LE VIOLON DU CAFE DE FOY
Je ne vous ai pas promis, chère lectrice, de vous mettre constamment en présence de célébrités di primo cartello. Le chien de Taveugle ne peut-il pas être aussi intéressant que le lévrier ou le limier de grande race ?
Le choléra de Marseille, en i835 (rassurezvous, je ne vous le décrirai pas), fut peut-être plus effrayant que celui de Paris en i832. Ce qui est positif, c'est que la population, grâce à la vivacité méridionale, fut encore plus efifrayée. Les imaginations s'exaltaient au souvenir de la / célèbre peste de Marseille, et il n'y avait plus
de Belzunce pour rafifermir les courages. L'émigratioa était générale. . Riches et pauvres s'enfuyaient ; les plus pressés de partir étaient ceux qui ne savaient où aller. Quelle pitié de voir ces émigrants, en carriole, en charrette, en voiture, à pied, avec femmes et enfants, emportant sous leur bras leurs nippes enfermées dans un
mouchoir! La Cannebière était en deuil. La
rue Saint-Ferréol voyait ses beaux magasins se fermer les uns après les autres. Plus de gais dimanches à la bastide. Plus de ces fantastiques chasses au poste où un tourdre revenait à mille francs, mais où on s'amusait pour mille écus ! ce qui se fuyait, ce n'étaient pas seulement les tourterelles, c'était les Nervi et les grisettes. Quant aux théâtres, ils n'existaient plus; on eût dit qu'ils n'avaient jamais existé. Les habitués les plus fanatiques de la salle Beauvau avaient tellement peur, qu'ils en oubliaient même le nom de leur prima donna et de leur ténor. Les. malheureux artistes, congédiés sans merci, privés de leurs appointements, s'étaient éparpillés un peu partout : à Aix, à Toulon, à Nice, à Arles, à Avignon, à Nîmes; mais partout ils se
heurtaient à une terreur préventive ou à des symptômes sinistres.
Or il y avait alors à Avignon un café dont la renommée s^étendait à cinquante lieues à la ronde, grâce à son magnifique jeu de paume : il s^appelaitle c^ié Boudin j du nom de son propriétaire. Celui-ci, disposant d^un local très vaste, avait eu Theureuse idée d^installer une tonnelle dans la cour attenante à la salle. Au printemps, ces treillis peints en vert se couvraient de plantes grimpantes, houblon et vigne vierge, glycine et clématite, qui égayaient l'aspect de cette cour, un peu triste, toujours sans soleil à cause des hautes murailles qui Tentouraient. C^est sous cette tonnelle que les causeurs et les beaux f esprits avignonnais se donnaient rendez-vous,
le matin, pour prendre leur tasse de chocolat avec le classique pain au beurre, lire les journaux et parler politique. Quoique très accen- ' tués dans leurs opinions, ils discutaient sans
/ se disputer, et ne s^offensaient pas si un plaisant
' tranchait la discussion par un bon mot. Avec
ce qui s'est dit de spirituel, pendant un demisiècle, sous ces touffes de clématites et de hou-
blon, on ferait un volume ; avec ce qui s'y est débité de niais, d'oiseux ou d'absurde, on ferait une bibliothèque.
