JUGEMENT DES MINISTRES. — EMEUTES. LE CAFÉ DE PARIS
J'étais de retour à Paris depuis deux mois quand, (e 10 décembre 1830, la cour des pairs s'assembla pour juger les anciens ministres de Charles X. Quatre d'entre eux, MM. de Polignac, de Peyronnet, de Chantelauze, et de Guernon-Ran ville, avaient été pris et conduits au donjon deVincennes. Leur attitude était résignée; celle du prince de Polignac, souriante en apparence, cachait des appréhensions assez motivées. Rien, en effet, n'était moins aisé que de sauver ces quatre existences, surtout la sienne : il était nonseulement le président du conseil; mais, au su de tous, l'inspirateur du coup d'État, vivement combattu par MM. de Guernon-Ranville et de Peyronnet, qui n'avaient obéi en signant qu'à leur dévouement à la personne royal*^. Dans les langs
populaires, le vent n'était plus à la clémence ; s'il avait semblé facile de pardonner aux soldats exécutant des ordres impitoyables, il était juste de se montrer sévère envers ceux qui les avaient donnés. Des milliers de citoyens étaient morts en s'opposant à la violation dès lois; les parents, les orphelins et les veuves, le gros de la nation, ime partie de la gauche à la Chambre des députés demandaient une satisfaction rigoureuse de la vindicte publique. Sans doute, le roi, exagérant son horreur naturelle de l'échafluid, redoutait ces exécutions comme un aliment à l'ardeur révolutiomiaire et une intimidation des agents responsables du pouvoir; mais il ne voulait pas exercer le droit de grâce au risque de sa popularité ; il attendait de la pairie mie atténuation de* la peine capitale.
Parmi les légitimistes, les uns avaient été opposés aux ordonnances, les autres, en les approuvant, gardaient au président du conseil une rancune amère de ses mesures mal prises et de leur hisuccès; d'autres enfin, se fondant sur les principes de la charte, de l'inviolabihté royale et de la responsabiUté des ministres, acceptaient la condamnation de ces derniers comme une protestation victorieuse contre la déchéance de la branche aînée. Telle fut la pensée du comte de Peyronnet, qui proposa à ses co-acclisés de ne pas prendre cl'av(~^:at, et de présenter, seul, en
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leur nom. la commune défense, dans laquelle, sans décliner la responsabilité de leurs actes, il so serait attaché à préserver le trône. Son oflfre fut d'abord accueillie de tous, même de celui qui risquait le plus en acceptant. M. de Peyronnet se mit à l'œuvre, mais peu de jours af)rès, il rencontrait à la porte de sa cellule M. de Martignac. qui se rendait chez le prince de Polignac, en qualité de défenseur. L'engagement chevaleresque ainsi oubHé, chacun reprit son indépendance.
Le chef du cabinet de 1828 prêta généreusement le secours de son talent à celui à qui il devait sa chute; un jeune avocat de Lyon, M. Sauzet , parla pour M. de Chantelauze : MM. Hennequin et Crémieux pour le comte de Peyronnet et de Guernon-Ran ville. M. de Martignac fut ingénieux et touchant; M. Sauzet, plaidant hardiment la nécessité du coup d'État, conquit une réputation d'éloquence supérieure à son mérite ; le comte de Peyronnet émut par la noble modération de son langage.
A cause de mon âge, j'assistais aux débats avec les fils de pairs. L'émeute grondait autour du Luxembourg, dont la garde nationale protégeait les abords. Pour la première fois depuis les journées de juillet, le peuple et la mihce citoyenne, séparés, se trouvaient en présence ; toutefois, la garde nationale elle-même était divisée d'opinions.
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Le 19 décembre, une porte de la cour du palais ayant été ouverte, pour laisser passer une voiture de l'imprimerie royale, une masse de peuple fit irruption; en un instant tout fut envahi : les troupes qui gardaient l'intérieur parvinrent avec beaucoup de peine à faire évacuer la place. En entendant sous les fenêtres les clameurs de la foide, un effroi général saisit les juges: le baron Pasquier se couvrit, et, malgré les assurances du lieutenant-colonel Lavocat, leva précipitamment la séance. On sait comment une escorte conduite par le ministre de l'intérieur comte de Montalivet et le lieutenant-colonel Lavocat ramena, de nuit, au galop, les ex-ministres à Vincemies, et comment le 21, à dix heures du soir, en leur absence, le président Pasquier lut l'arrêt devant les sièges à peu près vides.
La chambre des pairs n'était pas le seul point de Paris en proie à l'agitation; presque chaque soir il y avait émeute à la porte Saint-Denis, mais au lieu des menaces de mort, de l'expression sinistre des visages altérés de vengeance, on n'entendait que clameurs confuses, cris de Vive la république ! vive Napoléon II ! mêlés de plaisanteries grossières et d'appels à l'insurrection. Des orateurs improvisés montaient sur les bornes et haranguaient la foule; on allait à l'émeute comme au théâtre, par forme de divertissement; de temps à autre la représentation était interrom-
pue par une charge de cavalerie qui culbutait les moins agiles, sans faire usage de ses armes.
Partout les lieux publics offraient le même mélange d'opinions opposées. Au Café de Paris où je dînais souvent, la table des Journalistes était présidée par l'heureux docteur Véron, le nouveau directeur de l'Opéra, Il avait l'égoïsme bon, l'esprit plein de finesse, d'invention et de ressources; administrateur habile, inaccessible par système aux séductions du sérail qu'il savait gouverner, dépensant à propos, attirant à ses fêtes l'élite des hommes de loisir, il paraissait riche avant de l'être : il était né parvenu.
A côté de lui, Nestor Roqueplan, rédacteur en chef du Figaro, un des signataires de la protestation de la presse, décoré de Juillet et de la Légion d'honneur, souftlaut alors la propagande et la guerre, aussi répubhcain qu'on pouvait l'être au Caté de Paris.
Alfred Dufougerais, directeur de la Mode, journal de la duchesse de Berry, écrivain et avocat, mais surtout remarquable par son air martial, son ton sec et dur, sa verve intarissable et l'originahté de ses saillies.
Lautour-Mezeray, créateur d'une feuille et d'une société d'horticulture, fin Normand, dévoué à ses amis, plus comique que spirituel.
Etienne Becquet, le plus aimable, le plus instruit, le plus intelligent des habitués de l'ivres^^e.
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jugement droit et intiexible. le prédécesseur df^ Jules Janin au feuilleton des Drbats.
Malitourne, rival de Becquet pour l'esprit et la mémoire, sachant moins les livres, mieux ies hommes, caractère trop inférieur à ses facultés, un caustique poltron, mais dont les mots ne s'effaçaient pas.
Mazères. moins amusant que ses comédies.
Enfin, Valdes, le bel Espagnol, réfugié de je ne sais quel parti.
A d'autres tables :
De Septeuil, encore beau malgré ses cinquante ans et sa jambe de bois, noble, simple, bieii- ^■eillant, généreux comme un grand seigneur, un des rares héros de roman que j'aie connus.
Alfred de Belmont, qui aurait été la fleur du faubourg Saint-Germain, s'il n'avait préféré la vie hors du monde, excessif ^n tout, jetant par la fenêtre les dons les plus précieux.
Fraser, personnage mystérieux, légendaire, parent de lord Aberdeen et de don Miguel, élevé avec le prince Félix Schwartzemberg, ex-major de la garde impériale russe, parlant également bien toutes les langues, âge problématique, nationalité incertaine.
Puis des officiers royalistes : Du Hallay Coëtquen, capitaine démissionnairo des greiuidiers à cheval de la garde, bon camarade : d'abord vain
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et cruel comme un enfant, à l'époque de la fureur des duels, il s'était donné beaucoup de mal pour conquérir une réputation de férocité ; plus tard, collaborateur de ChâteauviUars pour le Code du duel, il se constitua en arbitre du point d'honneur, et fut accepté comme tel.
Le commandant de Bougainville et son imperturbable sang-froid.
Le capitaine d'Epinay et sa gaieté violente, sa nature passionnée.
Charles de Saint- VaUier, brillant officier dont la démission iut un réel sacrifice.
De Barrai, encore mi capitaine, simple et grand, qui à des quahtés de premier ordre ajoutait le charme d'ignorer sa valeur. Après avoir quitté le service pour la vie de plaisir, rentré dans l'armée d'Afrique en 1836, dix ans plus tard il mourait général sur le champ de bataille.
De Valette, surnommé Satin, l'homme qui couférait le plus avec son tailleur.
Avec moi deux anciens pages, Louis de Montbrnn et Guy de la Tour du Pin; les plus jeunes fermaient la marche.
Puis un demi-pékin , de Saint-Saéns , brave hercule, grossier et chevaleresque, toujours en colère d'avoir été empêché de suivre sa vocation mihtaire.
