NESTOR ROQUEPLAN. — MA RÉFORME
Douz€ années séparent la première tentative du prince Louis-Napôléon Bonaparte, au mois d'octobre 1836, de sa nomination à la présidence, le 10 décembre 1848. A-la nouvelle du complot de Strasbourg, que le ministère cherchait vainement à amoindrir sous le nom d'échauffourée, la surprise du pays légal fut extrême. Cependant, elle n'était rien moins que motivée : sans doute au lendemain des journées de Juillet, la présence du duc d'Orléans à Paris, son habileté, sa popularité, sa nombreuse famille, les vertus de la duchesse sa femme, la camaraderie de ses fils avec la jeunesse universitaire, et au contraire l'éloignement du duc de Reichstadt, en parti otage, en
partie prince autrichien, élevé sous la surveillance de M. de, Metternich, dans une cour étrangère, avaient écarté l'idée du retour à la dynastie napoléonienne. A peine sur le trône, Louis-Philippe avait rallié par toute la France la classe moyenne, intelligente; commerciale, industrielle et pacifique, dont il était le véritable représentant. Toute cette portion éclairée de la nation avait renoncé aux tendances napoléoniennes mêlées au libéralisme de l'opposition sous la branche aînée ^<ies Bourbons; mais la légende du prisonnier de Sainte-Hélène , restée la religion du peuple des campagnes, et dans les villes de ceux que n'avait pas atteints la foi républicaine, était surtout puissante dans l'ai'mée. Le journal du parti, /a Révolution de 183(), n'existait plus : son rédacteur principal , M. James Fazy, résidait à Genève ; mais le duc de Reichstiidt mort, les deux fils de l'abcien roi de Hollande, frère de l'Empereur, s'étaient fait connaître en combattant, en 1831, pour l'indépendance italienne ; l'aîné avait trouvé une fin glorieuse, suite de ses blessures ; le second, cinq ans plus tard, vivifiait par ime audacieuse entreprise ses prétentions à l'empire. Enfin, après les défaites de juin 1832, d'avril 1834, et depuis la mort de Carrel, parmi les ennemis de la mo- Darchie plusieurs avaient tourné leurs espérances vers ce prince.
On a dit et répété, non sans raison, que legou-
veniement éuiit renseigne, que le préfet, M. Choppiu (.rArnouville, avait un agent secret dans Fintiiuité du prince. S'il en est ainsi , j'ai peine à eouipreudre que Louis-Philippe , au courant de» pivpanuifs du complot, en ait toléré rexëcution, surtout voulant user de clémence envers le chef. Un fait capital, et qui devait affecter bien profondément lui roi qui s'appuyait au moins par moitié sur Tarmée et sur la garde nationale, c'est Fincn>^'ablo facilité avec laquelle des ri^giments entiers, officiers et soldats,, s'étaient rangés sous le drapeau du prétendant. Les républicains de Strasbourg, ralliés à lui pour renverser, avaient prêté leur concoiu-s, le peuple les suivait.
Arrivons au dénoûment.
Lo matin du 30 octobre, tout réussît d'abord à •\iuhaitau prince et à ses aventureux compagnons: lo 3* et le 4" ré<2riments d'artillerie, avant en tête Itï ct>loii(»l \\audrey, le bataillon des pontonniers, ouUtvt't par le lieutenant Laity, marchent au cri de : \'iv(î l'Empereur ! On se rend à la caserne de la iïinkinatl, où se trouve le lO" de ligne; mais là, par une fausse manœuvre, la tête de la colonne n'ogan^ ; au lieu de prendre le large chemin du rtiuiparl, (pii permettait à Louis- Napoléon le dé- |i|oieineiil. do ses forces, et lui assurait une re- Imita facile en cas d'échec, on s'engîige dans la niollo étroite qui conduit à l'entrée principale de h iH)ur de la caserne; le prince y pénètre, suivi
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seulement d'une vingtaine as ses partisans. Toutefois, au nom de Napoléon,, les fantassins accourent ; un vieux sergent saisit les mains du prince elles embrasse en pleurant; on s'émeut,* on acclame le nouvel, empereur ;. mtda im adroit men- SQi^V répandu à propos , vient changer la face (ies choses : le prétendant ne serait qu'un neveu du colonel Vaudrey usurpant un nom cher à Tarmée. Furieux d'être pris pour dupes, les soldats du 46* transformen,t leur ovation en menaces ; le lieutenant Pleignier sMlance vers le prince pour l'arrêter; arrêté lui-même par les artilleurs, il se débat, ses soldats s'apprêtent à le dégager. D'un côté, le colonel Taillandier, animant de la * voix et du geste les hommes- du 46% de l'autre ime quantité d'artilleur», avertis du danger, se précipitant dans la caserne et avec eux soixante canomaiers à cheval. Un coup de feu, une parole engageait le combat. A ce moment suprême qm décide de la victoire ou de la défaite, la résolution du prince faiblit : faut-il attribuer son trouble à l'inexpérience ou au remords de voir tant de braves gens sur^ te point de s'entre-tuer pour l'ambition d'un seul î C'est ce qu'expliquera la suite de sa vie. Quoi qu'il en soit, il refusa de donner le signal' : dès lors, toute chance de succès était perdue. Il rejeta de même^ quelques minute» plus tard, l'oflfre de MM. de Gricourt et de Qiierelles de»lui ft^ayer passage l'épée à la maim
Louis-Napoléon, le colonel Vaudrey, le commandant Parquin, le lieutenant Laity, etc., furent arrêtés.
Le 9 novembre, séparé de ses co-accusés, le prince, en proie aux plus sinistres pressentiments, arrivait en poste à Paris ; aussi, en apprenant qu'on se contentait de l'envoyer en Amérique, il écrivit à Louis-Philippe une lettre où , demandant la grâce de ses complices, il lui adreseait l'expression de sa gratitude.
Un autre incident, non moins grave que la défection des troupes, fut le verdict du jury alsacien prononçant l'acquittement de tous les accusés. Rien de plus logique au fond que cette sentence; car le principal coupable ayant été soustrait à la justice nationale, son impunité devait également assurer celle de ses complices, mais politiqueinent ce résultat était menaçant pour la dynastie.
