ORDRE DU JOUR
Après avoir pris les ordres du prînee Napoléon, La mi^ général a fixé la position de MM. les officiers dont les noms aoiyent::
Yandrey, colonel d'artillerie, premier aide de camp du prince;
Toisin, colonel de cavalerie, aide-major général;
Païqnin, colonel, commandant de cavalerie à Pavant-garde;
Laborde, lieutenant-colonel, commandant rinfanterie au centre ;
Iffontaiiban, colonel, commandant les volontaires au centre;
Bacoiooehi, commandant, à Pétat-major ;
Desjardins, chef de bataillon, à Tavant- garde;
Panigny, commandant la» guides à cheval, en tdte de la colonne;
Conneau, chirurgien principal, à Pétat-mijor;
Bnre, payeur gt^néral, à Tétat-major ;
Lombard, lieutenant^ près le lieutenant-colonel Labordo ;
Bataille, lieutenant, à rétat-major;
Baobon, lieutenant, vagnemeetre général;
D'Alan^rt, lieutenant, aux guides à pied;
Oraano, lieutenant à la cavalerie, à Tarriôre-garde ;
VHimin, oapitaine , à Tétat-major ;
Qnorelles, commandant les guides à pied ;
Onî, lieutenant des yolontaires à cheval;
Forestier, lieutenant aux guides h pied;
Galvani, sous-intendant-militairc, vivres et convois ;
Iiknra, Maa-intendantHnilitaire, toUles et hôpitaux.
MU. 1m officiers de toute orme qui ne sont pas nommés dans le pNnnt ordre du jour se tiendront près du prince pour être employés salon Furgence.
Le mtiior général, MoiTHOix>V.
ier général de Boulogne, le 11 août 1840.
était destiné et charge ses armes. Débarqués à Vimereux , à quatre kilomètres de Boulogne, ils rencontrent quatre autres conjiu'és, parmi lesquels le lieutenant Aladenize du 42®, dont le concours était d'autant plus précieux que deux compagnies de son régiment tenaient garnison à Boulogne...
« La troupe, commandée par Louis Bonaparte, était rangée autour d'un drapeau tricolore surmonté d'un aigle et rappelant par plusieurs inscriptions les grandes victoires de l'empire...
« Les conjurés arrivent bientôt à la caserne du 42* ; il était cinq heures du matin et les officiers étaient encore absents. Le lieutenant Aladenize fait lever les soldats, leur fait prendre les armes, les fait descendre et mettre en bataille sur deux rangs. A l'instant il leur dit que Louis-Philippe a cessé de régner, et leur demande de se ranger sous la loi du neveu de l'empereur et nie marcher avec lui sur Paris. En même temps, le drapeau s'avance : Aladenize donne au tambour l'ordre de battre au drapeau, et Louis Bonaparte, qu'il présente aux soldats, cherche à les ébranler encore par la séduction de ses paroles, en prodiguant les promesses de grades et de croix d'honneur.
a Cependant le capitaine Col-Puygellier et le sous-lieutenant deMaussion avaient été prévenus; ils arrivent en hâte, avec le sous-lieutenant Ragon, à la caserne ; on veut leur en fermer l'entrée; un grenadier, portant le numéro du 40*,
veut arrêter le capitaine; il l'écarle en disant que ce n'est pas le 40* qui fait la police. Il arrive à quelques pas de la porte, obstruée plutôt que gardée par les nouveaux-venus. Un homme portant l'uniforme et les insignes de chef de bataillon va droit à lui et s'écrie :
« — Capitaine, le prince Louis est ici; soyez des nôtres, votre fortune est faite.
« Le capitaine lui répond en mettant le sabre à la main et en manifestant vivement par ses gestes et ses paroles la résolution d'arriver à sa troupe, n est saisi de toutes parts ; plusieurs personnes s'emparent de son bras armé ; il pousse et résiste de tous côtés pour se débarrasser des obstacles et arriver à ses soldats. Avant d'y parvenir, et tout en continuant ses valeureux eiforts, il essaye d'éclairer les conjurés eux-mêmes :
« — On vous trompe, disait-il, apprenez qu'on vous porte à trahir.
« Sa voix est étouffée par les cris de ; Vive le prince Lovis l
« — Où est-il donc ? s'écrie-t-il à son tour.
« Alors se présente à lui un homme de petite taille, blond et paraissant avoir trente ans, portant des épaulettes d'officier supérieur et un crachat. Il lui dit :
« — Capitaine, me voilà; je suis le prince Louis; soyez des nôtres et vous aurez tout ce que vous voudrez. ••
62 MÉIfOIRBS 1820-1848
(( Le capitaine l'interrompt :
a — Prince Louis ou non, je ne vous connais pas ; je ne vois en vous qu'un conspirateur. • « Qu'on évacue la caserne !
a Tout en s'exprimant ainsi, M. C!ol-Pujgellier continuait ses efforts. Ne pouvant parvenir à ses soldats, il veut au moins essayer de se faire entendre :
(( — Eh bien ! assassinez-moi ou je ferai mon devoir !
a Sa voix parvient alors à Aladenize, qui ac^ court, et le couvrant de ses bras, s'écrie énergiquement :
« — Ne tirez pas ! Respectez le capitaine ; je réponds de ses jours. »
Cette partie du récit fait naître de graves réflexions. Sous les phrases prudemment combinées du magistrat, il est aisé de voir qu à Tappel d'Ala— denize les deux compagnies s'étaient rangées aux ordres du prince ; ce n'était là qu'un petit succès partiel, mais, par un élan généreux d'humanité^ Âladenize l'arrêta dans son cours.
U faut le reconnaître, a moins d'exercer le droit de représailles contre un tyran qui a violé les lois di>ines et humaines, le conspirateur doit se résigner au crime : dans l'exécution de ses plans, l'assassinat est toujoui*s sous-entendu , prompt, rapide, impitoyable, élément nécessaire du succès; il devrait avoir sans cesse présmites
MÉMOIRES lStO-1848 63
ces terribles paroles de Loavel. Le duc Decazes lui disait:
a — Malheureux ! avez-vous pu lever la main sur un prince?...
« — Le difficile n'est pas de lever la main, c'est de l'abaisser. »
Cela est profondément vrai : entre la volonté et Tactii» de frapper il y a encore un abîme.
Sans doute, de bien autres pensées avaient occupé rimagination du chef du complot. Il avait rêvé un second retour de Tûe d'Elbe, une série de triomphes sans combats, oubliant qu'alors les soldats ne se débandaient, les généraux ne trahissaient que pour rejoindre leur capitaine, l'honome des cent batailles, le génie de la guerre. Surpris par la réalité, il ne perdra plus la partie en refusant, ccmime à Strasbourg, de faire usage de ses armes.