Enfin, des bourgeois égrenant doucement leur avoir, comme Charles de Chaveau, Alfred Gohin, ou d'autres dévorant à belles dents ce t^u'iis n'avaient pas.
A''HILLE BOUCHET. — MES ASPIRATIONS RÉPUBLICAINES. — BAULIN, RÉDACTEUR DU NATIÛXAL, ME PRÉSENTE A ARMAND CARREL. — ÉMEUTE A l'OCCaSION DE LA PRISE DE VARSOVIE. — MA CONVERSATION AVEC ARMAND CAEREL.
J'habitais alors un petit hôtel de la rue Saiut- Lazare, avec Achille Bouchet, dont M. Amédée Jaubert, rorientaliste, avait épousé la sœur, et qui, trente ans plus tard, devint mon beau-frère. Beau, bien fait, quoique disposé à remboiipoint , sa force herculéenne, la supériorité de son âge, son courage, son aplomb, sa gaieté bruyante, en avaient fait, dès mon enfance, l'objet de mes sympathies et de mon admiration. 11 mérite une place à part à cause de l'influence qu'il a exercée sur la première partie de ma vie, et aussi parce qu'il fut un de ces types parisiens capables de faire comprendre le libéralisme napoléonien d'une partie de la jeunesse sous la Restaurai ion. Né
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en 1798, par son père, honnête et riche banquier, Achille appartenait à la bourgeoisie. Sa turbulence, son ignorance du danger, avaient forcé de bonne heure à le mettre en pension. Il s'en échappait souvent : un passage de troupe, une revue, un exercice à feu, l'attiraient invinciblement; en musique, il n'était sensible qu'au roulement du tambour ; ses professeurs étant de simples pékins, il se battait avec eux sans scrupule, mais il aurait pHé devant les galons d'un simple caporal.
A treize ans, il avait des aventures galantes. Après avoir roiié de coups son chef d'institution, il fut renvoyé ; on parvint à lui faire achever ses classes comme externe au l3xée. Malgré ses supplications, en 1814 et 15. sur le refus absolu de ses parents, il avait dû renoncer à la carrière miUtaire; il s'en était consolé en se foisant assommer, un an plus tard, par les gardes du corps, aux représentations du Genimnicus de M. Arnault, un des académiciens proscrits par Louis XVI II. p]ntré commis chez M. Ternaux, il n'avait pas tardé à confondre dans un même culte Napoléon, l'indépendance nationale, deux fois mise en danger par rincurable ambition du grand capitaine, et les libertés retrouvées avec la Charte. Sans doute, Manuel, Benjamin-Constant lui semblaient de fameux orateurs, mais l'homme sur qui se concentrait l'enthousiasme de
sa génération, parce qu'il réunissait les caractères contradictoires de sa religion politique, c'était le général de l'Empire, le défenseur de la 'patrie et de la Charte, l'illustre général Foy. Pourtant, en 1830, il n'avait pu s'empêcher d'aller à Toulon assister à l'embarquement de notre armée pour Alger ; la conquête l'avait ému d'admiration, et il surveillait, à sa manufacture d'Aubusson, l'exécution de deux magnifiques tapis commandés par la duchesse de Berri, quand éclata la révolution de Juillet. Indigné à la nouvelle des ordonnances, il ne put néamuoins croire à la résistance, encore moins à la victoire d'un peuple sans armes et sans discipline contre les régiments de la garde royale, commandés par un maréchal de France. Le 2S, entendant le canon de sa campagne de Meudon, il vint à cheval à Paris, poussé par la curiosité; à peine entré dans la ville insurgée, un de ses amis, libéral ardent, le rencontre, l'adjure de prendre part à la lutte; il se moque, s'impatiente, se querelle avec lui; mais il n'avait pas passé deux heures dans la fournaise qu'on le retrouvait en uniforme de garde national, à la tête d'une bande nombreuse, faisant le coup de feu contre la troupe, et ne s'arretant que vainqueur de Juillet. La Restauration et la volonté de son père avaient fait de lui un industriel; à trente- deux ans, il ne pouvait plus songer à entrer dans l'armée : doublement dé-
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coré pour sa bravoure de la croix des combattants et de celle de la Légion d'honneur, il se résigna à ne servir que dans Tétat-major de la garde nationale, et se voua au maintien de l'ordre' sous le commandement d'un vétéran de l'Empire, le maréchal comte de Lobau.
Tel était l'homme qui, lorsque j'étais encore aux pages, m'avait lancé dans le monde brillant du plaisir et de l'oisiveté ; m'avait fait admettre bien jeune à la salle d'armes de lord Seymour et parmi les habitués du Café de Paris. La part qu'il avait prise à la lutte héroïque de notre révolution avait porté à son apogée mon admiration pouilui. Depuis elle commença à décroître : le contraste entre l'évaporation graduelle de son libéralisme, son goût de l'autorité, sa passion violente de l'ordre et mes aspirations répubhcaines produisit un premier désenchantement. Rien de plus triste que de voir s'évanouir le fantôme du héros qu'on a rêvé : je le trouvais sec, égoïste, amoindri. 11 me traitait de niais et de dupe ; tandis que je m'attelais à la propagande et désirais la guerre , que je souscrivais aux bureaux du National pour la défense du territoire, et qu'un des rédacteurs, Raulin, me présentait à Armand Carrel, lui s'attachait de plus en plus au roi. Certainement ce n'était pas l'Empereur, mais, après tout, Louis-Philippe était le prince de la bourgeoisie; doué du bon sens pratique, habile, cou-
rageux, il comprimait avec résolution la guerre à l'iniérieur, et assurait au dehors, en cédani à propos, la paix, mère féconde du commerce et de l'industrie. L'insurrection polonaise, si chère à nos cœurs, si utile à nos intérêts, en me passionnant comme la plupart des Français, vint aigrir nos dissentiments. Les quahtés d'Achille, son courage, sa générosité, son esprit même, étaient physiques, indépendantes de sa réflexion et de sa volonté, elles tenaient à son tempérament; il était bon, mais bon par les yeux ; il soulageait, à tout prix , la souffrance dont il était témoin; par contre, le mal qu'il ne voyait pas n'existait pas pour lui : pour exciter sa. pitié en faveur des victimes, son indignation entre les oppresseurs, la Pologne était trop loin. Aussi, quand Louis-Philippe, sauvé de la coahtion des souverains absolus par le soulèvement des Polonais, leur refusa tout secours armé, il applaudit à sa prudence; il fut frappé, comme de la vérité d'un axiome , des paroles si fausses de M. Dupin : « Chacun chez soi, chacun pour soi; » il trouva des circonstances atténuantes à l'odieuse phrase du maréchal Sébastiani : « L'ordre règne à Varsovie. »)
De mon côté, je souscrivais, j'inteiTompais mes plaisirs pour me rendre à des conciliabules. La foi qui n'a^^-it point ne m'a jamais paru sincère; duiic, mettant d'accord mes actes avec mes senti-
meuts, quand Paris tout entier était en émoi par la nouvelle de la prise de Varsovie, le 16 septembre, vers 8 heures du soir, je résolus d'aller avec Raulin au National. La réalisation de mon projet n'était pas sans difficulté : déjà la destruction des réverbères produisait une obscurité profonde ; sur notre passage, on forçait une boutique d'armurier. « Si nous voulons arriver, me dit Raulin. il faut éviter nos amis politiques. » Faisant un détour, nous prenons la rue du Faubourg-Mon 'martre, elle était sombre et déserte; bientôt nous entendons les pas d'un bataillon de gardes nationaux. Pensant que notre mise et l'absence de tout arme ne permettraient pas de nous confondre avec les hommes engagés dans la lutte, nous continuons de marcher à sa rencontre ; mal nous en prit ; en un instant nous recevons chacun un coup de baïonnette, qui, heureusement, ne déchire que nos habits. Tournant le dos au danger, nous nous jetons précipitamment dans la rue de Proverifce : on nous poursuit, nous doublons de vitesse; Raulin, grand et gros, soufflait à mes côtés; enfin, ennuyé de fuir, je fais volte-face : il était temps, l'épée d'un olficier me touchait presque. Dans cotte extrémité, je veux frapper do ma canne la tête de l'ennemi, mais lui, plus prompt, me saisit le bras ; je me jugeais perdu : à mon grand étonnoment, il ■svcric : «Va, mou ami, je croyais (|ue c'était un
sabre, » et il rejoint sa colonne au plus vite.