De tous les conspirateurs acquittés, je n'en connaissais qu'un seul, le marquis de Gricourt, un Français do la Fronde, aimable , galant et brave; en 18î35, il avait été présenté au Jockey-Club par du Ilallay ; celui-ci, prenant d'office envers son jeune ami le rôle de tuteur, lui avait ménagé avec le marquis de Jumillac uiT premier duel, bientôt suivi de plusieurs autres. Après peu d'an-, nées de la vie de plaisirs, Gricourt était entré, à Baden, en relation avec Louis Bonaparte. Sahar-
diesse, sa gaieté donnaient au complot quelques traits de ressemblance avec les conspirations, sous Louis XIII, de l'abbë de Gondy, de Saint- Ibal, de Varicarville, etc., contré le cardinal Richelieu.
Avant de revenir à ce qui me regarde personnellement, il me faut encore indiquer les conséquences de ces derniers événements sur notre politique intérieure. Deux attentats contre la vie du roi : en décembre celui de Meunier^ le 19 janvier celui de Champion, se suicidant pour ne pas
• dénoncer ses complices, assombrissaient le tableau. A une situation si périlleuse on cherche des remèdes dans la compression et un essai d'inquisition politique.
Sous l'administration du 6 septembre, le ministre des affaires étrangères, comte Mole, ancien fonctionnaire de l'Empire, mettant au service du roi les plus mauvaises traditions du despotisme, lui proposait comme sauvegarde de présenter une loi de sûreté générale, disposant, en dehors de la légalité, de la liberté des citoyens. M. Guizot repoussait cette loi des suspects; mais, afin de ne pas sembler trop inférieur à son collègue en zèle monarchique, après avoir consulté ses amis, il consentit à y substituer les trois projets : de disjonction^ de déportation et de non-révélation.
, Las deux dernières mesures, et surtout la plus odieuse, celle qui punissait de la prison ceux qui
se refusaient au rôle de délateur, n*ont pas été débattues ; la loi de diy onction subit seule Tépreuve de la discussion. A cette monstrueuse inégalité des peines pour un crime exécuté en commun^ selon que les coupables étaient civils ou militaires, les ims jugés par le jury, les autres traînés devant le conseil de guerre, la conscience des magistrats se souleva : MM. Dupin, procureur général, Nicod, conseiller à la corn* de cassation, remontrèrent arec une ferme raison Tiniquité du projet. Lamartine eut le malheur de le défendre ; son antipathie napoléonienne, son désir d^empêcher le retour d'un verdict pareil à celui du jury do Strasbourg, ne sont que des circonstances atténuantes.
Mais Berryer, alors à l'apogée de sa puissance oratoire, porta le coup mortel à la loi de disjonc^ tion : « Supposez, s'écriar-t-il dans un magnifique mouvement d'éloquence, supposez que vous Tens^ siez eue, cette loi, la veille de l'attentat commis à Strasbourg : que serait-il arrivé ? Que serait-il arrivé si, le jury restant imbu des opinions que . vous redoutez, le coftseil de guerre avait été animé, au contraire, des sentiqients deriguèiur.que vous attendez de lui ? Que serait-iJ arrivé après l'acquittement prononcé par l'un des deux tribunaux et la condamnation prononcée^ par Pautre ? Quoi! en même temps, dans la même ville, deux portes se seraient ouvertes : ici la marchç funèbre
des condamnés à mort, là l'ovation aux coupables acquittés et à leurs juges ! Et vous auriez laissé passer le convoi à côté de ces joies bruyantes des triomphateurs de Ip. justice ! » 211 boules noires contre 209 blanches décidèrent du rejet de la loi.
Dès lors, et malgré le démenti officiel du Mo^ tuteur y le ministère était mortellement atteint. Le projet d'apanage en faveur du duc de Nemours, perdu dans l'opinion par la pamphlet de M. de Cormenin, mit fin à son agonie. Après plusieurs combinaisons sans vitalité, 4e 15 avril, Louis- Pilippe, soulagé de l'élément doctrinaire, choisit et favorise de sa haute prédilection un cabinet composé du comte Mole, président du conseil, comte ^MontaUvet à l'intérieur, etc.
Aussitôt l'horizon s'éclaircit : les projets de déportation et de non-révélation sont retirés , et aussi cettte demande d'apanage qui semblait, comme l'envoi pur le sultan du fatal cordon à son visir, n'avoir pour but que d'abréger l'existence d'un ministère. En mai, une mesure généreuse et populaire, l'amnistie, est signée par le roi et saluée par la nation. L'iadministration, fai- We à sa naissance, vivant de la tolérance de la majorité parlementaire et de l'appui un peu dédaigneux de M. Thiers et du centre gauche de l'Assemblée, se consoUde. Le mariage du duc d'Orléans, libéral comme tout héritier présomptif, avec une princesse protestante, gracieuse, ins-
triiite, appréciée pour ses qualités sérieuses, est encore un sujet de joie.
Il me faut maintenant, pour donner une idée de ma façon de vivre, rétrograder d'une année.
En 1837, par Lautour-Mézeray j'avais connu Girardin; nouvellement installé dans son hôtel de la rue Saint-Georges, il m'avait présenté à sa femme, qui étonnait, charmait avec le courrier du vicomte de Launay la société parisienne. Elle avait connu ma mère, et l'une de ses sœurs avait épousé O'Donel, un Irlandais, Français comme moi. Des amis plus intimes ont déjà dit en meilleurs termes tout le bien que je pense de cette femme célèbre. Mais en voyant l'essor de son talent dramatique depuis 1850. on se désole du long temps pendant lequel ce génie ailé a été retenu captif sous les plumes de plomb de la tragédie. Jamais le quiproquo n'a provoqué un rire plus franc que dans le Chapeau d'un horloger; jamais les nuances d'une situation touchante, rendues avec un art mfini, n'ont fait verser plus de larmes que la Joie fait peur ; dos scènes, des actes entiers de Lady Tartuffe sont de la haute et bonne comédie. J'aurai plus d'une fois occasion dans la suite de ces Mémoires de revenir sur madame de Girardin et sur son salon, un des derniers qu'ont animé de leur souffle poètes, littérateurs et artistes mêlés à la bonne compagnie.
