DISCUSSION DB LA LOI DBS FORTIFICATIONS A LA CHAMBBB DES PAIRS
Le sort de la mesure ne faisait plus question pour personne, quand, à Tétonnement général, elle rencontra une sérieuse opposition à la chambre des pairs. Cette assemblée si calme, si dévouée au souverain, si docile au ministère, témoigna d^abord une répugnance invincible à laisser fortifier Paris. Diverses causes concouraient à ce réveil de son indépendance. En réalité, le maréchal Soult était hostile au système adopté par M. Thiers, et son opinion entraînait celle de la plupart de nos généraux. M. Guizot était indifférent; le ministre des finances mal disposé. Parmi nous, le comte Mole et ses nombreux amis gardaient encore d'âpres rancunes à Tex-président du 1*' mars, et ne voyaient pas avec moins de peine M. Guizot au ministère des
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affaires étrangères. Les cinquante voix qui, un an auparavant, avaient refusé leur confiance à M. Thiers avaient plus que doublé après sa chute. La chambre en masse trouvait l'occasion bonne pour protester contre les dédains du pouvoir électif et les promotions inconsidérées de l'administration du 12 mai. Enfin les légitimistes et notre petite opposition libérale repoussaient la mesure elle-même. La majorité de la commission, défavorable au projet, choisit le comte Mole pour président, et le baron Mounier pour rapporteur; sans en proposer le rejet absolu, elle y substituait un autre mode de fortifications.
Afin de dissoudre l'obstacle, le roi invita et chapitra, un à un, la plupart de mes collègaes. Plusieurs cédèrent, d'autres réservèrent leur vote^ d'autres demeurèrent inébranlables. Le comte de Montalembert et moi nous étions parmi ces derniers.
Jamais je ne m'étais préparé par des études aussi approfondies à une discussion. Pour suppléer à mon insuffisance miUtaire, j'avais lu Jomini et les principaux écrivains stratégistes, puis, avec l'aide de mon ami Fraser, j'avais suivi sur la carte toute la campagne de 1814, acquérant ainsi une conviction justifiée, qu'à cette époque, Paris fortifié n'aurait empêché ni le succès de rinvasion, ni la chute de l'empire. J'avais comparé le prix métrique des terrains payés par les
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compagnies de chemin de fer aux évaluations approximfttiyes des partisans du projet. Pour sentir les dangers dont l'enceinte et les forts menaçaient la liberté, je n'avais besoin de consulter personne; mais je mé souvins à propos de ce qui s'était pajBsé sous la Constituante, et je grandis l'effet de mes alarmes en empruntant la parole de Mirabeau.
Le baron Mounier ayant déposé son rapport le 23 mars, la discussion s'ouvrit par un discours du duc de Broglie, qui rompait un long silence en venant en aide au ministère dont son ami, M. Guizot, était l'âme. Le mérite de son argumentation, froide et subtile, était tout entier dans le nom et la considération personnelle de l'orateur.
Sans communiquer davantage sa conviction^ le duc de Coigny, chevalier d'honneur de la reine, mit une violente chaleur à soutenir la loi.
Le Lendemain, le comte Mole la battit en ln:^he avec une grande habileté. Abordant la situation poUtique, il retraçait à cette majorité qui avait partagé ses revers, la naissance, la marche et les déplorables succès de la coalition. Sans nommer M. Thiers ni M. Guizot, il signalait ceux qui, oubliant leurs rancunes et voilant leur drapeau, s'étaient unis aux partis extrêmes, les dangers que le passage du l" mars au pouvoir avait ùàt courir à la paix, et les nécessités com* promettantes qu'il léguait à ses successeurs, « de
telle sorte que dans la question des fortificationSy le président du conseil^ maréchal Soult, avouait qu'un autre système de défense aurait bien pu encore être préféré, si les nécessités politiques n'avaient pas amené la combin£son des deux procédés. » La loi était, en effet, l'expression de la politique et des craintes du 1" mars. En modifiant le projet comme la commission le proposait, la chambre ramènerait le cabinet actuel à ses propres convictions.
Poussé ainsi dans ses derniers retranchements, le maréchal Soult préféra se déjuger en demandant à la chambre d'adopter la loi sans modification. Ses derniers mots devaient, évidemment, exercer une influence sur les résolutions de l'assemblée ; mais en les prononçant, la mauvaise humeur et la contrainte du maréchal avaient été si évidentes que, lorsque je montai à la tribune, j'avais cette bonne fortune, presque unique dans ma carrière, de me trouver en sympathie avec la majorité de la chambre des pairs.
Je m'exprimai ainsi :
« Je viens combattre le projet de loi dans son ensemble, comme inutile pour la défense de notre nationalité, ruineux pour nos finances, funeste à nos Ubertés.
Est-il utile que Paris soit couvert par des fortifications permanentes? Telle est la première question à examiner.
Depuis le commencement de ce débat, beaucoup de grands noms ont été invoqués ; on a cherché à influencer Topinion par de hautes autorités mflitaires. On a voulu, pour ainsi dire, étouffer la discussion sous le poids du génie de Napoléon, et cela, de part et d'autre, car les adversaires comme les défenseurs du projet, sont arrivés à la tribune avec des citations également probantes, également incontestables. De là, j'ai dû conclure qu'il y avait deux manières de faire parler les morts. (On rit.)...
Je n'insisterai donc pas sur l'autorité des noms. Quant à l'autorité des faits, c'est autre chose : il faut compter avec elle, car c'est au moyen des souvenirs irritants de 1814 et de 1815, c'est par ces souvenirs mal expliqués, par leur exploitation, qu'on est parvenu à prêter au projet actuel une apparence de passagère popularité.
Ainsi, on a dit que si, en 1814, Paris eût été fortifié. Napoléon, rassuré sur le sort de sa capitale, eût poursuivi ses avantages sur Blûcher, et rejeté au loin les débris de l'armée de Silésie. On a dit aussi qu'avec Paris fortifié, Napoléon, après Véchec d'Arcis-sur-Aube, aurait forcé la grande année commandée par le prince Schwartzemberg à le suivre, et qu'ainsi la pointe sur Saint-Dizier n'eût pas été une faute.
Enfin, on a été jusqu'à dire que, si Paris forti- "fié eût tenu seulement vingt-quatre heures, l'arri-
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vëe de Napoléon, suivi de charrettes JDQontées par des soldats de sa garde, eût, à coap sAr, changé les destinées de la France.
C'est assigner, suiyant moi, de trop* petiiea causes à de trop grands événements. M. le comte Mole, avec l'autorité de sa parole, vous l'a dit : Avec Paris fortifié, comme avec Paris non fortifié, la chute de l'empire était inévitable. Un jour, une semaine, un mois plus tard, notre brave armée eût été accablée sous le nombre, et cela se conçoit; du côté de l'étranger de nouveaux renforts de troupes arrivaient sans cesse. Du côté de Napoléon, la France, lasse du joug, lui disputait ses enfants. Messieurs, rien ne sert de nier l'histoire. La question fut tranchée du jour où l'Europe coalisée déclara ne faire la guerre qu'au despotisme de Napoléon et non à la France. Il j eut scission entre le pays et le chef de ses armées. Oui, la gloire elle-même, cette belle chose dont ma génération a seulement entendu parler, qu'elle n'a possédée qu'en songe, elle ne suffisait plus à nos pères, elle ne vous suffisait plus. (Très-bien! très-bien!) Ce fut à la fois une honte et un honneur, la cause et la compensation de nos défaites ; mais Napoléon avait changé nos dieux ; à la hberté il avait substitué la gloire ; et, par une terrible réaction, la France un jour oublia sa gloire, sa nationalité même, pour relever le culte de la Uberté. (Marques d'assentiment.)
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Estimons donc le passe ce qu'il vaut^ et occuponft-nous d'un avenir qui , quand mémo vous adopteriez le projet de loi actuel, est encore loin de nous ; je veux parler de l'achèvement des fortifications. Nous sommes pour le moins en 1850, Paris est protégé par une enceinte continue, bastionnée, revêtue en maçonnerie, avec escarpe, etc. Nous sommes, je le répète en 1850; par une inconcevable succession de fautes^ un ministère ambitieux et étourdi^ tapageur et impuissant, aura trouvé moyen d'ameuter contre nous l'Europe coalisée. Il ne nous reste plus un aUié. Notre territoire est envahi tout à la fois sur les frontières du côté de l'Espagne, du Piémont, de la Suisse, de la Prusse et de la Belgique. Enfin, une escadre de bateaux à vapeur armés en guerre opère un débarquement sur les cotes de l'ouest. Les premiers engagements nous sont défavorables. Aussitôt Finquiétude commence à gagner les esprits...
et Enfin, une crainte aveugle de la famine et de l'incendie donne aux masses le courage du désespoir. Paris est pris d'assaut par ses propres habitants, et le parti vainqueur forcé de traiter avec l'étranger...
0 En résumé, messieurs, les fortifications de Paris seront-elles utiles à Paris? Mais ce n'est pas sérieusement qu'on peut soutenir que Paris fortifié, défiguré par une enceinte et des remparts.
Paris place de guerre, Paris contrarié dans son agrandissement, son commerce, son industrie, sera dans une meilleure situation. Ce n'est pas sérieusement qu'on soutiendra que Paris exposé aux horreurs d'un siège, à la famine et à Tincendie; Paris rendu susceptible d'être pris^ d'assaut, pillé, rasé pour son héroïque résistance, sera préférable pour ses habitants, à Paris ouvert, dangereux à prendre, impossible à garder, à notre Paris d'aujourd'hui.
« On a dit, et dans la bou(!he de M. le maréchal ces paroles sont excessivement graves : « Tout le monde sait que Paris pris il est impos- « sible de prolonger la défense du royaume. » Voilà ce qu'a dit M. le maréchal Soult tout à l'heure, et ce qu'avait dit hier en d'autres termes M. le duc de Broglie. Eh bien, comment justifiet-on cette assertion? Par des exemples, par ces funestes exemples de 1814 et 1815. Je ne crains pas de le dire, les exemples empruntés à un gouvernement despotique ne peuvent me convaincre. S'il est ime conséquence naturelle d'un gouvernement libre, constitutionnel, c'est que la patrie existe là où se transportent les pouvoirs élus qui la gouvernent ; et, si vous n'avez pas d'arrièrepensée, si, comme moi, vous croyez à la durée de notre constitution, si vous la désirez sincèrement, vous devez croire aussi qu'avec un gouvernement libre, la France combattra tant que ses
représentants, tant que les pouvoirs nommés par elle trouveront une ville, un village pour refuge, d'où ils puissent diriger la défense, organiser la résistance, et maudire l'étranger. C'est un devoir pour nous tous d'en être convaincus. (Mouvement d'approbation.)
« En second lieu j'ai dit que le projet de loi me semblait ruineux pour les finances.
« M. le ministre des affaires étrangères a dit : Qu'est-ce que l'argent dans ime question de défense nationale? L'argent, messieurs, mais il ne représente pas seulement une aggravation d'impôt, il représente des choses, des chemins de fer, des bateaux à vapeur armés en guerre
« J'arrive à la dernière considération et j'avoue qu'à mes yeux c'est la plus grave. Le projet de loi des fortifications est funeste à nos hbcrtés.
« Un illustre orateur qui, avec des opinions fortement conservatrices et justement à cause de cela, possède à un haut degré le sentiment de la liberté, M. de Lamartine, a dit dans une autre enceinte, parlant de cet accord monstrueux entre des partis contraires dans un même désir de fortifier Paris : « Il y a là un mystère inexplicable, un double mystère peut-être. » Messieurs, c'est ce double mystère ({ue je vais essayer d'expliquer.
« Paris fortifié sera une menace permanente contre Paris. Je ne suis pas assez insensé pour
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croire qu'aucun gouvernement soit tenté de bombarder Paris, et cela parce que ce serait conmiettre un suicide, parce que, avant tout, on Teut rëgner sur quelque chose, on veut être roi de France et de Paris ; mais il n'en sera pas besoin, l'effet moral de la menace suffira.
« Oh ! messieurs, que nous sommes loin de cette époque où, sur la seule nouvelle que des troupes commandées par le vieux maréchal de Broglie s'avançaient sur Paris, qu'elles allaient former un camp près Paris, l'assemblée nationale, composée de 1 ,200 membres, adoptait à l'unanimité, moins quatre voix, la motion de Mirabeau.
(( Que diraient les fondateurs de la liberté, les premiers soutiens du parti constitutionnel en France, les Meunier, les Lally, s'ils apprenaient que cinquante ans après le commencement de leurs efforts, on agite, on déUbère devant les pouvoirs politiques de la nation, la question de savoir si on les renfermera dans une capitale for^ tifiée? Ne serait-ce pas le cas de répéter ces paroles de Mirabeau, lorsqu'après avoir démontré le danger de la mesure pour la capitale, pour les provinces, pour les travaux politiques de l'assemblée, il terminait ainsi :
« Le danger. Sire, est plus terrible encore, et jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes moins éclatantes ; plus d'une entre-
jurise fatale aux nations et aux rois s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable. (Sensation.)
« Messieurs, la chambre serait en droit de suspecter ma bonne foi, si je prétendais qu'il n'y a que les ultra-amis du pouvoir et la section d'action du parti républicain qui soutiennent le projet de loi. Déjà, dans une autre enceinte, le chef du centre gauche a coopéré de son vote, de sa parole et de son immense influence à l'adoption du projet de loi; la gauche, cette gauche dynastique et constitutionnelle à laquelle j'appartiens, Ta voté en grande majorité. Ceci mérite explication.
« Sans doute l'honorable M. Thiers n'est plus an pouvoir, mais il y a été ; et c'est quand il y était qu'en l'absence des chambres il a décrété les fortifications par ordonnance. Une fois sa responsabilité ainsi irrévocablement engagée, une fois ce grand acte inconstitutionnel accompli, il est tombé; mais son vote, celui de ses collègues du l*' mars n'était plus libre ; ils ne pouvaient pas vot^ contre eux-mêmes ; celui de ses adhérents da centre gauche ne l'était pas non plus; ils devaient, avant tout, un bill d'indemnité à leur chef.
« S'agit-il de la gauche, messieurs, on s'étonne que la gauche soit passée d'une extrémité à l'autre, et qu'après avoh* soulevé l'opinion en 1833 contre les forts détaches, elle ait voté d'en-
thousîasme, en 1841, les forts avec Tenceinte continue. Rien n'est cependant plus simple : la gauche a changé d'opinion, en même temps qu'elle changeait de chef.
« Lorsque le 1 " mars est arrivé aux affaires, quelques hommes de la gauche, en fort petit nombre, mais dont j'ai eu l'honneur de faire partie, tout en se réjouissant de son avènement parlementaire, ont, dès le premier jour, posé nettement les bases de leur concours. Avec ceux-ci, l'alliance a été fort courte.
« Une autre portion de la gauche, la plus nombreuse de beaucoup, s'est ralUée sans condition. Je ne les accuse pas ; ils ont fait preuve, pendant toute la durée de ce ministère, d'un grand désintéressement de personnes, et malheureusement aussi de principes. (On rit.) Ils ont vu comme nous les fautes de chaque jour, mais ils ont espéré mieux pour le lendemain, et cet espoir les a soutenus jusqu'au bout. (Nouveaux rires.) Enfin, fidèles au malheur, ils ont suivi le 1*' mars dans sa retraite, et conséquents avec eux-mêmes, ils ont dû voter un bill d'indemnité à leur nouveau chef.
« Restent les amis du ministère actuel. Ceuxlà ont suivi la marche incertaine des ministres qu'ils avaient pris pour guide : ils ont cru d'abord qu'ils voteraient contre, et ils ont fini par voter pour.
« Messieurs, permettez-moi de soutenir cette opinion, qui est sincère chez moi, qu'il n'y a pas un seul des ministres du 29 octobre qui ait ét^ primitivement favorable au projet qu'ils nous apportent.
« Serait-ce M. le président du conseil? Mais . M. le maréchal Soult, le plus illustre des lieutenants de Napoléon, lui qui a pratiqué avec tant de succès la grande guerre, lui dont l'expérience est si consommée, dont l'opinion est si bien connue, il était pour les forts détachés; c'était là son projet; mais il l'a sacrifié, il le répétait encore tout à l'heure, à la nécessité politique.
« Serait-ce M. le ministre des affaires étrangères? Mais, malgré l'excessive modestie avec laquelle il s'est abstenu d'aborder la discussion du mode de fortification, puisqu'il voulait absolu- * ment, et bien à tort selon moi, adopter une opinion toute faite, n'est-il pas supposable que sa préférence devait plutôt incliner pour le système présenté par le président du 29 octobre que pour le système imaginé par le président du 1" mars? Mais lui aussi, il a obéi à la nécessité politique.
« Enfin M. le ministre des finances... (Hilarité générale à laquelle prend part M. le minstre des finances lui-même), lui qui voit de près la situation financière, lui qui, au tableau qu'en faisait hier M. le duc de Broglie, a d'abord acquiescé par des signes approbatifs, et qui, ensuite, s'y est
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vivement opposé par ses signes nëgati&, car je les ai vus de mes propres yeux (On rit); mais lui aussi il a été une des dernières victimes de la nécessité politique. (Nouvelle hilarité.)
« Quelle est donc cette nécessité politique qui vous domine tous? Quel est ce pouvoir devant lequel s'abaissent de si hautes intelligences? Après tout, cette nécessité politique ne serait-elle qu'une nécessité ministérielle?
« Messieurs, un seul mot encore, et c'est particulièrement à la chambre que je l'adresse. J'ai craint souvent que notre importance politique ne souffrît de notre indifférence apparente au milieu de ces luttes si vives, si animées, si intéressantes quand elles ont lieu, ce qui est rare, pour l'élévar tion ou la chute d'un ministère^ qui représente des .principes. J'ai regretté, je l'avoue, Tabsence de parti dans cette chambre ; permettez aujourd'hui que je m'en féUcite. Ce que je demande à vous tous, mes collègues, qui portez si haut la discussion des lois spéciales, c'est de considérer la question en elle-même, de la juger sans intérêt de parti comme sans arrière-pensée, c'est de suivre la pente de vos consciences, d'obéir à vos convictions; surtout, de ne pas condescendre à une complaisance fatale au pouvoir même qui semblerait l'exiger. La majorité s*est prononcée^ que la majorité persévère ! Ah ! messieurs, vous avez condamné le National parce qu'il contestait
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, votre existence poHtiqne; ce n'est pas assez : bien d'antres, dans la presse, à. la trfbune, ont ûevé des dooles sur votre indépendance ; moi* ■âme je me suis pkdnt, à diverses reprises, du vice de votre organisation. Eh bien (montrant l'urne), l'occasion est là; forcez-nons tous à une Matante rétractation. Avec quel bonheur, avec quelle' fierté je viendrai confesser mon erreur à cette tribune! Mais, je vous en supplie, ne nous justiàei pas. » (Sensation prolongée.)
Le sort de mon discours fut double. Dans la presse, peu de retentissement; les feuilles offi* cielles ou oIScieuses le passèrent sous silence ; le Siècle et le Courrier Français^ Chambdle et Léon Paudker, ne pouvaient qu'être hostiles à an adversaire de MM. Thiers et Odîlon Barrot; an Natifmalj Armand Marrast avait succédé à Carrel, sans le remplacer, tantôt le stimulant et tantôt l'attaquant, il avait du goât pour M. Thiers et n^échappait pas à son ascendant; d'ailleurs, il était un des plus ardents fortificateurs. Par contre, ma critique, trois fois motivée, avait été trèsfavorablement accueillie de l'assemblée.
La défense la plus éloquente du projet fut celle du général Dode de la Brunerie, qui était chargé de son exécution, plus spéciale que politique ; mais sa parole claire, simple et facile, le choix de ses arguments, lui donnaient une grande force.
La majorité, néanmoins, semblait toujours ap-
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partenir à l'opposition quand, incidemment, le marquis de Brézé protesta contre les injustes insinuations d'un orateur à l'égard des partisans de la légitimité, et, dans la chaleur de l'improvisation, appela le comte de Chambord du nom de Henri V ! Un tumulte violent éclata dans l'assemblée ; le rappel à l'ordre fiit prononcé. Le duc d'Orléans assistait à la séance ; la plupart des membres se levèrent et le saluèrent de vives acclamations, tandis que quelques rares amis, le comte Mole, Montalembert et moi, venions serrer la main de celui qui n'avait eu d'autre tort que de contrarier par un mot les convenances parlementaires.
Beaucoup parmi ceux qui s'étaient prononcés contre la loi abusèrent de ce mot malheureux pour légitimer leur volte-face et Tevenir à leurs habitudes de complaisance.
La loi fut votée, mais, par une énergie exceptionnelle, 91 boules noires protestèrent.
CON8ÉQUBN0B8 DE MON DISCOURS; MM. OUIZOT, LA- MABTINEy LE DUO d'ORLÉANS. — DÎNER CHEZ LA DUOHBSSB DE POIX. — PRINCESSE DE LlâVBN. — MADEMOISELLE ***.
Les conséquences de mon succès oratoire forent diverses et heureuses pour moi. En descendant de la tribune, les félicitations publiques de la plupart de mes collègues; puis, à la fin de la séance, au vestiaire, les éloges aussi flatteurs qu'imprévus de Thonorable M. Guizot, qui m'invita d'une manière générale à l'aller voir et causer avec lui.
Berryer, ému, m'embrassait, et il me semblait que son accolade m'élevait au rang d'orateur.
Le lendemain, je recevais cette lettre de Lamartine:
« Permettez à un h6mme que vous avez nonseulement nommé, mais si admirablement défini, de vous dire : Merci !
« Je n'ai pas seulement admiré votre discours parce que j'y avais une si belle place, mais comme un des plus beaux discours d'éloquence vive, forte et parlementaire que vos voûtes aient encore entendus.
