‹ Mes mémoiresChapitre 15 sur 22 · TT · texte numérisé non relu

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Ah ! Ton comprend ;iue de pareils moments enivrent Porateur qui les savoure. On comprend que cette puissance de la parole lui apparaisse comme capable de trancher les questions les plus terribles^ de résoudre les problèmes les plus menaçants. En forçant de Te'couter, de se croire persuadés, quelques centaines d^hommes entraînés en sens divers par les passions les plus différentes et les intérêts les plus contraires, il a fait

le difficile : pourquoi ne ferait-il pas l'impossible? Il a opéré un prodige ; pourquoi n'opérerait-il pas un miracle?

Malheureusement, à cette date, TAssemblée n'était plus la France. La France avait renversé sans raison un roi sage, débonnaire, pacifique, bienfaisant, une famille royale comme on n'en reverra en aucun temps sur les marches d'aucun trône. Que pouvaient sur le suffrage universel, qui pourtant n'en était qu'à son premier degré d'abrutissement, les lumières de la raison, les merveilles de 1 éloquence? Mieux aurait valu un général rusé et médiocre, tel que Monk, avec deux ou trois régiments bien stylés ou bien gri' ses. Ce peuple insensé refusa de comprendre où

était le salut. Vous savez ce qu'a été Texpiation. Elle dure encore.

Les dix-sept années qui s'écoulèrent entre le coup d'État et la mort de Berryer eurent toutes les tristesses d'une décadence. Certes, la société polie lui resta fidèle; il ne perdit pas un seul sourire, un seul hommage des grandes dames, et j'en eus la preuve, un soir, chez la spirituelle baronne de Montaran. Berryer entre, salue la maîtresse de la maison; à peine était-il assis, je vis se former autour de lui un cercle,, une corbeille de jolies femmes, avides de l'entendre, sans qu'il fît beaucoup de frais pour répondre à leur flatteuse impatience. Même, les implacables rancunes soulevées par le crime de décembre dans le monde parlementaire et libéral lui permirent d'ajouter à son ancienne clientèle les mécontents, les frondeuses, les bons citoyens, décidés à tout plutôt qu'à supporter l'Empire. C'est ainsi qu'il devint, dans les derniers temps, le commensal assidu de M. Thiers, plus madré que lui, enchanté de préluder à son rôle de suborneur des majorités monarchiques en cajolant le grand orateur légitimiste. « Voyons, disait

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Berryer, revenez à nous! Qui vous retient? — Mon cher, répondait M.Thiers en riant, vous en parlez bien à votre aise. Si Henri V remontait sur le trône, vous seriez garde des sceaux, et, moi, je serais pendu! >>

L^ Académie française, qui Pavait blackboulé sous Louis-Philippe, le nomma en i853. Il ne fut ni ingrat ni même inutile aux travaux de l'illustre compagnie ; mais, détail bizarre! ce qui l'effrayait, c'était le discours de réception. Les salons répétèrent son joli mot : « Je ne sais ni lire ni écrire. » Sa réception n'eut lieu qu'en i855. J'y assistai; j'avais à en rendre compte dans V Assemblée nationale. Son discours ne dépassa pas une excellente moyenne; il le lut assez mal. Il succédait au comte Alexis de Saint-Priest. Trois ou quatre fois, il eut à se reprendre, ayant dit, par distraction : « Alexis de Noailles. » En racontant cette brillante séance avec des éloges dithyrambiques pour le récipiendaire, je ne ratai pas la niaiserie si souvent ressassée :

Môme quand Toiseau marche, on sent qu'il a des ailes !

Ce qui, par parenthèse, portait à faux et n'aurait

pu s'appliquer qu'à un grand poète, parlant pour la première -fois en prose. Non seulement le héros de la journe'e négligea de me remercier ou de m'envoyer sa carte, mais, quelques jours après, me rencontrant sur le quai Malaquais, il répondit à mon saluten homme qui ne me connaissait pas. En effet, je me plaignis bien doucement à M . de Belleval (de la rue de Verneuil) qui lui en dit un mot. « C'est que je ne le connais pas, » répondit-il. Je me le tins pour dit. Cependant je le revis encore une fois, chez le duc de Noailles, lequel, n'étant que duc, me témoignait, pour quelques pages sur madame de Maintcnon, plus de reconnaissance que je n'en méritais. Quel délicieux dîner! Quel charme d'aspirer cette atmosphère où tout est noble et pur comme le maître du logis 1 Je ne sais si Trompette avait passé par là, mais le menu était exquis; il y eut un plat sucré si merveilleux, que, à la demande de Berryer, on fit venir le maître d'hôtel pour lui faire compliment. Le bon duc, persuadé que le chef de la Droite ne pouvait pas ne pas être lié avec un écrivain royaliste qui comptait déjà vingt-cinq ans de service, m'avait

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placé à côté de Tillustre orateur. Celui-ci ne me parla que de ses griefs contre M. de Genoude, qui Pavait surnommé le Maroto français. « Marotol Maroto! pensai-je, où prenez-vous Ma»roto? » Cet abominable Maroto était, à ce qu^il paraît, un général carliste, qui trahit la cause de don Carlos. Je Tavais oublié. Les Bourbons d'Espagne ont toujours eu en moi un courtisan assez tiède. Etait-ce un pressentiment?