Sans avoir l'énergie d'interrompre mes plaisir^î
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pour me livrer à l'étude, depuis mon admission à la Chambre des pairs, je me rapprochais, presque à mon insu, du monde politique. J'avais substitué à mes anciennes aspirations Ubérales et répubUcaines une indifférence au moins apparente, plus conforme au miUeu où je vivais. J'avais été en relation avec M. Malacq, homme d'esprit, de talent et de bonne compagnie, Au 6 septembre, il devint chef de cabinet du ministre de l'instruction publique, M. Guizot, dont il était l'ami. Chaque jour il transmettait le mot d'ordre a un journal créé défenseur officieux du ministère, qui paraissait sous le nom de : la Charte de 1830. J'étais Ué avec les deux principaux rédacteurs de cette feuille : Nestor Roqueplan, qui avait abandonné dès longtemps les rangs de l'opposition, et Mahtourne. Deux de mes amis du Jockey-Club le comte Fernand de Montguyon, brillant oisif, emprisonnant de rares facultés dans le cercle étroit du plaisir ; le marquis de La Valette, nouvellement diplomate, conciliant et fin, mêlant toujours un j5eu d'utile à l'agréable, et moi, nous avions pris l'habitude d'aUei*, avant le whist, fumer quelques heures dans la salle de la rédaction. En aucun endroit d'ailleurs il n'était moins question de politique. Actif et paresseux, Nestor allait et venait du ministère à la préfecture de police, recueillant la chronique scandaleuse, qu'il animait de son esprit; Malitoume s'arrachait sans peine, pour
causer avec nous, à tm article commencé qu'il ne terminait jamais; Edmond Texier, OurKac, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Achille Brin- ' deau discutaient littérature et beaux-arts. Là furent inventés les plus célèbres canards de Pépoque : le Brigand Schnbry, Gaspard Hauser, la Mère de mademoiselle Nan, sauvant en Amérique sur la corde, au milieu d'un incendie, deux jumeaux qu'elle rapportait à chaque bout de son balancier^ etc., etc- Un ancien saint-simonien, que Nestor avait surnommé 'le nègre de la rédaction, appointai à 100 francs par mois, faisait le journal qui, devant paraître le soir, n'était distribué que le matin. M. Duvergier de Hauranne, député influent de la majorité, zélé, laborieux, envoyant un compte rendu à la fin de . chaque séance importante de la Chambre, était le ^liis souvent cause de ce retard. Nestor demanda s^îl ne vaudrait pas mieux transformer la Charte en journal du matin.
— Non, dit M. Guizot, en ce cas elle ne paraîtrait plus que le soir.*
Peu d'hommes ayant connu l'ancien fondateur du Figaro ont été capables de résister à l'attrait de sa conversation, aux grâces de sa camaraderie. Il a l'esprit- toujours présent, qu'il prodigue sans s'appauvrir, le courage, autre don de nature, deux qualités trop adorées des ÏVançais, qui les aiment pour elles-mêmes, indépendamment
de l'usage qu'on en fait; il possède encore une constitution de zouave, une insouciance ornée de philosophie, une verve endiablée.,. Mais à quoi bon décrire celui que Beaumarchais a fait agir et parler ? Figaro, c'est lui.
Lorsque M. Guizot, cédant la place au comte Mole, fut rentré dans la vie privée, Malaoq me présenta à l'ex-ministre ; son petit logement de la rue de la Ville-Lévêque était encombré d'amis poUtiques convaincus de sa prochaine rentrée au pouvoir. Il me reçut avec pohtesse; mais, à vrai dire, n'ayant encore pris aucune part aux affaires pubUques, n'ayant en rien donné ma mesure, j'avais à ses yeux la valeur insignifiante d'un troiscentième de la Chambre des pairs. De mon coté, étranger aux sujets de tant de préoccupations passionnées, au langage, aux allusions, aux plaisanteries mêmes de la coterie doctrinaire, je m'ennuyai gravement et-ne reparus plus".
A quelque temps de là, je fus également introduit, sans que je puisse me rappeler par quel intermédiaire, chez le ministre de l'intérieur, comte de Montalivet ; entré comme moi par hérédité à la Chambre des pairs, il m'accueillit avec bienveillance; mais quoique je me sentisse moins séparé de lui, mes f fforts pour me rattacher à la poUtiquft restaient sans suite. Je revenais à la vie de plaisir avec l'ardeur qu'on met aux choses qu'il faut bientôt quitter.
J'ai déjà dit comment, dès 1834, j'étais réduit au seul revenu de mon majorât 'inaliénable. Une série d'accidents* heureux, au moins en apparence, le partage de la dot de ma sœur aînée, au jeu quelques gains imprévus, m'avaient permis de continuer les jouissances du désœuvrement. Aujourd'hui l'expérience m'î^« démontré que le mieux, pour un jdune oisif, est de consommer promptement sa ruine, de même que le pir^ de tous les dangers est d'y arriver lentement à l'âge où il devient impossible de se relever par le travail; mais alors j'envisageais avec effroi la nécessité d'une transformation. Ma sœur, si indulgente et si tendre, puisa dans %^ tendresse la force de m'exposer à nu le vrai de ma situation.
— Jusqu'ici, tu n'a fais tort qu'à toi-même ; un pas de plus, tu entres dans la voie des dettes dont on ne peut assigner ni prévoir le remboursement. Au milieu de tes folies, tu as préservé ton honneur, tu le risques aujourd'hui. Si tu tombes, tu n'auras même pas la pitié de tes compagnons. Courage ! M. Berryer t'offre de passer quelques mois à la campagne près de lui, là au mohis tu pourras réfléchir, arrêter une ligne de conduite et la suivre.
Je l'avoue à ma honte, mon premier mouvement fut une irritation extrême contre celle qui me sauvait. En la quittant, je protestai par une dernière partie de plaisir; mais le lendemain je me rendais en poste chez Berryer.
SÉJOUR A AUGKRVILLB. — LECTOBBS, ÉTUDES. ARRIVÉE DE MA SŒUR: — M. JAUBERT.