Les deux journaux qui donnaient le ton à ces polémiques en plein air étaient le Journal des Débats et la Ga:^ette de France, Les Débats, admirablement rédigés, à cette époque, par Cuvillier-Fleury, Sacy, Saint-Marc Girardin, Jules Janin, etc., en attendant les feuilletonsromans d'Eugène Sue, de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Charles de Bernard, de Frédéric Soulié, dont la vogue fut immense, avaient pourtant moins de succès que la Galette, Les jaugeurs de la bêtise humaine pourraient seuls devinera quel point M. Genou, Genoude ou de Genoude, fut populaire dans ces trois départements, Vaucluse, Gard et Bouches-du-Rhône, sous le règne de Louis-Philippe. Ce sophiste sans talent, sans esprit, sans style, recommençant tous les matins le même article, promoteur de cet abominable suffrage universel qui nous a démoralisés, hébétés, encanaillés et perdus, tint plus de place, de i833 à 1848, sinon dans la littérature, au moins dans la publicité, que
l'esprit le plus fin, Torateur le plus éloquent, le politique le plus habile, le poète le mieux inspiré, Pacadémicien le plus éminent. En avril et mai 1849, lorsque nous apprîmes sa mort, il y eut à Nîmes, à Uzès, à Beaucaire, à Alais-, des pas-gênés qui voulaient le nommer député, quoique défunt, sous prétexte que Du Guesclin avait pris une ville le lendemain de sa mort. En lui se combinaient, à des doses incommensurables, le sophiste et le charlatan. Ce Grenoblois prenait sans cesse Tlsère pour la Garonne, et ne reculait devant aucune gasconnade. Un jour, en 1843, M. de Villèle, âgé de soixantedix ans, accablé d'infirmités, désabusé de tout et de lui-même, vient passer une semaine à Paris pour affaires: « M. de Villèle est à Paris depuis hier, écrit aussitôt M. de Genoude; et déjà tout a changé de face ; les espérances de nos amis renaissent; l'horizon monarchique s'illumine. Le Juste^Milieu tremble sur sa base fragile ; nous devrons bientôt à ce grand homme une nouvelle Restauration dont nous saluons l'aurore..., etc. »
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces bourdes
trouvaient crédit auprès de presque tous les lecteurs de la Ga^^ette de France. L'un d'eux, juge démissionnaire en i83o, veuf.consolable et consolé, père de deux jolies filles assez mal gardées, avait été tellement fanatisé par M. de Genoude et son journal, qu'il oubliait de s'apercevoir de ce qui se passait chez lui. Un matin; sous le berceau de plantes grimpantes du café Boudin, il se passionna encore plus que d'habitude dans une discussion contre un détracteur de son oracle ; il rentra en retard d'une heure. Lorsqu'il rentra, deux charmants officiers de la garnison venaient d'enlever ses filles.
Peut-être quelques-uns de ces épisodes étaientils connus de ce diable de Sainte-Beuve, lorsqu'il écrivait dans ses mystérieux Cahiers :
« La Galette de France est née du sein du sophisme; elle en a gardé quelque chose. Ce n'est pas la marque d'un bon et brave esprit d'y écrire* » (Pontmartin, Boissieu.)
Pontmartin, soit! mais il me semble que notre pauvre Arthur de Boissieu méritait mieux.
Le soir, au café Boudin, changement de décor.
La tonnelle s'illuminait a giorno à l'aide de six
quînquets, Téclairage au gaz n'ayant pas encore péne'tré dans le département de Vaucluse. Les élégants et les belles dames y venaient, de neuf à onze heures, prendre des glaces, qui étaient exquises. Le chiffre de la recette dépendait un peu de la température et du thermomètre. Mais» comme les deux dimanches de la Fête-Dieu coïncident avec la plus belle saison de Tannée, c'était, ces deux soirs-là, après les processions, une véritable foule. Si Ton songe qu'il n'y avait pas une patricienne * ou une riche bourgeoise qui ne se serait crue deshonorée si elle n'eût commandé, au moins pour le dimanche de Toctave, une robe neuve; que les maris amoureux de leurs femmes (à Avignon, ils le sont tous)
I. Pendant ces heureuses années, Avignon était une vraie succursale du faubourg baint-Germain. On y rencontrait, dans le môme salon, les Grillon, les Gramont- Gaderousse, les Gaumont, les Galéan, ducs de Gadagne, les Monteynard, les Bernis, les Galvière, les Tournon, les Piolence, les La Fare, les Forbin, les Gambis, les Villelume-Sombreuil, les des Isnards-Suze, etc. Les réunions étaient charmantes, parce que ces grandes dames étaient plus simples que ne le sont aujourd'hui les femmes de huitièmes d^agents de change, de coulissiers, d^huissiers, de députés ou de ministres.
y ajoutaient un bijou; que les paires de gants ou de chaussures, renouvelées pour la circonstance, se comptaient par centaines de douzaines ; que cinq ou six bonnes vieilles familles profitaient de l'occasion pour offrir à leurs nombreux amis un lunch phénoménal; que, dans toutes les maisons, traiteurs, pâtissiers et confiseurs avaient à envoyer un gâteau de Savoie, une tarte aux fraises ou aux cerises, une crème à la Chantilly ou un assortiment de petits fours, etc., on pourra évaluer ce que fait perdre à la ville cideyant paj^ale la République aimable, en sup-. primant les processions. Jugez un peul que serait-ce, si elle n^était pas aimable?
