‹ Mes mémoires (1826-1848) (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Avant d'aller plus loin, il n'est pas inutile d'insister sur la règle que je me cuis imposée en écrivant ces Mémoires, de ne parler avec quelque étendue que des hommes que j'ai connus et des faits auxquels j'ai pris part; je me bornerai donc à résumer, en termes concis, mon impression sur les événements principaux antérieurs à 1838.

A l'âge où l'on se regarde vivre en attendant qu'on se regarde mourir, au milieu de tant d'images effacées, la figure des hommes supérieurs reste seule vivante ; on regrette la paresseuse indifférence qui nous a privés d'approcher certains d'entre eux : c'est ainsi que j'ai négligé de connaître Chateaubriand, Walter Scott, et qu'à Londres, à la fin de 1832, logeant chez Casimir

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Périer et Lecouteux, secrétaires de l'ambassade française, je n'ai pas prié mes amis de me présenter à l'ambassadeur, prince de Talleyrand.

En reconnaissant ce tort, je dois avouer que l'envie de garder ma barbe y a eu sa bonne part. Oui, ma barbe : M. de Talleyrand, cet esprit si clairvo^^ant et si fin, avait conservé de l'ancien régime l'horreur de cet ornement masculin, horreur qu'il partageait avec tous les Anglais à cette époque ; car dans ce pays la liberté politique n'a d'égale que la tyrannie des convenances. Il suffisait alors de porter la barbe ou un habit de couleur pour être mal vu, montré au doigt et suivi dans les rues. Depuis, plusieurs couches de rélugiés pohtiques ont famiharisé la société anglaise avec nos shockmgs habitudes; un des résultats incontestables des expositions universelles a été de rendre les moustaches populaires.

La condition d'avoir le menton rasé pour être bien accuôilh du prince de Talleyrand était indispensable; je refusai de m'y soumettre. Peu de temps avant, entre le comte d'Orsay et le doyen des diplomates, cette exigence avait donné lion à un assaut de ruses dans lequel ce derniei- avaii eu le dessous. Le beau comte, banni de France par d'impitoyables créanciers, bientôt élu roi de la mode par l'aristocratie anglaise, l'ami de lady Blessington, dont il avait épousé la fille, crut avoir besoin, pour mettre le sceau à ses triomphes, de

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se faire présenter à la cour. M. de Talleyiaijd, qui ne l'aimait pas, chercha de quel prétexte il pourrait colorer son refus, et crut l'avoir trouvé daim le magnifique coUier de favoris bruns qui encadrait le visage du récipiendaire. Après d'assez longs pourparlers, une transaction eut heu; il fut convenu que si d'Orsay consentait à sacrifier 1p bas du colher, l'ambassadeur ferait la présentation. Au jour dit, le comte est exact au rendezvous, le cou disparaissait dans une énorme cravate blanche, le menton rasé conformément au traité. En dépit de sa répugnance, le prince s'exécuta, l'introduisit près du roi et de la reine. La cérémonie terminée, on remonte en voiture ; qu'on juge de l'indignation du vieux maître en roueries quand il aperçoit à ses côtés d'Orsay, moins rasé que jamais, ayant sorti du fond de sa cravate l'ornement abhorré et riant dans sa barbe de la mystification.

Il était temps de me préparer aux fonctions pohtiques dont j'étais investi par hérédité. N'ayant fait ni rhétorique ni philosophie, je ne pouvais être élève de la faculté de droit : le spirituel et fin critique remplaçant M. Villemain à la chaire de littérature, Gérusez, de prol)it<'' rare, de grand savoir, de principes républicains, auxquels il a conformé sa vie, m'indiqua un répétiteur

Avec sa bonté habituelle, Berryer m'avait otieri de me faciliter les abords en élaguant de

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l'étude des codes les parties inutiles à ma carrière, en éclairant de sa haute raison les connaissances qu'il me fallait acquérir. A aucune époque pourtant il n'avait été plus surchargé de travaux, je dis surchargé, non accablé, car ce vigoureux génie faisait face à tout. Défendre à la tribune la cause royaliste, au lendemain d'une insurrection vaincue; à peine sorti de prison, porter par une audacieuse diversion la guerre dans le camp ennemi, attaquer le gouvernement, le mettre en danger; plaider les procès politiques, entretenir une correspondance immense avec les départements et l'étranger; diriger un parti, lui résister, telle était sa tâche de chaque jour. Et ce n'est pas tout encore : le représentant des intérêts généraux devait descendre des hauteurs de la chose pubhque pour débrouiller les comphcations de ses affaires privées, en souffrance par suite de son dévouement à sa cause; il devait inventer des expédients, obtenir des délais, concerter des comprenais. A peine hors de ces mesquins tracas, dans le monde il surpassait les oisifs en hberté d'esprit; nul n'apportait à la conversation plus de charme et de gaieté ; aucun dilettante n'entendait avec un plaisir plus complet Pasta, Lablache ou Malibran. Il remphssait ainsi plusieurs existences, s'endormait à regret, et le matin, quand j'entrais dans sa chambre, il trouvait encore à distraira une heure pour m'instruire et m'aider de

sa puissante amitié. Ma sincérité m'oblige à confesser que je profitais mal de si précieux avantages. Deux années me séparaient de mon entrée à la chambre des pairs, donc mes études étaient sans application immédiate; je manquais de prévoyance, j'appartenais au plaisir : aussi, le plus souvent, pour être exact près de mon iUustre professeur, je renonçais à me coucher. Berryer prenait un vénérable in-folio, les Lois civiles dans leur ordre naturel, de Domat; sa voix, l'art enchanteur de bien dire embelhssaient le style au point que je ne saurais à présent faire la part du lecteur et celle de l'auteur. Il commentait avec une admirable clarté, me communiquait son goût pour la noble simphcité des vieux jurisconsultes. Puis , s'animant en compagnie des grands hommes du dix-septième siècle, il saisissait sur un rayon de sa bibhothèque les Sermons de Bossuet ou de Bourdaloue, parcourait les plus beaux passages du volume chargé de marques, me faisait' partager son enthousiasme pour ces maîtres de la parole. Enfin, s'interrompant, il m'examinait d'un œil pénétrant :

— Je parie que tu as encore passé la nuit, méchant garçon ! . . . T'es-tu bien amusé au moins?

