I . Voir la note A à la fin du volume
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Au cœur de Tété, Berryer vint recevoir dans nos murs (il serait plus exact de dire dans nos remparts) une de ces ovations dont il était friand, à condition pourtant qu'elles ne le brouilleraient pas trop avec les gendarmes; car Berryer, puissant orateur, n'était pas un héros. Le i6 juillet 1834, par une chaleur caniculaire, j'étais, avec deux qu trois amis, chez le baron de M..., dont le château dominait la plaine entre Roquemaure et Sauveterre, et dont ie parc, admirablement planté, s'étendait jusqu'au Rhône.
Le baron de M... avait été maire de notre ville pendant les six dernières années de la Restauration. Son affabilité, sa bonté, sa générosité sans bornes, le charme de ses manières l'avaient rendu populaire dans toutes les classes de la société avignonnaise, depuis nos jolies grisettes, qui souriaient au nom de l'aimable Ugène^ jusqu'aux antiques douairières, dont l'austérité se laissait fléchir, disaient-elles , par les grâces de cet enjôleur. On l'avait surnommé le mairemodèle, et le titre lui était resté. Quand le budget de la ville était menacé d'un déficit, ou
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lorsque son conseil municipal reculait devant une grosse dépense, il avait, pour le décider et rétablir l'équilibre, une méthode que je recommande à nos maires républicains. Il payait de ses propres deniers de quoi combler la lacune. C'est ainsi que, à l'inauguration de la nouvelle salle de spectacle, il avait recruté à ses frais une troupe que lui enviaient Lyon et Marseille, et dont, vingt ans après, parlaient encore mes anciens; car, le croirait-on? j'ai eu des anciens.
Comme homme du monde, rien dans nos mœurs modernisantes ne saurait donner une idée de l'agrément que le baron de M... savait répandre sur les moindres détails de la sociabilité. Une partie de campagne semblait triste et terne s'il n'en avait pas pris l'initiative et s'il ne l'organisait pas. Il possédait un tact merveilleux pour s'apercevoir du moment où on était sur le point de s'ennuyer, et, grâce à lui, on ne s'ennuyait jamais. Il chantait gentiment la romance sentimentale, jouait à merveille la comédie à ariettes, déclamait sans broncher des scènes de tragédie, d'après les leçons du Commandeur de Chatauneuf, qui fut l'Achille Ricourt de ce temps- II. II
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là. Figurez- vous le Leone Leoni de George Sand, un Leone loyal et honnête homme jusqu'au bout des ongles, avec toutes les qualités du séduisant aventurier, sans un seul de ses vices ou de ses défauts.
Je me trompe, le baron de M... avait un défaut. Comme Gusman, il ne connaissait pas d'obstacle. C'est bien lui qui aurait pu répondre à je ne sais quelle princesse : « Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, ça se fera. » Impossible! Ce mot n'existait pas dans son dictionnaire. Il était l'homme des surprises, des féeries, de l'imprévu, de tout ce qui donne à la vie provinciale, souvent monotone et assoupie, un peu d'originalité, de montant et d'entrain, fallût-il y laisser un œil, un bras ou une jambe. Nous en eûmes la preuve le i6 juillet 1834.