« Lamartinb. »
A la séance suivante, dans une salle voisine de nos délibérations, trois de mes collègues me félicitaient quand le duc d'Orléans, qui poursuivait ardemment comme son père le vote de la loi, parut dans le groupe sans rpie personne l'eût vu arriver. Le délit d'indépendance était flagrant : le prince sourit de' l'embarras des coupables, et, avec la horme grâce qui lin était Baturelle^ tontes réserves âuUbes., joignit ses ooraf^menÊs aux leurs.
Ce triomphe d'un atomeiit n'était pas fait po« exciter l'envie d'hommes tels qoe Bréeé et Montalembert; cependant, je me rappelle avec r»connaissaiice la joie qu'As m'en itémoignènent : nos relations amicales n'en devinrent cpie phn fortes.
Peu de temps après, je rendis im soir visite A Lamartine ; un monde d'admiratems l'entourait; on recueillait sa parole; point de causerie, posât d'égalité : il j avait daas ce salon comxae une sorte de hiéranchie dont il était le sommet. Ifialgré des prévenances et des louanges fort
SOS de mon mérite, j'étais gêné : je ne revis le poëte orateur qu'en 1848. Nul ne jouit mieux que moi du commerce avec une intelligence supérieure ; le respect ne me coûte pas, mais je tiens à faire moi-même la part de ma déférence : j'étais républicain dans les rapports sociaux avant de Fêtre en politique.
Par un contraste singulier, étant allé un matin chez le ministre des affaires étrangères, je me trouvai admis dans un intérieur où tout était simple et naturel. La raideur, ce quelque chose de sec, de dominateur, d'aspirant à l'impopularité, tous les dehors qui ont tant de fois soulevé les colères de Fopposition, M. Guizot les réserve au public : chez lui il est calme et serein, cause sobrement, écoute et répond, admet la contraéEction, donne l'exemple de la fine plaisanterie. J'avais été amené par la politesse et un peu par la curiosité, je revins par goût.
Depuis notre sortie des pages, nous avions conservé, Antonin de Noailles et moi, des liens de bonne camaraderie. J'allais chez sa mère, la duchesse de Poix ; je fus invité à m'y rencontrer avec la princesse de Liéven : on me plaça à table à côté d'elle; mais, soit caprice, soit répulsion il3turelle, je restai muet près de cette célébrité poUtique du congrès de Vienne ; tous mes efforts d'amabilité s'adressèrent à mon autre voisine,, la charmante sœur d' Antonin. Il est à croire que
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de la {>ait de la princesse ranupaihie fat aa mœiis réciproque.
Des avantages que m'a valus un jour d'éloquence, j'en citerai un dernier, parce qu'il est le dénoûment d'tuie anecdote commencée dans un chapitre précédent.
La demoiselle dont, avec l'appui de M. Thiers, j'avais eu la faiblesse de rêver la fortune, était, par hasard, le 23 mars, avec son père, parmi mes auditeurs. L*impression me fut assez favorable pour que de leur part on me transmît la proposition d'une entrevue chez le comte Hvde de Neuville. J'étais flatté de cette victoire remportée sur des préventions très-explicables; aussi, je n'eus garde de manquer au rendez-vous.
Dans un salon modeste, doucement éclairé, divisées en deux groupes, huit personnes jouaient silencieusement au whist. On me fit asseoir; à la fin du robber, on m'assura que mademoiselle *** avait été empêchée par une violente migraine; ainsi se trouvait remis à quinzaine le premier chapitre de mon roman matrimonial. Malgré l'exquise politesse du maître de la maison, et les encouragements de mes amis, cette nouvelle attente attiédit mes projets d'avenir, l'attrait d'une union due à mon mérite, l'empressement à voir celle qui désirait me connaître.
En entrant pour la première fois chez le comte dé Neuville, j'étais ému, enclin à la sympathie;
mon cœur était prêt à se donner à celle qui m'avait apprécié : ime figure ordinaire m'aurait plu, un peu de beauté m'aurait charmé. Quinze jours plus tard, combien mes dispositions étaient différentes ! La soif de l'indépendance, une gaieté moqueuse ; je n'avais quitté un dîner de garçon que pour m'assurer de la présence de mademoiselle ***. Elle était là; mon amour-propre sauf, je lui découvris un physique d'héritière, et, sans plus de frais, j'amusai de mes plaisanteries une jolie dame anglaise qui riait de confiance. On comprend qu'après un pareil trait, je fus jugé par les plus indulgents im mari impossible et condamné au célibat.
rachbl; son salon. — phâdbb. — lbttrb db montalbmbbht. — oibculaibb du duo db icabxibb.
— DâCOBATION. — MOBT DB eABNIBR-PAOàS. — CHUTB DB OHBTAL DU COMTB DB CHAMBOBD.
Depuis quatre ans déjà, la tragédie, morte avec Talma, avait repris naissance. Une jeune juive, de sa voix âpre et pénétrante, déchirante et passionnée, ranimait Camille^ ' Hermione, Emilie; Tironie, l'indignation, les ressentiments implacables n'ont jamais eu d'interprète plus puissant. Au milieu du désert produit au Théâtre- Français par la déclamation des chefs^'œuvre classiques, Janin avait découvert l'artiste de génie. Le public, accouru à son appel, s'était pris d'un enthousiasme qui grandissait à chaque création de la tragédienne inspirée. Renchérissant sur la bourgeoisie, le faubourg Saint-Germain l'avait adoptée ; il l'invitait, l'adulait; de nobles
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demoiselles recherchaient son mtimité, et, comme pour la duchesse de Berry, en 1823, des champions titrés répondaient de sa Tertu.
Le jeadî soir, elle restait chez ^e ; Walews^ me présenta à ses réceptions. Seule femme, elle fiiisait les honneurs ; des académiciens, puis les dues de Noailles, de Fits-James, de Richelieu, le duc de Ghndue s'empressaient autour d'elle. Ce qui donnait alors un intérêt' particiUier à ces soirées, c'est qu'avant d'aborder au théâtre le rôle de Phèdre, Rachel essayait sur ce public choisi VeS&t de ses études et de ses méditations. Elle araît attendu l'entier développement de son talent avant d'aborder la plus osée, ia plus humaine, la plus forte des oeuvres de Racine ; elle récita les deux premiers actes.
Elle possédait cette faculté maîtresse de n'avoûr besoin, pour sent^ et pour exprimer tous les degrés de la passion, ni du prestige de ia seàne, ni de Taiguillon de la réplique. M. Menneehet, ea habit noir, le livre à la main, tantôt (Erume, tantôt Hippolyte, suffisait ; mais en elle tout concourait à l'illusion : sa longue robe blanche convenait aussi bien à Phèdre qu'à Rachel ; la noblesse de ses traits, son geste sonverwBLj la grâce antique de ses attitude, la majesté de sa dânarche, son front chargé de sombres pensées, le feu noir de son regard, son teint pâle et mat, ses lèvres brûlantes étaient de la
femme de Thésée en proie aux novercales amours, victime furieuse de Vénus.
Le lendemain, rencontrant le comte de ***, un de ses amis qui n'avait pu assister à la soirée, je lui exprimai mon admiration.
— Sans doute, dit-il, Rachel devait être sublime. Mais que pensez-vous de sa tenue, de son langage ? Est-elle vraiment du monde?
— Sa tenue est irréprochable ; quant à son langage...
— Eh bien?
— Quelqu'un blâmait madame de Girardin d'avoir, l'autre jour, trop insisté près d'elle pour qu'elle récitât dans son salon les imprécations de Camille. « Que voulez- vous, a répondu Rachel, elle s'y est cru obUgée comme dame de maison. »
Il faut, quand elle prononçait ces mots, qu'un certain sourire ait traversé mon visage, car lorsque le comte de *** revit la tragédienne, l'ayant plaisantée sur ce reste de parler bohème, elle m'accusa d'avoir retenu la phrase suspecte; mais on préféra lui dénoncer le duc de Riche- Ueu.
Après la bataille Uvrée sur les fortifications de Paris, le cahne était rentré dans la chambre des pairs; des lois d'un intérêt secondaire* donnaient Ueu à de petites discussions. Plusieurs de^ mes collègues étaient en congé, de ce nombre Montalembert. Il m'écrivait le 1*' mai :
« Mon cher ami,
« Ma femme, qui déclare qu'elle a une confiance très-grande dans votre intrépidité, et qui tient au moins autant que vous et moi à Thonneur de notre chambre, si souvent déshonorée, me charge de vous communiquer une circulaire de M. le duc de Marmier, député de la Haute-Saône, à ses commettants. Vous y verrez comment il traite le bruit qui avait couru en 1839, qu'il devait être nommé pair. . .
« Cette pièce rentre trop spécialement dans l'étude savante que vous avez faite des catégories où Ton va recruter nos nouveaux collègues pour qu'on ait le droit de vous en priver. Nous espérons que vous en ferez bon usage, soit à la tribune, soit* dans la presse. Je regrette vivement de n'être pas là pour vous appuyer ; mais on est si bien, par le beau temps qu'il fait, dans la douce solitude et le repos de la campagne ! . . .
a Ne vous endormez pas sur la belle victoire que vous avez remportée et qui a retenti jusqu'en Allemagne; car j'ai lu aujourd'hui dans l'infidUible Allgemeine Zeithung que le discours do fifftt/* d'Alton avait été sans comparaison le plus remarquable de tous ceux qu'on ait entendus sur les fortifications.
« Tout à vous.
« Comte DE MONTALEMBERT.
126 MÉMOIBSS 18S6-1848
u P. S. Si on vous donne la croix d'honneur pour le baptême, ne manquez pas de m'en informer, afin que je puisse tous fëliciter à temps.»
Outre le plaisir de mériter les éloges da madame de Montalembert, j'étais fort aise de moatrer que notre indépendance ne trompaii personne, et de laisser tomber ces paroles de la bouche d'un des coryphées du parti ccwûfiervateur. Pendant huit jours, je restai à TalEiU, puis, à l'occasion d'une proposition Viennet sur notre règlement intérieur, je trouvai moyen de citer la dédaigneuse circulaire; de toutes parts on me demandait le nom de son auteiu* : je livrai enfin le duc de Marmier aux rancunes de la pairie. Depuis 1839, le pauvre duc avait réfléchi; il devait faire partie d'une prochaine fournée, et la lecture de sa circulaire rendit sa nominatioA impossible.
Le baptême en question dans le post-scriptum de Montalembert était celui du comte de Paoris. Nous nous étions promis, lui et moi, d'échapper à la croix d'honneur; il avait déjà résisté à M. Thiers ; plus tard, je refusai à M. Guizoty qui se contenta de me répondre en souriant : « Je vous comprends. »
Aux derniers jours de la session, le 2 juin, je parlai à propos des crédits extraordinaires et supplémentaires légués par le précédent cabinet. La tâche était ingrate, car dans ce pays de par-
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don et d'oubli j'avais à rappeler les fautes d'un ministère mort muni des indulgences de l'opposîtion, qui avait recueilli et adopte pour chef Texprésidant du l"*' mars. Je restais ainsi isolé de la gauche en refusant^ pour ménager les personnes^ de sacrifier les principes; isolé du ministère, qui ne m'offîrait aucune garantie de Uberté et de progrès, pour parler le majestueux langage de M. Guiiot, je me retirai dans ma force.
C'est à la campagne, dans le département de l'Aisne, que j'appris la mort de Garnier-Pagès. J'eus le regret de ne pouvoir rendre les derniers devoirs à l'un des hommes que j ^aimais et estimais le plus. Ciomme moi, il s'était séparé du Siècle et du National en combattant les fortifications. Il était digne de marcher à la tête d'un parti, car il avait la force de lui résister. De jour en jour, son génie pratique le rendait plus précieux dans la discussion des affaires : sans attendre l'avènement de la forme républicaine, il s'appliquait aux progrès partiels, améliorant, démocratisant chaque loi autant qu'il était en lui. Au privé, d'un esprit fécond en saillies, aimable et gai; je l'avais amené chez ma sœur,et il y était goûté : insensiblement ma ligne se rapprochait de la sienne; je me sentais porté à le suivre. On a pu voir, en 1848, combien sa perte fut immense, non-seulement pour les répubUcains, mais pour le pays. En 1841, la disparition de ce re-
doutable adversaire venait encore accroître la prépondérance du gouvernement du roi.
A Textérieur, Tinstigateur du traité du 15 juillet, lord Palmerston, chancelait; sir Robert Peel obtenait contre lui à la Chambre des communes un vote de non confidence ; le Parlement dissous, pendant la période électorale, le 13 juillet, il se hâtait de signer le traité des détroits, par lequel la France rentrait dans le concert européen, et tombait, malgré les préférences avouées de la reine, devant une majorité torie.
Le 3 septembre, Tarrivée au pouvoir de sir Robert Peel, lord Lindhurst, Graham^ du duc de Wellington, conservateurs imposés, poursuivant la rigoureuse exécution du pacte constitutionnel par la destitution des dames d'honneur de lâ reine, en même temps qu'elle inaugurait une ère de grandeur pour l'Angleterre, était un sujet de satisfaction pour Louis-PhiUppe.
Ce n'est pas tout; je ne crois pas me laisser aveugler par l'amitié en affirmant qu'à cette époque le chef du parti légitimiste était le premier de nos orateurs, et cependant la cause qu'il défendait perdait en vitalité. La génération des ultra de 1815 à 1830 s'éteignait et ne se remplaçait pas; les fils, qui, par respect paternel^ avaient brisé leur carrière, le regrettaient tout bas; beaucoup cherchaient l'occasion, en gardant une certaine hostilité contre l'usurpateur.
de sortir de rinaction, de servir leur pays. L'es- . poir commençait à leur manquer, et avec lui l'esprit de sacrifice : est-il besoin de rappeler que, tandis que la pauvre Irlande trouvait chaque année vingt mille livres sterling à offrir à O'Connell, défenseur de ses libertés^ le parti le plus riche en France^ malgré les généreux exemples des Fltz-Jam^s, des Brézé, n'avait pu compléter, une fois pour toutes, ime souscription de trois cent mille francs en faveur de Berryer, qui renonçait à un revenu de plus de cent mille francs en désertant le barreau pour être l'avocat de la légitimité. Malgré mon désir de ménager une société qui me fut douce et indulgente, je dois convenir que si plusieurs, parmi les femmes, conservaient la créduUté religieuse et monarchique, les autres ne persistaient que pour se parer d'une foi qui leur semblait une distinction, une preuve de noblesse, une sorte de décoration. Chez les hommes, sauf le cas assez rare des convictions prolongées par delà l'espérance, à l'opposé des augures de Cicéron, c'était surtout lorsqu'ils étaient réunis, lorsqu'ils se regardaient, qu'ils .prenaient leur opinion au sérieux; séparément plus d'un en faisait bon marché.
Au mois de septembre, j'étais invité à déjeuner près de Laon, dans un château dont la délicieuse architecture date de Henri II; la réunion était nombreuse, et la Branche cadette n'y comptait
pas un partisan. Avant le repas, la causerie errait, on parcourait les journaux; le duc de Cérest, un géant, psalmodiait d'une voîx d'en&nt de chœur un article du National; le dernier parargraphe annonçait la mort de Henri V, à la suite d'une chute de cheval. U s'arrête interdit; on lui fait répéter la nouvelle. Chacun s'observe : les simples comtesses fort émues... ma foi! la duchesse prend son parti : elle se trouve mal. On l'emporte, on la fait asseoir, on l'entoure; une cousine lui ôte ses gants, loi frappe dans les mains, et madame de Cérest, ouvrant un oeS en quête de larmes, de s'écrier :
— Quelle horreur de songer que ceci va devenir légitime !
Je m'étais réfugié près d'une fenêtre afin de ne pas gêner l'expansion d'une douleur convenable.
— Franchement, me dit Chartes de Saint-Vallier, la comtesse devait cette syncope à sa position.
Peu à peu, on convint de ne pas ajouter foi à la feuiUe républicaine, ce qui permit de déjeuner gaiement.
La chute du prétendant était réelle, mais ne détermina, au dire de ses partisans, qu'une imperceptible boiterie qui est une grâce de plus.
Je ne quitterai pas si bonne compagnie sans citer un joli mot du vicomte de Mërinville. A un dîner chez Hubart, avec Mouchj et plusieurs
blasonnés dont le moindre était comte, l'amphitryon, formaliste anglomane, faisait offrir de chaque plat, verser de chaque vin en commençant par le duc, puis le marquis, puis le comte, puis enfin l'infortuné vicomte, sans permettre qu'une seule fois l'on intervertît dans le service l'ordre des titres. Au sortir de table, Mérinville s'approche de lui :
— Parbleu ! mon cher, vous nous avez fait faire im excellent dîner, mais un simple baron V serait mort de faim.
Ainsi les soins de la grande propriété, les jouissances du luxe, l'élégance des manières, Tesprit même consolaient l'élite des sujets de Henri V dé leurs illusions.
PROCÈS DARMèS. — TROUBLES OAUSÉS PAR LB BBCBN- SBMENT. — ATTENTAT QUBNISSBT. — DUPOTY. — MON VOTE.
Le monarque français rentrant, par le traite des détroits, dans le concert européen, lord Palmerston, hostile, cédant la place à un ministère bien disposé ; à Tintérieur, la coalition dissoute, le parti républicain privé de son chef, le parti légitimiste réduit à un chef à peu près sans armée, telles étaient les circonstances favorables au milieu desquelles Louis-PhiUppe voyait finir Tannée 1841. Ce moment peut être considéré comme l'apogée de sa puissance.
Néanmoins, des agitateurs peu scrupuleux sur le choix des moyens excitaient les masses populaires contre la royauté découverte par sa victoire, son ministre, M. Guizot, les doctrinaires et la bourgeoisie censitaire. Tout devenait une arme entre leurs mains : les prodigalités stériles
du précédent cabinet avaient creusé un déficit; pour le combler en partie, M. Humann avait ordonné le recensement général des impositions; ceux qui avaient échappé jusque-là seraient forcés de contribuer au budget ; mais on parvint à faire envisager cette mesure, qui n'était qu'une répartition plus régulière, onéreuse surtout aux riches, comme une aggravation de charges spécialement funeste aux pauvres. Des troubles éclatèrent à Lille et à Bordeaux, la lutte fut saur glante à Clermont-Ferrand ; à Toulouse, par la pusillanimité du préfet, -des magistrats, l'hésitation du général commandant la division militaire, Finsurrection resta quelques jours maîtresse de la cité. M. Mahul, directeur de la police générale du royaume, nommé préfet en remplacement de M. Floret, prenait la fuite; le procureur général Plougoulm, dont un zèle violent avait hâté l'avancement, se sauvait avec non moins de précipitation; le lieutenant général de Saint-Michel était mis en disponibilité; de nouveaux agents de la force publique, MM. Maurice Duval, le général Rulhières, Bocher, préfet d'intérim, rétablirent Tordre.
Pourtant le succès, même éphémère, de la révolte avait accru bien des espérances. Dans le département de la Sarthe, Ledru-Rollin, avocat à la cour de cassation, républicain, avait été élu député en remplacement de Garnier-Pagès. Son
discours à la réunion électorale était poursuivi, ainsi que le journal qui l'avait reproduit. Il comparaissait devant la cour d'assises de Maine-et- Loire, assisté de MM. Marie, Odilon Barrot ei^ patronné par François Arago ; Berryer défendait le rédacteur en chef du Courrier de la Sarihe, Barthélémy Hauréau. Après des explications de Ledru-RoUin,, des discours de l'ancien chef de la gauche et de l'illustre savant, Berryer prit la parole. Je ne citerai de son plaidoyer que quelques mots, remarquables parce qu'ils expliquent la conduite du partisan de la légitimité, non-seulement sous la monarchie de juillet, mais aussi sous là répubhque de 1848.
(( Ah ! messieurs, ne désespérez pas des hommes qui professent des opinions autres que les vôtres, ne les empêchez pas de faire entendre leurs voix dans les collèges électoraux. Moimême, après avoir combattu en 1830 l'établissement nouveau, je n'ai pas désespéré du pays, et j'ai usé du droit que me donnait la constitution nouvelle pour essayer de faire prévaloir mes doctrines. Et vous-mêmes, hommes dévoués à la monarchie de 1830, si la répubhque venait à triompher, renonceriez- vous, dites-le, à user des droits que les institutions républicaines vous laisseraient pour préparer, par votre part d'action pubhque, le retour du gouvernement auquel vous vous êtes dévoués? »
Acquitté par le jury sur le fait du discoure prononcé, mais déclaré coupable pour en avoir autorisé la reproduction*, Ledru-RolUn et le rédacteur Hauréau se virent Condamner à la prison et à Tamende.
Au sein d'une proi^rité réelle, les attentats se succédaient contre la vie du souverain. L'attention se fatigue au récit périodique des régicides jugés par la cour des pairs. J'ai noté, le 15 octobre 1840,1e crime de Darmès ; il comparut devant nous au mois de mai 1841, ainsi que deux autres accusés, Duclos et Considère: tous trois appartenaient à la société secrète des Travailleurs égalitaires, La culpabilité de Darmès était flagrante ; mais, malgré une instruction prolongée, lee preuves incomplètes à l'égard des autres prévenus. Duclos, sur qui pesaient les charges les plus graves, le compagnon habituel de Darmès, se trouvait-il à côté de lui, sur la place de la Concorde, à l'heure de l'attentat? Cette question de vie ou de mort devait être tranchée par la déposition de deux témoins; rien de terrible comme le front baigné de sueur, le regard éperdu de Dudos pendant la confrontation ; cette torture dura planeurs minutes; enfin, les témoins, tout en croyant le reconnaître, n'osèrent alBfirmer son identité; il fut acquitté ainsi que Considère.
Darmès seul, condamné à la peine capitale, subit la sentence.
Jusque-là le roi avait été l'unique point de mire des assassins; descendant plus bas dans le crime, Us conjurèrent de frapper ses ffls.
