‹ Mes mémoiresChapitre 14 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

d'amour-propre? Mais faites donc avec cela un chef de parti prêt à mettre flamberge au vent, à prêcher d'exemple la politique d'action, et à dire à Charles-Édouàrd : « Montez à cheval 1 »

En 1843, épisode du pèlerinage à Belgrave- Square. Cette fois, Louis-Philippe et M. Guizot commirent une lourde faute. Au lieu de ce gros mot flétrissure, il était si. simple de dire : « La .France, tranquille et prospère, refuse de prendre au sérieux de puériles manifestations » . L'adresse passait sans discussion bruyante; les cinq dépuxés flétris — et d'autant plus honorés — n'avaient pas à donner leur démission. Réélus tous les cinq, ils personnifièrent tout ensemble un grief sérieux pour le parti légitimiste, un grave échec pour le ministère et la monarchie de i83o. On aurait évité ce double accroc, qui ne fut pas sans influence sur les orages de 1847 et les catastrophes de 1848*

J'assistais à la séance où M. Guizot, par une de ces roueries qui sont, à ce qu'il paraît, de bonne guerre dans la stratégie parlementaire^ attira Berryer à la tribune. L'impression unanime fut que réloquent pèlerin de Belgrav«-

Square était resté, dans son plaidoyer, au-dessous de notre attente, et que le baron de Larcy, avec sa loyauté, sa franchise et sa physionomie jeune et sympathique, lui avait été très supérieur. Quoi qu'il en soit, voilà Berryer réélu à Marseille. Nouveau voyage dans le Midi; nouvelles ovations dans le Vaucluse et les Bouches-du- Rhône. Mais ce triomphe fut trouble par un incident peu héroïque. A Marseille, Berryer^ fêté, acclamé, couronné de fleurs, avait accepté une invitation à la campagne chez un des légitimistes les plus considérables ; tout à coup on vient lui annoncer qu'une police trop zélée est sur ses traces. Frayeur, épouvante, panique du grand homme. Il saute par-dessus une haie de lauriers-thyms, qui, dans ce moment-là, étaient plutôt thyms que lauriers, et prend, comme on dit aux Variétés, la poudre d'escampette. Depuis lors, j'ai demandé à voir cette haie, pour juger de la hauteur du saut. Le propriétaire l'avait fait arracher. Il y a des reliques qu'on ne tient pas à conserver.

Le i5 mai 1848, je pus apprécier le contraste de deux caractères unis à deux très grande

talents. Je faisais mon apprentissage de garde national dans la 6* du second de la première. Dès huit heures du matin, on battit le rappel, et la compagnie se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. Notre capitaine — un Lanjuinais — était absent. Heureusement, notre lieutenant, Paul Rattier, était un brave. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n'est pas long. De quinze en quinze pas, nous rencontrions des Jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui nous disaient : « Retournez chez vous. Messieurs, vous n'avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon; il est en train d'élire le nouveau gouvernement. » — « En avant! En avant! » criait Paul Rattier, moins élastique que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune.

Quand nous arrivâmes à Pangle de la rue Royale, j'aperçus très distinctement Berryer, qui, sans demander son reste, filait sous les arcades Rivoli. Enfin nous touchons à la grille du palaiç. Je cherche dans la foule — et quelle

foule! — une figure de connaissance, et je vois M. de Falloux m'onté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait^ pu l'écharper, et qui Técoutait avec une certaine déférence. Rarement m'apparut une plus noble image du courage civil, servi par une énergique éloquence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers, dont Tinstigateur, Louis Blanc, eut dès lors à attendre vingt-deux ans son apothéose. Les bourgeois qui avaient laissé la République se glisser sous les serviettes des banquets, criaient à tue-tête : « De Tordre! monsieur Arago,de Tordre! — Vous en aurez!» répliquait Tillustre astronome, étonné, à midi, de nous faire voir les étoiles au lieu de nous renseigner sur les planètes. Les députés rentraient ; nous rencontrâmes Berryer sur le pont de la Concorde. M. de Falloux n'eut pas à rentrer.

Berryer fut superbe à Augerville, lorsqu'il en fit les honneurs à des hôtes tels que la France républicaine n'en reverra jamais; Monseigneur

révêquc d'Orléans, MM. de Montalembert, de Falloux, Cochin, Thiers, Vitet, etc.; superbe en prononçant son merveilleux discours pour la revision de la Constitution dans le sens de la monarchie hére'ditaire et traditionnelle. Jamais il n'avait été si beau. Quelle ampleur! quelle puissance! quelle magnificence d'organe, de geste, d'attitude ! Je le vois encore tendant les bras vers M. de Granville, assis sur un des bancs supérieurs de la Droite, et lui disant : « Tu m'es témoin! » Puis sa splendide interprétation du mot de Napoléon Bonaparte : « Avant cinquante ans, PEurope sera républicaine ou cosaque ! » Il avance ; il a subjugué l'assemblée haletante, frémissante, muette. Il énumère les hommes célèbres qui se sont dégoûtés de la République avant d'en avoir épuisé l'amertume; il s'écrie : « Et Mirabeau! » Alors le président Dupin, agitant sa sonnette, dit à la Chambre : « Ecoutez, messieurs, c'est Mirabeau! » Et il ne se trouve personne pour le contredire. Berryer a reconquis ses plus grands succès de ses plus beaux jours. Toutes les voix le félicitent; toutes les mains l'applaudissent. L'effet est prodigieux,..

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