Ce jour-là, le baron entra, vers huit heures, dans ma chambre, et me dit : « Paresseux! en* core au lit, quand le plus grand orateur des temps modernes va passer presque sous nos fenêtres ! Je suis très exactement renseigné. Berryer est parti de Valence par le bateau à vapeur de sept heures du matin* Il sera à Avignon entre
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deux et trois heures, et, en vue de M..., à midi et demi. Voici mon plan : Je viens d'envoyer à Avignon mon cocher et mes chevaux avec ordre de stationner sur le quai, dès qu'on signalera Tarrive'e du paquebot. J*ai ici un bateau avec deux patrons (bateliers) qui me sont dévoués comme des caniches. Vous devinez mon projet, n'est-ce pas? Nous allons au bord du Rhône, après un déjeuner sur le pouce. Nous apercevons de loin le panache de fumée. Nous abordons crânement le bateau à vapeur. Je connais Berryer, que j'ai rencontré à Paris dans divers salons. Je vous présente, comme un des jeunes espoirs de la littérature royaliste. J'invite Berryer à accepter une place dans ma voiture. Nous gagnons deux heures sur la population avignonnaise ; quand nous arrivons, la connaissance est faite; et qui sera bien attrapé? le comte de R... (ici le nom du seul homme qui ne fût pas en relations amicales avec le baron). »
Ignorant absolument les conditions matérielles de la navigation du Rhône , nous ne faisons , mes amis et moi, aucune objection, quoiqu'il nous semblât voir dans tout cela, comme dit
M. Jourdain, un peu trop de brouillamini et de tintamarre. D'ailleurs, à quoi bon? Notre hôte nous aurait traités de poules mouillées^ et vous allez reconnaître qu'on peut se mouiller sans être poule. A Pheure dite, nous arrivons sur la rive du fleuve, qui, malgré la saison thermidorienne, coulait à pleins bords. On aperçoit dans le lointain la colonne de fumée. Nous voilà en plein Rhône, entassés sur le petit bateau, qui justifiait son sobriquet provençal (Negou-Chïn). Comment les deux patrons, vrais amphibies, n'avertirent-ils pas le baron du danger qu'il courait et nous faisait courir? Mystère; probablement, parce que les caniches sont muets. Au surplus, ils ne les aurait pas écoutés.
Tant que nous n'eûmes qu'à faire force de rames, tout alla bien. Mais, dès que nous fûmes entrés dans le sillage du paquebot, quelle danse, mes enfants, quelle danse I Les eaux rapides du Rhône étaient devenues des vagues en courroux, sur lesquelles notre frêle embarcation était secouée comme une coquille de noix, en attendant qu'elle fût retournée comme une omelette. Les deux patrons furent violemment j^tés dans le
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fleuve. Heureusement ils nageaient comme deux barbeaux. Le baron fut renversé sur le dos, au fond du bateau. Nous, mieux partagés, nous subîmes une double aspersion ; torrent d'ondes écumantes et torrent d'injures de l'équipage du paquebot, qui nous croyait fous. Il y eut là un moment terrible de confusion, de trouble, de périls et de cris peu académiques. Enfin on eut pitié de nous, probablement parce que les deux caniches avaient eu le temps de crier au timonier : Eï Moussu le baroun!.,. On nous jeta des cordes, après avoir arrêté le bateau â vapeur, contre tous les règlements et toutes les ordonnances. On nous hissa tant biçn que mal sur le pont.
Une fois en sûreté, nous eûmes à essuyer, non pas nos redingotes qui ruisselaient, mais une nouvelle bordée d'injures; je ne crois pas avoir entendu, dans ma vie, une aussi grande quantité de f... et de b... Le capitaine, un peu plus poli, dit à notre hôte : « Monsieur le baron, vous avez couru un grand danger, ainsi que ces messieurs, par votre faute... Si ce n'était par égard pour vous, je me croirais obligé de faire mon rapport. »
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Par bonheur, le thermomètre marquait 32 degrés, et montait encore. Le soleil produisit sur nos vêtements le même effet que sur ceux de Quentin Durward, après son bain dans la Loire. N'importe I cet épisode aquatique nous disposait mal à une présentation qui aurait exigé plus de calme et de tenue. Berryer ignorait que tout ce tapage se fût produit en son honneur. Le baron de M...- nous le montra, quand nous eûmes repris un peu de sang-froid. Il était assis sous une vaste ombrelle de planteur, lisant un paquet de journaux. Je remarquai sa casquette à visière verte, qu'il soulevait de temps en temps pour* s'éponger le front où perlaient de grosses gouttes de sueur. Lorsque M. de M..