Le 13 septembre, le duc d'Aumale, à la suite d'une glorieuse campagne en Afrique, rentrait à Paris à la tête de son régiment. Deux de ses frères, le duc d'Orléans et de Nemours allaient au-devant de lui. Les trois princes marchaient en tête des troupes, quand, à la hauteur de la rue Traversière-Saint- Antoine, des cris répétés de : A bas les traîtres ! A bas les complices de Dumouriez ! A bas r homme de Gandl partirent d'un groupe nombreux. Un coup de pistolet fut tiré sur le duc d'Aumale sans l'atteindre, l'assassin, Quenîsset, dit Papartj arrêté malgré les efforts de ses compagnons pour faciliter sa fuite. Le même jour, une ordonnance du roi constituait la Chambre des Pairs en cour de justice.
Dans une lettre de Berryer, écrite le lendemain, je trouve cette réflexion : « Il am'ait été plus sage au gouvernement de pratiquer la maxime du cardinal de RicheUeu: Taire cette affaire. )> Avec l'arbitraire absolu, l'absence de pubUcité, la faculté de supprimer les coupables sans jugement, cela était facile au cardinal-ministre, impossible à Louis-Philippe, après le retentissement du coup de pistolet en plein jour, répété par tous les journaux, et sous un régime légal et constitutionnel.
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J'espère avoir déjà montré que ces mémoires ne sont pas une apologie, mais Texposé sincère de mes actes, bons ou mauvais, eiTonés ou justes, applaudis ou impopulaires. J'en donnerai ime preuve plus éclatante en dévoilant une seconde fois le secret de mon vote, et dans une affaire qui a vivement préoccupé les esprits, et au sujet d'un homme que sa position de journaliste républicain, l'éloquence de son défenseur ont fait considérer comme une victime des rancunes de la pairie contre la presse.
Il résultait du rapport de notre Commission, que le crime du 13 septembre, se rattachant aux neuf attentats qui l'avaient précédé, était non l'acte isolé d^un fanatique en démence, mais le signal d'un complot contre la vie des princes et la constitution monarchique de l'État. Trois sociétés secrètes, celle des Travailleurs égalitaires^ qui avaient déjà fourni Darmès, celles des Communistes et des Réformistes^ avaient choisi des délégués, peu de temps auparavant, pour s'unir dans un but commun ; des convocations, et parmi les affiliés im redoublement d'activité avaient préparé le mouvement. Le 12 au soir, des arrestations parmi lesquelles celle de Charavay, gérant de V Humanitaire, avaient eu lieu. Malgré cela, le 13 au matin plusieurs membres s'étaient rencontrés dans le cabaret de Colombier, qui occupait une position importante dans les trois asso-
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ciations. Là on prit la résolation d'attaquer le prince et son état-major, de ne frapper que les officiers, de crier \ A bas les complices de DwnoHriez! A bas les traîtrest A bas les bastilles l et aussi Vive le 17* léger l On distribua des cartouches, et chez Launois, dit Chasseur y logesmiABsa la même maison, délégué des Travailleurs égalitaires et président de quartier du Comité réformisîe, plusieurs reçurent des armes.
On* sait le reste. Il n'est heureusement pas rare de voir des conspirateurs reculer au moment de l'exécution ; cette fois, Quenisset seul avait osé fiupper; s'il eût atteint le duc d'^Aumale, il est à présumer que ses complices, eidiardîs, auraieiit suivi son exemple. Je ne m'étendrai pas sur la part de calpabilité relative à chacun des dixHsept prévenus, les uns accusés d'attentat, les autres seulement de complot. Je ne veux traiter ici que la question relative à Dupoty, gérant et rédacteur en chef du Journal du Peuple j dont le rapport de la commission et l'acte d'accusation semblaient établir la complicité au complot du 13 s^ tembre. L'accusation de participation à l'attentat étant écartée à l'égard de Dupoty, par quel lîea tenait-il au complot?
Le ministère public définissant le complot: Fattian arriUe ei concertée... ne réclamait contre Dupoty que ri^>pUcation du droit commun, de Tarticle 60 du Code pénal
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« Seront punis comme complices d'une action qualifiée crime ou délit. . . les auteurs de complots on de provocations attentatoires à la sâreté intérieure ou extérieure de l'État, même dans le cas où le crime qui était l'objet des conspirateurs ou des provocateurs n'aurait pas été commis. »)
De l'article 102 du même Code :
« Seront punis, comme coupables de crimes et complots. . . tous ceux qui, soit par des discours tenus dans des lieux ou réunions publics, soit par des écrits imprimés, auront excité directement les citoyens à les'%>mm6ttre. »
• •Ce dernier article abrogé et remplacé par Tartîde l^de la loi du 17 mai 1819, ainsi conçu :
« Quiconque, soit par des discours... soit par des écrits, des imprimés... aura provoqué l'auteur on les auteurs de tout crime et de toute tentative de crime à les commettre, sera réputé complice et puni comme tel. »
U rappelait que le journal auquel Colombier était abonné, eeloi dont la lecture se faisait à haute yca dans son cabaret par les affiliés, était le Jaumaldu Peuple; puis il citait l'artide du 12 septembre, veille de Tattentat:
«... Quant aux gardes naticmaux indépendants, nous ne savons s'ils tiendront compte à
Xtcveam des ordres du jour de M. le maréchad; tout ce que nous pouvons dire, c'est que ce sera toigoors avec un nouveau plaisir que nous les
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verrons faire naître ou saisir légalement l'occasion de crier, comme ils Tont fait aux funérailles de Napoléon : A bas t homme de Gond ! à bas les ministres de t étranger \ à bas les traîtres ï à bas les complices de Dumouriez \ à bas les bastilles !
a Nous soumettons, en terminant, une simple réflexion aux gardes nationaux : Si la suspension peut frapper leurs officiers pour des manifestations légales, quelle peine peut atteindre leurs épaulettes de laine, à eux? Est-ce la réprimande ? Est-ce vingt-quatre heures de lecture et de tranquillité à l'hôtel du quai d' Aust^iiitz ?
(c Ce n'est pas chose sérieuse. • •
c( En face de pareilles sanctions pénales, ils peuvent donc toujours ce qu'ils veulent ^
« C'est ce que nous tenions à leur rappeler. »
Puis l'article du 14, après l'insuccès du crime
de Quenisset, dit Papart^ dans lequel lejouma-
liste cherchait à en diminuer l'horreur, à écarter
l'idée du complot et à couvrir la retraite.
«... Des personnes qui connaissent le maître scieur de long chez qui travaillait Papart sont venues m'informer ce soir que Papart était un ancien soldat du 17" léger, qui, ayant été mis dans le temps au cachot par ordre de M. le lieutenant-colonel Levaillant, avait déjà porté à ce dernier un coup de baïonnette dans la cuisse, et avait, malgré cela, conservé encore une profonde rancune. Suivant le même renseignement, Papart
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n'aurait point dissimulé cette rancune, et aurait annoncé devant son patron l'intention où il était de tirer une nouvelle vengeance. Suivant cette version, donc ce serait contre M. LevaiUant et non contre le duc d'Aumale qu'aurait ^té dirigé l'attentat d'aujourd'hui.
a L'instruction commencée éclairera sans doute bientôt cette affaire, qu'une ordonnance royale, dit ce soir le Messager , vient de renvoyer à la cour des pairs.
Troisièmement, l'article du 16, écrit dans le même but d'égarer l'opinion.
«... Par quelle étrange aberration, un coup de pistolet vient-il donc, sinon renverser, c'est chose impossible, du moins déranger un moment dans leur marche certaines nuances de l'opposition et les lancer sur ime mer de divagations ? Est-ce de la peur ou seulement de l'étourdissement?...
«... C'est à qui fera retentir plus haut les grands mots d'attentats et les jérémiades ; c'est à qui proclamera et insinuera que cette tentative a pris naissance dans les associations populaires...
«Assez ! Vous avez beau entonner vos doléances, le recensement n'en sera pas plus légal, le système du pouvoir n'en sera pas moins humble devant l'étranger, moins menaçant pour nos Ubertés à l'intérieur avec ses bastilles, avec la permanence de ses soixante mille baïonnettes, avec le
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bourrelet de fer qui comprime la tâte du pays et sa législature.
« Nous concevons que vous déploriez le sang versé et même celui qui pouvait l'être ; mais, si vous êtes si prodigues de sensiblerie là où rien n'est arrivé, là où un cheval seul a été atteint, pourquoi donc ave^vous eu si peu de sensibilité pour les massacres de la rue Transnonain?
a Vous livrez de plein saut et sans r^ezion à votre pairie cette nouvelle procédure, comme si une balle ne pouvait être adressée qu'à des princes !
a Quant à nous, voici un nouveau renseigne* ment qui pourrait confirmer nos premiàres inductions. v>
Et le rédacteur revenait sur la ûtUe de Paparl voulant se venger du lieutenant-colonel du 17*, lui qui n'avait servi que dans le 15\
Le procureur général terminait en rappelant ces mots de Dupoty à l'occasion de l'attentai de Darmés :
« Oui, le canon qui vient d'abattre à Beyrouth le pavillon français, et les coups de hacha qui préparent, autour de Paris, la place des bastilles nous empêchent d'entendre le bruit d'une carabine. »
Examinant la rédaction du Journal du Peuple, il la montrait composée de condamnés de toutes les insurrections : de Dourille, auteilr du Mamiel
du conspirateur j de' Biaise^ neveu de La Mennais, actuellement détenus pour société secrète, dont les brochures incendiaires se vendaient à cinq centimes dans les bureaux du journal. Enfin il scrutait les antécédents politiques de Dupoty, successivement rédacteur de deux autres feuilles républicaines, toujours militant, présidant les banquets réformistes des Vendanges de Bourgogne et de Belleville ; il désignait à l'attention spéciale de la cour ses fonctions de secrétaire général du comité réformiste, et, par là, il établissait ses rapports naturels, presque nécessaires, avec un des principaux accusés du complot, Launois, dit Chasseur j président de quartier du même comité.
Malgré la logique serrée de l'accusation, son habileté à faire concorder les écrits, les paroles et les ÊBiits de Dupoty, il n'y avait encore que des inductions, des présomptions, et, pour parler le lainage de la défense, une sorte de complicité morale, point de preuve légale. Mais deux lettres de l'accusé Launois, dit Chasseur y vinrent ajouter à la complicité morale l'évidence matérielle.
Le vendredi V^ octobre le garde municipal Frémaux était en faction à la Conciergerie dans le corridor Sainte-Marie ; le détenu de la chambre n^ 5, après avoir cherché à entrer en conversation avec loi, lui remit une lettre pour un de ses amis en le priant de la mettre à la poste ; une
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heure après il lui en fît passer une seconde. Toutes deux ont été déposées entre les mains du chancelier et reconnues par Launois, dit Chasseur j comme étant de son écriture.
L'une des deux, portant pour suscription, A Madame De fossé, était adressée à son firère, et ainsi conçue :
« Cher frère,
« Je m'empresse de te faire passer quelques lignes en secret, ce qui n'est pas facile.
« Je te prie d'aller chez madame Poilroux ; tu lui diras, que si on allait chez elle s'informer si je faisais des réunions, de dire que non, et que, si on la faisait venir au tribunal, d'avoir bien som de ne reconnaître personne. Tu auras soin de la tirer à l'écart pour lui communiquer cela, et qu'elle en prévienne sa demoiselle ainsi que son garçon. Tu iras de même chez mademoiselle Edmonde, à côté de ma chambre; tu lui diras la même chose, ainsi qu'à Clemancy, dans la même maison. Tu diras à Clemancy qu'il en dise autant à Joret, parce que je les ferai citer devant le tribunal. Tu diras à mademoiselle Edmonde que j'aurai soin d'elle quand je serai sorti.
« N'oublie pas de dire à toutes ces personnes qu'elles gardent bien le secret, ou sans quoi je suis fini.
« Des compliments à toutes mes connaissances.
« Il y a des brigands qui nous ont tous vendus.
« Embrasse ta femme et ta petite.
<( Ton frère, « Paul Launois. »
On le voit, le malheureux Laimois, dans cette dangereuse lettre, dressait son acte d^accusation. Il confirmait la réunion chez la veuve Poilroux,* racontée en détail par Quenisset et avouée par Boggio dit Martin; les réceptions dans sa chambre ; recommandait à tous ses amis un secret d'où dépendait sa vie, et disait : « Il y a des brigands qui nous ont tous vendus. »
L'autre lettre était écrite à Dupoty, rédacteur en chef du Journal du Peuple, à Paris.
« Cher citoyen,
«Je m'empresse de vous apprendre que ce traître de Papart nous a tous vendus pour échapper aux coups de la justice... Je vous prie donc, citoyen, de prendre notre défense autant qu'il vous sera possible, ainsi que le National. Ce monstre a soutenu devant le juge d'instruction qu'il avait été reçu dans une chambre en ma pré-
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sence ; c'est une chose dont je ne me rappelle pas.
(f Nous sommes toujours au secret depuis notre arrestation.
« Adieu, cher citoyen ; je vous serre à tous la main.
H En attendant un meilleur avenir.
« Le temps me manque.
a Signé : Paul Launois, dit CHAfiSBUR. »
Le texte en est tellement clair, tellement compromettant, pour celui à qui il s'adresse^ qa'eEn Tentendant, Dupoty ne trouva d'abord d'antre justification que de supposer Laonois un agent provocateur. Comment admettre, en effet, qu'il eût répété à un inconnu les mêmes paroles qu'à son frère : « Ce traître de Papart nous a tous vendus, » et cette dernière phrase : a Je vous serre à tous la main en attendant un meilleur avenir. »
Le nouveau député du Mans, Ledru-Rollin, présenta la défense de Dupoty. Il conteste pour la forme la compétence de la cour, mais il s'attache par-dessus tout à prouver que raccasatîoii dirigée contre Dupoty n'est autre chose qu' procès de tendance, un procès de presse, complicité morale dans laquelle on pourrait glober également ie National, ie Siècle j éL tous
les journaux qui avaient imprimé que Facte de Quenisset n'était qu'une vengeance particulière. Opposant le rapport de la commission de la cour au réquisitoire de M. Hébert, il s'efforce d'établir que la cour n'admet pas la participation de Dupoty au complot. Il nous rappelle qu'en 1828, la Pairie a repoussé par son vote la loi de tendance et diamour.
« Que m'imputez-vous? Vous m'imputez des articles de journaux. Pourquoi donc ne poursuivez-vous pas aussi le National et le Siècle ? Est-ce parce que Dupoty a des opinions radicales que vous lui donnez la préférence?... Vous ne vous demandez pas si ces articles sont de moi; j'aurais le droit de vous prouver qu'ils ne sont pas de moi... Vous me poursuivez comme responsable, comme gérant. Vous dites qu'ils sont de moi, parce que j'ai signé le journal...
« Or, voici mon argument, qui me paraît décisif : Est-ce en vertu de Y article 60 du Code pénal que vous me poursuivez? Alors il faut que vous prouviez un fait direct, qui émane de moi, non ' d'un autre ; il faut prouver qu'il y a une Coopération qui émane de moi, non pas en tant que gérant du journal, mais comme individu responsable de son fait. 11 faut que vous prouviez que c'est nooi qui ai écrit les articles, et si vous ne le prouvez pas, alors vous vous retxanchez derrière la hide 1819, et vous nous faites un procès de presse.
« Remarquez que cette distinction egt capitale, qu'elle est écrite dans la loi. Remarquez que, si la presse est punissable comme élément de complot, il faut que ce soit pour un fait direct; ce n'est pas en tant que gérant que vous pouvez m'atteindre, mais comme écrivain.
«... Dupoty a été poursuivi pour la lettré de Launois, à savoir pour un fait qu'on supposait loi être personnel.
« Vous nous dites : « Vous avez dû connaître « Launois. » N'est-ce pas à vous à en faire la preuve? Est-ce que ce n'est pas à vous à me dire : Vous avez connu Launois en telle et telle circonstance, et à me le prouver? Quand vous auriez prouvé que Dupoty et Launois se sont connus, il faudrait encore prouver qu'ils ont comploté ensemble...
« Le seul compte que vous ayez à me demander est d'un fait personnel, d'un fait qui vienne de moi. Aux termes du: Code pénal, avez-vous démontré la participation directe ?... Non.
« Voyons ce que vous avez dit sur la participation indirecte, sur ce que vous appelez la participation morale. Grand Dieu! pouvais-je m'attendre à défendre un procès de tendance en 1841?...
« Avez-vous dit : Je ramasse une foule d'articles; j'y vois le complot, arrêté, concerté, comme le veut la loi? Non. J'y vois, avez-vous
dit, une excitation à la haine et au mépris du gouvernement, quelque chose qui peut retomber sur lui, un je ne sais quoi qui puisse rattacher ses doctrines au bras qui s'est armé d'un pistolet.
« Et cela serait, il faudrait encore que vous recoimaissiez que c'est là un procès de presse, de tendance, que ce n'est pas un fait matériel personnel... qu'en supposant que j'aie excité d'une manière vague, indéfinie, illimitée, je n'ai pas dit à un homme : A un jour donné, prenez un pistolet, tuez tel homme. Je ne l'ai pas fait : vous avez donc intenté un procès de tendance.
« Voulez-vous me permettre de vous citer sur cette manière d'argumenter des paroles écrites par im homme très-sérieux?
ce Ces paroles sont de M. Guizot. Elles sont de M. Guizot à une époque où il caractérisait le juge qui avait inventé aussi les faits généraux en matière de* complot; ce juge se nommait JefFryes. Ce juge reçut sans doute aussi ces éloges passagers d'un cabinet plus ou moins passager; « mais ce Jef&yes a laissé dans la postérité un « nom flétri par les faits généraux, qu'il avait in- « ventés. »
Pour innocenter son client, le défenseur confond sans cesse l'attentat, auquel Dupoty n'est nullement accusé d'avoir pris part, et le complot. Il omet sa double quaUté de gérant et de rédacteur en chef, qui le rend réellement responsable
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des articles insérés dai» son journal. Le rapprochement par lequel il termine, destiné à frapper au <lehors les imaginations, dépasse le but; dans l'esprit des juges, fl s'annule par schi exagération.
Il faut se souvenir qu'en exerçant leurs redoutables fonctions judiciaires, redoutaMes pour eux comme pour les accusés, les pairs réunissaient ce double caractère de juré et de magistrat : jurés, ils décidaient, sans autre guide que leur conscience, la question de culpabilité; juges, ils prononçaient la peine.
En dehors de mes devoirs comme membre de la cour de justice, je n'étais ni ami ni ennemi de la royauté; mon indifférence garantissait mon impartialité. Mais la tentative d'assassiner des jeunes gens dont le premier acte public avait été d'exposer leur vie à la tête de nos soldats me soulevait le cœur.
Quant au complot, je recherchais avec passion la vérité.
La plupart des témoins, appartenant aux sociétés secrètes, plaçaient leur serment d'affiHés au-dessus de celui qu'ils prêtaient devant nous; leur connivence, leurs réticences, leurs fausses déclarations m'indignaient. En entendant l'un d'eux se couper et mentir avec un redoublement d'effronterie, je crus devoir avertir le chancelier. Je n'ai pas oublié sa réponse :
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a Si Ton poursuivait tous les témoins qui nous mentent, nous n'en finirions pas ; il faudrait sévir contre tous. »
Enfin l'attitude même de Dupoty , sa mise, son affectation d'élégance : manchettes, jabot, gants blancs, le soin avec lequel il s'étudiait à marquer ladistance qui le séparaitdes simples, ouvriers ses oœnpUces, mon éloignement pour ceux qui poussent à l'action sans y prendre part^ aggravaient moralement les preuves légales de sa culpabifité.
Juré, je le déclarai coupable;
Juge, je le condanmai à cinq années de détention (1).
Mon vote se confondit avec celui de la majorité.
J'avais agi sous l'empire d'une conviction en- . tière : les ardents reproches de la presse opposante, les violentes menaces des sociétés secrètes n'étaient pas faites pour inquiéter ma conscience. • Depuis, ma foi politique a changé : de constitutionnel monarchique, je suis devenu républicain. Mais en me félicitant de n'avoir plus le pénible devoir de les juger, mon opinion sur les fauteurs de complots* est restée la même; car si, aux
(1) J*ai plaisir à constater ici qn*eii dehors des passions politiques, Dnpoty était un homme honnOte et doax^ étranger à tout ressentimtnt personnel : après la Révolution de Février, il m*est venu voir» et a voolu soutenir ma candidature de représentant.
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yeux du républicain, la suppression du droit d'association produisait fatalement les sociétés secrètes, si la loi électorale avec le cens et l'exclusion des capacités ne représentait ni le nombre ni l'intelligence, s'il fallait incessamment réclamer la réforme par la presse, par les banquets, par les innombrables pétitions de la majorité tenue à l'écart, le complot, la tentative armée de quelques centaines d'hommes de renverser le trône, ayant pour moyen la guerre civile, pour but la dictature, demeurait un crime de lèse-nation et de lèse-liberté; tout autre est l'insurrection d'un peuple résistant pour le maintien d'un droit ou d'une liberté aux gouvernements violateurs des lois.
SESSION DB 1842. — TBAITB DES DBTBOITS.
La session s'ouvrit le 27 décembre 1841.
Le. discours de la couronne annonçait la conclusion du traité des détroits, et avec un avenir de paix la diminution des charges publiques. Dans les deux Chambres, la majorité en faveur du ministère n'était pas douteuse ; aussi l'adresse ne fut-elle qu'une amplification du discours de la couronne.
Chez nous, l'opposition s'augmentait de deux nouveaux orateurs : La Moscowa, encore un peu terne et hésitant; Boissy, mélange d'esprit et de déraison, d'inconvenance et d*à-propos, employant bravement les mots au hasard ; le fou de la pairie, le fléau du chancelier.