Heureux entre tous ceux à qui échoit une pareille terre d'exil ! Voisin de la forêt de Fontainebleau, traversé par l'Essonne , renfermant dans son parc des prairies, des rochers et des bois, le château d'Augerville, avec ses tourelles, ses fossés d'eau courante, sa bibliothèque, le confortable moderne de son ameublement et par-dessus tout la présence de son propriétaire, est un délicieux séjour. Madame Berryer^ aussi bonne qu'elle avait été belle, sa compagne, l'amie dévouée, parfois l'excellent conseil de son mari, l'habitait avec lui. Leur affection presque paternelle facilitait l'exécution de mes projets.
Au début, je me fatiguais par une accumulation d'exercices violents ; je me plongeais dans les livres : je dévorai Manon Lescaut ^ dont la
lecture m'attrista longtemps, je repris Walter Scott. Pour moi le charme et le danirer des romans de ronchanteur écossais étaient de me transporter au milieu de ses personna^»'es et à leur époque, au point que ma vie réelle ne tenait plus que la seconde place, une suite d'opérations machinales dont je m'acquittais avec ennui.
Sorti de ces passe-temps stériles, je m'attachai à Montaigne, Tauteur par excellence, celui qui, soulevant les questions, les examinant sous leurs faces diverses, élargit la pensée et provoque la discussion intérieure dans tout cerveau capable de réflexion. Son exemple, ses fréquentes citations m'incitèrent à me remettre au latin. Suétone . parcouru, je déchiffrais laborieusement Catulle, Perse et Juvénal, et s'il faut tout dire, je fouillais souvent un énorme glossaire afin de trouver TexpUcation des termes aujourd'hui oubliés des débauches césariennes. Avec Tacite et Salluste, je rentrai dans le sérieux de Thistoire. C'est alors que, pour la direction de mes études politiques, je demandai conseil à Berryer. J'avais lu la Rétobition^ de M. Thiers ; mais eu dehors des victoires et conquêtes, de la défaite de Waterloo et de la double iavasion, j'ignorais la contre-révolution organisée par le génie du despotisme. Je savais superficiellement l'histoire des quinze années de la Restauration. Mon guide lumineux m'engagea à étudier au Moniteur la période révolution-
naire ; sa conversation suppléa à Tabsence d'une histoire exacte de l'Empire; il me montra Tadministratioh, la législation, la politique, la religion, instruments centralisés de la volonté d'un seul; puis il m'indiqua, pour la Restauration, le résumé des prémices sessions parlementaires par Fievée, et à dater de 1818, V Annuaire historique de Lèsur.
J'avais maintenant pour un long séjour une besogne toute tracée; je m'y livrai avec ardeur. Après plusieurs mois , me promenant avec Berryer, je le consultai de nouveau sur le moyen de procéder à un stage oratoire.
— Ta situation est différente de la mienne : le chemin m'a été facile : je n'ai eu qu'à plaider. Mais tu n'as pas fait ton droit, il faut donc essayer d'autre chose ; voyons ! traduis du latin, de l'anglais surtout ; tu acquerras de la sorte une facilité d'expression, des habitudes de langage, et avec les orateurs du Parlement britannique les formes parlementaires.
Nous parcourions une allée bordée de noyers dont les jeunes plants ne nous venaient pas à la ceinture. 11 changea de sujet, et s'absordant dans les joies futures du propriétaire :
— Vois-tu mes noyers, comme ils pousscMit bien!... Ge diable do soleil est piquîuit... mais, bah! dans quelques années, mes noyers nnus eu préserveront.
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Et il se mit à marcher comme si déjà il eût été protégé par leur ombrage.
— Quand ils seront gros, il faudra en .arracher la moitié pour qu'ils ne s'étoujffent pas les uns les autres... Aimes-tu les meubles en noyer?
— Certainement.
— Tu as raison, c'est plus campagne que Tacajou... avec ces noyers-là, il faudra meubler toutes les chambres du second, hein? Qu'est-ce que tu en dis?
Pour toute réponse, je sautai par-dessus un des formidables noyers, et le cher maître rit de bon cœur. Peut-être jugera-t-on superflue la dernière partie de cette conversation ; pourtant elle prouve la puissance de Berryer à créer l'avenir et à s'y réfugier quand le présent lui pèse; elle éclaire et explique Thomme.
En rentrant, je me mis à l'œuvre; c'est ainsi que j'ai traduit près de deux volumes de Georges Canning.
M. Jaubert et ma sœur avaient passé l'autompe à Augerville ; en sentant approcher F ouverture de la session, je leur communiquai à chacun en particulier mon dessin de tirer parti de mes efforts et d'aborder la tribune. Je trouvai dans M. Jaubert, l'homme de mœurs sévères qui avait déploré mes folies sans les comprendre, un encouragement inattendu, tandis que ma sœur chérie, celle qui, s'exafT^'îrant autrefois mes dons naturels,
avait rêvé pour moi toutes. les ambitions et tous les succès, déchue de ses espérances, m'infligeait la juste punition de mes années d'oisiveté. En me voyant prêt à adopter une résolution aussi téméraire, elle douta de moi, elle eut peur. L'excès de sa tendresse lui faisait redouter un début médiocre à régal d'une chute ; les difficultés apparaissaient agrandies à son imagination tourmentée : au lieu d'3 songer à la moyenne des parleurs, elle me f omparait à celui qu'elle avait sous^ les yeux, à l'orateur. Dans sa faiblesse pour moi, elle m'insinua d'avoir recours à lui : réciter un discours fait par un autre, telle était au fond sa proposition. Je refusai, mais ayant perdu le droit de m'indigner^ je tus mon humiliation. Ai-je besoin d'ajouter que, dès qu'elle eut entendu mon refus, elle mit un zèle extrême à m'affermir? L'opinion de M|. Jaubert, motivée avec un admirable bon sens, était que ma situation, à force d'être mauvaise, devenait excellente. On n'attendait rien de moi ; s'il était invraisemblable d'espérer que mes récentes études m'eussent déjà donné les qualités de l'orateur, le seul fait de m'entendre demander la parole causerait à mes collègues un étonnement de bon augure ; de la part d'un jeunehomme connu seulement par le bruit de ses plaisirs, un discours modéré, énoncé en bon termes, obtiendrait certainement l'approbation de la surprise.