s'approcha de lui en nous amenant à sa suite, Berryer parut faire un léger effort de mémioire pour se rappeler cette figure, d'ailleurs fort avenante. Le baron nous présenta et nous nomma. Un seul nom frappa le Démosthène de la Droite ; celui de mon cher et regretté Bacciochi, mort le 8 octobre 1884. Grâce à la température et aux circonstances particulières, Berryer ne pouvait nous accueillir ni sèchement ni
froidement. Son accueil fut poli, mais rien de plus. J'ai toujours pensé qu'il s'était réservé in petto ces heures de bateau à vapeur pour respirer, jouir de la liberté de se taire, se préparer, pour le soir, aux toasts et aux speechs d'un dîner légitimiste... ou peut-être, hélas! rêver à ces amours dont madame Jaubert, plus ou moins marraine d'Alfred de Musset, a trahi, le secret. Le plus probable, c'est qu'il venait d'apprendre que les Bourbons d'Espagne avaient traversé la France et franchi la frontière en déjouant la police de ce pauvre jM5fe milieu (qui peut-être ne tenait pas beaucoup à les arrêter). Cette nouvelle, qui ne mena à grand'chose ni les Bourbons d'Espagne ni les Bourbons de Prague, arrivait à point pour être servie, en guise de dessert, aux convives du dîner annoncé. Il s'agissait d*en tirer tout le parti possible et de l'enjoliver de son éloquence. Aussi fûmes-nous pour lui — ou peu s'en faut — des importuns, des fâcheux, et sa politesse seule l'empêcha de nous envoyer à tous les diables. Il n'en témoigna rien, et, quand le baron de M... l'invita à prendre place dans sa vaiture qui nous attendrait sur le quai du Rhône,
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il accepta sans hésiter, avec force remerciements. C'est ici que nous était réservée notre dernière mésaventure.
J'ai dit que le baron de M... ne comptait à Avignon que des amis, sauf une seule exception, le comte de R... Ce comte de R. n'était pas le premier venu. Spirituel plutôt qu'aimable, il avait occupé les positions les plus hautes sous le règne de Louis XVIII et surtout de Charles X. Il avait été maréchal de camp (général de brigade), officier des gardes du corps, gentilhomme de la chambre, conseiller d'Etat, député et enfin pair de France. Il lui en restait plus de prestige que n'en a jamais eu M. Bourbeau. Très lancé dans le faubourg Saint-Germain, initié à tous les commérages, à toutes les anecdotes, à tous les scandales de la ville et de la cour, il était en somme infiniment plus Parisien que le baron de M... de quinze ans plus jeune que lui. Berryer était pour le comte de R...une ancienne connaissance, et il avait été un des premiers â savoir et à colporter le joli mot de Charles X : « Mon cher monsieur Berryer, je guettais vos quarante 9ns ! » Avec cela, un des plus beaux noms de
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Provence, et un grand air. Pourquoi et comment était-il, sinon brouillé, au moins en froid avec le baron de M...? Je supposai, dans le temps, que le comte de R... fidèle à la branche^ aînée, ayant refusé le serment, revenu ù Avignon et dans son château où il exerçait une magnifique hospitalité, avait espéré occuper le premier rang parmi les courtisans de l'exil. Or il ne pouvait se dissimuler que la popularité du baron l'emportait de beaucoup sur la sienne. De là une secrète jalousie, qui saisissait au vol toutes les occasions de prendre sa revanche.
Nous débarquâmes un peu avant trois heures.