Après cette alerte, nous parvînmes au bureaux du journal, une grande etfervescence y régnait, la salle de la rédaction était encombrée de visiteurs de toute espèce, et de volontaires qui attendaient le mot d'ordre pour prendre part à Faction. Dans une pièce, au fond, Armand Carrel avec Godefroy Cavaignac, Guinard, Thomas, Bastide, etc., délibéraient. Plusieurs heures se passèrent ainsi dans une fiévreuse impatience. Lassés de ne recevoir aucune communication, les moins zélés s'écoulèrent peu à peu ; Rauhn luimême était parti. A minuit, il ne restait plus dans la salle que M. Charles Ledru, jeune avocat, et moi.
Carrel rentra seul, les autres membres du comité s'étaient retirés; il avait l'air mécontent, irrité, le langage ironi(|ue, l'expression hautaine. Nous nous exercions, AI. Ledru et moi, à sauter à pieds joints, il prit part à nos jeux et la conspiration se termina par une partie de saute-mouton.
La cause polonaise m'avait inspiré pour la première fois le désir d'attaquer le gouvernement les armes à la main; mon désappointement fut extrême au spectacle de cette insurrection avortée. Carrel se rendait rue des Martyrs, je fis route avec lui, et chacune des paroles do cet illusire chef du parti républicain tomba comme
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une pluie de glace sur mes illusions. « Que venez-vous faire parmi nous^ » me dit-il. « Cr n'est pas votre place; vous partagez l'opinion républicaine, vous ne connaissez pas le parti : des fous ! des brouillons ! des envieux ! des impuissants ! Que de temps il faudra avant que le pays soit mûr pour la république ! » Je m'arrête; sûr de l'exactitude de ces premières paroles, et du sens général de ses conseils, il ne me convient pas, à trente-six ans de distance, de refaire une conversation dans laquelle il épanchait en reproches injustes son amertume et son dégoût de l'heure présente : il n'est pas de nature, si fortement trempée qu'elle soit, à l'abri d'un instant de défaillance. Aussi, je ne rappelle cet' entretien que parce qu'il eut une influence déterminante sur ma destinée.
I ITTERATEURS , ARTISTES, ÉCONOMISTES, SAINT-SIMO- NIENS. — LE Jot'RNAL L'AVENIR. — ABOLITION DE l'hérédité de La PAIRIE.
Tantôt attiré par les instincts de justice et d'humanité vers les orages de la vie politique, tantôt entraîné dans le courant des jouissances, jusque-là, j'avais hésité ; de ce jour, le plaisir l'emporta. J'explique, je ne justifie pas. Mon histoire est, à part de rares exceptions, celle de la partie aisée de ma génération : combien tombèrent de leur enthousiasme, de leur dévouement à la chose publique !
Beaucoup d'officiers royalistes par tradition, <iui avaient dilïéré do donner leur démission, afin de prendre leur part do gloire et de danger dans la guerre imminente contre l'Europe coalisée, vov-int leur espoir déçu, quittèrent le service. Dès lors, cette ardeur sans but, cette sève qui,
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répandue au dehors, devait amener la délivrance des peuples, refoulée à l'intérieur, lermenta.
Quelques-uns parmi nos aînés, déjà faits à la vie poliiique, ennemis d'un roi obstacle à l'expansion de leurs principes, s'offraient pour chefs aux ouvriers mécontents et irrités, s'insurgeaient, conspiraient, et, républicains, ne voyaient dans la misère qu'une provocation continue à la révolte, le terrible recruteur des soulèvements populaires; ou bien, pénétrant plus avant, ils scrutaient la misère elle-même, en étudiaient les causes, en cherchaient les remèdes, et devenaient sociahstes. Tous les autres, descendus des hauteurs du sentiment collectif, se ruaient d'uu irrésistible élan vers les jouissances, et cherchaient l'apaisement de leurs aspirations généreuses dans un amour effréné du plaisir.
Un contingent de réfupriés appartenant aux aristocraties italienne, polonaise et espagnole, vint encore grossir les rangs de cette jeunesse détournée de ses voies.
On était pressé de vivre, insouciant de la ruine et de la mort. Poètes, compositeurs, artistes, venaient comme à l'onvi en aide à nos penchants : toute une littérature à notre image, amusante et passionnée, tantôt chassant les heures devant elle, comme la fumée du cigare, tantôt, comme les spiritueux, embrasant l'imagination. Au lieu des grands Ijiiqucs de la Restauration, Victor
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Hugo et Lamartine, l'AUemand-Français Henri Heine, souverain génie des contrastes, nous versait à volonté de sa bouteille magique le sensualisme, l'ironie, le sentiment; Alfred de Musset chantait l'amour, George Sand poétisait l'adultère ; poursuivant infatigable de la fortune et du luxe, Balsac les analysait, les supputait, inventait dans ses romans les spéculations infaillibles, les associations criminelles pour se les procurer; des improvisateurs tels qu'Alexandre Dumas, Eugène Sue, présentaient à cette jeunesse en train de s'appauvrir des légendes dorées, des héros d'une richesse infime : le prince Rodolphe , Monte Cristo ; Hoffmann, naturaUsé par Loeve-Veymar, mêlait si habilement le fantastique à la vie ordinaire qu'il le rendait plus vrai que la réalité. Au théâtre les nonnes bacchantes de Rohert-le- Diablc, Mergy , Yalentine et leurs brûlantes amours ; le libertin incessamment vainqueur, qui do Bon Juan à Richelieu , Lanzim, Létorières, Gentil-Bernard^ Fanblas, ne trouve pas de cruelles ; la résurrection des grandes courtisanes : Marion Delorme, Lucrèce Borgia, Marguerite de Bourgogne, ou d'amères protestations contre la société : Chatterton, Angi-le, Antony, Rug-Blas, (les princes à cœur de laquais, un laquais digne d'être roi. Une musique enchanteresse : Rossini provoquait le rire et les larmes, Meyerbeer subjuguait, Bellini attendrissait, Auber, Donizetti,
Hérold créaient sans relâche. Et quels interprètes ! Aux Italiens, Pasta etMalibran, Lablaclie et Rubini; à l'Opéra, Nourrit, Falcon. Levasseur et Dupré, Taglioni, les Essler; aux Français, Mars et Rachel, Madame AUan ; puis sur d'autres scènes, Déjazet, Brohan. Arnal, Bouffé, Madame Dorval, Bocage, enfin Frederick Lemaître.
En dehors de la littérature et des arts, le monde économique et industriel, et, au-dessus, écrivains et orateurs politiques, esprits élevés, penseurs austères, nageaient en pleine utopie. A la suite de vSaint-Simon, Olinde Rodrigues, Bazard, Enfantin, MM. Michel Chevalier, Péreire, etc., se vouaient à la fondation d'une religion et d'une société saint-simonienne ; à l'exemple de Chateaubriand, La Mennais, Lacordaire, Montalembert, Gerbet, croyaient avoir découvert le grand-œuvre par la transmutation du catholicisme en liberté, et en publiaient généreusement dans V Avenir la fornmle (1).
(1) Voir à rappui la belle lettre de l'abbé de La Mennais au comte de Kératry, mon ancien collègue à la chambre des pairs :
Juilly, 13 décembre 1830.
€ Je suis, cher Monsieur, je ne vous le cacherai point, très-contrarié de la publicité qu'on vient de donnera la lettre que j'avais écrite au P. Ventura, parce qu'elle lui appartenait autant qu'à moi, et devait dès lors n'être connue qu'avec sa permission. Je crains d'ailleurs qu'elle ne produise pas le Iitm ctl'et (|u'on en attend. 11 faut parler à
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Plus tard, j'aurai à raconter le londeinain de toutes ces ivresses, mais alors on avait le choix entre tant d'illusions! Découragé de la politique, étranger à l'économie sociale et à l'industrie, je lisais avec avidité, dans le Globe, la satire de nos institutions et de nos mœurs. Je retrouve dans mes papiers deux invitations aux soirées saintsimoniennes de la rue Monsigny, de la part du Père suprême l Je m'y rendis en etfet, mais le ton providentiel, presque dévot des orateurs, le tableau paradisiaque du monde régénéré, la mise bizarre des hommes, l'absence de beauté chez beaucoup de femmes, me laissèrent froid: mon anthipathie pour le mysticisme, ma sensibilité au ridicule.
cliacun son langage, et ma lettre contient quelques expressions qui choqueront beaucoup d'amours-propres. On ne saurait avoir trop de ménagements pour certains esprits, afin de ne pas arrêter le mouvement qui ramène, et plus vite que je ne l'espérais, les catholique-, aux principes de linerté. Je vois dans cette tendance, aujourd'hui si marquée, le gage de l'union prochaine des Françiiis et qui fera d'eux le plus heureux peuple de la terre, comme ils en sont déjà le plus grand. (Jb! le beau jour, Monsieur, que celui où nous nous embrasserons tous dans la liberté ! Mais il faut qu'on ait le conrage et la sagesse delà vouloir sincèrement et sans exceptions, clo la vouloir égale pour tous, entière pour tous. Je dirais volontiers à ceux qui semblent n« pouvoir détacher leurs yeux des misères du passé, et que cette vue retnplit d'aigreur et de défiance : Regardez devant vous ; l'avenir est si beau, que, quand vous Taurez seulement entrevu, vous ne pourrez plus regarder auc/e chose. Je vous ouvre, Monsieur, mon cœur tout entier, et c'est assez vous dire avec qiipJle profonde olime et quelle haute considéradon, j'iii l'honneur d'être votre très-humblo etobéisbant seirviteur.
