‹ Mes mémoiresChapitre 11 sur 31 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

Mes rapports personnels avec le chef de la dynastie d'Orléans oifrent peu d'intérêt. A partir de 1836, je faisais chaque année une visite aux Tuileries; j'étais invité soit à un bal, soit à un dîner auquel je me rendais ponctuellement, afin de bien étabUr que, membre de l'opposition constitutionnelle, je n'étais ni légitimiste, ni républicain. Un jour j'ai eu audience de Sa ]\Iajesté, dans le but d'obtenir la pension de 12,(X)() francs . dont jouissaient la plupart des pairs de la Restauration : il me fut répondu que cela était devenu impossible depuis la fixation de la liste civile en 1831. Chaque fois qu'il me vo3'ait, Louis-Philippe me rappelait qu'il avait beaucoup connu M. de Shée, mon grand-père. Par exception, en 1841, à l'occasion de la loi sur les fortifications de Paris, la conversation se prolongea ;

mais, à mon grand regret, je laissai le souverain mal satisfait de l'inutilité de ses efforts pour. me ramener à son opinion. Tel a été l'état des choses jusqu'à la fin de 1846, époque à laquelle j*ai cessé de me rendre annuellement au Château.

Ce n'est donc que par la lecture des mémoires pubhés sur sa jeunesse^ à l'aide de quelques paroles dignes de foi de ceux qui l'ont coimu, et par Tétude de ses actes, que 'j'ai pu arriver à une appréciation équitable de l'homme qui gouvernait alors la France depuis huit années.

A mesure que l'histoire se fait, la vérité des actes et des caractères se dégage de la légende, dos mensonges officiels et des fausses ' impressions du moment. Dans son admirable histoire de Napoléon 1", M.. P. Lanfroy fait justice de cette erreur accréditée qui consistait à voir dans Bonaparte deux hommes différents :

L'un, le premier consul, génie universel, guerrier, législateur, administrateur, pansant les plaies de la France républicaine^ concihant mie sage hberté avec le rétablissement de l'ordre, les bienfaits de la paix, et qui finii en 1803;

L'autre, dont l'ambition grandit sans mesure avec Tempire, renversé deux fois par les efforts des peuples et des rois qu'il avait foulés aux pieds, et par l'abandon des Français, las de sa tyrannie. Il le prend dès l'enfance, et prouve jusqu'à l'évidence que la vie entière de Napoléon

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n'a été que le développe;nent d'un caractère et des premières impressions qu'il a reçues.

On peut dire de même que le comte d'Artois, né avec les grâces, l'affabilité, la noblesse des manières, tous les avantages d'une écorce de roi, mais léger, compromettant, ignorant le danger, le premier à prendre un rôle dans le Mariage de Figaro^ le premier à émigrer, indiquait déjà Charles X ; le jeune homme annonçait le vieillard : c'est le même caractère qui, malgré les enseignements de l'exil et de l'âge, poussé par la dévotion comme il l'eût été quarante ans plus tôt par la galanterie, portait fatalement en lui l'élévation au pouvoir d'une maîtresse ou d'un favori, et la frivole sérénité avec laquelle, en 1830, il a signé , les ordonnances.

Cette méthode d'investigation est celle que j'emploierai à l'égard de Louis-Philippe.

L'aîné des fils du duc de Chartres vient au monde en 1773; il est désigné d'abord sous le nom de duc de Valois. Dès qu'il a atteint huit ans, son père, dont on connaît l'intimité avec madame de Genhs, la consulte sur le choix d'un gouverneur à donner à son fils. Après avoir indiqué M. de Schomberg et d'autres contre lesquels s'élèvent diverses objections, le duc de Chartres lui propose, à elle qui ('lève déjà ses filles, de remplir également les fonctions de gouverneur. Madame de Genlis accepte, a la condition d'omnipotence. Elle s'éta-

blit à Belle-Chasse avec le duc de Valois et ses deux frères, de Penthièvre et de Beaujolais, les deux princesses, Adélaïde et sa sœur, auxquels elle adjoint sa nièce et une jeune fille nommée ^ Paméla. Son système d'instruction et d'éducation réaliserait encore un progrès notable sur ceux en usage de nos jours; il était alors aussi neuf qu'ingénieux. Elle a à sa disposition les ressources de la richesse, et elle s'en sert avec discernement pour rendre à ses élèves l'étude facile et souvent attrayante. Des domestiques anglais, des jardiniers allemands, des professeurs italiens, l'aident dans l'enseignement des langueis vivantes ; elle invente la lanterne magique "historique, les spectacles-voyages, intéresse les enfants en leur donnant des rôles dans des scènes d'histoire dont le peintre David dirige la composition ; M. Lebrun est leur professeur de mathématiques, M. Alyon de botanique et de chimie; elle fait quitter la musique aux jeunes princes, qui n'avaient ni oreille ni voix, et la remplace par le dessin, la gymnastique, le jardinage, etc.; c'est elle enfin qui les instruit en littérature. Son activité est incessante; elle tient un journal quotidien dont elle a fait de nombreuses citations dans les Leçons dune Gouvernante ^ publiées en 1790. On y voit souvent répétées ces indications du caractère du duc de VaFois : « Un bon sens naturel peu commun... Il aime la raison comme les

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autres enfants aiment les contes frivoles... Mémoire étonnante. » Et plus loin : « Esprit d'ordre, raison. »

En 1786, le grand-père du duc d'Orléans étant mort, son fils devient chef de la maison, et le duc de Valois prend à son tour le titre de duc de Chartres. Malgré la diversité des occupations, rinsimction du jeune prince est solide et non superficielle. Madame de GenKs lui fait apprendre successivement plusieurs métiers, entre autres ceux de tourneur, gaînier, fabricant de portefeuilles, constructeur de plans en relief; il excelle dans la menuiserie. Elle le conduit visiter les manufactures non-seulement à Paris, mais en province : elle veille à ce qu'il ait des notions d'hygiène, qu'il sache saigner, panser les plaies, et dans ce but elle le mène tout un hiver à l'hôpital.

Sur Louis-PhiUppe, l'influence de cette femme, jolie, pédante, ambitieuse et intelligente, a été immense. Jusqu'à dix-sept ans eHe a été son gouverneur, sa confidente, et, après avoir lu cer-' ' tains passages, il est impossible de ne pas croire qu'elle a éveillé en lui un premier sentiment d'amour. Je transcris à Tappui de mon ophiion la pièce intitulée : « uns réprimande a m. le duc

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