Une population immense, enthousiaste, fanatique, affolée, se pressait sur le quai et dans les . rues environnantes en s'égosillant à crier : a Vive Berryer! » On eût dit, à la voir et à l'entendre, qu'il rapportait Henri V dans ses bagages. Dans cette foule compacte, houleuse, tapageuse, il était assez difficile de se reconnaître, de se retrouver. Le baron de M..., ne voyant pas au premier abord son cocher et sa voiture, fit quelques pas pour les chercher. Quand il revint, plus de Ber- . ryer! Certaine calèche jaune, avec armoiries et
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manteau de pair, bien connu, à Avignon, emportait le grand homme au milieu des acclamations populaires. Robert-Houdin et le vicomte de Gaston n'auraient pas mieux fait! Ce prodige d'escamotage exaspéra le baron, et ne nous laissa pas insensibles. Dans notre premier mouvement de mauvaise humeur, nous décidâmes que nous n'irions pas au banquet. Puis nous nous dîmes : « Le seul moyen pour qu'on ne se moque pas trop de nous, c'est d'opposer à ce tour de gobelet une sérénité de beaux joueurs, » et nous allâmes prendre notre part, non pas du veau démocratique, mais du vol-au-vent et du blanc-manger royalistes. Seulement un de nous résuma ainsi l'incident : « M. Berryer peut être le plus éloquent des orateurs; mais il manque de caracière * ».
Le dîner fut ce que sont tous ces dîners-là ; superlativement ennuyeux. On se battait les
I . Comment n'a-t-on pas compris que ce point de départ, cette demi-noyade, cette déception si piquante pour Pamour-propre du baron de Montfaucoa et pour le nôtre, avaient pu influer sur Tensemble de mes relations avec Berryer et sur les sentiments tout personnels quMl mMn» spirait.
flancs pour paraître émerveillé; mais cet enthousiasme ressemblait à un feu d'artifice mouillé par la pluie. Ce qui achevait de jeter un froid, c'est que le bâtonnier, brouillé à bâtons rompus avec un de ses collègues, furieux que ce collègue, qui avait mis des bâtons dans les roues de son élection, eût été invité à ces agapes fraternelles, s'était abstenu. Je plaignais sincèrement Berryer, dont Timagination voltigeait évidemment à cent lieues de cette laide et triste salle, et qui était forcé d'avoir Pair de s'intéresser à ces misérables susceptibilités de provinciaux pointilleux, méticuleux, vétilleux et médiocres. On lui conseilla de faire une phrase sur l'absence de cet irascible bâtonnier : il la fit. Puis vint le t9ast des Bourbons d'Espagne, qui réchauffa un peu l'atmosphère ; mais, au fond, ces avocats, ces avoués, ces notaires, ces négociants, ces propriétaires, presque tous riches ou vivant de leur profession pacifique, sentaient vaguement ce qu'il y avait d'illogique à fêter un orateur, dont le premier succès, s'il parvenait, par un miracle de son éloquence, à détrôner Louis-Philippe, çpnsîsîerait |à faire proclamer la République,
Dans cette réunion, je fus peut-être seul à m'amuser. Berryer nous avait mystifiés. Je m'en vengeai en le soumettant, ce soir-là, à une analyse que j'ai reprise bien souvent, sans qu'il s'en doutât, pendant mes longs séjours à Paris.
Dès l'origine, le parti légitimiste fit fausse route en choisissant pour chef un avocat. Les avocats parlent plus qu'ils n'agissent, et il faut aux partis vaincus, aux partis prétendants ^ un chef qui agisse au lieu de parler. En outre, un homme de plume ou de parole, qui excelle dans ses écrits ou dans ses discours, est enclin à s'en exagérer la portée. Chateaubriand, qui n'était pourtant pas avocat, mais qui avait, on le sait, trop d'imagination, s'étaii imaginé que son génie, après avoir ébranlé la monarchie légitime paj son opposition, la ramènerait par ses brochures. Voici quel aurait été l'idéal, le rêve de Berryer, au cas où Louis-Philippe serait renversé par une émeute changée du matin au soir en révolution : faire partie d'une assemblée où la majorité, avertie par nos catastrophes, effrayée de nos périls, serait favorable à une restauration; prolonger indéfiniment la politique expectante;
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puis prononcer un si beau discours, que rassemblée ravie, entraînée, subjuguée, magnétisée par sa parole, acclamerait le rétablissement d-e Henri V sur le trône de ses pères. Il a eu la chute de Louis-Philippe, contre' tout bon sens et toute vraisemblance ; il a eu l'Assemblée plus monarchique que révolutionnaire; il a eu, en sus, les sanglantes journées de juin 1848 et l'horreur qu'elles ont inspirées à un pays qui, pour les trouver bénignes, a eu besoin de les comparer à la Commune. Ces journées meurtrières, le sublime dévouement de Tarchevêque de Paris, la mort de tant de généraux, l'influence fatale de cet épisode sur le^ commerce et les plaisirs parisiens, achèvent de discréditer la République, odieuse déjà ou suspecte à toute la vraie France. Les événements font à Berryer la partie belle; voici le moment attendu; il prononce un discours admirable... et... cinq mois
après, nous avons le coup d'Etat; un an plus tard, l'Empire!