Berryer, qui avait magnifiquement plaidé pour le prince Louis-Bonaparte après l'affaire de Boulogne, crut que sa double qualité de chef légitimiste et de vaincu de décembre, lui interdisait la présentation académique à Napoléon III. Il écrivit à M. Mocquard, son ancien camarade, son confrère, une lettre un peu entortillée; la réponse parut plus spirituelle que la lettre. Le temps passait; les points de vue changeaient; Tinacfion pesait aux hommes politiques auxquels un mot d'ordre regrettable imposait, depuis douze ans, Votium cum dignitate. J'ai un ami intime — très intime, quoique enguignonné, — qui, en i858, pour épargner à son village les horreurs d'une guerre civile, ac»

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cepta les fonctions de maire, ceignit Técharpe municipale, commit bévue sur bévue, dépensa plus d'argent qu'il ne lui en aurait fallu pour avoir son fauteuil d'orchestre aux Italiens, à rOpéra et aux Français, et, revenu à Paris, apprit qu'on Pavait dépeint, dans quelqt'«es salons du noble faubourg, comme le plus vil des renégats et des apostats (le cynisme des apostasies, avait dit autrefois Berryer). J'ajoute, pour mémoire, que le plus acharné de mes accusateurs fut, treize ans après, pincé par la police des moeurs, entre dix heures du soir et minuit, dans l'allée la plus suspecte des Champs-Elysées.

En i863, Berryer fut réélu député de Marseille. Ici une note presque gaie. Les bons Marseillais, hommes d'imagination, s'étaient figuré, en le nommant, qu'il allait monter, trois fois par semaine, à la tribune, et recommence'r tout d'une haleine les beaux discours qui, en des temps meilleurs, avaient émerveillé la Cannebière. Or Berryer courait sur sa soixante-quinzième année. Il était las, découragé, atteint des premiers syniptômes de la maladie qui devait

nous l'enlever, de plus en plus ennemi de la politique d'action, même d'action oratoire. Il se taisait. A ceux qui, dans l'intimité, lui parlaient du déclin de TEmpire et de sa chute prochaine, il répondait.: « Dieu nous en préserve! » Tous les quinze jours, cinq ou six Marseillais montaient dans le M. L. P., et venaient supplier leur mandataire de leur faire l'aumône d'un de ces discours qui ne manqueraient pas de ramener Henri V. Ce fut, pour Berryer, quelque chose de comparable à une prise d'huile de ricin au fond d'une coup^ d'or où il aurait commencé . par boire du pacaret.

Mais silence et respect I chapeau bas! Sa mort et les préludes de sa mort furent admirables; gloire à celui qui sait si bien finir! Honneur à celui dont la foi est assez ardente pour brûler comme des brins de paille les frêles témoignages de ses fautes ! Cette mort, presque sublime, rapprochée de ses merveilles d'éloquence, m'amène à conclure : Je crains d'avoir été injuste pour cette illustre mémoire; je n'ai pas été assez impersonnel; je me suis trop préoccupé de ce contraste, de ce contre-sens; de grands artistes, des

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écrivains célèbres, des hommes d^Etat acclimatés à toutes les grandeurs, plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyer-Beer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Mole, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert(je ne compte que les morts), me prodiguant des marques de sympathie, tandis que le chef du parti que j'essayais de servir me traitait en inconnu. Oui, j'ai été injuste. Nos petites rancunes personnelles devraient ressembler à nos olives, dont le temps adoucit Tamertume Pour m'en, punir, je ne dirai rien du style de Berryer. Bien différent de Bridoison,il n'attacha pas assez d'importance klsi/o^orme. En le lisant, le lendemain de ses grands triomphes, on avait peine à se figurer le prodigieux effet de ses discours. Cette négligence presque systématique était d'autant plus singulière, que Berryer fut un dilettante incomparable, et que Larcy, qui l'a bien connu, a pu me dire de lui : « Son goût était encore supérieur à son éloquence. » — Mais, après tout, son nom en est-il moins immortel? Je me souviens qu'il aimait passionnément la musique; je finirai par une comparaison musi-

cale : les compositeurs laissent une œuvre; les chanteurs ne laissent qu'un nom. Eh bien, Rossini, que Berryer aimait tant, Bellini et Donizetti, dont les mélodies le charmaient, sont aujourd'hui traités de gâcheurs, de pantins, de gâteux, par la jeune génération. Mais prononcez les noms de la Malibran, de Rubini, de Lablache; ces noms éveillent des échos qui ne se tairont jamais et que nul ne songe à discuter*.

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I . Il me semblait que ces deux dernières pages réparaient ^amertume de mon jugement. D'ailleurs, encore une fois, des Mémoires ne sont pas de l'histoire. \^M

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