« F. DB LA MENhAlS. i>
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combattirent mou iiic-liiiatioii poui'cerinines id^'cs grandes et justes de la doctrine. La conviction de notre inaptitude à découvrir les causes premières et finales, mon incrédulité à l'endroit d'une révélation, m'éloignaient également des généreuses chimères soutenues dans Y Avenir. Je me contentai de la vie commune aux oisifs de ma génération, ne me distinguant que par une ardeur excessive, et une recherche ingénieuse dans le choix de mes compagnons.
La chambre des pairs, déjà mutilée par la suppression de ses membres nommés sous Charles X, doublement impopulaire, et par les souvenirs de la condamnation du maréchal Ney, et par sa récente indulgence envers les derniers ministres de la royauté de droit divin, attaquée par l'opposition, abandonnée par Louis-Philippe, perdit, en décembre 1831, le privilège de l'hérédité. Ainsi se trouva supprimée l'indépendance d'un des trois pouvoirs nécessaires au fonctionnement normal de la monarchie constitutionnelle. A la suite de la promulgation de cette loi, treize pairs de France donnèrent leur démission ; parmi eux le duc de Feltre, mon cousin, et le duc de Fitz-James, qui se porta candidat à la députation et fut nomfné quelque temps après.
Je reviendrai plus tard siu^ la lourde part de responsabilité qui incombe à Louis-Phihppe dans l'abolition de l'hérc'dité. Je portai alors légère-
jnent cette perte, dont je ne compris la gravité (ju'à l'époque où, rentrant dans la cai nère que ma naissance m'avait tracée, j'étudiai sérieusement notre constitution.
BAFON DE ROSEMBERG. — PRINCE ET PRINCES3R BELGIOJOSO. — LE MAJOR FRASER
J'ai déjà exprimé au commencement de ces Mémoires les raisons pom^ lesquelles je croyais ne devoir toucher qu'avec réserve à ma vie privée : à l'abri derrière l'épais rempart de la morale mondaine, des idées reçues et des fictions sociales, les hommes se défendent contre la vérité ; combien dans le secret de leur pensée sont capables de la considérer en face? Moins encore ont le courage de la dire, et nul n'oserait récrire autrement que défigurée sous la pompe des ornements et des artifices du style. Il est d'ailleurs difficile d'être sincère sur soi, sans l'être aussi sur les autres, et, hors de la vie politique, c'est un droit que je ne me reconnais pas ; par ces motifs je parcourrai rapidement cette période de mon existence.
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Au printemps de 1831, on mn remit la carte ilii baron -de Rosemberg, qui venait passer quelques mois à Paris. Il avait loué, boulevard Montmartre, le premier de l'hôtel Montmorency; l'était toujours même luxe, même jeu et même dépense ; un domestique nombreux, des chevaux, tout ce qui peut attirer l'attention ; une jeune ourse se promenait sur son balcon, une cantatrice célèbre le favorisait de ses visites ; enfin , plusieurs Anglais et Allemands portant des noms connus prenaient place à sa tal)le. Je me hâtai d'aller voir celui qui m'avait si bien accueilli à Florence, et dont, malgré l'issue fatale de son duel avec Romanovitch, notre chargé d'affaires m'avait garanti la respectabihté. Je touchais à ma majorité, et autant que le permettait ma médiocre fortune, je m'efforçais de lui rendre ses politesses. Un jour qu'il m'avait fait dîner avec quelques-mis de ces étrangers, au dessert, l'un d'eux nous proposa une poule de cinq louis, le gagnant devait élre celui qui approciierait le plus du nombre des noisettes contenues dans une assiette de mendiants. Je ne jouais pas, mais j'aurais cru manquer de bon goût en me singularisant par un refus : après des épreuves rép('tées, quand on se leva de table, je perdais une centaine de louis. Au salon on nous offrit sous le nom de cardinal le mî.'iange de plusieurs vins avec un ananas ; un ou deux verres de cette boisson tra-
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tresse suffirent à troubler ma raison. Rosemberg-, plus désolé de ma porte, en apparence, que je ne l'étais moi-même, me prit à part, jurant qu'il ne souffrirait pas que je fusse ainsi dévalisé chez lui, et qu'il fallait me rattraper en me mettant de moitié dans son jeu. J'y consentis, mais la déveine ne cessa pas de le poursuivre; il voulut que je tinsse les cartes à mon tour, je connaissais à peine la marche du jeu; on fit venir des dés, nous n'etimes pas meilleure chance. A la fin de la nuit ce pauvre Rosemberg devait sur parole une somme énorme, et l'on me trouvait heureux d'en être quitte pour trente-six mille francs.
Le lendemain en m'éveillant, de sang-froid, repassant avec lucidité les événements de la soirée, j'arrivai à la triste conclusion que mon excellent ami pouvait bien n'être qu'un Black Icg de haute volée et les autres convives ses complices. Ce rôle de dupe me semblait intolérable. Brûlant de me venger, je consultai cependant l'expérience d'Achille Bouchet. Après avoir entendu le récit de ma mésaventure :
— « Il faut payer, » me dit-il, « et te taire : rien de pire pour un jeune homme à son entrée dans le monde que de débuter par une querelle de jeu. »
Je suivis son excellent conseil.
Un soir j'allai porter à Rosembr^rg les trente-
six mille francs; on jouait au wiiist, et. parmi les victimes, je vis le marquis Félix de Lavalette et le comte Léon, un des hommes qui ressemblent le plus à Napoléon I". Ce dernier, moins résigné, après une grosse perte, provoqua le principal gagnant, un ancien aide de camp de Wellington, et le tua. Rosemberg ayant voulu venger la mort du capitaine***, le murmure de l'opinion indignée le força de quitter Paris.
Telle a été ma première leçon, et la première brèche au capital économisé avec tant de zèle et de soin par le meilleur des tuteurs.
Je noterai maintenant mes relations avec quelques hommes intéressants, morts pour la plupart.
C'est à la salle d'armes de lord Seymour que je fis connaissance du prince Belgiojoso [beau et joyeux), nom difficile à rempUr, et qui pourtant n'a jamais été mieux porté. Bientôt je me liai étroitement avec lui. Un jour il me présenta à sa femme, qui habitait un appartement dans la même maison, place de la Madeleine. J'ai eu cette chance heureuse de devenir et de rester l'ami de l'un et de l'autre. Comment ces deux natures si contraires s'étaient unies, puis séparées, et comment à Paris ils s'étaient rapprochés, c'est ce que je vais essayer de raconter.
A Milan, le nombre des familles riches est considérable, l'hospitalité y est aimable et facile ;
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à ces mériies l'aristocratie joint le privilège de la beauté. J'ai déjà dit quelques mots de la réput;!tion de séduisante perversité qui, de bonne heure, s'était attachée au nom d'Émilio Belgiojoso. D'une taille élevée, les cheveux blonds et bouclés, les traits réguliers, les yeux caressants, la physionomie riante et sympathique, son absence de vanité contribuait sans doute à lui permettre de plaire aux femmes sans exciter l'envie des hommes, et comme si ce n'était pas assez de tous ces avantages du nom, de la figure et du caractère, le sort prodigue lui avait donné une voix enchanteresse; enfant, au milieu des siens, il vivait dans une atmosphère musicale, Rossini avait été son maître , à vingt-cinq ans il était un virtuose accompli. Toutes ces quaUtés, asservies à une intempérance Byronienne, à un désir insatiable de volupté : il avait compris la vie comme une succession de jouissances, et les poussait à l'extrême. Formé pour séduire, il poursuivait sa carrière sans scrupule et sans remords. Autour de lui, une bande de gais compagnons imitateurs de ses vices, d'artistes, de musiciens, madamine, ballerine, de femmes affranchies, tout un monde étranger à la vertu. Sa santé défiait les excès, mais il n'en allait pas de même de sa fortune; l'héritage paternel courait risque d'être entamé, quand la facilité d'un mariage, tel qu'en rêve une mère pour son fils adoré, vint troubler le courant
de ses plaisirs. Rien de plus imprévu; une demoiselle en sa fleur, d'une éducation sévère, dévote, instruite, mais curieuse et superbe, Christine, dernière descendante des Trivulce, celle qu'on appelait la belle hériùhe, dédaignant une foule de prétendants, se prit à désirer le seul qui ne songeât pas à elle. Les désordres du prince, répétés et grossis par mille échos complaisants, les représentations des parents, les périls d'un lien indissoluble entre une aspirante à la sainteté et un réprouvé n'eurent d'autre effet que de changer son désir en volonté : elle avait vu le monstre et mit son orgueil à le dompter.
