‹ Mes mémoiresChapitre 27 sur 31 · T. IT. IG · texte numérisé non relu

T. IT. IG

hostile, mais que ce n'était là qu'une rivalité religieuse avec les missionnaires catholiques ; qu'on ne pouvait dénier à la reine Pomaré le droit de choisir son pavillon; que la conduite de ramiral Dupetit-Thouars lui avait paru, ainsi qu'à ses collègues, brusque et précipitée, dangereuse en ce qu'elle substituait la prise de possession au protectorat; que, du reste, ces événements sans portée ne pouvaient altérer en rien les rapports des deux gouvernements.

MM. Billault et Dufaure apportèrent à l'opposition leur ardeur et leur talent. Ducos formula une proposition d'ordre du jour qui entraînait un blâme pour le ministère. L'ordre du jour fut rejeté à une forte majorité.

Les mêmes thèmes d'attaque contre la politique ministérielle reparurent dans la discussion des fonds secrets; seulement, pour Ledru-RoUîn et Lamartine, c'était la politique immuable qu'ils combattaient.

Quelques paroles de Lamartine caractérisent mieux que tous les commentaires l'état de Topinion : jamais, sous une apparence plus calme, la situation n'a présenté plus de gravité réelle, des symptômes plus inquiétants.

(( Laissons l'intérieur, disait-il ; le sens de deux révolutions faussé, les idées apostasiées une à une, comme si le sort de la Révolution française était d'être successivement désavouée par tous

ceux qui sortent de ses flancs et qu'elle élève à la puissance; laissons la représentation rétrécie^ les masses refoulées hors du droit représentatif, l'intérêt national absorbé dans les préoccupations dynastiques, l'ancien régime sous de nouveaux noms : ce n'est pas cela qui me préoccupe...

(c Ce qui m'alarme, ce qui ne se corrige pas à volonté, c'est une situation mal prise au dehors.

a C'est le sentiment de la subaltemité de la France, sentiment tellement aigri que tout devient danger pour la paix, ombrage pour la liberté, que vos actes les plus innocents, les plus louables souvent, deviennent des sujets d'accusation contre vous.

« Vous vous hâtez de proclamer ici à toutes les tribunes, le lendemain de votre retour de Londres, la pabL, la paix, la paix toujours ! Ëh ! oui, sans doute la paix! mais quand on la veut digne et sohde , • on la prépare , on ne la demande pas !...

a Et qu'en est-il résulté? Il en est résulté que, ai un de vos officiers, à quatre mille lieues d'ici, a eu à tirer un coup de canon, la France, avant que l'affaire soit instruite, avant l'arrivée des documents qui doivent le juger, lui vote son enthousiasme, et à vous son blâme et son indignation, avant de savoir si vous les méritez. »

Quoique la loi sur la liberté d'enseignement n'eût aucun rapport avec celle des fonds secrets,

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telle était rimpatience des esprits qu'il y eut comme un prélude à la discussion de cette loi.

M. Isambert, au nom des libertés gallicanes, accusa le ministre des cultes, Martin (du Nord)^ d'abaisser le pouvoir en se soumettant par de continuelles concessions aux exigences da clergé.

Martin (du Nord) s'excusa en rappelant qu'il avait déféré l'écrit de l'évêque de Châlons au Conseil d'État, et en blâmant doucement les intempérances de langage d'une fraction du cleigé, que M. Dupin tança à son tour avec rudesse.

Le comte de Camé, interprète deS néo-catholiques, déclara l'influence et la grandeur de la France en Europe intimement liées à celle du catholicisme.

Le comte de Montalembert, à la Chambre des pairs, également à propos des fonds secrets, portant un défi à l'esprit du siècle, termina son ardent réquisitoire en s'écriant :

« Nous, catholiques, au milieu d'un peuple Ubre nous ne voulons pas être des ilotes ; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. »

Dangereusement malade au moment où mon éloquent et spirituel ami hasardait ces singulières paroles, je refusais d'y croire. Quelle puissance

d'illusion ne lui fallut-il pas pour parler sans rire de l'ilotisme des catholiques, se présenter en successeur des martyrs, et comparer Louis-Philippe, leur obséquieux protecteur, à Julien l'Apostat !

A0ITATION DU CLBBGÉ; LES JÉSUITES. — DISOUSSION DE LA LOI d'enseignement SECONDAIRE A LA CHAM- BRE DES PAIRS.

La loi de renseignement secondaire fut d'abord soumise à notre examen. En apparence, c'était une heureuse dérogation à la routine, une satisfaction aux justes plaintes de la pairie, en réalité une déférence envers le clergé. On savait le parti catholique plus nombreux, plus influent parmi nous, et Ton avait espéré que la loi sortirait de cette première épreuve atténuée, amendée, et pourrait ensuite, sans que le gouvernement se trouvât compromis^ être acceptée par la Chambre des députés.

Afin de faire bien comprendre l'importance de la question, il nous faut remonter en arrière.

J'ai esquissé l'état et la marche du clei^ jusqu'en 1839. Habile à se faire oublier pen-

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daat le succès éphémère de la coalition, quand MM. Thiers et Cousin étaient au pouvoir, depuis rinstallation d'un ministère conservateur, le 29 octobre 1840, il avait dépouillé sa fausse modestie et repris ses plus envahissantes prétentions. La première était le retour à la religion dEkUj la seconde, non moins persévérante, non moins obstinée, celle de soustraire la jeunesse à renseignement universitaire. Dans ce but, dès 1842, l'archevêque de Paris s'adressait au roi, à l'occasion de sa fête.

«... Nous avons l'espoir que, dans un avenir peu éloigné, il sera possible au gouvernement de Votre Majesté de faire cesser les travaux publics pendant les jours consacrés à Dieu, et qu'entraînés par ce puissant exemple, tous les Français respecteront les saints jours...

« Travailler ^/m^ librement k former le cœur et l'esprit de la jeunesse est un autre vœu que j'exprimai au roi lorsque j'eus Thonneur de lui adresser la parole pour la première fois; qu'il me soit permis de le déposer de nouveau à ses pieds ! »•

L'exemple est suivi par d'autres prélats ; mais aussitôt ils passent de l'humble prière à la satire de mauvaise foi. L'évêque de Chartres s^attaque à l'Université, la personnifie dans le philosophe ioxxStoyy qualifié à^ athée et d'impie; pour le rendre odieux, il tronque, il dénature sa pensée.

Celui-ci, cherchant la méthode propre à prouver la spiritualité de l'âme humaine, a dit :

(c U est évident que la science des faits inté* rieurs de la conscience est la route ; mais il n*est pas moins évident que, dans l'état actuel de notre science, cette question est prématurée. »

Le prélat en conclut que si Ton demande : « Puis-je en conscience enlever le bien d'autrui, piller les héritages? le philosophe répondra : — Question prématurée. — Puis-je me plonger dans les voluptés les plus infâmes, bouleverser la société? — « Question prématurée. » — Enfin, étouffant le cri de la nature, puis-je égorger mon vieux père, dont les jours retardent la félicité des miens? — Encore et toujours, question prémor tarée. »

A cette honnête appréciation succède^ en 1843, l'ignoble pamphlet du chanoine Desgarets contre le monopole universitaire, qu'il accuse, en termes cyniques et grossiers, de dresser la jeunesse à tous les crimes. U dénonce le ministre Villemain à l'exécration pubUque, et salit en l'invoquant le nom de la liberté.

Le ministre de l'instruction pubUque opposa aux calomnies du clergé un remarquable rapport au roi sur l'enseignement secondaire. Non-seulement il justifiait l'Université, c'estrà-dire l'État enseignant, de l'accusation de monopole, puisqu'à côté des 362 collèges fonctionnaient plus de

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1,100 établissements, sur lesquels 1,000, à peine soumis à une surveillance incomplète, et 125 séminaires exemptés de toute surveillance ; mais il avouait avec une sincérité triste et louable le nombre décroissant des enfants admis à recevoir Finstruction secondaire. Les chiffires méritent d'être cités : en 1789, 72,000 élèves sur 25 millions de Français; en 1843, 69,000 sur 35 millions, auxquels il est juste d'en ajouter 20,000 instruits dans les séminaires, tandis qu'autrefois ils recevaient l'éducation laïque jusqu'au moment d'entrer dans les ordres ; la diminution du nombre des bourses, dues à des fondations particulières ou instituées par l'État, c'est-à-dire la diminution des élèves instruits gratuitement a quelque chose d'eflfrayant : en 1789, 40,000 bourses, en 1843, 6,000 laïques, et 20,000 au clergé.

Seule l'instruction primaire a été créée, a suivi un développement lent et partiel; mais il semble qu'on n'ait pu donner au peuple un commencement de connaissances qu'en restreignant celles de la bourgeoisie ; en somme, il y a eu déplacement dans l'application des fonds du budget de l'instruction publique, il n'y a pas eu de sérieuse augmentation : quelle dépense plus nécessaire a ëté constamment votée par les Chambres avec une plus inepte avarice !

Dans un autre pamphlet ultramontain, l'abbé Védrine, curé de Lubersac, imprime que l'Uni-

versiié protestanâse la France, et il revendique l'enseignement pour le clergé, uuqtâel il appartient de droit divin.

Puis vient une brochure de Mgr Affî*e, Tar^ chevéque de Paris, pleine d'onction, de prudence, désavouant les Védrine et les Desgareta, mais an fond réclamant les mêmes choses, poursuivant le même but en termes modérés.

La controverse s'échauffe. Desgarets proteste, écrit à r Univers et est soutenu par des prélato dans son insubordination. Prilly, évêque de Ghâlons, encourt la censure dérisoire du- Conseil d'État; M. de Bonald proclame la suprématie du clergé sur les écoles de l'État. Ce n'est plus seiir lement au nom de la liberté, c'est au nom de l'égalité que le comte de Montalembert veut que le gouvernement accorde au clergé d'iniques privilèges; il s'attendrit sur les jésuites légalement exilés, se fait leur champion, et voit dans leur institution, dans leur enseignement et leur influence, l'antidote souverain aux doctrines imjûes, républicaines et conununistes. Enfin l'ardent désir d'accaparer les jeunes générations décide le clergé à avancer d'un pas : si le gouvernement résiste ^ ses exigences, il sera traité en ennemif il le combattra politiquement et se ralliera logiquement au roi de droit divin.

De l'autre côté, les droits de l'enseignement laïque eurent d'éminents défenseurs. Dans ses

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Lettres sur VEtaty le clergé et Renseignement^ Lamartine eut l'homieur de signaler le vrai remède : la séparation de F Eglise et de F Etat, vérité mûre aujourd'hjui, mais dont l'audace faisait alors reculer les universitaires. Michelet et Quinet, appuyés sur la science et la raison, discutèrent les principes et tracèrent l'historique de la question.

n j avait divisioin parmi les membres du ca-

Par sa forme, vive, brillante, par les habitudes Yoltairiennes de son esprit, M. Villemain était naturellement avec les laïques.

M« Guizot isouriait de la fureur débile des pieux pamphlétaires et de la turbulence des prélats; il n'aurait plus traduit Gibbon, mais il n'était pas aneore l'ultramontain protestant converti par la B^Yolution de février, imitateur du Pape, fondant l'orthodoxie du libre examen. Son tort consistait à ae pas s'inquiéter assez.

h&i deux illustres professeurs d'histoire et de littérature suspendus en 1827, retenus par un glorieux passée restaient universitaires.

L*homme du roi, Martin (du Nord), se confondait &i avances au clergé, rachetait les sévérités de la loi par des amendements qui en énervaient l'efficacité, caressait en ayant l'air de frapper.

Duchâtel gardait une sorte de neutralité.

Le projet de loi présenté par le ministre de

l'instruction publique reposait sur le grand principe de rÉtat dirigeant ou surveillant renseignement. Le degré de liberté politique né faisait que rendre l'intervention de l'État, plus nécessaire ; il fallait l'exercer en assurant les droits de la conscience et de la famille , faciles à distinguer des exagérations du faux zèle et des spéculations des partis.

Rappelant l'histoire des ubiversités sous l'ancienne monarchie, l'exposé des motifs constatait qu'à mesure que la société civile s'était dégagée de l'Éghse, elle avait exigé de tous les établissements destinés à l'instruction publique la ooUation des grades et l'autorisation spéciale : tel avait é\é le terrain de la lutte entre les imiversités et la société des jésuites jusqu'à leur expulsion. La révolution avait toujours maintenu ces garanties; l'empire en créant l'unité universitaire, avait fondé le monopole de l'éducation, comme par les tribunaux le monopole de la justice; la Restauration l'avait respecté, et, par les ordonnances organiques de 1828, avait limité à 20,000 le nombre des élèves des petits séminaires, restreint leurs privilèges, et fermé cinquante-trois établissements tenus par des corporations interdites par la loi. L'article 69 de la Charte de 1 830, en promettant la liberté d'enseignement sous la surveillance de l'État, avait pour corollaire la suppression de l'autorisation préalable et l'égalité dans

le droit commun. Aussi, en 1836, un premier projet soumettait les petits séminaires au droit commun; celui de M. ViUemain, en 1841, leur accordait, avant de rentrer dans le droit commun, un délai de cinq ans; enfin, celui de 1844 dérogeait, article 17, sur un point essentiel, par ime concession aux petits séminaires, aux ordonnances de 1828.