A la suite de ces Mayden Speeches, Montakmbert^ en maintenant les aspirations Ubérales de sa politique extérieure, son indulgence envers
le ministère tombe, recommandait la résistance à l'intérieur; il attribuait le mal des sociétés secrètes à l'absence de foi et à F instruction universitaire^ et faisait campagne en faveur du libre enseignement des corporations religieuses. J'essayai de lui répondre.
« Je regrette, quant à la politique extérieure, de me trouver absolument opposé à la manière dont le comte de Montalembert apprécie le traité du 13 juillet. Il y a eu dans ces derniers temps de nombreuses transformations politiques.
«Ainsi, des hommes, qui, depuis 1830, avaient constamment prôné, recommandé la paix avec les puissances étrangères, mâme au prix des plus douloureux sacrifices, qui avaient vaohile respect et le maintien des traités de 1815, qm s'étaient le plus fortement opposés à la rëmikm de la Belgique à la France, à tout secours efficace porté, soit à la Pologne, soit à l'ItaKe révolutionnaire, ont éprouvé successivement de violentes mutations dans leurs idées : les uns, en 1836, sur la question d'Espagne, ont été grossir le parti de la guerre; d'autres, plus tardifs, ont rejoint seulement en 1839, à l'oceasioii du morcellement de la Belgique et de Tévaci»tion d'Ancône; d'autres enfin, à Tappariticm de la convention du 15 juillet; et tous ensemble s'accordent aujourd'hui à déclarer humiliant et impolitique le traité du 13 juillet 1841 .
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«Tout au contraire, certains hommes, et je suis de ce nombre, partis du point absolument opposé, qui pensaient, au lendemain de notre révolution, Toccasion favorable pour briser les traités imposés par la Sainte-Alliance, qui croyaient la guerre non désirable par elle-même, mais préférable à une suite de concessions à l'égard des gouvernements étrangers, préférable à l'abandon de la Pologne, de TltaHe, de tous les alliés que le principe révolutionnaire nous avait conquis; ces hommes, après avoir vu passer devant eux, sans profit pour leur système, toutes les occasions de le réaliser; après avoir vu tomber, une à une, avec le temps et par la pratique persévérante du système contraire, toutes leurs espérances et jusqu'à ces illusions qui prolongent encore l'espérance, en sont venus, douze années écoulées, à regarder actuellement la paix (une paix honorable) comme le but vers lequel doit tendre notre politique, notre place comme marquée par notre intérêt bien entendu dans le concert européen ; enfin le traité du 13 juillet comme honorable et avantageux pour la France ; dans ce double revirement, de part ou d'autre, l'erreur est manifeste. . .
« n y avait en 1830 deux systèmes contraires, mais tous deux alors également possibles, également praticables, entre lesquels il fallait opter : ou bien soutenir le principe révolutionnaire par-
tout OÙ il serait tenté de se montrer, utiliser les sympathies des peuples en reprenant nos anciennes limites, dédaigner les troubles intérieurs, croire à notre union devant l'étranger, se fier dans la nationalité de notre cause pour réunir â la frontière les citoyens d'opinions diverses, mais tous enfants de la même patrie, ou bien concentrer notre révolution, la garder chez nous et pour nous, s'occuper avant tout d'organiser l'intérieur, et quant à l'extérieur, détourner la colère des rois, dissiper leur frayeur, gagner leur confiance, recommencer le travail lent et patient de la restauration ; puis, après avoir fait nos preuves monarchiques, nos preuves d'ordre et de stabilité, rechercher dans le concert européen d'utiles alliances...
« Ces deux systèmes sont-ils encore en présence ? Sont-ils encore aujourd'hui tous deux possibles et praticables ? Pouvons-nous encore quitter l'un pour adopter l'autre i Avons-nous encore à choisir entre les sympathies des peuples et l'alliance des gouvernements ? En d'autres termes, nous qui avons toujours combattu la politique de la paix, pouvons-nous encore raisonnablement, comme bons citoyens, comme amis de notre pays, poursuivre le triomphe de nos anciennes idées? Je réponds non, sans hésiter...
i( Le sentiment de fi:aternité qui s'était éveill< che? tous les peuples a dépéri ; l'égoïsme nati
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nal, dont les premiers nous avions donné l'exemple a repris ses droits. La conséquence logique, rigoureuse, inévitable du système préféré, a été de tuer l'autre politique et de la rendre impossible aujourd'hui... Le moment de la lutte a cessé; tous les éléments de force sur lesquels notre système s'appuyait ont disparu. . .
« Que dire maintenant des hommes qui, après avoir rendu, parleurs constants efforts, notre système de guerre, de propagande révolutionnaire impraticable, en demandent aujourd'hui l'exécution? Quoi! c'est lorsque, grâce à vous, les peuples se sont tendu vainement la main sans pouvoir se joindre ; lorsque, grâce à vous, il n'y a plus d'alUance possible que de gouvernement à gouvernement; lorsque, grâce à vous, la nationalité polonaise n'existe plus que par la mention presque dérisoire que nous lui accordons chaque année dans une phrase de notre adresse; lorsque, grâce à vous et par le secours des années, et par une adroite amnistie, l'Autriche a pu consolider sa domination en Lombardie; quand les provinces rhénanes accueilleraient vos efforts pour les rendre françaises par une Marseillaise allemande; quand les Espagnols repousseraient votre intervention par ce cri renouvelé de 1812 : Mort aux Français ! c'est alors que vous viendriez nous <lemander sérieusement qu'à propos d'un démêlé entre le sultan et le pacha, pompeusement
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qualifié par vous de question d'Orient, nous renoncions au système suivi jusque-là, que nous renoncions à tous les avantages possibles de ce système, pour entreprendre, seuk et sans alliés, la guerre contre l'Europe !
« En vérité, messieurs, mais il est trop tard. (Interruption.) La politique de paix était suivie avec constance depuis dix années, lorsqu'au P' mars 1840, un ministère, qui se tnunpait de date, eut comme une velléité de changer le système; tentative funeste, car elle nous faisait perdre tous les bénéfices de la poUtique précédemment suivie, sans autre résultat que de créer un déficit et de nous réduire à l'isolement...
« A cette époque, on n'avait pas encore découvert tous les mérites, tous les charmes de la politique d'isolement; l'opposition n'avait pas encore imaginé, comme eUe le fit plus tard, que c'était une belle position pour la France de se tenir à l'écart, de peser par son absence sur les conseils de l'Europe, de se retirer dans sa force, ou bien encore de faire le vide, et autres avantages de l'isolement tout aussi positif, tout aussi saisissables, qui ne lui ont apparu que depuis que nous en sommes sortis.
« Le ministère a pensé, pour que le rsqpprochement fût honorable et durable, qu'il £adlait que les avances fussent faites à la France par les
autres puissances; qu'aucune condition ne lui fflt imposée; qu'avant d'entrer en négociation, le décret du 15 juillet fût déclaré éteint; qu'il n'existât plus; enfin que notre union fut rendue manifeste par un traité conclu en commun. Y a-t-il là un oubli, une n^ligenc^ qui doive Uesser même notre susceptibilité nationale exagérée? Eh bien, le traité du 13 juillet a rempli scrupuleusement toutes ces conditions.
ft On demande ce que nous avons gagné : nous arons gagné de pouvoir mettre de l'ordre dans DOS finances, de pouvoir désarmer. Mais on ne m contente pas de ces avantages, on voudrait ^a'îl y eût quelque chose de spécial et de particulier contenu en notre faveur dans le traité des détroits. Mais, en vérité, vouloir que les fautes de la politique du 1 " mars nous tournent à profit, que d'une série d'imprudences résultent pour iiûbs de notables avantages, c'est vouloir l'imposable.
« Le comte de Montalembert éprouve un sentiment péniUe à la vue de ce traité. Qu'il me permette de le dire, dans son esprit logique, mais awtout généreux, dans son esprit judicieux, mais dâicat, trop délicat peut-être à l'endroit de l'honneiur, il a commis, je crois, une légère injustice. H prouve un sentiment de regret et d'amertume contre les événements qui se sont passés depuis deux ans; puis, ne pouvant se résoudre à pour-
suivre de sa critique un ministre déchu, il transporte le blâme à celui qui est au pouvoir. Il entoure d^ndulgences celui qui nous a jetés dans des embarras inextricables ; il combat celui qui arrête le compte de nos pertes. Il pardonne celui qui a commis la faute et s'indigne contre celui qui y porte remède. Cela est saps doute fort noble, fort chevaleresque, mais à coup sûr cela n'est pas juste...
« Il y a enfin d'autres adversaires du traité, partisans aveugles, amis bien dangereux du ministère du 1" mars, qui, dans \m esprit d'opposition, veulent trouver à tout prix dans ce traité du 13 juillet un échec pour la France. Dans ce but, les documents français ne sauraient leur suffire; ils s'adressent à l'étranger, à l'Anglais, comme ils disent, à lord Palmerston, qui, après avoir déployé contre nous cette funeste habileté que donne la passion, s'est laissé aller à cette vanité puérile de publier les plus secrets témoignages de son antipathie. C'est de lui qu'ils attendent les preuves de notre honte. Ce n'est pas dans des pièces officielles qu'ils les puisent, c'est dans ces correspondances intimes où tour à tour lord Palmerston et lord Ponsonby se livraient à des épanchements de haine contre la France, c'est de lord Palmerston qu'ils mendient un certificat d'infamie pour le gouvernement de leur pays. »
En somme, au dehors, je combattais le système guerroyant après coup du P' mars, tel que l'opposition l'avait adopté; au dedans, sans attendre plus de M. Guizot que de M. Thiers en faveur de la réforme électorale, j'espérais d'un ministère conservateur l'économie dans les finances, la réduction de l'armée, la satisfaction des intérêts matériels du pays.
V^.îff.
CHAMBRE DBS DÉPUTÉS; QUESTION DE PRÉSIDENCE; MM. SAUZKT ET LAMARTINE. — DISCUSSION DE L'a- DRB8SE. — LOI DBS INCOMPATIBILITÉS. — RÉPORMK ''•^* ÉLECTORALE. — FONDS SECRETS. — ; LOI GÉNÉRALK
DES CHEMINS DE FER. — CONCESSION DIRECTE DK LA LIGNE DU HAVRE. — AJOURNEMENT DE LA QUES- TION DES SUCRES.
A la Chambre des députés, sur la question de présidence, le cabinet commit, selon moi, une faute qui devait entraîner de graves conséquences : pour se concilier l'appui de MM. Passy et Dufaure, il porta M. Sauzet avec le centre pur, le préférant à Lamartine, que soutenaient les conservateurs progressistes. Faut-il attribuer xmiqueraent ce choix de M. Guizot à une considération de tactique ou à une ombrageuse antipathie? Ce qui est certain, c'est que le poëte orateur, blessé dans son ambition légitime, ne tarda pas à se souvenir qu'il n'avait accordé au gouver-
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nement personnel le service un peu dédaigneux de sa parole que par horreur pour une guerre injuste, intempestive, et parce que les chefs delà coalition ne lui promettaient à Tintérieur la conquête d'aucune réforme Ubérale ou sociale. L'événement le plus remarquable de la session fut sa transformation, son passage à Textrême gauche de rassemblée.
Dans la discussion de l'adresse, le ministre des affaires étrangères se présentait à la Chambre comme réalisant la belle devise de 89 : « Paix et Liberté. » ^
Après des attaques assez vives de MM. Duvergier de Hauranne et de Valmy, M. Thiers, affectant la modération, s'efforce, malgré le traité des détroits, de montrer l'Europe toujours hostile, et quittant les ministres pour s'adresser à la couronne :
« Non, je le dis franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le savent bien) ne me portent pas à l'opposition; mais je suis convaincu que si vous A'avez pas un jour la Jbrce d'une grande résolution, ce gouvernement que j'aime, ce gouvernement auquel je suis dévoué aura la honte ineffaçable d'être venu au monde ^our amoindrir la France. »
M. Passy, rallié, lui répUque avec une supériorité de raison qui compensait et au delà la différence du talent.
Le paragraphe II traitait des finances. M. Humann eut peu de peine à justifier du reproche de fiscahtë la mesure du recensement^ et nota d'infamie les dangereuses calomnies à l'aide desquelles des agents de désordre avaient soulevé les crédules habitants des campagnes, leur persuadant qu'on allait faire l'inventaire des moindres meubles de leurs maisons et compter tous les animaux, parce que meubles et animaux devaient être fi'appés d'une taxe nouvelle.
Pour la première fois un jeune avocat député, ambitieux et éloquent, M. Billault, entama devant les Chambres la discussion du droit de visite; ce droit consacré par le traité de 1831, développé par la convention de 1833, ayant pour objet de rendre impossible, par une surveillance réciproque, la traite des noirs, venait de donner lieu entre, la France et TAngleterre à la signature d'un traité complémentaire en 1841. M. Billault le combattit :
1** Comme portant une atteinte profonde aux principes fondamentaux du droit international maritime ;
2" Comme abattant la fierté de nos marins ;
3" Comme dépouillant la France de sa position de tête de colonne des marines secondaires contre l'Angleterre ;
4* Comme préjudiciable à nos intérêts commerciaux.
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M. Guizot, après avoir sommairement rappelé Fhistorique des traités, essaya de repousser sur ce point Taccusation d'égoïsme adressée à la po lique anglaise.
« Je ne contesterai jamais la présence, le mélange des intérêts personnels, temporels, au milieu des plus nobles, des plus désintéressés sentiments. Cela existe, c'est la condition de notre nature, la condition de la société humaine; mais ne croyez pas qu'il ait jamais été donné à des intérêts égoïstes d'exciter dans le monde un mouvement pareil à celui qui a déterminé de grands peuples à s'imposer de grands sacrifices pour abolir la traite des nègres. Né croyex pas qu'il ait été donné à une prétention ambitieuse d'imprimer une telle impulsion aux hommes et d'atteindre de tels résultats. Non, messieurs, quel qu'ait été le mélange des intérêts personnels, de l'ambition ou de l'égoisme national, c'est un mouvement moral, c'est Tardent désir de mettre fin à un commerce honteux; c'est ce désir d'afiranchir une portion de l'humanité (Très-bien ! très-bien ! ) qui a lancé et accompli cette œuvre. »
L'occasion était trop belle de faire la guerre à l'Anglais en incriminant la condescendance du gouvernement français, pour que MM. Thiers, Odilon Barrot et Berryer la laissassent échapper. Mais à la surprise du ministère et de l'opposition, un banquier conservateur, M. Jacques
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Lefebvre, renchérissant sur les amendements de MM. Billault et Lacrosse, en proposa un qui infirmait le principe même du droit de visite. Ce dernier ayant été adopté à une immense majorité, M. Guizot réserva néanmoins au ministère la faculté de ne pas s'y conformer sous sa responsabilité.
Un court débat s'engagea au sujet de l'Espagne. La reine régente, Christine, avait été diassée, Espartero investi à sa place des fonctions de régent pendant la minorité dlsabeUe, l'ambassadeur de France avait reçu Tordre de ne remettre ses lettres de créance qu'à la reine, et sur le refus d'Espartero, il était revenu sans avoir rempli sa mission.
Le ministre des affaires étrangères soutint qu'au point de vue monarchique il n'avait pu agir autrement.
« La minorité dans ime monarchie, ce n'est pas la mort, ce n'est pas l'écUpse du monarque : il est inactif, il n'est pas absent. Il y a des devoirs qui s'adressent à lui : si cela n'était pas, vous verriez bientôt dans les minorités placées au milieu des révolutions, vous verriez bientôt disparaître la monarchie. »
M. Barrot se chargea de lui répondre que la constitution espagnole transportait au régent, sans aucune restriction, l'exercice et l'autorité du pouvoir royal
« Vous faites un nouveau pas dans la réaction de notre politique extérieure, qui va se rabaissant, s'éloignant de son principe, de son origine : ce n'est pas cette politique révolutionnaire et nationale qui faisait notre force et notre gloire; c'est une politique d'étiquette et de personnes ; une politique concentrée dans quelques intérêts ou dans quelques prétentions de famille. »
Paroles parfaitement justes dans la bouche d'un radical, non de la part d'un membre de l'opposition dynastique. On verra que, dès lors et jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe, M. Barrot a constamment joué le rôle du républicain sans le sawÀr.
Après le vote de l'adresse, à une imposante majorité, la Chambre fut saisie de la proposition^ renouvelée à chaque session, sur les incompatibilités. Cette fois elle était l'œuvre d'un député conservateur, M. Ganneron. Combattue parle ministère, elle échoua, surtout par les critiques de Lamartine. 111a jugeait mesquine, insuilfisante, incompatible avec la dignité de l'électeur et de Félu. Néanmoins, dans le portrait qu'il trace de ces hommes qui parviennent par l'absence de conviction pohtique, on pressent l'orateur de l'opposition.
a Me croyez-vous donc un homme assez imaginaire pour me refuser à voir ce qui entre dans tous les yeux ? Est-ce qu'il n'y a pas partout e1
toujours une race d'hommes amphibies qui exploitent non-seulement leur parti quand il triomphe, mais qui exploitent à la fois le ministère et l'opposition ? Hommes dont La Bruyère a oublié le portrait; hommes dont le nom, si on les nommait, deviendrait le type, le hiéroglyphe de Tavancement ; qui ont un pied sur l'échelle que leur tend l'opposition, un autre pied sur l'échelle que le pouvoir leur prête, et qui, en se portant tantôt sur un échelon, tantôt sur l'autre , selon que le pouvoir chancelle ou que l'opposition triomphe, s'élèvent de complaisance en complaisance et de défection en défection ! Que les ministères ou que les oppositions s'écroulent, que nous importe ! Le degré est franchi : tout le monde tombe ; et nous, nous montons toujours ! Voilà ces hommes.»
La proposition fiit rejetée à la faible majoritë de huit voix.
M, Ducos présenta un projet de réforme électorale; il consistait dans l'adjonction des listes du jury et de ce qu'on appelait les capacités. Le ministre de l'intérieur, M. Duchatel, fit tout d'abord du rejet de la question une affaire de cabinet.
A la suite d'une longue discussion, M. Guizot, élevant la question, la colorant de son optimisme philosophique, à la grande joie du centre, déclara pour longtemps prématurée une modification de la loi électorale, traita de superficiel, de mensonger le mouvement de la presse et des pétitions
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en faveur de la réforme; signala comme déjà faites les trois grandes choses à fonder : une société nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde ; des institutions nouvelles, le gouvernement représentatif, jusqu'ici étranger à notre pays, et enfin une djmastie nouvelle. Attribuant à une poignée de brouillons et de factieux les signes sanglants de division entre les prolétaires et la bourgeoisie, il se félicite au contraire de leur union, de l'égaUté des droits, de la simihtude des intérêts, et résume les besoins actuels de la politique en stabilité et en bonne conduite des affaires de chaque jour. Il voyait le véritable but de la proposition dans respoir de renverser le cabinet, et il s'étonnsdt qu'on ne le dît pas tout haut.
Cette fois, Lamartine, se séparant des centres parce qu'ils refusent de marcher, a la satisfaction de combattre dans M. Guizot le chef de la politique stationnaire. Il l'accuse d'abaisser le débat au niveau d'une question de portefeuille, d'efirayer à tort la majorité sur les dangers de la réforme proposée.
« Il en a toujours été ainsi, disait-il, toutes les fois que la liberté la plus mûre, la plus mesurée, la mieux préparée, a voulu faire un pas : on lui a prédit un abîme et une chute. Cependant toutes les institutions libérales, la société démocratique, la liberté de la presse, la garde nationale se sont
établies sans amener les tristes conséquences qu'on leur présageait. Les libertés dangereuses sont celles que le peuple arrache, ce ne sont pas celles qu'on lui donne ; ce sont celles qu'on accorde un jour de faiblesse, ce ne sont pas celles qu'on prépare et qu'on mesure avec justice quand l'heure de les Uvrer a heureusement sonné. Foupquoi les journaux et les comités ont-ils été chercher cette question au sein du pays? C'est qu'elle y était.
« Je suis un obscur ouvrier de ce travail des nations et des siècles, qui consiste à déplacer les vieilles choses pour faire place aux nouvelles, pour introduire lentement, laborieusement, prudemment quelques idées de plus dans la niasse compacte et immobile des idées acceptées et des faits stationnaires. »
Puis il établissait que le vrai sens, le sens tout entier de la révolution de 89 avait été d'enlever les élections aux corps, aux privilèges, aux corporations, aux castes, pour les individualiser. Il y avait un grand danger à laisser dans la main et dans la cause des factions un droit légitime et incontesté par la raison du pays : c'est avec ce droit, qu'on leur dispute, qu'ils se font une arme pour attaquer et ensuite pour renverser plus tard le gouvernement.
Et il terminait :
« Mon Dieu ! il y a eu de tout temps et par-
tout des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles dans les corps politiques, dans les majorités : ce sont ceux qui se refusent à tout examen des choses nouvelles, quoiciue bonnes, mûres et préparées. (Murmures au centre.)
a C'est en vain que les pouvoirs s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, abdiquent sous leurs yeux; ils ne veulent pourvoir à rien : ils se cramponnent, immobiles et toujours tremblants, à quoi que ce soit ; ils saisiraient même le fer chaud iwi despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils ne voient qu'un seul mal pour eux : le. mouvement; qu'un seul danger pour les institutions : le mouvement. On a beau avoir loyalement servi ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes... on a beau s'associer à eux, on a beau les défendre et périr avec eux pour préaerver ou la paix du monde ou les prérogatives du pouvoir autour duquel ils se réfugient, tout cela est perdu! (Longs applaudissements à gauche.)
« Vous pouvez avoir leur estime; mais du jour où vous leur proposerez une mesure d'innovation, la plus prudente selon vous, la plus sage, Ift plus avantageuse au parti conservateur (Réclamations au centre.), do ce jour-là vous êtes leur eimemi. (A gauche, oui! oui! c'est cela!)