Émilio ne tarda pas à savoir que, s'il se décidait à rompre ses habitudes, il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir la main de Christine Trivulce. Les circonstances n'étaient pas favorables à sa conversion, car à tous ses caprices il joignait alors une préférence passionnée pour une dame d'un attrait singulier. Quel homme néanmoins n'aurait pas été tenté par l'offire d'une jeune fille belle et pure, d'une illustre maison, ayant pour piédestal un monceau d'or? Le prince réfléchit, hésita, se rendit aux entrevues, admira, eut encore des irrésolutions, puis, engagé par ses démarches, trop galant homme pour reculer après avoir compromis, accepté comme fiancé, se jugeant fou de refuser le bonheur qui venait à lui, il se résigna à devenir mari.
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La cérémonie terminée, dans l'intention sincère de répudier son passé, Emilie alla habiter avec la princesse un château sohtaire. Pendant quatre mois, union parfaite de ces deux formes de la beauté, mais la fusion morale est lente, difficile ; l'association à vie peut devenir une heureuse combinaison des caractères ou le choc d'éléments opposés ; entre eux elle fut un combat.
Du côté de la jeune femme une âme exaltée, chercheuse, inassouvie, une inteUigence avide de l'infini, un amour entier, dominateur.
Chez lui le sens droit, un esprit positif, observateur, ennemi de la métaphysique, insouciant de l'idéal, borné à la réalité ; Musset l'a fait parler dans ces vers :
Quand la réalité ne serait qu'une image Et le contour léger des choses d'ici-bas, Me préserve le ciel d'en savoir davantage!
Son ardente sensuahté couvrait un cœur endormi, la douceur de son caractère un besoin violent d'indépendance.
S'ils parlaient la même langue, chacun attachait aux mots un sens ditîérent; peu de goûts communs, des idées et des sentiments contradictoires.
Qnnnd ils rentrèrent en ville, la saison d'hiver
était commencée; les fêtes s'échangeaient; à la Scala les opéras de Rossini et les ballets de Vigano. Au milieu des invitations et des réceptions le tête-à-tête avait disparu. Elle se sentait étourdie, inquiète, troublée; elle éprouvait le malaise d'une jalousie générale, indéterminée : son mari lui échappait. Le prince, au contraire, n'avait jamais été plus brillant, plus victorieux; son mariage semblait le couronnement de ses conquêtes : seulement l'ancien tentateur était exposé maintenant lui-même aux tentations. Il retrouva la dame qui, à l'époque des premières entrevues avec sa future, lui inspirait encore une préférence passionnée, et, peu habitué à la résistance, croyant racheter sa faiblesse à force de précautions et de mystères, il renoua. J'ai dit de la société milanaise tout le bien que j'en pense, je ne tairai pas davantage ses défauts : les quatre ou cinq cents personnes qui la composent se connaissent, se voient, s'observent et se surveillent au besoin; il n'y a pas de ville où un secret soit plus difficile à garder. Émilio avait dû blesser bien des rivaux. Sous forme d'insinuation, de preuve de dévouement, ou peut-être d'avis anonyme, la princesse fut avertie : elle voulut être convaincue. A plusieurs reprises, Emilio, courant à un rendez-vous, avait remarqué, dans l'obscurité, qu'on le suivait : une nuit il change sa route, et attirant les espions dnns une rue déserte, fort et résolu, il
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s'elance sur Tun d'eux, le teiTasse et* le contraint à révéler le nom de celle qui l'employait.
Dès lors une explication devenait inévitable : elle eut lieu. On se sépara noblement : chacun reprenait son indépendance, sa fortune personnelle, et pour éviter les embarras de cette nouvelle situation, on convint d'avoir à l'avenir une résidence différente. Par suite de ces arrangements, j'avais rencontré, vers la tin de 1829, la princesse à Florence; après notre révolution, elle se fixa à Rome. Belgiojoso, resté à Milan, s'était livré de nouveau à la licence de sa vie de garçon. Néanmoins, l'abaissement moral qu'une pareille existence exerce à la longue sur les natures les plus élevés, ne l'avait pas atteint; en lui la religion du patriotisme était entière ; il voulait affranchir r Italie du joug étranger, et dans ce but, le désœuvré, le corrompu, le débauché était prêt à sacrifier sa liberté, sa fortune et sa vie. Glorieuse époque où, sur un signe du chef de la Jeune-Itahe, d'un bout à l'autre de la Péninsule, la portion intelligente, lettrée, aristocratique, exécutait une prise d'armes ; où le fermier abandonnait son champ, l'avocat ses dossiers, le grand seigneur ses plus douces habitudes pour se lancer dans des conspirations téméraires, toujours comprimées, où le carcere dura engloutissait ses victimes, où le sang coulait^ inutilement versé en apparence, mais seulement en apparence, car
tous ces sacrifices, toutes ces douleurs sont nécessaires pendant la gestation qui précède la renaissance d'un peuple.
Depuis remprisomiement du comte Gonfalonieri, Emilio l'avait remplacé à la tète des associations secrètes en Lombardie ; après avoir été un des ag-ents actifs du mouvement de 1831, sur un avis certain qu'il allait être arrêté, il avait quitté sa campagne, le fusil sur l'épaule, comme pour une partie de chasse, et s'était réfugié à Lugano. De là il vint à Paris. Un de ses frères, le comte Luigi Belgiojoso, nommé administrateur de ses biens séquestrés, trouva moyen d'économiser sur ses revenus et de lui faire parvenir chaque année une douzaine de mille francs.
Avec autant d'ardeur et de dévouement que les hommes, les femmes concouraient à l'œuvre de résurrection. Entre Christine Belgiojoso et son mari, dissentiment général, hormis sur un point : l'affranchissement de la patrie ; là, en dépit de tout, il y avait accord, et la politique, chez nous source féconde de désunion, donnait un même l)ut à leurs efforts séparés. Elle devait leur faire partager aussi les mêmes dangers. Compromise à la suite de l'insurrection romagnole, Christine était partie de Rome à la hâte, et, comme tous les proscrits à cette époque, elle avait cherché un asile en France. Jeime fille et mariée, elle n'avait jamais eu la gosiion de sa fortune, el, depuis sa
séparation, un intendant était toujours chargé de la direction de sa maison et du maniement des fonds; aussi, dans son ignorance risible et touchante, quoiqu'elle eût emporté dans sa fuite une collection de médailles et des bijoux pour une somme considérable, la grande dame, ayant à peine en numéraire l'argent du voyage, s'était crue rumée de la meilleure foi du monde. Arrivée à Paris, elle loua au cinquième, un modeste appartement, se lit servir par une femme de ménage, et eut même pour un temps la prétention de faire sa cuisine ; pour vivre elle hésitait entre les leçons de musique et la ressource des portraits.
Le général Lafayette, malgré son grand âge, MM. de Tracy, Mignet. Cousin montaient au réduit de la belle exilée; Texcellent et spirituel vieillard raffolait de cette poétique personnification de ritahe opprimée. D'autres auraient désiré partager avec elle les soins du ménage, et Cousin, en sa qualité de philosophe, se chargeait souvent d'allumer les fourneaux. Étranges dmetles ! dont le souvenir charmait plus tard ceux qui avaient obtenu la faveur d'y être admis.
Ai-je besoin de le répéter, de la part (^e la princesse cette imitation de la pauvreté était nai've et sincère. Le bruit s'étant répandu de la gêne où elle vivait, Emilie vola chez sa femme, lui offrit, avec une cordialité qui rendait le refus impossible, de partager ce qu'il possédait. La proposi-
tion acceptée, par un examen attentif de leur situation, il lui fut facile de se convaincre que celle qu'il venait secourir était plus riche que lui; mais il eut grand peine à détromper la princesse de son rêve d'indigence.
Après avoir . courageusement lutté pour la bonne cause, tous deux se trouvaient sur la terre d'exil. La démarche d'Emiho était d'un cœur généreux ; les anciens griefs tirent place à l'amitié, et voilà comment, réconciliés, prince et princesse Belgiojoso louèrent deux appartements dans un hôtel de la place de la Madeleine, et vécurent d'abord fraternellement ensemble.
