution, plus complète, plus imprévue que la première. Avant de rien résoudre, je vous demande vingt-quatre heures de réflexion. »
L'illustre orateur réfléchit en effet, et refusa. Devant l'expression de mes instants regrets, à mes questions pressantes sur les motifs de son refus, il répondait : « La question reUgieuse ne me permettait pas d'accepter. » Ainsi le catholicisme lui parut l'obstacle infranchissable. Qui oserait dire, pour l'opinion républicaine, la portée du concours de ces deux. hommes, le nombre d'adhésions qu'ils auraient entraînées, les frayeurs / qu'ils auraient dissipées, l'alhance qu'ils auraient
organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de ki République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage... Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.
... « Les conséquences de la révolution de juillet seront mémorables. Cette révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; l' s rois ne pourront régner aujourd'hui que par la violence dos armes. »
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maintenue entre le peuple et les classes supérieures? Quelle eût été la chance de formation d'une république à laquelle, avec le concours acquis d'Armand Carrel et de ses amis, Chateaubriand aurait raUié toute la portion jeune et généreuse de la noblesse, Lamennais cette immense fraction du bas clergé, ignorante et pauvre, mais enthousiaste et avide de sacrifices, tandis que Berryer aurait dissipé les préventions et les craintes de la bourgeoisie aisée ? Quel eût été le sort de la démocratie dirigée par Chateaubriand, Carrel, Berryer et Lamennais? mais le catholicisme arrêta le mouvement du cœur et l'élan du génie.
Cette surexcitation des forces morales d'une nation ne pouvait se prolonger: Fhabileté bourgeoise du nouveau roi ramena vite les esprits à leur ancien niveau : après ces radieuses journées de clairvoyance et d'intuition de l'avenir, la nuit revint.