Vers cette époque (i835-i836), le père Boudin, parfaitement secondé par ses deux fils, Louiset et Boudinet^ eut une idée, qui n^aurait pas aujourd'hui le mérite de l'originalité, mais qui était alors presque neuve, et que favorisait la panique de Marseille. Il résolut de joindre aux divers agréments de sa tonnelle le charme de la musique. Ce que nous vîmes défiler, en six mois, de bassons, de clarinettes, de violoncellistes, de hautbois, de guitaristes, de petites
flûtes, et surtout de chanteurs et chanteuses de romances, est incalculable. C'était le beau temps où florissaient Masini, Loïsa Puget, Frédéric Bérat, Pauline Duchampge. La Folle^ d^ Albert Grisar, et le Klephte^ de Théodore Labarre, faisaient prime. Balzac parle quelque part dMn pantalon qui décida un beau mariage. Durant ces trois ou quatre hivers, où la romance sentimentale alternait avecla chansonnette: Cest des bêtises d*aimer comme ca, avec Je vais revoir ma Normandie, j^ai- vu des jeunes gens sans fortune épouser de riches héritières, rien que pour les airs langoureux et les yeux de carpe pâmée avec lesquels ils lançaient au plafond: Au revoir , Louise, au revoir! ou Sois généreux, Arthur, éloigne-toi! Ponchard, vieux, laid, mal bâti, nous faisait tous pleurer, chez le violoniste Lafond, lorsque, se mettant au piano, il modulait avec sa méthode exquise : Dussie:{'VOUS ne parler que d'elle, et Dans la foule, Olivier!... Un de mes amis, grand amateur de statistique, calcula que, de décembre à mai, il avait entendu soixante-quinze fois Va, mon enfant, adieu! A la grâce de Dieu! et quatre-vingt-deux fois
Jeune fille aux yeux noirs! Nous étions très bêtes, très ridicules ; mais, comme nous Pétions tous, il n'y avait personne pour se moquer du voisin.
Hélas ! rien ne dure en ce monde, pas plus les cafés que les trônes. Le père Boudin mourut. Les deux fils n'héritèrent pas de ses aptitudes cafetières et laissèrent dépérir rétablissement. Bientôt le catholique Avignon apprit que son café de prédilection servait de lieu de réunion à MM. les franc-maçons. Ce fut le signal de la retraite pour les vieux habitués. Un seul, fervent chrétien et savant polyglotte., ne pouvait se résoudre à prendre ailleurs que sous sa chère tonnelle sa tasse de chocolat. Un matin, il arrive, et se voit entouré de figures inconnues, mystérieuses, qui murmurent en le regardant : Il pleut! Or le temps était magnifique; l'azur du ciel d'une pureté admirable. Notre ami, très méthodique, pensa qu'il avait affaire à des fous ou à des sorciers, ce qui n'est pas beaucoup plus rassurant. Il s'enfuit du café et n'y retourna plus. Longtemps après, il sut que, dans la langue maçonnique, ce mot cabalistique : //
23o MES MÉMOIRES
pleut! sigaifie : « Méfiez- vous ! il y a un profane parmi nous! »
Mais, le 6 juin i836, nous en étions encore à la phase de prospérité. Ce soir-là, j^étais seul, mélancoliquement assis devant une glace à la vanille. Il avait plu dans la journée, et la tonnelle était presque déserte. Une demoiselle d'un âge mûr venait de chanter tant bien que mal ; Je veux f aimer sans te le dire, de Loïsa Puget. En ce moment, je vis monter sur l'estrade un homme jeune encore, tenant d'une main son violon, de l'autre un petit garçon de deux ou trois ans. Ce pâle et maigre visage, où se révélait une profonde tristesse, m'alla au cœur. Je devinai un être souffrant d'un autre mal que la pauvreté. Mais ce qui contribua le plus à m'attendrir, ce fut Taspect de cet enfant qui était évidemment son fils, et dont la beauté, les cheveux blonds, les grands yeux bleus, pétillants d'intelligence et d'espièglerie, attirèrent immédiatement tous les regards.
Son père joua, moins bien que Baillot, la Romanesca, cet air archaïque et délicieux, si favorable à la rêverie. Avez-vous fait une remarque?