Ainsi à mesure qu'on s'éloignait de la révolution de Juillet on faiblissait.

Le titre I déterminait l'enseignement secondaire et ses variétés.

Le titre II, à quelles conditions tout Français pouvait ouvrir un établissement particulier; ces conditions excluaient l'autorisation discrétionnaire en j substituant des grades, un brevet spécial d'aptitude, et une déclaration conforme au droit public du pays.

Une seule disposition nouvelle : l'affirmation écrite de n'appartenir à aucune association ni congrëgation religieuse non légalement établie en France.

Le 12 avril, le duc de Broglie déposait son rapport, dont les conclusions avaient ét^ adoptées à rdnanimité par la commission. Moins timide que le projet ministériel à l'égard du clergé, sans aller jusqu'à l'égalité absolue, il supprimait le deuxième paragraphe de l'article 17 devenu article 30 du projet, qui accordait aux petits sémi-

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naires le droit de présenter leurs élèves au baccalauréat, en les affranchissant des obligations imposées aux établissements laïques. Sous un langage froid et impartial, on y sentait cependant un profond désir de venir en aide au dévelc^pement de Tesprit reUgîeux.

Quoique le souvenir de ces débats ait plus que jamais aujourd'hui son utilité et son application, je m'efforce d'en condenser le résumé.

Le vrai champion, ferme, éloquent, résolu de l'État enseignant, fut le philosophe Cousin.

« L'esprit de notre Révolution veut un enseignement philosophique dans toutes les écoles secondaires, respectueux pour toutes les religi<»i8 sans appartenir à aucune ; du moment où il reposerait uniquement sur le culte catholique, 3 Sfe pourrait plus être donné au nom de l'État, mm au nom de la société catholique; il deviendrait absurde que des laïques fussent juges d'un enseignement autorisé donné par l'Église. Or, FUmversité étant la société tout entière, Tunité des écoles ne confirmait-elle pas l'unité de la patriet S'il y avait un enseignement reposant sur les principes d'un culte particulier, les enfants des autres cultes en seraient exclus; il faudrait des collèges catholiques, luthériens, calvinistes, juifs, etc.

« Dès l'enfance, nous apprendrions à nous fuir les uns les autres, à nous renfermer comme

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dans des camps différents, des prêtres à notre tête : merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appeUe patriotisme. »

L'article 17 inaugurait un principe nouveau, celui d'établissements exempts des conditions c<«miunes imposées à tous les autres, à ce titre seul qu'ils seraient établissements ecclésiasti-

iiuOS*

Ainsi : P les directeurs et professeurs des petits séminaires n'auraient pas besoin de brevet de capacité ;

2^ Les petits séminaires ne seraient point suryeîllés, c'est-à-dire qu'on y pourrait enseigner tout ce qu'on voudrait, dans des ténèbres où l'œil deTÉtatne pénétrerait jamais.

De tels privilèges surpassaient ceux que posséda jamais aucune congrégation religieuse enseignante sous l'ancien régime: ils créaient le plus redoutable des monopoles. Ainsi se trouvait reoTersé le principe de la sécularisation de Tinstraction publique et celui non moins sacré de l'égalité devant la loi.

« Quels appuis moraux se veut-on ménager pour de tels sacrifices? Quelle est cette étrange politique, au milieu des difficultés qui commençait à paraître, de décourager des amis certains dans l'espoir d'acquérir des amis douteux, tour jours prêts à devenir des ennemis inexorables?

« Écoutez ce qu'ils demandent et voyez ce

qu'ils osent.. . On soutient qu'une société fameuse, abolie par tant de lois, n'a pas même besoin d'une loi nouvelle pour reparaître à la face du jour et de nos institutions, sous*le rempart d'une liberté indéfinie... Vous avez interdit toute association politique, et il se trouve des hommes pour prendre ouvertement l'habit et le nom de congrégations religieuses qui semblaient à jamais éteintes. Je me demande où est le respect dû à la loi, ce qu'est devenu l'œil et le bras de l'État, et si le gouvernement est aveugle et sourd devant de pareilles prétentions et de pareils actes!...

« Aux timides remontrances d'un gouvernement incertain, on répond par la menace d'une rupture ouverte.

« S'il reste la moindre trace du privilège et du monopole déposé dans l'article 17, je voterai contre la loi. »

Après MM. de Saint-Priest, Rossi, Mérilhoa, défenseurs de la loi amendée par la commission, et MM. du Terrage, de Frévilie, Beugnot, qui l'attaquaient comme ne faisant pas assez pour l'enseignement clérical, le ministre des affaires étrangères exposa la pensée politique du gouvernement.

Il déclarait la situation nouvelle et inattendue; jusqu'en 1842, les rapports de l'Église avec l'État étaient non-seulement paisibles, mais bons et harmonieux. Le clergé gagnait tous les jours

en ascendant moral sur les esprits, le gouvernement le secondait hautement.

Qu'était-il donc survenu pour expliquer la lutte présente?

Aujourd'hui comme avant, la majorité du clergé ne songeait qu'à accomphr sa mission religieuse et morale.

Mais une grande question, la hberté de l'enseignement, avait été posée. Elle avait excité dans une partie du clergé une grande opposition contre renseignement laïque; opposition sincère chez quelques-uns, systématique chez d'autres, qui, sans s'enrôler sous le drapeau d'aucun gouvernement, d'aucune dynastie, conservent pour le clergé des espérances inconciliables avec la situation actuelle de la société : c'était ce qu'il appelait l'opposition ecclésiastique.

Enfin, une faction politique faisait de grands efforts pour attirer à soi une portion du clergé, pour s'en faire un instrument de ses desseins, et jusqu'à un certain point, y avait réussi.

Ces diverses oppositions avaient usé et abusé de la presse et de toutes nos libertés pour faire prévaloir leurs idées.

Qu'avait à faire le gouvernement? Il devait éclairer l'opposition sincère sur le véritable caractère de l'éducation laïque, dissiper les calomnies, les préventions; il fallait prouver que l'État a besoin qu'une institution laïque, profondément

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imie à la société, exerce Tiiifluence morale sur la jeunesse.

Quant à l'opposition ambitieuse ecclésiastique : « Nous sommes charg(^s au nom de la société, au nom du pays (je ne dis pas TUnivcrsité* mais nous. Gouvernement), nous sommes chargés de défendre d'abord trois gran Is intérêts fondamentaux de notre temps : la liberté de la pensée et de la conscience, qui est la première de nos libertés, celle avec laquelle nous avons conquis toutes les autres. La liberté de la pensée et de la couscience^ ce ne sont pas les induences religieuses qui Tont conquise au profit du monde : ce sont des influences civiles, des pouvoirs civils. C^est au nom de la société civile que la liberté de k pensée et de la conscience a été introduite dans le monde ; ce sont des id<^es laïques, des pouvoirs laïques qui ont fait pour le monde cette grande conquête. Eux seuls peuvent la garder, comme oux seuls ont pu la con(|U 'rir.

(( On s'est servi d'une expression très-fausse^ À mon avis, et très-inconvenante quand on a dit: L'État est athée. Non, ceruiinement TËtat n'eit point athée, mais TEiat est laïque et doit resttf liu'que pour le salut de toutes les libertés que nous avons conquises. »

Malgré Tétait de lutte le gouvernement changera ni de sentiment ni d'att tude ; on s'inquiétera point, on ne su lilera point de Tusage

prudent ou imprudent, convenable ou inconvenant qu'on pourra faire de telle ou teUe liberté; on ne se laissera engager dans aucune polémique, aa fera son devoir de gouvernement et rien de plus. Il s'agissait pour la société nouvelle de s'accoutumer à l'influence de la religion, pour la religion de s'accoutumer aux mœurs, aux tendances, aux libertés de la société nouvelle.

On le voit, l'esprit géiiérali8:iteur de M. Guizot posait les principes, mais évitait de toucher à aucun des points en discussion dans le projet de

Montalembert fit entendre )*apoIogie du clergé et la critique violente de TUniversité : selon lui^ « il est à peine un élève sur dix qui sorte chrétien de ses écoles. » Le fait peut être exact, mais Mt-ce une raison suffisante de fausser Thistoire et de supprimer les études philosophiques ?

Le ministre de Tinstruction publique répondit, allant au fond de la question, qu'il ne s'agissait l^ur M. de Montalembert et ses amis ni d'un meilleur enseignement, ni de la l.berté d'enseignement, mais de relever la domination du clergé, de remettre la Compagnie de Jésus à la tête de la société européenne absolutiste.

. MM. de Kératrj et Lebrun acceptaient le pn^ jet amendé de la commission.

Avec autant de chaleur que Cousin, M. Passy aide à l'Université.

260 MâMOIRBS 1820-1848

' La discussion générale close, deux article! passionnèrent le débat :

L'article l'', qui, en fixant le programme de l'enseignement secondaire, imposait l'étude de la philosophie.

M. de Ségur-Lamoignon formula im amendement, qui restreignait le cadre de cette étude i la logique et à la psychologie ; puis il en prit occasion d'attaquer comme impies les doctrines philosophiques de Cousin.

Après d'éloquentes réfutations de Cousin et de Villemain, le comte de Montalivet, s'associant i la pensée de l'amendement qui ôtait à la philosophie son caractère obligatoire, rappela la dédar ration de la charte : que la religion catholique était celle de la majorité des Français, et en conclut qu'il fallait faire une concession au cleigé de la majorité.

Le duc de Broglie, tenant compte des scrupules de MM. de Ségur et de Montalivet, vint, au nom de la commission, proposer un amendement qui déférait au gouvernement la fixation du programme du baccalauréat ès-lettres au moyen d'une ordonnance royale.

Le comte Portails, allant plus loin dans sa défiance de l'Université, proposa que ce programme fût réglé par le Conseil d'État.

Le ministre de l'instruction pubUque combattit pour la forme un amendement qui le dépouillait

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de son droit, en déférant la fixation du programme au Conseil d'Etat, et finit par l'accepter.

M. Cousin fit remarquer que la Commission, par son amendement, démentait tout à coup et les conclusions de son rapport et ses précédentes résolutions. Il s'étonnait de la concession faite par le ministre à une mesure qui abaissait le conseil royal de l'instruction publique. Il craignait qu'elle ne compromît la haute signature apposée au règlement du programme^ et qu'elle ne vouât au ridicule le Conseil d'État, chargé de délibérer sur chacune des questions de la métaphysique et de la logique.

L'ancien collègue de M. de MontaUvet au 15 avril, T ex-carbonaro Barthe appuya l'amendement: (( Il fallait dans un enseigneiûent qui s'adresse à l'adolescence retrancher toutes les matières trop élevées, toutes les questions qui pourraient inquiéter de jeunes consciences. »

L'article 1", avec Tamendement de la Commission, fut adopté à une forte majorité.

L'article 17, devenu l'article 30 de la CommissioDy renfermait les conditions spéciales aux petits séminaires ; il ne supprimait pas, mais il limitait par son amendement les concessions du ministre au clergé en dehors du droit commun.

Montalembert, maudissant la loi dont il profitait, parce qu'elle ne donnait pas assez, déclara se retirer de la discussion ; il accompagnait sa

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retraite de la menace d'une résistance lente, mais invincible de la part de l'Église.

M. Giiizot, après lui avoir rappelé que personne n'avait le droit de se retirer d'une discossioii parce que son opinion n'avait pas prévalu, sa livrait à un examen comparé- de réducation da prêtre avant 89 et de nos jours, et il ne pouvait se défendre d'un profond sentiment de tristesse.

« Comment se recrutait, comment s'élevait autrefois le clergé i

a II se recrutait dans toutes les classes de la société, dans les plus élevées comme les plus humbles. Il s'élevait au milieu de toutes les classes de la société, en commun avec elles, sous le même toit, respirant le même air, nourri du même lait. Il recevait une éducation aussi forte, pliB forte que celle des classes laïques.

« Comment se recnite-t-il et s'élève-t-il aujourd'hui?

« Il se recrute à peu près exclusivement dans les classes les plus obscures de la société; 3 s'élève, depuis le début jusqu'au terme de sa carnère, séparément, isolément, loin de tout contact avec le reste du pays. 11 n'ose pas, il ne croit pas pouvoir accepter, pour sa propre éducation, les garanties, les conditions, les épreuves de capacité exigées pour l'éducation commime des classes laïques.

« Quel changement ! quel déclin !

« Cela ne vaut rien à coup sûr pour TÉglise ; Je suis profondément convaincu que cela ne vaut pas mieux pour TÉtat.