Pendant sa carrière politique, aussi brillante qu'inutile, Berryer avait eu une bonne fortune, qui rappelait le plaidoyer de Cicéron j?ra Liga-
rio. A propos d'un« discussion partielle, secondaire, — rindemnité américaine, je crois, — son éloquence avait rallié à son opinion une Chambre décidée, deux heures auparavant, à voter pour le ministère. Il avait espéré renouveler ce miracle, et, en attendant, il ne cessait de dissuader Henri V de toute politique d^initiative et d'action. Dans les bureaux de V Opinion publique — de 1848 a i85i — nous l'appelions réloquent endormeur; non pas, tant s'en faut, qu'il endormît ses auditoires; mais parce qu'il n'avait cessé de prêcher une politique d'assoupissement. Les magnétiseurs endorment comme les ennuyeux. Peut-être Berryer, dilettante exquis, fidèle habitué du Théâtre- Italien, admirateur de la Sonnambula, se figurait-il que la France, endormie par son irrésistible magnétisme, laisserait Henri V entrer dans sa Chambre, comme Amina, somnambule, laissait entrer dans la
sienne, il signor Conte.
Quoi qu'il en soit, lorsqu'Alfred Nettement, élu député en 1849 à la Législative, revenait de la séance et nous contait ses impressions, aussitôt le chœur des fidèlçs, — des purs, — .
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Adolphe Sala, Albert de Circourt, d'Escuns, Madier-Montjau (le père, pas le fils, sourd à la voix paternelle; voir, dans les Souvenirs d'un vieux mélomane, M. Madier'Montjau et la Ga:;:{a ladra] éclataient en imprécations. Théodore Muret, le type du grincheux, renchérissait sur nous tous et s^écriait : « Je vous ai toujours dit que cet homme était le mauvais génie du parti royaliste! En attendant, le Bonaparte gagne du terrain, et vous verrez, vous verrez! »
Après quoi, sa figure en lame de couteau, ornée de myopie, se replongeait sur la page commencée, et s'y appliquait de si près, que son nez long et pointu trouait son papier.
En effet, nous avons vu.
Madame Dorval*, dont j'ai peut-être trop parlé dans un précédent chapitre, possédait un album. Cet album était émaillé de prose et de vers, signés de M. et de madame Crétineau-Joly, ses amis intimes, disait-elle. La grande actrice me
I . J'ai évoqué ce nom, parce que la pauvre Dorval, morte depuis 1849, me paraissait sans conséquence. Dans le fait, l'anecdote m'était contée, l'autre jour encore, par mon ami J. de S..., représentant de Henri V dans notre département.