SECONDE JEUNESSE 23l
L'impression que produit sur nous la musique, comme la poésie, dépend maintes fois de la disposition où nous sommes, plus que du mérite du compositeur ou du talent du virtuose. Il m'est arrivé de rester froid, toute une soirée, au Théâtre- Italien, en écoutant un opéra de maître, chanté par des artistes incomparables ; et, le lendemain, je m'arrêtais tout rêveur pour entendre un orgue de Barbarie s'évertuant à moudre une romance vulgaire. Ce soir-là, j'étais empoigné; mes yeux ne pouvaient se détacher de ce bel enfant, que je me représentai aussitôt comme le seul bien, le seul amour, la seule consolation de son père. Celui-ci, tout en jouant, tournait de temps à autre ses regards ver^ son chérubin, et alors sa pfdeur se colorait, sa tristesse se dissipait ; son front prenait une expression indéfinissable de fierté et de tendresse. Quand le morceau fut fini, le petit garçon prit une sébile, et fit le tour de l'assistance, malheureusement clairsemée. Il était si joli, si gentil, que sa douce magie changea bien des gros sous en pièces blanches. Un instant après, le violoniste salua avec un geste de remerciement, prit son enfant par la main, et disparut.
Je fis signe à Boudinet, un des fils de la maison. Boudinet, quelque peu bavard, était mon ami, mais surtout l'ami des artistes; ce qui, je crois, fit tort à sa carrière de cafetier. A peine un instrumentiste, un baryton, un ténor ou une chanteuse ambulante asraient-ils paru deux fois sous la voûte de glycine et de houblon, Boudinet était au courant, comme un reporter bien informé. Il savait les origines, le passé, le présent, les tenants et les aboutissants de ces oiseaux de passage. A mon signe, il vint s'asseoir à mes côtés, et voici ce qu'il me raconta.
Ce violoniste s'appelait Jacques Morel, originaire d'Aubagne, près de Marseille. Un riche propriétaire du pays, habitué du Grand-Théâtre, avait remarqué cet orphelin à Técoledes Frères. Jacques avait alors seize ans. M. X... crut distinguer en lui des dispositions musicales. Il l'encouragea, lui donna des maîtres, et, plus tard, vers 1828, le fit accepter en qualité de troisième violon, par son ami, le directeur de la salle Beauveau. Tout alla bien . pendant cinq ans.
Mais, en 1 832, l'amour qui perdit Troie, brouilla Jacques avec son protecteur. Les Marseillais
applaudirent, cette année-là, une Dugazoa qui était jolie, passait pour sage, jouait bien, chantait juste et réussissait les travestis, Emma, c^était son nom, fit des ravages dans les rangs du dilettantisme et parmi les membres du cercle des Phocéens. Jacques en devint éperdument amoureux, tandis que M. X.., se posait carrément à la tête des adorateurs. .. /?OMr Vautre motif. Chose inouïe, paradoxe si incroyable, que le Marseille théâtral tarda longtemps à revenir de sa stupeur! à M. X.... conseiller municipal, marié, millionnaire, quinquagénaire et haut en couleur, qui offrait la clef de sa caisse, Emma préféra Jacques, qui n*avait à offrir que sa jeunesse, son amour, son violon et le sacrement. Le bonheur du jeune ménage dura'deux ans. Neuf ou dix mois après le mariage, Emma accoucha d*un garçon qu'on appela Paul. L'année suivante, elle mourut du choléra. Jacques faillit devenir fou de désespoir, et ce désespoir fut aggravé par d'autres malheurs. Le fléau était effroyable, là panique immense. La mort de la pauvre Emma, la fermeture du théâtre, privèrent à la fois Jacques de toutes ses ressources. C'était la misère noire, avec un enfant
de deux ans sur les bras, la douleur dans Tâme et rimplacable rancune de M. X... lequel avait signifié à Jacques de n'avoir plus à compter sur son appui, qu'il espérait bien le voir, avant peu, mourir de faim, et qu'il ne ferait rien pour l'en empêcher.