« L*État a besoin que le clergé vive en commun avec la société civile, que le clergé connaisse bien la société civile et en soit bien connu, qu'il la pénètre et en soit pénétré, que l'esprit national s'unisse en lui, s'unisse profondément à l'esprit religieux. Cela est bon, cela est nécessaire, nonseulement dans Tordre moral et social, mais dans Perdre politique même, pour le jeu facile et régulier des ressorts du gouvernement. »

Après avoir si bien* parlé, le ministre concluait en acceptant comme des nécessités transitoires les concessions de Tarticle 30 en faveur des petits séminaires. Nul n'a poussé plus loin que lui Tart de céder avec noblesse, de reculer avec dignité. n terminait en disant :

« Le gouvernement du roi aime la religion, aime TÉ^lise, aime le clergé, mais il ne le craint pas. »

Cousin, sans se rebuter par la certitude de l'insuccès, livra un dernier assaut à l'article 30, qui établissait deux poids et deux mesures, abrogeait les ordonnances de 1828, et autorisait l'inégalité par une loi. Il en prévoyait les dangers : le clergé n'aimait pas les jésuites, il les redoutait même, mais il leur livrerait les petits séminaires transformés en maisons générales d'instruction,

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parce qu'il les haïssait et les . craignait moins encore que l'Université.

« Ce corps, qui demande l'enseignement public au nom du droit divin, est condamné , le sachant et le voulant, à s'appuyer sur un autre corps mystérieux qui enseignera dans l'ombre, tandis que l'autre se présentera seul au public et à l'État, couvrant tout ce qui se fera de son altière infsdllibilité. De là, à la longue, non plus comme aujourd'hui des éducations diverses et mélangées, entre lesquelles l'esprit du pays et du siècle finit aisément par établir un niveau commun, mais deux éducations essentiellement contraires : Tune /Cléricale et au fond jésuitique, l'autre laïque et sécuhère. De là deux générations séparées l'une de l'autre dès l'enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés et un jour peut-être ennemies. Prenez-y garde ! Nos pères ont vu des guerres civiles politiques ; qui sait si l'avenir, préparé par une législation téméraire, ne réserverait pas à nos enfants des guerres de religion. »

L'article 30 de la commission fut adopté, et ensuite la loi elle-même.

Les belles paroles de Cousin, de MM. Ouizot et Villemain semblent d'hier. On essayerait en vain de tracer une peinture plus saisissante des maux produits par l'éducation et rinstruction cléricale ; mais l'éloquence des deux ministres

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est en contradiction avec leurs actes ; elle entretient les colères du clergé, qui, fort de. leur faiblesse, poursuit ses avantages ; elle déplaît au roi. Soit que, depuis la mort de leur fils bien-aimé, la dévotion de la reine ait gagné sur son esprit, ou, ce qui est plus vraisemblable, qu'il espère trouver dans le clergé le meilleur allié de ses efforts vers une légitimité de la branche cadette^ Louis- Philippe favorise sous main ses empiétements ; les dépositaires de sa pensée intime, les anciens membres de son ministère de prédilection : Martin (du Nord), Montalivet, Barthe parlent et agissent en ce sens, en même temps qu'ils préparent une reconstitution du 15 avril.

PBOTSSTATlOlf DBS ^VÉQUBS DB LA PBOYIMGS DB PABII. '— DI8C0UBS DB MONSEIGNEUR AFFBB A LA fAtB 00 BOI. — LA LOI D BNSBIQNKllBNT A LA CHAMBRB DBB députés; m. THIBBS, RAPPOBTBUB. — DÂMISSIOV TILLBHAIN. — PBOJBT DB BBNYKR8B1CBMT M MINIdTÂBB.

Enhardis par -es symptômes, les évêques de la province de Paris publient une protestation. Le ministre des cultes est forcé de leur adresser une réprimande ; mais, peu de jours après, Fun des signataires, l'évêque de Versailles, est promu à rarchevêché de Rouen, et, de tous les sièges du royaume pleuvent des adhésions aux protestations épiscopales de Paris. Enfin, à l'occasion du 1" mai, Mgr Affre, s'adressant directement au roi, insiste sur la nécessité de confier librement renseignement au clergé.

Cette fois la mesure était comble.

Sa Majesté f épondit qu'elle croyait avoir donné

assez de gages de sa volonté de maintenir la liberté de la religion, d'entourer le clergé de tout le respect, de toute la vénération qui lui sont dus, pour quTl fût peut-être inutile de le lui rappeler de cette manière.

Le contre-coup de ces menées et de ces scandales se fit sentir lorsque la loi, le 10 juin, fut portée à la Chambre des députés : dans la commission nommée, six membres sur neuf appartenaient à Topposition ; M. Odîlon Barrot fut élu président, M. Thiers rapporteur, et, bien que la session se trouvât trop avancée pour procéder à la discussion, rassemblée entendit le rapport et applaudit à ses conclusions. Elles se formulaient ainsi:

Là promesse de l'article 69 de la Charte est entièrement réalisée ; nous supprimons l'autorisation préalable directe et indirecte.

La concurrence est lil^re : quiconque aura prouvé sa science et sa vocation sera instituteur de plein droit.

L'étendue et les objets de l'enseignement secondaire sont maintenus, savoir : les langues anciennes, l'histoire, les sciences, la religion et la philosophie. Les études philosophiques ne seront pas restreintes, et le programme sera fixé par le conseil royal de l'instruction pubKque, sous la responsabilité du ministre de l'instruction publique.

Enfin, les ordonnances organiques de 1828, applicables aux petits séminaires, restent entières et deviennent lois de l'État.

M. Thiers accompagnait cette transformation de la loi de réflexions remarquables par leur justesse et leur netteté.

a A cette heure, si les principes souffrent, ce ne sont point ceux qui protègent l'ÉgUse, ce sont ceux qui protègent l'égalité des cultes...

« On commence à discuter dans les écoles, et la discussion ne consolide pas toujours la foi...

« Si le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir à l'éducation, rien de plus juste, mais comme individu, à égalité de conditions et pas autrement. . .

<( L'Église a triomphé des persécutions, mais elle ne triomphera pas de la raison calme, respectueuse, mais inflexible. »

Aux travaux politiques s'étaient jointes mes occupations industrielles, j'avais surmené par l'étude une constitution robuste sans vouloir renoncer aux plaisirs : aussi, frappé d'une cécité momentanée, retenu par de cruelles souflTrances, je n'avais pris aucune part aux débats de la session. Au bout de quatre mois, encore chancelant, je fis une visite au ministre des affaires étrangères. Il m'accueillit comme si je l'avais quitté la veille.

— Eh bien, me dit-il, vous avez été indispo^.

Et nous causâmes de la question du jour. Il m'eût semblé ridicule de me plaindre à M. Guizot de son oublieuse sérénité; mais, dès lors, je résolus de garder une amiûé qu'on ne me demandait pas, et qu'on songeait moins encore à me rendre.

Les bénéfices de l'exploitation des chemins de fer d'Orléans et de Rouen suivaient une progression croissante. A la Bourse on escomptait l'avenir; les autres lignes déjà votées et en cours d^exécution jouissaient de primes considérables ; on commençait à se passionner pour le jeu des placements industriels ; on spéculait non d'après l'étude réfléchie des produits de telle ou telle ligne, mais sur le nom des banquiers qui la lançaient, sur l'avis des intermédiaires les moins autorisés.

Cependant, à travers ce mélange de bon et de mauvais, de raisonnable et dMnsensé, le capital se mobilisait, Tesprit d'association se formait en France aux mêmes conditions qui lui avaient acquis en Angleterre un si immense développement. Les chambres discutèrent et votèrent un grand nombre de projets de lois relatifs aux voies ferrées. La ligne de Paris à la frontière du Nord, construite conformément à la loi de 1842, ne fut concédée à aucune compagnie ; les ingénieurs de l'État chargés de la pose des rails, on remit encore une fois la solution. L'ensemble du réseau qui

devait couvrir la France fut arrêté, et pendant six ans une allocation annuelle de soixante miUioos devait subvenir à leur construction pour la part de l'État.

Ainsi finit la session.

En septembre, Louis-Philippe, avec deux de ses ministres, MM. Giiizot et de Mackau, l'ambassadeur comte de Sainte-Aulaire et une suite nombreuse, arriva à Windsor : il rendait sa visite à la reine d'Angleterre. L'événement le plus important de ce voyage est la démarche, sans précédent, du lord-m^ire et des aldermen de la cité de Londres, se déplaçant pour féliciter le monarque, et saluer en lui le représentant éclairé de la civilisation et du peuple français.

Malgré les paroles sévères du roi à Tarchevêque de Paris, malgré l'adhésion éclatante delà majorité de la chambre au rapport de M. Thiers, le mouvement du haut clergé ne s'était pas ralenti. Derrière les prélats, la compagnie de Jésus, comme une araignée au centre de sa toile, tenait les fils. La calomnie me répugne, même envers ceux qui la- prodiguent avec si peu de scrupule, mais il est difficile d'attribuer à d'autres qu'aux Bons Pères les sombres menées dirigées avec une odieuse persévérance contre le ministre de l'instruction publique. Ils avaient pénétré sa faiblesse ; dès lors tout un ensemble de persécutions intimes, de pronostics menaçants, d'in£âmes

MÉMOIBBS 1826-1848 271

lettres anonymes était ourdi contre lui, à l'effet de rintimider, de briser sa volonté, peut-être même d'égarer sa raison. Peu à peu sa santé 8*altéra, M. Villemain tomba malade; et, le 90 décembre, parut au Moniteur l'ordonnance qui acceptait sa démission .

Un grand goût de sa conversation, de son intelligence, un intérêt fortifié par les calomnies dout il était l'objet, une amitié arrêtée dans sa croissance, l'admiration de son talent d'orateur, tels étaient les sentiments que m'inspirait alors M. Ouizot ; j'entrevoyais les défauts de l'homme d*État, son inaptitude aux questions spéciales et pratiques, son habitude de ne se mouvoir que dans l'enceinte du Parlement, de ne penser, de ne parler, de n'agir qu'en vue de^ Chambres ; son ignorance de tout ce qui n'était pas le pays légal, son indifférence pour la démocratie, qu'il décomposait en une masse immense, moutonnière, absorbée dans les travaux matériels et une poignée de factieux ; il me restait encore à connaître son irrésolution, son adhérence au pouvoir, son arrachement lorsqu'il fallait le quitter, et, plutôt que de aoufirir une séparation si cruelle, son assujettissement au souverain.

Pendant la discussion de la loi d'enseignement sa Luxembourg, les ministres des atfaires étrangères et de l'instruction publique avaient défendu les droits de l'État, renseignement laïque et

rUniversitë beaucoup plus par leurs paroles que par leurs actes ; il y avait eu néanmoins, dans leur langage et leur attitude, une différence marquée avec l'obséquieuse connivence de Martin (du Nord) à l'égard du clergé. J'ai appuyé déjà sur la piété politique de ses deux anciens collègues du 15 avril, le comte de Montalivet, réclamant des privilèges en faveur du catholicisme, religion de la majorité des Français, et Barthe, voulant préserver les consciences adolescentes de r examen des questions philosophiques.

On ne s'en tînt pas là, et malgré les témoignages apparents d'estime et d'affection que le roi accordait à M. Guizot, compagnon de scm récent triomphe en Angleterre, on s'occupa activement de lui donner pour successeur le comte Mole. Cette reconstitution, désirée par Louis- Philippe, du cabinet renversé en 1839 par la coalition, n'avait rien de contraire à la lettre de la Charte, pourvu qu'elle fût le résultat d'un déplacement de la majorité parlementaire. Le roi croyait-il le moment venu d'un nouveau relais ministériel ; jugeait -il prudent d'abandonner l'homme impopulaire ; la longévité de l'administration du 29 octobre lui portait-elle ombrage; craignait-il que l'appui constant d'un parti compacte et discipliné ne donnât à M. Guizot des tentations d'indépendance, la force de résister à son gouvernement personnel ? Ou bien voulait-

il, débarrassé du protestant universitaire, resserrer l'union du trône et de l'autel, ou, déjà las de son intimité avec la reine de la Grande-Bretagne, sacrifier le glorificateur de Y entente cordiale à Tespoir de gagner les bonnes grâces de l'autocrate russe? Il y avait de tout cela dans ses encouragements à ses plus anciens et dévoués serviteurs pour remplacer le chef moral du 29 octobre. Des indiscrétions calculées avaient mis les conservateurs influents dans le secret ; le monde politique était si bien informé des dangers qui menaçaient Texistence ministérielle que, dès le 30 octobre, le duc de Broglie écrivait de Coppet à M. Guizot :

« La session prochaine sera rude et difficile...

« Tout s'use à la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement. Il y a ^quatre ans que vous êtes au ministère ; vous avez réussi au delà de toutes vos espérances... Le moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps d'interruption : vous vous remettriez tout à fait, et vous rentreriez promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvelée...