D'ordinaire c'est ainsi que se terminaient les leçons; on comprend qu'elles n'étaient pas réguhères; peu à peu, elles allèrent s'éloignant; enfin elles cessèrent tout à fait : Bcrrvei-, tou-

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jours indulgent, renonça à son élève sans rien lui enlever de son affection.

L'homme adonné aux jouissances devient incapable de consacrer une heure à l'étude, à moins qu'il n'ait eu une jeunesse laborieuse, un grand fonds d'instruction, et surtout qu'il ne soit pressé par la nécessité journalière d'appliquer ses facultés. Ne possédant aucun de ces avantages, jo suivais le courant de mes passions. De la petite fortune que m'avait remise mon tuteur, il ne me restait que mon majorât ; la loi qui les abolissait en les mobilisant, deux fois adoptée par la chamtjre des députés, deux fois rejetée parla chambre des pairs, venait d'être votée une troisième fois par la première assemblée â une immense majorité. On m'assura que la pairie céderait devant la crainte d'un conflit entre les deux pouvoirs : cette espérance me remplit de joie ; avec le capital du majorât, continuer pendant quelques années à vivre au gré de mon caprice, et quand il serait dissipé, sortir de la vie, mes désirs n'allaient pas au delà. Le projet de loi, repoussé à deux voix de majorité, ne reparut plus ; il fallut me résigner à envisager un avenir moins borné. Mon empressement à saisir l'occasion de consommer ma ruine, mon désappointement quand elle me fit défaut n'ont pas besoin de commentaires ; ils montrent, mieux que de longues dissertations, quel était l'état de mon esprit. Tout entier aux sensa-

lions, la pensée, le sentiment collectif étaient endormis ; je n'accordais qu'une attention distraite * aux événements, j'y assistais comme en rêve.

C'est ainsi que, membre du Cercle des arts, sur la terrasse située à l'angle du boulevard et de la rue Choiseul, le 5 juin 1832, j'avais vu défiler devant moi le long cortège funèbre à la suite du cercueil du général Lamarque, le général Lafayette, les députés de l'opposition, les réfugiés polonais, italiens, et à la tête de ces derniers le prince Belgiojoso, les élèves des écoles, les membres de la Société des droits de l'homme, des Amis du peuple, enfin des milliers d'ouvriers. Sous un aspect morne, une attente fiévreuse, le pressentiment de l'insurrection agitait cette foulf rangée, organisée par bataillons, ayant ses chefs. son mot d'ordre, prête à l'action.

Le char mortuaire montait le boulevard Montmartre, quand une commotion rapide comme l'éclair, se communiquant de rang en rang, une terreur panique parcourut cette masse animée; aux cris de : Trahison ! aux armes ! tous ces hommes se débandent, s'élancent sur les sergents de ville, les désarment, arrachent les jeunes arbres plantés après la révolution de Juillet; puis, honioux d'une épouvante sans motif, ils reprennent leur rang; les flots tumultueux s'apaisent, tout rentre dans Tordre, It^ convoi continue sa marche. Quelques lioures plus tard le combat commençait : parmi les

héros de l'antiquité il n'en est pas dont les funérailles aient été glorifiées par un si grand nombre de sacrifices humains.

Je n'essaierai pas de décrire cette guerre civile de deux jours à laquelle je n'ai pris aucune part. Le roi fit preuve de sang-froid et de courage, raffermit par son exemple. Si mes souvenirs ne me trompent pas, l'attitude du maréchal Soult fut équivoque ; au ministère de la guerre il y eut hésitation et confusion; mais ^IM. Thiers, ministre,

Gisquet, préfet de police, montrèrent de la décision ; le maréchal Lobau, commandant en chef la garde nationale, prêta un énergique appui au gouvernement. Dans l'ordre matériel l'emploi du canon, dans l'ordre moral l'union intime de la garde nationale et de l'armée décidèrent de la victoire : après une résistance intrépide, désespérée, le parti républicain succomba. Il n'était pas sans alhage, et l'élément bonapartiste s'y trouvait dans une faible proportion. Comme sous la Restauration, il y avait eu quantité de libéraux napoléoniens, il y eut encore, pendant ces premières années, un noyau d'hommes qui couvraient du manteau de la République leurs désirs intéress(*s au rétabhssement de l'Empiro.

Le fait dominant qu'il faut toujours avoir en vue pour comprendre le règne de Louis-Philippe, c'est le concours dévoué que la garde nationale lui prêta longtemps ; il est le roi de la classe

moyenne et de la garde nationale ; malheureusement, dans sa pensée, là finit la nation : leur adhésion fait sa force, chaque année le discours de la couronne la rappelle, et du jour où il a perdu leur sympathie, il tombe, disons-le à son honneur, sans faire usage des moyens violents de résistance que l'armée mettait à sa disposition.

GUERRE CIVILE DANS L 0UE3T. — LA DUCHESSE DE BERRY. — MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE. — INSURREC- TION d'avril 1834, A LYON, PARIS. LUNÉVILLE, ARBOIS. ETC. — LA MBNNAlS. — PAROLES d'UN CROYANT.

J'ai déjà rappelé coniment en 1832 l'Ouest avait eu aussi sa prise d'armes, suscitée par la présence de la duchesse de Berrv, facilement comprimée grâce au désaccord des chefs, et à une succession de contr'ordres et de fautes. Mais la publication de la brochure de Chateaubriand : Madame, votre fils est mo7i roi, l'arrestation momentanée de Tillustre écrivain, celle du duc de Fitz-James, celle de Berryer, suivie de son acquittement, un véritable triomphe, avaient plutôt accru l'importance du parti.