Jacques prit bravement son parti. Il n'y avait plus rien à faire à Marseille, rien sur le littoral de la Méditerranée. Il fallait se résigner au métier de musicien nomade, parcourir les villes encore intactes, Toulouse, Carcassonne, Montauban, Béziers, Montpellier, jouer du violon dans les cafés, dans les rues au besoin, tendre aux consommateurs ou aux passants la main ou la sébile. L'épreuve fut cruelle; mais, dans cette phase douloureuse, le petit Paul, qui, de jour en jour, grandissait en beauté et en gentillesse, devint pour le pauvre artiste un auxiliaire au lieu d'être une charge.Tel buveur de chopes ou de vermouth, qui aurait refusé au père, donnait à ce bel enfant, aux cheveux bouclés^ à la mine éveillée, à l'irrésistible sourire. Ne vous est-il pas quelquefois arrivé de passer rapidement devant un aveugle, puis devons apercevoir que cet aveugle avait un
chien, que ce chien tenait entre ses dents une tasse, et de vous arrêter pour déposer dans cette tasse un gros sou? Petit Paul remplaçait ce caniche avec avantage; il était plus joli, plus propret; il parlait déjà comme une grande personne, et son babil enfantin contribuait pour beaucoup à grossir le contenu de la sébile.
Malheureusement cette vie nomade, ces habitudes de mendicité à peine déguisée, le vague sentiment d'un contraste entre une intelligence précoce et une condition misérable, devaient à la longue exercer sur Paul une influence de plus en plus dangereuse. Il était déjà, dans la plus complète acception du mot, un enfant gâté. Dans les cafés, son contact perpétuel avec des oisifs le préparait tout ensemble à envier ces oisifs et à aimer Toisiveté. Des consommateurs mal élevés, grossiers, lourdement plaisants, bêtement naturalistes^ s'amusaient à lui poser des questions au-dessus de son âge, et ses répliques, recueillies au milieu de gros rires, prouvaient que, si Parbre de science n'avait encore pour lui que des bourgeons, il aurait bientôt des fruits.
Jacques resta à Avignon tout une quinzaine.
Je ne fus pas absolument étranger à cette prolongation de séjour; d'abord, parce que ma pièce blanche ne manquait jamais à l'appel; ensuite, parce que nos belles dames, auxquelles j'avais parlé du petit Paul, étaient venues prendre des glaces tout exprès pour voir cet enfant-prodige. Elles en raffolaient, le bourraient de gâteaux, partageaient avec lui leur punch à la Romaine ou leur sorbet. L'une d'elles, qui, à son grand chagrin, n'avait pas d'enfant, me dit un soir qu'elle avait envie de le voler ou de le demander à son père. « Gardezvous en bien! lui répliquai- je : il vous charmerait ou vous amuserait jusqu'à huit ou dix ans; plus tard, il vous donnerait du souci. »
Maintenant, franchissons un espace de quinze années; quindecim annos. Je ne suis plus à Avignon, je suis à Paris.
En novembre i85i, nous n'étions pas encore libérés des corvées nocturnes de la garde nationale. J'avais couché au corps de garde de la rue d'Anjou. Au petit jour, deux de mes camarades, de mes amis, Joseph d'Ortigue et Massart, l'émi-
nent professeur au Conservatoire, enragés chasseurs aux alouettes, me proposèrent, pour me délasser, une chasse au miroir dans la plaine Saint-Denis.
Aussi, lorsque j'entrai au café de Foy — Palais- Royal, — quelques minutes après l'explosion du canon légendaire, — je mourais de faim; la faim, ce revers dont Tappétit est la médaille 1
Le café de Foy, qui n'existe plus, — qu'est-ce qui existe aujourd'hui? — est resté au nombre de mes bons souvenirs parisiens. Descendu des hauteurs de la rue des Martyrs et de la Nouvelle-Athènes, je commençais par rorriger des épreuves; — (en ai-je corrigé, de ces épreuves, sans compter celles qui vous éprouvent sans vous corriger!) — puis j'entrais dans ce paisible café, où on aurait entendu voler une mouche.
J'y trouvais des figures amies, Michel et Calmann Lévy, Hippolyte Rolle, le spirituel lundiste du National et du Constitutionnel^ auteur d'un feuilleton, qui fut célèbre pendant trois jours, sur les indiscrétions conjugales de Jules Janin; M. Charles Potron, auteur, avec Eugène Scribe, de Feu Lionel; l'aimable et regretté
Nephthali Mayrargues, Emmanuel Arago, qui avait été mon compagnon de jeunesse, d^études, de promenades, de romantisme, dont j'avais applaudi les médiocres vaudevilles, et qui, pendant cette pirioie, — i853-r869 — était un vaincu comme moi.