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conta que, en i832, lors de la romanesque expédition de Madame, duchesse de Berry, Crétineau-Joly avait été chargé par la princesse de lui amener Berryer. Celui-ci se fit tirer Poreille; à la fin, il se décida; mais, pendant tout le voyage, moins commode, j'en conviens, que Vexpress de Paris à Marseille, il ne cessa de gémir sur la folie de cette tentative, de se plaindre qu'on le forçât de se compromettre dans cette extravagante équipée. Ses gémissements, ses plaintes, ses récriminations, prirent un tel caractère d'insistance, d'aîgreur et de mauvais vouloir, que Crétineau- Joly, nature violente, grossière, — j'allais dire féroce, — fut sur le point de le faire fusiller par un des Vendéens qui les accompagnaient. Ainsi, à deux ans de distance, le même homme, le même chef de parti, faillit être exécuté^ derrière une haie du Bocage, par un royaliste enragé, et vit une population, ivre d'enthousiasme, s'époumoner en son honneur et demandera s'atteler à sa voiture ! Vous comprenez, cher lecteur, que, lorsqu'un vieillard, pendant sa longue vie, a vu défiler devant lui bon nombre de ces contrastes, de ces revirements, de ces variations,
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de ces leçons de philosophie expérimentale et pratique, il a le droit d'être, sinon sceptique, — il ne faut jamais être sceptique, — au moins désillusionné.
Autre guitare : Pour que le chef d'un parti militant, vaincu, aspirant à ne plus Têtre, offre les conditions désirables, il ne faut pas qu'il se trouve préalablement dans une situation si délicieuse, que la victoire ne puisse que le faire descendre au lieu de monter. C'est ce qui explique, soit dit en passant, la supériorité des républicains en matière de lutte politique ou de complot. C'est ce qui nous fait comprendre leur ardeur, quand ils ne sont pas au pouvoir, leur ténacité quand ils y sont. Tout ou rien ! L'habit brodé ou la vareuse fripée, la mansarde ou le palais, le gargotier du coin ou les rivaux et successeurs de Trompette. Mais Berryer! son existence fut une férié perpétuelle, une férié du Châtelet, qui n'a plus rien de commun avec la Bazoche. Moyennant le tribut semestriel d'une harangue, si fière, si superbe, qu'elle ne supportait pas même l'impression, il était choyé, fêté, adulé, encensé, adoré par Içs marquisçs et Içs
duchesses les plus authentiques. Il les hébergeait à son tour, dans son ravissant château d'Auger^ ville, et, au dîner, il exigeait, le gourmet! qu'elles fussent décolletées comme pour un bal. Paris et la province, le noble faubourg et le barreau, acquittaient ses dettes, et volontiers nous Taurions remercié de les faire, puisqu'il nous donnait le plaisir de les payer. Nous excusions en lui de jolis péchés, Inexcusables chez tout autre, et, pour me servir d'une expression que Ton essaye de rendre célèbre, on lui permettait de placer ses passions au-dessus de ses principes. Des passions! le chef d'un parti tel que le nôtre, vivant d'abnégation, de sacrifice, de dignité morale, doit-il en avoir? Oui, mais pas celles-là. Songez que la vertu nous était plus nécessaire que l'esprit ! Souvenez-vous de cette terrible page des Souvenirs dt madame Jaubert : Berryer obtient de l'amitié narquoise de M .Thiers un^Mx passeport, qui l'autorise à voyager sous un faux nom. Il s'agit d'un rendez-vous amoureux, d'une belle et mystérieuse héroïne de roman, qu'il doit aller retrouver au delà de la frontière. Nous sommes en été i835. Les tour-
tereaux:(Berryer avait quarante-cinq ans) passent ensemble huit jours pleins, et peu s'en faut que la sceptique sœur du comte d'Alton-Shée ne s'inspire ici de certaines pages qui faillirent brouiller madame Bovary avec la justice. En rentrant en France, Berryer entend dire, à la douane, que Louis*Philippe vient d'être assassiné ^Attentat Fieschi). Le voilà plus mort que vif: un changement de règne! Peut-être un changement de dynastie I Et le chef du parti royaliste est absent de Paris, où sa présence serait indispensable! Et il voyage sous un faux nom, avec un faux passeport! S'il est arrêté, fouillé, reconnu, qu'arrivera-t-il ? On voit les conséquences des passions placées au-dessus des principes.