La capture de la mère de Henri V dans des circonstances odieuses, au moyen de la trahison soldée de Deutz, avait frappé les imaginations,

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animé les sympathies. Enfin, le 5 janvier 1833, la déclaration à la tribune du duc de Broglie, président du conseil du 11 octobre, que la princesse chef de l'insurrection serait, en vertu de la raison d'État, distraite de ses juges naturels, emprisonnée à Blaye, le gouvernement se réservant de prononcer sur son sort, avait à la fois irrité l'opposition radicale et exalté l'audace des royalistes. Ce moment d'espérance fut court; le 20 février, la duchesse de Berry remettait au général Bugeaud, gouverneur de la citadelle, la déclaration de son mariage secret en ItaUe. On nie l'authenticité de la pièce, mais bientôt le départ pour Blaye de l'accoucheur ordinaire de la princesse, M. Deneux, dont le dévouement ne pouvait être suspecté, fait concevoir des doutes ; le 9 mai, l'accouchement certifié abat les négations les plus fermes, et jette l'opinion légitimiste dans un long accablement. C'est alors surtout que leur orateur avec un inébranlable courage, obéissant à sa nature autant qu'à la tactique des partis, prend lu liberté comme point d'appui.

Malgré leur défaite de juin 1832, les républicains sont encore debout, redoutables ; entre eux et les partisans d'Henri Y, une trêve a lieu : tous saluent l'éloquence victorieuse du tribun royahste. A la suite d'un de ses discours, la loi des vingtcinq millions d'Amérique, dont l'acceptation a été posée par le duc de Broglie comme une question

de cabinet, est rejetée à une faible majorité : le ministère est dissous. Je dirai plus tard de quels éléments se composait cette majorité d'un jour à laquelle avaient concouru des aides de camp du roi et des familiers du Château; car les miracles de l'éloquence ont aussi leur explication.

Revenons à la session de 1833-1834.

Un ensemble de lois contre les crieurs publics, les associations, etc., propres à enchaîner l'action républicaine, avait été adopté par la chambre des députés. Une levée de boucliers était prévue. Le 4 avril, le ministère est reconstitué sous la présidence du maréchal Soult : l'amiral de Rigny passe au ministère des affaires étrangères, M. Thiers à l'intérieur ; un homme d'une énergie acerbe, M. Persil, remplace Barthe à la justice. La bataille approchait : le 9, elle s'engage à Lyon, sanglante et terrible, puisa Lunéville, Arbois, etc.; le 13, à Paris. Partout elle est gagnée par Louis-Philippe : les chefs de la démocratie encombrent les prisons ; ils sont déférés à la cour des pairs ; leur nombre, leur indomptable énergie, le choix de leurs défenseurs, les sympathies dont ils sont entourés, deviennent pour le gouvernement et pour les juges un embarras, presque un danger. Une défaite ne supprime pas un parti, mais elle l'obhge à changer ses moyens de lutte. Dès lors la guerre civile fut étouffée ; la monar-

chie avait le dessus; une dynastie était assise, la bourgeoisie respirait.

Autant que cela se pouvait, j'étais resté étranger à ces grandes luttes, car des instincts vagues d'opposition ne méritent pas le nom d'opinion.

Le 14 avril au soir, Achille Bouchet, lieutenantcolonel, rentrait fatigué à l'état-major de la garde nationale, après une ronde dans un des faubourgs; le maréchal Lobau appréciait ses services ; il lui donne l'ordre de retourner immédiatement. Edmond Baillot offre de le remplacer, insiste et part: une heure après, on le rapportait mortellement atteint de trois balles. Un autre officier d'étatmajor, l'auteur Mazères, s'étant distingué par sa bravoure à l'attaque d'une barricade, est nommé sous-préfet à Sceaux. Du côté opposé, Adolphe Thibaudeau, le spirituel ami d'Armand Carrel, son collaborateur, est fait prisonnier. Tels étaient, dans le cercle de mes connaissances ou de mes amitiés, ceux qui m'avaient personnellement intéressé à la lutte

Peu de temps après ces tristes journées, le major Fraser entrait chez moi un volume à la main.

— « Laisse là ta 'paresse, me dit-il, si tu as encore un cœur d'homme, lis les Paroles dun croyant. »

Avant de dire l'impression produite sur moi par cet ouvrage, je rappellerai brièvement le pasâé

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de son auteur. Rien de plus instructif que l'histoire de ces évolutions d'une grande intelligence. A l'occasion de renseignement religieux au collège Henri TV, j'ai parlé des conférences de l'abbé de la Mennais ; sa foi nbsolue, intolérante, n'hésitait pas à vouloir imposer à tous le joug qu'elle subissait. M. Littré. dans la Vie (f Auffiisie Comte, nous en cite un curieux exemple lorsqu'il nous montre, en 182(), l'abbé de la Mennais, profitant de l'état de démence du philosophe pour le forcer à contracter à domicile le mariage religieux. Le catholique ultramontain est impitoyable à l'égard des incrédules; pourtant, avec ses frères et sœurs en Jésus-Christ, que d'onction, quelle charité évangélique! Sa correspondance, affectueuse et tendre, respire la gaieté, l'innocente mahce d'un enfant: il dépose ses terribles armes de polémiste, il retient un trait, il a peur de blesser. Mais déjà la vanité, l'égoïsme, la médiocrité de certains dignitaires de l'Eglise l'impatientent : il s'irrite de ne pouvoir faire parvenir la vérité au Père des fidèles. Enfin, malgré sou ultra-catholicisme, la téméraire incapacité des hommes qui entourent Charles X l'etlraye : avec l'intuition du génie, un des premiers il prédit la chute de la monarchie. Aussi n'est-il pas surpris par la révolution de Juillet ; mais cet esprit, qui avait adopté les théories de Joseph de Maislre comme point de départ, témoin de la grandeur

du spectacle, touché de l'honnêteté, de la clémence du peuple, subit une soudaine transformation; désormais il fait bon marché des rois; il juge le peuple digne d'émancipation, l'adore et lui apporte le catholicisme et la liberté.

Son système de démocratie universelle avec le Pape au sommet trouve de nombreux adeptes dans la portion généreuse et éclairée du clergé : les abbés Gerbet, Lacordaire, le comte de Montalembert deviennent ses collaborateurs au journal VAvenh-. Ils prêchent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression du budget des cultes : une propagande active, éloquente, trouble les âmes, agite les cathohques, les divise en deux camps : d'im côté des desservants, des pauvres, des cœurs aimants, prêts aux sacrifices; de l'autre les évoques et tous ceux qui reçoivent le mot d'ordre du pouvoir politique.