L'acte d'accusation ajoute :
« Cette bruyante et vive altercation attire enfin l'attention des deux compagnies du 42'. Les sous-officiers accourent à la voix de leur chef ; ils l'aident à se dégager des mains des conjurés qui font un mouvement en arrière. M. le capitaine Puygellier, d'une voix forte, s'écrie : « On vous trompe, vive le roi! » Mais l'ennemi rentre à rangs serrés, Louis Bonaparte en tête. M. le capitaine Puygellier se porte vivement à sa rencontre, lui signifie de se retirer, ajoute qu'il va
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employer la force, et, pour toute réponse, lorsqu'il est tourné vers sa troupe, il entend la détonation d'un pistolet que Louis Bonaparte tenait à la main, et dont la balle va frapper un des grenadiers à la figure. »
Inutile d'aller plus loin; la marche des conspirateurs, repoussés de la caserne, devient une déroute. Après avoir cherché en vain à entraîner la population, à s'emparer du château, ils fuient vers le rivage, espérant gagner le bateau qui les avait portés. Le prince Louis Bonaparte, le colonel Voisin, Faure, Maisonan, Persigny , d'Hunîn entrent dans un canot qu'ils poussent au large. Refusant de s'arrêter malgré l'injonction qui leur en était faite par la garde nationale et la troupe accourues à leur poursuite, on tire sur eux. Faure est tué, le colonel Voisin grièvement blessé ; Tembarcation chavire dans un brusque mouvement ; le prince et ses compagnons, à l'exception d'Hunin, noyé, sont recueillis et /aits prisonniers.
JUGBIIBNT DU PRINCB LOUIS-NAPOLâON BT DB SB8
COMPLICBS; MON YOTB
J'ai exposé avec impartialité le complot de 1836 à Strasbourg, éclatant dans une de nos premières places de guerre, grandi par la défection de trois régiments un colonel en tête, le concours d'une partie de la population, et s'arrêtant devant l'effusion du sang : le refus du chef de recourir à la violence atténuait singulièrement sa culpabilité. Au contraire l'attentat de Boulogne présente la confusion démoralisante du sanglant et du grotesque ; que les amateurs du ridicule dans le crime lisent les journaux du temps pour les détails de costumes, d'aigleapprivoisé, etc.,etc. J*écarte avec soin le côté forain de la conspiration. A défaut du chancelier et du grand référendaire, morts aujourd'hui, que les curieux sollicitent les confidences de quelques membres
survivants de la commission judiciaire de la cour: à trente ans de distance la vérité serait encore trop cruelle. J'omets donc à dessein le récit des doubles trahisons, la disparition motivée de certains accusés, les forfanteries d'honneur de certains témoins complices, pour m'occuper surtout du chef du complot.
Les débats s'ouvrirent le 6 octobre, le duc Pasquier présidait la cour. Au banc de la défense Berryer et MM. Marie pour le prince Louis et le général de Montholon, Ferdinand Barrot pour le colonel Voisin, Jules Favre pour Aladenize, Barillon pour Fialin dit Persigny, etc. , etc.
Après la lecture de l'acte d'accusation,, le chancelier procéda aux interrogatoires.
Le prince avait le regard déjà t^me, la physionomie d'un rêveur éveillé; avec sa petite taille^ soa frac noir, et malgré le crachat dont il s'était décoré, quelque chose de mesquin, d'étriqué. Rien en lui ne faisait présager la majesté qoè développe immanquablement le rang suprême.
Il déclara se nommer Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris, le 20 avril 1808, puis prononça quelques paroles dont je connaissais la substance» car, habitant alors Augerville, Berryer et mcâ venions ensemble à Paris, lui pour le défendre^ moi pour le jugef .
Il avait, disait-il, £Edt valoir les armes à la nnin les droits qu'il tenait de sa naissance et des auf-
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frages de quatre millions de Français contre un gourernement qui n'était ni la légitimité, ni Texpression de )a volonté du peuple. Trahi par la fortune, il n'était pas un accusé devant ses juges, mais un vaincu à la merci d'ennemis politiques. Prêt à subir les conséquences de la défaite, il réclamait seul la responsabilité de Tentreprise; ceux qu'on s'apprêtait à juger avec lui n'avaient été que ses instruments : une heure avant d'arriver A Vimereui ils ignoraient ses desseins.
Enfin, ne. reconnaissant pas la compétence de la cour, il ann^mçait sa volonté de ne plus répondre à aucune question.
Hus de quatre-vingts généraux de l'empire siégeaient à la cour. Aussi ses premiers mots avaient été écoutés avec une attention bienveillante, mais bientôt le prince s'arrêta court, et, après avoir inutilement cherché dans sa mémoire, prit dans sa poche un petit papier sur lequel il se mit à lire, ce qui diminua l'effet de son improvisation* Ce n'était qu'à l'aide d'un long travail et à force de coupures, de corrections et de substitutions que Berryer était parvenu à réduire les douze pages primitivement rédigées par son client à douze lignes simples et politiques qui agrandissaient sa position en exposant ses droits de pré. tendant. Il avait annoncé sa résolution de garder à l'avenir un silence absolu; néanmoins le duc Pasqnîer, insinuant et fin, mit tant de naturel
dans les questions qu'il lui posait, que dès la troisième ou quatrième, le prévenu oublia sa résolution de n'y pas répondre. Sur les représentations de ses avocats, il reprit son système de mutisme, auquel il manqua cependant deux ou trois fois encore dans le cours de son interrogatoire.
Berryer le défendit avec éloquence et d'autant plus de zèle, qu'à l'occasion d'un prétendant qui n'était pas le sien, il trouva moyen d'établir les droits supérieurs et antérieurs de la légitimité vis-à-vis de ce qu'il appelait une usurpation.
Je ne rappellerai du reste des débats que la persistance du chancelier à refuser à l'accusé Fialin le nom de Persigny, et les graves déclarations de celui-ci que, « dans la scène de la caserne, sans l'intervention d'Aladenize, il aurait tué à coups de baïonnette l'un des sous-lieutenants d'abord, et puis après le capitaine du 42'. »
J'étais le plus jeune des juges, et comme tel, j'exprimais le premier mon opinion. La question de culpabilité n'était pas douteuse, le crime était flagrant, avoué par Louis-Napoléon, qui en assumait la responsabilité ; interrogé sur la pénalité, je volai la mort.
Les raisons qui déterminèrent ma conscience furent celles-ci. La peine du talion est la loi naturelle, mais dans l'état de notre civilisation, c'est bien moins par esprit de représailles que dans un but de préservation sociale que le législateur punit
BféMOIRBS 1826-1848 69
un crime de la peine capitale. Les victimes des vengeances individuelles ou de la cupidité sont bien peu nombreuses comparées aux meurtres en masse que commet et ordonne le prétendant qui, dans un but d'intérêt privé, et pour faire valoir une fausse légitimité, porte la guerre civile au sein d'une nation. En outre, s'il réussit, il conquiert la fortune, la puissance, la gloire, tout ce qui peut séduire l'ambition ; s'il échoue, en dépit de la loi, il échappe à l'infamie : une opinion erronée, mais dominatrice, protège son honneur, Tentoure de compassion et souvent augmente le nombre de ses partisans. Il m'a paru que la crainte du supplice pouvait seule détourner d'un crime promettant de tels avantages et une telle impunité.