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Pour apprécier l'influence que Tavis de M. Maxime Jaubert eut sur ma détermination » il est nécessaire de le peindre en peu de mots. Son père, d'une fatnille de robe, avant d'être magistrat avait été, à Aix en Provence, l'avocat de Mirabeau dans ses procès contre sa femme ; c'est ainsi que, né en 1781, Maxime avait connu le grand honmie qui le faisait sauter sur ses genoux. Attirée par cette protection puissante, sa famille vint à Paris, où il fut élevé pendant la période révolutionnaire. Jeune employé à Tannée d'Italie, admis à accompagner son frère aîné, interprète du général Bonaparte pendant l'expédition d'Egypte, il avait déjà beaucoup vu quand, en 1803, le premier consul signa sa nomination aux fonctions de substitut à la Cour d'appel, plus tard à la Cour impé* riale de Paris. Les qualités qui font les bons magistrats, le calme, l'impartialité, la droiture inflexible lui étaient naturelles ; il avait en outre la plus haute idée de ses devoirs, le respect et le goût des traditions des anciens parlements. Sans être indifi*érent en politique, il s'en tenait à l'écart.
La justice en lui coulait de source ; en voici une preuve. Aux plus mauvais jours de la Restauration, le journal le Constihitionjiel Q.yQ.\\i été traduit devant le jury, son défenseur épuisa d'abord le nombre de ses récusations ; quand ce fut le tour du ministère public, M. Jaubert, alors avocat gé-
nérsly apercevant parmi les noms des jurés restants celui de Michaud, rédacteur de la Quotidenne, le récusa sans hésiter, et contribua par là à l'acquittement de la feuille libérale. Le lendemain, le procureur général Bellart le faisait venir dans son cabinet :
— Êtes-vous traître? Êtes-vous fou? C'est vous, Jaubert, qui venez en aide aux ennemis du gouvernement, aux professeurs d'anarchie ! . . .
A cette furieuse diatribe, mon beau-frère, étonné, répondit avec une simplicité qui n'était pas sans grandeur :
— Mais, monsieur, je ne pouvais cependant pas laisser juger le Constitutionnel par la Quotidienne,
Il en fut quitte pour une menace de destitution.
Deux autres Iraits résument ses titres de noblesse. A la mort d'un gros financier qui avait eu de nombreux procès, on trouva ime note à consulter contenant les noms des magistrats et les moyens d'influence .à exercer sur eux; à côté de celui de Jaubert on lisait : inabordable. Enfin, sur ses conclusions, une fortune considérable ayant été adjugée à un plaideur, il reçut en rentrant la visite de l'autre partie. L'homme, d'un âge mûr, s'avance vers lui en exprimant de vifs remercîments ; M. Jaubert présume qu'ainsi que cela arrive parfois, il avait mal compris le prononcé du jugement. Mais point : sa reconnaissance portait sur l'impartialité avec laquelle Taf-
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faire avait ëtë exposée par l'avocat général, qui, tout en rappelant sans en oublier un seul les argument^ du perdant, avait su lui faire admettre la raison déterminante en faveur de la partie adverse ; rare exemple de la conversion d'un plaideur par réloquence d'un magistrat! Dupinaîné disait de lui : « Je ne connais pas à Jaubert un seul ennemi. »
Son courageux sang-froid ne tenait aucun compte du danger : le 27 juillet 1830, au milieu de l'insurrection, enjambant les barricades, il se rendait au Palais comme d'habitude, et revenait, surpris de s'être trouvé seul à son poste. Il était conseiller à la Cour de cassation.
Hors de ses fonctions, aimable, tolérant, de philosophie pratique, il traversait la vie sans approfondir ; aussi avait-il conservé la gaieté, de la jeunesse : pendant sa tutelle, à l'époque des vacances, il m'avoit emmené souvent en voyage, et malgré une différence de-trente ans, je n'ai jamais eu de plus agréable compagnon. La suite de ces Mémoires complétera le portrait: il était seulement utile d'expliquer comment l'égaUté de son intelligence , la modération de "ses opinions donnaient une grande sûreté à son jugement.
Mon parti était pris, je fis plusieurs discours dont aucun n'a été prononcé, et en décembre je revins à Paris.
JB MB LOGE PRÈS DB LA CHAMBRB DES PAIRS. — .DIS- POSITION DE MES COLLÈGUES. — MM. VILLEMAIN, COMTE MONTALEMBERT, MARQUIS DK DREUX-BRÉZÉ. — MON PREMIER DISCOURS. — COMTE MOLE.
Déterminé à ne revoir au Jockey-Club les compagnons de ma jeunesse qu'après un succès,*pour mieux rompre mes habitu(3es, je louai une chambre rue de Toumon, à deux pas du Luxembourg : mes journées étaient consacrées à Tétude. Enfin, le 18, la session s'ouvrit : j'assistais assidûment aux séances, à la discussion préparatoire des bureaux, mais j 'avais peu de relations. Un concours de circonstances bizarres et qu'il me faut indiquer, contribuaient à me créer une position tout exceptionnelle.
Ma connaissance avec le chancelier, duc Pasquier, en 1835, avait été singuUère plutôt qu'agréable : compromis dans une dxe de quelques loges contre le parterre, à la salle Chantereine,
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à la suite d'une plainte déposée par le plus maltraité de nos adversaires, d'après la Charte, j'entraînais tous les accusés devant la Gourdes Pairs. M. Pasquier me pria de venir chez lui, et m'adressa une longue remontrance ; dans ce cas particulier , elle était imméritée , car injuriés, puis attaqués par une foule irritée, nous n'avions fait que nous défendre. Pourtant je Técoutiii patiemment tant que je crus à son désir d>e nous venir en aide; mais je coupai court dès que je fus certain d'un ennui sans compensation. Heureusement, l'instruction commencée, M. Zangiacomi nous ayant confrontés avec le plaignant, celui-ci crut . devoir ne pas nous reconnaître. Néanmoins, les petits journaux |tyant porté l'affaire devant le public, plusieurs do mes collègues en avaient reçu une impression fâcheuse.