Le gouvernement s'émeut; le Pape est averti : les novateurs vont, pleins d'espoir, devant le souverain Pontife plaider la cause de la démocratie et de la liberté. Dans des pages d'une vérité saisissante, la Mennais a retracé les mesquines perfidies de l'entourage du Pape, les lenteurs calculées, les entraves opposées à leurs instantes suppliques, le refus d'entendre leur défense, puisqu'il n'obtient, au bout de six mois, une audience qu'à la condition de ne pas ouvrir la bouche des affaires qui Tout amené. Puis, après tant d"u-

mères dëceplions, d'attente vaine, d'humiliation, il nous dit leur lassitude et leur découragement. Dans un jour de suprême désespérance, ils quittent la Ville Éternelle ; en route les atteint l'encyclique qui les condamne. Lacordaire et la Mennais semblent d'abord se soumettre également; retirés à La Chesnaye, ils méditent la cruelle sentence, la commentent; entr'eux naissent les premières discussions.

Lacordaire s'éloigne, la Mennais compose les Paroles (T un Croyant. Petit, maigre, chétif d'apparence, nerveux, d'une sensibilité morbide, sa ièie contient un monde, un ensemble de principes religieux et politiques dont l'accord lui est une nécessité. Une vivra pas comme la plupart d'entre nous dans l'inconséquence : entre deux croyances contradictoires, l'une vaincra l'autre. Dans ce cerveau tourmenté s'opèrent d'énormes bouleversements; tout est en fusion comme dans l'intérieur d'un volcan. Sous l'étreinte de la logique absolue, le prêtre se débat et meurt, l'homme n'en sait rien encore ; il continue les observances et les pratiques, il imagine des distinctions idéales entre la pohtique et la foi. Mais le prêtre n'est plus. Courbé sous une compression sans mesure, l'homme se relève ; sa hère raison brise les chaînes de la foi; de l'Ancien Testament il a gardé l'inexorable justice, du Nouveau l'amour de l'humanité; mais chez lui l'amour engendre la

haine. L'âme ulcérée d'où s'échappent ces pages brûlantes agit comme à Tinsu de sa volonté, elle la dépasse. Sa résolution de rompre avec le cathoUcisme n'est pas encore arrêtée. En effet, à son retour à Paris, il se rend chez Mgr de Quélen, Breton comme lui et dont la famille est Hée avec la sienne; malgré d'anciens dissentiments entre l'archevêque gallican et le fendent ultramontain, il lui soumet le manuscrit et lui demande avec angoisses s'il ne contient rien de contraire au dogme :

— Il ne blesse pas la foi, lui répond Mgr de Quélen ; mais si vous le faites imprimer, il mettra le feu aux quatre coins de l'Europe.

Soulagé, la Mennais s'écrie :

— S'il n'y a que cela, je le pubhe.

Il loge dans une grande maison démeublée de la rue de Vaugirard, avec quelques-uns de ses collaborateurs que l'encychque a condamnés comme lui; c'est là que le revoit M. Sainte- Beuve, à qui il confie le manuscrit des Paroles dun Croyant, en le priant de le faire imprimer sans nom d'auteur. Devant les difficultés qu'oppose l'imprimeur, il hésite, puis, faisant un pas de plus, il consent à signer son œuvre, et part.

L'obligeance amicale de M. Sainte-Beuve lui avait fait accepter les soins ennuyeux de la publication; il avait lu le hvre, mais comme il l'a raconté lui-même, sans en apprécier rinfluence in-

stanianée sur les masses populaires. L'exag-é ration du style, les images monstrueuses, apocalyptiques, les scènes accumulées de bourreaux, de cadavres et de pourriture devaient blesser un tact lin, un goût pur plus littéraire que politique; mais pour ceux à qui il était destiné, ces défauts disparaissaient devant les qualités supérieures. Apôtre passionné des déshérités, il pousse le cri de vengeance contre la tyrannie ; son éloquence menaçante renouvelée des prophètes de TAncien Testament, la malédiction, l'anathème devaient trouver un écho dans les cœurs visités par la misère, toujours soutfrant de la pauvreté. Ses paroles soufflaient la révolte ; elles désignaient les maîtres de la terre comme les tiéaux de l'humanité ; on chercherait vainement une âme aussi républicaine.

L'imprimeur, elïrayé, prévient M. Sainte-Beuve que ses ouvriers à la lecture du manuscrit se sont soulevés. L'ouvrage paraît, devient la Bible du prolétaire, le guide de la jeunesse ardente et studieuse; l'effet, immense dans la bourgeoisie, fut surtout celui d'une stupéfaction mêlée de crainte; plus d'une conscience s'alarma : bientôt l'habitude de l'impunité leur rendit le repos.

L'enthousiasme de Fraser dura davantage; il restait cathoHque en suivant le génie de la Mennais dans la voie de la liberté. Quant à moi, aucune idée reUgieuse ne faisait obstacle à mon admiration.

Sans doute l'égoïsme de nos passions, l'air vicie du milieu où nous respirions devait rendre longtemps stériles nos velléités d'homine et de citoyen ; pourtant cette lecture déposa en nous une semence démocratique qui, lente à germer, n'eu porta pas moins ses fruits.

VOYAGE. — MON ADMISSION AU JOCKEY-CLDB ET A LA CHAMBRE DES PAIRS. — PROCÈS DAVEIL. — ATTENTAT FIESCHI. — LOIS DE SEPTEMBRE. — DISSOLUTION DU MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE. — ALIBAUD.

A l'automne de 1834 je fis, avec un de mes anciens camarades, le comte Louis de Montbrun, un voyage à pied en Suisse. A notre retour à Genève, nous vîmes les réfugiés légitimistes et républicains; ils dînaient ensemble, faisaient bon ménage et rivalisaient d'illusions. En se séparant de nous, les uns et les autres nous donnaient rendez-vous à Paris dans trois mois, dernier délai. On le voit, ils étaient tous de ceux que mon ami Ribe\rolles, mort proscrit du second empire, appelait les membres du parti : Je fais mes malles.