« £h! mon Dieu, il y en a eu à toutes les
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époques : en 1789, en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte, ce n'est pas de la personnalité que je fais. (Bravos aux extrémités.)
« S'il y avait de pareils hommes ici, et plût à Dieu qu'il ne s'en retrouvât jamais de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque chiffre sinistre à cause de leurs fautes ! (A gauche, trèsbien! très-bien !) Oui, s'il y avait de ces hommes flans le pays, s'il y en avait même ici, c'est à eux que je m'adresserais surtout, c'est à eux que je dirais: Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux grands intérêts d'ordre, de famille, de propriété, de conservation que nous avons en commun. Ne vous refusez pas aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou plutôt offrez-la vous-mêmes !
u On dirait, à les entendre, que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en iine seule chose, A se poser là sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite, et à y rester immobiles, inertes, implacables... (Vive approtion à gauche.)
« Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en effet, tout le génie de l'homme d'Etat, chargé de diriger un gouvernement. A quoi bon le génie d'un homme d'État? Une borne y suffirait. »
Dès lors, une borne devenait le symbole de la
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politique servie par M. Guizot et les ministériels pétrifiés dans l'inertie.
L'illustre orateur avait frappé trop fort et trop juste sur les ingrats qui, pendant deux ans, s'étaient glorifiés de son éloquence ; ils en conçurent une irritation profonde.
La proposition fut repoussée à plus de 40 voix àe majorité.
Le 10 mars, la loi des fonds secrets donnait liea è, un dernier vote de confiance en faveur du cabinet ; transmise à la Chambre des pairs, elle était adoptée, le 2 avril, presque sans discussion. Toutefois, je saisis cette occasion de formuler nos plaintes sur l'inégale répartition des projets de loi entre les deux Chambres, qui depuis trois mois paralysait nos travaux. J'accusai un ministère conservateur de suivre à cet égard la routine de ses devanciers, routine coupable, car elle a;rait pour conséquence de frapper de stérilité le double examen des lois : en efiet, apportées d'abord presque toutes à la Chambre des députés, ailes nous arrivaient si tard que le moindre amendement équivalait à un rejet.
« Ah! sans doute, il est commode, pour un «ijqiistère, de n'avoir sur chaque loi à redouter qatee discussion et qu'un vote; mais ce succès facile a les inconvénients les plus graves. Comment, vous, ministres conservateurs, ne les voyez-vous pas? Comment n'ont-ils pas déjà
frappé vos regards ? Comment ne savez-vous pas qu'en évitant le concours réel de la Chambre dee pairs dans la confection des lois, en éludant sa discussion, en paralysant son vote, vous ap^renei au pays à se passer de nous, vous lui apprenez à regarder la Chambre des pairs comme un ornement de la charte, comme une superfluité, comme un pouvoir parasite! Déjà, dans la langue politique, dans la presse, on en est venu à dire : la Chambre. La Chambre, c'est-à-dire celle qui agit, celle qui fonctionne, qui fait et défait les ministres, et aussi les lois.
« Ne savez-vous donc pas que ce repos que vous nous imposez, ce sommeil que vous nous demandez sans cesse, c'est la mort? car Tinaetion prolongée pour un pouvoir politique, c'est la mort. . .
« On trouvera peut-être ces doléances injustes, adressées à un ministère si bien disposé pour nous, si respectueux, si conservateur. Eh ! qu'importe la manière de nous assoupir, si la mort doit venir à la suite de cet assoupissement? Qu'importent les apparences? Qu'importent les égards? Les égards, je sais bien qu'on ne nous les épargne pas. Les Anglais vendent ropimn aux Chinois; nous, on nous le donne pour rien. (On rit.)
« Ah! l'on fait bien les choses! On nous choyé, on nous gâte, notre salle est splen-
dide (i), et le jour où, à la suite d'une extase léthargique, la Chambre des pairs ne se réveillera plus, on lui fera, j'en suis sûr, de magnifiques funérailles. »
En mai, la discussion s'ouvrit au Palais-Bourbon sur un projet de loi générale pour la conB* truction des chemins de fer. Il combinait ingé* nieusement les ressources limitées de l'État avec .le crédit naissant des compagnies, et afin d'attirer les capitaux individuels aux associations de souscripteurs, il proposait de leur Uvrer les chemins pour un certain nombre d'années, ne laissant à leur charge que l'achat et la pose des rails, le matériel et les frais d'exploitation. De la sorte, le réseau des grandes lignes commençait partout; ni la ligne du Nord, ni celle de Paris à la Méditerranée n'étaient l'objet d'une préférence exclusive; la France entière avait part aux bienfaits des voies nouvelles. Mais une opposition systématique ne vit dans ce mode que Tinconvénient de commencer sur beaucoup de points à la fois, sans rieiLiu^hever ; elle donna au projet le nom de Lai des tronçons. M. Thiers, opposé aux progrès matériels dès qu'il n'était plus au pouvoir, alla jusqu'à demander, comme en 1838, si l'œuvre des chemins de fer valait bien l'immense efibrt que Ton imposait au pays.
(1) Une nouvelle lalle det séances, chargée d*or et de Telonn, veaait d*4tre achevée.
La loi fut adoptée par l'une et l'autre Cliambre.
L'année précédente, le ministère s'était engagé à résoudre la question des sucres, cependant, sans opinion arrêtée, craignant de mécontenter, à l'approche des élections, telle ou telle firaction de la majorité, il se résigna sans peine à rajoumement.
Une dernière loi de concession directe du chemin de fer du Havre ayant été votée, la session fut close le 13 juin, et le même jour fut prononcée la dissolution de la Chambre élective.
MON smtb6b dans Là cabbibrb industbibllb; ad-
MINISTBATBUB DU CHBMIN DE FBB DU HAYBB. — ÉLBOnONS eÊNÉBALBS. — MOBT DU DUC D'OBLiANS. — LOI DB BÂaBNCB.
Revenant à ce qui m'est pei'sonnel, à Texte* rieur, j'avais approuvé le traité des détroits et notre rentrée dans le concert européen ; à TintérieuTy Tordre dans les finances, Técononde, la diminution de Tannée. Si je n'attendais du mi* nistère aucune réforme, aucun progrès politique, ^'
depob le funeste passage de M. Thiers aux affaires, ;|ft n'en espérais pas davantage de Topposii«a q^ dirigeait. La loi générale des chemins de fér avait été une grande mesure d'intérêt matériel, je pouvais donc raisonnablement compter ^qil'^près les élections les ministres du 29 octobre apporteraient à la session suivante la solution des principales questions commerciales et industrielles.
T. IX. it
J'ai dit qu'une voie ferrée de Rouen au Havre avait été votée. J'en devais être un des administrateurs. Je voyais souvent Adolphe Thibaudeau, secrétaire de la compagnie de Rouen ; mon intimité avec Gustave Delahante, employé supérieur ^chemin de fer d'Orléans, me tenait au courant des progrès de la nouvelle industrie ; enfin Charles LafiStte, banquier, un des fondateurs du Jockey-Club, administrateur de la ligne de Rouen, avait préparé, avec ses collègues anglais, la souscription et la demande de concession du prolongement de Rouen au Havre. Par la position que j'avais acquise à la Chambre et une certaine connaissance de l'anglais, il lui parut que j'apporterais un concours utile à l'entreprise : j'acceptai les fonctions d'administrateur qu'il me proposait. Je me croyais nommé, mais quelque temps après^ il m'apprit qu'ayant jugé à propos de soumettre la liste des membres du conseil à M. Guizot, ce- ^ lui-ci avait ratifié son choix ; désigné par Ch. Laf-
* fltte, approuvé au ministère des affaires étrangères, en janvier 1843, l'assemblée générale des aetionnairw me confirma définitivement.
Mais que de graves événements dans cet intervalle !
Aux élections, M. Guizot s'était flatté d'obtenir une majorité formidable et presque compacte : cette fois encore ses illusions furent déçues; le cens électoral lui rendit la même majorité, va-
riable et facile à désunir. A Paris, sur douze députësy dix étaient élus par l'opposition.
Un fait à consigner est la division qui se manifesta parmi les l^itimistes : les uns, avec l'abbo de Genoude et la Gazette de France y prêchant le soffrage universel à deux degrés, la démocratie catholique sous un roi légitime, avaient pour repirésentants le duc de Valmy et le marquis de Lwochejaquelein, tandis que Berryer, à la tête des députés royalistes du Midi, maintenait la doctrine pure du droit divin.
Le gouvernement parlementaire avait sombré ; depuis le 29 octobre, la question était pratiquement résolue; mais les animosités politiques, plus ardentes que jamais, grossissaient les obstacles, les créaient au besoin, irritaient la fibre nationale et révolutionnaire.
C'est alors qu'un prince aimable, distingué, farave et populaire, étudiant depuis douze ans sous son père le métier do roi, périt à trentedeux ans. Le matin du 13 juillet, le duc d'Orléans se randiit à Neuilly, dans une voiture très-basse attelée à la d'Aumont ; les chevaux s'emportèrent, il eut l'imprudence de sauter à terre, et tomba si malheureusement qu'il ne reprit plus connaissance. Je ne décrirai pas la douleur des siens. Sa mort fîit un deuil pour la grande majorité de la nation, qui n'était ni légitimiste ni républicaine. n laissait deux lils, et quatre princes ses frères
'ik
180 MBMOIRBS 1826-1848
pouvaient, après Louis-Philippe, porter une régence.
Pourtant, devant cette espérance perdue, tous ceux qui étaient attachés à la dynastie se serrèrent autour du trône.
Le 26 juillet, il y eut une session eztraordinaîre pour Tadoption d'une loi de régence. En annonçant le projet, le roi prononça quelques par rôles interrompues par les sanglots, qui émurent rassemblée.
La loi présenif'o par le gouvernement, sans embrasser toutes les éventualités de Tavenir, posait cependant un principe organique, h principe de l'hérédité appliqué à la régence ; elle statuait que la régence appartient au prince le plus proche du trône, dans Tordre de succession établi par la déclaration de 18îl0, et âgé de vingt et un ans accomplis. Elle lui conférait le plein et entier exercice de l'autorité royale au nom du roi mineur, et par suite l'inviolabilité. ËUe lui imposait le serment de fidélité au roi. d'obéissance à la charte et aux lois du rovaume. Si les CSiambres étaient assemblées au moment du changement de règne, le régent prononçait le serment devant les Chambres, sinon il le faisait insérer au Bulletin des Lois y avec promesse de le renouveler devant les Chambres, qu'il devait convoquer au plos tard dans le délai de quarante jours. La garde et la tutelle du roi mineur appartiendraient à la reine
MKMOIRB8 1826-181rt 181
OU princesse sa mère, non remariée, et à son défont, à la reine ou princesse son aïeule paternelle, également non remariée ; la majorité du roi était fixée à dix-huit ans.
Immédiatement après la vérification des pouvoirs, M. Dupin ayant déposé son rapport, la discussion s'ouvrit. Toutes les opinions du dehors eurent leur représentant à la tribune.
Dans un discours d'une éloquence sévère, Ledru-RoUin, au nom des républicains, s'exprimait ainsi:
« Le pouvoir constituant ne saurait être invoque, dites-vous; ce pouvoir n'est qu'une vainc utopie, un souvenir suranné de la fin du dernier siècle ; né dans un temps orageux, son existence a été éphémère. La révolution de Juillet, ajoutet-on, a tout simplifié; depuis la charte de 1830, la question est nettement posée.
« Plus de pouvoir constituant qui soit supérieur aux Chambres ; elles seules et le roi ont le droit d'accommoder les institutions au cours des événemsiitfl*
«Vous osez dire que le pouvoir constituant n'existe pas, qu'il vous faut des textes. Je prie la Chambre d'écouter un moment l'analyse rapide des lois qui justifient l'existence de ce pouvoir.
«Je ne parlerai pas de la loi de 1791, vous sayez, mieux que moi, que l'Assemblée consti-
tuante avaii reçu mandat spécial, son nom l'indique, et qu'elle n'eut pas besoin de soumettre la déclaration des droits à l'approbation du peuple. La Convention avait été investie du droit de faire une constitution, et cependant elle la fit ratifier parle peuple.
« I^ constitution de 1795 fiit également soch mise à l'assentiment du peuple, et vous n'ignorez pas que celle de l'an VIII reçut aussi la consécration des suffrages populaires.
a Le consulat à vie fut soumis au vote de la nation, et quand Bonaparte voulut revêtir la pouri)r(i ini[>(Mnalo, quand il voulut disposer d'une régeiic(} et instituer un régent (notez bien ceci), il déféra cette loi constitutive qui le saluait empereur, et prévoyait les cas possibles d'une régence, aux suffrages du peuple. (Réclamations an centre.)
« Relisez la loi du 28 floréal, an XII, le texte est formel.
« Si donc, messieurs, nous jetons un regard sur le passé, depuis 1791 jusqu'en 1814, toutes les lois constitutives, toutes sans exception, ont été ratifiées par le peuple, soumises à l'assentiment du peuple.
« Ce droit de la souveraineté directe du peuple, ((ue vous contestez aujourd'hui, nos ennemis les plus implacables Tout reconnu. Cette Europe coalisée, qui, pendant vingt ans, avait combattu
sur tant de champs de bataille les principes de notre immortelle révolution, cette Europe, maîtresse de Paris, foulant le sol de la grande et noble cité, oh! douloureux souvenir de ma jeunesse! déclarait, en 1814, par l'organe d'Alexandre, que le peuple français serait libre de se donner la constitution qui lui paraîtrait préférable^ tant ce peuple était encore redoutable et majestueux dans sa défaite. (Mouvement prolongé.)
« En effet, le sénat de 1814 décréta une constitation, et déclara, par l'article 29, qu'elle serait soumise aux suffrages du peuple français, qu^elle ne pourrait pas être acceptée si elle ne re- Mvait le vœu du peuple légalement exprimé d'après les constitutions antérieures. Voilà la constitution faite en 1814 par le sénat au milieu des baïonnettes étrangères. Sans doute cette constitution ne fut pas exécutée par les Bourbons, mais vous savez aussi comment succomba ia branche aînée. . .
« Nous touchons à 1815 : Napoléon est ramené triomphalement du golfe Juan aux Tuileries. Permettez-moi de mettre sous les ^eux de la Chambre, puisqu'on demande des texteii-, la déclaration qui, à ce moment, est faite par le conseil d'Etat :
« La souveraineté réside dans le peuple; il est la seule source du pouvoir, etc.
« Les adhésions données par des individus et par
des fonctionnaires sans mission fie peuvent anéantir, ni suppléer le consentement du peuple.
a Vous n'avez pas oublié que Napoléon fit un appel au peuple français et lui proposa l'acte additionnel.
« Le Monitefir de Gand soutenait que l'acte additionnel y n'ayant été revêtu que de quinze cent mille signatures, n'avait pas été su£&3amment accepté, parce que la volonté nationale aurait dû être constatée par huit millions de votes au moins. Nouvel hommage rendu à la sanction du peuple par le Journal de l'Étranger.
« Quand Napoléon partait pour la bataille de Waterloo, l'assemblée des représentants lui fai=> sait entendre ce langage : .
« La Chambre est appelée à se faire une consth tuliony et celte constitution devra être ratifiée j)ar le peuple. »
« Le canon gronde aux barrières, le palais de la Chambre est déjà entouré de soldats étrangers, et la Chambre décrète un programme des droits du peuple, testament suprême qu'elle lègue à l'approbation, à la sanction du peuple. Écoutez, messieurs, les termes mêmes de cette déclaration :
« La Chambre déclare qu'un vmnarque ne peut offrir de garantie réelle j s'il ne jure d observer une constitution délibérée par la représentation nationale et acceptée jwr le peuple. Ainsi, tout gou-
ICÉIfOIRES 1B2G-1B48 185
vemement qui n'aurait d'autres titres que des ACCLAMATIONS et les voloutës d'un parti n'aurait qu'une existence éphémère, etc. »
« De 1791 à 1830, les droits souverains de la nation ont été permanents, continus, consacrés sans interruption. . .
« Deux monarques y ont failli, Napoléon et Charles X : le premier a été abandonné par le peuple, le second a été chassé par lui.
« Et vous demandez encore où est le pouvoir onistituant ?
(c Je demande, moi, où il n'est pas. (Agitation dans l'assemblée.)
« Vous me demandez où est le pouvoir constitnanty je crois vous l'avoir montré avec ses profondes et impérissables racines.
« Quoi ! depuis quarante ans, tant de sang aurait été versé, nous aurions amassé tant de gloire et éprouvé de si immenses revers pour un mot, pour une abstraction, pour une frivolité ! Non, non, que le peuple se rassure; ses droits sont imprescriptibles ; parler autrement, c'est blasphémer. (Mouvement. — Extrême gauche, très-bien ! très-bien!)
« Vous prétendez que le pouvoir de modifier las institutions existe aujourd'hui dans le vote des deux Chambres réunies et dans l'assentiment de la couronne. En 1830, comment' cette harmonie des trois pouvoirs se serait-elle rencontrée? Où
était la couronne J Elle était dans les rues, sur le pavé de Juillet, où la Chambre de 1830 Ta ramassée. Où était la Chambre des pairs? Vous la proscriviez, vous la décimiez... »
Le principe de Li souveraineté du peuple une fois admis, il était plus facile de murmurer que de briser un seul cliaînon de cette vigoureuse dialectique.
Après lui, Larochejaquelein lut im violent faotum légitimiste : par deux fois rappelé à l'ordre, il descendit de la tribune.
«... Chacun de nous a à examiner non-seulement quels sont ses devoirs, mais aussi quels sont ses droits. Le gouvernement monarchique a été renversé en 183(). (Réclamations nombreuses.)
« Le Président. La France a conservé le gouvernement monarchique constitutionnel.
« LAROCiiEJAQrELEiN. Si Tou voulait soutenir que nous vivons sous Tempire des principes anciens, la révolution de Juillet serait une révolution de palais : ma place ne serait pas ici. (Rumeurs.)
« Le Président. Je ferai observer à l'orateur (Bruit.) qu'on ne peut a})peler une révolution de palais le gouvernement que la France a légitimement fondé en 1830.
*< Larochejaquelein. On vient demander un acte constituant. Moi qui ir aurais pas participé à
la création d'iine royauté nouvelle, je ferais une royauté temporaire ! Non, je n'ai pas reçu une pareille mission.
« Je comprends qu'on ait voulu voir Texprea- .sion de la volonté nationale dans une insurrection triomphante. (Murmures violents. — Plusieurs voix : A l'ordre ! à l'ordre !)
« Le Président. Il m'est impossible de laisser comparer la révolution de Juillet à une insurrec" tion triomphante : en conséquence, je rappelle Torateurà l'ordre.
« Larociiejaquelein... Je comprends qu'on ait voulu voir l'expression de la volonté nationale dans le concours de la garde nationale de Paris, et, il faut le dire, dans le silence des provinces étonnées de cette chute d'un trône... (Murmures; cris : A l'ordre!)
« M. DuFAURE. Il n'y a pas eu silence de la part des provinces ; il y a eu adhésion, et adhésion éclatante.
« Le Président. Je serai forcé de rappeler de nouveau l'orateur à l'ordre.
« Larochejaquelein. J'explique l'origine du gouvernement de Juillet. Laissez-moi compléter ma pensée... (A gauche: Continuez! continuez!) Tenir aujourd'hui ces faits comme non avenus, voir uniquement la volonté nationale dans la déclaration de 219 députés. (Bruyantes réclamations au centre.)
(( Le ministre des affaires étrangères. Il n^est pas possible de tolérer un tel langage.
« Larochbjaquelein. Telle ne peut être votre pensée, messieurs, le bon sens s'y refuse...
Après un deuxième rappel à Tordre, Torateur descend de la tribune :
« Je proteste contre la loi qui vous est présentée. J'ai voulu parler au nom du droit monarchique, vous m'avez interrompu au nom du droit révolutionnaire. »
Il est difficile de démêler le but précis du discours de Lamartine ; cependant, à travers les oscillations de sa pensée, il fait une critique amère de la loi :
«... Non, dit-ily la loi que vous proposez n'est ni conservatrice ni dynastique. . . On l'appelle conservatrice, et elle est grosse de révolutions; on l'appelle djmastique, et elle est grosse d'usurpa* tiens. Elle chasse la mère du berceau, et y place le compétiteur et le rival. »
Après de longs circuits historiques, il conclut contre la régence du duc de Nemours, à laquelle il préfère celle de la princesse Hélène.
«... Une régence de femme, c'est le pouvoir au pays, c'est le gouvernement dans le pailement, c'est la dictature de la nation à la place d'un dictateur royal. »
Sans aborder nettement, comme Ledru-RoUin, la question du pouvoir constituant, il marchait
MKMOIRES 182Ô-1848 180
au radicalisme et terminait pal* cette apostrophe aux amis trop zélés de la dynastie.
«... Ainsi vous donnez prétexte aux malveillances : vous faites dire que le pouvoir est insatiable de dons à offrir à la dynastie que vous voulez fortifier; vous faites dire que Ton saisit les émotions, les poiirs, les afflictions même du pays pour le dépouiller, pièce à pièce, des droits, des facultés, des attributions que lui ont conquis et légués cinquante années de révolutions, de marche, de progrès vers la liberté. »
Répondant à tous les adversaires du projet, M. Guizot, dans un noble langage, imposait confiance à la majorité :
(c • . . Oui, la d}7iastie de Juillet a essuyé mi affreux malheur ; mais de son malheur même est sortie à lïnstant la plus évidente démonstration de sa force (Mouvement.) la plus éclatante consécration de son avenir. Plus l'épreuve qu'elle subissait a paru grave, plus la nécessité de sa présence et la grandeur de sa mission ont été vivement et universellement senties. Elle a reçu partout chez nous, hors de chez nous, le baptême des larmes royales et populaires; et le noble prince qui nous a été ravi a appris au monde en nous quittant combien sont déjà profonds et assurés les fondements de ce trône qu'il semblait deieftiné à affermir. (Mouvement.) Il y a là une
joie digne encore* de sa grande âme et de l'amour qu'il portait à sa patrie.