N'allons pas si loin que l'imagination de Berryer, ou plutôt prenons un autre chemin. Ceci se passait le 28 juillet i835, moins d'un an après Tovation avignonnaîse.^ Supposez tous les naïfs qui avaient concouru à ce triomphe (j'en étais) échelonnés sur la route de Chambéry à Paris, ou logeant dans l'hôtel choisi par Berryer pour son rendez-vous avec sa belle dame ': quelle déception ! quelle leçon ! quel regret 1
Suivons, épisode par épisode, Phistoire politique du parti légitimiste dans ses rapports avec son chef. On a vu ce que fut Berryer en i832, lors du soulèvement de la Vendée. Lui-même a conté (et il a eu tort) à quel désastre il s'était exposé en i835, lors de Tattentat Fieschi.
En 1837, nous eûmes des élections. Berryer, quoique sûr d'être élu à Marseille, fit semblant d'en douter, et posa sa candidature à Avignon, afin de se donner le plaisir d'une double élection. Nous voilà attelés à cette candidature, qui n'avait pas le sens commun, puisque Ton pouvait dire de Berryer ce que Ton avait dit d'Hennequin :
Cet illustre orateur, que Ton proclame un aigle, Ne sait pas distinguer le blé d'avec le seigle.
Malgré notre mésaventure de 1834, je publiai, dans le Messager de Vc^ucluse, une Étude sur Berryer, tellement admirative,que l'intervention du marquis de C..., récemment nommé pair de France, ne fut pas de trop pour préserver le journal des foudres du parquet. Il est probable que, si je me relisais, je me trouverais absurde
et grotesque. Mais, à cette époque, les têtes étaient montées au point de me faire une espèce de succès. Je ne me souviens plus que d^une phrase à effet, qui terminait cette pièce d'éloquence. « Berryer est l'exécuteur testamentaire, de la révolution au profit de la légitimité. » Cette phrase produisit d'autant plus de sensation, qu'elle ne signifiait absolument rien. Hélas! il eût été peut-être plus exact de dire : « Berryer est l'exécuteur testamentaire de la monarchie au profit de la révolution. » Pourtant les huit ou dix électeurs républicains s'en émurent, et leur chef m'écrivit que, si je voulais retirer cette phrase, ils voteraient pour notre candidat. Je consultai nos oracles; je retirai la phrase, et les républicains trouvèrent un autre prétexte pour ne pas voter. Berryer échoua, comme son confrère Hennequin en i834, avec une très belle minorité. Ici, — mais j'ai vraiment honte de recueillir un souvenir aussi juvénile... Au fait, pourquoi pas? Si ces Mémoires d'un comparse de la politique légitimiste offrent quelque intérêt, ce ne peut être que par beaucoup de sincérité et un peu de variété.
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Eugène Clavel,lemême Clavel, homme charmant, magistrat fantaisiste, que nous avons vu se battre au sabre comme un simple sous-officier de cavalerie, avait parié un déjeuner avec ;non ami Jules de S... que Berryer n^aurait pas cent cinquante voix. Il était convenu que ce déjeuner aurait quatre convives; un légitimiste, invité par le juste milieu (c'était moi); un juste milieUy convié par le légitimiste : c'était mon cousin Alfred de G..., officier de dragons en congé, et fils du nouveau pair de France.