Arrivés à Milan, après avoir traversé le Simpion, je fas saisi de douleurs violentes. Souvent, pendant notre voyage à pied, accablés de chaleur et de fatigue, nous avions reposé quelques

heures étendus sur l'herbe, la tête appuyée sur nos sacs; pour moi le résultat de ces imprudences fut un rhumatisme articulaire. Le génie de Broussais a fait plus de victimes que la peste et la guerre ; son système, un peu délaissé en France, était encore fort à la mode en ItaUe : en six jours onze saignées et quatre-vingts sangsues eurent raison de ma jeunesse. Il me fallut longtemps pour revenir à la vie : enfin je rentrai en France.

Le 4 février 1835, je fus reçu au Jockey- Club; son histoire, qui est celle des générations successives de la jeunesse inoccupée, mériterait d'être traitée à part. Toutefois j'en dirai quelque chose, et aussi de l'influence générale des cercles sur l'état social; enfin je veux considérer l'institution des courses au double point de vue de leur utilité et de leurs dangers.

Avant la fondation du «/ocA'^y-C/z/ô, il n'y avait à Paris que trois autres cercles ayant quelque notoriété : celui du boulevard Montmartre, dit du Commerce, des Amis des Arts, au coin de la rue de Choiseul, celui de V Union, composé par moitié d'étrangers et de Français, auquel la présence des ambassadeurs donnait une couleuidiplomatique. Le centre de réunion le plus habituel était le Café de Paris, qui présentait les avantages et aussi les inconvénients de la liberté. Après dîner, souvent on yjouait, et comme

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il suffisait pour y être admis de payer réguliùromentla note de son diner. rien ne garantissait de l'introduction d'un fripon. Le désir d'élever une barrière contre renvahissement de la mauvaise compagnie, l'imitation des habitudes anglaises poussaient à la création d'un cercle où la jeunesse élégante, se recrutant elle-même, surveillerait le choix des admissions. La fondation d'une société d'encouragement pour l'amélioration de la race des chevaux en France, le 11 novembre 1833, eu devint l'occasion.

Après quelques hésitations le nom de Jockey^ Club fut accepté par le Cercle et la Société d'encouragement. Nul ne pouvait être membre du Cercle sans l'être aussi de la Société, qui. elle, se réserva le droit d'avoir ses souscripteurs particu liers ; de ce nombre furent le duc d'Orléans et le duc de Nemours, membres honoraires.

Chaque membre du Cercle payait à son entrée 450 fr., et 30() fr. les années suivantes. Le premier comité fut composé des fondateurs de Ja Société d'encouragement :

MM. H. .'^EYMOUn, l'rési'leni

Plinco DE LA MOSCOWA RllîUSSEC.

Df.lamarre.

Maxim i: Caccia.

(>onitc Demidoff.

Fasqubl.

mémoires 18-2c-1!<-i8 137

Charles Laffitte.

Chevalier de I^Iachado.

De Normandie.

Comte DE Cambis , écujer du f(i;c d Orléans.

Ernest Leroy.

Leur président, lord Henry Sey!:iour, fut aussi président du Jockey-Club, qui occupa d'abord le premier de la maison formant l'angle du boulevard et de la rue du Helder.

Henry Seymour, second fils de la marquise d'Harford, lord par courtoisie, avait été élevé à Paris, près de sa mère. Quoiqu'il parlât purement le français, il avait tous les goûts de la gentry anglaise : les exercices du corps, les courses et la manie des paris. Petit, mais vigoureux, doué d'une adresse extraordinaire, bon cavalier, de première force à l'escrime, à la boxe, il avait acquis un développement musculaire qui n'était plus en rapport avec sa taille. Il n'avait jamais voulu aller dans le monde, mais, à sa majorité, vers 1824, un revenu de trois cent mille francs et une indépendance absolue lui avaient donné une position à part : sa salle d'armes était un centre de canuiraderie, ses écuries de course un luxe alors inusité. Il s'était trouvé à la tête d'amis trop nombreux pour être sincères ; on avait usé et abusé de sa confiance, et n'ayant pas en lui l'indulgence (les natures supérieures, il avait tourné à la

misanthropie; il supposait le mal pat vanitë dt ne pas être dupe : aussi fallait-il distinguer entre ses actes et ses paroles, celles-ci méchantes, n'épargnant personne, ceux-là honnêtes, charitables, souvent généreux. Dans les paris et les courses, c'était avec passion qu'il voulai* e-a.Grner, reiijeu lui était indifférent. Deux traits compléteront le personnage : afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite au point de lever avec ce seul doigt un poids de cent livres à la hauteur de son épaule, de telle sorte que sa main entière eût porté à peine davantage; dans le même but, il avait étudié à fond les difficultés grammaticales de la langue française et proposait à tout venant des paris sur l'orthographe de certains mots. Il fumait sans cesse, et a puissamment contribué par son exemple à générahser en public la mode du cigare.

En 1835, il avait donné sa démission, un vote de l'assemblée générale désigna comme président M. de Normandie.

Après un Anglais, un anglomane. Non seulement Normandie parlait la langue avec l'accent d'un insulaire, montait excellemment à cheval, et courait avec succès comme gentleman rider, mais il avait les manières, le sang-froid, le physique, et jusqu'à la chevelure rousse d'un Anglais de théâtre; il était aimable, gai eu dedans. Un de

mes amis l'ayant présenté un soir dans un intérieur de la bourgeoisie parisienne comme un nouveau débarqué d'Albion qui ne savait pas un mot de Français, de jolies dames l'examinèrent avec curiosité, chuchotèrent d'abord entre elles, puis, enhardies par son flegme imperturbable, firent peu à peu tout haut sur l'étranger les réflexions les plus singuhères. Il échangeait, de loin en loin, quelques mots d'anglais avec son introducteur. Enfin, une gentille étourdie étant venue lui offrir une tasse de thé, il la remercia en français, et, au miheu de la consternation générale prit dès lors part à la conversation. Avec une grande simplicité il possédait le vrai courage : un mari ayant à se plaindre de sa femme et de lui le provoqua, l'injuria et le frappa en plein boulevard ; Normandie refusait de se battre; quelques membres du Jockey, se mêlant de ce qui ne les regardait pas, jugèrent qu'il y avait sujet à réparation. Soit! dit Normandie, et allant sur le terrain, il essuya, le sourire sur les lèvres, le feu de son adversaire, mais refusa de tirer. Cette fois les plus raffinés durent convenir que l'honneur était satisfait.