« Je ne puis donc trop vous conseiller de faire, avant l'ouverture de la session, vos conditions d tout le monde, de les faire sévères et de les tenir, le cas échéant, sans vous laisser ébranler par les solliei talions et les prières. Mettez le marché à

la main à vos collègues et à la majorité. Gouvernez votrQ ministère et la Chambre des députes, ou laissez-les se tirer d'affaire. Dans Tun comme dans l'autre cas, la chance est bonne, et la meilleure pour vous serait une sortie par la grande porte. »

Les passages qu'on vient de lire montrent quelles craintes concevait le duc de Broglie sur la fidélité à M. Guizot des députés conservateurs. Il est fort à présumer qu'il n'était pas non plus sans appréhension du mauvais vouloir du monarque, lui qui en avait été deux fois victime. En somme, il indiquait assez clairement à son ami que le moment était venu de résigner ses fonctions; mais ce parti extrême ne convenait qu'à celui qui le conseillait.

Le ministre se prépara à une résistance désespérée. J'étais au courant de l'intrigue ; elle faussait Tesprit de notre Constitution: je résolus, non de défendre la position de M. Giiizot, mais de mettre Toccasion à profit pour dévoiler l'abus du gouvernement personnel, rendre évidente l'impitoyable vanité du souverain, pour qui la stabilité, la durée d'un ministère, l'importance trop marquée, le talent, même assoupli, de son chef devenaient des raisons suffisantes de changement. La difficulté était de mettre en scène la personne royale devant une Chambre des pairs, d'exposer les faits avant que le rappel à Tordre vînt me

couper la parole. 11 me parut qu'une citation de rhisioire parlementaire d'Angleterre me permettrait de tourner l'obstacle : le renvoi du ministère de lord North par Georges III présentait, en effet, une complète analogie avec la situation présente.

1845. — ADRESSE. — LUTTE BNTBE M. QUIZOT IT LE

COMTE HOLÉ.

La session s'ouvrit.

Le discours de la couronne respirait la paix et la prospérité :

« Dans la visite que j'ai faite à la reine d'Angleterre , J'ai été entouré des manifestations les plus satisfaisantes pour la France et pour moi. . . »

Du reste, aucune grave préoccupation.

Cependant, dès le début, à la Chambre des députés, la nomination d'un des vice-présidents avait été vivement disputée par l'opposition : dans un scrutin de ballottage, le candidat ministériel, M. Debelleyme, ne l'avait emporté que de quatre voix sur BiUault. Ainsi se faisait sentir le mécontentement d'un certain nombre de conservateurs ; les motifs allégués étaient : le droit de visite

toujours existant malgré rengagement pris de le modifier, la suite des événements de Tahiti, l'indemnité Pritchard, etc.

Le 13 janvier, le comte Mole devait faire connaître à la Chambre des pairs les causes du dissentiment des conservateurs. J'avais déjeuné le matin chez M. Guizot, et je l'avais prévenu de mon intention de prendre vivement part aux débats. Sans s'expliquer il me témoigna quelque inquiétude.

Au Luxembourg, l'assemblée était nombreuse, animée par la nouveauté du spectacle : une question de cabinet soumise d'abord à notre jugement. Il ne s'agissait pas d'un assaut d'éloquence, mais d'un duel avec des armes acérées, peut-être empoisonnées ; des deux côtés, les seconds, à leur poste, prêts à entrer en ligne au premier signal. Depuis le jour où les deux ennenods s'étaient renvoyé mutuellement les paroles de Tacite : Omnia seiDiliter jyro domina tione^ entre eux point de rencontre sérieuse; aujourd'hui, rivaux pour la seconde fois, ils se disputaient avec acharnement le pouvoir.

Le comte Mole commença en caractérisant le système de M. Guizot de politique partout et toujours à outrance, jusque dans ses faiblesses. Funeste à la cause qu'il voulait fortifier, il avait exagéré, par sa convention de 1841, l'étendue des zones où se pratiquait le droit de visite, il

Tavait décrie, il avait amené une réaction qui s'attaquait au principe même du traité.

Dans Tafiaire de Tahiti, ses &utes avaient été plus graves encore. C'est en pleine et entière liberté que M. le ministre des affigdres étrangères avait ratifié sa prise de possession de cette île de rOcéanie, et qu'il voulait y fonder un établisse* ment pour la France à titre de protectorat

« Quoi ! c'est un si chaud partisan de l'aUianoe anglaise qui a voulu établir sur ce pointdu globe, si éloigné de nous, sans intérêt pour nous, et d'où le premi^ coup de canon, tiré sur nous, nous forcerait de sortir, qui a voulu placer le protectorat de la France en face du protectorat des missionnaires anglais ! M. le ministre des afifSûres étrangères n'a-t-il pas agi, en cette occasion, au moins avec légèreté? Devait-il espérer que le cabinet de Londres userait de tolérance envers de pareils projets? Ne devait-il pas se rappeler ^'en Angleterre le gouvernement est obligé de compter avec les hommes et le sentiment reli* gieux? Si le chef moral du cabinet du 29 octolm l'avait compris plutôt, il eût épargné à nos bons rapports avec l'Angleterre cette dangereuse épreuve, et à la France le sang de ses braves marins et de ses soldats, qui ont payé de leur vie notre douteuse occupation d'un rocher où il semble qu'on ne sache plus comment rester^ et d'où on ne sait comment sortir. »

MÉliOIBES 182G-ld48 279

Telles avaient été les fautes principales du ministère : aujourd'hui les difficultés accumulées autour de lui étaient graves, et il ne paraissait pas qu'il lui fût donné de les résoudre. L'ancien président du 15 avril terminait en déclarant qu'on l'avait forcé de prendre la parole. Quant à liii, malgré ses doutes, jamais il n'avait fait, jamais il ne ferait d'opposition systématique à aucun cabinet : il voterait pour tout ce qu'il approuverait et même pour ce qu'il ne désapprouverait pas, tant il croyait utile et raisonnable d'aider à la marche régulière^ quoique plus ou moins éclairée, du poavoir.

A son tour, M. Guizot démontrait qu'en dehors des questions de personnes, il n'y avait pas de différence appréciable entre la politique suivie par lui et celle recommandée par l'ancien président du 15 avril. Sur la question du droit de visite, il s'était conformé à l'opinion des Chambres, des commissaires mixtes étaient nommés, et l'on cherchait de bonne foi les moyens de se passer des traités de 1831 et 1833^ tout en réprimant efficacement la traite des noirs.

On lui reprochait de n'avoir, pas fait tantAt plus, tantôt moins, ou autrement ou mieux ; cela fût-il vrai, y avait-il là des motifs suffisants pour décider un homme grave à faire un acte d'opposition éclatant?... N'étaient-ce pas assez d'obs-

tacleSy sans qu'on vînt se joindre aux factions révolutionnaires ?

Que voulait M. Mole et que ferait-il s'il arrivait au pouvoir? Aurait-il cette situation si nette, si simple et si forte de l'admiilistration actuelle, appelée aux affaires pour rétablir la paix menacée, l'alliance anglaise affaiblie, de l'administration actuelle, entourée et soutenue par une majorité animée des mêmes sentiments, des mêmes désirs \ Non ; M. Mole arriverait au pouvoir pour dégager de ses fautes cette politique qu'il approuve ; y entrerait par l'impulsion et l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre celte politique ; pour faire et faire mieux les affaires du parti conservateur, il prendrait le pouvoir, poussé, porté, soulevé par toutes les oppositions. Ce serait là une position radicalement fausse et impuissante que de se trouver entre une portion considérable, importanjte du parti conservateur, mécontente, méfiante, irritée, et, d'un autre côté, entre des oppositions exigeantes qui voudraient faire payer leur appui.

On reprochait au ministère de compromettre l'alliance anglaise ; était-ce là un reproche sérieux à faire à ceux qui avaient précisément rétabli, maintenu cette alliance, qui l'avaient fait prospérer par la soluticm paisible et régulière de questions épineuses, par des manifestations amicales de la plus haute portée ?

« Voulez-vous que je vous dise qui compromet l'alliance anglaise ; quels sont les hommes vraiment dangereux pour la paix et pour les bons rapports des deux nations? Ce sont d'abord ceux qui, soit à dessein, soit par aveuglement, saisissent tous les incidents, toutes les difficultés, toutes les questions qui s'élèvent entre les deux pays, et les grossissent, les enveniment, et, volontairement, courent le risque d'en faire sortir entre eux la rupture ou du moins la froideur.

« Voilà les premiers, les véritables comprometteurs, passez- moi le mot, de la paix et de l'alliance anglaise.

« Les seconds sont ceux qui, lorsque de pareilles questions s'élèvent, lorsque l'opposition les grossit et les envenime, accueillent à moitié, ou ne repoussent qu'à moitié les attaques et les efforts de l'opposition ; ceux qui, tout en parlant de la bonne politique, de leur amour pour la paix, de leur désir de maintenir de bons rapports avec l'Angleterre, prêtent de loin, de très-Join, trèsindirectement, mais enfin prêtent un certain secours, une certaine force aux hommes qui se sont emparés de tous ces incidents^ de toutes ces questions, pour éloigner, pour brouiller ces deux pays.

« Voilà les vrais comprometteurs de la paix et de l'alliance anglaises, voilà les hommes qui lui créent de véritables dangers.

282 MéMOIRBS 18«6-1848

« Eh bien, nous les combattrons les uns et les autres :

Les uns, parce qn'ili sont mécbflnts et malfaisants, £t les autres pour être aux médiants oiinpIaiMuitSy £t ii*aToir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses, s

Les paroles d'Alceste étaient bien osées dans la bouche d'un ancien leader de la coalition, devenu le chef du parti conservateur. Cette audacieuse déclaration de guerre à tous ceux qui seraient tentés de l'abandonner en imposa aux indécis, aux timides, on crut y voir une preuve diê l'appui de la couronne, et ce soupçon d'un soudain revirement de la faveur du maître paralysa les projets d'opposition de nos conservateurs.

En vain le comte Mole protesta contre l'explication de son attitude, en vain, d'un ton bref, saccadé, nerveux, débordant d'amertume, il s'écria :

« Cessez de parler des ambitions personnelles qui vous itttaquent, et dont vous ne pouvez ici prendre l'idée que dans vos propres souvenirs.

« Si vous pouviez juger du fond des cœurs, autrement que par le vôtre, vous sauriei mieux les intentions qui m'animent et les motifs qyi m'ont décidé à signaler au pays les embarras que vous lui avez donnés. Vous m'avez jeté une sorte de défi ; vous avez cru que je ne vous dirais pas ce que je pensais de votre politique; eh bien, je

MéMOIRES 1826-1848 283

TOUS Tai dit en toute conscience et avec une profimde conviction; en finissant, je le répète : Tes questions si graves que vous croyez ou que vous dites termiikées sont encore toutes vives : elles se produiront encore plus d'une fois au sein des Chambres, et elles vous donneront encore, croyezmoiy de mauvais moments. Surmontez-les, réussisses, c'est ce que je demande, et, permettez-moi de dire les gros mots : ce n'est pas votre place que j'ambitionne ; ce que je voudrais, c'est que TOUS puissiez tirer la France des difiScultës qu'elle vous doit. »

Les coups qu'il frappait pouvaient venger, non empêcher sa défaite.

J'avais demandé la parole dès le commenceaient du combat. Le vainqueur, M. Guizot, n'avait obtenu l'avantage qu'en persuadant à la majorité que le roi marchait avec lui ; un récit franc et hardi de l'intrigue, mes attaques contre l'auguste complice détruisaient Tillusion ; il le sentit, et le duc de Cazes vint, sans succès, à deux refrises, me prier de sa part de garder le silence ; enfin, sur quelques mots de M. Guizot lui-même, je cédai : c'est la seule fois qu'il m'ait été donné de hii prouver ma gratitude.

La lutte devait continuer à la chambre des députés : là, les conservateurs, mieux renseignés, phiB indépendants, se divisaient en amis du roi et amis du ministère. Pour arriver à une combi-

naison viable, des démarches avaient été tentées près du chef du centre gauche, et, il faut le dire à rhonneur de M. Thiers, elles n'avaient pas réussi. Mais en refusant de s'associer aux aml»tions de cour, de sacrifier renseignement laïque à l'espoir d'un rapprochement entre le trône et le clergé, il ne mettait pas moins d'ardeur à renverser le chef du 29 octobre. Aussi, après avoir désavoué sa candidature au pouvoir, il reprochait au ministère trois fautes :

Relativement au droit de visite, d'avoir été incapable de tenir les engagements que les Chambres lui avaient imposés ;

Au Maroc, de n'avoir pas profité dé la victoire d'Isly, remportée par le maréchal Bugeaud, d'avoir par crainte de complications avec l'Angleterre, ratifié le traité conclu par le prince de Join\^le, traité sans garantie et sans indemnité;

A Taïti, d'avoir voulu flatter par un semblant de conquête ceux qui demandaient un peu de grandeur; de s'être emparé des Marquises pour racheter toutes les faiblesses commises, sans prévoir qu'on y rencontrerait de nouveaux écueik.

Enfin, il faisait ressortir la coïncidence étrange de ces deux dates : le 29 août, désaveu de M. d'Anbigny, consentement à l'indemnité Pritchard; le 30, évacuation de Mogador.