J'étais à cette première période de la jeimesse où, par un besoin d'expansion, les relations s'étendent, les connaissances se multiplient ; on se dépense, on se donne, on se prodigue à l'aventure ; la camaraderie s'établit entre les hommes d'une même génération, et de ce nombre infini d'intimités ébauchées sortent parfois les fortes et durables amitiés. J'ai dit de quelle inclination je m'étais senti porté vers le prince Belgiojoso; une sympathie réciproque non moins vive nous avait rapprochés avec le major Fraser. Aujourd'hui mes deux amis sont morts, mais ils vivent dans mon souvenir, et ceux que n'aura pas fatigués le précédent récit hront peut-être avec intérêt quelques détails Ijiographiques sur un des t}^}es les plus singuhers du monde parisien.
Henri Erskine Fraser était d'origine écossaise et catholique ; son bisaïeul, venu en France à la suite de Jacques II, fut un des cinq ducs créés à Saint-Germain par ce prince, mais ne criit pas devoir porter so]i titre à cause de sa mince fortune. Son père, officier au service de France, émigra en 1790, en Portugal, et y épousa une demoiselle de noble famille alliée à don Miguel. Fils aine, Henri eut pour marraine, selon l'usage du temps et du pays, la ville de Badajoz; toutefois, je ne saurais donner la date précise de sa naissance, qui flotte entre 1792 et 96. La seule pièce que nous ayons trouvée à son décès est l'extrait de baptême de son frère cadet Williams, mort avant lui diplomate autrichien. Malgré une carrière des plus honorables, et dont beaucoup auraient tiré vanité, il avait à tel point le goût du mystère qu'à personne il n'a dit son âge, et à bien peu des détails sur sa famille et sa vie antérieure. Un des charmes de sa conversation était l'absence du moi, et même, après des années d'intimité, quand il vous avait initié à des particularités toujours iniéressantes de son existence, on sentait qu'il tenait encore en réserve bien des secrets. Doué d'une mémoire extraordinaire, bon latiniste, parlant avec leur accent huit ou neuf langues, possédant à fond l'histoire, et surtout l'histoire mihtaire des cent dernières amiées, il s'amusait souvent à continuer le rôle du comte de
Saint-Germain, et U nous a toujours été impossible de discerner s'il avait ou non réellement assisté à la bataille de Waterloo. Il portait la manie du mystère jusque sur sa personne ; avec les cheveux d'un blond clair et ardent, il ne s'est jamais laissé voir à Paris que brun, les moustache et la barbe d'un noir d'ébène ; il donnait pour raison de cette teinture que, dans le premier régiment russe où il avait servi, il était d'uniforme d'être brun, qu'il en avait pris l'habitude et ne se reconnaîtrait plus autrement. Puisque j'ai commencé, achevons le portrait : des traits réguliers, des yeux bleus d'une grande douceur, la peau du visage en cuir de Cordoue sillonnée de rides profondes; malgré un usage continuel du cigare et de la chique des dents dont la blancheur et la sohdité rappelaient celles que découvrent les bâillements des bêtes féroces. De nobles cicatrices, une physionomie martiale et bienveillante; il était petit, robuste et bien pris. Sa mise, mélange bizaï-re du civil et du militaire, aurait prêté une apparence de pourfendeur d'estaminet à bien d'autres, mais sa distinction naturelle prévalait.
Orphelin à douze ans, il fut conduit à Vienne, coiilié aux soins du comte de Lepseltern son tuteur, qui était aussi celui du prince Féhx de Schwarzemberg, et envoya ses deux pupilles faire leur apprentissage dans le corps des cadets à Saint-Pétersbourg : de là son intimité avec le
grand seigneur qui devint en 1848 en Autriche le ministre intelligent, énergique, impitoyable de la contre-révolution. Officier de fortune, c'est-àdire sans fortmie (il n'avait en héritage qu'une rente d'environ deux mille francs), il sentit l'impossibilité d'imiter la dépense de ses camarades, appartenant à l'aristocratie terrienne, et ne joua jamais. Cette économie de tant d'heures perdues dans les émotions du jeu exphque, autant que sa mémoire, la somme de ses connaissances acquises
Après nombre d'années passées dans les régiments dehgne, il entra aux chevahers-gardes. En temps de paix, ces officiers privilégiés ne quittent guère la capitale ; ils font partie de la cour, sont les danseurs habituels des bals de l'impératrice, et assistent à la vie intime du souverain. Fraser y avait puisé, non le goût, mais l'habitude du grand monde, l'aisance des manières : nul n'avait plus de réserve et moms de timidité.
L'art de conter lui était naturel : c'est de sa bouche qu'il fallait entendre Tanecdote de sa morsure par un chien enragé, et l'attente des quarante jours pendant lesquels il avait bu de l'eau pour le reste de sa vie: sa traversée sur les glaçons de la Newa en dégel, la nuit, au retou rd'un bal ; la reprise de sa pelisse perdue dans un engagement contre les Circassiens, et sa poursuite par une bande de loups troublés dans leur repas funéraire sur le chani}) de bataille.
Je dirai pourtant l'influence funeste que les Méditations àeLâmartme eurent sur sa destinée. Peu de temps après son apparition, ce chef-d'œuvre faisait rage à la cour d'Alexandre, on s'en disputait les rares exemplaires, on copiait des fragments, on les apprenait; les dames surtout en raffolaient ; l'heureux possesseur d'un volume des Méditations tenait entre ses mains un moyen de succès. Depuis un certain temps déjà. Fraser aimait en secret une belle demoiselle d'honneur de l'Impératrice ; il parvint à se procurer le précieux hvre. Indulgente à l'officier en faveur du poëte, la jeune fille consentit à une lecture, tête à tête, la nuit, à sa fenêtre. La chambre était au second, mais Fraser n'hésita pas à grimper sur un arbre voisin dont les branches touchaient l'appui de la croisée ; ainsi rapprochés sans pouvoir se joindre, l'été, par un magnifique clair de lune, le cœur aux lèvres, il lisait à longs intervalles de beaux passages exprimant ce qu'ils n'osaient encore dire, quand survint une troupe de jardiniers, avec leurs chiens, se rendant au travail. Les hommes passent sans rien voir, mais les animaux aboyent avec tant d'acharnement au pied de l'arbre qu'ils forcent leurs maîtres à lever les yeux; on crie : Au voleur ! La fenêtre se ferme, et Fraser arrêté, dénoncé, est enfin conduit devant le czar. La famille de la demoiselle était puissante et riche, le pauvre chevalier-garde eut beau protester de
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riionnètelé de ses sentiments, la lecture de ]/\martine ne parut pas une justification suffisante ; il fut envoyé à l'armée du Caucase et y resta trois ans.
Rentré depuis peu de temps dans la g-arde, à la mort d'Alexandre, lors de l'insurrection militaire étouffée par la suprême énergie et l'habileté de Nicolas, il remplit avec courage son devoir envers le nouvel empereur. Bien qu'il m'ait souvent raconté les épisodes émouvants de cette curieuse conspiration, et malgré sa qualité de témoin et d'acteur, je ne mentionnerai pas son récit : la vérité historique étant chose grave à mes yeux, je craindrais l'inexactitude de mes souvenirs.
Il était lié d'amitié avec un des chefs du complot et plusieurs officiers des plus compromis ; aussi son dévouement dans le combat ne Fexempta pas de quel([ues soupçons. U l'ut incarcéré, minutieusement interrogé par Nicolas en personne: mais, après avoir reconnu son imiocence, l'empereur ne se contenta pas de lui rendre sa position, il y joignit sur sa cassette une pension de six mille francs, et le traita toujours par la suite avec bienveillance.
En 1827, le major Fraser obtint, avec un congé, d'être choisi comme porteur de dépêches au gouvernement espagnol: il en profita pour aller eu Ponugal. aupi'ès de sa laïuille. Ses
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sœurs avaient grandi ; un mariage était projeié (le loin entre Tune d'elles et un comte autrichien résidant à Vienne. Le portrait de la jeune fille devait êlre remis au futur et décider de la conclusion : Henri en fut chargé. Ici je dois convenir que mon ami n'avait pour les beaux-arts qu'une dédaigneuse indifférence : la musique ne le gênait pas: quant à la peinture, elle lui semblait une agréable inutilité. Donc, étant parti à franc étrier, comme il était venu, il ne fut pas long à s'apercevoir de l'incommodité du portrait; il le mit successivement devant et en croupe, à l'arçon de sa selle et en bandouhère, et vers le dixième relais, convaincu qu'il trouverait à le remplacer, le lança dans un marécage; puis, ainsi soulagé, il se rendit d'une traite à Paris. Là il se reposa joyeusement.
A la fin de son congé , il se fit conduire au Palais-Royal chez un peintre itahen qui tenait asso^t'ment de portraits à des prix modérés, depuis 15 jusqu'à 60 fr. Un seul avait ({uolque air de ressemblance avec sa sœur ; il l'achète, et regardant au bas, aperçoit un cœur percé d'une épée : un pareil ornement perdait tout. L'Italien eut beau dire : Ma qucsto e allefjorko, 7tn ciiore trupftsmto duna spada, le major fut inébranlable à exiger la disparition de l'emblème. Huit jours plus tard, à Vienne, il présentait avec un imperturbable sang-Iioid, au comte autrichien, Timago
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prétendue de sa fiancée, et, sur cet ù-peu-près, le mariage réussit.