Le 24 février 1836, M. de Normandie a été remplacé par Joseph Napoléon Ney, prince de la Moscowa, élu par 36 voix sur 59 votants, les 23 autres voix données au marquis de Boisgelin, qui fut nommé vice-président ainsi que le comte de Cambis.

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Le prince de la Moscowa coiiseiva ses fonctions jusqu'en 1849. Il ne manquait ni d'esprit ni d'intelligence, mais de jug-ement. Si chez lui l'aberration f'tait un don de nature ou le résultat d'une position trop exceptionnelle, c'est ce que je n'entreprendrai pas de décider. Elevé dans l'exil après la fin trap^ique de son père, il n'avaii entendu parler que du martyr, jamais du coupable; du grand capitaine ayant le coup d'œil du génie sur le champ de bataille, non de l'homme médiocre partout ailleurs et perdant à réfléchir ; ainsi ou lui avait appris à ne voir qu'une moitié de la vérité. Il n'était rentré en France sous la Restauration que pour épouser la fille du célèbre banquier libéral Jdcques, Lafitte. Les magnificences de son mariage avaient eul'éclatd'une solennité politique; de là une opulence précaire subordonnée à la fortune de son beau-père. En 1830, la révolution couronnée le nomma pair de France et, d'embh-e, chef d'escadron dans l'armée. En 1840 il eut le tort de siéger à la Chambre qui avait condamné son père, quand son élection certaine à la Chambre des Députés aurait offert un champ plus conl'enable et plus libre à son ambition. Tour à touicolonel de la garde nationale à cheval, président du Jockey-Club, compositeur, ch<M" d'orchestre des concerts de musique ancienne, orateur, industriel et homme do })laisir, il a touché à beaiiro..p de choses, et n'a excellé dans aucune. 11

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avait de la facilité, de la superficie. Le ^oût de s'essayer à tout, l'incertitude des vocations est un trait général des hommes de notre temps, et particulier aux époques de transition. Pour se montrer le digne héritier du nom qu'il portait, il fit avec honneur la campagne de Constantine : mais il re^^nt plein de pitié pour les Arahes. il se demandait où était le droit de la conquête. L'indépendance et la philanthropie l'empêchaient d'être le véritable homme de guerre. Avec une volonté multiple, des besoins impérieux et des aspirations généreuses, il fat un assemblage d'anomahes et de contradictions; à la fois hbéral, napoléonien, et ami des princes d'Orléans.

Tels ont été les présidents du Jockey-Club jusqu'en 1846, époque à laquelle j'ai donné ma démission.

Après plus d'un an d'existence rue du Hel- (1er, le nombre des membres du Jockey -Club n'excédait pas cent soixante, sur lesquels cinquante à peine, presque toujoius les mêmes, se retrouvaient chaque soir : aiissi une grande inlimité existait entre nous. De lous les vices l'hypocrisie était le moins en honneur. Sur le bruii des sommes énormes perdues au jeu. l'excentricité de certains paris, les plainiesde quelques familles, beaucoup de parents empècliaient leurs fils de se présenter; néanmoins vers la fin de 183(> le chllfré s'éleva lapidement à deux cents. Dès

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lors, au prix de 22,000 fr., on arrêta le premier de la rue Grange-Batelière; un mobilier somplueux,un nombreux domestique, une organisation mieux ordonnée donnèrent au cercle une apparence plus régulière; des membres des deux chambres, des généraux, des fonctionnaires apportèrent leur sérieux : ainsi lesté, le Jockey- Club cessa d'effrayer la société ; on continua de s'y ruiner mais gravement. Le comte de Cavour, le futur grand ministre en fit partie, il n'était pas un des moins joueurs, et sortait souvent au jour, avec des différences de cent à cent cinquante mille francs dans la nuit. De tous les membres, je n'en ai connu qu'un seul admis, non comme homme du monde, mais comme homme d'esprit; c'était Auguste Romieu : ayant parlé, Belgiojoso, Fraser et moi de la présentation d'un autre homme de lettres, le poëte Alfred de Musset, nous trouvâmes une telle opposition que nous dûmes y renoncer.

Les avantages des associations appelées cercles sont évidents : l'assurance de n'être en relation qu'avec des hommes de bonne compagnie, le luxe, et le confortable relativement à bon marché, des repas plus sains que chez le restaurateur; pas de joueurs équivoques comme dans les cafés ou les tripots clandestins, pas de refait de trente et un, de double zéro, pas de prime au profit d'une ban({uc comme dans les maisons de jeu. Mais ils

ont un envers : comme on s'habitue à tuer dans le métier des armes, dans les clubs on apprend à ruiner sans remords ses amis. Au lieu de ne hasarder que la somme qu'on peut ou qu'on veut risquer, l'usage de jouer sur parole entraîne le malheureux dans la fièvre du jeu à perdre sa fortune et au delà. A ma connaissance, il n'y a pas eu d'exemple de tricherie (1), mais des débiteurs souvent insolvables, gagnant de temps à autre, et perdant sans payer. Il n'y a pas là un croupier avec des chances inégales de bénéfices; mais quelle monstrueuse inégaUté entre les joueurs? Elle est tellement incontestable que pendant une longue vie M. des Chapelles et d'autres que je pourrais citer, ont réalisé annuellement un gain supérieur à cent mille francs, et pourtant le whist et le piquet, deux jeux dits de commerce, sont seuls autorisés. Enfin bien des gens reculaient à franchir le seuil d'une maison de jeu, d'un enfer comme disent les Anglais, maintenant les hommes honorables n'hésitent à se présenter dans un club que s'ils ont la crainte de ne pas être admis. Le monde se contente d'apparences et se paye de mots : de même qu'à la Bourse on ne joue pas, on spécule, on fait des affaires, de même là on fait sa partie, on se délasse d'occupations plus

(1) Le jeune prince de Berghes, qui avait imité les jetons du Jookey-Club, n'en a jamais fait paili<v

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sérieuses : l'immense danger de ces ét<iblissenients est précisément leur respectabilité.