A ces accusations, M. Guizot opposait le désir sincère, réciproque des deux gouvernements de

maintenir la paix ; loin de se soustraire aux engagements pris dans la session précédente, il espérait un prompt dénoûment des traités du droit de visite. Il citait avec complaisance ces paroles de lordAberdeen :

« Ma conviction est que la volonté des deux gouvernements de maintenir Tentente cordiale rend presque impossible que des incidents puissent aboutir à autre chose qu'à une issue amicale. »

n rappelait les importantes manifestations qu'avait provoquées le voyage du roi en Angleterre.

« 11 y a loin de celte région haute et vraie à Tarène intérieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de parti, de coterie, de personnes à travers lesquelles on nous traîne depuis un mois... La chambre décidera. »

Bien d'autres orateurs prirent part aux débats. Je ne nommerai que M. Dupin : procureur général de l'assemblée, ses attaques étaient des indices certains des rigueurs de la majorité, ses sarcasmes désignaient le condamné, sa tranchante ironie avait la valeur d'une sentence. Il se prononça contre le cabinet.

« Ministres faibles et imprévoyants, votre politique est une abdication continue : quand la majorité n'est pas avec vous, vous êtes avec elle. »

Un amendement de M. de Carné ajoataît paragraphe de l'adresse ces mots :

(( . . Des complications qu'une conduite prévoyante et ferme aurait pu prévenir ou terminer d'une manière plus satisfaisante. »

Soutenu par M. Billault, combattu par M. Hébert^ rapporteur de la commission, il fiit reponssé par 28 voix de majorité.

Un deuxième amendement de M. de Malleville eut le même sort.

Mais le paragraphe qui approuvait &t conduite du cabinet ne passa qu'à 8 voix de majorité.

L'opposition, regardant avec raison ce résdtal comme un échec définitif pour Fadmimstration dn 29 octobre, s'abstint de voter sur Fensemble d» l'adresse.

Le soir, vers dix heures, j'allai an ministère des affaires étrangères ; sans m^idame de Meo* lan et le baron de Barante la solitude aurait été complète. M. Guizot m'apprit qu'il avait donné sa démission, je l'en félicitai sincèrement. Par malheur il la retira le lendemain : une d«^marche des principaux députés conservateurs, les instances du roi l'auraient fait revenir sur sa détermination. Je ne nie pas ces faits : qu'en présence des difficultés insurmontables qui attendaient la formation d'nn caWnet Mole, des délégués lui ayant exprimé les regrets de la majorité, Louis-Philippe ait désiré garder le ministre qu'il venait

Ifl^MOIRBS 1826-1818 287

d'humilier, rien de plus naturel; mais, à mon sens, la raison décisive de cet acte de faiblesse fut son incurable passion du pouvoir.

Je n'ai reçu aucune confidence des paroles échangées entre le roi et le ministre, mais, à dater de ce jour, chez M. Guizot toute velléité d'indépendance disparut ; il servit le maître dans tous ses projets contre-révolutionnaires, et jusque dans ses fantaisies monarchiques, cessa de défendre l'Université, adopta le système des concessions au clergé. Le 1" février, le comte de Salvandy, le littérateur diplomate dont j'ai déjà parlé, homme aimable, frotté de légitimiste et doux aux jésuites, était nommé ministre de l'in* struction publique.

Je ne mentionne qu'à cause du nom de son auteur une proposition de Ledru-RoUm, rejetée presque sans discussion, pour l'abolition du cens d'éligibilité et le traitement des députés

M. Crémieux, remuant, infatigable, demanda cette année l'adjonction des capacités; ce projet eut le même sort que dans les sessions précédentes.

La conversion des rentes, adoptée à une immense majorité par la Chambre des députés, vint mourir comme à l'ordinaire devant l'opposition de la chambre des pairs.

INTERPELLATIONS DE M. THIBRS RELATIVES AUX JÉ- SUITES. — CONVENTION DU 29 MAI ENTEE L* ANGLE- TERRE ET LA FRANCE. — ROSSI ENVOTÂ EXTRAOR- DINAIRE A ROME. — LE PAPE GRâGOIRB ZVI D1880IJT L'OBDRE des JÉSUITES EN FRANCE. — CBROLS DE L*UNION. — LE PRINCE SCHWARTZENBERO. — VICTOR HUQO, PAIR DE FRANCE.

Le 2 mai, M. Thîers adresse des interpellations au ministère sur Tinexécution des lois relatives aux corporations non autorisées. Après avoir rappelé l'expulsion des jésuites en 1763, contirmée par la Constituante, la Législative, les articles organiques du concordat, la décision de la cour royale en 1826, les ordonnances de 1828; avoir montré les Pères de la Foi tolérés en France comme individus depuis 1830, peu à peu se formant en communauté, s'étendant, se ramifiant, divisés aujourd'hui en deux provinces : celles de Lyon et de Paris, possédant 27 maisons et un nombre quatre ou cinq fois plus con-

MÉIfOIRBS 1826-1848 289

«dérable de profès non avoués, il terminait en déclarant que son but n'était pas de créer des embarras au gouvernement, mais de lui - venir en aide ; qu'il ne devait pas souffrir qu'il ' y eût un État dans FÉtat, qu'il existât des congrégations affi*anchies de sa surveillance , et qu'il n'aurait le droit ni d'autoriser, ni de dissoudre. « Nous ne sommes pas des ennemis perfides venant vous dire : Jetez-vous dans les difficultés pour que nous ayons le plaisir de vous y voir. » • Non, qui que vous soyez sur ce banc, le jour où, : pour fedre triompher les lois du pays, vous ren- ~ contrerez des difficultés graves, nous vous apporterons le moyen de les vaincre.... Mes amis et moi nous serons de moitié avec vous...

«c n n'a pas manqué de conseillers qui nous ont dit que les opinions que nous représentions devaient, en songeant à un avenir, peut-être prochain, ménager de grandes influences. J'ai répondu, et mes amis ont répondu avec moi, que le désir de faire triompher les lois du pajrs est le premier de nos désirs; que notre cause, dût-elle flooffirir à quelque degré, dans quelques occasions, de l'énergie que nous apporterons dans notre conduite, nous nous résignerons, car, avant ' tout, nous voulons que les lois du pays s'exécutent, et que l'esprit sage et modéré de la Révolution française triomphe de ses ennemis. » Après un discours incolore et vague de

(du Nord), le comte de Camé ayant cité les paroles de Bossuet et de Fénelon :

« Malheur au royaume, si Ton entend jamais les libertés de l'Église gallicane comme les ratendent les magistrats, et non comme les entendent les évéques ! »

Dupin les rétorque en disant :

« Malheur à la France, si l'on entend jamais ces libertés comme les entendent les jésuites! »

Il déclare la question non religieuse, mais politique, ajoutant que le jésuite, dont le chef est à Rome , n'est plus Français ; que l'existence du rétablissement de l'ordre est juridiquement démontrée par les scandales du procès Afihaër.

Berryer défend les jésuites en niant la validité des lois sur les congrégations. Enfin M. Hébert exprime l'opinion dû gouvernement.

tt Les lois existent et sont efficaces : la sagesse conseille peut-être de les laisser dormir pour un temps ; car la paix vaut mieux que la guerre, et la persuasion, mieux que la force; mais si la paix n'était plus possible, si la persuasion n'était pas efficace, les lois existent et elles doivent être exécutées. »

. M. Thiers propose l'ordre du jour motivé : • «La Chambre, se reposant sur le gouvemeiBenl du soin dé faire exécuter les lois de l'État, passe, €tc,.. » .

l'.l' jCWiloft BaiT0t s V: associe en faisant remoiiter

mAiOIRXS 1836-1848 291

au gouyemement le reproche d^une tolërancé dangereuse.

D est adopte à une immense majorité.

La fin de la session fut politiquement heureuse pour M. Guizdt. Le 29 mai, les deux délégués d'Angleterre et de France, le docteur Luslnngton et le duc de Broglie signaient la convention destinée à remplacer le droit de visite: à l'avenir, deux escadres anglo-françaises de vingt-six bâtiments, en croisière sur les côtes d'Afrique, où se faisait le commerce des noirs, empêcheraient le trafic et l'exportation des esclaves.

Cette grande difficulté résolue, restait celle non moins grave de l'application des lois contre les jésuites. Créés au seizième siède pour faire prévaloir la foi contre l'esprit d'examen, M. Guisot ne se dissimulait pas que leur tendance était encore l'absolutisme « spirituel et même temporel » . Mais, afin d'éviter des conflits qui auraient froissé le clergé, il avait proposé au roi ^ d'obtenir du pape, par voie' de négociation, leur dissolution en France, Dans ce but, dès la fin de 1844, il avait chargé d'une mission extraordinaire à Rome M. Rossi, l'homme le plus capsUe de réaliser son projet.

Rossi, Italien réfugié à cause de ses efforts pour rindépeiidance de sa patrie, tour à tour adopté par la Suisse et par la France, avait été onnnu, apprécié du duc de Broglié, auquel il

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s'était attadié, et par eelm-ci mis en rapport avec le ministre du 29 octobre. Une chaire de professeur de droit administratif, des lettres de grande naturafisation, la pairie avaient été les promptes récompenses de son mérite. Fin, maimiant, sagace, patient et ferme, il savait parvenir; de connaissances très-variées, de figure r^n^ère, de tenue distinguée, écrivain et orateor, il était maître de sa parole un peu lente; seul son accent beigamasque, en lui donnant un air de parenté avec Ariequin, troublait la noblesse de FensemUe. En qualité de conègue, j'avais eu ma part de ses flatteries ; un jour, entre autres, il me dit qu'il faisait apprendre mes discours à ses en&nts.

La conduite de toute cette affaire fut également honorable pour lui et pour celui dont il recevait les instructions.

Avant d'arriver au résultat, je citerai quelques lignes de la dépêche de Rossi du 27 avril 1845 : elles résument avec une rare pénétration l'esprit de la compagnie de Jésus, la décomposent, indiquent son but, ses espérances, ses immenses ressources et sa double préoccupation, qui est actuellement la même sous Pie IX qu'alors sous Ghrégoire XVI, la France et le conclave :

« Les jésuites sont mêlés ici à tout ; ils ont des aboutissants dans tous les camps ; ils sont, pour tous, un sujet de craintes ou d'espérances.

Les observateurs superficiels peuvent facilement s'y tromper, parce que la société de Jésus présente trois classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres et de sciences, qui devinent peut-être les menées de leur compagnie, mais qui y sont étrangers, et peuvent, de bonne foi, affirmer qu'ils n'en savent rien. Lia seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu crédules, sincèrement convaincus de la p«r£5dte innocence et abnégation de leur ordre, et qui ne voient dans les attaques contre les jésuites que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les seconds les âmes pieuses. Sous ces deux couches se cache le jésuitisme proprement dit, plus que jamais actif, ardent , voulant ce que les jésuites ont toujours voulu, la contre-révolution et la théocratie, et convaincus que dans peu d'années ils seront les maîtres. . •

« Il est certain que leurs moyens sont considérables ; ils disposent de millions, et leurs fonds augmentent sans cesse ; leurs affiliés sont nombreux dans les hautes classes. ••

« n est notoire que, malgré la bonne santé de Qn^ire XVI, leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manière toute particulière vers deux pdnts, la France et le futur conclave (I). »

(1) Voir les Mimoiret de M. Guiiot, tom* VIII.

294 IféMOlRBS 1826-1848

Le 6 juillet 1845, on lisait dans le Moniteur ':

« Le gouvernement du roi a reçu des noiir velles de Rome. La négociation dont il avait chargé M, Rossi a atteint son but. La congre* gation des jésuites cessera d'exister en FVanoe, et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront fermées et ses noviciats seront dissous. »

Néanmoins, devant cet échec , Montalemberty le chef du parti, ne se décourageait pas, et le 15 juillet, à notre tribune, il adressait au ministre cette fiôre déclaration :

(( Si l'avant-garde catholique a dû déposer les armes, il reste le gros de l'armée, il reste les quatre-vingts évâques qui, l'année dernière, ont protesté contre la loi d'enseignement ; tout cela n'est pas dissous par ce qui vient de se passer à Rome... Irez- vous demandera Rome l'approbation du monopole universitaire ?

c( Une main sur l'Évangile et Tautre sur la Charte , nous continuerons la lutte que nous avons engagée contre le monopole ; nous vous attendons sur ce terrain-là l'année prochaine, m

Avec un admirable instinct de ce qui leur est profitable, les jésuites et le clergé en général Tavaient adopté, et il était alors, par son ardeur, son audace, sa sincérité, ses illusions de libérahsme, le chef qui convenait le mieux à la situation et au progrès de leur doctrine.

En 1833, chez le jeune compagnon de la Men-

MÉHOIBBS 18M-1848 295

nais, Tencyclique avait refoulé et non étouffé Tesprit d'indépendance ; il éclatait avec d'autant plus de force dès que la foi ne comprimait pas son essor : ainsi dans les questions de Pologne et d'Irlande, ou lorsqu'il s'indignait avec moi de la servitude politique de la pairie, ou même quand, à l'exemple de l'aristocratie anglaise, il avait combattu dans les rangs de la coalition le gouvernement personnel du roi; s'agissailril enfin de ruiner par une concurrence privilégiée, déloyale, l'enseignement laïque de l'État, de le oonfisquer au bénéfice des Pères de la foi, ce qu'il attaquait, c'était le monopole, ce qu'il détestait, c'était la tyrannie universitaire ; pour po- ^pulariser Terreur, il abusait du vocabulaire de la liberté.