«... Non, nous n'avons pas besoin d'apporter à la dynastie que nous soutenons des forces extraordinaires, des forces d'emprunt contraires aux intérêts et aux libertés du pays. »
S'autorisant de ce qui avait déjà été £ût en 1830, il écartait comme pleine de danger l'idée de recourir à un pouvoir constituant.
«... Les pouvoirs constitutionnels ont suffi pour fonder la royauté de Juillet, et aujourd'hui nous n'aurions pas le droit, nous, pouvoir constitutionnels, établis, éprouvés depuis douze ans, nous n'aurions pas le droit de fonder une loi de régence, quand ils ont fait une royauté en 1830! Cela choque le simple bon sens, cela est contraire aux plus évidentes leçons de l'expérience du monde et de la nôtre.
« Si l'on prétend qu'il existe et qu'il doit exister au sein de la société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables (permettez -moi cette expression), l'autre pour les jours fériés, en vérité, messieurs, ont dit une chose insensée, pleine de danger et fatale...
« Hors de nous il n'y a, je le répète, qu'usurpation et révolution, n
Tocqueville contesta la légitimité de l'applica-
tion du principe héréditaire à la régence. Dans ce système, le hasard peut faire tomber le pouvoir aux mains d'un enfant. Pourquoi donc placer à côté de ce hasard de la naissance, qui rend le roi incapable de régner, un autre hasard de la naissance qui crée, à côté do ce pouvoir, un régent incapable de tenir sa place? M. de Tocque- •fffle roulait que l'on conférât à la législature le droit d'élection.
La diatribe sans tact et sans mesure de Larodiejaquelein avait soulevé les colères de la Chambre ; elle rendait plus difficile la tâche du chef légitimiste : aussi Berryer eut-il quelque peine à faire admettre que son opinion sur la loi de régence fût dégagée de toute arrière-pensée. n ne demandait pas pour la loi la sanction du peuple, dont il n'admettait pas la souveraineté, mais il combattait, comme contraire à l'esprit des institutions de l'ancienne monarchie, le principe de l'hérédité de la régence, comme une nouveauté sans exemple l'exercice entier de l'autorité royale confiée au régent; à toutes les époques, ce pouvoir avait été limité soit par les lois , soit par l'existence d'un conseil. Selon lui, la loi réunissait les principes de la constitution de 1791, qui avait tué la royauté, aux principes de la constitution de l'an XII, qui avait tué la liberté. Il se prononça pour la régence, en tout cas élective, et souvent confiée aux femmes avec avantage.
102 IféMOIRBS 182C-1848
On le voit, fidèle à la doctrine du droit divin, il repoussait également et le pouvoir constituant et le suffrage universel. Tribun de la classe moyenne et des électeurs censitaires, vis-à-vis d'une royauté usurpée, ses efforts tendaient à Taffaiblir et à foiiifier contre elle le gouvernement parlementaire. Pour la première fois depuis des années, son discours, habile, n'exerça qa^une influence secondaire sur les résolutions de l'Assemblée.
Avec une égale habileté, le ministre de rinstrootion publique, M. Villemain, suffit à la réplique.
Plus dynastique que jamais, M. OdilonBarrot protesta de son adhésion à la royauté de 1830 : aucun établissement poUtique dans ce monde n'avait été plus légitime, plus national, plus environné de tous les droits qtd créent le droit mr cette terre. Il repoussait toute discussion relative au pouvoir constituant ; il s'associait sincèremoit à un grand acte de prévoyance nationale ; mais il se séparait du gouvernement lorsqu'on lui demîuidait d'établir la légitimité de la régence aa détriment du droit d'appréciation pariementaîre, de se prononcer pour les effets du hasard aveugle au mépris des pouvoirs intelligents de TÉiat. IL blâmait les paroles si imprudentes, si reuses, si téméraires du ministre des étrangères : « Nous avons fait un roi. nous pou— vons bien faire un régent. »
MÉliOIRBS 1826-1848 103
Et il ajoutait : « Nous avons fait une Charte, prétendez-vous avoir le droit d'en faire wa(à^autre? »
Il reproduisait ensuite la plupart des arguments de Berryer et de Lamartine , et concluait comme eux à la régence éventuelle de la veuve du duc d'Orléans.
M, Thiers, par une démarche d'une apparente grandeur, se séparant de tous ses anciens alliés de la coalition y apporta son puissant concours au ministère, ou, pour mieux dire, à la monarchie de Juillet. Sa parole, d'une rare habileté, firappa impitoyablement et Ledru-Rollin , l'orateur du pouvoir constituant, et Lamartine, la nouvelle conquête du parti radical, et Berryer, le dangereux conseiller du gouvernement parlementaire, et M. Barrot, le chef inconséquent de l'opposition dynastique. Les amitiés personnelles, les souvenirs d'une campagne faite en commun, d'une victoire perdue par sa faute, la reconnaissance envers ceux qui l'avaient recueilli après sa chute, tout fut immolé à sa foi monarchique.
« Ce que je fais ici, ce n'est pas un discours, c'est un acte... Et fussé-je seul, s'écria-t-il, je persisterai à soutenir la loi telle quelle, sans mo- ^^ (lification, sans amendement. »
Fidèle à ses antécédents, il proclamait qu'il avait peu de respect, point de respect pour le pouvoir constituant, qui serait la violation immé-
diate de la Charte. La loi actuelle était one simple loi, révocable comme toutes les lois, et pouvant être modifiée au gré des législateurs à venir. Après avoir montré l'inviolabilité royale, instituée non dans Tintérêt du roi, mais dans celui du pays :
« Croyez-vous que je sois effrayé, alarmé, de voir donner au régent les pouvoirs de la royaaté î Eh! messieurs, je ne suis pas eflfrayé de les voir doimer au roi, à un roi tel que la charte Ta fiût; je n'en connais pas d'autre, je n'en ai pas servi d'autre et je n'en servirai jamais d'autre. Je ne suis pas effrayé de les voir donner au roi, et voui croyez que je serais effrayé de les voir donner à un régent, qui aura cent fois moins de puissance que le roi ? »
Il repoussait le principe de l'élection, non comme un danger, mais comme contraire à la dignité du gouvernement parlementaire ; il avait été humilié que l'on pût espérer le triomphe de ce que Ton appelait l'esprit parlementaire, le jour où l'individu chargé de la régence serait une ' femme trop faible pour résister au parlement, c'est-à-dire le jour où le parlement pourrait lui imposer ses volontés.
« L'opposition bien conduite, savez-vous ce qu'elle doit faire i Au lieu de faire ce qu'ont fidt toutes les oppositions depuis cinquante ans, an heu de se détacher vite et vite des gouvemem^tts
HÉMOIRES 1S-2G-18I8 195
qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à des gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que doit faire une opposition sage? Au lieu de se décoOTager, de se retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement existant ; s^il se trompe, tacher de le relever; quand elle n*a pas pu se former une majorité, elle doit s'y mieux appliquer une autre fois. On améliore, on redresse et Ton ne déserte pas xm gouvernement. . .
« Si, malgré quelques mécontentements personnels, je n'ai pas cessé de vouloir notre gouyeniement autant qu'il y a douze ans, c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la contre-révolution, je l'api^elle par son nom, et que devant il y a l'abîme de ranarchio...
« Je vois derrière nous la contre-révolution; je ne suis pas la dupe de son langîige, je sais bien ce qu'elle nous dit; je sais bien qu'elle prétend s'être corrigée; (On rit.) je sais qu'elle prétend qu'il lui fiJlait une grande expérience, et il* faut convenir que* ç*a a été une cruelle expérience que celle des ordonnances. Elle ajoute qu'elle serait libérale aqourd'hui, patriotique, qu'elle ne s'appuyerait plus sur l'étranger, qu'elle n'arriverait plus par Tétranger. Messieiu's, quand on a trompé un pays aussi gravement qu'on l'a fait il y a douze ans, il ne faut plus prétendre à lui inspirer de confiance. Je sais ce que c'est que la contre-révo-
lution. Elle a donné la charte en promettant de Tobsei-ver, et quand la charte est devenue sérieuse, elle l'a violée. Elle a dit qu'elle serait patriote? comment donc! On appelait Masséna le fils chéri de la victoire, et on faisait fusiller le maréchal Ney aux portes d'un des grands palais de Paris. Des promesses, on ne m'y prendra j)lus, ou ne m'y a jamais pris. (On rit.)
(( On dit qu'on ne veut plus de l'appui de l'étranger, savez-vous quand je croirai qu'on n'en veut plus? C'est quand je verrai qu'on en a un autre; et comme je suis convaincu qu'on n'en trouvera pas dans le pays, je suspecterai toujours la contre-révolution de vouloir celui qui lui a donné le pouvoir en 1815...
« Je croyais en 1830, et je le crois encore nujourd'hm, que ce qui est en avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays. J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie : des hommes incapables (je ne veux faire aucune application personnelle, à Dieu ne plaise !) des hommes incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins... (Sensation.)
« Je reste sur le terrain où la charte nous a placés. Je conjure mes amis de venir faire sur ce
MÉMOIRES 18-20-181d 197
terrain un travail d'hommes qui savent édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. »
J*ai réduit les citations de ce remarquable discours à ce qui était strictement nécessaire pour en résumer la portée. Son effet fut immense ; il d1$tacha de M. Barrot la plupart des membres do l'opposition dynastique. Avec le double appui de M. Guizot et de M. ïhiers, la loi de régence fut votée par 310 voix contre 94.
Il sera curieux de voir, six ans plus tard, la régence de la duchesse d'Orléans, soutenue par MM. Thiers et Odilon Barrot, renversée par Lamartine.
COKS^QnSKOBS DB LA MORT DU DUC D'OBLÉANS. — VIEILLESSE DU ROI. — LE DUO DE NEUOURS. kKS RAPPORTS AVEC M. GUIZOT ; SON INTÉRIKUR. — PUOCÈS HOURDEQUÎN. — MORT DE MADAME BBR- RTER.
Dans le chapitre précédent, j'ai usé de nombreuses citations ; mon excuse est la nécessité de faire connaître les hommes nouveaux, leurs qualités d'orateurs; d'indiquer les transformations, les positions prises par les membres les plus considérables du Parlement. Depuis lors et jusqu'à la fin du règne, la Ugne adoptée par chacun d'eux ,. varie pou : les radicaux affirment et développent en toute occasion l'idée républicaine ; les légitimistes, empruntant ses armes à la hberté, battent * en brèche le trône constitutionnel ; des amis maladroits le sapent et le minent en voulant l'amender; les ambitieux mécontents travaillent sans relâche à un changement de ministère, tandis que W M. Guizot s'immobiUse à la tête des satisfaits.
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Malgré la majorité imposante qui vota la loi de régence, malgré les efforts combinés des amis de la dynastie pour l'affermir, le mal causé par la mort du duc d'Orléans fut incurable.
Je n'ai guère connu de ce prince que les apparences : séduisant, réservé, capable de commander aux autres et à lui-même, formé, pétri par son père, en admettant qu'il n'en dût être que la continuation, il avait sur lui l'incontestable supériorité de la jeunesse ; au roi, qui lui communiquait son expérience, il communiquait à son tour les idées de l'heure présente; l'influence était réciproque. En le perdant Louis-Philippe resta seul livré à ses soixante -neuf ans, car le duc de Nemours n'eut sur lui aucune action, et une trop grande différence d'âge lui fil dédaigner plus tard comme inconsidérés et presque irrespectueux les avis de ses plus jeunes fils. A cette époque commence, selon moi, le déclin de sa royauté. Je ne puis que m'associer aux réflexions de mon ami Dupont White, lorsqu'il remarque que, « si les rois meurent vieux, on voit dans le niême homme une succession d'hommes et d'esprits du degré le plus inégal^ Timpéritie qui vient des années étant un fait naturel et physiologique, » et les partisans de la monarchie devraient au moins adopter sa proposition d'une limite d'âge.
(1) Le Progrii polUiqut en France , par Dupont White.
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Sans avoir été de son intimité, j'ai connu le duc de Nemours, que la loi venait de désigner comme régent. Rarement l'opinion publique s'est plus complètement trompée qu'à son égard : après la Révolution de juillet, les légitimistes, l'opposant à son père et à son aîné, le réclamaient comme mi des leurs ; ils lui supposaient des regrets, même des remords de ce qu'ils appelaient FusurpaHon de la branche cadette. De ces faux bruits lui vint une réputation d'aristocratie, de morgue, de roideur. La vérito est que, n'étiint porté d'aucune passion vers l'exercice de Iti puissance, il n'avait senti aucune joie à être rapproché du trône : sa roidour était de la timidité, sa morgue de l'embarras ; une fois la glace rompue, on le voyait bienveillant, facile, enjoué, désireux de loisir et de liberté.
« Que vous êtes heureux ! me disait-il un jour, vous pouvez circuler, vivre à votre guise ; vous n'êtes pas sans cesse reconnu, observé, épié. .»
Et d'un accent vrai, il déplorait sa servitude, le supplice d'être prince partout, toujours. Dépourvu d'ambition, il aurait accompli sans peine ses devoirs de régent constitutionnel, et le gouvernement aurait sous lui fonctionné réguUèrement.
Ainsi que je l'ai dit, j'allais de temps à autre au mhiistère des affaires (étrangères. Un soir, la conversation étant tombée sur une question de politique extérieure, M. Guizot me prit à part :
« Vous parlez bien, me dit-il; mais, comme tous les hommes d'opposition qui n'ont pas été aux affaires, vous ne savez jamais le vrai, le fond des choses. Voici ce que je vous ofire : je mettrai à votre disposition les correspondances confidentielles aussi bien que les pièces destinées aux débats publics; quand vous les aurez lues, vous me ferez connaître le sens, le canevas de votre discours. Si, des armes que jô vous aurai fournies, devait résulter un dommage sérieux pour ma poUtique, je vous le ferai connaître ; en tout cas, j'ai confiance dans votre loyauté. »
J'étudiai de la sorte les questions d'Espagne, de Grèce, etc. J'appris beaucoup, et j'ai plaisir à en marquer ici ma reconnaissance.
Je ne crois pas manquer à la discrétion que je m'étais imposée en extrayant de ces correspondances un curieux exemple de vanité folle, mais inoffensive. Le comte de Salvandy, nommé ambassadeur extraordinaire près de la jeune Isabelle, écrivait à son entrée en Espagne : « Rien ne peut rendre l'accueil entliousiaste des populations; mais leur enthousiasme s'adresse bien moins à l'envoyé de la France qu'à l'auteur d'Abmzo (1). »
Par suite de ces travaux, je déjeunais souveni i l'hôtel des Capucines, avec le ministre, sa mère,
(i) Boman oublie du comte de Salvandy.
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ses deux filles^ sa belle-sœur, madame de Meukm, tantôt le baron de Barante ou quelque céiébritë européenne, comme le comte de Humboldt, Fauteur du Cosmos j causeur spirituel et infatigable.
La noble figure de madame Guizot est gravée dans la mémoire de tous ceux qui l'ont connue : un petit bonnet de veuve, des vêtements sombres, la dignité du maintien; ses traits semblaient taillés dans un marbre antique légèrement jauni par le temps ; l'énergie, la foi indomptée, l'indépendance, la résignation, la sérénité après la souffî*ance se lisaient sur sa physionomie. Au terme d'une longue vie, ses qualités, à l'état pur et n«itif, n'a valent pas été usées parle frottement du monde ; la société ne lui avait rien enlevé de son individualité : elle était ce que son fils aurait voulu être, la chose la plus rare en France, un caractère. Je ne doute pas que ses conseils n'aient été maintes fois utiles à l'homme public : elle devait l'encourager à donner ou maintenir une démission, à ne pas joindre à ses fautes la responsabilité de mesures qu'il savait être des fautes, à ne pas condescendre aux volontés obstinées d'un vieillard, fiit-il le roi.
Madame de Meulan, autrefois blonde, une laide négligée, instruite, bonne, aimable, de jugement droit, assidue, dévouée, dirigeait le home. Confiées à ses soins, ses nièces, deux jolies têtes
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entre l'enfance et la jeunesse : l'aînée au regard doux, rappelant sans doute la mère qu'elle avait perdue; l'autre plus vive, plus animée, plus semblable à son père, tempéraient Taustérité de cet intérieur. En créant leurs corps distingués, frêles et délicats, on aurait dit que la nature avait voulu économiser la matière ; la prédominance des fieu^ultés intellectuelles et morales, trop cultivées au détriment du physique, intéressait et inquiétait.
J'ai toujours attaché un grand prix à l'équifibre, à l'égaUté de développement et de soin entre ces deux parties indivisibles de notre être, qae le christianisme a arbitrairement séparées et opposées Tune à l'autre. Comme j'exprimais d'une manière générale mes idées à ce sujet, je trouvai dans M. Guizot un contradicteur absolu : c'est un des traits les plus accusés de sa personnalité que le mépris des qualités physiques, surtout de la force musculaire. La prétention des spiritualistes est de dominer la matière : l'ancien chef de l'école doctrinaire, Royer-Collard, janséniate impitoyable, a fourni de fréquentes applications de la rigidité de ses principes; son successeur, plutôt que son ami, le calviniste M. Guizot, n'a pas eu moins d'aptitude à refouler les affections terrestres . Son stoïcisme a éveillé une adnoiration que je ne partage pas. Si le dix-huitième siècle a commis des excès de sensibilité,
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s'il a prodigue les larmes, il ne faut pas trop s^enorgueillir de les avoir taries; une certaine sécheresse m'a toujours paru, au milieu des affîctionSy le plus puissant auxiliaire d'une parfaite possession de soi-même. M. Guizot fait mentir la belle image de Montaigne, comparant aux ëpis vides la tête droite et creuse des sots, aux épis pleins et mûrs le front courbé des savants, chargée de connaissances et de réflexions, car il porte la tête non-seulement droite, mais penchée en arrière. Cette attitude tient à deux causes : son optimisme et sa passion de l'autorité. Personne n'a contesté la beauté de son regard ; son sourire est indulgent et fin ; son rire, au contraire, dérange et vulgarise la noble expression de ses traits. Sa conversation, la confiance qu'il me témoignait, mes progrès dans son intimité m'attachaient à lui de plus en plus : je jouissais de sa supériorité, car son talent à la tribune a constamment grandi jusqu'en 1848, et ce n'est qu'à l'user que je me suis rendu compte des qualités essentielles qui manquaient à l'homme d'État. Son ambition était juste et méritoire, mais on doit lui reprocher d'avoir trop aimé le pouvoir , d'en avoir eu la vanité, d'en avoir fait un but, non un moyen ; d'avoir exagéré jusqu'à la bravade le courage de l'impopularité, affrontant l'opinion non seulement pour faire prévaloir ses convictions, mais pour défendre des idées qu'il avait
combattues au sein du conseil et qu'il avait eu le tort de se laisser imposer; d'avoir ainsi inutilemont grossi, amoncelé les haines qui l'ont rendu dangereux, puis impossible. Il consumait sou énergie dans la résistance au mouvement, redoutait l'initiative, l'action, la décision; enfin tout ce luxe d'impopidarité , ses défis, ses superbes dédains, autant d'expédients à l'aide desquels il faisait illusion, autant de protestations conti*e le défaut qu'il aurait voulu se cacher à lui-même, sa faiblesse. Oui, l'homme inflexible au milieu des orages parlentaires cédait, cédait sans cesse au souverain ; il le sentait, et sa réputation d'inébranlable fermeté te consolait à peine de sa complaisance. Aussi l'étendue des connaissances, rélévation des idées, la majesté du langage, l'honnêteté personnelle, le désir du bien n'ont pas suffi à en faire im grand citoyen : il a été l'orateur du roi, non le ministre de la nation. Témoin des grandes choses accompUes en Angleterre par un ministère conservateur, quand à la voix de sir Robert Peel le Parlement substituait l'échelle mobile au droit énorme sur l'entrée des céréales, supprimait les di^oits prohibitifs, réduisait à 5 pour 100 les tarifs sur tous les objets de consommation, et, pour ramener l'équilibre dans les finances, votait la taxe proportionnelle sur le revenu au-dessus de 150 livres sterling; quand, grâce à ce génie simple et pratique, la liberté
commerciale était fondée, M. Guizot devait natardlement être tenté de l'imiter ; il le fut en effet et conçut de vastes desseins d'amélioration des intérêts matériels; il les annonça, il y crut; seurlement il les remit, et, de session en session, ne les réalisa jamais.
J'ai toujours jugé l'instruction primaire non moins indispensable que l'enseignement supérieur, et les progrès matériels nécessaires aux classes laborieuses non moins urgents que les réformes libérales, profitant d'abord à la bourgeoisie; j'avais donc suivi avec admiration les discussions de la Chambre des communes et les résultats économiques obtenus par sir Robert Peel. Je me trouvais tout disposé à partager les espérances du ministre français, et, pendant plusieurs années, j'ai vécu sur ses promesses.