Si mes souvenirs sont exacts, mon vote n'eut pas d'imitateurs. Le titre, la puissance du nom de l'accusé, le danger que ses prétentions, deux fois soutenues par les armes, faisait courir à notre pays, en motivant la rigueur de ma sentence, par un eflfet opposé, disposaient aux circonstances atténuantes la plupart de mes collègues.
Depuis un siècle, de beaux génies, des âmes généreuses réclament l'abolition de la peine de mort : le sentiment populaire est avec eux. Dans un éloquent rapport à l'Assemblée constituante, Duport a réuni en faveur de cette thèse les meilleurs arguments; toutes les œuvres du grand proscrit de Guernesey sont une admirable pro-
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testation contre le droit, que s'arroge l'homme &i société, d'ôter la vie à son semblable; l'auteor des Décrets de f avenir n'est pas moins explicite à cet égard. Je les ai lus sans que mes convictiooLS aient été ébranlées. Si la société n'a pas le droit de priver un homme de la vie, elle n'a pas davaft* tage le droit de le priver de sa liberté. Les progrès de l'humanité étant infinis, je crois qu'elle n'est pas éternellement condamnée à se décimer elle-même ; mais, pour être logique, avant de supprimer l'échafaud, elle devra su^rimer Ja prison, les tueries privées sous le nom de duel, lea exterminations en masse appelées guerres. Jusqu'ici les essais plus ou moins sincères des gouvernants pour obéir au courant philanthropique n'ont engendré que la pire des hjrpocrisîes, . l'hypocrisie de la loi ; on a inventé la mort maaquée : tantôt par la déportation sous un climat pestilentiel on se débarrasse silencieusem^it et par miUiers d'hommes coupables de simples délits ou même seulement suspects, dont aucun tribunal n'aurait osé prononcer la condamnation capitale : tantôt, par l'application ingénieuse du système cellulaire, on obtient l'hébétement, la folie» le suicide.
Ce sont là, il faut l'avouer, de funestes progrès.
Le prince Louis-Napoléon et son chef d'étatmajor, le général de Montholon, ayant été condamnés àla prison perpétuelle, il était à présumer
que la peine serait moindre pour leurs complices; il en fut autrement. Par un mouvement de géndreuse camaraderie, Aladenize avait couvert de son corps le capitaine Col-Puygellier, il avait décidé l'insuccès du complot; mais il était officier en activité et se déclarait républicain : il fallait un exemple à Tannée. Plus de soixante voix prononcèrent la mort, la majorité vota la déportation. Je me dois cette justice de dire que mes efforts furent aussi fervents qu'infinictueux pour démontrer aux autres juges l'excessive sévérité de leur arrdt Dès lors, et sur le sort de tous les accusés, je parlai et votai avec les plus cléments.
Pendant le cours des débats, inquiet de Timprudence de M. Persigny à se charger lui-même, je le fis avertir par son avocat. Cette légère marque d'intâ^êt m'a valu de sa part, quand six ans plus tard il était gracié, une visite cornée et l'hommage de son Uvre sur les Pyramides d'É-
LA QUESTION d'OBIRNT d'aPBÈS LE TRAITÉ DU 15 JUIL- LET. — CRÉDIT MILITAIRE. — 13 SEPTEMBRE, FOR- TIFICATIONS DE PARIS. — ULTIMATUM DU 8 OCTOBBB. — RENVOI DES MINISTRES. — CABINET DU 29 OC- TOBRE. — RÉUNION DES CHAMBRES 5 NOVSUBBB, DÉBATS DE L ADRESSE.
L'attentat du 6 août à Boulogne, le procès devant la cour des pairs et notre arrêt passaient presque inaperçus au milieu de la fermentation générale causée par le traité du 15 juillet. Le ministre qu^ portait avec lui toutes les espérances du gouvernement parlementaire, après avoir éludé toute réforme libérale à l'intérieur, avait, s'il voulait inaugurer à l'extérieur une poUtique indépendante de la Couronne, le devoir de convoquer immédiatement les chambres. Fortifié par la majorité parlementaire qui l'avait élu, il rendait alors le refus des mesures proposées par lui, adoptées par cette majorité, à peu près im-
possible. Au lieu de cela, il entreprenait de lutter de finesse avec le roi, il transigeait, il entrait dans la voie des atermoiements et des concessions. Ces fortifications de Paris, que , Louis-PhiUppe poursuivait depuis tant d'années, le 13 septembre il les décrétait; il s'illusionnait par de ruineux préparatifs, s'étourdissait au bruit des armements qu'on lui permettait, à la condition de n'en faire aucun usage. Le 2 octobre, devant l'exécution violente du traité par l'escadre anglaise, il demandait au roi à envoyer notre flotte sur les côtes de Syrie. Repoussé, il donnait sa démission, puis la reprenait, faisait rentrer la flotte aux îles d'Hyères et posait enfin, le 8 octobre, un ultimatum aux puissances signataires. Par cette dernière transaction, il avait consenti à rester au pouvoir et à riappeler la flotte contre l'autorisation d'indiquer un cas de guerre, si le pacha était dépouillé de l'Egypte. Menace dérisoire, puisque le traité même du 15 juillet avait offert en principe à Méhémet-Ali, outre la possession héréditaire de l'Egypte, le gouvernement viager d'une partie de la Syrie. Ainsi joué par son royal adversaire, compromis, discrédité, ce mandataire infidèle de l'opposition tombait, le 29 octobre, à la risée des courtisans.
L'homme qui remplaçait au pouvoir M. Thiers et ses amis était précisément celui que la coalition victorieuse avait payé d'ingratitude, dont elle
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n'avait Toula ni conune ministre de TniténBiir ni <^mme président de l'assemblée, qa'eUe avait rejeté avec son talent et ses rancunes dn câtê de la prérogative royale. Les défectiocaaîrea dn 12 mai l'avaient nommé à l'ambassade tfe Londres; le président du l*' mars, désirant te neutraliser 9 l'avait mainimn dans son poste, après des explications dans lesquelles il l'avait rassuré contre toute réforme électorale. M. Gui» zot avaitr-il été jusqu'au dernier jomr le représentant consciencieux de la politique ministérielle et l'informateur vigilant du chef du cabinet? Après avoir relu le volumineux dossier diploimatiquA de la question d^'Orient, je dois le croire : à paît quelques rajons fugitifs de clairvoyance, il vécn, sur les intentions déânidves de lord merston, dans une fausse sécurité.
A peine constituée sous la présidenee du réchal Soult à la guerre, MM. GiuEotaux étrangères, Duehatel à l'intéri^oœ, Vill< rinstructioB publique, Humann anx finaacea, Martin (du Nord) à la justice^ Teste aax trai publics, l'amiral Duperré à la marine et Oridaine au commerce, Fadministatioii da S9 tobre avait convoqué les chambres au 5 Un paragraphe du discours de la CooiDUie midt son plan de politique extérieure.