Le 26 mai 1844, présenté par le marquis d'Hertford et le comte de Biencourt, je fus admis au cercle de V Union: il était sous la présidence du duc de Luxembourg le plus ancien, le plus aristocratique de tous les clubs. Composé par moitié d'étrangers et de Français , tous les ÉMmbres du corps diplomatique en faisaient partie: les ambassadeurs d'Angleterre, les lords Granville, Cowley, Normanby, le chargé d'affaires de Russie, comte de Medem et plus tard l'ambassadeur comte Palhen, le premier secrétaire Kisse- Mf, l'ambassadeur de Prusse, comte d'Amfin, les ministres de Belgique et de Suède, le prince de.

296 M&M01RB8 18M-1848

Ligne et le comte de Lœveiihielm y avaient leurs habitudes.

Lord Granville, pendant dix ans habitant dé Paris^ de grande mine, de bon accueil , alliait ' deux traits de caractère en apparence contradictoires : la passion du whist et une vie de (àr mille irréprochable. Il perdait de grosses sommes, et chaque nuit réveillait sa femme pour lui conter les coups les plus piquants de la partie.

Normanby, célibataire, était l'effigie déjà usée, d'un homme à bonne fortune ; jadis brillant, toojours léger; écrivain de haute noblesse fécond e«k souvenirs ; trop lié avec lord Pahnerston pour aimer la Révolution française.

Le comte de Médem, sec et fin, aimable à volonté.

Kisseleff, une autre épreuve également bien réussie de l'agent pohtique russe.

Je n'ai jamais eu avec le comte d'Amim la moindre intimité, mais le docteur Pétroz, mon ami, lui donnait des soins. Je le vis un jour sortant de l'ambassade.

— Qu'avez-vous , cher docteur , vous semblei préoccupé ?

— Oh I oh t il se prépare de bien gray» événements.

— Chez nous î

— Non. Mais le comte d'Amim m'assurait tout à l'heure que les doctrines communistes pr&-^

naientuiie telle extension en Allemagne^ quV ▼ant peu d'années elles seraient celles de la majorité.

Cette curieuse appréciation est de 1844.

Le prince de ligne , grand seigneur, avait hérité du nom d'un homme d'esprit : rien de pim méritoire que ses efforts pour être le fils de flon père.

Lœyenhielm, le doyen du corps diplomatique, anden page de Gustave III, présent* à l'assassinat du monarque, avait gardé, avec les traditions de la cour de Marie-Antoinette, le culte de la vieille gaieté française; admirateur et ami de Virginie Déjazet.

Un général russe, le prince Tuffiakin, était contemporain du ministre suédois. En 1815, pour prix de ses services, il avait obtenu de l'empereur Alexandre la permission de vivre et de mourir à Paris. Une perruque brune et firisée sur une tête caduque, un visage grotesque, un cou tors, une tournure rembourrée, une démarche oblique n'avaient pas même effleuré ses prétentions ; il croyait de bonne foi donner la mode et être aimé. Il entretenait publiquement une oàlirtisane, ce qui ne l'empêchait pas, quand, une fins Fan, il ouvrait ses salons, d'y voir accourir la bonne compagnie : prince, riche, et surtout étranger, on l'avait accepté.

Dans le groupe des Phitus, plusieurs, ayant

des galeries de tableaux, passaient pour protéger les arts. Se disputer à des prix ridicules les toiles des maîtres morts , payer des signatures sans tenir compte ni du sujet ni de son exécution, mettre à la mode telle ou telle école secondaire à Texclusion de toutes les autres, ce n'est pas encourager les artistes^ c'est, tout an plus, augmenter la bande des copistes et des contrefacteurs; c'est une manifestation du luxe, une forme de la vanité, une constatation de la richesse qui peut s'allier à l'avarice et à l'ignorance du beau ; souvent un placement, quand ce n'est pas une spéculation, car, l'an dernier, un banquier en détresse acheta 50,0Q0 fr. en venta pubhque, pour relever son crédit, un Berghem qu'il ne connaissait pas même de nom. Aux yeux de la foule éblouie, ce rôle de dispensateur a suffi de tout temps à excuser l'accumulation des richesses, ou à faire oublier leur origine ; mais encore faudrait-il s'y préparer par l'étude, le développement du goût, le dilettantisme de l'art.

Il y a une jouissance délicate à découvrir le talent jeune et pauvre, à l'aider, à lui rendre confiance, parfois à le pousser au génie. Le duc d'Ossuna, mort en 1845, Anatole Demidoff étaient entrés dans cette voie, où bien peu ont essayé de les suivre.

Le vieux baron Pourtalès permettait aux élus de visiter sa galerie.

MÉM0IRB8 1826-1848 S90

Lord Hertford avait établi la sienne à Bagar «alle.

. L'émigration polonaise comptait de nobles représentants. Le général Mitchielski, franc^ spirituel et brave, excédé de son oisiveté, jouant sa fortune aux cartes, faute de pouvoir la risquer sur les champs de bataille, très-peu mys^ tique pour un Polonais,* avait cependant un coin réservé au merveilleux; il s'entourait d'inventeurs diimériques, dont un lui vendit le secret de remplacer tous les tabacs avec de la sciure de bois diversement préparée.

. L'esprit indépendant, la pénétration, la va-^ riété des connaissances faisaient du comte Gour* riaf, l'homme le plus remarquable de la colonie russe.

Le prince Paul, fils aîné de madame de Lié- ¥60, très-apprécié dans les salons de Londres, dont il avait été le lion plusieurs saisons de suite, ne Ceusait à Paris que de courtes apparitions* et répondait par une froideur extrême aux politesses empressées de notre ministre des affaires étrangères.

• Le baron James de Rothschild était de la fondation du cercle, mais n'ayant pu réussir à faire admettre d'autres membres de sa famille, il vi- .Vait d'ordinaire au «/bcA^iy. C'est là que je l'entendis s'écrier, dans une discussion sur le courage : ^ — Eh pien, fous me croirez si vous fondrai,

300 MâlfOlBBS 1826-1848

ehë Bais qu'il y a tes chours où je ne me pattrais pas.

Les Français étaient en majorité légitimistes^ néanmoins le célèbre joueur de whist Des Cha« pelles, de première à tous les jeux, même au billard, quoique manchot, avait été autrefois arrêté, prévenu de conspiration républicaine. Dans les papiers saisis chez lui figurait une liste des richards du club : Pourtalès, Galliera, Jean Greffulhe, etc., et à côté de chaque nom^ ces mots : citoyen inutile.

Une autre notabihté était le comte de Montrond: le briUant de l'esprit, le courage aventureux, l'insolence , la beauté physique , l'élégance , la prodigalité ont longtemps doré ses vices. Instrument favori du prince de Tallejrrand, il exécutait ses pensées, et devait avoir rendu quelque signalé service au roi des Français, qui lui paya, jusqu'à sa mort, une pension de 40,000 fr. Quand son âge ne lui permit plus de monter l'escalier du cercle, il obtint Ucence, en dépit de la loi, de tenir une banque de creps et de roulette à domicile ; curieux spectacle que celui de ce vété* ran de la débauche, sur son grand fauteuil, le menton enfoncé dans la cravate blanche du Directoire, le rire fin, le propos cynique, ayant tou* jours une ancienne amie à sa portée, accueillant, à partir de minuit, les compagnons de ses veilles»

Je ne saurais préciser si c'est en 1844 ou 45

IIÉMOIRBS 1826-1848 301

que le prince Fëlix de Schwarzemberg« celui qui devBit être le successeur de Mettemich après la révolution de février, vint passer quelques mois à Paris. Lie comte de Leipseltem, autrefois son tuteur et celui du major Fraser, les avait envoyés tous deux dans le corps des cadets à Saint-Pétersboui^; ils avaient fait en Russie leurs premières armea ensemble. Pendant que Fraser gagnait p'éniblement ses grades, le prince autrièhien, rentré dans sa patrie, l'avait représentée comme ambassadeur à Londres et à Naples. Us te retrouvaient intimes, après vingt ans de séparation; le major me mit en rapport avec son a&cien camarade.

Le diplomate jusque-là renommé seulement par le scandale de ses enlèvements et de ses bonnes fortunes, le don Juan autrichien, était un homme grand, sec, de mise négligée, une mince cravate noire roulée en cordon autour d'un long cou, on habit boutonné, trop large ; de beaux traits, des yeux intelligents, un grand nez en train de devenir aquilin, la bouche sensuelle, la physionomie &tiguée. U était peu soucieux d'ordre et d'étiquette ; ennemi de toute gêne. A une ambilion endormie, aux plaisirs de l'esprit et de la -eanserie, il aUiait un goût violent des jouissances matérielles. Gros mangeur et intempérant, il avait Audié la médecine à ce point de vue, et se piquait d'avoir trouvé un moyen infaillible de hâter la di-

902 MÉMOIRBS 1826-1848

gestion : il consistait à prendre tin bain de pieds brûlant en sortant de table. J'ai toujours pensé q^e cette belle invention avait été cause de sa mort subite en 1852.

' C'est de lui que j'appris alors que, sous le goikvemementpapaly la tyrannie, la misère, le chaos étaient arrivés à un tel eicès que l'Autriche elle* même, dont l'intérêt était que son joug en Italie parût tolérable par comparaison, craignait une catastrophe et conseillait les améliorations à Grégoire XVI. Nous pouvions donc sans Imqduh dite nous montrer aussi libéraux que l'Autridifi» et Rossi, devenu notre ambassadeur près du sainl^ siège, devait, un an plus tard, diriger naturdl^ ment ses efforts vers l'élection d'un pape moins insensé, et lui recommander un système de ré-* formes administratives et même politiques.

Les qualités et les défauts de Schwartzemberg en ont fait un des grands coupables du siède; car, voyant le vrai, le juste et le mieux, il devait, après 48, tendre une volonté inflexible, une éner* gie redoutable, toutes ses facultés vers un bot qu'il savait mauvais : la résurrection, en Autriche, de la contre-révolution ; l'oppression de l'Italie. L'ambition, le désir de protéger l'aristocratia» dont il était membre, de laisser une trace profonde de son passage sont de vaines excuses ; la seule admissible, la foi religieuse ou politique, lui manquait.

MÉIfOIRBS 1820-1848 303

D avait gardé un souvenir amer de son temps de service en Russie, et ne cachait pas son invincible antipathie contre le czar. Aussi, quand sous son ministère, en 1849, la monarchie autrichienne était à deux doigts de sa perte, Fraser ne pouvait croire qu'il se décidât, pour la sauver, à solliciter Taide de l'empereur Nicolas, et, après le servicerendu, nous restâmes en dehors du mmonde g^ii devait étonner par rimmemité de son ingratitude, n

Le 17 avril 1845, un grand poëte, le chef du mouvement httéraire en France, était venu s'asseoir parmi nous ; c'est à notre tribune qu'il a fait ses débuts oratoires : le respect de la vie humaine, le droit supérieur à la force, l'indépendance de la Pologne, le rappel des Bonaparte» exQés, sont les causes qu'il a noblement défen^ dues avant d'être le représentant du peuple à la Constituante et à la Législative, le vengeur de la République trahie, de la démocratie abusée, le proscrit du second Empire.

GHBMINS DB FBB; AaiOTAGB. — MANIFB8TB iLBOTOEAL DB UL GAUCHB. — DISCOUBS DB M. eXJIZOT ▲ 8B8 iUBOTBUBS. — 8ALVANDT ; DBSTITimON DB M. QUIHBT. — OBDONNANOB DU 7 DÉOBMBBB.

Cette même amiée, la fièvre de spéculation atteignit le monde parisien et une grande partie de la nation ; les valeurs de chemins de fer s'âevèrent à leur plus haut degrë de prospérité. Les Chambres autorisèrent le gouvernement à concéder à des Compagnies les chemins de fer du Nord, de Lyon à Paris, de Tours à Nantes» de Paris à Strasbourg, à Dieppe, .etc. Conune du temps de Law, les primes devançaient les produits, avec cette heureuse différence que, sur nos chemins firançais, les bénéfices deviendraient des réalités; mais l'ardeur, Tignorance, Pétourderie, la cupidité étaient les mêmes. Sous prétexte d^a^ faires, les hommes achetaient^ revendaient, brocantaient, se lançaient à l'aventure, se prédpi*

MÉMOIBU lffil6-1848 905

taient aux grandes distributions. Lies femmes à la mode, au lieu de parâler, faisaient la chasse aux primes, poursuivaient, assiégeaient les banquiers. Genevois, Protestants, Israélites, avaient leur public à satisfaire; MM. Charles Laffîtte, Dâder, Fould, apaisaient les appétits de la finance, de la bourgeoisie aisée ; le baron de Rothschild eut la spécialité du faubourg Saint-Germain ; les dames de haults titres j et, comme disait RrantAme, les plus saiges et les plus honnesteSj se fidsaient présenter à la baronne. Combien peu de salons nobles ou choisis furent garantis de la contagion!