Donc, je mourais de faim. Ce fut probablement cette faim, passée à Tétat de souffrance, qui me rendit plus sensible à un dialogue dont je surpris ou devinai quelques mots en saluant la dame du comptoir. Elle parlementait avec un homme dont je ne vis d'abord que le dos, décemment, -mais pauvrement vêtu, qui me frappa par sa maigreur extraordinaire. Pas n'était besoin d'être sorcier pour saisir les paroles murmurées à demi-voix et accentuées par la pantomime des deux interlocuteurs.
Évidemment, l'homme dont l'attitude était celle d'un suppliant, disait à madame Virginie :
— J'ai bien faim... un peu de pitié!... Faitesmoi encore crédit pour cette fois!...
Et la dame répondait :
— Non! non! c'est impossible!... Il n'y aurait pas de raison pour que cela finît!... Vous
SECONDE JEUNESSE iSp
nous devez déjà une somme, et vous ne nous payerez jamais.
Je m'assis à une table, et je fis signe à Célestin, le garçon habitué à me servir :
— Allez, lui dis-je tout bas, prier de ma part madame Virginie de se laisser attendrir par ce pauvre affamé; je me charge de la dépense...
mais surtout qu'il ne se doute de rien !
Je dus croire que Célestin n'avait fait que la moitié de la commission ; car, en s'asseyant à une table assez éloignée de la mienne, mon convive improvisé me regarda... oh! ce regard ! Tout y était, la reconnaissance d'un king-charles que Ton arracherait aux crocs d'un bouledogue ; une faim presque bestiale, une détresse sans espoir, Thumilité craintive d'une âme dont la pauvreté a brisé tous les ressorts. Il ne mangeait pas, il dévorait.
Moi aussi, malgré mes efforts pour fixer mon attention sur mon assiette, je ne pouvais m'empêcher de le regarder à la dérobée avec une certaine émotion, et je me disais : « Où donc ai-je vu cette figure? J'ai vu cette figure-là quelque part I où? quand? dans quelle circonstance? »
Il me fut impossible de préciser mes souvenirs, désorientés d'ailleurs par l'impression sinistre que produisait sur mol cette épave des naufrages parisiens. Londres et Paris ont le monopole de ces maigres silliouettes, estampillées par la misère en habit noir, que l'on dirait échappées d'un des cercles de l'enfer dantesque pour entrer dans Iç domaine de Balzac, d'Hogarth ou de Gavarni. Il était évidemment de dix ans plus vieux que son âge véritable. Son crâne chauve avait des tons d'ivoire jauni par le temps. Son front, parcheminé, sillonné de rides sans date, n'était pas le front d'un imbécile, mais plutôt d'un homme ahuri par le malheur, renonçant à la lutte et ne sachant plus s'il doit, pelotonné dans son désespoir, attendre la mort ou aller la chercher. Ses lèvres pâlies semblaient habituées au tremblement nerveux dont ne peuvent se défendre les mi§;érables, les déshérités, les faméliques, plus sûrs d'être traités avec dédain et reçus avec méfiance que d'exciter la sympathie et la pitié. Ses joues creuses, joues de squelette ou de spectre, exagéraient par leur maigreur la saillie des mâchoires. Mais ses yeux, quoique
fatigués par les insomnies, la fièvre et les larmes, gardaient une remarquable expression d'intelligence, d'honnêteté et de douceur. Par rapides éclairs, ils illuminaient tout le visage. On devinait, à les voir, que ce type de naufragé des grandes villes pouvait être un débris, mais n'était pas un outlaw.
Quant à sa mise, elle pouvait, pour un myope, faire quelque illusion. Sa redingote noire, scrupuleusement boutonnée jusqu'en haut, dissimulait vraisemblablement ou les avaries du gilet ou l'absence de la chemise. On n'apercevait à distance ni la blancheur des coutures, ni le faux lustre que donnent au drap de trop fréquents coups de brosse, ni les effilochures du pantalon, ni le rire ironique des bottes; le tout d'une rigoureuse propreté et moins ravagé que l'homme. Je me demandai s'il ne tenait pas en réserve depuis longtemps ce costume à peu près convenable, afin que madame Virginie n'eût pas de prétexte pour réconduire en lui disant : « Fait comme vous êtes, vous ne pouvez pas entrer dans un café de bonne comp" gnie. »
— N'importe I répliquai-je à part moi ; cette figure ne m'est pas inconnue.