« J'ai la dignité de ma patrie à coenr que sa sûreté et son repos. En peraévémit
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cette politique modérée et conciUatrice, dont noiis recueillons depuis dix ans les fruits, j'ai mis la Fcance en état de faire face aux chances que le cours daâ •événements en Orient pourrait amener. . ... Je continue d'espérer que la paix générale ne sera poîat troublée. Elle est nécessaire à Tintérât commun de l'Europe, au bonheur de tous les peuples et au progrès de la civilisation. »
Le marquis de Brézé ouvrit la discussion à la chambre des pairs. Après avoir qualifié d'injurieuse la conduite de l'Angleterre^ il accusait la politique inconsistante, aveugle, inexplicable du 1" mars, ses notes ultra-pacifiques à côté de ses immenses armements, le décret par lequel il avait ordonné les fortifications de P^ris sans le concours des chambres, l'ultimatum du 8 octobre, qui enfonçait une porte ouverte, et tous ses actes, ■a mélange de forfanterie et de timidùé. »
Le comte de Montalembert, de retour d'un voyage en Orient, reconnaissait, malgré ses sympaÉfaies pour le cabinet tombé, que celui-ci s'était fourvoyé en embrassant la cause du pacha d'Ég^pte, dcait il s'était exagéré la force et l'avenir. Sons doute, disait-il, la France a perdu son rang en Europe, mais c'est quand elle a refusé de venir en aide à la Pologne, à l'Espagne constitutîomieUe, à la Belgique, là où la justice était d'aoo9rd avec son intérêt.
Après un échange de récriminations entre
M. Villemain, comme ancien ministre du 12 mai, et M. Pelet (de la Lozère), ex-ministre du 1" mars, M. Guizot prit la parole. Le gouvernement voulait la paix, mais la paix armée) de là la nécessité de voter tous les crédits extraordinaires et supplémentaires qui seraient demandés.
« La grande politique, Tintérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances ^en Europe, c'est le maintien de la paix partout, tau-jours... »
Il restait à déterminer si le traité du 15 juillet était une injure à la France.
La nouvelle d'une tentative d'arrangement direct^vec la Turquie et l'Egypte étant arrivée à Londres, le cabinet de Saint-James avait cru que cette tentative était l'œuvre de la France, qui, abandonnant la politique du 27 juillet, aurait ainsi tenté de se faire là une politique isolée, un succès isolé.
« J'ai dit, continuait le ministre, j'ai dit officiellement, particulièrement, que cela était faux, on ne m'a pas cru. »
Après les offres réitérées par les puissances, d'arrangements qui n'avaient pas été acceptés, leur conclusion, à quatre et à notre insu, était un mauvais procédé, non une injure.
On le voit, la grande politique philosophique et humanitaire trouvait chez nous de nombreux adhérents, et ceux qui avaient placé quelque
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espoir dans Ténergie de M. Thiers étaient réduits à signaler ses fautes.
Il n'en était pas de même à la chambre des députés, dans la presse et dans le peuple. Les ressentiments de 1814 et 1815 avaient été réveillés par le traité du 15 juillet, le bénéfice de vingt-cinq ans de calme et d'oubli perdu; les passions renaissaient comme au lendemain de Waterloo.
Le 13 octobre, La Mennais avait placé face à face, dans des pages brûlantes, le pays et le Gouvernement.
Le 15, Darmès avait tiré sur Louis-Philippe un coup de carabine; mais le canon, chargé jusqu'à la gueule, avait éclaté dans ses mains.
Les journaux, dénaturant la pensée du ministre des aff|dres étrangères, dénonçaient ses paroles : « La paix partout^ toujours! » comme l'humiUant aveu d'un pouvoir résigné à subir tous les affironts, à boire toutes les hontes.
Dès la lecture de l'adresse, l'irritation de la minorité éclata en murmures quand le rapporteur, M. Dupin, lut ces paroles :
« Mais si par hasard la paix devenait impossible... si rhonneur de la France le demande, si ses droits méconnus, son territoire menacé. . . »
L'opposition s'indignait à la seule idée que la France attendrait pour prendre les armes qne son territoire fût menacé.
78 HÈMLOtËM 19S9-I849
Le président nominal dn eonsefl, le atarédial Soult développa, en les entourant de son presse militaire, les dispositions pacifiques du cfiscoers de la Co^oronne.
Au milien de l'attente générale, le tèsètân mvnistère du 1 "" mars prît la parole. Résumant le passé de la question d'Orient, il chargeait dTta poids énorme la responsabilité de FadministratîoB du 12 mai. Puis, arrivant à sa propre gestion, afin d'excuser son échec, il reprochait à M- Guizot, son ambassadeur à Londres, de Tavoir mal informé, de lui avoir recommandé la temponBOlim. Sur le point d'avoir favorisé un traité à deux entre le sultan et le pacha, il arouait ses yceox pov un arrangement direct; mais il ayait enjoint à ses agents à Constantinople et au Caire de ne pas y travailler direct^tnent; il ne leur avait pas ktterdit les conseils, mais seulement ce qui aurait pu faire dire que la France voulait soustraire la négociation au congrès européen réuni à Londres.
(( Je donne un démenti à quiconque dira qu'il y a eu manœuvre de notre part, et qu'il w^j a pas eu la loyauté la plus complète. »
Après ces explications ambiguës, terminées par un démenti dont l'audace n'est pas une démonstration!, il accusait lord Palmerston d'avtmr suscité par ses manœuvres le soulèvement de la Syrie, et caractérisait sa conduite à l'égard de la France « d'indigne tromperie n .
IcâMOIRBS 18a«-1848 79
Que faire à la suite du traité du 15 juillet?
« Plus je rentrais en moinooéme, phis je me disais que, si la France reculait cette fois^ elle perdrait 8C»i rang^ dans le monde* Je savais bîen qoB j'aUais peutrêtre faire couler le sang de dix générations; mais je me disais : Si la France recule^ toute l'Europe le sait. . .
«Faire la guerre immédiatement était impossible. Il n'y avait qu'une conduite à tenir : c'était de laisser aux événements leur cours et d'employer ce temps pour armer ; de là notre proposîtîoD d'un armement de six cent trente-neuf mille hoDunes et de la mobilisation de trois cent miBe gardes nationaux^ ressources encore insuffisantes si la capitale n'eût pas été couverte ; de là cette autre proposition faite ^ non pas en compiûsaiii, mais en citoyen dévoué, de fortifier Paris... B était évident que nous ne pouvions commeneer la guerre qu'au mois de mai; pendant ce temps, nous conseillions au pacha de ne pas PA888R LE Taurus, de consorver la défensive en Syrie, de couvrir SaintJean-d'Acre... Et s'il eût fmtêurer la guerre jusqt/ au printen^j la France^ à k tâte de toutes ses forces , eût négocié pour lui* »
.Le chef de l'État n'avait point partagé cette opinion : le ministère avait remis sa démission le 3 octobre ; une dernière transaction avait eu lieu : de là la note du 8 octobre et la résolution de con-
cenirer la flotte aux îles d'Hyères, d'achever les armements et de convoquer les chambres. Les difficultés avec la Couronne s'étaient reproduites au sujet du discours d'ouverture, et avaient entraîné sa sortie définitive. Il terminait par cette apostrophe à son successeur :
« En proclamant que vous espériez la paix, vous n'avez pas dit assez : vous êtes certain de la paix. »
En relisant, loin des passions du moment, ce plaidoyer faible et violent, on s'étonne qu'il ait rencontré les sympathies d'une partie de l'opposition.