Berryer eut cent quatre-vingt-deux voix.Clavel s'exécuta magnifiquement. Le déjeuner dura quarante-huit heures. On en parla jusqu'à Paris, et c'est probablement à ce monstrueux festin que Sainte-Beuve faisait allusion, lorsque, me fustigeant dans SQS Nouveaux Lundis y il écrivait : « Il eut de la jeunesse; les échos de la ville d'Aix (lise25 Avignon) s'en souviennent. »
N'allez pas croire pourtant que nous fussions devenus des émules de Gargantua. Ne croyez pas non plus que ce déjeuner mémorable ait fini comme le souper des Centaures et dès Lapithes. Non ; mais, après le dessert, nous jouâmes à la
bouillotte, comme les héros de la Cagnotte, Je ne sais comment cela se fit : il y avait toujours un de nous quatre qui perdait mille francs. Naturellement, il priait les trois autres de ne pas le lâcher, et nous savions, hélas I que, des divers monarques, objets de notre culte, il était difficile de faire un Charlemagne,
Je viens de nommer Sainte-Beuve. Ce nom a le don de me faire vibrer, quoiqu'il ne soit pas le soleil et que je ne sois pas Memnon. Dans ses petits CahierSy livre charmant et venimeux qui semble écrit avec deux gouttes d'encre et cent gouttes de fiel, livre délicieux qu'on n'a pas assez lu (car il fixerait définitivement Topinion sur cette belle âme), Sainte-Beuve nous dit, page 122 : « Peuple indifféremment idolâtre d'un Bossuet, d'un Musset (sa bête noire), d'un Berryer! » et, à propos de ce dernier, il ajoute ironiquement : « En France, il est méritoire d'avoir fait appel toute sa vie à la guerre civile. »
Pauvre Berryer ! il n*était pas si coupable !
Tous les six mois, un discours admirablef Puis un demi-sommeil, comme au sermon.
Est-ce donc là cette œuvre du démon?
Nous Pavons vu en i832, maudissant l'équipée de la duchesse de Berry et ne se doutant pas que ses gémissements lui font courir un danger plus imminent que son voyage. Tel nous le retrouverons en 1843, en 1848; mais, auparavant, j'ai encore à dire un mot de ma brochure de 1837; mes feuilletons étaient, en effet, devenus une brochure.
Je l'envoyai à Berryer, qui me remercia dans une lettre assez courte, où, après quelques compliments, il me disait que tôt ou tard ma vocation littéraire m'amènerait à Paris; qu'il espérait bien m y voir souvent; qu'on était sûr de le trouver, le* matin, 62, rue Neuve-des- Petits- Champs; que je serais toujours le bienvenu, et que nous causerions politique, littérature, poésie et musique.
Huit ans s'écoulèrent. En 1845, après une assez active collaboration à la Quotidienne et surtout à la Mode,]^ priai mon vaillant et excellent ami Léo de Laborde de me conduire rue Neuve-des-Petits-Çhamps. Léo, aussi bon qu'intrépide, me présenta, en enguirlandant mon nom d'affectueux commentaires. Ils n'étaient pas
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superflus; car Berryer, évidemment, ne me reconnaissait pas; il avait complètement oublié ma brochure, en supposant qu'il Teût jamais lue ; en revanche, il n'avait pas lu une syllabe de mes articles; bref, mon nom ne lui disait absolument rien. Pouvais-je lui en vouloir? Non; il avait chez lui, ce Jour-là, un lord, un duc, un grand artiste, Eugène Delacroix, et une jolie femme. Le lord venait Tinviter à un concert où chanteraient Mario, Lablache, Ronconi, Julia Grisi et Persiani. Le duc lui apportait un billet de la duchesse, exhalant un suave paifum, où elle se disait prête à se brouiller avec son cher grand homme, s'il ne consentait pas, le mardi suivant, à prendre sa part d'un dîner d'intimes, où on lui servirait un ambassadeur, un archevêque, un voyageur célèbre et trois académiciens. Delacroix venait le prier de visiter ses peintures murales au Palais du Luxembourg, et la jolie femme lui demandait son tout-puissant patronage auprès de son ami Rossini, pour obtenir Thonneur de débuter au Théâtre-Italien. Qu'étais-je, sinon un atome, au milieu de ces grandeurs, de ces gloires, de ces plaisirs, de ces jouissances