Je fus un moment partagé entre ma curiosité et le désir d'échapper aux remerciements de ce pauvre diable. Ce dernier sentiment prévalut ; je m'esquivai à Vanglaise. En passant devant le trône de madame Virginie, je lui dis tout bas:
— Voilà vingt francs !... Je suis pressé;. nous réglerons demain I
Elle me répondit par un sourire qui m'aurait récompensé de ma bonne action, si son âge mûr et son énorme embonpoint n'eussent diminué le prix de ses faveurs.
J'arpentai à la hâte la galerie Montpensier en remontant vers le. théâtre du Palais-Royal; mais bientôt je devinai que j'étais suivi. J'entendais derrière moi un pas rapide à la fois et timide, qui se réglait sur le mien. Je me retournai brusquement, et je me trouvai en face du pauvre famélique que je venais d'héberger.
Il se planta devant moi avec une résolution de désespéré et me dit :
— Je suis donc bien changé ?
A Pinstant, la mémoire me revint :
— Jacques Morel ! m^écriai-je.
— Oui, Jacques Morel, cent fois plus malheureux que quand vous Tavez connu.
J'hésitai à lui adresser une question, qui était pourtant inévitable :
— Et votre charmant Paul ?
Jacques éclata en sanglots.
— Mort?
— Non pas mort, mais absent.., bien loin., de Tautre côté de TOcéan...
Je crus un moment que cet autre côté de rOcéan était Cayenne, où Ton venait de transférer les forçats du bagne de Toulon...
Il devina ma pensée, et reprit avec un geste d'horreur :
— Non, non, pas cela !... Emigré volontaire... en Californie... pour faire fortune...
Et un rire navrant lui coupa la parole. Il bégaya :
— Mais pardon, monsieur! j'oubliais de remercier mon bienfaiteur...
— Oh ! ce bienfait est si peu de chose ! Ce n^est pas la peine d'en parler...
— Peu de chose !... Sachez, monsieur, que, si madame Virginie avait été inflexible, j'étais décidé... j'allais me jeter à Teau...
Ces paroles sinistres furent prononcées si simplement et d'un air si sincère, que je tressaillis.
— Ce diable d'homme, pensai-je, le. ferait comme il le dit.
— Mais alors, ajoutai-je avec une émotion profonde, demain? après-demain?... Je ne serai pas toujours là!...
Il baissa la tête et murmura:
— Au point où j'en suis, on vit au jour le jour...
Ce mélange de résignation passive, de désespérance, de fatalisme inconscient, m'intéressait de plus en plus. Je voyais des larmes dans ses yeux ; je m'empressai d'ajouter :
— Écoutez, Jacques... Je ne suis pas millionnaire ; mais les journaux où j'écris viennent d'augmenter mes appointements (Dieu me pardonnera cet innocent mensonge)... D'ailleurs, à Paris, chez les restaurateurs, il n'en coûte pas beaucoup plus cher de dîner à deux que tout
seul. Je viens, chaque matin, corriger des épreuves dans les bureaux d'une Revue (la Mode), qui a son entrée sur la rue de Valois... Voulezvous qu'il soit convenu que nous nous rencontrerons ici, sous ces arcades, tous les jours, vers midi ? Ne me remerciez pas ! Il m'est souvent arrivé de perdre bêtement, de dépenser follement ou de prêter à des insolvables vingt fois, cent fois plus que ce que je ne vais débourser pour vous.
Il me regarda... Ce même regard, empreint d'une reconnaissance canine, qui m'avait si vivement ému ; puis il me dit :
— Que vous êtes bon !... Mais quinze ans se sont écoulés depuis notre rencontre à Avignon... Depuis lors, ma vie a été bien accidentée, mon malheur bien accablant... Peut-être vous plairat-ild'en connaître le détail avant de continuer cette série de bienfaits ?...
— Soit ! L'heure est favorable ; le jardin est désert. Novembre nous accorde par grâce un rayon de soleil. Asseyons-nous sur un de ces bancs. .. Allons, courage ! Je vous écoute...
Il se recueillit pendant quelques instants ; ces