L'accusation dirigée contre lord Palmerston d'avoir mis la main aux troubles de la Syrie, est plus que vraisemblable ; mais dans ma conviction celle du chef du foreign office^ à l'égard de M. Thiers, d'avoir contribue à la chute du vizir Kiiosrew-Pacha, l'ennemi de Méhémet-Ali, et d'en avoir voulu profiter pour un arrangement direct entre le sultan et le vice-roi, ne l'est pas moins. Malgré la discrétion officielle de l'agent français au Caire, le comte Walewski, il est incontestable aujourd'hui que Méhémet-Ali, n'ayant de force réelle que celle que lui prêtait la France, n'agissant qu'en vue de s'assurer son appui, devait consentir à toutes les conditions que notre agent lui imposerait.
. Entre les deux hommes d'État, ce fut une lutte au plus fin.
Quant au traité du 15 juillet, il surprit également Louis-Philippe, son ministre et son ambassadeur.
Que dire de la résignation de M. Thiers à faire couler le sanf/ de dix générations pour venger cette déconvenue, de son expectative au printemps pour commencer la guerre et de son conseil au pacha d'Egypte de résister jusque-là aux forces combinées des quatre grandes puissances et de la Porte?
En dehors des promesses imprudentes qu'on avait pu lui faire, notre intérêt à soutenir le pacha d^Égypte était discutable et secondaire ; mais ce qui contribuait à passionner le débat, c'est que cette épreuve était la* dernière d'une série d'abandon#d'intérêts chers et sacrés : de la Pologne, de l'Italie, de l'Espagne, de la Belgique ; le couronnement décennal du système de la paix.
Répondant à l'ex- président du 1" mars, M. Guizot reprenait d'abord sa place à la tête de Fancienne majorité, revendiquant comme sienne la politique de la paix : « Avec nous, dites-vous, ce n'est pas l'espérance, c'est la certitude de la paix; avec vous la guerre est certaine. » Après s'être justifié comme ambassadeur, pendant qu'il examinait les conséquences du traité du 15 juillet, une interruption de M. Taschereau : a Nous n'avons pas été à Gand, » lui fournit l'occasion de donner le motif de ce voyage entrepris dans T. H. 0
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l'intérêt de la Charte, au nom des royalistes constitutionnels. U n'y a peut-être pas d'exemple plus frappant des injustices de l'opinion que cette accusation tant répétée, ce surnom di homme de Gaiidj tant exploité contre M. Guizot, tandis que Chateaubriand, qui y était allé comme lui, Royer-Collard, qui l'avait décidé à partir, sont restés Ubéraux et populaires. Sa raideur, sa morgue, ses dédains expliquent l'erreur sans la justifier.
M. Barrot se retrouvait en face de son ancien adversaire : aussi ne voit-il dans la formation du cabinet du 29 octobre qu'une sorte de satisfaction donnée aux exigences de l'étranger. Il s'irrite, s'indigne; ramassant l'arme de M. Taschereau, il reproche lui aussi à M. Guizot son ^yage à Gand, s'exposant à ce que celui-ci lui rappelle qu'il avait été volontaire royal sous le drapeau blanc. Mais ce n'était là qu'une partie de sa tache : le chef de la gauche dynastique avait, au nom de ses amis, à demander à M. Thiers un compte sévère de la confiance qu'ils lui avaient accordée ; en agissant ainsi, bien que M. Thiers eût fléchi, l'opposition et son chef restaient debout. Au lieu de cela, il déUvra un certificat de courage et de patriotisme au président du 1 •^ mars, coumt ses fautes, épousa ses faiblesses, associa la gauche dynastique à sa défaite. Par ce £eital patronage, il descendait au second rang et pa-
ralysait pour longtemps l'action de son parti.
Le représentant de l'opinion légitimiste, Berryer, n'imita point cette indulgence, qui l'aurait rendu complice. S'il avait vu un progrès dans l'avènement du I" mars, il n'hésitait pas à signaler la faute immense que M. Thiers avait commise en ne convoquant pas les chambres au lendemain du 15 juillet; il censurait sans pitié « cet amas d'hésitations funestes, d'efforts impuissants, d'espérances aveugles et déçues ». Mais il réservait à l'Anglais toute l'ardeur de son indignation, il poussait le cri de guerre contre l'homme qui avait pu dire, aux applaudissements de son pays : « Il viendra une résolution anglaise et la France accédera; après beaucoup d'humeur et de déplaisir, la France cédera, et l'affaire d'Orient aura été réglée comme l'Angleterre Faura voulu. » Ajoutant : a On n'a pas dit cela de la France, Messieurs, mais de son gouvernement. . . »
« Je Tentends, je l'entends ce canon de Saint- Jean-d'Acre; j'entends le canon anglais qui brise Saînt-Jean-d'Acre devant lequel Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre im autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier des Anglais. Aux funérailles de sa tombe, est-ce que vous ensevelirez sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant qu'il vous avait conquis et que vous gardez encore?...
« Reculer quatre fois en dix ans, c^est trop ! beaucoup trop ! »
Trois mois plus tôt, aux accents de cette Marseillaise légitimiste, peut-être l'Assemblée, la France entière se fût levée ; mais le temps des grandes colères qui excitent aux grands sacrifices était passé. On était fait à la perte de notre influence ; l'amour de la paix, les calculs de l'intérêt, avaient repris leur empire sur la majorité ; le cœur de la bourgeoisie avait cessé de battre. Le peuple seul^ resté à l'écart, comptait un grief de plus ; il amassait dans sa lente justice les rancunes amères et les sombres ressentiments.
Lpin d'avoir, comme M. Barrot, placé sa confiance dans le président du 1*' mars, Gamier- Pagès n'a pas même eu Tespoir éphémère de Berryer; mais ses plus mauvais pressentiments ont été dépassés. Il attaque successivement les trois ministères : 12 mai, P' mars, 29 octobre. A aucun d'eux, le roi n'a laissé poser un véritable cas de guerre ; les deux premiers ont eu le tort d'être mal renseignés, d'avoir mal étudié l'état des choses en Syrie et en Egypte, de n'avoir pas clairement aperçu l'intérêt français. H blâme la chambre pour avoir appuyé tous les ministres, pour s'être fractionnée de telle sorte que chaque groupe de vingt membres avait son ministère tout prêt; l'opposition pour n'être pas elle, pour s'être jetée sur les affaires et
ne pa^ les avoir laissé arriver forcément à elle.