Les idées que je viens d'exprimer sont anciennes chez moi; en 1840, chercliant à mettre l'inexpérience de Romieu à l'abri des périls de la grosse partie, je lui avais remis cinq louis, et j'avais • 'xigé en échange qu'il signât le billet suivant :

« Je m'engage à payer dix mille francs au comte d'Alton Shée si à l'avenir je joue au whist au Jockey-Club à plus de deux francs la fiche. »

Je l'ai préservé ainsi pendant un certain temps, plus tard je 1 ai jugé assez puni d'avoir manqué à son engagement sans le lui rappeler.

Je ne quitterai ce sujpi qu'après avoir esquissé le portrait dudoyen. aujourd'hui défunt, desjoueurs du Jockey-Club. M. Potter, résidant en France depuis sa jeunesse, avait été beau et à la mode au début de la Restaurai ion: accueilli dans les salons du faubourg Saint-Germain, il tenait la banque contre tous, et chez mesdames de '* et de*** il avait coutmne, quand il sortait gagnant, d'oublier sous un tiambeau un billet de mille francs. 11 était remarquable par sa loyale impassibilité. iJcvonu le bi'au-père du comte de Vaubl;inc, en lb)35 il fut reçu au Jockey-Club. Habile au whist, sin-fout vis-à-vis de novices encore en apprentissage, il manquait rarement, malgré son âge, de passer la nuit, acceptait les paris les plus

élevés , et se retirait d'ordinaire gagnant des sommes considérables. Je ne jouais guère que comme occasion de veiller, et à bon marché ; mais, une fois, vers cinq heures du matin, ayant besoin d'un quatrième, MM. Potter, d'Ekmulh et Guy de la Tour-du-Pin me demandèrent de les compléter en offrant de prendre mon jeu. La partie se prolongea jusqu'à sept heures ; alors, saisi d'un sommeil invincible et voyant à peine mes cartes, je fis, avec tous les atouts en main, une renonce qui entraîna la perte de la partie. M. Potter était mon partner et ma faute lui coûtait quatorze mille francs; pour comble, les deux jeunes adversaires riant aux larmes, je fus pris moi-même d'une insurmontable gaieté. M. Potter ne proféra pas un reproche, et sa physionomie n'exprima pas le plus léger mécontentement.

Lui aussi se Uvrait parfois à de rares et bruyants éclats de rire; le ressort jouait, pareil à la détente d'un pistolet, et s'arrêtait à l'improviste. Aucun symptôme, aucune trace n'indiquait sur sa figure le passage de ces brusques accès d'hilarité. Sobre et patient il arrivait des premiers et attendait en parcourant les journaux le nombre de partenaires suffisant pour commencer son whist. Comme tous les hommes atteints de cette passion, après un certain temps, le sang lui montait à la tête, ses pieds se refroidissaient, il avait une chancchère pour combattre cet inconvénient.

Plus tard le stoïque vieillard rencontra de redoutables adversaires; sa mémoire baissait, et il dut restituer avec usure la totalité de ses bénéfices; mais son humeur ne changea pas.

Je serai bref sur les courses de la Socicté et encouragement. Depuis 1834 la race des chevaux en France est-elle améhorée? Cela me paraît hors de discussion : le nombre des chevaux pur sang et demi-sang a centuplé. Les recettes de la Société à trois époques indiqueront avec l'éloquence des chiffres les développements de l'institution.

En 1838, elles s'élevèrent, avec la cotisation des membres et le produit des courses, à 46,545 francs.

En 1857, à 362,000 francs.

En 1867, année de l'Exposition, à 1,035,760 ft'ancs.

Je ne ferai à la naturalisation des courses en France qu'une seule objection. Je crains que l'invasion de cette habitude dans nos moeurs n'ait ressuscité dans les masses popiUaires, sous une forme plus attrayante, la passion de la loterie. Elles ne sont pas seulement un divertissement, m:\ spectacle; elles solhcitent le goût des paris. Indépendamment de la tentation pour chaque spectateur de parier avec ses voisins, il y a aujourd'hui à Paris vingt bureaux ouverts où, depuis un jusqu'à mille francs, le premier venu trouve des engagements pour toutes les courses en Franco

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et à l'étranger. Un seul de ces bureaux a rapporté l'an passé cent mille francs brut. N'est-ce pas avec les loteries pieuses sous le couvert do la religion, les obligations mexicaines patronées par nos ministres comme un placement de l'épargne des travailleurs, la loterie érigée en système, encouragée, nationalisée, et cela ne se combine-t-il pas à merveille avec l'arbitraire sous toutes les formes, le privilège des journaux non politiques, et cette méthode de gouvernement que deux mots résumaient sous l'empire romain : Panem et circenses ?

Retournons aux premiers mois de 1835; dans le monde politique, de graves symptômes s'étaient produits. Depuis les journées d'avril la^ victoire monarchique, due à l'union intime du paijs légal et du roi, était incontestable. Il s'agissait d'en recueiUir les avantages. Pour la première fois, un désaccord se trahit entre le pouvoir royal^ et le pouvoir électif : sur la question d'intervention en Espagne, le roi et son ministre. M. Thiers, différaient d'opinion; le ministre insiste, offre sa démission, Louis-Philippe l'accepte, et réclame l'appui de la majorité parlementaire pour un nouveau cabinet composé d'hommes honorables, mais obscurs et dévoués. L'essai ne fut pas heureux; le ministère dura trois jours. S'avoiinnt vaincu, le souverain s'empresse de rappeler M. Tliiers, qui cette lois rentre avec M. Guizot,

rainiral Duperré à la marine, et le marëcliMl Morlier, président du conseil, aux affaires étrangères. Nullement ambitieux, le duc de Trévise était plus que persomie convaincu de son insuftisance à la tribune: il résigna bientôt des fonctions dont il avait eu peine à se charger, et, malgré les vives répugnances du monarque, MM. Thiers et Guizot lui imposèrent une seconde fois le duc de Broglie.