Dès mon entrée dans la carrière industrielle, je m'étais mis au travail. Au Havre, nous n'étions qm quatre administrateurs français; nos luttes constantes avec le conseil des ponts et chaussées, la nécessité de maintenir d'accord les ingénieurs, entrepreneurs, chefs du contentieux, etc., la direction, en un mot, pendant la période active de la construction me fournissait d'amples occupations.

Aa bout d'un an, j'étais membre du comité d'exploitation de la ligne de Rouen. Puis étaient survenues les grandes affaires ; pendant une maladie de M. Charles Laffitte, nous avions dû, Thi« beaudeau et moi, le suppléer en partie pour la constitution des Compagnies anglo-françaises du Nord et de Lyon; j'avais donc place au centre de T. n* to

3M nÉMonov ia»d-ia4â

la £raraai86y et, au moment des fiisioiis. Je m*. trouTais administrateur désigné de ia Compagnie de Lyon. Je cesserais d'être sincère, si je prétendais airoir seol échappé au désir d'une fnrtmM n^de, mais je puis dire, avec vérité, que je n^ea Yoiâais qu'à certaines conditions. Ainsi, dans Imconseil de Lyon, la majorité ayant voté contre mon opinion sur deux points importants : le pl%cément en rentes des vingt-six millions réalisés par la souscription, qui se trouvaient de la sorte exposés aux fluctuations de la hausse et de la< baisse, et la réunion dans les mêmes mains de deux intérêts opposés, celui de l'ingénieur en chef, ne se préoccupant que de la prompte livrai» son des terrains, et celui du chef du contentieux, chargé de les acquérir à bon marché, je donnai ma démission.

Veutron un exemple, entre mille, de l'i^o» rante légèreté des souscripteurs : pour compléter le réseau normand, nous avions obtenu la concession des embranchements de Rouen à Dieppe et de Rouen à Fécamp, par abréviation des chemins de Dieppe et de Fécamp. Le premier versement s'opéra en cinq jours, à prime aussitôt supérieure au versement. Eh bien ! élu pré-* sident, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'en dépit de nos prospectus explicatifs, la plupart des personnes qui jetaient comme à l'envi leur ai^nt dans cette entreprise» avaient cru souscrire à une

ICilfOIBIfS 18S6-1848 907

ligne au bord de la mer, sans trafic possible, de Dieppe à Fëcamp.

Pendant cette prospërité de passage, parfois d'énormes fortunes tombaient à Timproviste sur des hommes qui en étaient écrasés. Un de nos entrepreneurs, Mackensie, fut une de ces victimes de la richesse. En arrivant en France avec son associé, à la tête d^une armée de dix mille ouvriers, il disposait de capitaux nombreux et d'un crédit considérable ; toutes ses entreprises réussirent à souhait. Grand, robuste, le teint rouge, les traits grossis, les cheveux grisonnants ; comme beaucoup de ses compatriotes, enfant il avait été beau. L'activité, les rudes fatigues, la vie en plein air compensaient en lui l'abus des spiritueux.

Embarrassé de millions, il voulut se prouver à lui-même qu'il était riche : le hasard des spéculations l'avait mis en rapport, pour le chemin de fer d'Orléans à Tours, avec le président du conseil, duc de Mouchy. Dès lors, il avait trouvé son rêve de distinction dans l'opulence ; sa vanité s'alluma ; il résolut d'avoir son luxe, de changer d'existence, de faire connaissance avec les loisirs. Sur des indications faisant autorité, le pauvre homme eut sa loge aux Bouffes et à YOpéra; tandis que sa dame, empanachée, étalait en devanture un assortiment d'étoffes éclatantes, lui, la figure marbrée d'un réseau de petits vais-.

308 MEMOIRES 18a6-lS48r

seaux rompus, empourprée, gonflé de vins fins et d'eau-de-vie française, ronflait au fond.

Cette manière d'aimer la musique le conduisit fatalement à l'apoplexie.

Outre le nombre démesurément accru des joueurs à terme, les gens soi-disant raisonnables achetaient au comptant, avec la totalité de leur avoir, des masses d'actions, sans se préoccuper des versements ultérieurs. L'efiet de cette surcharge générale devait être, inévitablement, une crise de panique succédant à la crise de confiance aveugle.

Mais la France, arriérée de vingt ans sur l'Angleterre, les États-Unis et la Belgique, n'avait eu, pour les rejoindre, que le choix des dangers.

L'exécution par l'État, à moins de se prolonger durant un siècle, ne pouvait avoir lieu que par un emprunt de plusieurs milliards ; or, le gouvernement n'aurait pas osé alors le proposer directement à la nation, qui, elle-même n'aurait pas répondu à son appel ; il eût été forcé de s'adresser à l'intermédiaire des banquiers, et l'agiotage efiréné se serait produit sur les actions de l'emprunt comme sur les actions de chemins de fer. La loi de 1842, combinant toutes les forces, fut pratique et efScace, les concessions aux Compagnies de puissants auxiliaires.

Nos fils et nos juges, qui auraient autant de

MÉMOIRES ldâ'5-ld48 309

peine aujourd'hui à imaginer l'absence des chemins de fer que nous en avions nous-mêmes à prévoir les immenses résultats de leur établissement, seraient ingrats d'oublier, à cause des folies du jeu, de la masse des ruines particulières, de cet ensemble de mécontentement qui contribua pour sa part à la révolution de Février, des bienfaits tels que la mobilisation, le cosmopolitisme du capital, qui entraîne le cosmopolitisme intellectuel, politique, économique, la rareté, la brièveté des guerres, en attendant leur suppression. A chacun sa tâche : à nous la construction coûteuse des voies rapides de communication, le rapprochement de l'espace par le temps, œuvre de la classe moyenne et à son profit ; à eux l'abaissement des prix de parcours, le rapprochement de l'espace par le bon marché, œuvre démocratique à l'avantage de tous.

Quoique les élections ne dussent pas avoir lieu avant l'année prochaine, de chaque côté on s'y préparait. La session close, un comité électoral de la gauche, dont les principaux membres s'ap pelaient Odilon Barrot, ChamboUe, Havin, Aba tuccî , de Tocqueville , Bethmont , Gustave d* Beaumont, etc., publia son manifeste; on y Usai* en substance : <c Lia France subit, depuis cinc ans, le ministère du 29 octobre: faiblesse aii dehors, corruption au dedans, horreur des réformes les plus nécessaires, sa politique peut se

310 MÉlfOlBB8 18110-1848

résumer ainsi, d Puis venaient les conseils aux électeurs.

D'autre part, M. Guizot, dans un discours aux électeurs de li^eux, se livra à une éloquente glorification des quinze années de régime constitutionnel sous la monarchie de Juillet : elle a réu3si à fonder un gouvernement au dedans par la légaFlité, au dehors par la paix, a C'est au roi, c'est à sa sagesse que sont dus ces bienfaits. » On est frappé, enlisant cette pièce tant de fois rappelée, du soin constant avec lequel il s'efface et laisse dans l'ombre le ministère tout entier pour faire remonter au roi seul le mérite et la louange.

Il voudrait également persuader que le parti conservateur est uniquement en mesure de donner le progrès, et, sous ce rapport, il s'engage par de formelles promesses.

On se rappel^ enfin la célèbre apostrophe à ses commettants, au sujet de la corruption électorale : « Vous, qui pratiquez sans cesse les élections, parce que vous avez obtenu des égUses, des ponts, des chemins, vous sentez- vous corrompus? »

Le maréchal Soult, président nominal du 29 octobre, sans prendre officiellement sa retraite, se fait déjà remplacer comme ministre de la guerre par le lieutenant général Moline de Saintr Yon.

A l'instruction publique, le comte de Salvandy

commence à prouver au clergé son bon Youloir par la destitution d'Edgar Quinet, le hardi professeur du Collège de France, et surtout en nom* manty le 7 décembre, une commission de réforme de l'Université prise en dehors de ce corps.

CRISE INDU8TRIBLLB BT FINAKCliBB. — SB8SION ]>K 1846 : DÉNONCIATION DBS BXCBS DB L'A0IOTAQB ; AJOUBNBUENT DB LA LOI D^BNSBIONBMBNT. — IN* SUBBBCnON POLONAISB. — TISITB DU GBAND-DUO

CONSTANTIN. — ATTBNTATS LBCOMTB BT HBNRI.

iVASION DB LOUIS BONAPABTB. — CHUTB DB SIB BOBBBT PBBL. — MINTSTÉRB WIGH, LOBD PALMBBSTOH.

— MORT DB GBÉGOTRB XTI. — ÉLBCTION DB PIB IX.

— MARIAOBS ESPAGNOLS. — DISBTTB. — INONDA- TIONS. — MON DBBNIBB BNTRBTIEN AYBC M. OUIZOT«

Cette année, si prodigue de promesses et d'espérances, finissait sous de fslcheux auspices. La spéculation, gorgée de valeurs de toute sorte, ne pouvait faire face à ses engagements; les primes s'abaissaient sous des ventes forcées; les capitaux anglais, retenus par une crise industrielle sur leur propre marché et une première apparition de la maladie des pommes de terre danslaGrande-Bretagne, refusaientleur concours;

MilfOIRSS 1826-1848 313

en Belgique, en Hollande, en France, la rëcolte SOT les cërëales était médiocre, les finances obérées : une réaction commença.

La session ouverte le 27 décembre, la Chambre des pairs fut à peu près muette sur les excès de la spéculation et le désordre moral qui avait accompagné la marche précipitée de l'esprit d'association dans notre pays.

Au contraire, la Chambre des députés retentit de plaintes tendant à rendre le ministère complice de ces écarts. Lherbette, d'une parole dure et incisive , attaqua vivement l'immixtion des personnages politiques, pairs et députés, dans les conseils d'administration; car leurs noms honorables encourageaient la spéculation et l'agiotage. Il vit, dans l'autorisation de fusion de plusieurs compagnies pour le chemin de fer du Nord, une manière d'éviter la concurrence, puisque la compagnie concessionnaire n'avait consenti qu'à un rabais de trois ans sur la durée de la concession. Il signala les primes énormes qui avaient salué l'émission de ce chemin, et dénonça, ainsi que son collègue Grandin, les encouragements que le ministre des finances aurait donnés à la formation, pour le chemin de Lyon, d'une compagnie des receveurs généraux.

Malgré l'habile défense du ministre des travaux publics et les dénégations du ministre des finances, un amendement Grandin fut proposé :

314 MiMOIRAd liM-1848

u La ('h ambre a vu avec douleur les abos qû un Ndiil produits à roccasion des transaccktts wm Ion chouiinHclo for; elle espère que le tuonl do VoU'o Mi\je3të saura prendre les lu^ooHsain^s pour on prtSvenir le reiour. •

Uopoussô À 4U voix de majoiiiê; (2iuuul)it) Uiiopta un amendemimt tiijuo do M, Oarblay» consenraieur.

I40» li(riu's do Tours à Borxleaux. Af* A iVUe» do Crtnl à Saiui-Queaù^.

cours do U sie's^iou* ou mulùpli iiiou<;ùout oiHvr^ la contusioa ^ m

"^«llKtVH^^ j% % iÎMPtt lit* u

niliyersîtaire de M. de Salvandj, M. Thiers^ re- Tenant à la charge , demanda la discussion de la loi d'enseignement secondaire, dont il avait lu le rapport à la fin de la session précédente, aux applaudissements de la majorité.

Le chef du 29 octobre, avec l'appui de Ber- Tjer et l'alliance des légitimistes cléricaux, réus- A à faire voter rajoumement.

Depuis plusieurs années déjà, la fusion de la gaache, du centre gauche et des doctrinaires restés fidèles à la coalition était accomplie; à càié du chef honoraire, M. Barrot, le chef réel, M. Thiers, se montrait de plus en plus. MM. de Riémusat, Duvergier de Hauranne et de Malleville n'étaient pas moins ardents, moins prononcés que MM. Chambolle et Gustave de Beaumont eontre le gouvernement personnel et la corruption électorale.

Cette année, ce fut M. de Rémusat qui déposa la proposition pour les incompatibilités, et, pour la première fois, M. Thiers prit la parole en soutenant la nécessité d'une réforme électorale :

« Accuserez-vous des hommes comme Rémusat, Vivien, Barrot lui-même, d'être hostiles à la royauté de Juillet ? Vous seriez bien insensés ! Quant à moi, je suis trop fier pour me justifier. Mais nous voulons la réalité du gouvernement représentatif. Le roi règne et ne gouverne pas. — * Vous le comprenez autrement ? Ah ! il fallait

316 ^MÉMOmBS 1896-1848

le dire en Juillet 1830 ! Demander rincompatibilité des employés de la liste civile, des aides de camp du roi, ce n'est pas être hostile à la royauté, n

Le ministre de Tintérieur se contenta de lui répondre :

« Ce qui fait la sincérité du gouTemement représentatif, c'est de marcher avec la majorité. Ayez la majorité, et vous ferez les réformes que vous voudrez. »

Et, sûr du nombre des votes, il en appela an scrutin.