« Ah! messieurs, quand je vois que dans mon pays nous discutons pour savoir si on doit envoyer la flotte en Syrie, et que ceux qui demandent qu'elle y soit envoyée savent qu'on ne pouvait pas l'y envoyer; quand je vois qu'on reproche au 1" mars la note du 8 octobre, qu'il a eu le tort de signer, mais qui a été faite à un moment où il n'était plus ministère... » (Vives réclamations au centre.)
Il n'y a pas de moment où il n'y ait plus de ministres, dit le président Sauzet : « La Couronne ne peut jamais être découverte. »
« J'ai bien le droit de dire, reprend le député du Mans, que du moment où la Couronne a résisté, les ministres n'étaient plus ministres. (Nouvelles réclamations.) Leur signature est coupable; s'il y avait responsabilité, ils l'encourraient. Mais au-dessus d'eux... » (Interruption.)
Revenant à la question intérieure :
« S'il se formait une coalition pour étouffer dans notre sein la pensée constitutionnelle, si Ton venait faire une propagande anti-révolutionnaire, oh ! alors je vous conseillerais, et ce serait votre véritable force, d'en appeler aux majorités et aux minorités des peuples, d'opposer à une guerre anti-révolutionnaire une guerre révolutionnaire...
« Il est des impossibilités qu'il dépend de la
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chambre de surmonter; il faut qu'elle se souviemie de son origine, qu'elle a été appelée dans cette enceinte pour fiedre prévaloir le gouvernement parlementaire. Tant que la position intérieure ne sera pas assurée, tant que le gouverr nement parlementaire ne prévaudra pas, la politique extérieure de la France est imposai* ble...
« Jusque-là nous n'avons rien à attendre des ministres qui se succéderont. »
Il était facile à M. Guizot de protester contre ces assertions comme hostiles à la Couronne, contraires à la Charte et aux principes du gouvernement constitutionnel; ce qu'il fit, aux applaudissements de la majorité. Pourtant ce langage d'un républicain n'impliquait pas autre chose que la réaUté d'un gouvernement parlementaire; il aurait pu, il aurait dû être celui du chef de l'opposition dynastique.
L'adresse, paraphrase du discours de la Couronne, fiit votée à une majorité de 86 voix.
ÉTÂ.T DBS PABTTS. — OUYEBTURE DU CHEMIN DE FBB DE COBBBIL. — O. DBLAHANTE. — TBANSLATION DBS CBNDBE8 DE L*BMPEBBUB. — LOIS DES CBÉDITS SUPPLfiMBNTAIBBS. — LOIS DBS FOBTIFICATIONS ; ADOPTION PAB LA CHAMBBB DES DÉPUTÉS.
Ce débat mérite de fixer Fattention : il clôt la grande lutte commencée il y a trois ans entre l'Assemblée élective et Louis-Philippe, pour savoir si en France le roi règne et gouverne ou ne gamemepas.
La coalition a son jour de triomphe; elle se désunit, arrive partiellement au pouvoir avec MM. Duchatel, Dufaure, Passy, etc.; semble se constituer, s'incarner dans M. Thiers, qui avait dit : « Si je fléchis, ce ne sera pas mon €XBur, ce ne sera pas Ténergie de ma volonté ; si je fléchis, ce sera mon esprit, ce sera parce que les circonstances seront plus grandes que lui. )>
Hélas ! incapacité ou défaillance, je lui laisse
le choix, ce qui est certain, c'est que le roi des Français; exclu du congrès européen qu'il avait cré<î, acceptant les compliments cruels de lord Palmerston sur sa sagesse et sa résignation, battu A roxtérieur, resta vainqueur au dedans.
Dès lors, sous la direction^ souvent habile, toujours (éloquente, du chef doctrinaire de la coalition, l'armée royale s'accroît, s'affermit : le découragement est au camp des vaincus. Louis- Philippo a trouvé son intermédiaire, son orateur, celui qu'il appellera plus tard : ma langue.
Les questions de politique intérieure perdent en importance. A l'extérieur, la volonté immuable du souverain a constamment refusé satisfaction aux susce'ptibilités nationales; elles arrivent à une sensibiUté maladive, et plus tard on les verra souffrir de froissements imaginaires^ comme sur une plaie enflammée la crainte seule du contact détermine une douleur aiguë.
Pendant ce débat solennel, je gardai le silence. MîJgré les réserves expUcites dont j'avais accompagné mon adhésion au cabinet du 1" mars, j*étais profondément attristé en voyant à quel point Garnier-Pagès avait eu raison de me les conseiller. Tout mon éditice de gouvemement constitutionnel, rajeuni et fortifié par la réibnne électorale et la réforme de la pairie, était décniit sans retour : désormiùs le roi rêytunt et gouBer-naUy et mes intérêts, mes habitudes, mon mi-
Keu, me séparaient encore de l'idëe républicaine.
Au plus fort des orages politiques, le 18 septembre, un travail productif était achevé; une fête industrielle, l'ouverture du chemin de fer de Corbeil, sur une étendue de 30 kilomètres^ avait lieu. Qelques jours plus tard, l'ami auquel j'ai dédié ces mémoires, Gustave Delahante, dirigeant une locomotive, me menait avec ses frères et plusieurs membres du Jockey-Club, en vingt minutes, déjeuner à Corbeil. Gustave Delahante et moi, nous avions été ' longtemps camarades de plaisir, ardents, joyeux, insouciants, comme la jeunesse, tellement liés ensemble que pour nous la partie n'était pas complète si l'un des deux y manquait. Plus heureux que beaucoup de nos compagnons, le travail nous sauvait de la satiété : la journée entière aux occupations sérieuses, mais avec quelle verve accumulée on se retrouvait ! quelle provision de gaieté à dépenser le soir! Lui, tour à tour mécanicien, constructeur, inspecteur, chef d'exploitation, rempUssant tous les emplois, passant par tous les grades, contribuait pour sa large part à l'établissement de nos premiers chemins de fer, tandis que de mon côté je cherchais à m'acquitter de mon mieux des fonctions que je tenais de ma naissance.
Mais cette existence double est rude à porter; à la longue il est rare que plaisir ou travail ne
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prenne pas le dessus : peu à peu il est resté le grand industriel, tandis que la passion politique m'absorbait. Par sa yie, mêlëe sans cesse à la mienne y il interviendra souvent dans mon rédL J'aurai à dire, au lendemain de la révolution de Février, pour conjurer les plus graves embarras financiers sa liberté d'esprit et son courage, son cœur restant ouvert aux sentiments généraux de justice et d'humanité, les preuves de son affection fraternelle, quand, impuissant à conjurer les malheurs de mon pays, dévoué à la cause perdue, je tombais épuisé par K douleur et la maladie. Je ne veux à présent que l'annoncer au lecteur.