Les questions des sucres, linière, vinicole, demandaient une solution ; l'union douanière avec la Belgique était proposée, mais des obstacles politiques arrêtaient les projets du gouvernement. Une fi^action de la majorité était composée de députés des bassins houillers et de maîtres de foires, conservateurs non-seulement du statu quo politique, mais avant tout des droits prohibitifs ou protecteurs de leurs industries. Comment avec de tels alliés, faire un pas vers le Ubre échange? Et M. Thiers qui, dans la loi de régence, s'était montré si profondément dynastique, n'était-il pas
là, lui radministrateur des mines d'Anzin, le défenseur constant, acharné, des privilèges du travail national, prêt à devenir le représentant au pouvoir de ces mécontents qui auraient déplacé la majorité? Situation inextricable. En supposant que le chef du ministère la voulût, une réforme libérale hd eût aliéné le roi, une réforme, économique, la Chambre. Il ne pouvait sortir de son inertie qu'au prix du pouvoir; mais s'il avait consommé volontairement le sacrifice, si avec les ressources de son magnifique talent d'orateur il avait fait voter, à l'assemblée surprise, par une majorité temporaire, une grande mesure d'intérêt général, qu'il eût été beau de tomber ainsi, et quelle force il eût puisée dens sa chute ! Il devait encore sur ce point recevoir de sir Robert Peel une glorieuse leçon. Au lieu de cela, M. Guizot répondait aux représentations des chambres de commerce : <( Nous aviserons » ; aux plaintes des 6 millions de travailleurs vivant de la' culture de la vigne : « Soyez forts, nous vous soutiendrons» ; aux partisans de l'union douanière : « Patience, sachons attendre » . Il serait injuste, en condamnant son système de temporisation, de ne pas tenir compte de l'indiiférence routinière des masses, et, dans la Chambre, de l'ignorance des uns, de la partialité intéressée des autres. Mais les remèdes à ces maux s'appelaient : la gratuité de l'instruction primaire, la liberté de réu-
nion, l'esprit d'association. Comment son plus beau titre, l'honneur d'avoir commencé l'organisation de l'instruction primaire, d'en avoir doublé le budget en 1833, ne l'a-t-il pas encouragé à persévérer?
C'est avec répugnance et contraint par la vérité (|ue je me résigne à amoindrir les hommes considérables de notre pays ; pourtant il est un dé£auit commun en France à tous ceux qui se succèdent au pouvoir, funeste héritage de plusieurs siècles (le monarchie : c'est la coutume de couvrir, de pallier, de justifier les erreurs et les méfaits des agents de l'autorité. Que le chef d'une association de malfaiteurs en lutte contre la société les soutienne, rien de plus naturel ; mais conçoitK)n que le gouvernement prenne fait et cause pour des fonctionnaires qu'il a dû choisir dans l'élite des honnêtes gens, quand l'un d'eux trompe sa confiance par un acte d'improbité? N'importe, l'autorité ne doit jamais avoir tort, voilà le dogme; dangereux anachronisme, erreur mortelle au respect de l'autorité, mortelle plus tard à la monarchie de Juillet.
L'affaire Hourdequin est la première en date d'une succession de procès et de scandales, symptômes d'une corruption qui n'avait chance d'être guérie que par la sévérité du gouvernement sollicitant la rigueur des magistrats.
Au lieu de cela, nous vovons l'administration
en majorité recommander l'indulgence envers les employés dont le déshonneur la gagne, et se plaindre de la courageuse fermeté du président de la cour d'assises, M. de Froidefond des Farges. Ce procès révèle de graves enseignements : la généralisation de l'immoralité et de Timprobité chez les employés subalternes, la connivence ou Pinsoudance coupable de leurs supérieurs. La préfecture de . la Seine est seule en cause, néanmoins déjà une partie du ministère voudrait, dans l'intérêt fort mal entendu du pouvoir, étouflfer ces débats. Le président, M. de Froidefond des Farges, est blâmé, menacé, tombe en disgrâce ; aa conduite, déférée au conseil des ministres présidé par le roi, trouve des censeurs, mais aussi des apologistes, je les nomme avec joie : MM. Guizot et Villemain ; tous deux ont compris cette fois qu'une politique habile autant qu'honndte devait pousser au châtiment de tout fonctionnaire atteint de prévarication. Pourquoi, avec un sentiment si net des devoirs de l'homme 4'État, le chef moral du 29 octobre n'a-t-il pas persévéré ?
Quelques lignes^ empruntées aux journaux de 1842, donneront une idée de l'émotion publique pendant ces débats. On lit dans le Commerce du 15 novembre :
« Les séances de la cour d'assises de la Seine continuent à pr/'occuper vivement l'esprit public.
Tout le monde comprend qu'on ne peut plus conserver à la tête de l'Hôtel de Ville les administrateurs quiy pendant des années entiàres, ont pu ignorer tant de malyersations et ont fermé les yeux sur elles...
<( . . . n semble que ces premiers scandales ne soient que les avant-coureurs de beaucoup d'antres. On ne s'aborde plus dans Paris sans 'entendre raconter une foule de détails qui tendraient à prouver que la corruption et la fraude ont tait des progrès qui remonteraient hant et loin.
«... Les paroles sévères et nobles du président de la cour d'assises, sa conduite digne et ferme pendant tous ces débats sont déjà d'heureux symptômes des alarmes que ces progrès du mal jettent dans le cœur de tous les honunes honnêtes...
a Nous avons remarqué en effet que le président de la cour d'assises avait plusieurs tok laissé percer la pensée que la sévérité n'était pas partout également applaudie. •. Cela est toot simple d'ailleurs : un gouvernement corrupteur ne peut pas voir avec tranquillité flétrir la co^ ruption. »
Le même journal, dans son numéro du 20 novembre :
«CSes débats, ces désordres, ices révéLations .scandaleuses resteront comme un des symptômes,
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oomme une des manifestations les plus graves de ce mal profond qui, par Tadministration, dëcompoae la société. »
Enfin, j'emprunte à la Gazette des TrUnmaux une partie du résumé du président à Taudience àoL 19 novembre :
«... A l'occasion des soustractions de plans dont sont accusés plusieurs de ceux que vous ailes juger, il était de toute nécessité, et dans leur mtërét et dans celui de la société, de révéler le désordre criminel du bureau des plans, la dilapidation des deniers publics et les manœuvres frauduleuses de certains employés et d'agents d'affiôres au sujet de la confection et de l'emploi de ces plans. H fallait que voua sussiez qu'en peu d'années, comme le disent les trois chefs de division de la préfecture, neuf cent mille firancs avaient été absorbés pour le travail et la confection des plans, et qu'un résultat peu satisfaisant «vait été obtenu; que, d'après le dire de ces mêmes hommes, le matériel de ce bureau était eonmie une proie jetée aux agents d'affiedres.
« A l'occasion des accusations de suppression de pièces et de corruption portées contre certains em^yés, il fallait vous prouver l'organisation d'un système arrêté depuis longtemps dans le bureau de la grande voirie, par des employés de oonnivençe avec des agents d'afiaires, pour décourager les citoyens, les conduire à leur ruine
212 lliMOIESS 1826-1848
et les forcer à Tendre à vil prix leurs propriétés ou leurs droits.
u n fiillait vous faire entendre leurs plaintes restées impuissantes, et sur lesquelles, diaprés la déposition et TaTeu d'un témoin important par sa position, on s'était blasé. Il fallait vous représenter le riche coHime le pauvre, le puissant conmie le faible, victimes de ce système odieux et ruineux.
« Il était du devoir du magistrat de porter les phs sévères investigations sur ces faits : dans llntérét de l'administration, pour corriger les abus et maintenir la confiance ; dans l'intérêt des particuliers, pour assurer la garantie de leurs droits et de leurs propriétés. »
Deux accusés ftirent acquittés.
^ Trois condanmés :
Morin, à trois ans de prison ;
Boutet, à trois ans de prison ;
Hourdequin, à quatre ans de la même peine.
Le comte de Rambuteau, préfet de la Seine ; M. Alexis de Jussieu, chef de division, ont été maintenus dans leurs fonctions.
Le 15 novembre de cette même année, madame Berryer, mon excellente amie, mourut à Augerville. Elle se faisait saigner de temps en temps, et soit que la lancette employée eût gardé le virus de quelque plaie, soit toute autre cause, ime phlébite l'enleva en deux jours. La douleur
MâMOIBBS 1826-1848 21S
de son mari fiit extrême ; il perdait en elle la compagne des bons et des mauvais jours, le con- 8«iller prudent et résolu, la femme d'ordre et de dévouement. A cette perturbation violente de son existence venaient se joindre la lassitude, le découragement politique, l'amertume des ingratitudes dont il souffrait dans son parti. Il revint à une pensée de sa jeunesse, celle de quitter le monde pour le cloître, la tribune pour la chaire. En effet, élevé à Juilly par les Pères de TOratoire, il s'était senti, au moment de s'en séparer, un désir d'entrer dans les ordres que sa famille avait eu quelque peine à combattre. Un an plus tard, travaillant chez l'avoué, il passait au théâtre les soirées qu'il pouvait dérober à l'étude, se prenait d'enthousiasme pour la Comédie-Française et la belle Contât à son couchant ; je l'ai entendu parler du charme de cette intimité passagère, qui avait fait naître un instant en lui comme une velléité d'aborder la scène, et dont 3 n'avait gardé que l'art incomparable de bien dire. On sait quels furent dès le début l'avocat et plus tard l'orateur ; mais au travers des préoccupations d'affaires, des bouleversements pofitiq[nes, des triomphes oratoires, des jouissances mondaines, une idée dommante le ramenait toujours vers la carrière du prédicateur; des dégoûts, un cuisant chagrin lui inspiraient la résolution de renoncer aux luttes des partis, car sa
foi ëtait plus religieuse que politique. J'ai déjà dit comment, après la révolution de 1830, le ca^ iholicisme lui avait paru un obstacle à la proposition de Chateaubriand de devenir ensemble let guides d'une France républicaine; comment^ à toutes les époques, il faisait sa lecture favorite des sermons de Bossuet et de Bourdaloue ; je citerai encore le résumé d'une causerie de Ber^ ryer notée en 1841 ; il racontait :
« En 1837, un soir, chez le prince Paul dcT Wurtemberg, la conversation tourna sur la religion ; le prince parlait en faveur du protestantisme. Tout à coup Thiers se tourna vers moi et me dit : « Je voudrais bien que quelqu'un pût me <c démontrer d'une façon persuasive le droit divin « du christianisme ; vous seul^ mon cher, y eu»- « siez réussi, et je vous y attends ; car vous étiei « né prêtre, vous aviez au suprême degré le ta- « lent de la chaire, et qui sait?... » Cette apostrophe était d'autant plus singulière qu'à cetia époque je n'avais encore eu aucune intimité avec Thiers, et il ignorait complètement les agitations d'esprit que ma vocation pour l'état de prêtre a af^l^ortées dans toutes les phases de ma vie. »
La mort de madame Berryer l'avait porté d'un élan qui semblait définitif vers la conversion et la retraite. Informé de sa détermination, je me mis à son point de vue, ne songeant qu'à sa gloire. Dès la fin du dix-septième siècle, l'éloquence sa-
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crée n'avait plus eu de représentanl; la chaire était vide : franchissant l'abîme de nos croyances opposéeB, je l'imaginai quittant un parti sans avenir pour propager la foi qui vivait dans son cœur, prêchant la parole sainte, entraînant de la voix et du geste, attendrissant par ses larmes les âmes rebelles :- c'est de lui que Jean-Jacques aurait pu dire : 5a voix sonnait au cœtir; aux premiers mots qui tombaient de ses lèvres, on Taimait, on pensait avec lui. Dans mon zèle amical, je lui écrivis pour le féliciter. Je m'étais trop hâté ; U devait donner de longues années encore à la chose pubhque. Toutefois, de ce jour jusqu'en 1848, sou génie est moins fier, moins sûr de lui-même, il exerce moins d'empire sur l'assemblée.
1843, SESSION : DISCUSSION DE L' ADRESSE, DBOIT DE TISITK, FONDS SHCHETS, LOI DHS SnCBKS, — ONION DOOANlèaB AVEC LA BKLQIQtlK; TBAITÉ DB COMUBSCK ATEO L'aNGLETHRBE, AJODHNÉS. — INSUFFISANCE DB OUNIN-QBIDAINE, IMPUISSANCE DU UINISTÈBE DAMS LA QUESTION COMUEBCIALB.
L'Europe était calme à l'ouverture de la aessloD de 1843 : les deux cabinets d'Angleterre et de Frauce s'étaient rapprochés; le maréchal Soult et sir Robert Peel, lord Aberdeen et M. Guizot suivaient en Orient et en Espagne la même poUUque.
Le droit de visite seul restait en suspens. Se conformant à la volonté du parlement exprimée dans Tamendement de M. Jacques Lefebvre, le gouvernement avait dû refuser la ratification du traité complémentaire signé par notre ambassadeur à la fin de 1841. Du passage aux adaires de lord Palmerston et de M. Thiers il était resté
idbfOntBS 1826- 184d 217
en France une animosité qui s'attaquait au principe même du droit de visite ; on demandait Tabrogation des conventions de 1833 et 1831 ; c'est dans ce sens que parlèrent à la Chambre des pairs la plupart des orateurs.
Seuly j'osai déclarer injuste et impolitique le dessein de rompre ou d'éluder ces traités : je Remontai à leur origine ; elle avait été une concession à l'esprit libéral né de la révolution de Juillet; Lafayette, de Tracy, Odilon Barrot eu étaient les jparrains; proposés par le duc de Broglie et M. Thiers^ ministres, l'opposition à la Chambre et dans la presse les avait obtenus de la majorité conservatrice. Dans la pratique, jusqu'en 1837, ils n'avaient donné lieu de part et d'autre à aucune réclamation; c'est seulement lorsqu'il y avait eu refroidissement entre le comte Mole et lerd Palmerston que celui-ci rédigea des instruc- 1ÛHI8 spéciales dont l'exécution avait éveillé la ■usceptibilité de nos marins. Depuis sa chute, ces "vibructions, examinées, sur la demande de lord Aberdeen, par le conseil de l'amirauté, avaient étë déclarées illégales et annulées. La pensée da traité de 1841 appartenait-elle au ministre actael des affaires étrangères? Non, le projet s'était élaboré lentement depuis cinq ans ; il avait reçu l'approbation de tous les ministères, y compris celui du 1*' mars. D'où venait donc l'achametaient avec lequel l'opposition, mêlée à une frac-
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tion considérable de conseryateurs, l'avait combattu?
a La question d'Orient était dose» la question d'Espagne stagnante, l'Europe était au calme ; mais l'ouverture de la session des chambres approchait ; l'opposition de toutes nuances était en quête d'une idée, elle cherchait vainement un thème à discussion sur la politique extérieure contre un ministère déjà vieux d'im an. (Mouvement.)
«... Ce sont deux journaux conservateurs» la Presse et le Globe^ qui ont soulevé les objections contre le droit de visite... Sans hésitation et presque sans réflexion, l'opposition tout entière se jeta sur cette idée... Que dire de plus! elle eut la main heureuse. (Murmures d'approbar tion.)
a ... Il fallut bien, pour se servir utilement de cette machine de guerre, que l'opposition se résignât à de durs sacrifices, comme par exemple de renier tout son passé, d'abandonner ses pbiS chères théories, de méconnattre ses en&nts d'i^ doption, ses créatures, ses traités de 1831 et 1833. N'importe! Les revirements brusques n'ont d'inconvénients que pour ceux qui sont an pouvoir. . . Enfin elle avait cet immense avantage de marcher de concert avec une portion notable des conservateurs ; mêlée dans leurs rangs et confondue avec eux, eUe pouvait espérer
rânvener le ministère sans trop effirayer le pays.»
Le miinstàrey éclairé lui-même par la discusdon sur les inconvénients de l'extension des Mnes, ne crut pas devoir faire de l'adoption du traité une question de cabinet ; fort de la volonté des Chambres, il refusa d'abord de le ratifier, et plus tard demanda à s'en.retirer.
•c n pouvait arriver qu'une rupture s'ensuivit entre les deux gouvernements. Cependant telles étaient les bonnes dispositions du cabinet anglais qne sir Robert Peel et ses coUègues passèrent outre, et malgré l'expression du mécontentement des associations des amis des noirs^ si puissantes «n Angleterre, sans aigreur, sans récrimination, il laissa d'abord ouvert, pendant un an, le protoode du traité de 1841, puis il consentit à l'anntH lation du traité.
« Cette conduite du ministère anglais, j'ignore id éDe a frappé tous mes collègues autant que iam. Cependant je n'hésite pas à dire hautement fBOf dans cette conduite de sir Robert Peel et sea ooUègues, je vois une compensation, une repaie ration envers la France du mauvais procédé de lord Palmerston au 15 juillet.
« A l'opposition, l'année dernière, l'annulation de ee traité suffisait; mais c'était à une condition, e'est que le ministère ne l'obtiendrait pas. Forcée d'exiger davantage aujourd'hui pour continuer
d'être opposition, elle demande Tabrogation deH traités de 1831 et 1833.
(I QuûUe conduite devons-nous conseiller au goa* Temement? Sans doute il y aurait injustice ft exiger de lord Aberdeen ce que nous n'avions pas cru devoir exiger de Palmerston; mais laissons ces considérations d'équité.
« J'oserai dire qu'au.point de vue de notre intëréty nous restreignant à Tégoïsme national, nous aurions tort d'exiger aujourd'hui la modification des traités de 1831 et 1833. Et en effet, depuis que nous avons conclu ces traités, toutes les marines secondaires ont adhéré, à notre exemple, au droit de visite.
<i Or, quelle a été la politique constante de la France, la bonne, la sage politique? C'est de rester à la tête des marines secondaires, pour faire contre-poids à la puissance navale de l'Angleterre.
« Eh bien, que ferions-nous par une modification actuelle de ces traités ?
a Nous nous retirerions, il est vrai, nous nous affiranchirions du droit de visite, mais nous laisserions exposées à ce droit toutes les marines secondaires; nous les y laisserions exposées, quand leurs seules garanties, en adhérant aux traités, étaient dans le droit de visite réciproquement exercé par la France. Par une retraite inconsÎT dérée, nous les abandonnerions sans défense au joug de l'Angleterre. (Mouvements divers.) »
Après avoir combattu un à un les arguments de ceux qui demandaient la rupture des traités comme ottentatoired au grand principe de la libertë des mers:
a Enfin les plus habiles, les plus retors parmi nos adversaires nous disent : Laissez-nous faire, nous trouverons bien moyen, par l'article 5, d'arriver, sans les rompre, à l'abolition des traités.
« L'article 5 est ainsi conçu :
<c Des bâtiments de guerre réciproquement au- « torisés à exercer la visite seront munis d'une « autorisation spéciale de chacun des deux gou- « yemements. »
et n est certain que, si l'on tirait de cet article la conclusion que nous avons le droit de ne délivrer aucun brevet, nous arriverions tout naturellement à l'annulation des traités. Mais évidemment cette interprétation est purement littérale, •itantraire à l'esprit des traités, et je ne crains
rdele dire, si le gouvernement suivait l'avis CM subtils conseillers, il perdrait dans l'estime des peuples à se faire ainsi procureur ou caediste, et il ne gagnerait rien comme éloignement •des chances de guerre, à amortir, au moyen d'un sophisme, une résolution injuste, mais grande du moins par son danger.
« Ainsi, au bout de tous ces moyens, il y a mpturp ot ppiit-^tre ffu^rre.
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<i Je dirai, en terminant, à Topposhion : libre à vous de tenter la chute du ministère sur cette question ; mais je vous mets au défi d'élever, aa pouvoir un ministère qui serve votre politique à regard des traités ; je vous mets au défi de former un ministère qui remplisse au pouvoir les engagements qu'il aura pris dans vos rangs ; et si, par un hasard qui, je l'espère, n'aura pas UeOi vous parvenez à rencontrer une telle combinaison d'ambitions désespérées, je vous mets au défi surtout de trouver ime majorité qui l'appuie. »
Après moi, le marquis de Brézé fit entendre, au nom de l'extrême droite, des. récriminationB amères contre la politique du cabinet.
Le ministre des afiaires étrangères, résumant les débats, se féUcita de l'améUoration de notie situation au dehors , en Egypte, en Syrie, à Coftstantinople, en Espagne. Quant au droit de visite, refuser au bout de dix ans l'exécution dfli traités de 1831 et 1833, c'était une faiblesse Oi une folie; il n'y consentirait jamais. C'était sur 11 demande, par les efibrts de la France que ki traités de 1831 et 1833 avaient été généraliatfi, acceptés par les autres puissances ; se retint, c'était livrer les autres puissances au droit di visite de la seule Angleterre. Était-ce à dkt qu'il n'y eût rien à £gdre? Non, il fSedlaiten eaqgtf l'exécution, négligée depuis dix ans; mais bv
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rëvocation ne pouvait ayoir lieu que s'ils deveériftnt saos objet, par la cessation absolue de la Wne des noirs , ou si des faits nouveaux ve* niient révéler des dangers inaperçus.
M. de Broglie, rapporteur, ayant eu la plus
grande part autrefois, comme ministre, aux me*
auras adoptées pour la suppression de la traite
des noirs, prit également la défense des traités.
L'adresse fut votée à une immense majorité.
- A la Chambre des députés, la commission^ jGir
vorable au ministère, avait néanmoins introduit
un paragraphe au sujet du droit de visite, dans
iaquel eUe se reposait sur la vigilance et la fer-
IMté du gouvernement de la stricte exécution
4e8 traités ; mais, frappée de leurs inconvénients,
«Ile appelait de tous ses vœux le moment où le
commerce de la France serait replacé sous la
Mrveillance exclusive du pavillon national. Le
débat fut long et animé, mais ne produisit de
-|iart et d'autre aucun argument nouveau. M.Oui-
'IM, an nom du ministère, déclara que, quand le
edbinèt croirait que les traités pourraient se dé-
■ouer d'un commun accord, il l'entreprendrait^
pis auparavant, mais alors certainement.
Lamartine accentua encore davantage son opposition, motivée non sur telle ou telle faute, MUS sur le système du gouvernement, dont il ftinnit remonter la responsabilité plus haut que Is BÛBistère.
L'adresse obtint une énorme majorité.