La proposition fut rejetée à 40 voix de majorité.

Le 17 février, une insurrection polonaise avait éclaté dans le duché de Posen et en Gallicie ; la ville libre de Cracovie avait été comme le point de départ de cette tentative bientôt noyée dans le sang. La voix publique, indignée, accusait le prince de Mettemich d'avoir soldé en Gallicie une sorte de jacquerie des paysans contre les nobles polonais. Le 13 mars, des interpellations furent adressées au gouvernement à cette occasion, M. Ouizot traita ces accusations contre le ministère autrichien, d'avoir promis 25 francs par tête de noble ou de prêtre, de fables inventées par les journaux de l'opposition ; c'étaient là, suivant lui, des moyens à l'usage des révolutionnaires : il était pleinement rassuré par la correspondance du prince de Mettemich. On devait aux Polonais

des secours, des consolations; il ne fallait pas leur laisser d'illusions; le gouvernement aurait à remplir envers eux des devoirs onéreux, peutêtre embarrassants, il les accomplirait. La France doit être un refuge pour le malheur, non un foyer de conspiration et de révolution.

La même discussion se reproduisit avec plus de force dans la Chambre des pairs. Non-seulement Montalembert, mais Victor Hugo , abordant pour la première fois la tribune, le duc d'Harcourt, dans un langage incisif et violent, firent entendre d'éloquentes protestations sans plus de résultat.

En somme, la préoccupation des élections prochaines frappait de stérilité les débats parlementaires, et pourtant des crimes, des calamités pubhques, des événements d'une importance européenne devaient faire de cette année une des plus remphes, des plus décisives du règne de Louis-Philippe : le 16 avril Lecomte, le 29 juillet Joseph Henri, tiraient sur le roi, qui', deux fois encore, échappait aux balles des assassins.

Notre gouvernement continuait, en apparence, à être intime avec celui de F Angleterre ; mais, en Espagne, la question imminente du niariage des deux filles de Marie-Christine, la reine mineure Isabelle et sa sœur dona Luisa Fernanda, faisait d^jà naître des difficultés entre lord Aberdeen et M. Quizot. Les engagements réciproques étaient

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verbaux y formulés dans de simples conversalioiis à Windsor et à Ëu^ consignés dans des mémoiPit qui avaient peut-^tre trop d'intérêt à ne se les rappeler qu'imparfaitement.

]je choix des princesses était limité à la maison de Bourbon; la reine Isabelle ne devait épouserm un Cobourg ni un fils du roi des Français. Pour sa sœur, le duc de Montpensier pouvait y prétendre, mais à la condition que ce second mariage n'aurait lieu qu'après que la jeune reine, devenue mère, aurait assuré un héritier à la couronne. Telle est la version de notre ministre des aflhires étrangères.

.Lord Aberdeen se prête avec une sagesse pleine de froideur à ces combinaisons; on sent que son esprit sain serait peu disposé à encourager les visées de sa reine et surtout du prince Albert en faveur de Léopold de Cobourg, et comprend moins encore la passion dynastique de Louis-Philippe et de son ministre. Un désir sincère de maintenir l'alliance française lui fait accepter avec indulgence les puériles ambitions du vieillard. C'est évidemment à son insu que âr Henri Bulwer, Tagent actif de Palmerston, conservé par les tories dans son poste de ministre à Madrid, l'ennemi constant de l'influence française en Espagne ou en Orient, a tramé l'union du prince Léopold avec Isabelle, et, quand l'intrigue lui est dévoilée, il n'hésite pas à en re-

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pousser la responsabilité ; mais il est ëvident que désormais Ventente cordiale dépend de lui seul.

£n lisant le rédt de cette négociation dans les Mitnmres de M. Ouizot, je ne veux pas dire que riatërêt manque ; mais Ton est étonné de la comjâaisance avec laquelle un homme supérieur entre dans les plus mmces détails de la poursuite de<oes mariages : la grande politique se rapetisse aux proportions d'un arrangement de famille, d'une mesquine machination de com*. L'union du duc de Montpensier, subordonnée à la fécondité d'Isabelle^ a quelque chose d'indécent et de ridicule.

Ce qui est plus grave, c'est de voir l'empressement de M. de Brunow, l'ambassadeur russe, à nous faire confidence de ce qui peut amener une brouille avec l'Angleterre, et si l'on rapprophe ce fait de l'arrivée du grand-duc Constantin et d'une escadre russe à Toulon, en février 1846, du séjour de ce prince en France, des honneurs qui lui sont rendus, du traité de commerce conclu le 19 juin avec la Russie, et du grand cordon de Saint- Alexandre Nevirski conféré à la même époque au baron de Barante, notre ambassadeur à SaintrPéterslourg, il devient évident que le rapprochement si ardemment souhaité et si longtemps a(ktendu par Louis-Philippe est en train de s'opérer. On remarquera que tous ces faits, antérieurs à la chute du ministère Peel et Aberdeen^ le

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29 juin, à la rentrée aux affaires de lord Palnmnston, à la surprise en septembre des mariages espagnols et la rupture de notre intimité airec TAngleterre, ne se justifient pas par le bescun de remplacer son alliance. (Test au plus fort de Yen^ tente cordidle que le roi, comme un amant Uaaé sur les faveurs de la souveraine constituUomielle, et qui ne se serait servi d'elle que pour vaincre les anciens dédains de la Russie, adresse ses empressements à Tautocrate ; en surcroit, il lui sacrifie une seconde fois la Pologne, et se contente, quelques mois plus tard, d'une protestation isolée, dérisoire, contre l'incorporation à l'Autriche de la ville libre de Cracovie.

Afin de ne pas fatiguer mes lecteurs par des redites, je laisserai à MM. Thiers et Guizot, plaidant devant les Chambres, à l'ouverture de la session de 1847, le soin de compléter le récit des mariages espagnols et de leurs conséquences.

Mais, si avare que je sois de hors-d'œuvre, je ne puis m'empêcher de rappeler la glorieuse chute de sir Robert Peel, vainqueur du corn-bUl^ et les belles paroles qu'il prononçait en quittant le pouvoir.

« Dans quelques heures, j'aurai déposé le pouvoir, que j'ai gardé cinq ans. Je le déposerai sans peine, et je me rappellerai plus vivement les marques do confiance que vous m'avez données, que votre opposition récente. Je quitte le pouvoir

avec un nom sévèrement blâmé par beaucoup d'hommes honorables qui, par principe , regrettent profondément la dissolution des Uens des partis, et cela, non par intérêt, mais parce qu'ils regardent la fidélité aux engagements et l'existence de forts Uens de parti comme très-utiles au bien public. Je laisserai un nom en horreur à tout monopoleur et à beaucoup d'hommes qui veulent le monopole, non par des motifs honorables, mais par égoïsme. Mais peut-être mon nom sera-t-il quelquefois répété avec des expressions de bienveillance dans les habitations modestes où résident les hommes dont le lot est le travail, et qui gagnent leur pain quotidien à la jsueur de leur front; peut-être prononceront-ils mon nom avec bonté quand ils se reposeront de leurs fatigues, en prenant une nourriture abondante, d'autant plus douce qu'elle ne leur rappellera pas l'injustice de la législation. »

Quelle grandeur et quelle modestie! Quelle préoccupation des intérêts vrais, primordiaux, démocratiques! N'est-il pas évident, après les avoir lues, que sir Robert Peel, lord Aberdeen et leurs collègues devaient contempler avec une suprême indifférence cette pâle imitation de Louis XIV, les efforts du roi et de son ministre pour marier un fils de France à la sœur de la reine d'Espagne ?

Le 25 mai, déguisé en maçon^ le prince Louis

Bonaparte s*éyadait du château de Ham et cherchait un refuge en Angleterre.

Le l** juin mourait Grégoire XVI, laissant les finances de TÉglise dans un tel état de délabre* ment qu'un an avant sa fin, il avait consenti à faire imprimer secrètement un projet de réforme. Notre ambassadeur Rossi exerça une heureuse influence sur le choix de son successeur.

Jean Mastaï Ferretti, évêque d'Imola, élu pape sous le nom de Pie IX, était Italien, âgé de dn* quante-quatre ans. 11 acceptait volontiers les réformes administratives, et publia, le 16juillet| une amnistie politique. Louis-Philippe approuvait la conduite de Rossi , qui consistait à guider Pie IX dans la voie des améliorations modérées, à introduire quelques nobles Romains, représentant l'élément laïque, dans le gouvernement. La popularité du nouveau pape grandit vite ; le bienfait de l'amnistie, ces progrès administratifs et politiques , si faibles qu'ils f&ssent , étaient accueillis avec enthousiasme par l'Italie opprimée; de toutes les parties de la péninsule les yeux et les espérances se tournèrent vers le pontife.

Comme je m'étonnais de son penchant v^rs la liberté, le marquis de Los Llanos^ depuis ministre de la reine d'Espagne, m'apprit que le prêtre Mastaï avait vécu plusieurs années au milieu des républiques de l'Amérique du Sud, o& Q

avait vu fleurir une foi aveugle à côte des libertés politiques.

Aussitôt après la dissolution de la Chambre des députés, le pays légal s'était trouvé vivement agité par les élections. Chaque couleur, chaque nuance avait eu son comité et son programme ; celui de la gauche et du centre gauche réunis, un peu vague, se bornait â recommander aux électeurs de voter^ non pour le candidat de leur opinion, mais pour l'opposant qui aurait le plus de chances ; le comité des cléricaux, ayant en tête Montalembert, de Vatimesnil, de Riancey, imposait à tout candidat un engagement signé de voter l'entière liberté d'enseignement. L'action du ministre de Fintérieur, d'autant plus habile qu'elle était latente, donnant satisfaction aux intérêts locaux et privés, eut un plein succès.

Le résultat de ce mouvement de la classe moyenne fut la consolidation et l'accroissement de l'ancienne majorité conservatrice, tandis que des « passions hostiles » animaient le gros de la nation. Sur ce point M. Duchâtel ne dissimulait pas le danger à son collègue.

A peine nommé, M. Quizot réunit ses électeurs et leur renouvela les plus belles promesses du progrès, « que pouvait seul leur procurer le triomphe du parti conservateur i> .

Le 17 août, la Chamk^e se réunit pour la vérification des pouvoirs.

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Plusieurs ëlections étaient entachées de corruption ; les preuves étaient flagrantes au sujet de M. Drouillard, député de Quimperlé, qui avait dépensé cent cinquante mille francs pour sa nomination : son élection ftit annulée, et Taffaire déférée aux tribunaux.

Cent vingt voix environ composaient la majorité conservatrice; mais un grand nombre de députés nouveaux^ non disciplinés, jeunes, ennemis de l'immobilité •

Les Chambres prorogées, on se sépara.

La crise industrielle et financière , dont j^'ai esquissé la première apparition vers la fion de 1845, s'était développée et avait pris des proportions menaçantes; un empnmt de quatre cent soixante millions par l'Etat l'avait aggravée, la disette et les inondations devaient porter à son comble la détresse générale. Pendant la session, le gouvernement, absorbé dans les luttes politiques à l'intérieur et les négociations au dehors, n'avait proposé aucune mesure capable de restreindre la crise et d'en atténuer les effets : telle eût été par exemple une garantie d'intérêt par l'État sur le capital de toutes ces actions cotées d'abord si haut, puis tombées si bas, mais dont il était à même de connaitre la valeur. Un intérêt de cinq pour cent sur des lignes d'un trafic certain te d'un produit bien supérieur aurait rendu la sécurité à la masse ignorante et effarouchée des

petits acheteurs. Toutes mes suggestions à cet égard avaient été vaines. J'avais mis d'autant plus de chaleur dans mes tentatives qu'un déplorable accident venait de jeter l'alarme parmi les actionnaires de la compagnie du Havre, dont j'étais administrateur. Le 9 mai, quand cette ligne si chargée de travaux d'art, viaducs, tunnels, etc.» était en voie d'achèvement, le viaduc de Barontin, composé de 27 arches de 15 mètres d'ouverture et de 33 mètres dans leur plus grande hauteur, s'écroula. Nous étant rendus sur le lieu du désastre, il devint évident que le sinistre étsdt dû à la négligence coupable des entrepreneurs, qui, en beaucoup d'endroits, avaient employé la chaux grasse à la place du ciment romain. Ils acceptèrent sans discussion une reconstruction à leurs frais ne s'élevant pas à moins de quatorze cent mille francs. Mais cette réparation ne compensait nullement im retard de plus d'une année dans l'exploitation du chemin, et les adjonctions inutiles de contre-forts,, etc., imposées à tous nos travaux d'art par les ingénieurs des ponts et chaussées, dont nous étions forcés de subir désormais les exigences.

La compagnie de Dieppe, que je présidais, ressentait le contre-coup de ces événements ; les versements ne se faisaient plus. Pour continuer la construction, il fallait donner l'exemple du sacrifice et de la confiance : il fut décidé entre

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