Il a toujours eu le goût très-vif des cérémonies publiques : aussi, forcé moi-même de garder la chambre, est-ce par lui et par le major Fraser que j'eus des détails sur la rentrée des cendres de l'empereur. Je crois inutile de décrire la magnifique machine traînée par seize chevaux empanachés et portant sur son piédestal le catafalque, le boucher d'or et les quatorze statues, œuvre de MM. Visconti, Labrousse et Feuchères.
Malgré un froid rigoureux, tous étaient venus rendre hommage à celui qui, pendant quinze ans, avait fauché chaque printemps les généraptions nouvelles. Ce qui sera digne de Thistoire, c'est cet enthousiasme d'une nation pour celui qui l'avait glorifiée et dépeuplée. Le prince de
Joinville, Tépée nue, à la tête des marius de la Belle-Paide, eut dans cet immense cortège militaire, béni par le clergé, sa part de popularité.
Néanmoins le champion de l'idée de la paix, de ridée juste, manquait de grandeur ; la personnalité de Louis-Philippe disparaissait devant les cendres du représentant de la guerre. Les ministres et les autres amis du pouvoir revinrent de cette solennité effrayés du succès.
Je le répète, à Tavenir, c'est surtout dans le peuple , dans les masses ignorantes , incultes , mais sentant fortement, capables d'indignation et d'exécration, que le gouvernement trouve de dangereux ennemis. A la sortie du jugement qui avait condamné La Mennais à un an de prison, une manifestation nombreuse, presque entièrement composée d'ouvriers, se rendait chez lui ; deux écrivains démocrates, Thoré, Alphonse E^uiros, surgissent, et leurs publications : La vérité sur le parti démocratique et F Evangile du peuple , sont également déférées aux tribunaux. Elnân, le 9 janvi^, à l'occasion des affaires de la Plata, disQutées à la chambre des. pairs, le Naiitmal écrivait :
<( Nous espérions une discussion sérieuse dans laquelle l'honneur de la France serait dignement défendu. Franchement, cette espérance nous souriait : voir de vieux généraux retrouver l'énergie du sentiment national; entendre des administra-
teurs, d'anciens magistrats, des hommes éprouvés dans la conduite des affaires, revendiquer pour notre pays le rang et l'influence qui lui appartiennent ; c'est un spectacle que nous aurions applaudi, car, dans cette situation abjecte où se traînent aujourd'hui les pouvoirs publics, notre mépris se fatigue, notre indignation s'épuise, et les lâchetés de l'opinion encouragent la dépravation du gouvernement.
« Nous sommes arrivés à la chambre des pairs avec un peu d'espoir; nous en sommes sortis comme on sort d'un hôpital d'incurables. Non, jamais la vie ne pénétrera dans cet ossuaire ;. il n'y a pas d'énergie possible quand il n'y a pas d'indépendanoe. Ce semblant de chambre que le bon plaisir du monarque a créée, se meut dans une atmosphère où ne pénètre ni la lumière, ni la chaleur. 11 règne dans cette salle je ne sais quelle odeur de décrépitude qui vous refroidit et vous attriste. On dirait une comédie constitutionnelle jouée par des morts, une espèce de fantôme mécanique qu'on a hâte de voir fuir, de peur que les ressorts ne cassent. »
M. Séguier appela l'attention de ses collègues sur ce qu'il regardait comme injurieux pour la chambre, demanda des poursuites, et cita à l'appui un nouvel article :
« En vérité, c'est trop d'impudence : il y avait une pairie en 1830, le pouvoir l'a prudenunent
assassinée, puis il a creuse une grande fosse où il Ta enterrée solennellement, et le voilà aujourd'hui qui nous accuse parce qu'après dix ans nous venons dire au public : Cet habit que vous voyez là n'est pas un corps vivant... c'est la pairie qui fut tuée en 1830. Eh ! messieurs, faites comme nous, priez pour elle ; mais c'est vous qui l'avez exécutée, ne nous accusez pas ! »
Ces deux articles étaient dus à la plume incisive, spirituelle, d'Armand Marrast. Le 8 mars, la chambre, malgré les efforts de notre petite opposition, s'étant réunie en cour de justice, après avoir entendu la défense de M' Marie, prononça contre le gérant, Delaroche, un mois d'emprisonnement et 10^000 fr. d'amende.
N'est-il pas curieux do voir le Natiotialj qui de 1830 à 1831 avait travaillé ardemment, ainsi que Louis-Philippe, à la suppression de l'hérédité, en déplorer la perte et demander, lui aussi, pour nous, l'élection ou l'hérédité?
« Rassemblez, disait-il, en parlant de tels ou tels pairs, rassemblez ces individualités recommandables, faites-en un corps politique qui ne doive son existence poUtique ni à l'élection, ni à l'hérédité : essayez alors de faire mouvoir cet étrange assemblage. Mais vous lui avez refusé la vie et vous lui demandez le mouvement! Vous l'avez enlevé du sol et-vous voulez qu'il ait des racines! »
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Il est plus curieux de voir cette opinion soutenue par un journal conservateur, le Courrier de Bordeaux, qui avait traité la pairie ^ossuaire.
Mes efforts incessants pour la réforme de la pairie rencontraient des adhérions imprévues; ridée de* notre indépendance nécessaire à la monarchie constitutionnelle^ parce qu'elle était juste, se généralisait, mais sans espoir d'application : il était trop tard, M. Thiers n'avait osé écrire sur son drapeau ni la réforme électorale, ni la réforme de la pairie ; son insuffisance avait étouffé en germe tous les fruits de la coalition.
Le 1" mars^ après huit mois de séjour à l'hôte des Affaires étrangères, laissait une énorme carte à payer. Le 7 décembre, le nouveau ministre des finances, M. Humann, proposait à la chambre des députés de transformer en loi de finances les ordonnances de crédit rendues par son prédécesseur. Le 12, le maréchal Soult présentait le projet des fortifications de Paris, tout en faisant dans Texposédes motifs ses réserves sur le mode adopté, contraire à celui qu'il avait toujours soutenu en 1830, 1832, 1833.
La loi des fortitications fut discutée la première; la commission choisit pour rapporteur M. Thiers. Il exposait longuement^ au point de vue militaire, l'utilité du projet, s'appuyant sur l'autorité de Vauban et de Napoléon; pour en démontrer la nécessité^ il intimidait les esprits par un tableau
de la coalition des rois contre notre révolution, coalition que n'avaientpu désarmer dix années de sagesse, de prudence, de concessions de la part de celui qui gouvernait la France. Il cherchait ensuite à innocenter la mesure sous le rapport politique, et la déclarait sans danger pour la liberté.
Parmi tant d'éloquents adversaires du projet^ je n'en citerai que deux : Lamartine et Gamier- Pages.