En outre, mes anciens rapports a\ec Carrel me signalaient comme répubUcain, et l'amitié du chef du parti royaliste, en butte lui-même aux visites domiciliaires et fort surveillé par la police, ne diminuait pas les préventions.
Enfin, à l'époque où la Cour jugeait les accusés de Lyon, à la suite d'une séance émouvante, le soir, à souper, avec le prince Belgiojoso, le major Fraser et Alfred de Musset, j'avais, dans une improvisation dont l'ironie légère couvrait un fonds sérieux, embrassé la cause de ces insurgés de la faim. Mon indignation contre un pouvoir
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tuant avec la mitraille ceux qui demandaient à VIVRE EN TRAVAILLANT s'était Communiquée à mes compagnons ; à un toast chaleureux en l'honneur de Caussidière, ils. avaient répondu en buirant successivement à la santé des principaux détenus : une fois lancés dans cette voie, j'aurais peînaà dire où s'arrêtèrent nos toasts incendiaires. Le garçon qui nous sentait, espion trop zélé, avait grossi tout cela au point qu'un rapport avait été adressé au ministre de l'intérieur, contenant les propos séditieux, serments terribles d'im jeune pair de France conspirant avec deux révolutionnaires étrangers ; on avait omis le nom du poëte.
Telles étaient les principales charges qui pe- . saient sur moi : aussi, un pair, le baron de Crouseilhes demandait sérieusement à son ex-pupille, Alfred de Bethmont, s'il me croyait homme à venir à la tête d'une bande armée attaquer la Chambre; un autre, mon cousin, le duc dfe Fesenzac,avait la vue si basse qu'il ne me reconnut qu'après mon premier discours. Le vide se faisait autour de moi.
Un de mes meilleures amis, le vicomte Paul Dam, m'avait présenté à son frère aîné, le comte Napoléon, comme moi jan produit de l'hérédité, jeune homme austère, qui, travaillant seize heures par jour, jie concevait pas ma présomption de vouloir prendre la parole dans une discussion publique.
Par contre, quelques-uns des pairs de la Restauration éprouvaient une sorte d'intérêt bienveilr lant envers leur jeune collègue; des hommes remarquables qui composaient le petit groupe des opposants accueillaient avec indulgence une nou-velle recrue ; M. Villemain, resté ' Tami de ma sœur, se souvenait de m'avoir témoigné de Faffection, il m'offrait ses précieux conseils; le comte de Montalembert, à peine mon aîné, mais déjà éloquent et écouté, sans s'inquiéter de la diflFérence de nos antécédents et de nos croyances, ne tenait compte que des rapprochements d'âge, de gaieté, d'indépendance de caractère, et m'encourageait à suivre son exemple ; le marquis de Dreux-Brézé, cœur chaud, esprit généreux, ne m'accordait pas moins de sympathie. Au moment de la discussion de l'adresse on distribua les rôles; n'ayant aucune spéciahté, on me désigna la question de l'Algérie. Je me mis au travail et dès que la commission eut déposé son rapport, paraphrase élogieuse du discours de la couronne, pour me couper la retraite, je me fis inscrire parmi les orateurs contre l'adresse : c'était la partie la moins difficile de ma tâche. Comme presque tous les débutants, j'avais appris mon discours écrit par cœur; j 'obtina.de ma soeur et de ceux qui m'étaient chers la promesse de ne pas assister à un essai qui pouvait être un désastre.
Le grand jour arrivé, j^allai le matin à Tlnstitut chez M. Villemain, il se promena avec moi dans . sa bibliothèque et me proposa, tête à tête, une, répétition. Intimidé par le talent, la réputation de cette personnalité railleuse en dépit de ses intentions amicales, je balbutiai quelques phrases^ incohérentes, et fus forcé de m'arrêter. Il est d'ailleurs dans ma nature de me laisser dominer par l'embarras devant une ou deux personnes, et de le surmonter devant une assemblée. A la Chambre mon supplice dura plusieurs séances; n'ayant pas l'habitude des débats oratoires, j'avais mal calculé celle où viendrait mon tour de parole : ces émotions renaissantes m'avaient teltement énervé que lorsque je ne fus plus séparé du danger que par l'orateur qui me précédait à la tribune, je me sentis sur le point de m'y dérober parla fuite. Par leurs exhortations, leurs chaleur reux serrements de main, Montalembert et Brézé relevèirent mon énergie. Le dernier m'ayant dit qu'un exorde dans lequel je demanderais à l'assemblée de l'indulgence pour son plus jeune membre serait d'un effet sûr, je me rappelai avec effroi que cette phraséologie de convenance et de politesse manquait absolument à mon discours. L'avis était essentiel, aussi, quand le duc Pasquier eut prononcé la formule : Comte et Alton S/iée vous avez la parole y j'improvisai avec plus de facilité que je ne l'aurais espéré une série d'utiles
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banalités. Ma pensée était nette, seulement la timidité produisait en moi des résultats singuliers ; ma bouche était desséchée; je croyais crier, et ma voix, naturellement forte, s'entendait à peine; toutefois, grâce au conseil du marquis de Brézé,. la prédiction de M. Jaubert se réalisa : un murmure d'approbation parcourut l'assemblée et mon maiden speech obtint l'honneur d'une réplique bienveillante du comte MoIé, président du conseil. Mes critiques pouvaient se résumer en un i)oint : elles consistaient à reprocher au ministère de manquer d'initiative et de décision^ d'hésiter entre la satisfaction de l'esprit français de gloire et de conquête, et la stérilité des dépenses onéreuses qu'entraînait l'occupation africaine ; de s'apprêter à suivre l'opinion de la majorité, quelle qu'elle fut, au lieu de lui faire adopter celle qu'il jugeait la meilleure.