L'année 1829 fut heureuse pour Henri ; quatre membres de Fancienne branche de sa famille restée en Ecosse étant morts successivement, il recueillait un héritage inespéré, et entrait en possession d'une cinquantaine de mille francs de revenu.
En Russie, les étrangers prenant du service militaire sont mieux qu'ailleurs accueilhs par le souverain; ils rencontrent dans sa faveur les chances d'un rapide avancement; pourtant ils restent étrangers; la langue, la religion, la patrie n'est pas la leur; un signe du maître les élève, un autre signe les dégrade, les envoie au Caucase, ou même en Sibérie. Fraser en savait quelque chose ; aux rêves d'ambition il préféra son indépendance, parvint, non sans peine, à faire accepter sa démission, et courut se fixer à Paris. De naissance aristocratique, plié au joug du despotisme et de la disciphne, lié avec Xavier de Maistre, admirateur passionné de son frère le comte Joseph, dont il partageait la foi, les principes et les idées, il n'y venait chercher que la liberté du plaisir.
Il y trouva le mouvement politique, une charte octroyée, mais jurée par le roi, sa violation prévue, dénoncée au peuple par la bourgeoisie; la résistance poussée de conséqtience en consé-
quence jusqu";! la révolte ; le coup trÉtat du 25 juillet 1830, ayant pour réponse une révolution, et, après trois jours de guerre civile, la condamnation du droit divin.
La grandeur de ces rapides événements ne suffit pas à modifier ses croyances. En Portugal, don Miguel dispute la couronne à don Pedro : c'est au représentant du parti absolutiste que Fraser offre son épée : il sert don Miguel en qualité de colonel chef d'état-major. A la fin d'ime campagne pénible et malheureuse, blessé, fiévreux, il revient en France. On se rappelle, après le soulèvement vendéen de 1832 et pendant la captivité de la duchesse de Berry, la polémique scandaleuse suscitée par sa grossesse, et les chevaliers, plus ardents qu'éclairés, de sa vertu, provoquant en combat singulier pareil nombre de républicains du National; les opinions du major étaient si bien étabhes que, sans le consulter, le comte du Hallay l'avait inscrit sur la hste des champions de la légitimité. Il en rit avec moi, mais ne réclama pas.
A plus d'un point de vue, il est curieux d'examiner comment l'esprit de liberté envahit peu à peu cette intelhgence nourrie des fortes doctrines du droit divin. Le séjour de la ville où tout se discute, s'essaye, se mesure, le débat contradictoire de chaque question sous ses laces diverses, à la tribune, dans la presse, et surtout dans les
causeries familières, où. loin du style officiel et des précautions oratoires, se dégage plus aisément la vérité, devaient ronger et détruire à la longue la foi qui repose sur l'inertie de la raison, La volonté du major fut impuissante à maintenir l'asservissement de sa pensée ; elle s'éveilla, s'insurgea, et cette transformation insensible devint, à Paris, commune aux plus résolus partisans du passé. Sans doute le langage libéral des orateurs et des journalistes de la légitimité, leur insistance à invoquer contre Louis-Philippe les conséquences de la souveraineté du peuple, à faire appel au suffrage universel, n'étaient que des expédients politiques, des armes de guerre ; pourtant l'usage incessant de ces paroles de liberté avait agité les idées jusque-là immobiles de leurs adhérents. Les attaques violentes, les railleries impitoyables de La Mode, de La Quotidienne et de la Gazette de France, mêlées à celles de La Caricature, du Nafiona/ et de La Tribune contre la monaichie de Juillet, frappaient du même coup le principe monarchique. Après s'être rencontrés d'abord l'épée à la main a^ ( c les répubhcains, les légitimistes rendaient justice à leur loyauté (1) ; le génie de Chateaubriand, épris du caractère chevaleresque d'Armand Car-
(1) A cette ('poque, pour apaiser les conHits futr*- républicains et légitimistes, une conférence eut lieu. M. lîerryer, désigné ooniinc
rel, avait été entre eux le trait d"union. Ils combattaient côte à côte le même ennemi ; conspiratem"s couraient les mêmes dangers, prisonniers soutiraient ensemble ; aussi le légitimiste de Bretagne ou de Vendée, confiné dans ses terres, pétrifié dans sa foi, ne comprenait plus le légitimiste parisien. Entre eux la différence allait parfois jusqu'à l'hostilité. A Genève, un de mes amis qui avait fait l'année précédente le pèlerinage d'Holy- Rood et se crovait fermement dévoué à la branche aînée des Bourbons, rencontre deux Bretons réfugiés contumaces de l'insurrection de 1832; on s'embrasse, on se serre la main, on s'entretient du présent et de l'avenir du parti ; alors éclate l'opposition des idées. Le désaccord fut tel que peu d'heures après, sur les remparts de la ville, je servais de témoin dans un duel entre ces corehgionnaires qui s'étaient si chaudement abordés. L'utopie libérale des cathohques groupés autour de La Mennais, avait fait une première brèche dans les convictions absolutistes du major; la lecture des Paroles d'un croyant acheva sa conversion.
Laissons maintenant Fraser pour une personnalité bien autrement célèbre.
nrbitre, rédigea une transaction signée par lui et les rédacteurs du Satoual et de Ln Quotidienn»; la ininufe doit exister <>ncore dans les [lapiera de l'illustre député.
ALFRED DB MUSSET. — BBLLINI. — HEXRÏ KETNE.
Passionné pour la nage, l'été, mes journées s'écoulaient à l'école du Pont-Royal; non moins assidu, un jeune homme de mon âge ne faisait dans l'eau que de courtes apparitions; le plus souvent étendu sur les nattes, silencieux, il fumait au soleil. Au bout d'un certain temps les deux habitués se parlèrent , on se souvint de s'être vus autrefois au collège; les noms s'échangèrent ; le sien était Alfred de Musset : de là date notre connaissance. Pendant une dizaine d'années nous avons vécu dans une grande intimité, qui cependant n'a jamais atteint Tamitié. Le prince P)elgiojoso, le major Fraser n'ont pas mieux réussi à lui faire partager ce sentiment ; tous trois amis, nous avons du nous contenter de trouvor en lui un camarade de plaisir. Y avait-il
de sa part sécheresse de cœur ^ Ou peut répondre en citant sa constante liaison avec Alfred Tattet, ses rapports avec le duc d'Orléans; mais l'adoration d'une nature admirative pour un être supérieur, la protection amicale d'un prince n'ont rien de commun avec l'amitié virile de deux hommes qui échangent leur estime et leur dévouement. Quoi qu'il en soit, je constate le fait sans aucune amertume. Pour être simplement juste, il faut une extrême indulgence envers les souverains et les poètes ; ils sont grands si jeunes ! Si jeunes ils inspirent l'admiration, si jeunes ils savourent la louange, qu'ils se croient toujours quittes envers ceux avec qui ils se plaisent : ils leur donnent leur présence ! Ce n'est pas leur faute si l'amitié naît de l'égalité. Les poëtes ! encore enfants le génie vient les visiter.
C'est comme un inconnu qui leur parle à voix basse.
L'envers de ce magnifique privilège, c'est qu'ils restent enfants ; ils traversent la vie sans la voir, ou, sans courage contre la réalité, ils s'y dérobent par l'illusion ou par l'ivresse : dieux et enfants, jamais hommes. Je parle ici des favoris de la nature purement poëtes; quand, en outre, ils sont, comme Shakespeare, subUmes historiens de riiiimaniié , préoccupés de la chose pubhque comme Millon, palrioies et proscrits comme le
Dante, philosophes comme Molière, Voltaire et Troethe, ceux-là font les grands hommes.
Le génie de Musset est sincère et charmant ; une certaine critique lui reproche de n'avoir pas assigné un noble but à sa muse, d'exercer une action malsaine sur ceux qui l'imitent ou qui l'aiment; autant vaudrait accuser de corruption le Corrége ou l'Albane. Il a rendu service à tous par sa sincérité; jusqu'en 1833 il n'a connu et n'a chanté que le plaisir; la plus intime, la plus ouverte de ses poésies, la dédicace à Alfred Tattet, peut se résumer en deux mots : insouciance et volupté. C'est seulement lorsqu'il est blessé par l'amour qu'il l'introduit dans ses œuvres, et alors il le peint en maître. Le sentiment pur lui a inspiré Carmosine ; dans ses Confessions il excelle à rendre la passion souillée par la débauche, rongée par le soupçon. Peut-être a-t-il trop souvent dédoublé les éléments indispensables de l'amour, tendresse et volupté, les personnifiant, les opposant l'un à l'autre : ainsi. Octave et Cœho des Caprices de Marianne, et. dans V Idylle, Rodolphe et Albert.