Le premier rappelait que depuis près d'un siècle, depuis le grand Frédéric, la guerre avait changé de face ; qu'on avait constamment négligé les places fortes. A dater de Napoléon, il n'y a plus que de grandes armées. Le monde se perd ou se gagne à jour dit, sur un champ de bataille grand comme une province. Quand la victoire a décidé entre deux masses pareilles, où la nation a résumé toutes ses finances, tous ses généraux, tout son enthousiasme, que signifient* les débris? Tout est dit, une nation n'a pas deux armées, n'a pas deux peuples de soldats.
Quant à l'autorité de l'empereur, l'orateur croyait à ce qu'il faisait, non à ce qu'il disait après l'événement, car Napoléon n'a pas dit un mot à Sainte-Hélène qui ne fût le contrepied de ce qu'il avait fiadt en France. Napoléon n'a pas regretté un jour d'avoir négligé ^de fortifier Paris, excepté celui où toutes les fortifications du monde
ne lui auraient pas rendu Tunivers et n'auraient pas ajouté une heure à sa fortune : c'est le jour où, voulant revenir sur Paris avec quarante-cinq mille hommes, dernier et fidèle débris de ce million que son ambition avait dévoré, il ne trouva plus d'empire, mais une nation anéantie, mais un sénat révolté, mais le monde entier las de sa tyrannie universelle, qui lui envoyait sa déchéance, et par qui ? Par la main même de ses plus fidèles lieutenants. Le mot d'abdication n'est-il pas tombé de la bouche du brave des braves j de l'infortuné maréchal Ney?
Il montrait le projet faux en politique, faux en humanité, faux en liberté, parce que la liberté et le canon ne peuvent pas vivre impunément face à face.
Il terminait ainsi :
« On dit pour excuser, pour motiver, pour pallier tout cela, on dit pour électriser une opinion qui vous résiste : Regardez l'Europe ! vous êtes au ban du monde civilisé, du monde monarchique. La révolution, dont vous êtes le peuple, n'a que des ennemis implacables ; partout on veut venir l'étouffer dans son foyer le plus lumineux, le plus détesté : défendez-la ! Elevez-lui im asile de bronze où elle soit à jamais inviolable aux haines coaUsées qui la poursuivent jusqu'à son berceau. Que Paris fortifié soit la citadelle de la Uberté dans le monde ; que Paris crénelé soit
le réduit de la révolution ! c'est le mot. Vous êtes encore en 92, dit le rapport.
« Que Paris fortifié soit le réduit de la révolution! je dis, moi, qu'il n'y eut jamais une pareille insulte, un pareil blasphème contre la révolution, contre la puissance toujours croissante et déjà régularisée chez tant de peuples de ces idées généreuses, régénératrices de la dignité de l'homme, de la liberté, de la moralité humaines, écloses en 89 sur le monde^ écloses ici, portées partout, acceptées^ honorées, consacrées dans presque tout l'univers, et que nous appelons^ nous, la Révolution française! la révolution liormi ses crimes, ses tyrannies et ses conquêtes !
« Quoi ! il y a bientôt la moitié d'un siècle que cette révolution a jailli d'ici sur le monde, comme un astre lumineux et paresseux d'abord, comme un volcan plus tard, quand la coalition de Pilnitz voulut imprudemment mettre le pied du soldat sur la lave toute-puissante de nos idées et de nos droits ! Quoi ! nos pères sont morts presque tous, les uns en la combattant dans ses excès, les autres en la confessant sur les échafauds ; ceux-là en lui faisant un rempart de leurs baïonnettes pour défendre son sol sacré, ceux-ci en allant lui conquérir le monde avec son drapeau qui les fascinait encore, même quand un despote le portait devant eux. Quoi! elle a soulevé presque toutes les capitales de l'Europe, secoué tous les
trônes, emporte toutes les couronnes, modifié^ libéralisé presque toutes les constitutions vieillies des peuples ; elle s'est répandue comme l'air et la lumière pendant cinquante longues années avec vos idées, votre nom, vos armes ; die a éclaté avec la force d'explosion d'un évangile armé des temps modernes ; le monde entier est plein d'elle, de ses souvenirs, de ses vertus, de ses crimes, de ses exploits, de ses œuvres^ de ses codes, et aujourd'hui,. aujourd'hui qu'elle a un peuple de trente-quatre millions d'hommes unis, armés, invincibles pour elle, et la sympathie de la moitié du monde, vous la déclarez abandonnée, assez désespérée, assez menacée, assez timide pour avoir besoin de se creuser un réduit inexpugnable au cœur de notre sol, comme une béte féroce qui s'enfuit dans le repaire honteux où elle sent qu'on va venir la traquer ! » (Longue interruption)...
M. Guizot, peu zélé au fond pour la loi, ne pouvait se dispenser de la défendre. Jamaus peutêtre l'optimisme, qui est le trait dominant de son caractère, n'a été plus en relief que dans cette apologie. Après avoir abrité son incompétence militaire derrière l'autorité de Napoléon et du maréchal Soult, il parle comme de chose légère des centaines de millions que coûteront l'enceinte et les forts, et ne comprend pas les appréhensions des esprits chagrins au sujet de la liberté.
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« J'ai encore plus de foi que riionorablo M. de Lamartine, et dans nos institutions, et dans le bon sens et Vénergie de mon pays. Je sais que c'est une condition laborieuse, rude; je sais qu'il en coûte d'avoir à se défendre contre Tinvasion des factions et des brouillons : dans notre organisation sociale, il faut s'y résoudre, messieurs; c'est la liberté même; c'est à cette épreuve que les honnêtes gens, que les hommes sensés grandissent et deviennent les maîtres de leur pays. »
Les honnêtes gens, répondit Garnier-Pagès, sont ceux qui, dans la garde nationale, dans les élections, à la tribune, viennent dire et soutenir ce qu'ils pensent, sans intérêt personnel; les brouillons sont ceux qui trouvent mauvais quand ils sont dans l'opposition ce qu'ils ont trouvé bon quand ils étaient au pouvoir... Après avoir attaqué financièrement les fortifications, arrivant à la liberté^ il s'adressait à l'opposition :
« Je supplie la gauche, disait-il eu terminant, je supplie la gauche de se rappeler ses défiances passées, et de se demander si le discours de M. le ministre des afihires étrangères n'est pas assez clair. Je dirai de ce discours ce qu'a dit dans une autre circonstance un de ses plus honorables amis, M. do Broglie : Vous avez entendu M. le ministre des affaires étrangères; l'Europe est rassurée.
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« La France ne doit pas l'être. Est-ce dair? »
Pour combattre cette construction singulièrement chère à Louis-Philippe et à Marrast, rédacteur du Nationalj Lamartine s'était noblement isolé du centre, et Gamier-Pagès avait eu le courage de rompre avec le principal organe du parti répubUcain.
Mais la gauche, pressée de voter le*bill d'indemnité à M. Thier§, son nouveau chef^ acceptant une loi qu'elle avait toujours repoussée, annula leurs efforts.
Le projet de loi obtint 75 voix de majorité.