Le blâme que j'infligeais au ministère, on aurait pu justement le retourner contre moi, car la temps et le travail nravaient manqué pour me former une conviction raisonnée sur la question d'Alger; * mais mon excuse c'est que ie n'étais pas le pouvoir. A envisager aujourd'hui cette question de nos conquêtes en Algérie, on peut diro que l'expérience a prononcé contre le systf me de vaste occupation et de colonisation. Cent millions par an la location d'un immense champ de man< euvres et de combats, cent milUons par an l'avantage de
dresser des soldats à tuer et à se faire tuer, d'entretenir une pépinière de généraux africains, c'esî évidemment beaucoup trop cher ; quant au prétexte de civiliser les musulmans, de les christianîser, il serait dérisoire d'en parler. De* l'aveu du clergé, il n'y a pas eu, en trente-huit ans, ime seule conversion, et, à ce moment même, plus de cent mille Arabes mourant de faim au milieu de nous témoignent de la bienfaisante civilisation que nous leur avons aj^ortée. La sagesse froide et clairvoyante du roi avait pressenti les résultats négatifs ; il incUnait vers l'opinion du député Desjobert, l'adversaire convaincu et persévérant de l'occupation d'Afirique. Mais il prévoyait aussi que s'il refusait à l'agitation des esprits, aux aspirations beUiqueuses de la nation, au souvenir de Waterloo un dérivatif en Algérie, il aurait la maixi forcée en Europe pour la guerre de propagande révolutionnaire, et quoique avec répugnance, des deux maux il crut choisir le moindre. En cela, il se trompait ef, dans l'intérêt français et dans l'intérêt dynastique; la question des frontières naturelles, d'une solution facile en 1831, quand partout les peuples voulaient s'annexer à nous, a pesé sur tout son règne ; en servant d'aUment à la religion napoléonieime, elle a facilité le nouvel empire.
Je le répète, en Europe ou en Afrique, ime guerre était inévitable : les sacrifices d'hommes
et d'argent ont-ils été moindres par roccupation eî les combats en détail depuis trente-huit ans que par une grande guerre européenne immédiate et rapide ? Je suis loin de le croire : la dépense a été de près de quatre milliards en Algérie; le chiflSre exact de tous les hommes morts, non-seulement sur les champs de bataille, mais par les fièvres, la dyssenterie et toutes les maladies des armées en campagne, nous ferait reculer d'épouvante. Ces deux systèmes poivraient s'appeler du nom de deux de nos maréchaux qui les ont successivement pratiqués en Crimée : le maréchal Canrobert, l'homme aux bonnes intentions, soidisant ménager de la \ie du soldat, restant dixhuit mois devant Sébastopol, plutôt que de risquer un assaut meurtrier, ne perd que quelques centaines d'hommes par jour dans la tranchée, quelques centaines gelés ou malades, mais il atteint en somme le chiffre effrayant de 80,000 ; le maréchal PéUssier, le dur soldat, offre résolument au dieu de la guerre plus de 20,000 victimes en un jour, mais ce jour-là aussi s'empare de Sébastopol et termine la série des massacres.
Revenons à mon discours : Berryer écrivait le lendemain à ma sœur :
«... Mon Dieu, que je suis en joie, pour vous et pour lui, du changement de position d'Edmond c'est tout à fait une ère nouvelle : plus de confiance en lui-même, plus de goût au travail et aux
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occupations sérieuses ; autour de lui une tout autre opinion de lui et une autre façon de l'apprécier. Voilà un grand bien ! J'en ai eu contentement fraternel ou paternel. Aussi mon premier empressement ce matin a été d'ouvrir le Moniteur à la huitième colonne, et je me suis écri^ à chaque alinéa : Bon ! comme eût dit mon ex-collègue Martineau. Oui, je suis content de la forme et du fond, de Tà-propos de plus d'un trait et de la convenance du tout.
« Allons, bon! En voilà un de sauvé !.., » A mon insu et malgré mes recommandations, deux camarades, le major Fraser et Auguste Romieu, alors pçéfet de la Dordogne, avaient été témoins de mon succès. Romieu est bien connu en un sens; sa figure a été comme le masque comique de sa génération; son esprit mystificateur, son goût pour le Champagne, sa mine d'employé des pompes funèbres, son imperturbable gaieté ont été trop de fois racontés dans les journaux ou reproduits par la caricature. L'élève de l'École . Polytechnique , l'administrateur et l'écrivain ont disparu sous la charge; cela n'est juste qu'à moitié. En politique , il était ^orté d'instinct vers la force, et il la devinait là où elle était encore cachée; sous Louis-Philippe, dès 1836, il avait adopté le général Bugeaud. Beaucoup plus tard, ses deux brochures : le Spectre rouge et l'Ere des Césars ont eu une réelle importance ; elle eût été im-
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mense avec une autre signature que la sienne. De la part de l'opposition, la discussion de Tiïdresse avait été brillante à la Chambre des pairs. Pendant le reste de Tannée, un )>eu négligés par l'opinion publique, nous avions en cette occasion Tavantage d'aborder les questions principales avant la Chambre des députés. Encouragés par ce retentissement inaccoutumé , Montalembert et moi, afin de rendre un peu de vitalité au corps poHtique dont nous faisions partie, nous eûmes ridée (Je réclamer pour les bureaux la nomination des commissions, désignées d'ordinaire par le chanceUer; notre but était de forcer ainsi la plupart de nos collègues à assister et prendre part à la discussion provisoire des bureaux. Les craintes que soulevait notre innocente conspiration, les timides adhésions, la peine que nous trouvions à Torgîmiser, me donnaient une première fois lamesure do notre manque d^indépendance. Le trait suivant montrera la surveillance policière à laquelle nous étions exposés et Tintiniidation qu'elle exerçait sur quelques-uns. Le duc de Bassano, égaknnent respectable par son âge et sa longue carrière administrative; cédant à nos instances, consentit à attacher le grelot : nous conférions avec hii sur ce sujet, le comte Montalembert et moi; quelle ne fut pas notre surprise, en le voyant s'alarmer, s'arrêter court à l'aspect d'un huissier, et, comme je continuais à parler haut, me pfter
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d'attendre que le danger fût passe ! Le 17 janvier, je pris la parole dans la discussion de cette proposition, qui n'eut d'ailleurs aucun succès.