Dans l'intervalle qui précéda le vote des tùoàfi secrets, MM. Dufaure , Passy et leurs amis flT^talent détachés du ministère, et l'opposition fliiîtra en lutte avec ces nouvelles forces. 'Mis en demeure par M. Desmousseaux de Givré d'expliquer la cause de sa défection, M. Dufaure répliqua, au nom de ses amis, qu'aucun engagement ne les liait au cabinet du 29 octobre, et qu'ils croyaient arrivé le moment de réformes sages et modérées.
En vain Lamartine s'écria :
a Oui, je vous le dis avec l'accent du découra* gement le plus réfléchi, il est temps que ce jea finisse, car il n'y a plus de milieu, il faut que la France cesse d'être la France, ou que vous ce»* siez de la gouverner. »
Une majorité de 45 voix accorda sa confiance au cabinet.
n est à remarquer que dès lors, à part quelques concessions que Lamartine fit encore à son passé, Ledru-Rollin et lui tiennent le même langage, et dirigent tous deux leurs attaques non contre le ministère, mais contre le système imposé à tous les ministères.
A plusieurs reprises, le chef moral du 29 octobre s'était annoncé comme le protecteur éclairé des intérêts matériels du pays, et il avait évideinment le désir de leur venir en aide, mais le
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talent de M. Guizot, élevé, généralisateur, supérieur dans les débats de la politique ou de la dl^omatie, manquait d'aptitude aux questions commerciales; les connaissances économiques lui faisaient défaut ; il n'avait pas ce goût des chiffres, cette facilité applicable à tous les sujets qui permettait à M. Thiers d'être le maître Jacques d'un cabinet. M. Cunin-Gridaine était insuffisant; ne pouvant différer plus longtemps d'apporter une solution à la question des sucres, il présenta un projet de loi contenant une échelle mobile de tarifs pour le sucre indigène et le sucre des colonies. Ce système eut le malheur d'être rejeté par la commission, qui lui substitua un droit fixe annuel, augmenté d'année en année, jusqu'à égalité d'impôt entre les deux sucres; c'est ce projet, amendé quant aux chiffires, par BfM. Gamon, Passy et Muret de Bord, qui fut adopté.
Le ministre s'était vu contraint d'ajourner Punion douanière avec la Belgique.
Un échec non moins grave est celui du traité de commerce négocié avec l'Angleterre, par lequel, en échange d'une diminution considérable des droits d'entrée sur nos vins, eaux de- vie, articles démodes, etc., nous accordions un dégrèvement égal sur les houilles et les fers. Ce traité, annoncé par sir Robert Peel à la chambre des communes, fut différé, puis retiré par M. Gui-
zot. Sans doute Q recula deyant la crainte de di* minuer sa majorité, et, dans l'état d'animositë da sentiment national, de donner prétexte aux acciH sations de condescendance envers TAngleterre ; mais il n'aurait pas faibli s'il s'était senti de force à démontrer tous les avantages du double abaissement des droits pour la masse des consommateurs, n possédait la conviction nécessaire pour approuver la mesure, non les connaissances spéciales pour la défendre et la faire triompher dans le parlement. A son défaut, cet ensemble de lois et de traités, dont il devinait l'utilité pour le pays, dont il pressentait l'avantage pour la durée de sa politique, auraient dû être soutenus par un ministre du commerce d'un grand talent et d'une grande volonté : c'est ce second qu'il lui aurait fallu trouver, il ne le chercha môme pas.
OlITKRTnRB DES CHEMINS DE FER DE PABIS A ORLÉANS, DE PARIS A ROUEN. — UTILES CONSÉQUENCES DE l'association DBS CAPITAUX ANGLAIS. — CHEMIN DU NORD AJOURNÉ. — CONCESSION DES LIGNES D'ORLÉANS a TOURS ET D' AVIGNON A MARSEILLE. — CLOTURE DE LA SESSION.
Le 2 mai eut lieu Touverture du chemin de fer de Paris à Orléans; les fils du roi, ministres, pairs et députés, tout un monde officiel, les journalistes, quelques hommes de plaisir, presque tous membres du Jockey-Club, assistaient à l'inauguration. Arrivés à Orléans, pendant que le -canon et les cloches accompagnaient la voix de l'ëvôque bénissant les locomotives, à table, nous portions gaiement la santé de G. Delahante. Ce jonr-là il fut décoré, et c'était justice; car avec M. Banès il avait accompli la tâche difficile d'organiser pour la première fois dans notre pays le service et l'exploitation d'une grande Ugne. Le
conseil d'administration, mêlé de Genevois et de nationaux, banquiers en majorité, se distinguait par le puritanisme de son désintéressement : aucun traitement , mais toutes facilités offertes à la spéculation. L'établissement de la voie n'avait pas rencontré de sérieuses difficultés : plusieurs ponts, mais ni tunnels ni viaducs. L'entreprise était éminemment française : l'ingénieur sortait du corps des ponts et chaussées, et parmi les employés, conducteurs, mécaniciens, chauffeurs, dans les 'ateliers de réparation et de construction, on ne comptait pas un étranger.
L'ouverture du chemin de Paris à Rouen, qui se fit le lendemain, présentait un contraste frappant. D'abord la composition du conseil : le pré- » sident, à peu près honoraire. Jacques Ijaffitte, âgé de soixante-seize ans, déchu de son ancienne splendeur, était retenu par la maladie ; sous son patronage, son neveu, Charles Laffitte, Edward Blount et Cie, à la tête d'une honorable maison de banque de second ordre, avaient créé l'entreprise. Le premier avait épousé la charmante miss Cunningham ; Blount, cadet de noblesse cathoUque, tenait par lui-même et par la famille de sa femme à l'aristocratie anglaise. Leurs relations de l'autre côté de la Manche les avaient mis à même de lancer une affaire appelée à des bénéfices certains, pourvu qu'elle fût bien conduite. Comme gage de sécurité, les souscrip-
leurs exigèrent pour ingénieur Williams Locke, le plu9 capable après Stephenson, pour entrepreneurs Mackensie et Brassey^ et le droit de fournir la moitié des membres du conseil d'administration. Naturellement, les plus gros porteurs, MMi. Chaplin, Attwood, Lawrence, Uzielly, le directeur du Moming Chronide j sir John Easthope, composèrent cette moitié; du côté français, outre les trois que j'ai déjà nommés, MM. de L'Espée, de Kersaint, Alban de Villeneuve, député, et WiUiams Rééd. On réussit à faire accepter ce dernier comme notre compatriote ; vrai tour d'adresse, car je n'ai jamais connu d'échantillon plus fortement estampillé de la race britannique. Ado^he Thibaudeau, également spirituel et disert en anglais et en français, était le secrétaire de la compagnie. Les administrateurs recevaient un traitement.
La cérémonie présenta peu d'incidents: des croix d'honneur distribuées à l'ingénieur Locke et au nouveau chef d'exploitation Dussart, ex-rédacteur du National; le clergé s'eôbrçant par des démonstrations publiques en faveur de l'industrie nouvelle de reprendre son rôle de religion dÉtat. Mais le parcours avait oifei*t un puissant intérêt : de grandes difficultés vaincues à travers un pays riche et pittoresque, la Seine suivie et passée d'une rive à l'autre sur une série de ponts élégants et hardis, cinq tunnels, dont un, celui de
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RoUeboise, de 3,600 mètres , avaient provoqué radmiration.
Et pourtant les obstacles moraux avaient été encore plus ardus à surmonter : ce fut, dès rorigine, une lutte continue^ acharnée, entre la théorie et la pratique, entre l'esprit de corps des ponts et chaussées et l'indépendance des ingénieurs séculiers, entre la réglementation et la liberté, entre les partisans traditionnels des travaux d'art méthodiquement, longuement, coûteursèment édifiés, destinés à devenir des monuments, et les novateurs étrangers, uniquement préoccupés de l'intérêt commercial, terminant en hâte des travaux utiles, hardis, économiques, par^ fois peu durables; joignez à tout cela^ des deux parts, les rivalités, les jalousies, les préjugés nationaux, et vous comprendrez la tâche lourde et délicate de conciUation accompUe par les administrateurs et le secrétaire du conseil.
Sur les plans et sous la volonté de fer de Locke, sous la direction des entrepreneurs Brassey et Mackensie et la surveillance de sous-ingénieurs libres, dix mille ouvriers anglais avaient achevé, en deux ans, ces immenses travaux. Les fêtes que leur donnaient les entrepreneurs présentaient le spectacle curieux des mœurs britanniques : des repas homériques, des bœufs entiers rôtis, entourés comme par un édifice ardent de charbon de terre, dépecés et mangés en un seul festin, des
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tonnes de bière, de vin, d'eâu-de-vie, des chants moins harmonieux que patriotiques.
Le côté essentiel et grave, c'est que ces ou- Triers anglais étaient bientôt imités par des milliers de terrassiers français; c'est que MM. Buddicom et C*, établissant à Sotteville des ateliers de construction de locomotives, wagons^ etc., chargés de la traction, et, dans ce double but, transportant de leur pays 1,500 mécaniciens, les remplaçaient peu à peu, si bien qu'un jour il ne resta plus que trcûs Anglais dans leur usine.
Au-dessus de cet enseignement mutuel, de cette initiation des Français par leurs voisins à Tindustrie des chemins de fer, je signalerai des résultats d'un ordre plus élevé et d'une importance capitale. En nous apportant leur argent, leur crédit, leur puissance d'association, les souscripteurs n'avançaient pas seulement d'un quart de siècle l'achèvement de nos voies ferrées; ils fiûsaient mieux pour ramener l'union entre les deux peuples que toutes les conventions, les plus éloquents discours contre la guerre, et les plus beuix morceaux de rhétorique humanitaire. C'était déjà beaucoup de les rapprocher par le temps, mais plus encore de les mêler par l'intérêt. Quand les capitalistes anglais sont devenus actionnaires pour des centaines de millions de nos chemins de fer français, ils ont rendu sincères.
presque forcées les protestations de leurs ministres du désir de vivre avec nous en bonne intelligence; ils sont venus en aide à l'esprit de modération et de sagesse de sir Robert Peel et de ses collègues ; ils ont contribué autant que Cobden et Bright à grossir la ligue du libre échange et des amis de la paix.
A qui revient l'honneur de l'heureuse conception qui a déterminé le premier essai?
Adolphe Thibaudeau, esprit ingénieux, sagace, observateur, réfugié républicain de 1834, avait vécu à Londres jusqu'à l'amnistie; il y avait étudié l'industrie des chemins de fer. De retour à Paris, la tête pleine de projets, il avait été le promoteur infatigable^ l'écrivain et l'orateur de la compagnie de Rouen (tracé des plateaux); mais nos principaux financiers, après l'avoir appuyée de leur nom et de leurs souscriptions quand de fortes primes semblaient inévitables, l'avaient honteusement abandonnée dans la crise de découragement de 1838, suite des spéculations insensées sur le cul-de-sac de Saint-Germain et les deux lignes de Versailles.
Impuissant chez nous, l'esprit d'association florissait chez nos voisins. Thibaudeau porta à Charles Laffitte et Blount ses plans, ses idées, ses espérances, mit à leur service son talent de rédaction et d'exposition, et ceux-ci, avec le concours de leurs correspondants de Londres,
MM. Devaux et Uzielly, formèrent le noyau de la compagnie anglo-française.
Le succès fut éclatant.
Depuis plusieurs mois, notre administration de Rouen au Havre offrait un second exemple de la fusion des mêmes éléments.
Après les ouvertures d'Orléans et de Rouen, trois projets furent soumis aux chambres : celui du chemin de fer du Nord subit rajoumement; on vota la ligne d'Orléans à Tours, construite, selon la loi de 1842, en partie par l'État, et concédée à une compagnie dont le duc de Mouchy était le président, et Mackensie et Brassey les entrepreneurs ; elle continuait l'association d'hommes et de capitaux entre les deux nations. Enfin, on adopta la ligne d'Avignon à Marseille, ayant pour directeur M. Talabot.
La session fut close.
LA RBINE D'aNGLETERBE AU CHATEAU d'eU. — PÈLE- EINAGB DE BBLaRADE-SQUARB. — DISCUSSION DE 1844. — BELGRAYB-SQUARS; LES DÉPUTAs PLÎTIIS. — TAÏTi; FONDS SECRETS.
Le 2 septembre, sur rinvitation du roi des Français, la reine Victoria, accompagnëe de lord Aberdeen , traversait la Manche à bord de son yacht et descendait au Tréport. Louis-Philippe et le prince de JoinviUe, lord Cowley et M. Guizot étaient allés au-devant d'elle; Marie-Amélie, avec le reste de la famille d'Orléans^ le comte de Saint- Aulaire, le maréchal Sébastiani, les aides de camp, l'attendaient au rivage, et tous ensemble se rendaient au château d'Eu. Enfafe les deux souverains l'entrevue avait été cordiale, et, de la part du roi, tendre et presque paternelle. Le séjour se prolongea : entre les chefs des deux États et les ministres des deux pays, des rapports s'établirent, des conversations utiles^
libres, amicales, s'échangèrent; mais le cabinet anglais, respectant d'anciennes prescriptions, n'osa pas autoriser sa souveraine à visiter Paris. Cette fâcheuse circonspection empêcha le voyage de porter ses fruits; il fut un grand événement pour le roi et son gouvernement, moindre pour la nation. La présence de la jeune reine dans notre capitale aurait peut-être apaisé au sein des masses les souvenirs irritants, ravivés depuis le traite du 15 juillet.
Quoi qu'il en soit, dans le monde politique européen, l'effet fut considérable ; le parti légitimiste surtout s'en émut, et essaya d'en faire oublier l'importance par une contre-manifestation.
Pendant les années précédentes, le duc de Bordeaux avait successivement habité Vienne, Dresde et Berlin, accueilli avec égards, mais avec prudence par les souverains, surveillé par nos ambassadeurs, qui usaient de leur influence pour empêcher un séjour trop prolongé. Au mois d'octobre, le duc de Lévis prévint lord Aberdeen de l'intention du prince de visiter l'Angleterre ; le ministre anglais informa le gouvernement finançais, qui, de son côté, ne tarda pas à apprendre qu'à Paris les plus zélés partisans de Henri V s'agitaient pour aller en troupe porter leurs hommages à leur roi. Une correspondance (fiplomatique s'ensuivit, et le chef du foreign office ayant fait savoir que^ reconnaissante de
riiospitalité reçue, et mécontente du rôle que le duc de Bordeaux s'apprêtait à jouer dans la libre Angleterre, la reine serait disposée à ne pas lui donner audience, notre ambassadeur requit l'exécution de cette preuve d'amitié ; elle était, d'ailleurs, la seule que la souveraine constitutionnelle pût donner, car le prétendant jouissait du droit d'asile commun à tous les étrangers. Il tint une petite cour à Belgrave-Square, reçut foi et hommage de trois cents jeunes légitimistes, la fleur du parti, qui avaient choisi pour interprète le nouveau duc Jacques de Fitz-James. Le salon retentît des cris de : Vive Henri VI Cette démarche, qui ne devait être suivie d'aucun acte, et qui, par le dénombrement des pèlerins, ne servait qu'à constater l'impuissance du parti, encourut d'abord le blâme des hommes plus expérimentés ; malheureusement, après l'avoir déconseillée, désapprouvée, Berryer s'y laissa entraîner; le chef obéit aux soldats.
En somme, deux mille personnes des deux sexes s'étaient rendues en pèlerinage à Belgraver Square ; il y avait eu des effusions et des larmes ; un enthousiasme de bonne compagnie. Tant que les réceptions avaient duré, au fauboui^ Saint- Germain on se communiquait les correspondances racontant les mots de Henri V, les protestations de ses sujets fidèles ; on s'animait, on se montait jusqu'au délire. Quelqu'un m'écrivait, au sortir
d'une de ces réunions : « . . . Madame de Crèvecœur, renchérissant sur les plus exaltés, a proposé d'envoyer de Paris douze ouvriers à Belgrave- Square pour y prendre l'amour du roi et le rapporter au peuple. »
Deux ou trois fonctionnaires, victimes de leur dévouement à la branche aînée y furent destitués; jusqu'à Touverture des chambres, la persécution n'alla pas plus loin.
En 1842, la mort ayant frappé M. Humann, M. Lacave-Laplagne avait été nommé ministre des finances. Après la clôture de la session de 1853, M. Guizot m'avait annoncé comme certain le remplacement du ministre de la justice, Martin (du Nord) et de Teste, ministre des travaux publics. Sa prévision ne se réalisa qu'à demi : Louis-Philippe ayant désiré garder Martin (du Nord), Teste seul reçut sa démission, et encore, comme compensation, fut-il élevé à la pairie et au poste de président à la cour de cassation. C'est ainsi que les intentions de M. Guizot et de ses collègues moUissaient devant la volonté royale, ou n'obtenaient satisfaction qu'au prix de coupables complaisances.
Le successeur de Teste, M. Dumont, ami particulier des ministres de l'intérieur et des affaires étrangères, orateur plem de talent, une force à la tribune, manquait également de résistance dans le conseil.
Comme on s'y attendait, le 27 décembre, à l'ouverture de la session de 1844, le discours de la couronne contenait l'expression de la cordiale entente entre les deux gouvernements de France et d'Angleterre, cimentée par le voyage de la reine et des preuves réciproques de bon vouloir.
Un paragraphe relatif à la liberté de l'enseignement pointait :
« Un projet de loi sur l'instruction secondaire satisfera au vœu de la Charte pour l'enseignement, en maintenant F autorité et faction de FEtat sur l'éducation publique. »
Aucune allusion n'était faite aux manifestations de Belgrave-Square : sur ce point l'adresse de la Chambre des pairs et celle de la Chambre des députés, qui partout ailleurs n'étaient que la reproduction en d'autres termes de la pensée du Gouvernement ne gardèrent pas le silence.
Au Luxembourg on disait :
« Les factions sont vaincues, et les pouvoirs de l'Etat, en dédaignant leurs vaines démons* trations, auront l'œil ouvert sur leurs manœuvres criminelles. »
Le duc de Richelieu se justifia personnellement, en déclarant que son voyage, non politique, avidt été déterminé par la religion des souvenirs.
Au palais Bourbon, ce furent deux membres de l'opposition, MM. Bethmont et Ducos, qui firent adopter par la majorité conservatrice et vo-
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ter à runanimîté au sein de la commision la phrase suivante :
a La conscience publique flétrit de coupables manifestations; notre Révolution de juillet, en punissant la violation de la foi jurée, a consacré chez' nous la sainteté du serment. »
Après ce que j'ai raconté de l'adhésion tardive et presque involontaire de Berrjer au pèlerinage de Belgrave-Square, on comprendra qu'il n'ait pas abordé ce point sans embarras dans la dis- Gussion générale : sa parole fut terne, son argumentation manqua de netteté et de force; c'est qu'en effets à cette époque, le serment politique était debout; la république de 1848 ne l'avait pas encore aboli pour tous les citoyens, le président excepté ; celui-ci ne l'avait pas violé.
Le chef moral du cabinet répondit au chef légitimiste dans un langage ferme et modéré, à la suite duquel l'incident fut clos.
Mais quand, dix jours plus tard, la discussion ae rouvrit sur le paragraphe, un changement considérable s'était opéré dans les esprits : nonaeolement les légitimistes, mais des conservateurs, avaient été blessés du mot flétrit j employé par la conunission et que le ministère lui-même avait hésité à accepter. La gauche dynastique avait été la première à le proposer; mais telle était son animosité contre un homme que, du moment oà il avait adhéré à sa pensée, elle n'eut pas honte
de s*unir aux sujets de Henri V pour en voter la suppression.
Ce n'est pas tout : Berryer, deux fois vaincu à la tribune, forcé sous d'humiliantes interprëtar tions de préciser son serment, exaspéré, poussé à bout, indigné de sa défaite, eut le malheur d'emprunter à MM. Taschereau et Odilon Barrot une arme qui éclatait dans la main d'un royaliste; il osa, lui aussi, reprocher à M, Quizot son voyage à Gand.
La vérité méconnue, la justice outragée fournirent au ministre une des plus belles iiispiradons de sa carrière oratoire. En vain, accouplés dans la haine, les extrêmes tentèrent d'étouffer sous les imprécations et les injures une justification trop facile; dominant un instant le tumulte, il s'écriait :
(( On pourra épuiser mes forces, on n'épuisera pas mon courage. Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on pourra les multiplier, les entasser tant qu'on voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain. »
On vota la flétrissure sans amendement; mais cette qualification excessive dépassait le but; les cinq députés qu'elle atteignait, ayant donné leur démission, furent tous cinq réélus.
Le paragraphe relatif à l'instruction secondaire fut voté presque sans discussion, chacun se réservant pour le moment où la loi annoncée serait
soumise à rexamen des Chambres ; l'adresse {\i\^ adoptée à 30 voix de majorité.
Une proposition de M. Gustave de Beaumont BUT la corruption électorale, après avoir constaté bien des scandales, avoir suscité des débats orar geux, fut repoussée.
Un écrivain somnifère, connu par d'estimables travaux dans la Bévue des Deux Motides, le comte de Camé, un parvenu de l'ennui, s'était constitué l'organe du parti clérical à la Chambre des députés; il adressa des interpellations au ministère sur les événements de Taïti. Il demanda si les conventions du protectorat avaient été exécutées par la reine Pomaré ; quels éUiient les faits que l'amiral Dupetit-Thouars, dans sa lettre au ministre de la marine, du 3 novembre 1853, qualifiait de provocateurs et insultants pour notre nationalité, et il insista sur les manœuvres des missionnaires angUcans qui avaient décidé la reine Pomaré à substituer un pavillon offert par eux à celui qui avait été salué d'abord par l'escadre française.
M. Guizot exposa que le gouvernement, en établissant le protectorat des îles Marquises, n'avait eu en vue que d'assurer à notre marine marchande et militaire ime station commode et sûre, nullement d'établir une prise de possession ou de fonder une colonie; que sans doute Tinfluence des missionnaires anglicans avait été