En juin, j'avais atteint les vingt-cinq ans prescrits par la charte pour siéger à la chambre des paiïs : mon admission eut lieu durant le jugement des accusés d'avril. Avant trente ans, un pair ne pouvait ni voter, ni prendre part à mi arrêt; j'assistais néanmoins à la plupart des séances. Je vis de la sorte les principaux chefs de l'insurrection 13'^onnaise : la belle et mâle figure de Lagrange, le type de l'enthousiaste politique; la physionomie énergique, mélange de bonliomie et de finesse, du gigantesque Caussidière; j'entendis l'éloquence noble et simple de Baune. Je ne me doutais guère alors, que treize ans phis tard, je me retrouverais en compagnie de ces trois hommes, dans les bureaux du journal la Réforme, concertant l'action contre le gouvernement qui confisquait le droit de réunion. Une heureuse évasion de la plupart des accusés de Paris abrégea les débats.

Ce drame terminé, j'avais repris mes habitudes

d'insouciante oisiveté, quand, le 28 juillet, un autre drame plus terrible répandit l'épouvante dans la capitale. Depuis un certain temps des rumeurs sinistres, des renseignements, mais des renseignemonts incomplets, étaient parvenus à la police et au ministère de l'intérieur; on avait parlé de machine infernale, et en dernier lieu, le 21, on avait indiqué le boulevard du Temple comme le lieu présumé de l'attentat.

En dépit de l'intelligente activité de M. Thiers et de toutes les précautions combinées, le 28, vers midi, au moment où, sur le boulevard du Temple, le roi, suivi de deux de ses fils, de ses ministres et des principaux dignitaires de FEtat, se penchait sur son cheval pour recevoir une pétition, un nuage de fumée bleuâtre s'échappait de la fenêtre du n" 50, une détonation éclatait, semblable à im feu de peloton, de nombreuses victimes, en tête desquelles le maréchal duc de Trévise, tombaient autour du monarque, admirable de courage et de sang-froid.

L'indignation contre les assassins, l'enthousiasme pour celui qui avait échappé à leurs coups animaient la population. Toutefois, ce premier élan passé fit place à de tristes réflexions. Non plus que le roi, aucun de ses fils n'avait été îdleint, mais il était évident que, dans les bas-fonds des partis vaincus, quelques hommes avaient voulu par un crime en finir avec la dynastie.

Le résultat, fut double : au dehors il sema l'alarme, et en montrant son instabilité, il fut une cause de faiblesse pour le gouvernement français vis-à-vis des souverains étrangers ; à l'intérieur il poussa à l'excès la politique conservatrice; il encouragea le roi et ses ministres à obtenir des lois de circonstance contre des libertés gênantes, comme toutes les libertés, mais utiles à l'avenir d'une dynastie constitutionnelle. Ce fut une faute du pouvoir et une honte pour M. Thiers, que l'arrestation non motivée d'Armand Carrel au lendemain de l'attentat : une mesure aussi grave ne devait être prise que sur des présomptions bien étabhes, des indices certains.

Du reste, ce n'est pas le seul reproche que j'adresse au ministère de cette époque; il mérite' un blâme plus sévère encore pour n'avoir pas osé, sans tenir compte de>< noms, des situations et des partis, éclairer à fond ce ténébreux complot. L'histoire rend témoignage qu'à Berhn et dans d'autres cours de l'Europe on était averti. A qui fera-t-on croire que l'assassin gagé, le corse Fioschi, le bourrelier Morey, l'épicier Pépin aient été en rapport direct d'informations avec la diplomatie étrangère?

Le jugement n'eut Heu qu'en février 1836; pourtant j"ai hâte de dire mes impressions ccmme assistant aux débats, alin de n'y plus revenir. Elles furent pénibles; j'étais humilié de la jactance

irapiinie, de lu familiaritë tolérée du plus vil des misérables, dirigeant les interrogatoires, couchant en joue le président Pasquier, aux éclats de rire de l'assemblée. « Je suppose, monsieur le président, que vous soyez un canard ; » j'étais indigné, moi, jeune et ardent au plaisir, de la frivolité caduque de quelques-uns de mes collègues se pâmant d'aise aux bouffonneries de l'assassin, se disputant ses autographes, ou lorgnant sa Nina Lassave. Je souffrais aussi des pleurs, des protestations pitoyables et désespérées de Pépin. Seule, la physionomie froide, inflexible, impénétrable deMorey me causait un intérêt curieux, passionné; je n'en détachais pas. mon regard, je l'étudiais sans cesse, car il était le secret. Le trait suivant que je tiens du docteur Serres, appelé à soigner les prisonniers, donnera la mesure de sa tranquille énergie : pour être plus sûr de son mutisme, se méfiant même de soi, il avait essayé avant les débats de se laisser mourir de faim; durant trois jours, il avait réussi à se priver de nourriture en trompant la surveillance des gardiens. Son extrême faiblesse le trahit; sur son refus obstiné de prendre aucun aliment, on fut obhgé de lui ingurgiter de force, à l'aide d'un entonnoir, une quantité de bouillon suffisante pour prolonger sa vie. i'^ieschi. Pépin etMorey, condamnés à mort, furent exécutés.

Encore à cette heure, ma conviction est que la

tête de Morey en tombant a dû soulager la poitrine oppressée de plus d'un complice.

Longtemps avant que les coupables eussent porté la peine de leur forfait, le gouvernement avait résolu de recourir à des mesures restrictives des libertés publiques. Dès le mois de septembre, le duc de Broglie présente trois projets de loi :

1° Sur les cours d'assises, autorisant, à l'égard des citoyens accusés de rébellion, chaque procureur général à abréger les formalités de la mise en jugement, les présidents à faire enlever de force les accusés qui troubleraient l'audience et k

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