Sans doute Musset avait conscience de sa valeur, mais je n'ai pas connu d'autetir plus modeste, .jioins enchn à se produire, à faire montre de ses ouvrages. Pendant deux ans, nous voyant presque chaque jour, il no m avait jamais parlé de ses poésies ; un soir seulement, comme il s'était
retiré depuis trois mois pour travailler, étanl allé chez lui avec Tattet, il nous lut une partie de son Spectacle dans un fauteuil. De cette modestie littéraire doit-on conclure qu'il est exempt de vanité ? Rien ne serait moins exact. Il y avait transposition, sa vanité était personnelle, nobiliaire : il se piquait d'être gentilhomme, et séducteur irrésistible. Un jour il me surprit fort en m' interpellant à brûle-pourpoint :
— « Vous êtes comte et pair de France; pour tant je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi. »
A vrai dire, je ne m'étais jamais demandé si j'étais gentilhomme. Je parlai d'autre chose. Sa vanité au sujet de ses bonnes fortunes ;. liait jusqu'à la manie, d'autant plus singulière que le don merveilleux de poésie, sa réputation, sa jeunesse lui rendaient les conquêtes plus faciles.
Il était de tournure distinguée, blond, le teint coloré, les yeux bruns, le nez long, la bouche mignonne et mi peu boudeuse, en somme assez joh garçon, mais avec des bouffées d'élégance, peu soigné : l'habitude de fiimer jour et nuit la cigarette jaunissait ses doigts, ses dents et jusqu'à ses lèvres.
Avec les hommes, il parlait peu et riait volontiers de l'esprit des autres. Aux femmes il réservait toutes les grâces, tous les charmes de sa coquetterie; près d'elles, il était gai, amusant,
éloquent, moqueur, dessinant une caiicature, composant un sonnet, écoutant la musique avec délices, jouant des charades improvisées, ayant comme elles l'horreur de la politique et des sujets sérieux.
Il n'imitait pas Byron , mais il aurait voulu l'être; il rêvait le titre, le rang, la beauté, les prodigahtés, les débauches, la réputation fatale du grand seigneur poëte.
Avant de quitter cette galerie des morts, je veux encore fixer mes souvenirs sur deux hommes illustres, Henri Heine et Belhni : dans le salon de la princesse Belgiojoso ils présentaient un contraste frappant. Le compositeur sicihen, nai'f, superstitieux, tendre, caressant, famiher, distingué par nature, mais n'ayant aucune idée des distinctions sociales, des convenances ou de la morale, s'asseyait aux pieds des dames, penchait sur leurs genoux sa tête charmante. D vivait dans l'amour, ne comprenait rien au delà ; chez lui tous les degrés d'affection, et jusqu'à l'amitié, avaient comme un reflet de ce sentiment. Un jour, en nombreuse compagnie, il m'interpellait du ton le plus simple :
— « Dis-moi donc, cher, quel est l'amant de la duchesse "' ? »
Or, la duchesse et son mari étaient présents. Je feignis de ne pas entendre. Quand plus tard je le grondai, il me fallut renoncer à lui taire sentir
le scandale de sa question. Son mérite et sa renommée étaient trop grands pour qu'il n'eût pas d'ennemis; mais il ne haïssait personne. Je ne lui ai vu témoigner de l'antipathie qu'à l'égard de Heine , voici à quelle occasion : l'impitoyable railleur l'avait choisi cette fois pour victime, et par une série de citations, il s'attachait à lui démontrer que tous les grands compositeurs mouraient à la fleur de la jeunesse ; peu à peu BeUini perdait de sa gaieté, et se tournant vers moi :
« Queslo con gli occhiali, è unjellatore. » (Celui-ci, avec les lunettes, est unjeltalore.)
Ce qui est profondément triste, c'est que, quinze jours après, l'auteur du Pirate, de la Somnambule et de tant de chefs-d'œuvre, expirait à 32 ans. S'il est absurde de rendre Heine responsable de ce funeste hasard, il y a tout heu de croire que l'esprit frappé du pauvre malade a dû souvent, dans le déhre de la fièvre, soutfrir du regard étrange et du rire méphistophéhque du e t iaîore a.ux lunettes. A quelque temps de là, je rencontrai Henri Heine, je lui annonçai la mort si prompte de BeUiui.
(( Je l'avais prévenu, » me dit-il en riant. Insensible comme un dieu, tel était alors le poëte dans l'orgueil et la force du génie. Il était d'origine juive, mais s'était dépouillé jeune d'une
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religion qu'il appelait un malheur. Néanmoins, il avait gardé les âpres rancunes du [)euple chez qui est née la peine du taUon, les trésors de haine de la race persécutée. Loin de prétendre que les Israélites soient moins que nous capables de bonté, je maintiens au contraire que pour être bons envers ceux (|ui commencent à peine à reconnaître leurs droits, à leur rendre justice, il leur faut un cceur phis généreux, un amour plus large de l'humanité : cette clémence magnanime manquait à Heine. Jamais il n'a regretté un ti-ait blessant, pourvu qu'il fût bon; il se regardait comme irresponsable, la maUce et la satire étant ses fruits naturels. A ceux qui le blâmaient d'opposer des triviahtés aux images grandioses, aux idées élevées, aux plus douces fleurs de poésie, il répondait :
« Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie.» 11 fut le champion ardent, inspiré, sans rival, de la liberté. Après 1830, banni de Prusse, il adopte Paris, la patrie de son choix, celle qu'il n'a jamais quittée, et de là il n'pand siu' l'Allemagne son souffle révolutioimaire. Le premier des poëtes allemands depuis Gœthe, armé de son ironie meurtrière, il continue la guerre aux religions révélées, délivre le corps opprimé, torturé pour la plus grande gloire de l'âme, le tire tout sanglant du charnier où l'a relégué l'idée chréii<Minc' pendant dix-huit siècles, l'adore, lui resti-
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tue ses litres de noblesse, cliantf^ sa splendeur, sa divine beauté. Hélas ! de quelle ingratitude devait le payer en retour l'objet de son culte ! Atteint de paralysie , son corps lui inflige huit années d'horribles souffrances ; il perd la vue, le mouvement: ses jambes et ses bras, tordus par la douleur, semblent des lianes parasites plutôt que les membres d'une créature humaine. Le cerveau seul survit, sa bouche dicte encore : jusqu'à la dernière heure, des vers subhmes et désolés, les chants de Lazare, s'échappent de cette intelligence souveraine.
Souvent il plaisantait ses maux : à mesure que sa vue s'obscurcissait :
« vSoit! » disait-il, « comme le rossignol, je n'en chanterai que mieux. »
Son cœur s'ouvrait pour sa mère, il lui cachait son mal, et les gazettes allemandes ayant donné de tristes détails sur son état, il lui écrivit que c'était une spéculation de son libraire de le faire passer pour mourant, afin d'augmenter le prix de ses oeuvres. La pauvre femme lui avait répondu que chaque jour elle adressait des remercîments à Dieu de ce qu'il conservait la santé à son cher fils.
<( Et Jehovah, » s'écria-t-il, « Jehovah accepte cela sans remords ! Ah ! c'est bien là un dieu barbare de la façon des Egyptiens ! Ce n'est pas un dieu de la Grèce qui traiterait ainsi un poëte! il
l'aurait foudroyé. Mais le faire mourir misérablement, pièce à pièce ! »
En France, ses amis ont été peu nombreux : Gérard de Nerval , Théophile Gautier , Paul de Saint- Victor, la princesse Belgiojoso, ma sœur madame Jaubert, à qui pendant les dernières années il avait arraché la promesse de ne jamais rester quinze jours sans le voir ; M. Jaubert fut son exécuteur testamentaire.
Il a aimé avec passion une seule femme, une jeune ouvrière parisienne, l'a épousée, a concentré sur elle toutes ses affections. A moins d'en avoir été témoin, il est difficile d'imaginer l'intensité et la délicatesse de ce sentiment; il n'était touché que des attentions qu'on avait pour elle ; en ingénieuses flatteries il surpassait un courtisan, une mère en illusions complaisantes; il lui créait des mots, lui découvrait sans cesse des qualités; renonçait à pubUer ses mémoires afin de lui assurer une pension; faisait pUer ses idées, ses principes, sa philosophie même devant l'intérêt de la femme adorée.
VAINS ESSAIS DE TRAVAIL. — GÉHUSEZ. — BEBRYBR. SIMPLE SPECTATEUR DES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES. — FUNÉRAILLES DU GÉNÉRAL LAMARQUB. — 5 ET