Une loi destinée à améliorer le sort des îiliénés iivait été soumise à nos délibérations; après une étude consciencieuse du projet, des ouvrages des principaux aliénistes et la visite de plusieurs établissements de l'État , entre autres de la Salpé- Irière, je pris la parole le 7 février. Je reprochais à la loi son caractère provisoire , insuffisant , la timidité de ses progrès, et, lorsqu'on n'hésit^iit pas à dépenser des millions pour l'essai d'un sys-. tème cellulaire à l'égard des malfaiteurs, là mesquinerie des allocations attribuées par TÉtat A l'amélioration du sort des aliénés- J'appuyais sur cette circonstance que si, dans les établissements libres, destinés aux riches, beaucoup de fous s%s taient rendus par leiu^s vices coupables de leur folie, la plupart des pauvres pour lesquels je sollicitais la construction d^étabUssements convevenables par l'Etat avaient été conduits à la démence par la misère. C'est cette loi, votée en 1838, qu'il s'agit de refaire et de compléter aujourd'hui.
Le 2 avril, toujours préoccupés de Tanémie politique de la pairie, nous renouvelons la proposition de fah^e nommer à l'avenir les uH^nbros des commissions par les bureaux ; elle est prise (*n considération, discutée, mais les conclusions du
rapport, adoptées par la majorité, rendent presque illusoire le nouveau mode de nomination. Toute.fois, plusieurs hommes considérables du parti conservateur, le baron Mounier, M. de Tascher, etc., s'émeuvent et forment une réunion préparatoire, en dehors des séances, à laquelle le duc de Grillon offrait son salon ; nous fûmes invités , Montalembert et moi , à en faire partie. Mais cet effort de vitalité ne Uirda pas à se ralentir; un vote approbatif étant toujours le dénoûment de ces essais d'opposition, après deux mois la réunion fut dissoute.
De cette série d'expériences vaines, je fus am,ené à conclure que l'état léthargique de la Chambre des pairs était constitutionnel, et que c'était dans la Charte seule et dans la suppression de l'hérédité qu'il fallait en chercher la cause. Le désir d'indiquer le remède m'inspira bientôt la brochure : De la Chambre des pairs dans le gouvernement représentatif.
Mais avant de parler de cette brochure et de ses résultats, je veux terminer l'exposé de mes travaux pendant la session. La Chambre des députés, usant de son initiative, avait proposé et adopté, malgré le n)iuistère, une loi décidant la conversion des rentes. Bien plus, se méfiant de la volonté du pouvoir exécutif, elle lui avait imposé, en dépit de la résistance désespérée du président du conseil, un artic>le 8 ordonnant que, dans les
deux mois d'ouverture de la session suivante, il serait donné connaissance de l'exécution de la mesure. C'est cette loi, soumise à notre vote, dont la commission de la Chambre des pairs, par l'organe du comte Roy, son rapporteur, proposait le rejet : elle s'appuyait principalement sur l'inopportunité politique et financière. A mon tour, et par des motifs contraires, je crus devoir en demander l'adoption.
' Cette fois, déjà plus à Taise dans l'expression de ma pensée, me dégageant des formes convenues de la rhétorique parlementaire, et faisant un pas décisif vers la gauche, j'abordai hardiment la question politique. Je rappelai que, constitutionnellement, après le vote d'une loi qu'il désapprouvait, le. ministère aurait dû donner sa démission; que cependant, « malgré la méfiance injurieuse que renfermait l'article 8, le ministère était resté ferme dans sa place {jnoiwement)^ qu'il avait survécu à ses défaites, et que, meurtri de tant de chutes, il semblait rester inamovible. Enfin, messieurs , le . ministère s'est résigné pour vivre [murmures) à une dernière et danger'euse ressource : hors d'état de se soutenir contre les efforts combinés des membres de la Chambre élective, il n'a pas craint de mettre en présence deux des grands pouvoirs de TÉtat. Après s'être soutenu pendant un an, par l'appui successif et du centre gauche et du centre droit, voyant l'impossibihté
de quelque nouvelle alliance dans une autre enceinte , il a d(?placé le champ de bataille {mmtvement)y il nous a mis les armes à la main,* et il s'est fait le témoin de la Chambre des pairs : reste à savoir si la Chambre des pairs voudra se faire le champion du ministère. »
Par la vivacité de mes attaques, j'avais étonné, irrité la majorité de rassemblée, mais j'avais conquis mon rnng comme orateur. Plusieurs de mes collègues, à lïssue de la séance, se hasardaient à mo donner discrètement ce que le comte de Montalembert appelait : les approbations du couloir. La tribune des députés m'avait applaudi, et l'un de ses membres, le chef éminent du parti radical, Garnier Pages, entra de ce jour en relations amicales avec moi.
On a pu voir,j par ce résumé succinct de mes travaux, que mon ardeur ne s'était pas ralentie un seul jour. La session terminée, je publiai la brochure citée plus haut : elle prouvait surabondamment la perte de notre indépendance politique comme pairs de France, et elle demandait instamment qu'on nous la rendît, non dans Tintérêt de la Chambre, mais dans un intérêt constitutionnel primordial, au moyen de l'hérédité ou de Télection. Une lecture attentive des débats auxquels avait donné lieu la suppression de l'article 23 de la Charte dans les deux Chambres, a^^it fait naître en moi la pensée qu'en 1831 l'hérédité au-
rait eu pour adversaires, non-seulement les républicains, qui voyaient là un progrès vers la suppression de rhéréditë monarchique, et la foule peu éclairée des hommes qui voulaiejit punir un corps politique de sa rigueur excessive dans le jugement du marécharNey, ou de son indulgence à regard des ministres coupables de Charles X, mais encore le souverain nouvellement élu. Depuis, d'autres faits ont transformé cette pensée en une ferme conviction. Enfin, ma brochure contenait les accusations à Tordre du jour, contre le cabinet du 15 avril, d'insuffisance, contre Louis- Philippe de gouvernement personnel, et semblait un prélude aux luttes de la Coalition. Elle fut citée, commentée, approuvée par la plupart des journaux, combattue par quelques-uns.
Avant de raconter la coalition parlementaire en faveur du principe : Le roi règne et ne gouverne paSj et la part que j'y ai prise, je crois indispensable d'exposer sommairement la situation, à cette époque, des trois pouvoirs, le roi, la pairie, la Chambre des députés; du corps électoral, de la garde nationale, du peuple, du clergé, de Tindustrie; ce coup d'oeil général fera le sujet des chapitres suivants.